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Jean Meslier (1664-1729) |
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[Created: 8 November, 2025]
[Updated: 8 November, 2025] |
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, Le Testament de Jean Meslier, Curé d'Étrepigny et de But en Champagne, Décédé en 1733. Ouvrage inédit précédé d'une Préface, d'une Etude Biographique etc. par Rudolf Charles. (Amsterdam, A La Librairie Étrangère Raison R. C. Meijer, Kalverstraat, E. 246. 1864). Tome 1.http://davidmhart.com/liberty/abc.html
Jean Meslier, Le Testament de Jean Meslier, Curé d'Étrepigny et de But en Champagne, Décédé en 1733. Ouvrage inédit précédé d'une Préface, d'une Etude Biographique etc. par Rudolf Charles. (Amsterdam, A La Librairie Étrangère Raison R. C. Meijer, Kalverstraat, E. 246. 1864). 3 volumes.
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This book is part of a collection of works by Jean Meslier (1664-1729).
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TOME PREMIER.
[Editor's preface goes here]
[I-1]
SUR UNE PARTIE DES ABUS ET DES ERREURS DE LA CONDUITE ET DU GOUVERNEMENT DES HOMMES, OU L'ON VOIT DES DEMONSTRATIONS CLAIRES ET ÉVIDENTES DE LA VANITÉ ET DE LA FAUSSETÉ DE TOUTES LES DIVINITÉS ET DE TOUTES LES RELIGIONS DU MONDE, POUR ÊTRE ADRESSÉS A SES PAROISSIENS APRÈS SA MORT, ET POUR LEUR SERVIR DE TÉMOIGNAGE DE VÉRITÉ A EUX ET A TOUS LEURS SEMBLABLES.
In testimonium illis et gentibus. Matth. X: 18.
[I-3]
Mes très-chers amis, comme il ne m'auroit pas été permis, et qu'il auroit été d'une trop dangereuse et trop facheuse conséquence de dire ouvertement, pendant ma vie, ce que je pensois de la conduite et du gouvernement des hommes, de leurs religions et de leurs mœurs; j'ai résolu de vous le dire après ma mort. Ce seroit bien mon inclination de vous le dire de vive voix, avant que je meurs, si je me voïois proche de la fin de mes jours, et que j'eusse encore pour lors l'usage libre de la parole et du jugement. Mais comme je ne suis pas sûr d'avoir, dans ces derniers jours, ou dans ces derniers momens-là, tout le tems, ni toute la présence d'esprit, qui me seroient nécessaires, pour vous déclarer alors mes sentimens; c'est ce qui m'a fait maintenant entreprendre de vous les déclarer ici par écrit, et de vous donner en même tems des preuves claires et convaincantes de tout ce que j'ai dessein de vous en dire, afin de tâcher de vous désabuser au moins tard, et autant qu'il seroit en moi, des vaines erreurs, dans lesquelles nous avons eu tous, tant que nous sommes, le malheur de naître et de vivre; et dans lesquelles même j'ai eu le déplaisir de me trouver obligé de vous entretenir. Je dis le déplaisir, parceque c'étoit véritablement [I-4] un déplaisir pour moi de me voir dans cette obligation-là. C'est pourquoi aussi je ne m'en suis jamais acquité qu'avec beaucoup de répugnance et avec assez de négligence, comme vous aurez pû le remarquer.
Voici ingenuement ce qui m'a prémièrement porté à concevoir le dessein, que je me propose d'exécuter. Comme je sentois [1] naturellement en moi-même, que je ne trouvois rien de si doux, de si agréable, de si aimable et de si désirable dans les hommes, que la paix, que la bonté, que l'équité, que la vérité et la justice, qui devoient, ce me sembloit-il, être pour les hommes mêmes des sources inestimables de biens et de félicité, s'ils conservoient soigneusement entr'eux de si aimables vertus que celles-là; je sentois naturellement aussi en moi que je ne trouvois rien de si odieux, de si détestable et de si pernicieux que les troubles et les divisions, que la malice du mensonge, que l'injustice, l'imposture et la tirannie, qui détruisent et amortissent dans les hommes, tout ce qu'il pouroit y avoir de meilleur en eux: et qui, pour cette raison, sont les sources fatales, non-seulement de tous les vices et de toutes les méchancetés, dont ils sont remplis; mais aussi les causes malheureuses de tous les maux et de toutes les misères, dont ils sont accablés dans la vie.
Dès ma plus tendre jeunesse, j'ai entrevû les erreurs et les abus, qui causent tant de si grands maux dans le monde. Plus j'ai avancé en âge et en connoissance, plus j'ai reconnus l'aveuglement et la [I-5] méchanceté des hommes; plus j'ai reconnu la vanité de leurs superstitions, et l'injustice de leur gouvernement. De sorte que, sans avoir jamais eu beaucoup de commerce avec le monde, je pouvois dire après le sage Salomon, que j'ai vu, et que j'ai vu même avec étonnement et avec indignation, l'impiété régner par toute la terre, et une si grande corruption dans la justice, que ceux-là mêmes, qui étoient établis pour la rendre aux autres, étoient devenus les plus criminels, et avoient mis en sa place l'iniquité [2]. J'ai connu tant de méchancetés dans le monde, que la vertu même la plus parfaite, et l'innocence la plus pure n'étoient pas exemtes de la malice des calomniateurs. J'ai vu et on voit encore tous les jours une infinité d'innocens malheureux persécutés sans raison, et oprimés avec injustice, sans que personne fut touchée de leur infortune, et sans qu'ils trouvassent aucun protecteur charitable pour les secourir. Les larmes des justes affligés, et les misères de tant de peuples tiranniquement oprimés par les riches et par les grands de la terre, m'ont donné aussi bien qu'à Salomon, tant de dégoût et tant de mépris pour la vie, que j'estimai comme lui, la condition des morts beaucoup plus heureuse, que celle des vivans; et ceux, qui n'ont jamais été, plus heureux millefois, que ceux qui sont et qui gémissent encore dans tant de si grandes misères [3].
Et ce qui me surprenoit encore plus particulièrement [I-6] dans l'étonnement, où j'étois de voir tant d'erreurs, tant d'abus, tant de superstitions, tant d'impostures et tant de tirannie en règne; étoit de voir que, quoiqu'il y eût grand nombre de personnages, qui passoient pour éminens en sagesse, en doctrine et en pieté, cependant il n'y en avoit aucun qui s'avisât de parler, ni de se déclarer ouvertement contre tant de si détestables désordres. Je ne voïois personne de distinction, qui les reprit et qui les blamât; quoique les pauvres peuples ne cessassent point de se plaindre, et de gémir entr'eux dans leurs misères communes. Le silence de tant de personnes sages et même d'un rang et d'un caractère distingués, qui devoient, ce me sembloit-il, s'oposer au torrent des vices et des superstitions, ou qui devoient au moins tâcher d'aporter quelques remèdes à tant de maux; me paroissoit avec étonnement une espèce d'aprobation, dont je ne voïois pas encore bien la raison, ni la cause. Mais aïant depuis examiné un peu mieux la conduite des hommes, et aïant depuis pénétré un peu plus avant dans les mistères secrèts de la fine et rusée politique de ceux, qui ambitionnent les charges, et qui affectent de vouloir gouverner les autres, et d'avoir de l'autorité sur eux, ou qui veulent plus particulièrement s'en faire honorer et respecter; j'ai facilement reconnu non seulement la source et l'origine de tant d'erreurs, de tant de superstitions et de tant de si mauvais gouvernemens; mais j'ai reconnu encore la raison pourquoi ceux, qui passent pour sages et éclairés dans le monde, ne disent rien contre tant de si détestables désordres, quoiqu'ils connoissent suffisamment les misères des peuples [I-7] séduits et abusés par tant d'erreurs, et oprimés par tant d'injustices.
La source donc, mes chers amis, de tous les maux, qui vous accablent et de toutes les impostures, qui vous tiennent malheureusement captifs dans l'erreur et dans la vanité des superstitions, aussi bien que sous les loix tiranniques des grands de la terre, n'est autre que cette détestable politique des hommes, dont je viens de parler; car les uns voulant injustement dominer sur leurs semblables et les autres voulant acquérir quelque vaine réputation de sainteté et quelquefois même de divinité; ils se sont les uns et les autres adroitement servis, nonseulement de la force et de la violence, mais ont encore emploïé toutes sortes de ruses et d'artifices pour séduire les peuples, afin de parvenir plus facilement à leurs fins, de sorte que les uns et les autres de ces fins et rusés politiques abusant ainsi de la foiblesse, de la crédulité, et de l'ignorance des plus faibles et des moins éclairés, ils leur ont facilement fait accroire tout ce qu'ils ont voulu, et ensuite leur ont fait recevoir avec respect et soumission, de gré ou de force, toutes les loix, qu'ils ont voulu leur donner, et par ces moïens, les uns se sont fait [I-8] honnorer et respecter ou même adorer comme des divinités, ou autrement comme des personnages d'une sainteté extraordinaire et spécialement députés de quelques divinités, pour faire connoître leur volonté au reste des hommes, et les autres se sont rendus riches, puissans et redoutables dans le monde, et s'étant les uns et les autres, par ces sortes d'artifices, rendus assez riches, assez puissans, assez vénérables ou assez redoutables pour se faire craindre ou obéir, ils ont ouvertement et tiranniquement assujetti leurs semblables à leurs loix.
A quoi leur ont grandement servi aussi les différends, les quérelles, les divisions et les animosités, qui naissent souvent entre les particuliers, car la plupart des hommes se trouvent fort souvent d'humeur, d'esprit et d'inclination fort différentes les uns des autres, ils ne sauroient s'accommoder longtems ensemble sans se brouiller et sans se diviser. Et lorsque ces troubles et ces divisions arrivent, pour lors ceux, qui se trouvent les plus forts, les plus hardis, et peut-être mêmes aussi les plus méchans, ne manquent point de profiter de ces occasions, pour se rendre plus facilement les maîtres absolus de tous.
Voilà, mes chers amis, la vraïe source et la véritable origine de tous les maux qui troublent la société humaine et qui rendent les hommes malheureux dans la vie. Voilà la source et l'origine de toutes les erreurs, de toutes les impostures, de toutes les superstitions, de toutes les fausses divinités et de toutes les idolatries quie se sont malheureusement répandues par toute la terre. Voilà l'origine et la source de tout ce que l'on vous propose comme de plus saint et de [I-9] plus sacré, dans ce que l'on vous fait apeller pieusement religion. Voilà la source et l'origine de toutes ces prétendues saintes et inviolables loix que l'on veut, sous prétexte de pieté et de religion, vous faire si étroitement observer, comme des loix qui viennent de la part de Dieu-même. Voilà la source de toutes ces pompeuses, mais vaines et ridicules cérémonies, que vos prêtres affectent de faire avec faste dans la célébration de leurs faux mistères, et de leur faux culte divin. En un mot voilà la source et l'origine de tout ce que l'on vous fait respecter et adorer comme des divinités, ou comme des choses toutes divines. Voilà aussi l'origine et la source de tous ces superbes titres et noms de seigneur, de prince, de roi, de monarque et de potentat, qui tous sous prétexte de vous gouverner en souverains, vous opriment en tyrans: qui sous prétexte de bien public, vous ravissent tout ce que vous avez de plus beau et de meilleur: et qui, sous prétexte d'avoir leur autorité de quelque suprême divinité, se font eux-mêmes obéir, craindre et respecter comme des dieux.. Et enfin voilà la source et l'origine de tous ces autres vains noms de noble, de gentilhomme, de comte etc. dont la terre fourmille, comme dit un auteur, et qui sont presque tous comme des loups ravissans qui, sous prétexte de vouloir jouir de leurs droits et de leur autorité, vous foulent, vous maltraitent, vous pillent et vous ravissent ce que vous avez de meilleur. Voilà pareillement la source et l'origine de tous ces prétendus saints et sacrés caractères d'ordre et de puissance ecclésiastique et spirituelle, que vos prêtres et vos evêques s'attribuent sur vous: [I-10] qui, sous prétexte de vous conférer les biens spirituels d'une grace et d'une faveur toute divine, vous ravissent finement des biens qui sont incomparablement plus réels et plus solides que ceux qu'ils font semblant de vouloir vous conférer; et qui, sous prétexte de vouloir vous conduire au ciel, et vous y procurer un bonheur éternel, vous empêchent de jouir tranquilement d'aucune véritable félicité sur la terre; et qui enfin, sous prétexte de vouloir vous garantir dans une autre vie des peines imaginaires d'un enfer qui n'est point, non plus que cette autre vie éternelle dont ils entretiennent vainement pour vous, mais inutilement pour eux vos craintes et vos espérances, vous réduisent à souffrir dans cette vie, qui est la seule que vous aïez à prétendre, les peines réelles d'un véritable enfer.
Et comme la force de ces sortes de gouvernemens tiranniques ne subsistent que par les mêmes moïens et les mêmes principes qui les ont établis, et qu'il est dangereux de vouloir combattre les maximes fondamentales d'une religion, aussi bien que d'ébranler les loix fondamentales d'un état ou d'une république; il ne faut pas s'étonner, si les personnes sages et éclairées se conforment aux loix générales de l'état, si injustes qu'elles puissent être, ou s'ils se conforment, au moins en aparence, à l'usage et à la politique d'une religion qu'ils trouvent établie, quoiqu'ils en reconnoissent suffisamment les erreurs et la vanité, parce que telle répugnance qu'ils puissent avoir à s'y soumettre, il leur est néanmoins beaucoup plus utile et avantageux de vivre tranquilement en conservant ce qu'ils peuvent [I-11] avoir, que de s'exposer volontairement à se perdre eux-mêmes, en voulant s'oposer au torrent des erreurs communes, ou en voulant résister à l'autorité d'un souverain qui veut se rendre maitre absolu de tout: joint d'ailleurs que dans de grands états et gouvernemens, comme sont les roïaumes et les empires, étant impossible que ceux, qui en sont les souverains, puissent seuls par eux-mêmes, pourvoir à tout, et maintenir leur puissance et leur autorité dans de si grandes étendues de païs, ils ont soin d'établir partout des officiers, des intendans, des gouverneurs, et quantité d'autres gens, qu'ils paſent largement aux dépens du public, pour veiller à leurs intérêts, pour maintenir leur autorité, de sorte qu'il n'y a personne qui osât se mettre en devoir de résister, ni même de contredire ouvertement une autorité si absolue, sans s'exposer en même tems à un danger manifeste de se perdre. C'est pourquoi les plus sages et les plus éclairés sont contraints de demeurer dans le silence, quoiqu'ils voïent manifestement les abus et les désordres d'un gouvernement si injuste et si odieux.
Ajoutez à cela les vûës et les inclinations particuliéres de tous ceux qui possédent les grandes, les moïennes ou même les plus petites charges, soit dans l'État civil, soit dans l'état ecclésiastique, ou qui aspirent à les posséder. Il n'y a certainement guères de tous ceux-là qui ne pensent beaucoup plus à faire leur profit, et à chercher leur avantage particulier, qu'à se procurer sincérement le bien public des autres. Il n'y en a guères qui ne s'y portent par quelques vûës d'ambition ou d'intérêt, ou par quelqu'autres vûës qui [I-12] flattent la chair et le sang. Ce ne seront point ceux qui ambitionnent les charges et les emplois dans un état qui s'oposeront à l'orgueil, à l'ambition ou à la tirannie d'un prince qui veut tout soumettre à ses loix: au contraire ils le flattent bien plûtot dans ses mauvaises passions et dans ses injustes desseins, dans l'espérance de s'avancer et de s'agrandir eux-mêmes sous la faveur de son autorité. Ce ne seront point non plus ceux qui ambitionnent les bénéfices ou les dignités dans l'église, qui s'y oposeront: car c'est par la faveur et par la puissance même des princes qu'ils prétendent y parvenir, ou s'y maintenir, quand ils y seront parvenus: et bien loin de penser à s'oposer à leurs mauvais desseins, ou de leur contredire en aucune chose, ils seront les premiers à les aplaudir et à les flatter dans tout ce qu'ils font. Ce ne seront point eux non plus qui blâmeront les erreurs établies, ni qui découvriront aux autres les mensonges, les illusions, ni les impostures d'une fausse religion: puisque c'est sur ces erreurs et ces impostures-là, qu'est fondée toute leur dignité, et toute leur puissance avec tous les grands revenus qu'ils en tirent. Ce ne seront point de riches avares, qui s'oposeront à l'injustice du prince, ni qui blâmeront publiquement les erreurs et les abus d'une fausse religion; puisque c'est souvent par la faveur même du prince, qu'ils possédent les emploïs lucratifs dans l'état ou de riches bénéfices dans l'église. Ils s'apliqueront bien plutôt à amasser des richesses et des trésors, qu'à détruire des erreurs et des abus publics, dont ils tirent les uns et les autres de si grands profits. Ce ne seront point encore ceux qui aiment la [I-13] vie douce, ou les plaisirs et les commodités de la vie qui s'oposeront aux abus dont je parle; ils aiment bien mieux jouir tranquilement des plaisirs et des douceurs de la vie que de s'exposer à souffrir des persécutions, pour vouloir s'oposer au torrent des erre erreurs communes. Ce ne seront point les devots hipocrites qui s'y oposeront, parce qu'ils n'aiment qu'à se couvrir du manteau de la vertu et à se servir d'un spécieux prétexte de pieté et de zèle de religion, pour cacher leurs plus méchans vices, et pour parvenir plus finement aux fins particulières qu'ils se proposent, qui est toujours de chercher leurs intérêts et leurs satisfactions, en trompant les autres par de belles aparences de vertu. Enfin, ce ne seront point les foibles ni les ignorans qui s'y oposeront, parce qu'étant sans science et sans autorité, il n'est pas possible qu'ils puissent déveloper tant d'erreurs et d'impostures dont on les entretient, ni qu'ils puissent résister à la violence d'un torrent, qui ne manqueroit pas de les entrainer s'ils faisoient difficulté de le suivre: joint d'ailleurs qu'il y a une telle liaison et un tel enchainement de subordination et de dépendance entre tous les différens états et conditions des hommes; et il y a aussi presque toujours entr'eux tant d'envie et tant de jalousie, tant de perfidie et de trahison, même entre les plus proches parens, que les uns ne sauroient se fier aux autres; et par conséquent ne sauroient rien faire, ni rien entreprendre, sans s'exposer en même tems à être decouverts, et trahis par quelqu'un. Il ne seroit pas même sûr de se fier à un ami, ni à un frère, dans une chose de telle conséquence, que seroit celle de vouloir [I-14] reformer un si mauvais gouvernement. De sorte que n'y aïant personne qui puisse ni qui veuille ou qui ose s'oposer à tant d'erreurs, à tant d'impostures, et à la tirannie des grands de la terre, il ne faut pas s'étonner, si ces vices règnent si puissamment et si universellement dans le monde. Et voilà comme les abus, les erreurs, les superstitions et la tirannie se sont établis dans le monde.
Il sembleroit, au moins dans un tel cas, que la religion et la politique ne devroient pas s'accommoder, et qu'elles devroient pour lors se trouver réciproquement contraires et oposées l'une à l'autre, puisqu'il semble que la douceur et la pieté de la religion devroient condamner les rigueurs et les injustices d'un gouvernement tirannique; et qu'il semble d'un autre côté, que la prudence d'une sage politique devroit condamner et reprimer les abus, les erreurs et les impostures d'une fausse religion. Il est vrai que cela devroit se faire ainsi; mais ce qui devroit se faire, ne se fait pas toujours. Ainsi, quoiqu'il semble que la religion et la politique dussent être si contraires et si oposées l'une à l'autre, dans leurs principes et dans leurs maximes; elles ne laissent pas néanmoins de s'accorder assez bien ensemble, lorsqu'elles ont une fois fait alliance, et qu'elles ont contracté amitié ensemble: ou pouroit dire qu'elles s'entendent pour lors, comme deux coupeurs de bourses; car pour lors elles se défendent et se soutiennent mutuellement l'une l'autre. La religion soutient le gouvernement politique si méchant qu'il puisse être; et à son tour le gouvernement soutient la religion si sote et si vaine [I-15] qu'elle puisse être. D'un côté les prêtres, qui sont les ministres de la religion, recommandent sous peine de malédiction et de damnation éternelle, d'obéir aux magistrats, aux princes et aux souverains, comme étant établis de dieu pour gouverner les autres; et les princes de leur côté, font respecter les prêtres, leurs font donner de bons apointemens et de bons revenus, et les maintiennent dans les fonctions vaines et abusives de leur faux ministère, contraignant le peuple de regarder comme saint et comme sacré tout ce qu'ils font et tout ce qu'ils ordonnent aux autres de croire ou de faire, sous ce beau et spécieux prétexte de religion et de culte divin. Et voilà, encore un coup, comme les abus et comme les erreurs, les superstitions, les illusions et la tromperie se sont établis dans le monde, et comme ils s'y maintiennent au grand malheur des pauvres peuples, qui gémissent sous de si rudes et si pésans jougs.
Vous penserez peut-être, mes chers amis, que dans un si grand nombre de fausses religions qu'il y a dans le monde, mon intention seroit d'excepter au moins de ce nombre la religion catholique, dont nous faisons tous profession, et laquelle nous disons être la seule qui enseigne la pure vérité, la seule qui reconnoit et adore comme il faut le vrai dieu, et la seule qui conduit les hommes dans le véritable chemin du salut et d'une éternité bienheureuse; mais désabusezvous, mes chers amis, désabusez-vous de cela et généralement de tout ce que vos pieux ignorans, ou vos moqueurs et intéressés prêtres et docteurs s'empressent de vous dire et de vous faire accroire, sous le [I-16] faux prétexte de la certitude infaillible de leur prétendue sainte et divine religion. Vous n'êtes pas moins séduits ni moins abusés que ceux qui sont les plus séduits et abusés. Vous n'êtes pas moins dans l'erreur que ceux qui y sont les plus profondement plongés. Votre religion n'est pas moins vaine, ni moins superstitieuse qu'aucune autre; elle n'est pas moins fausse dans ses principes, ni moins ridicule et absurde dans ses dogmes et maximes; vous n'êtes pas moins idolatres, que ceux, que vous blâmez et que vous condamnez vous-même d'idolatrie. Les idées des païens et les votres ne sont différentes que de nom et de figure. En un mot tout ce que vos docteurs et vos prêtres prêchent avec tant de zèle et d'éloquence, touchant la grandeur, l'excellence et la sainteté des mistères qu'ils vous font adorer, tout ce qu'ils vous racontent avec tant de gravité de la certitude de leurs prétendus miracles, et tout ce qu'ils vous débitent avec tant de zèle et d'assurance touchant la grandeur des récompenses du ciel, et touchant les effroïables châtimens de l'enfer, ne le sont dans le fond que des illusions, des erreurs, des mensonges, des fictions et des impostures, inventées prémiérement par des fins et rusés politiques, continuées par des séducteurs et des imposteurs; et ensuite reçuës et cruës aveuglément par des peuples ignorans et grossiers et puis enfin maintenues par l'autorité des grands et des souverains de la terre qui ont favorisé les abus, les erreurs, les superstitions et les impostures, et qui les ont autorisés par leurs loix, afin de tenir par là le commun des hommes en bride et faire d'eux tout ce qu'ils voudroient.
[I-17]
Voilà, mes chers amis, comme ceux, qui ont gouverné ou qui gouvernent encore, maintiennent les peuples, abusent présomptueusement et impunément du nom et de l'autorité de Dieu pour se faire craindre et respecter eux-mêmes, plutôt que pour faire adorer et servir le Dieu imaginaire de la puissance duquel ils vous épouvantent. Voilà comme ils abusent du nom spécieux de piété et de religion pour faire accroire aux foibles et aux ignorans tout ce qu'il leur plait: et voilà enfin comme ils établissent par toute la terre un détestable mistère de mensonges et d'iniquités, au lieu qu'ils devroient s'apliquer uniquement les uns et les autres à établir partout le règne de la paix, de la justice et de la vérité, qui rendroit tous les peuples heureux et contens sur la terre.
Je dis qu'ils établissent partout un mistère d'iniquité; parce que tous ces ressorts cachés de la plus fine politique, aussi bien que les maximes et les cérémonies les plus pieuses de la religion ne sont effectivement que des mistères d'iniquité. Je dis mistères d'iniquité pour tous les pauvres peuples, qui se trouvent misérablement les dupes de toutes ces momerieslà, aussi bien que les jouets et les victimes malheureuses de la puissance des grands: mais pour ceux qui gouvernent ou qui ont part au gouvernement des autres, et pour les prêtres, qui gouvernent les consciences, ou qui sont pouryus de quelques bons bénéfices, ce sont comme des mines ou des toisons d'or; ce sont comme des cornes d'abondance, qui leur font venir à souhait toutes sortes de biens: et c'est ce qui donne à tous ces beaux messieurs le moïen de se divertir et de se [I-18] donner agréablement toute sorte de bon tems, pendant que les pauvres peuples abusés par les erreurs et par les superstitions de la religion, gémissent tristement, pauvrement et paisiblement néanmoins sous l'opression des grands, pendant qu'ils souffrent patiemment leurs peines, pendant qu'ils s'amusent vainement à prier des Dieux et des saints qui ne les entendent point, pendant qu'ils s'amusent à des dévotions vaines, pendant qu'ils accomplissent dévotement les pœnitences et les mortifications, qui leur ont été enjointes après la vaine et superstitieuse confession de leurs péchés, et enfin pendant que ces pauvres peuples s'épuisent jours et nuits au travail en suant sang et eau pour avoir chétivement de quoi vivre pour eux, et pour avoir de quoi fournir abondamment aux plaisirs et aux contentemens de ceux, qui les rendent si malheureux dans la vie.
Ah! Mes chers amis, si vous connoissiez bien la vanité et la folie des erreurs, dont on vous entretient, sous prétexte de religion, et si vous connoissiez combien injustement et combien indignement on abuse de l'autorité, que l'on a usurpé sur vous, sous prétexte de vous gouverner, vous n'auriez certainement que du mépris pour tout ce que l'on vous fait adorer et respecter, et vous n'auriez que de la haine et que de l'indignation pour tous ceux, qui vous abusent, qui vous gouvernent si mal, et qui vous maltraitent si indignement. Il me souvient à ce sujet d'un souhait que faisoit autrefois un homme, qui n'avoit ni science ni étude; mais qui, selon les aparences ne manquoit pas de bon sens pour juger sainement de tous les détestables abus et de toutes les détestables cérémonies, que je blâme [I-19] ici. Il paroit par la manière d'exprimer sa pensée, qu'il voïoit assez loin et qu'il pénétroit assez avant dans le mistère d'iniquité, dont je viens de parler, puisqu'il en reconnoissoit si bien les auteurs et les fauteurs. Il souhaitoit, disoit-il, par raport au sujet dont je parle, que tous les grands de la terre et que tous les nobles fussent pendus et étranglés avec les boïaux des prêtres [4]. Cette expression ne doit point manquer de paroître assez rude et grossière, mais il faut avouer qu'elle est franche et naïve. Elle est courte, mais elle est expressive; puisqu'elle exprime assez en peu de mots tout ce que ces sortes de gens-là méritent. Pour ce qui est de moi, mes chers amis, si j'avois un souhait à faire sur ce sujet (et je ne manquerois pas de le faire, s'il pouvoit avoir son effet) je souhaiterois d'avoir les bras et la force d'un Hercule pour purger le monde de tout vice et de toute iniquité, et pour avoir le plaisir d'assommer tous ces monstres d'erreurs et d'iniquité, qui font gémir si pitoïablement tous les peuples de la terre. Ne pensez pas, mes chers amis, que je sois poussé ici par aucun désir particulier de vengeance, ni par aucun motif d'animosité ou d'intérêt particulier; non, mes chers amis, ce n'est point du tout la passion, qui m'inspire ces sentimens-là, ni qui me fait parler et écrire ainsi: ce n'est véritablement que le zèle que j'ai pour la justice et pour la vérité que je vous vois d'un côté si indignement oprimée, et l'aversion que j'ai du vice et [I-20] de l'iniquité, que je vois d'un autre côté si insolemment régner partout. On ne sauroit trop avoir de haine ni trop d'aversion pour des gens, qui causent partout tant de si détestables maux et qui abusent si universellement les hommes. Quoi! n'auroit on pas raison de banir et de chasser honteusement d'une ville et d'une province des charlatans trompeurs, qui, sous prétexte de distribuer charitablement au public des remèdes et des médicamens salutaires et efficaces, ne feroient qu'abuser de l'ignorance et de la simplicité des peuples, en leur vendant bien chèrement des drogues et des onguens nuisibles et pernicieux? Oui, sans doute, on auroit raison de les banir et de les chasser honteusement comme des infames trompeurs. De même n'auroit-on pas raison de blâmer ouvertement et de punir sévèrement tous ces brigands et tous ces voleurs de grands chemins, qui se mêlent de dépouiller, de tuer et de massacrer inhumainement ceux, qui ont le malheur de tomber entre leurs mains? Oui, certainement, ce seroit bien fait de les punir sévèrement, on auroit raison de les hair et de les détester; et ce seroit même très-mal fait de souffrir qu'ils exerçassent impunément leurs brigandages. A plus forte raison, mes chers amis, aurions-nous sujet de blâmer, de hair et de détester, comme je fais ici tous ces ministres d'erreurs et d'iniquités, qui dominent si tiranniquement sur vous, les uns sur vos consciences, les autres sur vos corps et sur vos biens, les ministres de la religion, qui dominent sur vos consciences, étant les plus grands abuseurs de peuples, et les princes et autres grands du monde, qui dominent sur vos corps et sur vos biens, étant les plus grands [I-21] voleurs et les plus grands meurtriers, qui soient sur la terre. Tous ceux, qui sont venus, disoit Jésus-Christ, sont des larrons et des voleurs. Omnes quotquot venerunt, fures sunt et latrones. Jean, X: 8.
Vous-direz, peut-être, mes chers amis, que c'est en partie contre moi-même que je parle, puisque je suis moi-même du caractère et de la même profession de ceux, que j'apelle ici les plus grands abuseurs de peuples. Je parle, il est vrai, contre ma profession, mais nullement contre mon inclination, ni contre mes propres sentimens: car, comme je n'ai jamais guères été de légère croïance, ni guères enclin à la superstition, et que je n'ai jamais été si sot, que de faire aucun état des mistérieuses folies de la religion; je n'ai jamais eu non plus d'inclination d'en faire les exercices, ni même d'en parler avec honneur, ni avec aprobation; au contraire j'aurois toujours bien plus volontiers témoigné ouvertement le mépris que j'en faisois, s'il m'eût été permis d'en parler suivant mon inclination et suivant mes sentimens. Et ainsi, quoique je me sois laissé assez facilement conduire dans ma jeunesse à l'état ecclésiastique, pour complaire à mes parens, qui étoient bien aises de m'y voir, comme étant un état de vie plus doux, plus paisible et plus honorable que celui du commun des hommes; cependant je puis dire avec vérité que jamais la vûë d'aucun avantage temporel ne m'a porté à aimer l'exercice d'une profession si pleine d'erreurs et d'impostures. Je n'ai jamais pu me faire au goût de la plupart de ces gaillards et plaisans messieurs, qui se font un si grand plaisir de prendre et de recevoir avec avidité les grosses [I-22] rétributions des vaines fonctions de leur ministère. J'avois encore plus d'aversion de l'humeur railleuse et boufone de ces autres messieurs, qui ne pensent qu'à se donner agréablement du bon tems avec les gros revenus des bons bénéfices, qu'ils possèdent, qui se raillent plaisamment entr'eux des mistères, des maximes et des cérémonies de leur religion, et qui se moquent encore de la simplicité de ceux, qui les croïent et qui dans cette croïance leur fournissent si pieusement et si abondamment de quoi se divertir et vivre à leur aise. Témoin ce pape [5], qui se moquoit lui-même de sa dignité, et cet autre [6], qui disoit en plaisantant avec ses amis, ah! que nous sommes enrichis par cette fable de Christ. Ce n'est pas que je blâme les risées, qu'ils font agréablement de la vanité des mistères et des momeries de leur religion, puisqu'ils sont effectivement dignes de risées et de mépris, (bien simples et bien ignorans sont ceux, qui n'en voïent pas la vanité), mais je blâme cette apre, cette ardente et cette insatiable cupidité, qu'ils ont de profiter des erreurs publiques, et cet indigne plaisir, qu'ils prennent de se railler de la simplicité de ceux, qui sont dans l'ignorance, et qu'ils entretiennent eux-mêmes dans l'erreur. Si leur prétendu caractère, et si les bons bénéfices, qu'ils possèdent, leur donnent lieu de vivre si grassement et si tranquilement aux dépens du public, qu'ils soient donc au moins un peu sensibles aux misères de ce même public, qu'ils n'agravent point la pésanteur du joug des pauvres peuples, en multipliant par un faux zèle, comme [I-23] font plusieurs, le nombre des erreurs et des superstitions, et qu'ils ne se moquent point de la simplicité de ceux, qui, par un si bon motif de piété leur font tant de bien, et qui s'épuisent pour eux. Car c'est une ingratitude énorme et une perfidie détestable que d'en user ainsi envers des bienfaiteurs, comme sont les peuples envers les ministres de la religion, puisque ce n'est que de leurs travaux et de la sueur de leur corps, qu'ils tirent toute leur subsistance et toute leur abondance.
Je ne crois pas, mes chers amis, vous avoir jamais donné sujet de penser que je fusse dans ces sentimenslà, que je blâme ici; vous auriez pû au contraire avoir remarqué plusieurs fois, que j'étois dans des sentimens fort contraires et que j'étois fort sensible à vos peines. Vous auriez pû remarquer aussi que je n'étois pas des plus attaché à ce pieux lucre des fonctions de mon ministère, les aïant assez souvent faites sans en rechercher les rétributions, comme j'aurois pû faire, et n'aïant jamais été un couveur de gros bénéfices, ni un chercheur de messes et d'offrandes. J'aurois toujours pris beaucoup plus de plaisir à donner qu'à recevoir, si j'eusse eu le moïen de suivre en cela mon inclination; et en donnant j'aurois toujours eu volontiers plus d'égards pour les pauvres que pour les riches, suivant cette maxime du Christ, qui disoit, qu'il vaut mieux donner que recevoir, beatius est magis dare quam accipere [7], et suivant cet autre du Sr. de Montagne, [8] qui recommandoit à son fils de regarder toujours plutôt vers celui, qui lui tendroit le bras, que vers celui [I-24] qui lui tourneroit le dos. J'aurois volontiers fait comme faisoit le bon Job [9] dans le tems de sa prospérité, j'étois, disoit-il, le père des pauvres, j'étois l'œil de l'aveugle, le pié du boiteux; oculus fui cæco et pes claudo, pater eram pauperum.... Jaurois volontiers ravi aussi bien que lui, la proie des mains des méchans, et je leur aurois, aussi volontiers que lui, cassé les dents et les machoires conterebam malas iniqui, et de dentibus illius auferebam prædam [10]. Il n'y a que les grands coeurs, disoit le sage Mentor à Telemaque [11], qui cherchent combien il y a de gloire à être bon. Et à l'égard des faux et fabuleux mistères de votre religion, et de tous ces autres pieux, mais vains et superstitieux devoirs et exercises que votre religion vous impose, vous savez bien aussi, ou du moins vous aurez pû assez facilement remarquer, que je ne m'attachois guères à la bigoterie, et que je ne faisois guères d'état de vous en recommander la pratique. J'étois néanmoins obligé de vous instruire de votre religion et de vous en parler au moins quelque fois, pour m'acquiter comme de ce faux devoir auquel je m'étois engagé en qualité de curé de votre paroisse, et pour lors j'avois le déplaisir de me voir dans cette facheuse nécessité d'agir et de parler entièrement contre mes propres sentimens, d'avoir le déplaisir de vous entretenir moi-même dans de sotes erreurs et dans de vaines superstitions, que je haïssois, que je condamnois et que je détestois dans le coeur: mais je vous proteste que ce [I-25] n'était jamais qu'avec peine, et avec une extrême répugnance, que je le faisois; c'est pourquoi aussi je haïssois grandement toutes les vaines fonctions de mon ministère, et en particulier toutes ces idolatriques et superstitieuses célebrations de messes, et ces vaines et ridicules administrations de sacremens, que j'étois obligé de vous faire. Je les ai mille et mille fois maudites dans le coeur, lorsque j'étois obligé de les faire, et particulièrement lorsqu'il me falloit les faire avec un peu plus d'attention et avec un peu plus de solemnité qu'à l'ordinaire: car voïant pour lors que vous vous rendiez avec un peu plus de dévotion à vos Églises, pour assister à quelques vaines solemnités, ou pour entendre avec un peu plus de dévotion, ce que l'on vous fait accroire être la parole de Dieu même, il me sembloit que j'abusois plus indignement de votre bonne foi, et que j'en étois par conséquent d'autant plus digne de blâme et de reproche; ce qui augmentait tellement mon aversion pour ces sortes de vaines cérémonieuses fonctions, que j'ai été cent et cent fois sur le point de faire éclater publiquement et indiscrètement mon indignation, ne pouvant presque plus dans ces occasions-là cacher mon ressentiment, ni retenir dans moimême l'indignation que j'en avois. J'ai cependant fait en sorte de la retenir, et je tâcherai de la retenir jusqu'à la fin de mes jours, ne voulant pas m'exposer durant ma vie à l'indignation des prêtres, ni à la cruauté des tyrans, qui ne trouveroient point, ce leur sembleroit-il, de suplices assez vigoureux, pour punir une telle prétendue témérité. Je suis bien aise, mes chers amis, de mourir aussi paisiblement que j'ai vécu, et [I-26] d'ailleurs ne vous aïant jamais donné sujet de me souhaiter du mal, ni de vous réjouir s'il m'en arrivoit aucun, je ne crois pas que vous seriez bien aise de me voir persécuté et tirannisé pour ce sujet: c'est pourquoi j'ai résolu de garder le silence.
Mais puisque cette raison m'oblige présentement de me taire, je ferai au moins ensorte de vous parler après ma mort: c'est dans ce dessein que je commence à écrire ceci, pour vous désabuser, comme j'ai dit, autant qu'il seroit en mon pouvoir, de toutes les erreurs et de toutes les superstitions dans lesquelles vous avez été élévés et nourris et que vous avez, pour ainsi dire sucés avec le laict. Il y a assez longtems que les pauvres peuples sont misérablement abusés de toutes sortes d'idolatrie et de superstitions; il y a assez longtems que les riches et les grands de la terre pillent et opriment les pauvres peuples: il seroit tems de les désabuser par tout, et de leur faire connoître par tout la vérité des choses. Et si, pour adoucir l'humeur grossière et farouche du commun des hommes, il a fallu autrefois, comme on le prétend, les amuser par de vaines et superstitieuses pratiques de religion, afin de les tenir plus facilement en bride par ce moïen-là, il est certainement encore plus nécessaire maintenant de les désabuser de toutes ces vanités-là, puisque le remède dont on s'est servi est devenu avec le tems pire, que n'étoit le premier mal. Ce seroit à faire à tous les gens d'esprit et aux personnes les plus sages et les plus éclairés à penser sérieusement, et travailler fortement à une si importante affaire, en désabusant partout les peuples des erreurs, où ils sont; en rendant partout [I-27] odieuse et méprisable l'autorité excessive des grands de la terre; en excitant partout les peuples à secouer le joug insuportable des tyrans, et en persuadant généralement à tous les hommes ces deux importantes vérités: que pour se perfectioner dans les arts, qui sont utiles à la société et à quoi les hommes doivent principalement s'emploïer dans la vie, ils ne doivent suivre que les seules lumières de la raison humaine; et que pour établir de bonnes loix, ils ne doivent suivre que les seules règles de la prudence et de la sagesse humaine, c'est-à-dire les règles de la probité, de la justice et de l'équité naturelle, sans s'amuser vainement à ce que disent des imposteurs, ni à ce que font des idolâtres déicoles; ce qui procureroit généralement à tous les hommes mille et mille fois plus de biens, plus de contentement et plus de repos du corps et de l'esprit, que ne sauroient faire toutes les fausses maximes, ni toutes les vaines pratiques de leurs superstitieuses religions.
Mais puisque personne ne s'avise de donner cet éclaircissement-là aux peuples, ou plutôt puisque personne n'ose entreprendre de le faire, ou même, puisque les livres et les écrits de ceux, qui auroient déjà voulu l'entreprendre, ne paroissent pas publiquement dans le monde, que personne ne les voit, qu'on les suprime à dessein, et qu'on les cache après aux peuples afin qu'ils ne les voïent pas, et qu'ils ne découvrent pas, par leur moïen, les abus, les erreurs et les impostures, dont on les entretient, et qu'on ne leur montre au contraire que les livres d'une multitude de pieux ignorans ou hipocrites séducteurs qui, sous ombre [I-28] de piété, ne se plaisent qu'à entretenir et même à multiplier les abus, les erreurs et les superstitions, puis, dis-je, que cela est ainsi, que ceux qui, par leur science et par leur bel esprit, seroient les plus propres à entreprendre, et à exécuter heureusement pour les peuples, un si beau, un si bon, un si grand et un si louable dessein, que seroit celui de désabuser les peuples, ne s'attachent eux-mêmes dans les ouvrages, qu'ils donnent au public, qu'à favoriser, qu'à maintenir et augmenter le nombre des erreurs, et d'agraver le joug des superstitions, au lieu de tâcher de les abolir, et de les rendre méprisables, et qu'ils ne s'attachent aussi qu'à flatter eux-mêmes les grands, et à leur donner lachement mille louanges indignes, au lieu de blâmer hautement leurs vices, et de leur dire généreusement la vérité, et qu'ils ne prennent un si lâche et si indigne parti, que par des vuës de basse et d'indigne complaisance, ou par de laches motifs de quelque intérêt particulier, pour mieux faire leur cour, et pour en mieux valoir eux et leurs familles ou leurs associés etc, j'essaïerai, moi, tout foible et tout petit génie que je puisse avoir, j'essaïerai ici, mes chers amis, de vous découvrir ingénuement la vérité, et de vous faire clairement voir la vanité et la fausseté de tous ces prétendus si grands, si sains, si divins et si adorables mistères, que l'on vous fait adorer, comme aussi la vanité et la fausseté de toutes les prétenduës grandes et importantes vérités que vos prêtres, vos prédicateurs et que vos docteurs vous obligent si indispensablement de croire, sous peine, comme ils vous disent, de damnation éternelle. J'essaïerai, dis-je, de [I-29] vous en faire voir la vanité et la fausseté: que les prêtres, que les prédicateurs, que les docteurs, et que tous les fauteurs de tels mensonges, de tels erreurs et de telles impostures s'en scandalisent et qu'ils s'en fachent tant qu'ils voudront après ma mort; qu'ils me traitent alors s'ils veulent d'impie, d'apostat, de blasphémateur et d'athée; qu'ils me disent pour lors tant d'injures et qu'ils me chargent de tant de malédictions qu'ils voudront, je ne m'en embarasse guères, puisque cela ne me donnėra pas la moindre inquiétude du monde. Pareillement qu'ils fassent pour lors de mon corps tout ce qu'ils voudront; qu'ils le hachent en pièces, qu'ils le rotissent ou qu'ils le fricassent et qu'ils le mangent encore, s'ils veulent, à quelle sausse ils voudront, je ne m'en met nullement en peine. Je serai pour lors entièrement hors de leurs prises; rien ne sera plus capable de me faire peur. Je prévois seulement que mes parens et mes amis pouront, dans cette occasion-là, avoir du chagrin et du déplaisir, de voir ou d'entendre tout ce que l'on pourra faire ou dire indignement de moi après ma mort. Je leur épargnerois effectivement volontiers ce déplaisir; mais cette considération, si forte qu'elle soit, ne me retiendra cependant pas: le zèle de la vérité et de la justice, le zèle du bien public, et la haine et l'indignation, que j'ai de voir les erreurs et les impostures de la religion, aussi bien que l'orgueil et l'injustice des grands si impérieusement et si tiranniquement dominer sur la terre, l'emporteront dans moi, sur cette autre considération particulière, si forte qu'elle puisse être. D'ailleurs je ne pense pas, mes chers amis, que cette entreprise-ci me [I-30] doive rendre si odieux, ni m'attirer tant d'ennemis, que l'on pouroit penser. Je pourois même me flatter que si cet écrit tout informe et tout imparfait qu'il est (pour avoir été fait à la hâte et écrit avec précipitation) passoit plus loin que vos mains, ou qu'il eût le sort de devenir public, et que l'on y examinat bien tous mes sentimens et toutes les raisons, sur lesquelles ils seront fondés, j'aurai peut-être, au moins parmi les gens d'esprit et de probité autant d'aprobateurs, que j'aurai ailleurs de mauvais censeurs; et je puis dès maintenant dire que plusieurs de ceux qui, par leur caractère ou par leur profession de juges et de magistrats, ou autrement seroient par respect humain obligés de me condamner extérieurement devant les hom-, mes, m'aprouveroient intérieurement dans leur coeur.
Sachez donc, mes chers amis, que tout ce qui se débite et que tout ce qui se pratique dans le monde, pour le culte et l'adoration des dieux, n'est qu'erreur, abus, illusion, mensonge et imposture; que toutes les loix et les ordonnances, qui se publient sous le nom et l'autorité de Dieu ou des dieux ne sont véritablement que des inventions humaines, non plus que tous [I-31] ces beaux spectacles de fêtes et de sacrifices, et que toutes les autres pratiques de religion et de dévotion, qui se font en leur honneur. Toutes ces choses, disje, ne sont que des inventions humaines, qui ont été, comme j'ai déjà marqué, inventées par de fins et rusés politiques, puis cultivées et multipliées par de faux prophètes, par des séducteurs et par des imposteurs; ensuite reçues aveuglement par des ignorans, et enfin maintenuës et autorisées par les loix des princes et des grands de la terre, qui se sont servis de ces sortes d'inventions, pour tenir plus facilement par ce moïen-là, le commun des hommes en bride et faire tout ce qu'ils voudroient; car dans le fond toutes ces inventions-là ne sont que des brides à veaux, comme disoit le Sr. de Montagne [12], mais elles ne servent qu'à brider l'esprit des ignorans et des simples. Les sages ne s'en brident point, et ne s'en laissent point brider; parce qu'il n'apartient en effet qu'à des ignorans et à des simples d'y ajouter foi, et de se laisser conduire parlà. Et ce que je dis ici en général de la vanité et de la fausseté des religions du monde, je ne le dis pas seulement des religions païennes et étrangères, que vous regardez déjà comme fausses, mais je le dis également de votre religion chrétienne, que vous apellez catholique, apostolique et romaine, parce qu'en effet elle n'est pas moins vaine ni fausse qu'aucune autre; parce qu'il n'y en a peut-être point de si ridicule, de si absurde dans ses principes et dans ses principaux points que celle-là, ni qui soit si contraire à la [I-32] nature même et à la droite raison. C'est ce que je vous dis, mes chers amis, afin que vous ne vous laissiez pas tromper davantage par les belles promesses, qu'elle vous fait des récompenses éternelles d'un paradis, qui n'est qu'imaginaire; et que vous mettiez aussi votre esprit et votre coeur en repos contre toutes les vaines craintes, qu'elle vous donne des châtimens effroïables d'un enfer qui n'est point. Car tout ce que l'on vous dit de si beau et de si magnifique de l'un, et de si terrible et de si effroïable de l'autre, n'est que fable. Il n'y a plus aucun bien à espérer, ni aucun mal à craindre après la mort. Profitez donc sagement du tems en vivant bien, et en jouissant sobrement, paisiblement et joïeusement, si vous pouvez, des biens de la vie, et des fruits de vos travaux, car c'est le meilleur parti que vous puissiez prendre, puisque la mort mettant fin à la vie, met également fin à toute connoissance et à tout sentiment de bien et de mal.
Mais comme ce n'est point le libertinage, comme l'on pourrait penser, qui m'a fait entrer dans ces sentimens-là, et que je ne demande pas et que je ne voudrois pas même que personne de vous ni aucun autre me crut seulement sur ma parole en chose, qui seroit de si grande importance, et que je désire au contraire de vous faire connoître à vous-même la vérité de tout ce que je viens de dire, par des raisons et par des preuves claires et convaincantes, je vais vous en proposer ici d'aussi claires et d'aussi convaincantes, qu'il en puisse avoir en aucun genre de science. Je tâcherai de vous les rendre si évidentes et si intelligibles que, pour peu que vous aïez de ben sens, vous [I-33] comprendrez aisément que vous êtes dans l'erreur, et que l'on vous en impose grandement au sujet de la religion, et que tout ce qu'on vous oblige de croire, comme par foi divine, ne mérite seulement pas que vous y ajoutiez aucune foi humaine. Voici la première de mes raisons et de mes preuves.
Il est clair et évident, que c'est abus, erreur, illusion, mensonge et imposture, que de vouloir faire passer des loix pûrement humaines, pour des loix et des institutions toutes surnaturelles et divines; or il est certain que toutes les religions, qui sont dans le monde, ne sont, comme j'ai dit, que des inventions et des institutions pûrement humaines; et il est certain que ceux, qui les ont premièrement inventées, ne se sont servi du nom et de l'autorité de Dieu, que pour faire d'autant mieux et plus facilement recevoir les loix et les ordonnances, qu'ils vouloient établir. Que cela soit au moins à l'égard de la plupart des religions, il faut nécessairement en convenir, ou il faut reconnoître que la plupart des religions sont véritablement instituées de Dieu. On ne peut pas dire que la plupart des [I-34] religions soient véritablement d'institution divine, car comme toutes ces différentes religions sont contraires et oposées les unes aux autres, et qu'elles se condamnent même les unes les autres, il est évident qu'étant contraires dans leurs principes et dans leurs maximes, elles ne peuvent être en même tems véritables, ni par conséquent venir d'un même principe de vérité, qui seroit divine. C'est pourquoi aussi nos christicoles romains reconnoissent et sont même obligés de reconnoître, qu'il ne peut y avoir au plus qu'une seule véritable religion, qu'ils prétendent être la leur; en conséquence de quoi ils tiennent pour maxime fondamentale de leur doctrine et de leur croïance, qu'il n'y a qu'un seul Seigneur, qu'une seule foi, qu'un seul batême, qu'un seul Dieu, et qu'une seule église, qui est la catholique, apostolique et romaine, hors de laquelle ils prétendent qu'il n'y a point de salut. D'où je tire évidemment cette conséquence, qu'il est donc certain, qu'au moins la plupart des religions du monde, ne sont pûrement, comme j'ai dit, que des inventions humaines, et que ceux, qui les ont premièrement inventées, ne se sont servis du nom et de l'autorité de Dieu, que pour mieux faire recevoir les loix et les ordonnances, qu'ils vouloient établir, et pour se faire en même tems eux-mêmes plus honorer, plus craindre et plus respecter des peuples, qu'ils avoient à conduire et auxquels ils vouloient en imposer par cette ruse.
Voïez comme un auteur judicieux parle à ce sujet [13].
« Quand je vois," dit-il, » le genre humain divisé en [I-35] tant de religions, qui se contrarient et se condamnent les unes les autres; quand je vois," dit-il, » que chacun travaille vigoureusement à la propagation de la sienne, et qu'il y emploïe ou l'artifice ou la violence, et que cependant il y a si peu de gens, pour ne pas dire personne, qui fassent connoître par leur pratique, qu'ils croïent et qu'ils professent avec tant d'ardeur, peu s'en faut, dit-il, que je ne croïe que tant de cultes différens ont été d'abord inventées par les politiques; chacun accommodant son modèle à l'inclination des peuples, qu'il avoit dessein de tromper. Mais lorsque je considère, ajoute-t-il, d'un autre côté, qu'il paroit quelque chose de si naturel et de si peu fardé, dans le zèle furieux, et dans l'opinion insurmontable de la plupart des gens; je suis prêt, dit-il, de conclure après Cardan, que toute cette variété vde religions dépend de la différente influence des astres. et il y a, dit-il, dans chaque religion une si égale aparence de vérité et de fausseté, qu'il ne sauroit, selon la raison humaine, en faveur de laquelle il pouroit se déterminer."
On sait que ç'a été par cet artifice et par cette ruse, que Numa Pompilius, roi des Romains, adoucit les mœurs rudes et farouches de ce peuple, amolissant peu à peu, dit un auteur, la dureté et la férocité de leur cœur, par de doux et pieux exercices de religion, auxquels il les accoutumoit par fêtes, danses, chansons, processions et autres semblables exercices de religion, qu'il leur faisoit faire et qu'il faisoit aussi lui-même, sous prétexte d'honorer leurs Dieux. Il leur enseigna aussi la manière de sacrifier; il institua pour cela des cérémonies [I-36] toutes particulières, qu'il apella saintes et sacrées, et établit des prêtres, pour vaquer à tout ce qui regardoit l'honneur et le service des Dieux, leur faisant accroire que tout ce qu'il faisoit, et que tout ce qu'il commandoit, venoit de la part des Dieux, et que c'étoit sa nymphe ou sa déesse Egerie, qui les lui révéloit. Pareillement on sait que Sertorius, faux chef des armées d'Espagne, se servoit d'un semblable artifice pour disposer de ses troupes à sa volonté; ce qu'il fit facilement en leur persuadant que la biche blanche, qu'il tenoit toujours auprès de lui, lui aportoit de la part des Dieux tous les conseils qu'il prenoit. Zoroastre, roi des Bactriens, pratiqua la même chose à l'égard de ses peuples, en leur persuadant que les loix, qu'il leur donnoit, venoient du Dieu Oromazis. Trismegiste, roi des Égyptiens, leur donna pareillement ses loix sous le nom et l'autorité du dieu Mercure. Zamolxis, roi des Scithes, publia les siennes à ses peuples, sous le nom de la déesse Vesta. Minos, roi de Candie, publia les siennes sous le nom du dieu Jupiter. Charandas, législateur de Cholcides, publia aussi ses loix sous le nom du dieu Saturne. Licurgue, législateur des Lacedemoniens, publia les siennes sous le nom du dieu Apollon. Dracon et Solon, législateurs des Atheniens, publièrent aussi leurs loix sous le nom de la déesse Minerve, etc. Car il n'y avoit presque point de nation en ce tems-là, qui n'eût ses dieux à sa fantaisie. Moise, législateur des Juifs, publia aussi ses loix sous le nom d'un dieu, qui lui étoit, disoitil, aparu dans un buisson ardent. Jésus, fils de Marie, surnommé le Christ et le chef de la secte et religion [I-37] chrétienne, dont nous faisons profession, assuroit pareillement les siens, c'est-à-dire ses disciples, qu'il n'étoit point venu de lui-même, mais qu'il avoit été envoïé de Dieu, son Père Ego ex Deo processi et veni, neque a me ipso veni, sed ille me misit. Joan. VIII: 42, et qu'il ne faisoit que dire et faire que ce que son Père lui avoit ordonné de dire ou de faire, sicut dixit mihi Pater sic loquor. Joan. XII: 50. Et sicut mandatum dedit mihi Pater sic facio, disoit-il, Joan, XIV: 31. Simon surnommé le magicien abusa longtems les peuples de Samarie en leur persuadant, tant par ses paroles, que par ses artifices et enchantemens, qu'il étoit quelque chose de grand, de sorte que tous ceux, qui l'entendoient depuis le premier jusqu'au dernier, l'apelloient la grande vertu de Dieu Hic est virtus Dei quæ vocatur magna, Act. 8, 9, 10, disoient-ils. Ménandre, son disciple, se disoit être le sauveur envoïé du ciel pour le salut des hommes. Enfin sans parler de plusieurs autres, ç'a été aussi par ce même artifice de tromperie et d'imposture, que ce renommé faux prophète Mahomet a établi ses loix et sa religion par tout l'Orient, faisant accroire à ses gens, qu'elle lui avoit été envoïée du ciel par l'ange Gabriël, etc. Tous ces exemples et plusieurs autres semblables, que l'on pouroit raporter, montrent assez clairement que toutes ces différentes sortes de religions, que l'on voit ou que l'on a vu dans le monde, ne sont véritablement que des inventions humaines, pleines d'erreurs, de mensonges, d'illusions et d'impostures: ce qui a donné lieu au judicieux Montagne [14] de dire:
» Que ce moïen a été [I-38] pratiqué par tous les législateurs et n'est police, où n'y ait quelque mélange ou de vanité cérémonieuse, ou d'opinion mensongère, qui serve de bride à tenir le peuple en office. Que c'est pour cela que la plupart ont leur origine et commencement fabuleux et enrichis de mistères supernaturels; et que c'est cela même, qui les a fait adopter aux gens d'entendemens."
Et conformément à cela le grand cardinal de Richelieu remarque dans ses réflexions politiques que les princes ne sont en rien plus industrieux qu'à trouver des prétextes, qui rendent leurs demandes plausibles, et comme celui de la religion, dit-il, fait plus d'impression sur les esprits que les autres; ils pensent avoir beaucoup avancé lorsqu'ils en peuvent couvrir leurs desseins. C'est sous ce masque, dit-il, qu'ils ont souvent caché leurs plus ambitieuses prétentions (il auroit pu ajouter encore et leurs plus détestables actions) et à l'égard de la conduite particulière que Numa Pompilius tint envers ses peuples, il dit, que ce roi n'eut point de meilleure invention pour faire agréer ses loix et ses actions aux peuples romains que de leur dire qu'il les faisoit toutes par le conseil de la nymphe [I-39] Egerie, qui lui communiquoit la volonté des Dieux. Il est remarqué dans l'histoire romaine que les principaux de la ville de Rome après avoir emploïé inutilement toutes sortes d'artifices, pour empêcher que le peuple ne fut élevé aux magistratures, eurent enfin recours aux prétextes de la religion, et firent accroire aux peuples qu'aïant consulté les Dieux sur cette affaire, ils avoient témoigné que c'étoit prophaner les honneurs de la république que de les communiquer à la populace; et que cela étant ils les suplioient instamment de renoncer à cette prétention, feignant le desirer ainsi, plutôt pour la satisfaction des Dieux, que pour leur intérêt particulier. Et la raison pourquoi tous les grands politiques en usent ainsi envers les peuples, c'est, suivant leur dire, après celui de Scevola, grand pontife, et après celui de Varron, grand theologien en leur tems, c'est parce qu'il est besoin, disent-ils, que le peuple ignore beaucoup de choses vraïes et en croïe beaucoup de fausses [15]. Et le divin Platon lui-même, parlant sur ce sujet, dit tout détroussement en sa République que pour le profit des hommes, il est souvent besoin de les piper, comme le remarque le Sr. de Montagne [16]. Il semble néanmoins que les premiers inventeurs de ces saintes et pieuses fourberies avoient encore au moins quelque reste de pudeur et de modestie ou qu'ils ne savoient pas encore porter leur ambition si haut, qu'ils auroient pu la porter, puisqu'ils se contentoient pour lors de s'attribuer seulement l'honneur d'être les dépositaires et les interprêtes des volontés des Dieux, [I-40] sans s'attribuer de plus grandes prérogatives. Mais plasieurs de ceux qui sont venus ensuite, ont porté bien plus haut leur ambition; ç'auroit été trop peu pour eux de dire seulement qu'ils auroient été envoïés ou inspirés des Dieux mêmes. Ils sont venus jusqu'à cet excès de folie et de présomption que de vouloir se faire regarder et honorer comme des Dieux.
C'est ce qui étoit autrefois assez ordinaires aux empereurs romains, et entr'autres il est marqué dans l'histoire romaine que l'empereur Heliogabale, qui étoit le plus dissolu, le plus licentieux, le plus infame et le plus éxécrable qui fut jamais, osa bien néanmoins se faire mettre au rang des Dieux dès son vivant même, ordonnant que parmi les noms des autres Dieux, que les magistrats invoquoient en leurs sacrifices, ils reclamassent aussi Heliogabale, qui étoit un nouveau Dieu que Rome n'avoit jamais connu. L'empereur Domitien eut la même ambition; il voulut que le senat lui fit ériger des statuës toutes d'or, et commanda aussi par ordonnances publiques, qu'en toutes lettres et mandemens on le publia seigneur Dieu. L'empereur Caligula qui fut aussi l'un des plus méchans, des plus infames et des plus détestables tyrans qui aïent jamais été, voulut aussi être adoré comme un Dieu, fit mettre ses statuës devant celles de Jupiter, et ôter la tête à plusieurs d'icelles pour y mettre la sienne, et même envoïa sa statuë pour être colloquée au temple de Jerusalem. L'empereur Commodus voulut être apellé Hercule, fils de Jupiter, le plus grand des Dieux, et pour cela il se vêtoit souvent de la peau d'un lion et tenant en ses mains une massuë, il contrefaisoit Hercule, et [I-41] en cet équipage alloit rodant tant de jour que de nuit et tuant plusieurs personnes.
Il s'est trouvé non seulement des empereurs, mais aussi plusieurs autres de moindre qualité, et méme des hommes de basse naissance et de basse fortune qui ont eu cette folle vanité et cette folle ambition de vouloir se faire croire et se faire estimer Dieux; et entr'autres on dit d'un certain Psaphon Libien, homme inconnu et de basse naissance, qu'aïant voulu passer pour un Dieu, il s'avisa de cette ruse: il amassa plusieurs oiseaux de diverses contrées auxquels il aprit avec grand soin de répéter souvent ces paroles-ci: Psaphon est un grand Dieu, Psaphon est un grand Dieu. Puis aïant laché et mis ces oiseaux en liberté, ils se dispersèrent dans toutes les provinces et lieux circonvoisins, les uns d'un côté et les autres d'un autre, et se mirent à dire et à répéter souvent dans leur ramage Psaphon est un grand Dieu, Psaphon est un grand Dieu. De sorte que ces peuples entendant ainsi parler ces sortes d'oiseaux et ignorant la fourbe, commencèrent à adorer ce nouveau Dieu et à lui offrir des sacrifices, jusqu'à ce qu'enfin ils découvrirent la fourberie et cessèrent d'adorer ce Dieu. On dit aussi qu'un certain Annon Carthaginois voulut pour la même ſin, se servir d'une pareille ruse, mais qu'il ne lui réussit pas de même qu'à Psaphon, parce que ses oiseaux à qui il avoit apris à répéter ces mots: Annon est un grand Dicu, oubliérent incontinent après qu'ils furent lachés, les paroles qu'ils avoient aprises. Le cardinal du Perron parle, si je ne me trompe, de deux certains docteurs en theologie dont il dit, que l'un se croïoit être le pere éternel, [I-42] et que l'autre se croïoit être le fils de Dieu éternel. On pouroit citer plusieurs autres exemples de ceux qui ont été ainsi frapés de semblables folies, ou de semblables témérités, et il y a aparence que le premier commencement de la croïance des Dieux, ne vient que de ce que les hommes vains et présomptueux, se sont voulu aussi attribuer la qualité de Dieu: ce qui est bien conforme à ce qui est raporté dans le Livre de la Sagesse touchant le commencement du règne de l'idolatrie [17].
Mais s'il s'est trouvé des hommes assez vains et assez présomtueux pour vouloir s'attribuer la qualité de Dieu, il s'en est certainement trouvé encore plus qui ont été assez sots pour vouloir bien la leur attribuer, soit par flatterie, soit par politique ou par lacheté: car ce n'est ordinairement que par flatterie et par politique ou par lacheté, que les hommes se laissent aller à de si basses complaisances. Les flatteurs d'Alexandre le grand [I-43] vouloient lui persuader qu'il étoit de la race et du sang des Dieux, et qu'il étoit même fils de Jupiter. Après que Romulus premier roi des Romains eût disparu, sans savoir ce qu'il étoit devenu (on a cru néanmoins que les senateurs l'avoient fait mourir, et qu'ils l'avoient mis en piéces parce qu'il s'étoit rendu trop odieux) ils le mirent au rang des Dieux, sous le nom de Quirinus, sur le raport d'un nommé Proculus, qui le disoit s'être aparu à lui tout glorieux et armé à l'avantage. Pareillement le senat mit l'empereur Claudius II au rang des Dieux, et lui fit dresser une statue d'or auprès de celle de Jupiter [18].
Marc Aurèle, l'un des meilleurs empereurs qui furent, fit néanmoins mettre Lucius Antoninus Verus son collègue au rang des Dieux; il fit bâtir un temple à sa femme Faustine toute impudique qu'elle étoit: et le senat lui aïant même décerné les honneurs divins, il l'en remercia. L'empereur Trajan, qui fut un très bon et très excellent prince, fut, après sa mort, par ordre du senat, mis au rang des Dieux. Mæsa, aïeul de l'empereur Alexandre Severe, fut mis, après sa mort, au rang des Dieux. Antonin le débonnaire, le plus juste et le plus modéré des princes qui aïent jamais tenu l'empire, fut, après sa mort universellement regretté de tout le monde; le senat lui décerna les honneurs divins, et tout le monde estima dit l'Hist. Rom. TТ. 3, pag. 143, que jamais cette gloire n'avoit été adjugée à aucun des Princes de la terre qui l'eut si bien méritée que lui, à cause de sa bonté, de sa pieté, de sa[I-44] clémence, de son innocence et de sa modération au gouvernement de la république. L'empereur Hadrien suporta avec tant de douleur la mort d'Antinoüs qu'il aimoit tendrement, qu'il fit bâtir une ville, qu'il nomma du nom de ce favori: Antinopolis, lui dédia des autels et des statues comme à un Dieu et emploïa toutes les plumes de la Grèce à célébrer ses louanges; et même la flatterie passa si avant, que pour lui complaire, les grecs l'aïant mis au rang des Dieux, publièrent qu'il rendoit des oracles dans son temple: et pour comble de vanité osérent assurer que son ame avoit été changée en une étoile qui s'étoit montrée dans le ciel incontinent après sa mort: à raison de quoi Hadrien qui étoit bien aise de voir flatter sa passion, nomma cette étoile l'astre d'Antinoüs, et aima grandement ceux qui donnèrent cette misérable consolation à sa douleur, Hist. Rom. Tom. 5, pag. 108. Du tems de l'empereur Claude, Simon le Magicien étant venu à Rome, y entra en tel crédit par ses impostures et ses illusions qu'on lui dressa une statue avec cette inscription à Simon Dieu saint. L'empereur Auguste, dit le Sr. de Montagne [19] eut plus de temples que Jupiter et fut servi avec autant de religion et croïance de miracles. Le roi Herode s'étant un jour revêtu de ses habits roïaux, faisant sa harangue à son peuple, étant assis sur son trône, le peuple fut si charmé de son éloquence et de l'éclat de sa majesté qu'il le regardât comme un Dieu et s'écriât en disant: c'est là le discours d'un Dieu et non pas d'un homme, dei voces et non hominis [20]. Enfin c'étoit [I-45] l'ordinaire des empereurs romains de se faire mettre au rang des Dieux: les plus méchans et les plus détestables s'y faisoient mettre comme il est marqué dans I'llist, Rom. Tom. 5.
Pareillement c'étoit anciennement la coutume des peuples de deïfier ou de mettre au rang des Dieux ceux, qui avoient excellé en quelque rare vertu, ou qui avoient rendu quelque notable service ou fait quelque bien considérable à leur païs. C'est ce qui a donné lieu au Sr. de Montagne de dire fort judicieusement [21], que l'homme est bien insensé: il ne sauroit forger un ciron et il forge des dieux à douxaines, et non-seulement les forge à douxaine, mais il les forge même promtement à milhiers et marque jusqu'où s'étend leur puissance. Qui de ces dieux ou de ces saints si plaisamment forgés par l'antiquité sont vieux et cassés, dit-il, qui sont mariés, qui ne le sont point, qui sont jeunes et vigoureux [22], qui guérit les chevaux, qui les hommes, qui la peste, qui la teigne, qui la toux, qui une sorte de galle, qui une autre, qui fait naître les raisins, qui les aulx, qui [I-46]a la charge de la paillardise, qui de la marchandise: a chaque race d'artisans un Dieu..... il en est de si chétifs et populaires (car le nombre en étoit autrefois si grand, qu'il montoit bien au moins jusqu'à 56 mille), qu'ils en entassoient bien 5 à 6 mille à produire un seul épic de bled, ils en mettoient 3 à une porte, un à l'ais, un aux gonds et un au seuil, 4 à un enfant, un qu'ils faisoient protecteur de son maillot, un autre de son boire, un autre de son manger et un autre de son tette lesquels étoient tous adorés par diverses sortes d'adorations. De sorte que c'est pitié, dit le Sr. de Montagne, de voir que les hommes se pipent eux-mêmes de leurs propres singeries et inventions, comme les enfans, dit-il, qui s'effraïent de ce même visage, qu'ils ont barbouillé et noirci à leur compagnon.
Il n'y a chose, dit Pline [23] qui démontre plus l'imbécilité des hommes que de vouloir assigner quelqu'image ou effigie à la divinité. C'est grande folie, dit-il, de croire qu'il y en ait, et encore plus grand rage d'établir des Dieux selon les vertus et les vices des hommes, comme chasteté, concorde, courage, espérance, honneur, clémence, foi etc., mais toutes ces déités viennent, ajoutent-ils, de ce que les hommes fragiles et chargés de travaux aïant devant les yeux leur pauvreté et infirmités, adoroient respectivement les choses dont ils avoient plus de besoin. De là vient, continue-t-il, que les Dieux commencèrent à changer de nom, selon la dévotion des régions, et qu'en une même région, on trouvoit une infinité de Dieux, entre lesquels même on [I-47] mettoit les Dieux infernaux, les maladies et toutes sortes de pestes, de la crainte que l'on en avoit. De ces superstitions, dit le même auteur, sont sortis les temples de la fièvre, qui fut fondé et consacré au Palais, et celui d'Orbona qui faisoit mourir les petits enfans. Auprès du temple des genies et esprits familiers, continue-t-il, est le temple de mauvaise fortune, qui est sur le mont Esquilin: et par ainsi ce n'est pas merveille si l'on trouve plus de Dieux au ciel que d'hommes sur la terre, attendu, dit-il, que chacun forge autant de Dieux que sa fantaisie lui porte et que les hommes prennent et choisissent pour patrons plusieurs Dieux auxquels ils donnent les noms et titres de Jupiter, de Saturne, de Junon, de Mars et de quantité d'autres: car anciennement, dit ce même auteur, on avoit coutume de colloquer au rang des dieux ceux ou celles, qui s'adonnoient particulièrement à bien vivre au monde, en signe de reconnoissance de leurs bienfaits. Et de là sont venus tous les différens noms des dieux et des déesses, que les Romains ont adorés sous les noms de Saturne, de Jupiter, de Mars, de Mercure, d'Apollon, d'Esculape etc., et sous ces autres noms de déesses, qu'ils adoroient sous les noms de Junon, de Diane, de Pallas, de Minerve, de Vénus, de Céres; car il est certain que toutes ces belles divinités-là ne sont que des productions de la vanité et de la sotise des hommes, et il s'est trouvé même des nations si prodigieusement aveuglées dans la superstition, qu'ils ont attribué la divinité à de vilaines et sales bêtes, comme à des chiens, à des chats, à des moutons, à des bœufs, à des serpens etc., et même à des choses inanimées, [I-48] comme au feu, au soleil, à la lune, aux étoiles, aux pierres, au bois etc., et de toutes ces vaines opinionslà le Sr. de Montagne n'en trouvoit pas, disoit-il, de plus folle et de plus ridicule, que celle qui attribue la divinité à l'homme; par quoi, disoit-il, de faire de nous des dieux comme l'ancienneté a fait [24]; cela surpasse l'extrême foiblesse de discours. J'eusse, disoitil, encore plutôt suivi ceux, qui adoroient le serpent, le chien et le bœuf: d'autant que leur nature et leur être nous est moins connu, et avons plus de loi d'imaginer ce qu'il nous plait de ces bêtes-lå et leur attribuer des facultés extraordinaires. Mais d'avoir fait des dieux, dit-il, de notre chétive condition de laquelle nous devons connoître l'imperfection, leur avoir attribué le désir, la colère, les vengeances, les mariages, les générations et les parenteles, l'amour et la jalousie, nos membres et nos os, nos fièvres, nos plaisirs, nos morts et nos sépultures, comme aussi d'avoir attribué la divinité non-seulement à la foi, à la vertu, à l'honneur, à la paix, à la concorde, à la liberté etc., mais aussi à la volupté, fraude, mort, envie, vieillesse, misère, à la peur, à la fièvre, à la malfortune et autres misères de notre vie frèle et caduque, il faut, dit-il, que cela soit parti d'une merveilleuse yvresse de l'entendement humain.
C'est de quoi Agesilaus, surnommé le grand, roi de Thessalie se moquoit assez plaisamment, car les Thessaliens lui étant venu dire un jour qu'en reconnoissance des bienfaits qu'ils avoient reçus de lui, ils [I-49] l'avoient canonisés et mis au rang des Dieux [25]. Votre nation, leur dit-il, a-t-elle ce pouvoir de faire Dieu qui bon lui semble? Si cela est, faites-en pour voir l'un d'entre vous, et puis quand j'aurai vû comme il s'en sera trouvé, je vous dirai grand merci de votre offre [26]. Les Egyptiens défendoient sur peine de la hart que nul eut à dire que Sérapis et Isis, qui étoient leurs Dieux, eussent autrefois été Hommes: et nul n'ignoroit qu'ils ne l'eussent été. Et leur effigie représentée le doigt sur la bouche signifioit, dit Varron, cette ordonnance mistérieuse à leurs Prêtres de taire leur origine mortelle, comme par raison nécessaire, afin de ne point anéantir leur vénération [27].
On dit que le premier inventeur de ces fausses Divinités fut un nommé Ninus, fils de Belm, premier Roi des Assiriens, (environ le tems de la naissance d' Isaac, vers l'an du monde selon les Hébreux 2101) qui, après la mort de son Père, lui érigea une idole, qui prit peu après le nom de Jupiter, et qu'il voulut [I-50] qu'elle fut adorée de tous comme un Dieu. De-là, dit-on, sont provenus toutes les idolatries qui se sont répanduës dans le monde. Cécrops, premier Roi des Athéniens fut ensuite le premier qui invoqua ce Jupiter, ordonnant de lui faire des sacrifices dans ses Etats, et ainsi il fut auteur de toutes les autres idolatries qui y furent depuis reçuës. Janus, qui étoit un très ancien Roi d'Italie, fut, selon Macrobe, le prémier, qui y dédia des temples aux Dieux, et qui leur fit offrir des Sacrifices; et comme il étoit le prémier qui avait donné la connoissance des Dieux à ses peuples, il fut pareillement après sa mort reconnu d'eux et adoré comme Dieu, de telle façon que les hommes ne sacrifioient jamais à d'autres Dieux, qu'ils n'invoquassent prémiérement ce Janus. Les auteurs mêmes que nos Christicoles apellent saints et sacrés, parlent à peu près de la même maniere touchant l'invention et l'origine de toutes ces fausses Divinités, et non seulement ils en attribuent l'invention et l'origine aux Hommes, mais ils disent même que l'origine et l'invention de toutes ces fausses Divinités sont la cause, la source et l'origine de toutes les méchancetés qui se sont répandues dans le monde, car il est dit dans leur Livre de la Genese [28] que ce fut un nommé Enos, fils de Seth et petit-fils du prémier Homme, Adam selon eux, qui commença à invoquer le nom de Dieu, iste cœpit invocare nomen Domini. Et dans leur Livre de la Sagesse, il est dit expressément que l'invention et que le culte des idoles [I-51] ou des fausses Divinités est l'origine, la source, le commencement, et la fin de tous les maux qui sont dans le monde: infandorum enim idolorum cultura omnis mali causa est et initium et finis. [29]
Voici comme les mêmes prétendus saints et sacrés livres parlent de l'invocation de ces fausses Divinités et de leur commencement. Un Père, marque l'Auteur du Livre de la Sagesse, [30] se trouvant extrêmement affligé de la mort précipitée de son fils, fit faire son image pour tacher de se consoler de sa perte, en regardant cette image qu'il ne consideroit d'abord que comme l'image d'un fils bien aimé, que la mort lui avait enlevé; mais s'étant peu après laissé aveugler par un excès d'amour envers ce fils et envers l'image et le portrait qu'il en avoit fait tailler, il commença à regarder et adorer comme un Dieu ce qu'il ne regardoit auparavant que comme l'image d'un homme mort, ordonna à ses domestiques de l'honorer, de lui offrir des sacrifices, et enfin de lui rendre des honneurs divins [31]. Cette mauvaise pratique s'étant ensuite communiquée et répandue partout ailleurs, passa bientôt en coûtume, l'erreur particulière devint bientôt une erreur publique, et enfin cette coûtume passa si bien en forme de loi, qu'elle s'est confirmée et autorisée par les commandemens des Princes et des Tyrans, qui obligèrent leurs sujets sous de rigoureuses peines d'adorer les statuës de ceux qu'ils mettoient au rang des Dieux. Cette idolatrie, disent les mêmes Livres [32], s'étendit si loin que les peuples éloignés du Prince, [I-52] se faisoient aporter son image, se consolant de son absence par la présence de sa statue à laquelle ils rendoient les mêmes honneurs et les mêmes adorations qu'ils auroient fait à leur Prince, s'il eut été présent. La vanité et l'adresse des Peintres et des Sculpteurs, continuent les mêmes Livres, [33] ne contribua pas peu au progrès de cette détestable idolatrie: car comme ils travailloient à l'envi les uns des autres, pour faire de belles figures, la beauté de leur travail attira à leurs ouvrages l'admiration et l'adoration des foibles et des ignorans, de sorte que les peuples, dont il est facile d'abuser la simplicité, se laissèrent aisément séduire par la beauté de l'ouvrage, s'imaginant qu'une telle statue ne pouvoit être que la représentation d'un Dieu, et pensoient que celui qu'ils n'avoient estimé que comme un Homme jusqu'alors, devoit être adoré et servi comme un Dieu. Voilà, disent ces saints et sacrés Livres de nos Christicoles même, comme l'idolatrie, qui est la honte et l'oprobre de la Raison humaine, est culte dans le monde par l'intérêt des Ouvriers, par la flatterie des Sujets, et par la vanité des Princes et des Rois, qui ne peuvent retenir leur autorité dans de justes bornes, ont donné le nom à des idoles de Pierre ou de Bois, d'Or ou d'Argent, à l'honneur desquelles idoles ils célébrent des Fêtes pleines d'extravagance et de folie, et auxquelles ils offroient des sacrifices pleins d'inhumanités en leur immolant cruellement leurs propres Enfans, et apelloient paix l'ignorance où ils étoient quoiqu'elle les [I-53] rend et plùs misérables et plus malheureux que n'auroit pû faire une méchante guerre, tot et tanta mala pacem apellant [34]. Enfin disent les mêmes Livres de la Sagesse, le culte et l'adoration de ces détestables idoles est la cause, le commencement, le progrès et le comble de tous les vices et de toutes sortes de méchancetés: infandorum enim idolorum cultura omnis mali causa est et initium et finis [35].
Tous ces temoignages que je viens de raporter nous font clairement voir non seulement que toutes les Religions, qui sont ou qui ont été dans le monde, ne sont et n'ont jamais été que des inventions humaines; mais ils nous font encore clairement voir que toutes les Divinités que l'on y adore ne sont que de la fabrique et de l'invention des Hommes, et que c'est de l'adoration même de ces fausses Divinités que procédent tous les grands maux de la vie: omnis mali causa est et initium et finis. Et ce qui confirme d'autant plus cette vérité, c'est que l'on ne voit nulle part qu'aucune Divinité se soit publiquement et manifestement montrée aux Hommes, ni qu'aucune Divinité leur ait publiquement et manifestement donné par elle-même aucune loi, ni fait aucun précepte.
» Regardez, dit le Sr Montagne [36], le Registre que la Philosophie a tenu deux mille ans et plus des Affaires célestes: les Dieux, » dit-il, n'ont jamais agi, n'ont parlé que par l'Homme et même par quelques Hommes particuliers, encore n'était-ce qu'en secrèt et comme en cachète; [I-54] et le plus souvent même ce n'étoit que la nuit par imagination et en songe; «
comme il est clairement marqué dans les Livres mêmes de Moïse, reçus et aprouvés par nos Christicoles [37]. Voici comme ils y font parler leurs Dieux: s'il y a quelqu'un qui soit prophète entre vous, leur dit-il, je lui aparoitrai en vision ou je lui parlerai en songe. Ce fut effectivement ainsi qu'il est dit qu'il apella Samuel [38] et qu'il lui parla; c'est ainsi qu'il est marqué qu'il aparut et a parlé à plusieurs autres, si on en veut croire nos Déicoles et nos Christicoles qui chantent dans une de leurs solemnités ces paroles qu'ils tirent de leur Livre de la Sagesse;
» Pendant la nuit lorsque tout est dans le silence, votre Parole, Seigneur, se fait entendre du plus haut des cieux. Cúm quietům silentium contineret omnia, et nox in suo cursu medium iter haberet omnipotens Sermo tuus de cœlo a regalibus sedibus prosilivit, venit [39].
Mais si c'étoit véritablement des Dieux qui parlassent ainsi aux Hommes, comme on voudroit le leur faire accroire, pourquoi affecteroient-ils de se cacher toujours ainsi en leur parlant, et pourquoi au contraire ne manifesteroient-ils pas plutot partout leur gloire, leur Puissance, leur sagesse et leur suprême autorité; s'ils parlent, ce n'est, du moins ce ne doit être, que pour se faire entendre, et s'ils veulent donner des loix, des préceptes et des ordonnances aux Hommes ce ne doit être que pour les faire suivre et observer, et pour cela auront-ils si besoin de l'organe et du ministere des Hommes, qu'ils ne sauroient s'en passer ? [I-55] Ne sauroient-ils parler ni se faire entendre par eux-mêmes à tous les Hommes? Ne sauroient-ils publier leurs loix et les faire observer immédiatement par eux-mêmes? Si cela est, c'est déjà une marque certaine de leur faiblesse et de leur impuissance, puisqu'ils ne sauroient se passer du secours des Hommes en ce qui les regarde, et si c'est qu'ils ne veulent, ou qu'ils ne daignent pas se montrer ni parler manifestement et publiquement aux Hommes, c'est vouloir leur donner tout sujet de défiance, c'est vouloir leur donner sujèt de douter de la vérité de leurs paroles; car toutes ces prétendues visions et revelations nocturnes dont les Déicoles se flattent sont certainement trop suspectes et trop sujètes à illusion pour qu'on y ajoute beaucoup de foi, et il n'est nullement probable ni croïable que les Dieux qui seroient parfaitement bons et parfaitement sages, voudroient jamais se servir d'une voie si suspecte que celle-là pour faire connoitre leurs volontés aux Hommes, et non seulement ce seroit leur donner lieu de douter de la vérité de leurs paroles, mais ce seroit même leur vouloir donner aussi tout sujet de douter de la vérité de leur existance, et leur donner sujet de croire qu'ils ne sont nullement eux-mêmes: car il n'est nullement croïable que s'il y avoit véritablement des Dieux, ils voudroient souffrir que des imposteurs abusassent de leurs noms et de leur autorité pour tromper si impunément les Hommes. D'ailleurs s'il ne tenoit qu'à quelques simples particuliers de dire que Dieu leur est aparu en songe ou en secrèt, et qu'il leur auroit parlé et qu'il leur auroit révélé en secrèt tels ou tels mistères et qu'il [I-56] leur auroit donné en secrèt telles ou telles loix et ordonnances, s'il ne tenoit, dis-je, qu'à quelque particulier de dire cela, et même de suposer encore s'il falloit quelques prétendus miracles pour qu'ils soïent crus sur leur parole, il est clair et évident qu'il n'y auroit point d'imposteur qui n'en pouroit faire autant en leur faveur, et qui ne pouroit dire avec autant d'assurance les uns que les autres qu'ils auroient eu des visions et des révélations du Ciel, que Dieu leur auroit parlé et qu'il leur auroit révélé tout ce qu'ils voudroient faire accroire aux autres. Ainsi ceux qui prétendent avoir eu des révélations secrètes des mistères, des loix, des ordonnances ou des volontés de Dieu ou des Dieux, si on veut, ne sont nullement croïables dans leur dire, et ils ne méritent pas d'être écoutés dans ce qu'ils en disent, parce qu'il n'est pas croïable, comme j'ai dit, que des Dieux qui seroient parfaitement bons et parfaitement sages comme on les supose, voudroient jamais se servir d'une voïe si trompeuse et si suspecte que celle-là pour faire connoitre leurs volontés aux Hommes.
Mais, comment donc, dira-t'-on, comment est-ce que tant d'erreurs et tant d'impostures ont pû s'étendre si généralement par tout le monde et comment ont-ils pû se maintenir si longtems et si fortement dans l'esprit des Hommes? Il y auroit effectivement bien lieu de s'en étonner pour ceux qui ne savent juger des choses humaines que par l'extérieur, et qui ne voïent point tous les ressorts cachéz qui les font mouvoir; mais pour ceux qui savent en juger autrement et qui regardent les choses de près, qui, voïent jouer [I-57] les ressorts de la fine politique des Hommes et qui connoissent les ruses et les artifices dont les imposteurs sont capables de se servir pour venir à bout de leur dessein, ce n'est plus pour eux un sujèt d'étonnement. Ils sont revenus de toutes leurs finesses et de toutes leurs subtilités. Ils savent d'un côté ce que l'orgueil et l'ambition sont capables de faire dans l'esprit des Hommes. Ils savent d'un autre côté que les Grands de la Terre trouvent toujours assez de flateurs qui par des laches complaisances approuvent tout ce qu'ils font et tout ce qu'ils ont dessein de faire; ils savent encore que les imposteurs et les Hypocrites emploïent toutes sortes de ruses et d'artifices pour parvenir à leurs fins, et enfin ils savent que les peuples étant foibles et ignorans, ils ne sauroient voir ni découvrir par eux-mêmes les ruses et les artifices dont on se sert pour les tromper, et qu'ils ne sauroient résister contre la Puissance des Grands qui les font plier comme ils veulent sous le poids de leur autorité et c'est justement par ce moïen-la, c'est-à-dire par l'autorité des Grands, par les laches complaisances des Flateurs, par les ruses et les artifices des imposteurs, et par l'ignorance et la foiblesse des Peuples, que toutes les erreurs, toutes les idolatries et toutes les superstitions se sont répanduës sur la Terre, et c'est par ce même moïen-là qu'ils s'y maintiennent et qu'ils s'y fortifient encore tous les jours.
Mais rien ne prête plus beau jour à l'imposture et aux progrès qu'elle fait dans le monde que cette avide curiosité que les peuples ont ordinairement d'entendre parler des choses extraordinaires et prodigieuses, et [I-58] cette grande facilité qu'ils ont de les croire: car comme on voit qu'ils prennent plaisir à en entendre parler, qu'ils les écoutent avec étonnement et avec admiration et qu'ils regardent toutes ces choses comme des vérités bien constantes, les hipocrites de leur côté et les imposteurs du leur prennent plaisir à leur forger des fables et à leur en conter tant qu'ils veulent. Voici comme le Sr de Montagne* parle de ceci: [40]
» Le vrai champ et le sujet de l'imposture, dit-il, sont les choses inconnuës: d'autant qu'en prémier lieu l'étrangeté même donne crédit; et puis n'étant point sujètes à nos discours ordinaires, elles nous ôtent les moïens de les combattre. A cette cause, dit Platon, est-il bien plus aisé de satisfaire, parlant de la nature des Dieux, que de la nature des Hommes; parce que l'ignorance des auditeurs prête une belle et large carriére, et toute liberté au maniment d'une matière cachée. Il advient de là qu'il n'est rien cru si fermement que ce qu'on sait le moins, ni gens si assurés que ceux qui nous content des fables. Et quoique la varieté et discordance continuelle des Evénemens les rejette de coin en coin et d'Orient en Occident, ils ne laissent de suivre pourtant leur brisée et du même craïon peindre le blanc et le noir. Y a-t-il, dit il, opinion si bizarre [41] (je laisse à part la grossière imposture des Religions de quoi tant de grandes nations et tant de suffisans personnages se sont vûs enivrés) y a-t-il, dit-il, opinion si bizare et si étrange que la coûtume et imposture [I-59] n'ait planté et établi par loix es régions que bon lui a semblé [42]. J'estime, continue-t'il, qu'il ne tombe en l'imagination humaine aucune fantaisie si forcenée qui ne rencontre l'exemple de quelque usage public et par conséquent que notre raison n'étaïe et ne fonde sur quelque aparence de raison ou sur des pretendus miracles, car les miracles, dit-il, sont selon l'ignorance en quoi nous sommes, des choses de la nature et non pas selon l'être de la nature même. En effet, il n'y a point eu d'opinion si fausse et si erronée qu'elle puisse être, qui n'ait trouvé des fauteurs, ni de pratique si extravagante qui n'ait été autorisée [43]: celle des augures est de cette condition; et la raison de cela est que la vérité et le mensonge ont leur visage conforme, le port, le goût et les allures pareilles, nous les regardons de même oeil [44] .... d'où vient que la plupart des hommes aiment à mentir et qu'ils ne se contentent pas de débiter des mensonges, mais sont bien aises aussi d'en entendreet triomphent quand on les entretient de choses qui ne sont que sornettes, ou qu'ils en content eux-mêmes. C'est qu'ils y trouvent leur profit.
« Plusieurs et même de très grands personnages ne se plaisent pas seulement à tromper les autres, mais à se tromper aussi eux-mêmes; ce qui me donne de l'étonnement mêlé de quelque indignation, dit Lucien; car pour ne rien dire des Poëtes qui ne disent presque que des fables, n'avons nous pas, dit-il, des Historiens comme Ctesias, Herodote et[I-60] plusieurs autres qui non contens d'abuser ceux de leur siècle, ont voulu encore consigner leurs fables à la Posterité, mais peut-on, dit-il, souffrir dans les Poëtes mêmes que Saturne chatre son Père, que Venus soit engendrée de l'écume de la Mer, que Promethée soit attaché à une Croix sur le mont Caucase où il est exposé à un Aigle qui lui ronge continuellement le foïe, que les Geans fassent la guerre aux Dieux, sans parler de leurs tragedies, des Enfers, et de diverses métamorphoses de Jupiter, et infinies autres sotises, outre ce qu'ils disent des chimeres, des gorgones, des Cyclopes et autres semblables reveries pour faire peur aux petits enfans. Encore passe, dit-il, pour les Poëtes et les anciens Historiens qui n'avoient rien de meilleur en ce tems-là à nous débiter; mais que peut-on dire ou penser des nations entiéres, comme les Candiots lorsqu'ils montrent la sépulture de Jupiter et les Athéniens quand ils disent qu'Ericton et leurs prédécesseurs naquirent de la Terre, comme si c'étoient des choux, encore faudroit-il les semer. Les Thebains, dit-il, sont encore plus extravagans lorsqu'ils se font venir des dents d'un serpent: cependant ceux qui parmi eux ne croïent pas ces choses et autres telles impertinences, passent pour impies, comme s'ils s'attaquoient aux Dieux et qu'ils doutassent de leur pouvoir; tant le mensonge a trouvé de croïance parmi les Hommes. Pour moi, dit le même Lucien, je le pardonne aux villes qui le font pour rendre leur origine plus auguste; mais de voir, dit-il, des Philosophes qui travaillent à la recherche de la vérité, se plaire [I-61] à conter et à entendre conter des Fables de cette nature, comme si c'étoient des vérités infaillibles, c'est ce que je ne puis comprendre et que je trouve tout à fait ridicule et insuportable; car je viens, dit-il, tout présentement de Thebes, où j'ai oui tant de fadaises, que j'ai été contraint de sortir, ne pouvant souffrir ceux qui les débitoient, ni ceux qui prenoient plaisir à les entendre. "
Au commencement de l'Eglise Chrétienne les Enchanteurs et les Heretiques la troubloient beaucoup par diverses impostures, dit l'Auteur des Chroniques; il seroit trop long de rapporter ici quantité d'autres semblables témoignages. Ce que je viens de vous dire suffit pour vous faire clairement voir que toutes les Religions ne sont que des inventions humaines et par conséquent que tout ce qu'elles nous enseignent et nous obligent de croire comme surnaturel et divin n'est qu'erreur, mensonge, illusion et imposture; des erreurs dans ceux qui croïent trop légérement des choses qui ne sont point et qui ne furent jamais, ou qui sont autrement qu'ils ne les croïent; des illusions dans ceux qui s'imaginent voir et entendre des choses qui ne sont point; des mensonges dans ceux qui parlent de ces sortes de choses contre leur propre science et connoissance, et enfin des impostures dans ceux qui les inventent et qui les débitent, afin d'en imposer et d'en faire accroire aux autres, ce qui est certainement et si évidemment vrai que nos idolatres Déicoles et nos Christicoles eux-mêmes n'en sauroient disconvenir, c'est pourquoi aussi ils avouent chacun de leur part d'un commun consentement que ce n'est effectivement [I-62] qu'erreur, illusion, tromperie et imposture dans toute autre religion que la leur; cela étant, voilà déjà comme vous voïez, bien certainement la plus grande partie des Religions reconnues pour fausses. Il ne s'agit donc plus maintenant que de savoir si dans un si grand nombre de fausses sectes et de fausses Religions qu'il y a dans le monde, il y en a au moins quelques-unes qui soient véritables ou que l'on puisse assurer plus véritable que les autres et être véritablement d'institution divine.
Mais comme il n'y a aucune secte particulière de Religion qui ne prétende être véritablement fondée sur l'autorité de Dieu, et qui ne prétende être entiérement exemte de toutes les erreurs, de toutes les illusions et de toutes les tromperies et impostures qui se trouvent dans les autres, c'est affaire à ceux qui prétendent établir ou maintenir la vérité de leur secte, de faire voir qu'elle est véritablement d'institution divine, et c'est qu'ils doivent chacun d'eux respectivement faire voir par des preuves et par des témoignages si clairs, si sûrs et si convaincans que l'on n'en puisse raisonnablement et prudemment douter : parce que si les preuves et les témoignages qu'ils en pouroient donner n'étoient pas tels, ils seroient du [I-63] moins, toujours suspects d'erreurs, d'illusions et de tromperies; et par conséquent ne seroient pas de suffisans témoignages de vérité, et personne ne seroit obligé d'y ajouter foi. Desorte que si aucun de ceux qui disent que leur Religion est d'insitution divine, ne sait en donner des preuves et des témoignages clairs, sûrs et convaincans, c'est une preuve claire, sûre et convaincante qu'il n'y en a aucune qui soit véritablement d'institution divine, et par conséquent il faudrait dire et tenir pour certain qu'elles ne sont toutes que des inventions humaines, pleines d'erreurs, d'illusions et de tromperies. Car il n'est nullement à croire ni à presumer qu'un Dieu tout-puissant et qui seroit, comme on dit, infinement bon, infiniment sage, eut voulu donner des loix et des ordonnances aux hommes, et qu'il n'eut pas voulu qu'elles portassent des marques et des témoignages plus sûrs et plus autentiques de vérités que celle des imposteurs qui sont en si grand nombre dans le monde; or il n'y a aucun de nos Déicoles ni de Christicoles, de quelque bande et de quelque secte de Religion qu'il soit, qui puisse faire voir par des preuves claires, sûres et convaincantes que sa Religion soit véritablement d'institution divine: et pour preuve de cela, c'est que depuis si longtems, et depuis tant de siècles, qu'ils sont en débats et en contestations sur ce sujèt, les uns contre les autres, et même jusqu'à se persécuter les uns les autres à feu et à sang, pour le maintien de leur opinion, il n'y a cependant encore aucun parti d'entr'eux qui ait pû convaincre et persuader les autres partis advers par de tels témoignages de [I-64] vérité: ce qui certainement ne seroit point, s'il y avoit de part ou d'autre des raisons, c'est à dire des preuves ou des témoignages clairs, sûrs et convaincans d'une institution divine. Car, comme il n'y a personne dans aucun parti, ni dans aucune secte de Religion, (je dis personne de ceux qui sont sages et éclairés et qui agissent de bonne foi) comme il n'y a, dis-je personne de ceux-là qui prétende soutenir et favoriser l'erreur et le mensonge, et qu'ils prétendent au contraire chacun de leur côté soutenir la vérité, le véritable moïen de bannir toute erreur, et de réunir tous les hommes en paix dans les mêmes sentimens et sous une même forme de Religion, seroit de produire ces preuves et ces témoignages clairs, sûrs et convaincans de la vérité, et de leur faire voir par cette voie, que c'est une telle ou telle Religion qui est véritablement d'institution divine, et non pas aucune des autres. Alors chacun ou au moins toutes les personnes sages se rendroient à ces clairs et convaincans témoignages de vérité, et personne n'oserait entreprendre de les combattre, ni soutenir le parti de l'erreur et de l'imposture qu'il ne fut en même tems convaincu par des témoignages clairs, sûrs et convaincans d'une vérité contraire. Mais comme ces clairs, sûrs et convaincans témoignages d'une institution divine, ne se trouvent dans aucune Religion et qu'ils ne se trouvent pas plus d'un côté que de l'autre, c'est ce qui donne lieu aux imposteurs d'inventer et de soutenir hardiment toutes sortes de mensonges et d'impostures; c'est ce qui fait que ceux qui les croïent aveuglement, s'opiniâtrent si fortement [I-65] chacun dans son parti à la défense de leur Religion; et c'est en même tems une preuve claire et convaincante que toutes leurs Religions sont fausses et qu'il n'y en a aucune qui soit véritablement d'institution divine, et par conséquent j'ai eu raison de vous dire, mes chers amis, que toutes les Religions qui sont dans le monde, ne sont que des inventions humaines, et que ce n'étoit qu'erreur, abus, vanité, illusion, tromperie, mensonge et imposture de tout ce qui se débitoit, et de tout ce qui se pratiquoit dans le monde pour le culte et l'adoration des Dieux. Voilà la prémiére preuve que j'avois à vous en donner, laquelle est certainement dans son genre, aussi claire, aussi forte et aussi convaincante qu'il en puisse avoir. Mais en voici encore d'autres qui ne le seront pas moins et qui ne feront pas moins clairement voir la fausseté des Religions et particulièrement la fausseté de notre Religion Chrétienne. Car comme c'est par celle-là, mes chers amis, que l'on vous tient captifs dans mille sortes d'erreurs et de superstitions et que je souhaiterois pouvoir vous désabuser et pouvoir vous donner lieu de mettre vos esprits et vos consciences en repos contre les fausses craintes et les fausses espérances que l'on vous donne des biens et des maux d'une autre prétendue vie, je m'attacherai principalement à vous faire voir clairement la vanité et la fausseté de votre Religion; ce qui suffira pour vous désabuser en même tems de toutes les, autres, puisque voïant la fausseté de la votre que l'on vous fait accroire être si pure, si sainte et si divine, vous jugerez assez facilement de la vanité et de la fausseté de toutes les autres.
[I-66]
La Foi qui sert de fondement à toutes les Religions n'est qu'un principe d'erreurs, d'illusions et d'impostures. Voici comme je m'y prends. Toute Religion qui pose pour fondement de ses mistères et qui prend pour règle de sa Doctrine et de sa Morale un principe d'erreurs, d'illusions, d'impostures et de divisions éternelles parmi les hommes, ne peut être une véritable Religion, ni être veritablement d'institution divine, or toutes les Religions et principalement la Religion Chretienne posent pour fondement de leurs mistères et prennent pour règle de leur Doctrine et de leur Morale un principe d'erreurs, d'illusions et d'impostures. Donc etc. je ne vois pas que l'on puisse nier la prémière Proposition de cet argument, elle est trop claire et trop évidente pour pouvoir en douter. Je passe donc à la preuve de la seconde, qui est que toutes les Religions et principalement la Religion Chrétienne posent pour fondement de leurs mistères et prennent pour règle de leur Doctrine et de leur morale un principe d'erreur, d'illusion et d'imposture; c'est ce qu'il me paroit assez facile de faire clairement voir; car il est visible et constant que toutes les Religions et principalement la Chrétienne posent pour fondement de leurs mistères et prennent pour règle de leur Doctrine et de leur morale ce qu'ils appellent la Foi, c'est à dire une croïance aveugle, mais cependant une croïance ferme et assurée de quelque Divinité, comme aussi une croïance aveugle mais ferme et assurée de quelques [I-67] loix ou de quelques révélations divines. Et il faut nécessairement qu'elles la suposent ainsi; car c'est cette croïance de quelque Divinité et de quelque révélation divine, qui leur donne tout le crédit et toute l'autorité qu'elles ont dans le monde, sans quoi on ne feroit aucun état de ce qu'elles enseigneroient ni de ce qu'elles ordonneroient de faire et de pratiquer. C'est pourquoi il n'y a point de Religion qui ne recommande par dessus tout à ses sectateurs d'être fermes dans leur foi; c'est à dire d'être fermes et immobiles dans leur croïance. De là vient que tous les Deicoles et principalement nos Christicoles tiennent pour maxime que la foi est le commencement et le fondement du salut et qu'elle est la racine de toute justice et de toute sanctification, comme il est marqué dans le Concile de Trente [45]. Ils disent que sans la Foi il est impossible de plaire à Dieu; d'autant qu'il faut, ajoutent-ils, que celui qui veut s'aprocher de Dieu, croïe prémiérement qu'il y a un Dieu et qu'il recompensera ceux qui le cherchent [46]. Il est donc visible et constant, comme j'ai dit, que toutes les Religions et principalement la Religion Chrétienne posent pour fondement de leurs mistères et prennent pour règle de leur Doctrine et de leur Morale la Foi, qui est, comme j'ai dit, une croïance de quelque Divinité et méme une croïance aveugle de quelques loix ou de quelques révélations divines; elles veulent même que cette croïance soit ferme et assurée afin que leurs sectateurs ne se laissent pas facilement aller au changement.
[I-68]
Cette croïance néanmoins est toujours aveugle; parceque les Religions ne donnent et ne sauroient même donner aucune preuve claire, sure et convaincante de la vérité de leurs prétendus saints mistères, ni de leurs prétendues révélations divines. Elles veulent que l'on croïe absolument et simplement tout ce qu'elles en disent, non seulement sans en avoir aucun doute, mais aussi sans rechercher, même sans désirer d'en connoitre les raisons: car ce seroit, selon elles, une impudente temerité et un crime de lêze Majesté Divine, de vouloir curieusement chercher des raisons et des preuves de ce qu'elles enseignent, et de ce qu'elles obligent de croire, comme venant de la part de Dieu, alléguant pour toute raison cette maxime qu'ils tirent d'un de leurs prétendus saints Livres, et qu'ils regardent comme une sentence formidable, où il est dit que ceux qui veulent trop éplucher et trop sonder les secrets de la Divine Majesté de Dieu, se trouveront oprimés par l'éclat de sa gloire [47]. Qui scrutator est Majestatis oprimetur â gloriâ. La Foi [48], disent nos pieux Christicoles, est le soutient des choses qu'ils espérent, et la raison persuasive de celles qu'ils ne voïent point. Leur foi, suivant ce qu'ils disent, n'auroit point de mérite, si elle s'apuïoit sur l'expérience des sens et sur des raisonnemens humains. Le plus pressant et le plus puissant motif, selon eux, de croire les choses les plus incompréhensibles et les plus incroïables, est de n'en avoir point d'autre que celui de leur foi, qui est, comme j'ai dit, une croïance aveugle [I-69] de tout ce que la Religion les oblige de croire. De-là vient qu'ils tiennent encore pour maxime qu'il faut renoncer à cet égard à toutes les lumières de la Raison et à toutes les aparences des sens pour captiver leur esprit sous l'obéissance de leur Foi. En un mot ils tiennent que pour croire fidèlement, il faut croire aveuglement, sans raisonner et sans vouloir chercher des preuves. Or il est évident qu'une croïance aveugle de tout ce qui se propose sous le nom et l'autorité de Dieu, est un principe d'erreurs, d'illusions et d'impostures; puisque l'on voit effectivement qu'il n'y a aucune erreur, aucune illusion, aucune imposture en matière de Religion qui ne prétende se couvrir du nom et de l'autorité de Dieu, et qu'il n'y a aussi aucun des imposteurs qui les inventent ou proposent, qui ne se disent tous particulièrement inspirés et envoïés de Dieu. Donc toutes les Religions posant pour fondement de leurs mistères et prenant toutes pour régle de leur Doctrine et de leur Morale qu'il faut croire aveuglement tout ce qu'elles proposent de la part de Dieu, elles posent pour fondement de leurs mistères et prennent pour règle de leur Doctrine et de leur Morale un principe d'erreurs, d'illusions et d'impostures: Donc etc.
[I-70]
Et non seulement cette foi ou cette croïance aveugle qu'elles posent pour fondement de leur Doctrine et de leur Morale, est un principe d'erreurs, d'illusions et d'impostures, mais est aussi une source funeste de troubles et de divisions éternelles parmi les hommes: car comme ce n'est point par raison, mais plutôt par opiniatreté qu'ils s'attachent les uns et les autres à la croïance de leur Religion et de leurs prétendus saints mistères, et qu'ils croïent aveuglément chacun de leur part être au moins aussi bien fondés que les autres dans leur croïance, et dans le maintient de leur Religion, et que cette croïance aveugle qu'ils ont chacun de leur côté de la prétendue verité de leur Religion, les oblige de regarder toutes les autres comme fausses, et qu'elle les oblige même à maintenir chacun la leur au péril de leurs vies et de leurs fortunes et aux dépens de tout ce qu'ils auroient de plus cher: c'est ce qui fait qu'ils ne peuvent s'accorder entr'eux, sur le fait de leur Religion, et qu'ils ne s'y accorderont jamais: et c'est ce qui cause aussi perpétuellement entr'eux, non seulement des disputes et des contestations verbales, mais aussi des troubles et des divisions funestes. C'est pourquoi aussi on voit [I-71] tous les jours qu'ils se persécutent les uns les autres à feu et à sang pour le maintient de leurs folles croïances et Religions, et qu'il n'y a point de maux et de mechancetés qu'ils n'exercent les uns contre les autres, sous ce beau et spécieux prétexte de défendre et de maintenir la prétendue verité de leur Religion, les foux tous autant qu'ils sont! Voici ce que dit le Sr. de Montagne [49] sur ce sujet:
» il n'est point, dit-il, d'hostilité excellente comme la Chrétienne. Notre zèle, dit-il, fait merveille, quand il va secondant notre pante vers la Haine, la Cruauté, l'Ambition, l'Avarice, la Détraction, la Rébellion. A contrepoil, continue-t'-il, vers la bonté, la bégnité, la tempérance, si, comme par miracle, quelque rare complexion ne s'y porte, il ne va ni de pié, ni d'aîle. Notre Religion, ajoute-t-il, est faite pour extirper les vices, elle les couvre, les nourrit, les incite."
En effet on ne voit point de guerres si sanglantes et si cruelles que celles qui se font par un motif ou par un prétexte de Religion: car pour lors chacun s'y porte aveuglement avec zèle et avec fureur et chacun tâche de faire de son Ennemi un sacrifice à Dieu, suivant ce dire d'un Poëte [50] inde furor vulgo, quod numina vicinorum odit uterque locus, quum solos credat habendos esse Deos quos ipse colit; jusqu'où les Hommes ne se portent-ils pas, dit Mr. de la Bruyére [51] pour l'intérêt de la Religion dont ils sont si peu persuadés et qu'ils pratiquent si mal.
[I-72]
Cet argument me paroit jusqu'ici tout évident; or il n'est pas croïable qu'un Dieu Tout-puissant qui seroit infiniment bon et infiniment sage, voudrait jamais se servir d'un tel moïen, ni d'une voïe si trompeuse que celle-là pour établir ses loix et ses ordonnances, ou pour faire connoitre ses volontés aux Hommes; car ce seroit manifestement vouloir les induire en erreurs, et vouloir leur tendre des piéges, pour leur faire prendre aussitot le parti du mensonge que celui de la verité. Ce qui n'est constamment pas croïable d'un Dieu, qui seroit tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage. Pareillement il n'est pas croïable qu'un Dieu, qui aimeroit la paix et l'union, qui aimeroit le bien et le salut des hommes, tel que seroit un Dieu infiniment parfait, infiniment bon et infiniment sage, et que nos Christicoles eux-mêmes qualifient de Dieu de paix, de Dieu d'amour, de Dieu de charité, de Père de miséricorde et de Dieu de consolation etc., il n'est pas croïable, dis-je, qu'un tel Dieu auroit jamais voulu établir et mettre pour fondement de Religion une source si fatale et si funeste de troubles et de divisions éternelles parmi les Hommes, comme est cette croïance aveugle dont je viens de parler, laquelle seroit mille et mille fois plus funeste aux Hommes, que ne fut jamais cette pomme d'or que la Déesse Discorde jetta malicieusement dans l'Assemblée des Dieux aux noces de Pélée et de Thetis, et qui fut cause de la ruine de la ville et du Roïaume de Troïe, suivant le dire des Poëtes.
Donc des Religions qui posent pour fondement de leurs mistères et qui prennent pour règle de leur [I-73] Doctrine et de leur Morale une croïance aveugle; qui est un principe d'erreurs, d'illusions et d'impostures, et qui est encore une source fatale de troubles et de divisions éternelles parmi les Hommes, ne peuvent être véritables, ni avoir été veritablement instituées de Dieu, et comme toutes les Religions posent pour fondement de leurs mistères et prennent pour règle de leur Doctrine et de leur Morale une croïance aveugle, comme je viens de le montrer, il s'en suit evidemment qu'il n'y a aucune véritable Religion, et qu'il n'y en a même aucune qui soit véritablement d'institution divine, et par conséquent j'ai eu raison de dire qu'elles étoient toutes des inventions humaines et que tout ce qu'elles veulent persuader des Dieux, de leurs loix et de leurs ordonnances ou de leurs mistères, et de leurs prétendues révélations, ne sont que des erreurs, des illusions, des mensonges et des impostures. Tout cela suit évidemment.
Mais je vois bien que nos Christicoles ne manqueront pas de recourir ici à leurs prétendus motifs de crédibilité, et diront que quoique leur Foi ou leur Croïance soit aveugle en un sens, elle ne laisse pas néanmoins d'être apuïée et confirmée par tant de si clairs, si sûrs et si convaincans témoignages de vérité, que ce seroit non seulement imprudence, mais aussi une témérité et une opiniâtreté et même une folie trés-grande de ne vouloir pas se rendre. Ils réduisent ordinairement tous ces prétendus motifs de crédibilité à trois ou quatre chefs.
Le premier ils le tirent de la pureté et de la prétendue sainteté de leur Religion qui condamne, disent-ils, [I-74] toutes sortes de vices, et qui récompense la pratique de toutes les vertus. Sa Doctrine est si pure et si sainte, à ce qu'ils disent, qu'il est visible parlà qu'elle ne peut venir que de la pureté et de la sainteté d'un Dieu infiniment bon et infiniment sage.
Le second motif de crédibilité ils le tirent de l'innocence et de la sainteté de ceux qui l'ont prémiérement embrassée avec tant d'amour, de ceux qui l'ont avancée avec tant de zèle, qui l'ont maintenue si constamment et qui l'ont si genereusement défendue au péril de leur vie, jusqu'à l'effusion de leur sang, et même jusqu'à souffrir la mort et les plus cruels tourmens, plutôt que de l'abandonner, n'étant pas croïable, disent nos Christicoles, que tant de si grands personnages, si saints, si sages, si éclairés, se seroient laissé tromper dans leur croïance, ou qu'ils auroient voulu renoncer, comme ils ont fait, à tous les plaisirs, à tous les avantages et à toutes les commodités de la vie et s'exposer encore eux-mêmes à tant de peines et de travaux, et même à tant de si rigoureuses et cruelles persecutions, pour maintenir seulement des erreurs et des impostures.
Ils tirent leur troisième motif de crédibilité des Profêtes et des Oracles qui ont été en différens tems, et depuis si longtems rendus en leur faveur, tous lesquels oracles et Propheties se trouvent, à ce qu'ils disent, si manifestement et si clairement accomplis dans leur Religion, qu'il n'est pas possible de douter que ces oracles et prophéties ne viennent véritablement d'une inspiration et d'une révélation toute divine, n'y aïant qu'un seul Dieu qui puisse si clairement [I-75] et si sûrement prévoir et prédire les choses futures.
Enfin leur quatrième motif de crédibilité, et comme le principal de tous se tire de la grandeur et de la multitude de miracles et prodiges extraordinaires et surnaturels, qui ont été faits en tout tems et en tous lieux en faveur de leur Religion, comme sont par exemple de rendre la vûë aux aveugles, l'ouië aux sourds, faire parler les muèts, faire marcher droit les boiteux, guérir les paralitiques et les démoniaques et généralement guérir toutes sortes de maladies et d'infirmités en un moment et sans apliquer aucun remède naturel, et même ressusciter les morts, et enfin faire toutes sortes d'autres oeuvres miraculeuses et surnaturelles, qui ne se peuvent faire que par une Puissance toute divine; lesquels miracles et prodiges sont, comme disent nos Christicoles, des motifs et des témoignages si clairs, si sûrs et si convaincans de la vérité de leur croïance, qu'il n'en faut point chercher davantage pour se persuader entièrement de la vérité de leur Religion; en sorte qu'ils regardent non seulement comme une imprudence, mais aussi comme une opiniâtreté et comme une témérité et même comme une très-grande folie de penser seulement à vouloir contredire tant de si clairs et de si convaincans témoignages de vérité. C'est une grande folie, disoit un fameux personnage d'entr'eux [52], c'est une grande folie de ne pas croire à l'Évangile, dont la doctrine est si pûre et si sainte, dont la vérité a été publiée par [I-76] tant de si grands, si doctes, et si saints personnages, qui a été signée par le sang de tant de si glorieux martyrs, qui a été embrassée par tant de si pieux et si savans docteurs, et qui a été enfin confirmée par tant de si grands et si prodigieux miracles, qui ne peuvent avoir été faits que par la toute-puissance d'un Dieu. A l'occasion de quoi un autre fameux personnage [53] d'entr'eux adressoit hardiment ces paroles à son Dieu. Seigneur, lui disoit-il, si ce que nous croïons de vous, est erreur, c'est vous même qui m'avez trompé; car tout ce que nous croïons, disoitil, a été confirmé par tant de si grands et si prodigieux miracles, qu'il n'est pas possible de croire qu'ils aïent pû avoir été faits par d'autres que par vous.
Mais il est facile de réfuter tous ces vains raisonnemens, et de faire clairement voir la vanité de tous ces prétendus motifs de crédibilité et de tous ces prétendus si grands et si prodigieux miracles que nos Christicoles apellent des témoignages clairs et assurés de la vérité de leur Religion. Cár 1°. il est évident que c'est une erreur de prétendre que des argumens et des preuves, qui peuvent également et aussi facilement servir à établir ou à confirmer le mensonge [I-77] et l'imposture, comme à établir ou à confirmer la vérité, puissent être des témoignages assurés de la vérité; or les argumens et les preuves que nos Christicoles tirent de leurs prétendus motifs de crédibilité, peuvent également et aussi facilement servir à établir et à confirmer le mensonge et l'imposture comme à établir et à confirmer la vérité. Pour preuve de quoi c'est que l'on voit effectivement qu'il n'y a point de Religion si fausse quelle puisse être, qui ne prétende s'apuïer sur de semblabes motifs de crédibilité; il n'y en a point qui ne prétende d'avoir une Doctrine sainte et véritable, il n'y en a point qui ne prétende, au moins en sa manière, condamner tous les vices et recommander la pratique de toutes les vertus, il n'y en a point qui n'ait eu des doctes et zèlés défenseurs, qui ont souffert de rudes persécutions, et la mort même pour le maintien et pour la défense de leur Religion; et enfin il n'y en a point qui ne prétende avoir des miracles et des prodiges qui ont été faits en leur faveur. Les Mahometans, par exemple, en alleguent en faveur de leur fausse Religion, aussi bien que les Chrétiens. Les Indiens en alleguent en faveur de la leur et tous les Païens aussi en alleguoient quantité en faveur de leur fausse Religion; temoins toutes ces merveilleuses et miraculeuses metamorphoses sont comme autant de prodigieux miracles qui se seroient faits en faveur des Religions païennes. Si nos Christicoles font état des Oracles et propheties, qu'ils prétendent avoir été faites en leur faveur et en faveur de leur Religion, il ne s'en trouve pas moins dans les Religions Païennes que dans la leur, et ainsi [I-78] l'avantage que l'on pouroit tirer de tous ces prétendus motifs de crédibilité se trouve à peu près également dans toutes les Religions. C'est ce qui a donné lieu au judicieux Montagne [54] de dire que toutes
» aparences sont communes à toutes Religions: espérance, confiance, événemens, ceremonies, pénitences, martyrs etc. [55]. Dieu, dit-il, recevant et prenant en bonne part l'honneur et la réverence que les humains lui rendent, sous quelque visage, sous quelque nom et en quelque manière que ce fut. Ce zèle, dit-il, universellement a été vû du ciel de bon oeil. » Toutes Polices, ajoute t-il, ont tiré fruit de leur dévotion."
Les Histoires païennes reconnoissent, dit-il, de la dignité, ordre, justice et des prodiges et des oracles emploïés à leur profit et instruction en leurs Religions fabuleuses [56]. Auguste, dit-il, encor, comme j'ai déjà marqué, eut plus de temples que Jupiter et fut servi avec autant de religion et croïance de miracles. A Delphes, ville de Beoce, il y avoit autrefois un Temple très-célèbre dédié à Apollon, où il rendoit ses oracles, et pour ce étoit-il fréquenté de toutes les parties du monde, enrichi et orné d'infinité de voeux et offrandes de très-grande valeur. Pareillement en Epidaure, ville de Peloponése ou Dalmatie [57] il y avoit autrefois un Temple très-célèbre dédié à Esculape, Dieu de la Médecine, où il rendoit des oracles, et où les Romains eurent recours à lui, lorsqu'ils furent affligés de la peste, faisant transporter ce Dieu en forme de[I-79] Dragons dans leur ville de Rome; et l'on voïoit dans son temple d'Epidaure quantité de tableaux, où étoient représentées les cures et les guérisons miraculeuses qu'il avoit faites et plusieurs autres semblables exemples, qu'il seroit trop longs de raporter ici. Cela étant, comme toutes les histoires et les pratiques de toutes les Religions le démontrent, il s'en suit évidemment que tous ces prétendus motifs de crédibilité, dont nos Christicoles veulent tant se prévaloir, se trouvent également dans toutes les Religions et par conséquent ne peuvent servir de preuves ni de témoignages assurés de la vérité de leur Religion, non plus que de la vérité d'aucune autre. La conséquence est claire et évidente.
2°. Il est évident que c'est une erreur de prendre pour témoignages assurés de la verité et de la sainteté d'une Religion des signes ou des effèts qui peuvent venir également du vice comme de la vertu, ou de l'erreur comme de la vérité, ou qui peuvent avoir été aussitot faits par des imposteurs et des trompeurs, comme par des personnes de piété et de probité. C'est ce qu'il est facile de prouver evidemment tant par les exemples de ceux que l'on dit avoir été faits autrefois dans les fausses Religions que par le temoignage de ce que nos Christicoles apellent la parole de Dieu, [I-80] et par le témoignage même de celui qu'ils adorent comme leur Dieu et leur Sauveur: lesquels témoignages nous marquent expressément que ces sortes de signes et de prétendus miracles ont été faits, et qu'ils peuvent encore se faire en faveur de l'erreur et du mensonge par de faux prophetes et par des imposteurs. 1°. Pour ce qui est des exemples de ces prétendus miracles on en voit, si on veut les croire, presque une infinité dans les fausses Religions du Paganisme: on en voit pour ainsi dire un million dans les métamorphoses d'Ovide et dans toutes les autres fables des Païens; on en voit quantité qui sont raportés par Philostrate dans la vie d'Apollonius de Thiane ville de Capadoce. On voit dans les Actes des Apotres que Simon surnommé le Magicien faisoit dans la ville de Samarie des oeuvres si merveilleuses que chacun disoit de lui qu'il étoit la grande vertu de Dieu. Pareillement il fit à Rome, comme j'ai déjà remarqué, tant de prodiges et de miracles qu'on lui dressa une statue avec cette inscription: à Simon Dieu saint. Tite-Live raporte que Tuccia vierge vestale aïant été accusée d'inceste, fit preuve de sa chasteté en portant du Tibre au Temple de la Déesse Vesta un crible plein d'eau. Ovide [58] raporte pareillement que Claudia, autre vierge vestale, pour faire preuve de sa virginité fit voguer avec son simple ceinturon le vaisseau ou étoit le simulacre de la Déesse Cybele qui 'étoit si fortement ancré au quai, que plusieurs milliers de personnes n'avoient pû le faire voguer. [I-81] Tacite raporte [59] que l'Empereur Vespasien étant à Alexandrie guérit un aveugle en un instant en lui touchant seulement les yeux, et qu'il guérit aussi un manchot en le touchant seulement de la plante du pié. Ælius Spartianus dit que l'Empereur Adrien guérit aussi un Aveugle né en lui touchant seulement les yeux. On dit que l'Empereur Aurelien a fait aussi de semblables cures merveilleuses par son simple attouchement. Pyrrus, [60] Roi des Epirotes, guérissoit, dit Plutarque, tous les Rateleux en leur touchant seulement la rate avec le gros doigt de son pié droit; et il ajoute que son corps aïant été brûlé après sa mort, le dit gros doigt de son pié fut trouvé encore tout entier sans avoir aucunement été endommagé par le feu. Strabon dit que ceux qui sacrifioient à la Déesse Féronie marchoient piés nuds sur des charbons ardens sans se brûler; il en dit autant des Religieux de la Déesse Diane. ** Coelius raporte que le Dieu Bacchus donna aux Enfans d'Anius Grand Prêtre d'Apollon le pouvoir de changer tout ce qu'ils voudroient en bled, vin, huile ete. par leur seul attouchement. Ovide [61] dans ses Fastes, Diodore Sicilien [62] et Strabon [63] raportent que Jupiter donna aux Nymphes qui l'avoient nourri, une corne de la chevre qui l'avoit alaité; laquelle corne avoit cette proprieté qu'elle leur fournissoit abondamment tout ce qu'elles avoient à souhait, laquelle fut pour ce sujèt apellée Corne d'abondance.
[I-82]
Si les eaux de la Mer Rouge se sont séparées et divisées d'elles mêmes pour laisser aux Israëlites un passage libre lorsqu'ils fuïoient devant les Egyptiens qui les poursuivoient, comme il est marqué dans l'Histoire des Juifs, la même chose, dit Joseph Historien juif, est arrivée longtems depuis aux Macedoniens quand ils passérent la Mer de Pamphilie sous la conduite d'Alexandre, lorsqu'il alloit subjuguer l'Empire. des Perses. Enfin les Magiciens de Pharaon dont il est parlé dans les livres de Moïse faisoient devant lui les mêmes miracles que faisoit Moïse. Si Moïse faisoit changer son bâton en serpent, les magiciens en faisoient de même des leurs. Si Moïse fit changer les eaux en sang, les Magiciens en firent autant. Si Moïse eut le pouvoir de faire naitre des grenouilles en quantité, les Magiciens l'eurent aussi. Si Moïse fit venir des vermines et des mouches, autant en firent les Magiciens [64] fecerunt autem et malefici per incantationes suas similiter eduxerunt que ranes super terram Egypti. Et s'il est marqué ensuite que les Magiciens de Pharaon furent enfin vaincus par Moïse dans l'art de faire ces sortes de prodiges, quand cela seroit, il ne faudroit pas s'en étonner ni assurer pour cela que Moïse agissoit par une Puissance surnaturelle et divine puisque l'on voit tous les jours que dans toutes sortes d'Arts et de Sciences, il y a des ouvriers et des docteurs plus habiles, plus savans et plus subtils les uns que les autres. Quand il ne s'agiroit que de danser et de voltiger sur une corde, ou[I-83] de faire des tours de gibecière, il se trouveroit des hommes plus adroits et plus subtils les uns que les autres à faire ces beaux exercices-là. Et ainsi quand on suposeroit que Moïse auroit effectivement fait ce que les autres Magiciens n'auroient pû faire, il ne s'en suivroit pas de-là, qu'il auroit agi par une Puissance divine, mais seulement qu'il auroit été plus habile, plus savant ou plus adroit, et plus expérimenté dans son art que les autres. On pouroit raporter une infinité d'autres semblables exemples qui prouveroient la même chose, mais il est inutile d'en raporter ici davantage.
Nos Christicoles ne voudroient pas dire que tous ces prétendus miracles des Magiciens de Pharaon aïent été des preuves claires et convaincantes de vérité, ni qu'ils aïent été faits par de saints personnages: il faut donc malgré eux qu'ils reconnoissent que ces sortes de signes et effèts peuvent également venir du vice comme de la vertu, de l'erreur comme de la vérité, et qu'ils peuvent se faire comme avoir été faits par des trompeurs et par des imposteurs, aussi bien que par des personnes de probité, et par conséquent qu'ils ne sont point des preuves ni des témoignages certains et assurés de la vérité d'une Religion. S'ils disent que tous ces prétendus miracles faits par les Magiciens de Pharaon, ou ceux qu'on dit avoir été faits dans le paganisme en faveur de l'erreur, ou en faveur de quelque fausse Religion, ne sont que de faux miracles, ou que ce ne sont que des fables et qu'il ne faut pas ajouter foi à ceux qui les raportent, on leur répondra 1°. qu'il est aussi facile d'en dire [I-84] autant des leurs, et qu'il n'y a pas plus de raison de croire les uns que les autres, ou du moins il est certain qu'on ne sauroit discerner par aucune voïe certaine s'il y a plus de raison de croire les uns que les autres, et on pouroit même dire dans un doute de cette nature qu'il y auroit peut-être moins d'aparence de raison de croire les miracles que l'on dit avoir été faits dans le commencement du Christianisme. Et la raison de cela est que ceux du Paganisme sont pour la plupart raportés par plusieurs graves Historiens qui ont été connus et estimés dans leur tems; au lieu que ceux du commencement du Christianisme ne sont raportés que par des gens ignorans, gens de bas aloi, et qui n'étoient ni connus ni estimés dans leur tems et dont on ne connoit encore maintenant que les noms: encore n'est il pas sûr qu'ils portoient pour lors les noms qu'on leur donne.
On pouroit dire par exemple qu'il y auroit plus d'aparence de raison de croire Philostrate dans ce qu'il récite dans le VIII livre de la vie d'Apollonius que de croire tous les Evangelistes ensemble dans ce qu'ils disent des miracles de J. C. parceque l'on sait au moins que Philostrate [65] étoit un homme d'esprit,[I-85] éloquent et discret, qu'il étoit favori et Secrétaire de l'Impératrice Julie, femme de l'Empereur Severe, et que ç'a été à la sollicitation de cette Impératrice qu'il a écrit ses 8 livres de la vie et des actions merveilleuses d'Apollonius; marque certaine que cet Apollonius s'étoit rendu fameux par quelques grandes et extraordinaires Actions puisqu'une Impératrice étoit si curieuse d'avoir sa vie et ses actions par écrit. Ce que l'on ne peut nullement dire de J. C. ni de ceux qui ont écrit sa vie, car ils n'étoient, comme je viens de dire que des ignorans, des gens de la lie du peuple, de pauvres mercenaires et de pauvres pécheurs qui n'avoient pas seulement l'esprit de raconter de suite et par ordre les faits dont ils parlent, et qui se contredisent même assez souvent dans le récit qu'ils en font. Et à l'égard de celui dont ils décrivent la vie et les Actions, s'il avoit véritablement fait tous les miracles qu'ils disent, il se seroit infailliblement rendu recommandable et illustre par toutes ses belles Actions, et n'auroit pas manqué de s'attirer par là l'admiration des Peuples, comme ont fait tous les Grands Hommes, et notamment comme ont fait cet Apollonius et ce Simon dont je viens de parler, que l'on regardoit dans leur tems comme des Hommes tous divins, et auxquels on érigeoit des Statuës, comme à des Dieux. Mais au lieu de cela le Christ des Chrétiens n'a été regardé pendant sa vie que comme un homme de néant, comme un homme méprisable, comme un insensé fanatique, et enfin comme un miserable Pendart: quelle aparence donc de croire qu'il ait véritablement fait tant de si beaux miracles! Il y a au [I-86] contraire bien plus d'aparence de croire qu'il n'étoit véritablement qu'un insensé fanatiqué, et ainsi que le Christianisme n'étoit dans son commencement qu'un pur fanatisme; c'est ce que j'ai dessein aussi de faire plus amplement voir dans la suite.
Secondement on leur répondra que les mêmes livres qui parlent par exemple des miracles de Moïse, parlent aussi des miracles des Magiciens de Pharaon, et disent expressément que les Magiciens faisoient les mèmes miracles, c'est à dire les mêmes choses que faisoit Moïse, feceruntque similiter etc. Cela étant, nos Christicoles ne sauroient nier que ces prétendus miracles ne se fassent aussi bien par les méchans que par les bons, et qu'ils ne se fassent aussitôt en faveur du vice et du mensonge, qu'en faveur de la vérité et de la verţu, et par conséquent il est clair et évident que ces prétendus motifs de crédibilité ne sont point des preuves ni des témoignages assurés de la vérité. Il ne serviroit de rien de dire, comme ils font ordinairement, que les Magiciens de Pharaon furent enfin vaincus par Moïse et qu'ils ne purent plus lui résister, cela pouroit bien être; mais il ne s'en suit pas de-là, comme j'ai dit, que son pouvoir ait été plus surnaturel et divin que celui des Magiciens, puisqu'il y a dans toutes sortes d'Arts et de Sciences des ouvriers plus habiles et plus subtils les uns que les autres. Et d'ailleurs si Moïse dans cette occasion a vaincu les Magiciens, il auroit peut-être pû être lui-même vaincu par eux dans une autre, ou vaincu par quelques autres Magiciens plus habiles que lui s'ils se fussent trouvés dans la même occasion; et [I-87] ainsi la preuve qui se tire de ces prétendus miracles est une foible preuve de la vérité, et elle est d'autant plus foible qu'il n'y a pas même lieu d'ajouter prudemment foi à ce que les auteurs en disent. C'est pourquoi Joseph lui même faux Historien des Juifs, après avoir parlé des plus grands miracles que l'on disoit et que l'on croïoit avoir été faits en faveur de sa Nation et de sa Religion, il en diminue aussitôt la croïance et la rend suspecte en disant qu'il laisse à chacun la liberté d'en croire ce qu'il voudra, marque bien certaine qu'il n'ajoutoit pas beaucoup de foi lui-même à ce qu'on en disoit; et c'est aussi ce qui donne lieu aux plus judicieux de regarder les Histoires qui parlent de ces sortes de choses comme des narrations fabuleuses qui ne méritent pas qu'on y ajoute aucune foi. Voici comme l'Auteur de l'Apologie des grands hommes en parle: »ce seroit, dit il, perdre le tems à credit que de couper des branches au lieu de la racine; il faut, dit-il, commencer par icelle la ruine de toutes les fabuleuses narrations et montrer que tout ce que l'on dit de la Magie et des Démons ne se peut prouver ni par raison, ni par expérience, et quant à ce qui est des extases, évocations et autres miracles de certains personnages [66], dont on parle, on ne doit pas prendre la peine de les réfuter parce qu'elles se détruisent assez d'elles-mêmes par les absurdités qui les accompagnent, et par le doute que fait Eunapius d'être pris pour un imposteur en nous les racontant. Des faux miracles, des fausses [I-88] possessions et des fausses résurrections qui se font parmi les Schismatiques Grecs, il faut voir la relation des Missionnaires de l'Isle de Santerini, il y a trois chapitres de suite sur cette belle matière."
C'est merveille, dit le Sr de Montagne [67] de combien vains commencemens et frivoles causes naissent ordinairement si fameuses impressions que celles de la croïance des miracles.... Notre vuë, dit-il, représente aussi souvent de loin des images étranges qui s'évanouissent en s'aprochant. Plus jusqu'à cette heure tous ces miracles et événemens étranges se cachent. Plus, dit-il, devant moi [68] j'ai vù, dit-il, la naissance de plusieurs miracles de mon tems. Encore qu'ils s'étouffent en naissant, nous ne laissons pas de voir le train qu'ils eussent pris s'ils eussent vécu leur âge. Car, il n'est, dit-il, que de trouver le bout du fil, on en dévuide autant qu'on veut. Et y a plus loin de rien à la plus petite chose du monde, qu'il n'y a de celle-là jusqu'à la plus grande. Or les prémiers qui sont abreuvés de ce commencement d'étrangeté, venant, dit-il, à semer leur Histoire, sentent par les opositions qu'on leur fait, où loge la difficulté de la persuasion et vont calfeutrant ces endroits de quelques pieces fausses. Outre que nous faisons nouvellement conscience de rendre ce qu'on nous a prêté sous quelque usure et accession de notre crû. L'erreur particulière fait prémiérement l'erreur publique: et à son tour après, l'erreur publique fait l'erreur particuliére. Ainsi va tout ce bâtiment s'étouffant et [I-89] formant de main en main, de maniére que le plus éloigné témoin en est mieux instruit que le plus voisin; et le dernier informé mieux persuadé que le premier. C'est, dit-il, un progrès naturel [69]. Il n'est rien, continue-t-il, à quoi communément les hommes soient plus tendus qu'à donner cours à leurs opinions. Où le moïen ordinaire nous faut, nous y ajoutons le commandement, la force, le fer et le feu. Il y a du malheur d'en être-là, que la meilleure touche de la vérité, ce soit la multitude des Croïans, en une presse, où les fous surpassent de tant les sages en nombre. Pour moi, ajoute-t-il, de ce que je n'en croirai pas un, je n'en croirai pas cent même. Et ne juge pas, dit-il [70] les opinions par les ans. L'imposture se tapit plus aisément sous le voile de la pieté. Il s'engendre beaucoup plus d'abus au monde ou pour dire plus hardiment tous les abus du monde s'engendrent de ce qu'on nous aprend à craindre, à faire profession de notre ignorance, et sommes tenus d'accepter tout ce que nous ne pouvons réfuter.
Tous ces exemples et ces raisons que je viens de joindre, nous font clairement voir que les prétendus miracles se peuvent également faire, comme j'ai dit, par des méchans et par des bons aussi bien en faveur de l'erreur et du mensonge, qu'en faveur de la justice et de la vérité et par conséquent qu'il ne faut pas les regarder comme des preuves ou comme des témoignages certains et assurés de vérité.
C'est ce que je vais prouver encore evidemment par [I-90] le témoignage de ce que nos Christicoles mêmes apellent la parole de Dieu et par le témoignage même de celui qu'ils adorent comme leur Dieu et comme leur Sauveur. Car les livres qu'ils disent contenir la parole de Dieu et le Christ lui-même qu'ils adorent comme un Dieu fait Homme, nous marquent et nous montrent expressément qu'il y a non seulement de faux Prophêtes, c'est à dire des imposteurs, qui se disent faussement envoïés de Dieu et qui parlent faussement en son nom; mais ils nous marquent encore expressément qu'ils font et qu'ils feront des signes et si prodigieux miracles que peu s'en faudra que les justes n'en soient séduits. Ne vous laissez pas séduire, car plusieurs [71], leur disoit-il, viendront en mon nom, qui diront: je suis le Christ, et qui séduiront beaucoup de gens et feront de si grands prodiges que les Elus mêmes, s'il se pouvoit, en seroient séduits. Le fameux Paul dit dans une de ses Epitres que Dieu lui-même envoïera un Esprit d'erreur qui, par de puissantes impostures persuadera le mensonge à ceux qui n'auront pas voulu recevoir la vérité de sa religion, et il dit [72] que des impies séducteurs viendront et feront toutes sortes de prodiges, de signes et de miracles trompeurs afin d'engager par toutes sortes de séductions les Enfans de perdition à l'injustice. Voilà des témoignages clairs et évidens; nos Christicoles ne sauroient les récuser, puisqu'ils sont formellement tirés de la parole même de leur Christ, et de la parole d'un de ses principaux Apôtres. Il faut donc [I-91] nécessairement qu'ils reconnoissent que ces prétendus miracles et prodiges se peuvent faire en faveur de l'erreur et du mensonge, aussi bien qu'en faveur de la justice et de la vérité, et par conséquent ils doivent reconnoitre qu'ils ne sont pas des témoignages certains de la vérité. Et ce qu'il y a de particulier à remarquer encore en cette occasion, est que tous ces prétendus faiseurs de miracles veulent que l'on ajoute foi à leurs prétendus miracles, et qu'on n'en ajoute aucune à ceux que font les autres, qui sont d'un Parti contraire oposé au leur. Pareillement tous les prétendus Prophètes veulent que l'on ajoute foi à leur parole, et ils veulent que l'on regarde tous les autres qui leur sont oposés comme des faux Prophètes et comme des imposteurs, et par-là on voit manifestement qu'ils se condamnent et détruisent les uns les autres; et ainsi c'est folie d'ajouter foi ni aux uns ni aux autres. Un jour un de ces prétendus Prophêtes, c'étoit un nommé Sedecias, se voïant contredit par un autre prétendu Prophête qui se nommoit Michée et qui étoit d'un sentiment contraire au sien, lui donna un souflet et lui dit plaisamment ces paroles [73] par quelle voïe l'esprit de Dieu a t'il passé de moi pour aller à toi? Per quam viam transivit spiritus domini á me, ut loqueretur tibi? Les Prophètes de Samarie, qui étoient Prophêtes du Dieu Baal, ne s'accordoient point avec les Prophêtes de Judée et de Jerusalem qui se disoient pareillement les Prophétes du Seigneur Dieu; et si Jezabel [74] fit mourir les Prophètes du[I-92] Seigneur, Elie pour se venger, fit mourir 450 Prophêtes de Baal. Le Christ des Chrestiens vouloit que chacun crut à sa parole, et ajouta foi à ses prétendus miracles; mais il ne vouloit pas que l'on crut d'autres que lui, ni que l'on ajoutât foi aux miracles de ceux qui lui seroient contraires. Moïse de même vouloit que son peuple crut à sa parole et à ses miracles, mais il ne vouloit pas qu'il en crut d'autres que lui, ni qu'il se laissât séduire par les miracles des autres, qu'il leur commandoit de regarder comme de faux Prophètes et comme des Séducteurs. Aaron cependant et sa soeur Marie ne prétendoient pas cela et vouloient faire entendre que Dieu leur parloit aussi bien qu'à Moïse num per solum Moïsem locutus est Dominus? Nonne et nobis similiter est locutus? Voilà done nos prétendus Prophètes et nos prétendus faiseurs de miracles qui se contredisent et qui se condamnent manifestement les uns les autres, et c'est par là-même qu'ils se confondent et qu'ils se détruisent les uns les autres, marque certaine et évidente que leurs prétendus miracles ne sont point des peuvres ni des témoignages assurés de vérité, et par conséquent que ce n'est point par ces motifs de crédibilité qu'il faut juger de la vérité d'une Religion.
Mais comment ces prétendus miracles seroient-ils des preuves et des témoignages assurés de la vérité d'une Religion, puisqu'il n'est pas certain, qu'ils aïent veritablement été faits, et qu'il n'y a pas de certitude dans les recits que l'on en fait: car pour qu'il y ait quelque certitude dans les récits que l'on en fait, il faudroit savoir 1°. si ceux que l'on dit ou que l'on [I-93] croit être les premiers auteurs de ces sortes de narrations, en sont véritablement les auteurs: car il est sur que fort souvent, on attribue faussement à des personnes bien des choses qu'elles n'ont ni dites ni faites, et bien souvent de mauvais auteurs se couvrent du nom de quelque fameux personnage pour donner crédit à leurs mensonges et à leurs impostures. 2°. Il faudroit savoir si ceux qui sont ou qui ont été véritablement les prémiers auteurs de ces sortes de narrations, étoient des personnes de probité et dignes de foi, s'ils étoient sages et éclairés, et s'ils n'étoient point prévenus en faveur de ceux dont ils parlent si avantageusement: car il est sûr que s'ils n'étoient pas gens de probité, il ne faudroit ajouter aucune foi à ce qu'ils disent. Pareillement si ce n'étoient point des personnes sages et éclairées, ils ne seroient pas non plus dignes de foi, parce que n'aïant pas toutes les lumiéres ni toute la prudence requise pour juger sainement des choses, ils peuvent trop facilement se laisser tromper: de même s'ils étoient prévenus en faveur de ceux dont ils parlent, il ne faudroit pas encore ajouter beaucoup de foi à ce qu'ils disent, empêchés de juger sainement des choses et portés même fort souvent à dire ou à faire et à tourner par flatterie et par faveurs les choses autrement qu'elle ne sont. C'est que l'on voit tous les jours par expérience et c'est ce que l'on pouroit prouver s'il étoit besoin par une infinité d'exemples. 3°. Il faudroit savoir si ceux qui raportent ces prétendus miracles ont bien examiné toutes les circonstances des faits qu'ils raportent, s'ils les ont bien connus, et s'ils les [I-94] raportent toutes comme elles sont: car il est certain que pour peu que l'on change, soit par dessein, soit par erreur les circonstances particulières d'un fait, pour peu que l'on en retranche ou que l'on y ajoute quelque circonstance qui n'y soit point, on le fait paroitre tout autre qu'il n'est en lui-même. C'est ce qui fait que l'on admire souvent des choses que l'on cesseroit incontinent d'admirer, si on savoit véritablement ce qui en est. Les miracles, dit fort judicieusement le Sr. de Montagne [75] sont, selon l'ignorance en quoi nous sommes de la nature, non selon l'être de la nature. C'est merveille, dit-il, de combien vains commencemens et frivoles causes naissent ordinairement si fameuses impressions, que celle de la croïance des miracles [76]. Notre vûë, dit-il, nous représente souvent de loin des images étranges qui s'évanouissent en s'aprochant. 4°. Il faudroit savoir si les Livres ou les Histoires anciennes qui raportent tous ces grands et prodigieux miracles que l'on prétend avoir été faits au tems passé, n'ont pas été falsifiés et corrompus dans la suite du tems comme quantité d'autres Livres ou Histoires qui ont été indubitablement falsifiés et corrompus, et l'on en falsifie encore tous les jours dans le siècle où nous sommes.
Or il est constant qu'il n'y a aucune certitude que ces prétendus miracles aïent été véritablement faits, il n'y a aucune certitude de la probité et de la sincérité de ceux qui les raportent, ou qui disent les avoir vûs; il n'y a aucune certitude qu'ils en aïent[I-95] bien connu et bien remarqué toutes les circonstances; il n'y a point de certitude que les histoires que l'on en voit soient véritablement de ceux-là mêmes à qui on les attribue; et enfin il n'y a point de certitude que ces histoires n'aïent point été falsifiées et corrompuës comme on en voit tant d'autres qui l'ont été; il n'y a, dis-je, aucune certitude sur tous ces différens points-là, car quand on sauroit par exemple le nom de Moïse on ne connoit pas certainement pour cela qu'il étoit homme de probité et qu'il n'auroit pas voulu écrire des fables ou des mensonges au lieu d'écrire des vérités. Simon le Prophète [77] apelloit le Divin Platon un grand forgeur de miracles, parce qu'il étoit, disoit-il, hardi ouvrier à joindre les opérations et les révélations divines partout ou l'humaine force lui manquoit. Quelle certitude a-t-'on que le faux Moise n'en faisoit pas de même et qu'il n'étoit pas un aussi habile forgeur de miracles que le divin Platon auroit pû l'avoir été; on n'en a certainement aucune assurance. Bien loin de cela, il paroit au contraire qu'il y auroit beaucoup plus de raison de le regarder comme un insigne brigand et comme un insigne imposteur, que de le regarder comme un véritable Prophète. Voici comme un auteur [78] judicieux parle de lui et de toute sa nation, qui est la nation juive.
» Si nous montons, dit-il, plus haut et que nous allions jusqu'à leur origine et jusqu'à leur célèbre sortie hors d'Egypte dont leurs Historiens font tant de bruit, et qu'ils accompagnent de tant de miracles fabuleux,[I-96] nous trouverons, dit-il," que les Auteurs Egyptiens et ceux des autres Nations, gens d'aussi grande autorité que Joseph ou tout autre Historien Juif en ont parlé avec beaucoup de mépris, et ont fait d'eux un portrait peu avantageux. Manethon, dit-il, Prêtre Egyptien, les apelle une troupe de gens sales et lépreux et dit qu'ils furent chassés du Païs par Amenophis qui régnoit alors, et qu'ils s'en allérent en Sirie sous la conduite de Moïse Prêtre Egyptien. Charemon, auteur célèbre parmi les Grecs raporte à peu près la même chose. Il dit que sous le régne d'Amenophis deux cent cinquante mille lépreux furent bannis d'Egypte et en sortirent sous la conduite de Tisithen et de Pétéseph, c'est à dire Moïse et Aaron [79], Quoique les autres écrivains varient sur le nom du Roi qui régnoit alors en Egypte, tous néanmoins disent unaninement que les Israëlites étoient un vilain peuple, tout couvert de galles et d'aposthumes infectés et regardés comme l'écume et l'ordure de la nation Egyptienne. Tacite, Historien Romain d'une autorité incontestable ajoûte que Moïse, l'un de ces lépreux exilés, étant un homme d'esprit et qui avoit parmi eux de la réputation, voïant l'accablement et la confusion de ses Frères, les pria d'avoir bon courage et de ne confier ni aux Dieux des Egyptiens ni aux Egyptiens mêmes, mais de se fier seulement en lui et d'obéir à ses conseils, qu'il étoit envoïé du ciel pour être leur conducteur, pour les tirer de la calamité, sous la quelle ils gémissoient, et pour les protéger contre [I-97] tous leurs ennemis; sur cela le peuple ne sachant que faire, s'abandonna entiérement à sa conduite. Dès lors il fut leur Capitaine et leur Législateur, il les fit passer par les deserts d'Arabie, ou ils commirent des grands vols et brigandages, passérent au fil de »l'épée, les hommes, les femmes et les enfans; brulérent les villes et ruinérent tous les lieux où ils purent mettre le pié. Que pouroit on dire de pis d'une Troupe de Voleurs et de Bandits. La Magie et l'Astrologie étoient alors les seules sciences à la mode. Et comme Moïse étoit parfaitement bien versé dans tous les mistéres et secrets de la Sagesse des Egyptiens, il ne lui fut pas difficile d'inspirer de la vénération et de l'attachement pour sa personne aux Enfans de Jacob rustiques et ignorans, et de leur faire embrasser, dans l'opression ou ils étoient, la discipline qu'il voulut."
Voilà qui est bien diférent de ce que les Juifs et de ce que nos Christicoles nous en veulent faire accroire. Par quelle règle certaine connoitra-t-'on qu'il faut ajouter foi à ceuxci plutôt qu'aux autres? il n'y en a certainement aucune raison vraisemblable.
Pareillement il y a aussi peu de certitude et aussi peu de vraisemblance sur les miracles du nouveau Testament, que sur les prétendus miracles de l'ancien. [I-98] Quelle assurance par exemple et quelle certitude a t'on que ces quatre Evangiles qui raportent les prétendus Miracles de Jesus Christ soient véritablement de la composition de ceux à qui on les attribue? Et quand ils seroient véritablement de leur composition quelle certitude a t'on qu'ils étoient des hommes de probité et dignes de foi? Pour savoir quels étoient leurs noms et que l'un s'apelloit Mathieu, le second Marc, le troisième Luc et le quatriéme Jean, on ne connoit pas pour cela si c'étoient des personnes de probité dignes de foi; on ne connoit pas pour cela si c'étoient des personnes sages et éclairées; on ne sait pas pour cela s'ils ne se seroient pas laissés tromper eux-mêmes, et s'ils n'auroient pas voulu tromper les autres, et il y a lieu de se défier tout à fait de leur témoignage, puisqu'on convient que ce n'étoient que des hommes grossiers et ignorans, auxquels par conséquent il auroit été facile d'en imposer. Et enfin quelle certitude a t'on que ces quatre Evangiles qui paroissent sous leurs noms n'ont pas été corrompus et falsifiés, comme nous voïons que tant d'autres histoires l'ont été et qu'elles le sont encore tous les jours; on ne sauroit presque ajouter foi aux relations que l'on fait des choses mêmes qui se sont passées dans nos jours et presque sous nos propres yeux, de 20 personnes qui en feront le recit, il n'y en aura pas quelque fois deux qui les réciteront fidélement comme elles se sont passées. Quelle certitude donc peut-il y avoir dans le recit des choses qui sont si anciennes et qui se sont passées depuis plusieurs siècles, et depuis plusieurs milliers d'années, et qui ne nous [I-99] sont raportées que par des Etrangers, par des gens inconnus, gens sans caractére et sans autorité, et qui nous disent des choses si extraordinaires et si peu croïables ou plutôt si incroïables. Certainement il n'y a aucune certitude, ni même aucune probabilité dans ce qu'ils nous disent et ainsi ils ne méritent pas que l'on y ajoute aucune foi. Il ne serviroit de rien de dire ici comme on fait quelque fois que les Histoires qui raportent ces sortes de faits, ont toûjours été regardées comme des Histoires saintes et sacrées et par conséquent qu'elles ont toujours été fidélement et inviolablement conservées sans aucune altération des vérités qui y sont renfermées: il ne serviroit de rien, dis-je, d'alleguer cette raison en leur faveur, puisque c'est peut-être pour cette raison-là même, aussi bien que pour plusieurs autres qu'elles doivent être plus suspectes, et qu'elles auront peut-être été d'autant plus falsifiées et corrompues par ceux qui prétendent en tirer quelque avantage, ou qui craignent qu'elles ne leur soient pas assez favorables, l'ordinaire des auteurs qui transcrivent ou qui font imprimer ces sortes d'Histoires étant d'y ajouter et d'y changer ou même d'en retrancher tout ce que bon leur semble pour servir à leur dessein. Voici comme un auteur judicieux du dernier Siécle nous explique sa pensée et son sentiment sur ce sujét. L'homme, dit-il, est né menteur, il n'aime que son propre ouvrage, la fiction et la fable. Voyez le peuple, dit-il, il controuve, il augmente, il charge par grossiéreté ou par sotise; demandez même au plus honnête homme, s'il est toujours vrai dans ses discours, s'il ne se [I-100] surprend pas quelquefois dans des déguisemens, où engagent nécessairement la vanité et la légereté, si pour faire un meilleur conte, il ne lui échape pas souvent d'ajouter à un fait qu'il récite une circonstance qui y manque. Une chose arrive aujourd'hui et presque sous nos yeux, cent personnes qui l'ont vûë la racontent en cent façons différentes: celui-ci, s'il est écouté, la dira encore d'une manière qui n'a pas été dite Quelle créance donc, poursuit ce judicieux Auteur [80] quelle créance pourrois-je donner à des faits qui sont si anciens, éloignés de nous par plusieurs siècles? Quel fondement dois-je faire sur les plus graves Historiens? Que devient l'Histoire? Caesar a-t-il été massacré au milieu du Sénat? Y a t-il eu un Caesar? Quelle conséquence me dites-vous? Quel doute! Quelle demande! Vous riez, dit-il, vous ne me jugez pas digne d'aucune réponse, et je crois même, ajoute-t-'il, que vous avez raison. Je supose néanmoins, continue-t'-il, que le Livre qui fait mention de Caesar, ne soit pas un Livre profane écrit de la main des hommes qui sont menteurs, trouvé par hazard dans les Bibliotheques parmi d'autres manuscrits qui contiennent des Histoires vraïes ou apocrifes, qu'au contraire il soit inspiré saint et divin, qu'il porte en soi ces caractéres, qu'il se trouve depuis près de deux mille ans dans une societé nombreuse qui n'a pas permis qu'on y ait fait pendant tout ce tems-là la moindre altération et qui s'est fait une religion de le conserver dans toute son intégrité, et qu'il y ait même un engagement [I-101] religieux et indispensable d'avoir de la foi pour tous les faits contenus en ce volume où il est parlé de Caesar et de sa Dictature; avouez-le Lucille, conclut ce judicieux auteur, avouez-le, vous douterez alors qu'il y ait eu un Caesar. Voilà une véritable image de l'idée qu'il faut se former de l'incertitude des Ilistoires, et non seulement des Histoires profanes, mais plus particulièrement aussi de celles que l'on veut faire passer pour les plus saintes et les plus sacrées: car comme celles-là sont plus intéressantes que toute autre en matière dé Religion, chacun tache aussi de s'en prévaloir et d'en fortifier son parti autant que faire se peut, et pour ce sujét chacun veut produire de son côté des vraies ou fausses, et ensuite pour se les rendre d'autant plus favorables chacun y ajoute, et chacun y change ce que bon lui semble pour favoriser son parti.
C'est ce que nos Christicoles eux-mêmes ne sauroient nier, puisque sans parler de plusieurs autres graves personnages qui ont reconnu les additions, les retranchemens et les falsifications qui ont été faites en différens tems à ce qu'ils apellent leur Ecriture sainte. Leur S. Jerôme, fameux docteur parmi eux, dit formellement, en plusieurs endroits de ses Prologues sur les dites prétenduës Ecritures saintes, qu'elles ont [I-102] éte corrompuës et falsifiées, étant déja de son tems entre les mains de toutes sortes de personnes qui y ajoutoient, dit-il, et qui en retranchoient tout ce que bon leur sembloit, de sorte qu'il y avoit autant d'exemplaires différens qu'il y avoit de différentes copies de ces Ecritures.
Hanc, dit-il [81], parlant de sa prétendue Ecriture sainte, hanc garrula anus, hanc delirus senex, hanc Sophista verbosus, hanc universi praesumunt, lacerant, docent antequam discant.... et ne parum hoc sit, qua dam facilitate verborum, imo audacia edisserunt quod ipsi non intelligunt. Taceo, dit-il, de meis similibus, qui si forte ad scripturas sanctas post saeculares litteras venerint et sermone composito aures populi mulserint, quidquid dixerint, hoc legem Dei putant, nec scire dignantur quid Prophetae, quid Apostoli senserint, se ad suum sensum incongrua aptant testimonia. Quasi grande sit et non viciosissimum docendi genus depravare sententias et ad voluntatem suam scripturam trahere repugnantem. Puerilia sunt haec et circulatorum ludo similia docere quod ignores: imo ut cum stomacho loquor, ne hoc quidem scire quod nescias …..
Les artisans, dit le Docteur St. Jerôme dans son Epitre à Paulin, les Laboureurs, les Maçons, les Charpentiers, les Ouvriers en laine, les Foulons et tous gens de metiers ne se mêlent de leur art sans faire aprentissage de leur metier; mais l'art de lire, d'expliquer et d'interpréter l'Ecriture sainte est le seul art dont chacun veut se mêler, les ignorans, dit-il, [I-103] s'en mêlent comme les savans, de vieux radoteurs d'hommes, de vieilles insensées de femmes et de babillards sophistes la dechirent tous les jours et se mêlent de l'enseigner avant de l'aprendre et ce qin est encore plus honteux est que des femmes se mêlent d'enseigner les hommes, et ont les uns et les autres la présomption de vouloir aprendre aux autres ce qu'ils n'entendent point eux-mêmes; et d'autres qui sous prétexte d'avoir étudié les sciences humaines et de savoir chatouiller les oreilles de leurs auditeurs de beaux discours, s'imaginent que tout ce qu'ils disent, est la loi de Dieu-même, quoi qu'ils ne daignent aprendre ce que les Prophetes et ce que les Apotres ont écrit, mais savent seulement apliquer à leur fantaisie des témoignages qui ne conviennent pas au sujet comme si c'étoit quelque grande merveille de cela et que ce ne fut pas au contraire un très-grand vice de corrompre ainsi les sentences de l'Ecriture et de vouloir les tourner à sa fantaisie en lui donnant un sens forcé.... ce sont-là des puérilités vaines et des momeries semblables à celles des joueurs de farces et de comédies, enseigner ce que l'on ne sait pas et ne savoir pas même, que l'on ne le sait pas.
Et dans sa Préface sur Josue il dit: apud Latinos tot sunt exemplaria quot codices et unus quisque pro arbitrio suo vel addiderit vel subtraxerit quod ei visum est, et utique verum esse non posse quod dissonet..... quae stultitia post quam vera dixerint proferre quae falsa sunt.
Et dans sa Préface sur Josué il dit que parmi les [I-104] Latins il y a eu autant d'exemplaires que de volumes, chacun y ajoutant ou retranchant ce que bon lui semble, étant sûr que ce qui se contredit ne peut être vrai.... Quelle folie, dit-il, d'ajouter ce qui est faux après avoir dit ce qui est vrai....
Et dans son Prologue Galeate voici ce qu'il dit: Si septuaginta interpretum pura, et ut ab eis in Graecum versa est, editio permanserit, superflue me Chromati Episcoporum sanctissime atque doctissime impelleres ut haebrea tibi volumina latino sermone transferrem et quod enim semel aures hominum oссираverat et nascentis ecclesiae roboraverat fidem justum erat etiam nostro silentio comprobari, nunc vero cum pro varietate Regionum diversa ferantur exemplaria et germana illa antiqua quae translatio corrupta sit atque violata, nostri arbitrii putes aut operibus judicare quid verum sit aut novum opus in veteri opere ludere, illudentibus que judaeis cornicum ut dicitur oculos figere.... certe Apostoli et Evangelistae 70 interpretes noverant, et unde eis haec quae in 70 interpretibus non habentur.
Et dans sa Préface Galeate, il dit: que si la version des 70 étoit encore pure et entière comme les dits Septante interprêtes l'ont traduite de l'Hebreu en Grec, que ce seroit en vain que le St. Pere le Pape l'obligeroit de faire une nouvelle Traduction Latine du même livre sur ceux qui l'ont écrit en Hebreu, d'autant qu'il auroit été à propos et juste d'aprouver par son silence, ce qui auroit dėja été autorisé par l'usage dans le commencement de l'Eglise naissante: mais que pour le présent y aïant autant de différens Exemplaires qu'il y a [I-105] de différentes nations, et que cette première et ancienne version est corrompue et falsifiée, pensez-vous, dit-il qu'il ne tienne qu'à moi de choisir et de discerner comme je voudrois le vrai d'avec le faux et qu'il ne tienne qu'à moi de fabriquer un nouvel ouvrage dans un vieux pour n'en faire qu'un des deux et m'exposer par-là à la risée des juifs qui se moqueroient de moi en disant que ce seroit vouloir crever les yeux aux corneilles, comme on dit, certes, dit-il, les Apostres et les Evangelistes connoissent la version des 70 d'ou vient donc qu'ils alleguent ce qui n'est pas dans les 70 d'ou cela vient-il?
Et dans sa Préface sur le même livre à Domnion et à Rogation: il dit que ce livre est tellement corrompu dans les versions grecques et latines que ce ne sont pas tant des noms en Hebreux que des noms barbares et inconnus que l'on y a mis; ce qu'il ne faut pas, dit-il, attribuer aux 70 interprêtes qui étoient remplis du St. Esprit; mais à la faute des Ecrivains et des Copistes qui n'écrivoient pas correctement, et qui souvent de 2 ou 3 mots n'en faisoient qu'un, en retranchant quelques sillabes du milieu et souvent au contraire faisoient 2 ou 3 mots d'un seul parce qu'ils étoient trop longs à prononcer. Libere cum vobis loquor, ita in Graecis et Latinis Codicibus hic nominum liber viciosus est ut non tam haebrea quam barbara quaedam et Sarmatica nomina conjecta arbitrandum sit. Nec hoc 70 interpretibus, qui spiritu sancto pleni, ea quae vera fuerunt transtulerant, sed scriptorum culpae adscribendum, dum de emendatis inemendata scriptitant: et saepe tria nomina subtractis e medio [I-106] sillabio, in unum vocabulum cogunt, vel e regione unum nomen, propter latitudinem suam in duo vel tria vocabula dividunt. Sed et ipsae apellationes, non nomines ut plaerique existimant, sed urbes et regiones et saltas et Provincias sonent et oblique sub interpretatione et figura eorum quaedam narrantur historiae.
Et dans sa Preface sur Job voici ce qu'il dit en parlant de ses ennemis: que mes chiens sachent donc et aprennent que si j'ai travaillé à ce volume, ce n'a pas été pour blâmer l'ancienne version, mais bien pour éclaircir par notre interprétation ce qu'il y avoit d'obscur, et ce qui avoit été omis et même ce qui avoit été vicié et corrompu par la faute des Ecrivains. Audiant que propter canes mei idcirio in hoc volumine laborasse non ut interpretationem antiquam reprehenderem sed ut ea quae in illa aut obscura sunt aut omissa, aut certe scriptorum vitio depravata, manifestiora nostra interpretatione fierent.... quod si apud Graecos post 70 Editionem tam Christi Evangelio coruscante Judaeus Aquila et Symmachus ac Theodotis, judaizantes haeretici sunt recepti qui multa misteria Salvatoris subdola interpretatione celarunt, et tamen habentur apud Ecclesias et explanantur Ecclesiasticis viris quanto magis ego Christianus etc.
Et dans sa Préface sur les Evangiles au Pape Damase, voici ce qu'il dit. Il s'est certainement glissé un très-grand abus dans nos volumes, en ce que là où sur un Manuscript un Evangeliste dit quelque chose de plus qu'un autre n'en dit, les Interprêtes ou Traducteurs ont cru devoir ajouter ce qui manquoit à tous les autres et ont cru devoir corriger tous les autres sur le modele de [I-107] celui des Evangelistes, qu'ils avoient lû le premier, d'où il est arrivé, dit-il, que tout est melangé parmi nous et qu'il y a dans S. Marc plusieurs choses qui sont de S. Luc, et dans S. Mathieu plusieurs choses qui sont de S. Marc et de S. Jean et dans les autres plusieurs choses qui sont particulières aux autres. Magnus siquidem hic in nostris Codicibus error inotescit, dum quod in eâdem re alius Evangelista plus discit, in alio quia minus putaverint addiderunt, vel dum eundem sensum alius aliter expressit: ille qui unum e quatuor primum legeret ad ejus exemplum caeteros quoque et existimaverint emendandos; unde accidit ut apud nos mixta sunt omnia et in Marco plura Lucae, atque Mathaei rursum in Mathaeo plura Joannis et Marci, et in caeteris reliquorum quae aliis propria sunt inveniantur.
Et enfin dans sa Preface sur les Pseaumes voici ce qu'il en dit à Paule et à Eustochium. Etant ci-devant à Rome je commençai à corriger ce livre sur la version des Septantes, et j'en avois déja corrigé une grande partie quoiqu'à la hâte, mais parceque vous voïez encore o Paule et Eustochium que ce livre est encore corrompu par la faute des Ecrivains et que l'ancienne erreur a plus de vogue et de crédit que la nouvelle correction, vous m' obligez comme si je cultivois de nouveau une terre, qui auroit déjà été labourée, et comme si j'en arrachois de nouveau les épines renaissantes, étant necessaire, comme vous dites, de couper d'autant plus souvent les mauvaises herbes qu'elles croissent plus volontiers.
Psalterium Romae dudum positus emendaram: et [I-108] juxta 70 interpretes licet cursim, magna tamen ex parte correxeram. Quod quia rursum videtis, ô Paula et Eustochium, Scriptorum vitio depravatum, plusque antiquum errorem, quam novam emendationem valere: me cogitis, ut veluti quodam novali, scissum jam arvum exerceam, et obliquis sulcis renascentes spinas eradicem : aequum esse dicentes, ut quod crebro male pullulat crebius succidatur.
Et touchant les livres de l'ancien Testament en particulier, Esdras [82] Prêtre de la loi, témoigne lui-même avoir corrigé et remis dans leur entier les prétendus livres sacrés de sa Loi, qui avoient été, dit-il, en partie perdus et en partie corrompus; les distribua en 22 livres, selon le nombre des lettres hebraïques et composa plusieurs autres livres dont la doctrine ne devoit se communiquer qu' aux seuls sages. Si ces livres ont été en partie perdus et en partie corrompus, comme le témoigne le dit Esdras, et comme le témoigne en tant d'autres endroits le docteur S. Jerome, il n'y a donc certainement point de certitude sur ce qu'ils contiennent. Et quant à ce que le même Esdras [83] dit les avoir corrigés et remis en leur entier par l'inspiration de Dieu même, il n'y a aucune certitude de cela, et il n'y a point d' imposteur qui n'en pouroit dire autant. Tous les livres de la Loi de Moïse et des Prophètes qu'on put trouver, furent brulés du tems d' Antiochus. Le Talmud qui est regardé par les juifs comme un livre saint et sacré, et qui contient toutes les loix et [I-109] ordonnances divines, ensemble les sentences et dits notables des Rabins avec leur exposition tant sur les loix divines qu' humaines et infinis autres secrets et mistères de la langue Hebraïque [84] est regardé par les chrétiens comme un livre farci de rêveries, de fables, d'impostures et d'impietés. En l'année 1559 ils firent brûler à Rome par le commandement des Inquisiteurs de la Foi 12 de ces Talmuds trouvés en une Bibliothéque de la ville de Cremone. Les Pharisiens qui faisoient parmi les juifs une fameuse secte ne recevoient que les cinq livres de Moïse et rejettoient tous les Prophètes. Parmi les Chrétiens Marcion et ses sectateurs rejettoient les livres de Moïse et les Prophètes et introduisoient d'autres Ecritures à leur mode. Carpocrates et ses Sectateurs en faisoient de même et rejettoient tout l'ancien Testament et maintenoient que Jesus Christ n'étoit qu'un homme comme les autres. Les Marcionites et les Severians réprouvoient aussi tout l'ancien Testament comme mauvais et rejettoient aussi la plus grande partie des 4 Evangiles et les Epitres de S. Paul. Les Ebionites n'admetoient que le seul Evangile de S. Mathieu, rejettant les trois autres et les Epitres de St. Paul. Les Marcionites publioient un Evangile sous le nom de S. Mathias pour confirmer leur Doctrine. Pareillement les Apostoliques introduisoient d'autres Ecritures pour maintenir leurs erreurs, et pour cet effet se servoient de certains Actes qu'ils attribuoient à S. André et à S. Thomas. Les Manichéens [85] écrivirent un Evangile [I-110] à leur mode et rejettoient les Ecrits des Prophetes et des Apotres. Les Elcesaites avoient un certain livre qu'ils disoient être venu du ciel et rejettoient presque tous les livres de l'ancien et du nouveau Testament ou les trouvoient à leur fantaisie. Origenes [86] lui-même avec tout son grand esprit, ne laissoit pas de corrompre les Ecritures, et forgeoit, dit-on, à tous coups des allegories hors de propos et se détournoit par ce moïen à tous coups du vrai sens des Prophètes et des Apotres, et même avoit corrompu quelqu'un des principaux points de la Doctrine [87]. Ses livres sont maintenant mutilés et falsifiés; ce ne sont plus que piéces cousues et ramassées par d'autres qui sont venus depuis, et aussi y rencontre-t-'on des erreurs et des fautes manifestes. Les Alogiens attribuoient à l'heretique Cerinthus l'Evangile et l'Apocalipse de S. Jean, c'est pourquoi ils les rejettoient. Les hérétiques de nos derniers Siècles rejettent comme apocrifes plusieurs livres que nos Catholiques regardent comme saints et sacrés, comme sont les livres de Tobie, de Judith, d'Esther, de Baruch, le cantique des trois Enfans dans la fournaise, l'histoire de Susanne et celle de l'idole de Bel, la sapience de Salomo, l'Ecclésias, le premier et le deuxième des Machabées, tous lesquels livres sont regardés comme sains et sacrés par les Catholiques Romains, à tous lesquels livres incertains et douteux ou pouroit encore ajouter plusieurs autres d'aussi peu de valeur que l'on attribuoit aux autres Apotres, comme ceux par exemple: [I-111] les Actes de S. Thomas, ses circuites, son Evangile et son Apocalipse. Pareillement l'Evangile de S. Barthelemi, celui de S. Mathias, celui de S. Jacques, celui de S. Pierre et ceux des autres Apôtres, comme aussi les gestes de S. Pierre, son livre de la prédication, et celui de son Apocalipse et celui du jugement, celui de l'Enfance du Sauveur et plusieurs autres de semblable farine qui sont tous rejettés comme apocrifes par les Catholiques Romains, même par le pape Gelase et par les saints Pères de la communion Romaine. Cela étant ainsi nos Christicoles eux-même ne sauroient le nier. Il est constant, clair et évident qu'il n'y a aucun fondement, ni aucune aparence de certitude, touchant l'autorité que l'on prétend donner à ces livres, ni touchant la vérité des faits qui y sont contenus, et s'il n'y a aucun fondement ni aucune aparence de certitude sur ce sujet, il est constant, clair et évident, que les prétendus miracles qui y sont raportés ne peuvent servir de preuves ni de témoignages sûrs et certains de la verité d'une Religion. Et ce qui confirme d'autant plus cette vérité, c'est que ceux-làmêmes qui maintiennent le plus fortement l'autorité divine de ces prétendus saints et sacrés livres et qui soutieunent le plus fortement la vérité des prétendus miracles qui y sont raportés sont obligés de reconnoitre et d'avouer eux-mêmes qu'ils n'auroient aucune certitude de l'autorité divine et de leurs livres, ni de la vérité des faits qui y sont contenus, si leur foi, comme ils disent, ne les en assuroit, et ne les obligeoit absolument de le croire ainsi: or cette foi étant, comme j'ai dit, une croïance aveugle des choses que l'on ne [I-112] voit point et que l'on ne connoit point, c'est, comme j'ai dit aussi un principe d'erreurs, d'illusions et d'impostures; de sorte que les susdits prétendus miracles et les susdits prétendus sains et sacrés livres, n'aïant de l'aveu même de ceux qui les soutiennent, aucune autre certitude de vérité que celle que l'on croit qu'ils ont par une croïance aveugle, il est constant, clair et évident qu'ils ne peuvent servir de témoignages certains de la vérité d'une Religion.
Mais voïons un peu si ces prétendus saints et divins livres portent en eux-mêmes quelques caractères particuliers de Divinité, comme par exemple d'érudition, de science, de sagesse ou de sainteté ou quelqu'autre perfection qui ne puissent convenir qu'à un Dieu, et si les prétendus miracles qui y sont raportés s'accordent parfaitement avec ce que l'on devroit penser de la grandeur, de la bonté, de la justice et de la sagesse infinie de Dieu Tout-puissant; car il n'est pas à croire que des livres qui auroient véritablement été faits par la direction ou inspiration de Dieu, ne dussent contenir une science, une sagesse, et une érudition toute parfaite, ou au moins il n'est pas à croire que l'on y trouveroit les mêmes défauts, les mêmes erreurs et les mêmes impostures qui se trouvent ordinairement dans les autres livres, soit par [I-113] la négligence, soit par l'ignorance ou par l'insuffisance des Hommes qui en sont les auteurs.
Pareillement il n'est pas à croire que les miracles qui seroient raportés dans ces livres ne dussent pas s'accorder et être entiérement convenables avec ce que l'on devoit penser de la grandeur, de la bonté, de la justice et de la sagesse infinie d'un Dieu qui les avoit faits; car il est assez clair et évident qu'il ne faut pas attribuer à un Etre infiniment parfait des choses qui ne seroient pas convenables à la souveraine perfection de sa nature, ni à la souveraine perfection de sa volonté. Or il est clair et évident que les prétendus saints et divins livres ne portent en eux-mêmes aucun caractère d'érudition, ni de science, ni de sagesse, ni de sainteté, ni d'aucune autre perfection que l'on puisse dire ne pouvoir venir que d'un Dieu. Bien loin de cela on y trouve manifestement les mêmes défauts, les mêmes erreurs et les mêmes imperfections qui se trouvent manifestement dans les autres livres par la négligence, par l'ignorance et par l'insuffisance des hommes qui en sont les auteurs. Par conséquent il n'y a point d'aparence que ces sortes de livres viennent véritablement de Dieu, ni qu'ils aïent véritablement été faits par une inspiration particulière de son Esprit. Pareillement les prétendus miracles qui y sont raportés ne s'accordent nullement avec ce que l'on doit penser de la grandeur, de la bonté, de la justice et de la sagesse infinie d'un Dieu qui les auroit faits: donc il ne faut pas les attribuer à la Toute-puissance d'un Dieu ni croire qu'il les ait aucunement faits.
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Premiérement pour ce qui est des susdits prétendus saints et divins livres dont j'ai dit qu'ils ne portent en eux-mêmes aucune marque ni aucun caractère d'autorité, ni d'inspiration divine, il est facile à toute personne tant soit peu éclairée de s'en convaincre soi-même; il n'y a qu'à les lire, et on verra, comme j'ai dit, qu'il n'y a aucune érudition, aucun fond de science, aucune pensée sublime, ni aucune autre production de l'Esprit qui passe les forces humaines. Au contraire on n'y verra d'un côté que des histoires et narrations fabuleuses, comme sont celle de la création du monde, celle de la formation et de la multiplication des hommes, celle d'un prétendu Paradis terrestre, celle d'un serpent qui parloit, qui raisonnoit, et qui étoit même plus fin et plus rusé que l'homme, celle d'une anesse qui parloit et qui reprenoit son maître de ce qu'il la maltraitoit mal à propos, celle d'un déluge universel et d'une Arche ou des animaux de toutes espéces étoient renfermés, celle de la confusion des langues et de la division des nations, sans parler de la quantité d'autres vains, bas et frivoles contes que des auteurs graves méprisoient de raporter, lesquelles histoires ou narrations n'ont certainement pas moins l'air de fables que celle que l'on a inventées sur l'industrie de Promethée, sur la boîte de Pandore ou sur la guerre des Geans contre les Dieux et plusieurs autres semblables que les anciens Poëtes ont inventées pour amuser les hommes de leur tems. D'un autre côté on n'y verra qu'un mélange de quantité de loix et d'ordonnances ou de pratiques vaines et superstitieuses touchant les sacrifices et les purifications de [I-115] l'ancienne Loi, et touchant le vrai discernement des animaux dont elle supose les uns purs et les autres impurs, lesquelles loix et ordonnances ne sont pas plus respectables ni moins vaines et superstitieuses que celle des Nations les plus idolatres. On n'y verra encore que de simples histoires vraïes ou fausses de plusieurs Rois, de plusieurs Princes ou de plusieurs autres particuliers qui auront bien ou mal vécus, ou qui auront fait quelques belles ou mauvaises actions, parmi quantité d'autres actions basses indifférentes ou frivoles qui y sont raportées aussi; pour lesquelles Histoires faire, comme elles sont raportées dans les susdits prétendus saints et sacrés livres tant du vieil que du nouveau Testament, il est visible qu'il ne falloit pas pour cela avoir un grand génie, et par conséquent qu'il n'étoit pas besoin d'avoir pour cela des révelations divines. Ce n'est pas faire honneur à un Dieu que de vouloir le faire auteur de tant de si sottes et si vaines narrations; il s'amusoit à bien peu de choses, s'il s'amusoit à révéler des choses si frivoles. Enfin on ne voit dans les susdits livres que les discours, la conduite et les actions de ces tant renommés et fameux Prophètes, qui se disoient tout particulièrement envoïés et inspirés de Dieu. On y verra leur maniére d'agir et de parler, leurs songes, leurs illusions et leurs rèves, et il sera facile de juger par leurs discours et par leur maniére d'agir qu'ils ressembloient beaucoup plus à des visionnaires et à des fanatiques qu'à des personnes sages et éclairées. Quoiqu'il y ait cependant dans quelques uns de ces dits livres plusieurs bons enseignemens et plusieurs [I-116] bonnes et belles maximes de morale comme dans les Proverbes de Salomon, dans le Livre de la Sagesse et de l'Ecclésiast; mais rien nulle part qui surpasse la portée ni la capacité de l'esprit humain ni de la sagesse humaine. Bien loin de cela on voit ordinairement qu'il y a beaucoup plus d'esprit, plus de science, plus d'éloquence, plus d'ordre, plus de clarté, plus de politesse, plus de suite, plus d'exactitude et même plus de sages et plus de solides instructions dans les Livres des Philosophes, des Historiens et des Orateurs prophanes, que dans aucuns de ces prétendus saints et sacrés livres, tant de l'ancien que du nouveau Testament, dont la principale sagesse ne consiste qu'à faire croire pieusement des erreurs et à faire religieusement observer de vaines superstitions. De sorte que sans parler en particulier de plusieurs graves auteurs qui ont composé quantité de livres tant sur les sciences humaines que sur le bon réglement des moeurs et pleins de beaux exemples et pleins de bons avis, je crois pouvoir dire que quand il n'y auroit par exemple, que les Fables d'Esope, elles sont certainement beaucoup plus ingénieuses et plus instructives que ne le sont toutes ces basses et grossiéres paraboles qui sont raportées dans les prétendus saints Evangiles.
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Mais ce qui fait encore d'autant plus clairement voir que ces sortes de livres ne peuvent venir d'aucune inspiration divine, c'est qu'outre la grossiéreté et la bassesse du stile dont ces Evangiles sont composés, outre le défaut d'ordre et de suite qu'il y a dans la narration des faits particuliers qui y sont raportés et qui y sont bien mal circonstanciés, on ne voit point que les auteurs s'accordent bien les uns avec les autres, puisque les uns raportent leurs histoires d'une façon, les autres d'une autre. On voit même qu'ils se contredisent manifestement les uns les autres en plusieurs choses, ce qui manifestement fait voir qu'ils n'étoient pas inspirés de Dieu et qu'ils n'avoient pas même assez de lumière ni assez de talens naturels pour bien rédiger une histoire.
Voici quelques exemples des contrariétés et des contradictions qui se trouvent entr'eux. L'Evangeliste S. Mathieu fait descendre Jesus-Christ du Roi David par son fils Salomon, et par tous les Descendans du dit Solomon jusqu'à Joseph, père au moins putatif de Jesus-Christ. Et l'Evangeliste S. Luc le fait descendre du même David par son fils Nathan et par tous les descendans du dit Nathan jusqu'à Joseph; en quoi il y a contrarieté et erreur manifeste; car il est certain et évident que si ce Joseph et Jesus-Christ sont descendus de David par son fils Salomon et par tous les Descendans du dit Salomon, ils ne peuvent être descendus encore du même David pas son autre [I-118] fils Nathan et par tous les Descendans du dit Nathan qui sont manifestement tous autres que les Descendans de Salomon. D'ailleurs de quoi sert à ces Evangelistes de faire la Généalogie de ce Joseph et de le faire descendre de ce David pour montrer que leur Christ seroit fils de David, puisque leur Christ n'est pas véritablement fils de Joseph qui pouroit être descendu de David? Il est manifeste que ni l'un ni l'autre de ces Evangelistes ne peut prouver que le Christ auroit été fils de David qu'autant qu'il auroit été fils de ce Joseph, qu'ils font descendre de ce David quoique par différentes voies. Or nos Christicoles ne veulent pas que leur Christ ait été fils de ce Joseph; ainsi ce seroit mal à propos que ces Evangelistes auroient fait la généalogie de ce Joseph pour montrer faussement que Jesus-Christ auroit été fils de David, ou si l'un ou l'autre de ces Evangiles prouve qu'il ait été véritablement fils de David, il faut reconnoitre aussi qu'il étoit véritablement fils de ce Joseph; en quoi il paroit manifestement encore qu'il y a de l'erreur de part ou d'autre. Mais quoi que se soit, c'est sans doute de la vanité de ces généalogies-là même que parle leur S. Paul lorsqu'il dit à son disciple Timothée [88] qu'il ne faut point s'arrêter à des fables et à des généalogies qui n'ont point de fin et qui sont plutôt un sujet de dispute que d'édification, et lorsqu'il dit à son autre disciple Tite [89] qu'il faut fuir les questions impertinentes et vaines généalogies, les disputes et les contestations sur la loi comme étant vaines et inutiles.
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2°. Il y a contrariété et contradictions dans ce qu'ils disent touchant ce qui arriva, ou touchant ce qui se fit peu de tems après la naissance de ce Christ, car l'Evangeliste S. Mathieu dit qu'aussitôt après sa naissance le bruit s'étant répandu dans Jerusalem qu'il étoit né un nouveau Roi des Juifs et que des Magiciens l'étant venus chercher pour l'adorer, le Roi Herodes craignant que ce prétendu nouveau Roi ne lui ôtât quelque jour la couronne, fit égorger et massacrer tous les Enfans nouvellement nés depuis deux ans dans tous les environs de Bethleem où on lui avoit dit que ce prétendu nouveau Roi devoit naitre et que Joseph et la Mère de Jesus aïant été avertis en songe par un Ange de ce mauvais dessein que le Roi Herodes avoit de faire mourir les Enfans, ils s'enfuirent incontinent en Egypte où ils demeurèrent, dit cet Evangeliste, jusques à la mort du Roi Herodes qui n'arriva que plusieurs années aprés. Au contraire de cela l'Evangeliste S. Luc marque que Joseph et la mère de Jesus demeurèrent paisiblement durant six Semaines dans l'endroit où leur Enfant Jésus fut né, qu'il y fut circoncis, suivant la Loi des Juifs huit jours après sa naissance, et que lorsque le tems prescrit par la Loi pour la purification de sa mère fut arrivé, elle et Joseph son Mari le portèrent à Jerusalem pour le presenter à Dieu dans son temple, et pour offrir en même tems en sacrifice ce qui étoit ordonné par la susdite loi de Dieu; après quoi, suivant ce que dit ce même Evangeliste Joseph et Marie, mère de Jesus, s'en retournèrent en Galilée dans leur ville de Nazareth où leur Enfant Jesus croissoit tous [I-120] les jours en âge et en sagesse et en grace et que son Père et sa Mère alloient tous les ans à Jerusalem au jour solemnel de leur fête de Pâque, Si bien que cet Evangeliste ne fait nulle mention de leur fuite en Egypte ni de la susdite cruauté de Herodes envers les Enfans de la Province de Bethleem. Par où il est clair et évident qu'il y a de la contrarieté et de la contradiction dans ce que disent ces deux Evangelistes, et non seulement en ce que l'un dit de la cruauté d'Herodes et de la fuite de Joseph et Marie en Egypte avec leur enfant Jesus, et dont l'autre ne parle aucunement, mais aussi parcequ'il faut nécessairement que l'une ou l'autre de ces deux narrations soit fausse puisqu'il ne se peut faire que Joseph et Marie soient retournés si paisiblement en leur ville de Nazareth et qu'ils soient allés tous les ans à Jerusalem à la Fête solemnelle de Pâques comme l'un dit, et qu'ils aïent été obligés de s'enfuir en Egypte et d'y faire un si long séjour, comme l'autre le dit. A l'égard de la cruauté d'Hérodes envers les Enfans de Bethleem et des environs comme les Historiens de ce tems-là n'en parlent point, qué Joseph même, Historien juif, qui décrit la vie et les méchancetés de cet Herodes n'en parle point, et que les autres Evangelistes n'en parlent non plus dans leurs Evangiles, il y a toute aparence de croire que ce qui en est raporté dans l'Evangile de S. Mathieu n'est qu'une imposture, et que ce qu'il est dit de la fuite en Egypte n'est qu'un mensonge: car il n'est pas croïable que Joseph, Historien juif qui a blâmé et décrit les vices et les méchancetés de ce Roi eut passé sous [I-121] silence une action si noire et si détestable que celle de faire massacrer inhumainement tant de petits innocens, si ce que cet Evangeliste en dit eut été véritable.
3° Il a contrariété et contradiction entre les susdits Evangelistes sur la durée du tems de la vie publique de Jesus-Christ, car, suivant ce que disent les trois prémiers Evangelistes, il ne paroit y avoir eu guéres plus de trois mois depuis son Baptême jusqu'à sa mort, en suposant qu'il avoit 30 ans ou près de 30 ans lorsqu'il fut baptisé par S. Jean, comme il est marqué dans l'Evangile de S. Luc [90] et qui'il ait été né le 25° Décembre, suivant l'opinion communément reçue par nos Deichristicoles. Car depuis ce Baptême qui fut l'an XV de l'Empire de Tibere Caesar et l'année qu' Anne et Caiphe étoient Grands-Prêtres, jusqu'au moi de Mars, il n'y avoit qu'environ trois mois; et suivant ce que disent les trois prémiers Evangelistes, il fut crucifié la veille du prémier Paques suivant après son baptême et la prémiére fois qu'il vint à Jerusalem avec ses disciples comme il est marqué dans les susdits Evangelistes. Car tout ce qu'ils disent de son baptême, de ses voïages, de ses prédications, de ses miracles et de sa mort et passion se doit nécessairement raporter à la même année de son baptême, puisque ces Evangelistes ne parlent d'aucune autre année suivante, et qu'il parroit même par la narration qu'ils font de ses actions, qu'il les a toutes faites immediatement après son baptême et consécutivement les unes après les autres et en fort [I-122] peu de tems, pendant lequel tems on ne voit qu'un seul interval de six jours avant sa transfiguration, pendant lesquels six jours, on ne voit pas ce qu'il a fait, ni qu'il ait fait aucune chose [91]. Par où l'on voit clairement qu'il n'auroit vécu après son baptême qu'environs trois mois, desquels trois mois si on veut en retrancher six semaines de 40 jours et de 40 nuits qu'il passa dans le desert immédiatement après son baptême, il s'en suivra que le tems de sa vie publique depuis ses prémiéres prédications jusqu'à sa mort, n'aura duré qu'environs six semaines. Et suivant ce que Jean l'Evangeliste marque, il auroit, comme on le prétend duré au moins trois ans et trois mois, puisqu'il paroit par la lecture de l'Evangile de cet Apotre, qu'il auroit été pendant le cours de sa vie publique trois ou même 4 fois à Jerusalem à la fête solemnelle de Pâques, qui n'arrivoit cependant qu'une seule fois l'an, en quoi il est constant qu'il y a contrariété et contradiction visible. Car s'il est vrai, comme les autres Evangelistes le marquent, qu'il a été crucifié la veille du prémier Pâques après son Baptème qui étoit, comme ils marquent l'an 15 de l'empire de Tibere-Cesar, et l'année qu'Anne et Caïphe étoient Souverains Sacrificateurs, il est faux qu'il ait été trois ou 4 fois depuis son Baptême à Jerusalem à la Fête solemnelle de Pâques, puisque cette Fête n'arrivoit, comme je viens de dire qu'une seule fois l'an, ou s'il est vrai qu'il y ait été 3 ou 4 fois depuis son baptême comme Jean l'Evangeliste [92] semble le témoigner, et [I-123] comme nos Christicoles le prétendent ordinairement, il est faux qu'il n'ait vecu que 3 mois après son Baptême et qu'il ait été crucifié la prémiére fois qu'il fut à Jerusalem après son Baptême, comme les trois prémiers Evangelistes le témoignent. Si on dit que ces trois prémiers Evangelistes ne parlent effectivememt que d'une seule année, mais qu'ils ne marquent pas distinctement les autres années qui se sont écoulées depuis son Baptême, ou que Jean l'Evangeliste n'entend véritablement parler que d'une seule Pâques, quoiqu'il semble qu'il parle de plusieurs, et que ce n'est que par anticipation qu'il dit et qu'il répète plusieurs fois que la Fête de Pâques des Juifs étoit proche, et que Jesus alla à Jerusalem; et par conséquent qu'il n'y a qu'une contrariété et une contradiction seulement aparente sur ce sujèt entre les susdits Evangelistes, je le veux bien. Mais il est constant que cette contrariété et contradiction aparente ne viendroient que de ce qu'ils ne s'expliquent pas bien et qu'ils ne marqueroient pas suffisamment toutes les circonstances qui seroient ou qui auroient été à remarquer dans le récit qu'ils font de leurs Histoires. Mais soit qu'ils se contredisent ou soit qu'ils ne s'expliquent pas assez bien dans le récit de leur Histoire; il y a toujours lieu de tirer cette conséquence qui est qu'ils n'étoient donc pas inspirés de Dieu lorsq'ils ont écrit leurs Histoires: car s'ils eussent été pour lors véritablement inspirés de Dieu, ils ne se seroient pas contredit les uns les autres, et ils auroient eu tous assez d'esprit et assez de lumière pour bien s'expliquer, et pour marquer suffissamment de suite et par [I-124] ordre toutes les circonstances et toutes les particularités de leurs Histoires sans en omettre aucune des principales et sans en confondre et pervertir l'ordre comme ils ont fait en plusieurs rencontres. On ne peut nier même qu'ils ne se contredisent encore en plusieurs autres occasions.
1°. Ils se contredisent d'abord sur la prémière chose que J. C. fait incontinent après son Baptême, car les trois prémiers Evangelistes [93] disent qu'il fut aussitot après son Baptême transporté par l'esprit de Dieu dans un Desert où il jeuna pendant 40 jours et 40 nuits et où il fut par plusieurs fois tenté par le Diable et suivant ce que dit S. Jean [94] l'Evangeliste il partit deux jours après son Baptême pour aller en Galilée à plus de 30 lieuës de-là où il étoit et 5 jours après il se trouva à des noces qui se faisoient en Cana de Galilée, où il fit, dit-il son prémier miracle en y changeant l'eau en vin. Voilà une contrarieté et une contradiction assez manifeste, car s'il jeunoit véritablement dans un desert, il n'est pas à croire qu'il auroit été en même tems à 30 lieuës de là dans un festin de noces; ou s'il étoit véritablement dans ce Festin de noces, il n'est pas à croire qu'il auroit été en même tems à plus de 30 lieuës de-là dans un desert.
2°. Ils se contredisent sur le lieu de sa prémière retraite après sa sortie du desert. Car Mathieu S l'Evangeliste dit qu'il s'envint en Galilee et que laissant la ville de Nazareth, il vint demeurer à Capharnaum, [I-125] ville maritime; et Luc [95] l'Evangeliste dit qu'il vint d'abord à Nazareth et qu' ensuite il vint à Capharnaum.
3°. Ils se contredisent sur le tems et la maniére dont ses Apôtres se mirent à sa suite, car les trois prémiers Evangelistes [96] disent que Jesus-Christ passant sur la Mer de la Galilée, il vit Simon et André, son Frère qui pêchoient sur la dite Mer, et qu'un peu plus loin il vit Jacques et Jean son Frère avec leur Père Zébédéé qui racommodoient leurs filèts parce qu'ils étoient aussi pècheurs, et que les aïant apellés, ils laissèrent incontinent leurs filèts et le suivirent. Et Jean [97] l'Evangeliste au contraire dit que ce fut André, frère de Simon Pierre qui se joignit prémierément à Jesus avec un autre disciple de Jean Baptiste, l'aïant vu passer devant eux lorsqu'ils étoient avec leur Maitre sur les bords du Jourdain et qu'ils se joignirent à lui sur ce que Jean, leur Maitre, leur dit, voïant passer Jesus devant eux: Voilà l'Agneau de Dieu, voilà celui qui ôte les péchés du monde et qu' André aïant ensuite trouvé son frère Simon il l'amména à Jesus, et que ensuite Jesus voulant aller en Galilée, il trouva Philippe et puis Nathanael qui vinrent à lui: en quoi il y a contrariété et contradiction, car si ces disciples de Jesus-Christ se sont joins à lui de la manière que Jean l'Evangeliste le dit, ils ne se sont pas joins à lui de la manière que les autres Evangelistes le disent.
4°. Ils se contredisent sur le récit qu'ils font dans la dernière cène que Jesus-Christ fit avec ses Apôtres; car les trois prémiers Evangelistes marquent [I-126] qu'il fit dans cette derniere cène l'institution du sacrement de son corps et de son sang sous les espèces et aparences du pain et du vin, comme parlent nos Deicatholiques Romains; et Jean [98] l'Evangeliste dit qu'après cette cène Jésus lava les piés à ses Apôtres, qu'il leur recommanda expressément de faire les uns et les autres la même chose, et raporte un long discours qu'il dit que Jesus leur fit dans le même tems. Mais les autres Evangelistes ne parlent aucunement de ce lavement de piés ni d'aucun long discours qu'il leur fit pour lors. Au contraire ils témoignent qu'incontinent après cette cène il s'en alla avec ses Apôtres sur la montagne des olives, que là s'étant un peu éloigné de ses Apôtres, il se mit tout seul en prières, qu'il abandonna son Ame à la tristesse et qu'enfin il tomba en agonie pendant que ses Apôtres dormoient un peu plus loin: en quoi il y a contrariété et contradiction: car si ce que ces trois Evangelistes marquent est véritable, il n'y a point d'aparence qu'il leur eut lavé les piés, ni qu'il auroit eu le tems de leur faire pour lors un si long discours puisqu'il étoit déjà nuit avant qu'ils eussent achevé la cérémonie de leur cène, comme il est marqué dans S. Jean 15:30 en qu'ils s'en allérent aussitôt après les graces dites, sur la montagne des Oliviers [99] comme Math. et Marc. le disent. Il n'ya pas d'aparence non plus qu'il leur ait fait un si long discours sur la dite Montagne, puisqu'étant-là il se retira d'eux pour se mettre en prières, et qu'il y fut abattu de tristesse pendant que les disciples y étoient [I-127] d'un autre côté abattus de sommeil, comme les autres Evangelistes le marquent. Mais comment est ce que S. Jean l'Evangeliste se seroit si bien souvenu après un si grand nombre d'années d'un si grand nombre de paroles qui sont raportées dans ce discours, lui qui ne fait point mention de plusieurs autres choses beaucoup plus rémarquables, non plus que de plusieurs discours paraboliques, qu'il auroit du lui avoir oui dire, aussi bien que les autres Evangelistes? D'où vient une si grande diversité entre les uns et les autres? Si ce n'est que ce n'est point l'esprit de vérité qui les conduisoit, mais l'esprit d'erreur et de mensonge. En effèt on voit bien que le stile même de leurs narrations n'est qu'un stile de fables, et même de fables mal conçues, mal suivies et mal raportées.
5°. Ils se contredisent eux-mêmes sur le jour qu'ils disent qu'il fit cette cène; car d'un coté ils marquent qu'il la fit le soir de la veille de Pâques, c'est à dire le soir du prémier jour des azimes ou de l'usage des pains sans levain [100] lorsqu'il falloit, suivant la Loi des Juifs, manger l'Agneau pascal. Car c'étoit le soir de la veille de cette grande Fête de Pâques qu'ils devoient manger l'Agneau pascal et le pain sans levain comme il est marqué dans l'Exode 12:18; Lev. 23: 5; Num. 28:16 et d'un autre côté ils marquent qu'il fut crucifié le lendemain du jour qu'il fit cette cène vers l'heure du midi après que les Juifs lui eurent fait son procès toute la nuit et le matin. Or suivant leur dire le lendemain qu'il fit cette cène [101], n'auroit pas [I-128] dû être le lendemain de Pâques, mais le jour même de la grande Fête de Pâques: donc s'il est mort la veille de Pâques vers le midi ce n'étoit point le soir de la veille de cette Fête qu'il fit cette cène, et s'il a fait cette cène la veille de cette Fête, ce n'a point été la veille de cette Fête qu'il a été crucifié, mais le jour même de cette Fête, en quoi il est manifeste qu'il y a de l'erreur de part ou d'autre, c'est à dire qu'il n'a pas fait la cène la veille de cette Fête ou même qu'il n'a pas fait la cène la veille de cette fête, qui étoit le jour qu'il la falloit faire et qu'il fut crucifié le lendemain qu'il le fit; et c'est en quoi aussi ces Evangelistes se coupent et se contredisent.
6°. Ils se contredisent sur ce qu'ils raportent des Femmes qui avoient suivi Jesus depuis la Galilée, car les trois prémiers Evangelistes disent [102] que ces femmes et tous ceux de sa connoissance, entre les en quelles étoit Marie Magdelaine, Marie mère de Jaques et de Joseph et la mère des Enfans de Zébédée qui regardoient de loin ce qui se passoit lorsqu'il étoit pendu et attaché à la croix, et Jean [103] l'Evangeliste dit au contraire que la mère de Jesus et la soeur de sa mére et Marie Magdelaine étoient debout auprès de la croix avec Jean son Apôtre, que Jesus voïant sa mère et auprès d'elle le disciple qu'il aimoit, il dit à sa mère: Femme voilà votre fils, et qu'il dit à son Disciple: voilà votre mère, en quoi il y a contrariété et contradiction: car si ces femmes et ce disciple étoient proche de lui comme dit Jean l'Evangeliste, [I-129] ils n'étoient donc pas éloignés, comme disent les autres, ou s'ils en étoient éloignés, comme ces trois le disent, ils n'en étoient proche comme ce dernier le dit.
7°. Ils se contredisent sur les prétenduës aparitions qu'ils raportent de Jesus-Christ après sa prétendue resurrection; car Mathieu [104] ne parle que de deux aparitions, l'une lorsqu'il s'aparut à Marie Magdelaine et à une autre femme nommée aussi Marie, l'autre lorsqu'il s'aparut à ses onze disciples qui s'étoient rendus en Galilée sur la Montagne qu'il leur avoit marqué pour le voir [105]. Marc. parle de trois aparitions; la première lorsqu'il aparut à Marie Magdelaine, la deuxième lorsqu'il aparut à deux de ses Disciples lorsqu'ils alloient à Emmaüs et la troisième et dernière lorsqu'il aparut à ses onze Disciples, auxquels il fit reproche de leur incrédulité. Luc [106] ne parle que de deux aparitions, savoir de celle qu'il fit à deux de ses diciples qui alloient à Emmaus, et de celle qu'il fit à ses 11 disciples et plusieurs autres qui étoient assemblés avec eux dans la ville de Jérusalem. Et Jean [107] l'Evangeliste parle de 4 aparitions, savoir de la prémière qu'il fit à Marie Magdelaine, d'une deuxième qu'il fit à ses onze disciples qui étoient assemblés à Jerusalem dans une maison dont ils avoient fermé les portes, d'une troisième aparition qu'il fit 8 jours après aux mêmes disciples assemblés encore de la même manière dans une maison dont ils avoient fermés les portes, et enfin d'une quatrième aparition [I-130] qu'il fit à 7 ou 8 de ses Disciples qui pechoient sur la mer de Tybériade [108].
8°. Ils se contredisent encore sur les lieux de ces pretenduës aparitions, car Mathieu [109] dit que ce fut en Galilée que ses disciples le virent, savoir sur une • Montagne où il leur avoit dit de se rendre pour le voir. Marc [110] dit qu'il s'aparut à eux losqu'ils étoient à table. Luc [111] dit qu'il les mena hors de la ville de Jerusalem et qu'il les mena jusques en Béthanie où il les quitta en s'élevant au ciel: et Jean [112]†† dit que ce fut dans la ville de Jérusalem qu'il s'aparut à eux dans une maison dont ils avoient fermé les portes, et une autre fois sur la Mer de Tybériade.
Voilà bien de la contradiction dans le recit de ces prétendues aparitions; elles ne peuvent être toutes véritables; car s'il est vrai, comme dit Jean l'Evangeliste qu'il aparut le soir du jour même de sa resurrection à ses disciples assemblés à Jerusalem dans une maison dont ils avoient fermé les portes, comment pouroit être vrai ce que dit Mathieu que ce fut en Galilée que ses Apotres le virent sur une Montagne, où il leur avoit ordonné de se rendre pour ce sujèt et qu'ils y allérent effectivement aussitôt après que les femmes leur eurent dit qu'il étoit ressuscité; si c'étoit à Jerusalem qu'il vouloit se montrer à eux le soir du jour même qu'il ressuscita, comme Jean l'Evangeliste dit qu'il fit effectivement, qu'étoit-il nécessaire qu'il les envoïât si promtement à 30 lieuës de-là pour le voir? Et pourquoi leur faisoit-il dire [I-131] que ce seroit-là qu'ils le verroient et qu'il seroit même avant eux au lieu où il leur avoit dit de se rendre comme Mathieu le raporte. Car puisque c'étoit à Jerusalem même qu'il devoit se montrer ce jour-là à eux, il n'avoit que faire de les envoïer pour cela en Galilée à 30 lieuës de Jerusalem: ou si au contraire ce n'étoit qu'en Galilée qu'il devoit se montrer à eux et qu'ils partirent aussitôt après sa Résurrection pour se rendre à l'endroit qu'il leur avoit marqué, comme Mathieu le raporte, comment se montra-t-il à eux dans Jerusalem? puisque s'ils étoient partis pour aller en Galilée, comme le même Mathieu le raporte, il est visible qu'il y a de la contradiction en cela, et il faudroit multiplier ici des miracles pour accorder cela. Mais comment est ce que Mathieu lui-même qui étoit un des onze Apôtres et qui auroit par conséquent été avec les autres Apôtres dans la même maison à Jerusalem et lorsque Jesus-Christ vint et se montra au milieu d'eux les portes étant fermées, comment estce, dis-je que cet Apôtre qui auroit été témoin de cette aparition auroit pû dire et marquer dans son Evangile que c'étoit en Galilée qu'ils le devoient voir et qu'ils partirent promtement pour se rendre au lieu qu'il leur avoit marqué sans faire mention qu'ils l'auroient vû le jour même au soir dans Jerusalem? Et il n'y a point d'aparence que cet Apôtre auroit pû dire cela sans faire mention de cette prétendue aparition faite à Jerusalem si elle eut été véritable. Pareillement comment est ce que S. Jean l'Evangéliste qui étoit aussi un des onze Apôtres et qui par conséquent auroit aussi été avec les autres Apôtres en [I-132] Galilée, et qui auroit vû comme les autres Jesus-Christ ressuscité, comment est-ce, dis je, qu'il y auroit été et qu'il auroit vû Jesus-Christ ressuscité sans faire mention de ce voïage ni de cette aparition qui détruit la vérité de celle qu'il raporte dans le récit qu'il fait de son Histoire. Il n'y a certainement point d'aparence qu'il auroit fait ce voïage et qu'il auroit vû son Maitre sans en faire mention dans son Evangile, si ce voïage et si cette aparition eussent été veritables, ainsi il faut qu'il y ait de l'erreur ou du mensonge de part ou d'autre.
9°. Ils se contredisent encore au sujet de sa prétendue Ascension dans le Ciel, car les Evangelistes Luc et Marc disent positivement qu'il monta au Ciel en présence de ses onze Apôtres: mais ni Mathieu ni Jean ne font aucune mention de cette prétendue Ascension. Bien plus Mathieu l'Evangeliste témoigne assez clairement qu'il n'est point monté au Ciel, puisqu'il dit positivement que Jesus-Christ assura ses Apôtres dans cette Aparition qu'il dit qu'il leur fit qu'il seroit et qu'il demeureroit toujours avec eux jusqu'à la fin des siècles. Allez donc, leur dit-il, dans cette prétendue aparition, allez enseigner toutes les Nations, et soïez assurés que je serai toujours avec vous jusqu'à la fin des siècles [113]. Et Luc se contredit lui-même sur ce sujet, car dans son Evangile il dit que ce fut en Bethanie [114] qu'il monta au Ciel en présence de ses Apôtres, et dans ses Actes des Apôtres [115], suposé qu'il en soit l'Auteur, comme on le dit, il dit [I-133] que ce fut sur la montagne des Oliviers. Il se contredit encore lui-même sur une autre circonstance de Cette Ascension, car il témoigne dans son Evangile [116] que ce fut le jour même de sa resurrection ou la prémière nuit suivante qu'il monta au Ciel, et dans ses Actes des Apôtres [117] il dit que ce fut 40 jours après sa Résurrection: ce qui ne s'accorde certainement pas.
Si tous les Apôtres avoient certainement vû leur Maitre monter glorieusement au Ciel, comment est ce que Mathieu et Jean l'Evangeliste qui l'auroient vû comme les autres, auroient pû passer sous silence un si glorieux mistère et ne point parler d'une chose si glorieuse et si avantageuse à leur Maitre; vû d'ailleurs qu'ils raportent quantité d'autres circonstances de sa vie et de ses actions qui sont beaucoup moins considérables que celle-ci, et notamment encore comment Mathieu auroit-il pû dire, comme il a fait dans son Evangile, que Jesus-Christ assura ses Apôtres lorsqu'il s'aparut à eux qu'il seroit avec eux jusqu'à la fin des siècles; s'il étoit vrai qu'il l'eut vû monter au Ciel: car s'il l'eut vû monter au Ciel, il auroit dû, comme Historien fidèle, faire mention expresse de cette prétendue Ascension, et non seulement en faire mention expresse, mais aussi expliquer clairement de quelle maniere il demeureroit toujours avec eux, quoiqu'il les quittât visiblement pour monter au Ciel parcequ'il n'étoit pas facile de comprendre par quel secret il demeureroit avec eux qu'il quittoit: cependant cet[I-134] Evangeliste ne fait ni l'un ni l'autre: c'est ce qui fait manifestement voir qu'il y a de l'erreur, de la contrarieté et de la contradiction dans leurs prétenduës histoires et que ce ne sont que fables. Je passe sous silence quantité d'autres semblables contradictions qui se trouvent dans ces prétendus saints et divins livres, parce qu'il seroit trop long de les raporter toutes: mais ce que je viens de dire suffit pour faire clairement voir que ces livres ne viennent d'aucune inspiration divine, ni même d'aucune sagesse humaine et par consequent qu'ils ne méritent pas qu'on y ajoute foi.
Mais encore par quel privilège ces 4 Evangelistesci et quelques autres semblables Livres passent-ils pour Sts et divins plutôt que plusieurs autres qui portent comme ceux-ci le titre d'Evangile, ou qui ont été autrefois, comme ceux-ci, publiés sous le nom de quelques autres Apôtres, comme je l'ai déjà remarqué. Il y a plusieurs autres Evangiles et autres Ecrits que l'on a voulu faire passer autrefois pour canoniques, je veux dire pour des livres Sts et divinement inspirés, comme sont par exemple l'Evangile qui est selon les Apôtres et dont parle S. Augustin Liv. I contre Adimante ch. 17 lequel Evangile étoit reçu des Manichéens, un autre des Nazaréens, qui étoit selon St Pierre et dont parle Theodoret Liv. 2 des fables des Hérétiques, un autre qui étoit selon l'Apôtre André, un autre qui étoit selon S. Jacques Apôtre, un autre selon St Thomas, un autre selon St Mathias dont parle S. Innocent Ep. 3 et S. Ambroise sur la préface de l'Evangile selon S. Luc. Un autre selon [I-135] les Egyptiens dont Clément Alexandrin s'est servi, comme il le témoigne lui même Liv. 7 des Tapis ch. 7. Un autre selon les Hebreux dont parle encore Theodoret. Un autre selon Judas Iscariote dont le même Theodoret parle Liv. I des Fables des Hérétiques. Un autre selon S. Philippe l'apôtre. Un autre selon S. Barthelemi, et enfin un autre selon S. Basilide dont parle S. Ambroise et plusieurs autres semblables livres que l'on vouloit faire passer autrefois pour canoniques et divins; par quel privilège, dis je, les 4 Evangelistes cidessus nommés ont-ils été préferés à tous ces autres? Par quelle règle, par quel endroit et par quel témoignage sait-on, que Mathieu, que Marc, que Luc et que Jean l'Evangeliste étoient véritablement inspirés de Dieu lorsqu'ils écrivoient leurs Evangiles et que les autres Apôtres ne l'étoient pas lorsqu'ils écrivoient les leurs.
Si on dit que les Evangiles de ceux-ci sont suposés et qu'ils sont faussement attribués aux Apôtres, on seroit en droit de demander encore par quelle règle, par quel endroit, et par quel témoignage on sait que c'est faussement que les autres Evangiles ont été attribués aux Apôtres et que ces quatre prémiers ne sont pas faussement attribués à ceux dont ils portent le nom? Certainement si les uns de ces Apôtres se sont vantés faussement d'être inspirés de Dieu lorsqu'ils écrivoient leurs Evangiles, les autres peuvent bien s'en être vantés aussi faussement que leurs compagnons; et si les uns de tous ces autres Evangiles ont été faussement attribués aux Apôtres, les quatre prémiers pouroient avoir été aussi faussement attribués à ceux [I-136] dont ils portent les noms; et enfin si les uns de ces Evangiles ont été falsifiés et corrompus aussi facilement, les autres peuvent-ils l'avoir été moins. Et ainsi il n'y a point de régle, point de preuve, point de témoignage assurés par où l'on puisse discerner en cela les uns d'avec les autres.
Mais, dira-t-on, c'est l'Eglise elle-même qui fait ce discernement et qui a levé tout sujet de doute sur cette matière, en déclarant, comme elle a fait dans ses Conciles quels étoient les livres qui avoient été inspirés de Dieu et quels étoient ceux qui ne l'avoient pas été, recevant les premiers comme autentiques et rejettant les autres comme apocrifes. C'est ce qu'elle a déclaré, dit-on, dans le troisième Concile de Carthage sous le Pape Cirile au canon 49 vers l'an 397, où en les paroles des Pères de ce Concile, il nous a plû d'ordonner qu'on ne liroit dans l'Eglise que les seuls Livres canoniques sous le nom d'Ecritures saintes et divines. Or les Livres canoniques, disent ces Pères sont ceux-ci: le Genese, l'Exode, le Levitique etc. La même chose à été réglée dans le Concile de Trente qui [118] a dressé un Catalogue de tous ces livres que l'Eglise veut que l'on regarde comme divins, prononçant anatheme contre tous ceux qui ne les recevront pas comme tels. Il est vrai que l'Eglise l'a jugé et determiné ainsi; mais de bonne foi peut on dire et se persuader pour cela que les livres qu'elle s'est ainsi choisis et qu'elle veut que l'on regarde comme saints et divins aïent été véritablement [I-137] et certainement inspirés de Dieu, vû particuliérement qu'elle n'en aporte d'autre preuve, ni d'autre raison, ni d'autre témoignage que celui de dire IL NOUS PLAIT, IL NOUS A PLÛ de le juger et determiner ainsi. Placuit, Censuit etc. Qui est ce qui ne voit pas que dans toutes les Religions, dans toutes Sectes et dans toutes Societés de personnes, les Hommes pouroient avec la même facilité se faire et se forger des livres prétendus saints et divins?
Ils le pouroient sans doute, et c'est aussi effectivement ce qu'ils font: mais comme les gens d'esprit savent que les Hommes ne sauroient se faire et se forger que de fausses Divinités comme sont celles qu'ils adorent, ils savent aussi qu'ils ne sauroient se faire ni se forger que faussement des livres inspirés de Dieu comme sont tous ceux que nos Christicoles regardent et qu'ils voudroient faire regarder comme divins. Ainsi c'est en vain qu'ils prétendent tirer avantage de l'autorité qu'ils donnent à ces livres, et c'est en vain qu'ils en prétendent tirer des preuves ou des témoignages assurés de la vérité de leur Religion, puisqu'ils ne portent en eux-mêmes aucun caractére de Divinité, ni même aucune marque extraordinaire de sagesse humaine.
[I-138]
J'ai dit encore que les prétendus miracles qui sont raportés dans ces prétendus saints Livres ne s'accordent pas avec ce que l'on devoit penser de la grandeur, de la sagesse et de la justice d'un Etre infiniment parfait et par conséquent que ces prétendus miracles n'étoient pas croïables en eux-mêmes. C'est ce que je vais faire voir assez clairement par ce raisonnement-ci. Il ne faut penser de la grandeur, de la bonté, de la sagesse et de la justice d'un Etre qui seroit infiniment parfait que ce qui seroit convenable à toutes ces divines perfections-là. Or seroit-il par exemple convenable à une souveraine bonté, à une souveraine sagesse et à une souveraine justice de vouloir se repaître de chair et de sang par de cruels et sanglans sacrifices? Leur seroit-il convenable de vouloir faire une injuste et odieuse acception de personnes ni même aucune injuste et odieuse acception des peuples? Leur seroit-il convenable à ces divines Perfections de vouloir de sangfroid et de propos déliberé détruire les uns et les accabler de misères pour favoriser les autres sans aucun merite et les accabler heureusement de tous biens? Non, sans doute, car ces Livres-là, dont je parle et qui passent pour saints et divins parmi nos Christicoles défendent expressément toute injustice, toute iniquité et notamment toutes sortes d'injustes acceptions des personnes. Vous n'aurez point d'égard dit la Loi [119] à l'aparence de la personne en [I-139] jugement, mais vous écouterez également le petit comme le grand. Et dans un autre endroit il est dit [120]: Vous ne pervertirez point le droit et n'aurez point d'égard à l'aparence des personnes et ne prendrez aucun présent, parce que les présens aveuglent les yeux des sages et renversent les paroles des justes. Et dans le Levitique [121] il est dit vous ne ferez point d'iniquité en jugement, vous n'aurez point d'égard à la personne du pauvre, ni à la personne du riche et du grand, mais vous jugerez justement vrotre prochain. Les mêmes Livres témoignent et disent en plusieurs endroits qu'il n'y a point d'iniquité en Dieu, qu'il ne fait acception de personnes et qu'il ne considére point les présens, c'est ce qui est expressement marqué dans les susdits livres. Gardez soigneusement les commandemens de votre Dieu, dit la Loi [122] parce que le Seigneur votre Dieu est le Seigneur des Seigneurs, le Dieu des Dieux, le Dieu très-grand, trèsfort, très-puissant et terrible, lequel n'a point d'égard à l'aparence de personne et ne reçoit point de présent. La même chose est marquée en plusieurs autres endroits des susdits livres, comme dans les Proverbes 19: 7 [123], Eccles. 35: 15, Act. 10:34, Rom. 2: 11, Gal. 2: 6, Eph. 6:9, Colloss, 3:24; ils disent, ces mêmes saints et sacrés livres,[124] que Dieu ne craint point les Grands et qu'il ne méprise point les Petits, mais qu'il a un soin égal des uns comme des autres. Ils disent qu'il aime toutes ses créatures, et qu'il ne hait rien de tout ce qu'il a fait [125].
[I-140]
En effèt si Dieu étoit Dieu, c'est à dire, s'il y avoit véritablement un Dieu, comme nos Christicoles l'entendent et le disent, il seroit également l'auteur de toutes les créatures, également l'auteur de tous les Hommes et de tous les Peuples; il ne seroit pas seulement le Dieu des Juifs ou des Grecs, mais aussi le Dieu de tous les Peuples et de toutes les Nations de la Terre, et partout il seroit également le Protecteur de tous et leur Bienfaiteur.
Or les prétendus miracles qui sont raportés dans ces prétendus Sts et sacrés Livres et particulièrement ceux qui sont raportés dans les livres du vieux Testament, n'auroient été faits, suivant leur raport, que pour marquer de la part de Dieu une injuste et odieuse acception de peuples et de personnes, et pour détruire et accabler de maux et de miséres — comme de sang froid et de propos déliberé les uns, et pour favoriser tout particulièrement les autres: car cette acception de peuples et de personnes préférablement des uns aux autres se voit manifestement dans les susdits livres du vieux Testament, et notamment dans ceux qui raportent la vocation et le choix qu'ils disent que Dieu fit des Patriarches Abraham, Isaac et Jacob pour de leur postérité se faire tout particulièrement un peuple qu'il sanctifieroit et béniroit par dessus tous les autres peuples de la Terre, [126] car ces livres marquent expressément que Dieu apella le premier de ces Patriarches, qu'il lui commanda de sortir de son Païs, de quiter tous ses parens et amis et de s'en aller dans un autre Païs, qu'il lui montreroit, lui promettant [I-141] en même tems de multiplier et de bénir à tout jamais sa postérité. Il s'aparut une seconde et troisième fois à lui, disent ces mêmes livres, et lui dit: se suis le Seigneur Dieu tout-puissant, marchez droit devant moi et soïez parfait, car je mettrai mon alliance entre moi et vous, je multiplierai amplement votre Postérité, je la rendrai aussi nombreuse que les grains de poussière qui sont sur la Terre [127]. Voïez, lui dit-il, si quelqu'un peut compter les grains de poussière qui sont sur la Terre, ce sera de même de votre Postérité, car celle-ci sera aussi nombreuse que la poussière de la Terre. Vous serez, lui dit-il, le Pére de beaucoup de Nations, vous ne vous apellerez plus Abram, mais Abraham, parceque je vous ai établi Pere de beaucoup de Nations, et même des Rois sortiront de votre sang. Je mettrai mon Alliance entre moi et vous et votre Postérité après vous pour être une Alliance perpetuelle, afin que je sois votre Dieu et le Dieu de vos Descendans après vous, et voici, lui dit-il, l'alliance que je ferai avec vous, et que vous garderez vous et votre postérité après vous: [128] vous circoncirez entre vous tous vos Enfans mâles, vous circoncirez le prépuce de votre chair, ce sera la marque éternelle de mon alliance avec vous et. avec votre Postérité [129]. Tout enfant mâle sera circonci au huitième jour. Je vous donnerai, lui dit-il, encore à vous et à vos descendans la terre où vous êtes comme étranger, [130] je vous donnerai toute la terre de Chanaan et vous posséderez tout le païs qui [I-142] est depuis le fleuve d'Egypte jusqu'au grand fleuve de l'Euphrate, et toute la terre qui est depuis une mer jusqu'à l'autre [131]. Levez vous, lui dit-il encore, parcourez tout ce païs, voïez-en la longueur et la largeur, car je vous le donnerai pour vous et pour vos Descendans pour en jouir à tout jamais, car je serai éternellement leur Dieu. Dieu réitera ces mêmes promesses aux deux autres Patriarches Isaac et Jacob, qui étoient les prémiers Descendans de cet Abraham et leur dit, [132] suivant qu'il est marqué dans les susdits livres, qu'il rendroit leur postérité aussi nombreuse que le sont les Etoiles du Ciel et que le sont les grains de sable de la Mer, il leur dit qu'il béniroit ceux qui leur seroient amis, qu'il maudiroit ceux qui seroient leurs ennemis, et qu'en leur considération il béniroit toutes les Nations de la Terre, lesquelles promesses leur furent faites plusieurs fois de la part de lui-même, comme il est marqué dans les susdits livres. Genese 12: 1, 2, 3; 18:18; 26:4; 22:17; 28:14.
Elles furent mème confirmées par jurement et par serment de la part de Dieu, comme il est marqué aussi dans les susdits livres Gen. 22:16; Psal 89: 4; Eccl. 44:22; Hebr. 6:13, 14; et c'est en conséquence de toutes ces belles prétendues Promesses divines que le peuple juif, autrement dit le peuple d'Israël, qui étoit descendu de ces trois Patriarches est apellé en plusieurs endroits des susdits livres le Peuple choisi, le Peuple de Dieu, le Peuple saint[I-143] et le Peuple bénit [133]. Si vous obéïssez à la loi de Dieu, disoit Moïse à ce Peuple et si vous gardez fidèlement l'alliance, qu'il a faite avec vous, vous serez de tous les peuples le plus aimé, le plus choisi et le plus favorisé de Dieu; vous lui serez comme un Roïaume de Sacrificateurs et comme une Nation sainte; il vous envoïera, leur disoit-il, son ange afin qu'il vous préserve de tout danger et qu'il vous conduise heureusement au lieu qu'il vous a préparé, il bénira vos travaux, il n'y aura point de stérilité dans votre païs ni de maladie contagieuse parmi vous et il accomplira favorablement le nombre de vos jours [134] il se déclarera l'Ennemi de ceux qui seront contre vous; il jettera la terreur et l'épouvante parmi vos ennemis, et leur fera honteusement tourner le dos pour prendre la fuite devant vous. Vous ne ferez point d'alliance ni de société avec les autres Peuples, leur disoit-il encore et vous ne leur ferez aucune grace, au contraire vous les détruirez, vous briserez leurs images et leurs idoles, parce que vous êtes un peuple saint à votre Dieu qui vous a choisi afin que vous lui soïez un peuple plus précieux que tous les autres peuples de la Terre. Ce n'est pas, leur disoit-il, [135] parceque vous étiez le plus fort ou en plus grand nombre que tous les autres peuples qu'il vous a choisi, puisque vous êtes le plus petit en nombre, mais parce qu'il vous a aimé et qu'il vous garde le serment qu'il a fait à vos Pères de vous prendre tous sous sa divine protection et de [I-144] vous bénir par dessus tous les peuples de la Terre; ne mangez rien d'impur, leur disoit-il encore, [136] parce que vous êtes un peuple saint et un peuple que Dieu s'est choisi entre tous les Peuples de la Terre afin que vous lui soïez un peuple précieux; enfin, leur disoit-il, encore dans une autre occasion: [137] Dieu vous a choisi afin que vous soïez tout particuliérement son peuple et afin que vous observiez tous ses commandemens [138], il vous élevera en honneur, en renommée et en gloire par dessus toutes les nations de la terre, afin que vous lui soïez un peuple saint, ainsi qu'il l'a promis à vos Pères. On ne peut nier qu'il n'y ait eu dans un tel choix une veritable acception de peuple de la part de Dieu, puisqu'il n'en choisissoit qu'un seul préférablement à tous les autres; et on ne peut nier qu'il n'y ait de l'injustice dans une telle acception de peuple et de personnes, puisqu'elle se faisoit seulement par faveur et sans avoir égard au mérite des uns ni des autres; et enfin on ne peut nier qu'une telle acception de peuples et de personnes n'ait été odieuse à tous les autres peuples, puisqu'elle se faisoit à leur prejudice, et ne tendoit qu'à leur ruine.
Comme donc il ne seroit pas convenable à une souveraine bonté, ni à une souveraine sagesse et justice de vouloir faire aucune injuste et odieuse acception de personnes ou de peuples, il ne faut pas penser qu'un Dieu infiniment bon, infiniment sage et infiniment juste auroit jamais voulu faire une telle [I-145] acception du peuple juif au préjudice de tous les autres peuples de la Terre, ni qu'il auroit voulu si particulièrement emploïer sa toute-puissance pour favoriser et confirmer une telle acception de peuples et de personnes: et par cette raison il paroit encore assez manifestement que les prétendus miracles que l'on dit avoir été faits pour ce sujet, ne sont nullement croïables. Que l'on ne prétende pas dire ici qu'il n'y auroit aucune injustice en Dieu de se choisir ainsi des personnes ou quelques peuples entiers préférablement aux autres, parce que Dieu étant le Maitre absolu de ses Graces et de ses Bienfaits, il peut les accorder à qui il lui plait, sans que personne ait droit de s'en plaindre, et sans que personne puisse lui en faire aucun reproche, ni l'accuser d'aucune injustice; que l'on ne prétende pas, dis-je, alléguer une si vaine raison; car si Dieu est véritablement l'auteur de la nature, s'il est véritablement l'auteur et le Père de tous les Hommes et de tous les Peuples, comme le disent nos Christicoles et tous les Deicoles, il doit également les aimer tous comme ses propres ouvrages et par conséquent il doit être également aussi leur Protecteur et leur Bienfaiteur. Car celui qui donne l'être, doit donner aussi, suivant la maxime qui est véritable, les conséquences et les suites nésessaires pour le bien-être. Qui dat esse, debet consequentia adesse, si ce n'est que nos Christicoles veuillent dire que leur Dieu voudroit faire exprès des créatures pour les rendre misérables et malheureuses: ce qu'il seroit certainement encore indigne de penser d'un être qui seroit infiniment bon. Et par conséquent [I-146] si ce Dieu a donné l'être à tous les Hommes et à tous les Peuples, il doit pareillement aussi leur donner également à tous le bien-être et par conséquent aussi il doit les favoriser également tous de sa divine bienveillance et de ses bonnes graces sans faire aucune injuste et odieuse acception de personnes ni de peuples, comme celle qu'on prétend qu'il a faite en faveur d'Abraham, d'Isaac et de Jacob et de leur Postérité qui se trouve dans le peuple juif.
Si l'on dit que Dieu aimeroit et favoriseroit également tous les Peuples et tous les Hommes, s'ils méritoient également d'être aimés et d'être également favorisés de ses graces et de ses bienfaits, mais que comme ils ne méritent pas tous cette faveur, et qu'au contraire la plupart des Hommes et des Peuples s'attirent à eux-mêmes par leurs vices et par leurs méchancetés la disgrace et les châtimens de Dieu, il ne faut pas s'étonner, dira-t'-on, si Dieu aime les uns plus que les autres, et s'il choisit plutot les uns que les autres pour leur communiquer plus particulièrement ses faveurs, n'y aïant aucune injustice dans une telle acception de peuple préférablement à tous les autres. A cela il est facile de répondre que tous les Hommes et tous les Peuples étant également l'ouvrage de Dieu comme on le supose, ils seroient tous tels qu'il les auroit fait et qu'il les auroit voulu faire, et pourtant n'auroient ni les uns ni les autres qu'autant de vertu, qu'autant de mérite et qu'autant de perfections qu'il leur en auroit voulu donner, de sorte que s'il avoit voulu donner aux uns plus de vertu, plus de mérite et plus de perfections qu'aux autres, afin de les [I-147] favoriser plus particulièrement de ses graces et de son amitié, ou comme dit S. Paul, afin de faire paroitre sur eux les richesses de sa grandeur et de sa miséricorde, comme sur des vaisseaux de prédestinations et de bénédictions qu'il auroit voulu destiner à sa gloire et qu'il auroit au contraire voulu donner aux autres moins de vertu, moins de mérite et moins de perfections, et même les priver entiérement de tous ces avantages-lå afin de les exclure de son amitié et de ses bonnes graces, ou, comme dit le même St. Paul, afin de montrer en eux les effets de sa colère et de sa puissance, comme sur des vases d'abjection et de réprobation qu'il auroit destiné à être éternellement malheureux; il est évident qu'il y auroit toujours en cela-même une injuste et odieuse acception de personnes. Et comme il n'est pas convenable d'attribuer à un Etre infiniment parfait une si injuste et si odieuse acception de personnes, il s'ensuit evidemment que les miracles que l'on supose avoir été faits en conséquence et en faveur d'une telle acception de personnes, ne s'acordent point avec ce que l'on doit penser de la Grandeur, de la Bonté, de la Sagesse et de la Justice d'un Etre infiniment parfait et par conséquent que ces prétendus miracles ne sont nullement croïables en eux-mêmes.
D'ailleurs, puisqu'il ne faut, comme j'ai dit, penser de la Grandeur, de la Bonté, de la Justice et de la Sagesse d'un Etre infiniment parfait, que ce qui seroit convenable à ces divines perfections-là, il ne faut point penser qu'un Dieu qui seroit infiniment parfait, auroit voulu si particulièrement emploïer sa Toute-puissance [I-148] à faire des miracles dans de légères occasions et pour des sujets de légère conséquence et qu'il n'auroit pas voulu s'emploïer de même dans des occasions qui étoient beaucoup plus considérables, ni pour des sujets qui étoient de beaucoup plus grande importance. Car il ne seroit pas convenable à une souveraine Sagesse de s'apliquer à de petites choses et de négliger les grandes, il ne seroit pas convenable à une souveraine Sagesse de pourvoir plus particuliérement à l'accessoire qu'au principal d'une chose. Il ne seroit pas convenable à une souveraine Justice de punir sévèrement des fautes légères et de laisser de grands et d'abominables crimes impunis. Et enfin il ne seroit pas convenable à une souveraine Bonté et une souveraine Sagesse de ne pas vouloir être aussi bonne et aussi bienfaisante aux hommes dans leurs plus pressans besoins, comme elle témoigneroit l'être dans les moindres. Je dis au moins parce que c'est dans les plus pressans besoins que la Bonté se doit plutôt manifester; de sorte qu'une souveraine Bonté qui seroit accompagnée d'une souveraine Sagesse et d'une souveraine Puissance, comme seroit la Bonté souveraine d'un Dieu Tout-puissant et infiniment sage, elle ne pouroit manquer de se rendre ni de se montrer du moins aussi bonne et aussi bienfaisante aux hommes dans leurs plus pressans que dans leurs moindres besoins.
Or si les miracles qui sont raportés dans les susdits prétendus saints et divins Livres tant du vieux que du nouveau Testament, étoient véritables, on pouroit dire que Dieu auroit plus particulièrement emploïé [I-149] sa Toute-puissance et sa Sagesse en de petites choses qu'il n'auroit fait en de plus grandes et de plus importantes; on pouroit véritablement dire qu'il auroit eu plus de soin de pourvoir au moindre bien des Hommes que de pourvoir à leur plus grand et principal bien: on pouroit véritablement dire qu'il auroit voulu plus sévèrement punir dans certaines personnes des fautes légères, qu'il n'auroit puni dans d'autres de très-grands et de très-méchans vices ou crimes. Et enfin on pouroit véritablement dire qu'il n'auroit pas voulu se rendre ni se montrer aussi bienfaisant aux hommes dans leurs plus pressans besoins, comme il auroit voulu témoigner l'être dans les moindres de leurs besoins. C'est ce qu'il est facile de faire voir tant par les miracles que l'on prétend qu'il a fait, que par ceux qu'il n'a pas fait, et qu'il auroit néanmoins bien certainement fait plutôt qu'aucuns autres, s'il étoit vrai qu'il en eut fait aucun.
Premiérement pour ce qui est des miracles que l'on prétend qu'il a fait par l'entremise de Moyse son Prophète, en quoi consistoient-ils? A changer, par exemple, son bâton en serpent et ce serpent en bâton; à changer des eaux en sang, et à faire venir une quantité de grenouilles, de sauterelles, de mouches etc., et autres vilains et mauvais insectes dans tout un Roïaume; à faire venir des maladies contagieuses sur les animaux; à faire venir de vilains ulcères sur le corps des hommes et des bêtes; à désoler, si on le veut croire, un Roïaume entier par des grèles et par des tempêtes furieuses, et tout cela pour l'amour et en faveur d'un seul vil et misérable petit peuple [I-150] d'Israël! En quoi consistent-ils encore? à diviser les eaux de la Mer pour faire passage à ce vil petit peuple qui fuïoit; et pour engloutir un autre peuple qui le poursuivoit; à faire tomber la manne du Ciel pour nourrir ce peuple qui fut pendant 40 ans vagabond dans un désert; à faire sortir de l'eau d'un Rocher pour rassasier ce peuple qui étoit altéré, à faire venir de de-là les mers une multitude prodigieuse de cailles pour contenter la gourmandise et la sensualité de ce peuple, qui désiroit de manger de la chair; à empêcher miraculeusement que les habits et les souliers ne s'usassent pendant les susdites 40 années; et enfin du tems de Josué de faire [139] tomber par terre les murailles de quelques villes par le son des cors, et à [140] arrêter le cours du soleil pendant un jour entier, afin de donner à ce peuple le tems de combattre et de vaincre ses Ennemis. Voilà une bonne partie de ces grands miracles du vieux Testament que l'on affecte de tant vanter. Mais à quoi tendoient tous ces beaux miracles?. Et pour quel fin pretend-t-'on que Dieu les ait faits? Ce n'étoit que pour délivrer ce peuple de la servitude, où l'on supose qu'il étoit en Egypte, et pour le faire entrer dans la possession d'un Païs que l'on prétend que Dieu avoit promis à leurs Pères de leur donner. II est marqué dans les susdits livres que Dieu envoïa un Ange dans un désert pour consoler et reconforter la servante d'Abraham, [141] que sa femme Sara auroit congédiée de sa maison par un motif de jalousie. Il [I-151] est marqué dans ce livre que Dieu lui-même aparut à Abimelech, [142] Roi de Géraris pour l'avertir de ne point toucher la femme qu'il avoit prise, parce qu'elle étoit la femme de cet Abraham et lui dit qu'il l'avoit empêché de pécher avec elle, afin qu'il ne l'offensat point. Il est dit dans ce même livre que Dieu envoïa deux Anges [143] exprès pour sauver Loth et ses enfans de l'embrazement de Sodome. Il est marqué que Dieu envoïa un Ange au Père et à la Mère de Samson [144] pour les avertir qu'ils auroient un fils, et qu'il ne boiroit ni vin ni bière, parce qu'il seroit Nasaréen du Seigneur, dès son enfance. Il est dit dans un autre endroit que Dieu envoïa un Ange [145], qui tua dans une nuit 185 mille hommes de l'armée de Sennacherib, qui assiégeoit la ville de Jerusalem. Il est dit que plus de 50 mille moissonneurs, qui moissonnoient dans leur champ de Bethsames furent, par punition de Dieu, tués, parce qu'ils avoient regardé l'Arche d'Alliance [146] que des vaches menoient à l'avanture sur un chariot sans savoir où elles alloient. Il y est marqué que Dieu fut un jour tellement irrité de ce que le Roi David [147] avoit fait nombrer son peuple par un motif de vaine gloire, qu'il fit mourir plus de 70 mille personnes de son peuple par une peste qu'il envoïa exprès pour punir cette faute, et plusieurs autres semblables exemples qu'il seroit trop long de raporter.
Il est facile de voir par tous ces exemples et par [I-152] tous les miracles que je viens de raporter que Dien auroit effectivement dans ces occasions-là plus particulièrement emploïé sa puissance à faire du mal qu'à faire du bien, puisque les miracles que je viens de citer, ne tendoient qu'à affliger des peuples, qu'à ravager des Provinces, des Villes et des Roïaumes, et à détruire des peuples et des armées entiéres: il est facile de voir par ces exemples et par ces miracles qu'il auroit eu plus de soin de pourvoir au bien corporel du peuple juif qu'à sa véritable perfection, qui auroit été son plus grand bien; puisque tous ces miracles d'Egypte ne se croïent faits que pour les mettre en possession d'un Païs étranger, sans rendre pour cela ce peuple plus sage ni plus parfait. Car ce peuple pour avoir été en cela plus favorisé de Dieu que tous les autres peuples, n'en devint pas pour cela plus sage, ni plus parfait, ni plus reconnoissant envers son bienfaiteur, comme ces mêmes livres le témoignent par ce reproche qu'ils disent que Moïse leur en faisoit. Vous avez vû, leur disoit-il, tous les miracles et les prodiges que Dieu a opérés en votre faveur dans l'Egypte et devant Pharaon; vous avez vû toutes les victoires qu'il vous a fait remporter sur vos Ennemis et tous les autres bienfaits dont il vous a comblés: cependant il ne vous a pas donné l'esprit d'entendement pour comprendre la grandeur des merveilles qu'il a faites pour vous, ni l'esprit de sagesse pour en savoir bien user [148]. Et non dedit vobis Dominus cor intelligens et oculos videntes et aures quae possunt [I-153] audire usque in praesentem diem. Il est facile de voir par ces exemples et par ces miracles qu'il auroit effectivement puni plus sevérement dans certaines personnes et mêmes dans des innocens, des fautes légères et même des fautes qu'ils n'auroient pas commises, qu'il n'auroit puni dans des méchans de très-grands vicès et de très grands crimes puisqu'il auroit si sévérement puni dans un peuple la faute légère qu'un Roi pouroit avoir commise en faisant faire par curiosité ou par vaine gloire le dénombrement de ses sujets, et qu'il auroit si sévérement puni les Bethsamites pour une si légère faute, pendant qu'il souffroit d'ailleurs et qu'il souffriroit encore présentement et tous les jours que quantité de très méchans crimes demeurassent impunis. Enfin il est facile de voir par ces exemples et par ces miracles qu'il se seroit rendu et montré plus bienfaisant dans de légères occasions qu'il ne fait et qu'il ne feroit dans une infinité d'autres occasions incomparablement plus pressantes et plus importantes, puisqu'il auroit eu d'un côté la complaisance d'envoïer un Ange pour consoler et secourir une simple servante pendant qu'il auroit laissé et qu'il laisse encore tous les jours languir et mourir de misères une infinité d'innocens malheureux, sans secours et sans assistance de personnes dans leurs besoins, et d'un autre côté il auroit eu si bon soin de conserver miraculeusement des habits et des souliers dans leur entier, pendant qu'il auroit laissé et qu'il laisse encore tous les jours perdre malheureusement tant de si grands biens et tant de si grandes Richesses par des incendies et par des naufrages ou [I-154] par d'autres accidens facheux qui arrivent si souvent dans le monde.
Quoi! une souveraine Bonté, une souveraine Sagesse, un Etre infiniment parfait auroit voulu miraculeusement conserver pendant 40 ans les habits et les chaussons d'un vil et misérable peuple en les empêchant de s'user à leurs piés et à leur dos; et il n'auroit pas voulu et ne voudroit pas encore maintenant veiller à la conservation naturelle de tant de biens et de tant de richesses qui auroient été ou qui seroient si utiles et si nécessaires pour la subsistance des peuples et qui se sont néanmoins perdus et qui se perdent encore tous les jours par diverses sortes d'accidens facheux; et il ne préserveroit pas même les plus riches ni les plus précieux ornemens de ses temples ni ses temples mêmes si le feu s'y mettoit. Ces prétendus miracles ne sont nullement croïables. Quoi! une souveraine Bonté, une souveraine Sagesse, un Etre infiniment parfait auroit envoïé exprès ses Anges pour conserver ou préserver de danger quelques femmes, quelques enfans ou quelques autres personnes particuliéres! il auroit voulu envoïer à Tobie et à quelques autres particuliers des Anges pour les conduire dans leurs voïages, pour les préserver des dangers et pour leur donner de bons conseils dans le besoin, et il auroit envoïé aux prémiers chefs du Genre humain, à Adam et Eve, un Démon ou un Diable sous la figure d'un serpent pour les séduire, et pour perdre par ce moïen tout le genre humain! cela n'est pas croïable. Quoi! il auroit voulu par une grace spéciale de sa Providence empêcher que le Roi de Geraris ne [I-155] l'offensat et ne tombât dans une faute légère avec une femme étrangere, faute qui n'auroit cependant eu aucune mauvaise suite et il n'auroit pas voulu emploïer cette même Providence pour empêcher qu'Adam et Eve ne l'offençassent et ne tombassent dans le péché de désobéissance, péché néanmoins qui selon nos Christicoles devoit être si fatal, et attirer, suivant ce qu'ils disent, et causer la perte de tout le genre humain! Cela n'est pas croïable. Il est dit dans un de ces prétendus saints et divins livres que Dieu conduit le juste dans des voïes droites et par des voïes droites et qu'il lui montre le Roïaume de Dieu, qu'il lui donne la science des saints [149] justum deduxit Deus per vias rectas et ostendit illi Regnum Dei et dedit illi scientiam santorum, honestavit illum in laboribus et complevit labores illius. Quel juste donc auroit-il dû conduire par des voïes droites, si ce n'étoit ces prémiers hommes qu'il auroit, comme disent nos Christicoles, créés dans la justice. Ç'auroit été certainement ces prémiers justes qu'il auroit dû principalement conduire par des voïes droites et auxquels il auroit dû montrer le Roïaume du ciel et leur donner la sagesse des saints, puisque tout le bonheur ou le malheur du Genre humain dépendoit de leur bonne ou mauvaise conduite. Cependant c'est ce que Dieu n'a pas fait, puisque ces prémiers hommes sont sitôt tombés dans le péché.
Quoi encore! Une souveraine Bonté, une souveraine Sagesse, un Dieu infiniment juste et parfait auroit voulu si sévèrement punir dans les Bethsamites et [I-156] dans des peuples innocens du tems de David des fautes légères, ou mêmes des fautes qu'ils n'auroient pas commises, pendant qu'il auroit voulu et qu'il voudroit encore laisser sans punition tant de si abominables crimes et tant de si abominables méchancetés qui se sont commises en ce tems-là et qui se commettent encore tous les jours dans le monde! Cela n'est pas croïable. Quoi! une souveraine Bonté, et une souveraine Sagesse, un Dieu infiniment juste et parfait auroit voulu se choisir tout particulièrement un Peuple pour le sanctifier, pour le protéger, et pour emploïer tout particulièrement sa toute-puissance en sa faveur, et il ne lui auroit pas voulu donner l'esprit de Bonté, l'esprit d'Entendement et de Sagesse pour savoir se bien conduire et se bien gouverner, ni même pour savoir suffisamment reconnoitre les graces et les faveurs de son Dieu bienfaiteur! Cela n'est pas croïable. Quoi! Un Dieu auroit voulu graver avec son doigt les Commandemens de la Loi sur des tables de pierre, et il n'auroit pas voulu les graver intérieurement dans le coeur ni dans l'esprit de ses peuples pour les leur faire observer avec plaisir et avec amour, quoiqu'il eut choisi ces peuples pour les sanctifier et pour les combler de ses graces et de ses bienfaits! Cela n'est pas croïable. Enfin une souveraine Bonté, une souveraine Sagesse, un Dieu infiniment parfait auroit voulu endurcir le coeur et aveugler l'esprit des Rois et de plusieurs peuples considérables, comme on prétend qu'il a fait, afin d'avoir occasion ou sujet de les perdre et les détruire en faveur d'un misérable petit peuple d'Israël! Cela n'est pas croïable. Où [I-157] seroit la Bonté? Ou seroit la Sagesse? Et où seroit la Justice d'un Etre infiniment parfait dans une telle conduite?
Venons aux prétendus miracles du nouveau Testament. Ils consistent, comme l'on prétend, principalement en ce que Jesus-Christ et ses Apôtres guérissoient miraculeusement et divinement toutes sortes de maladies et d'infirmités, en ce qu'ils rendoient par exemple, quand ils vouloient la vûë aux aveugles, l'ouie aux sourds, la parole aux muèts; qu'ils faisoient marcher droit les boiteux, qu'ils guérissoient les paralitiques, qu'ils chassoient les Démons des corps des possédés et qu'ils ressuscitoient les morts. On voit plusieurs de ces miracles dans les prétendus saints Evangiles. Mais on en voit beaucoup plus et même quantité d'autres sortes d'oeuvres miraculeuses dans les Livres que nos Christicoles ont fait des vies admirables de leurs saints. Car on voit dans ces beaux Livres, si on les veut croire, presqu'une infinité de choses toutes miraculeuses et divines en toutes sortes de maniéres. On y voit comme ils guérissoient toutes sortes de maladies et d'infirmités et chassoient les Démons presqu'en toutes sortes de rencontres, et ce, au seul nom de Jesus, ou par le seul signe de la croix. Ils commandoient pour ainsi dire aux élemens qui obéissoient à leurs voix, ils n'avoient qu'à dire et tout étoit fait. Dieu les favorisoit si bien de ce souverain pouvoir, qu'il le leur conservoit même jusqu'après leur mort, rendant favorablement la santé à ceux qui alloient ou venoient pieusement honorer leur tombeau, leurs os et leurs cendres. Bien plus, [I-158] si l'on croïoit tout ce qui en est raporté dans leurs Livres, ce pouvoir de faire ainsi des miracles se seroit communiqué jusques aux moindres de leurs habillemens, et même jusqu'à l'ombre de leurs corps et jusqu'aux instrumens honteux de leur mort et de leurs souffrances. Car il est dit de l'Apôtre S. Pierre, par exemple [150] que l'on aportoit les malades dans les ruës, afin que Pierre venant à passer son ombre couvrit du moins quelqu'un d'eux et qu'ils fussent guéris. Il est dit des chaines dont ce même Apôtre fut enchainé dans la prison à Jerusalem que par leur moïen se sont fait plusieurs miracles. Que n'est-il pas dit du bois de la croix de Jesus-Christ! Il est dit que cette croix fut miraculeusement retrouvée 500 ans après sa mort, et qu'elle fut reconnue entre les autres croix où des voleurs avoient été crucifiés avec lui par des miracles et même par la résurrection de quelques morts qu'on leur fit toucher. Il est dit que l'on conserve pieusement le Bois de cette Croix que nos Christicoles apellent par excellence la vraie croix, que l'on en donne, comme de précieuses reliques, quelques morceaux à tous les Pelerins qui vont l'honorer à Jerusalem; mais que cependant elle ne diminue jamais de rien pour cela, qu'au contraire elle est toujours dans son entier, comme si l'on en eut rien ôté, [151] ce qui est, disent nos Christicoles, tout à fait miraculeux, puisque l'on voit par tout le monde tant de pièces et de morceaux de cette prétendue vraïe croix, que si on les rassembloit on trouveroit suffisamment [I-159] de quoi faire plusieurs grandes croix. Il est dit que la chaussette de S. Honoré ressuscita un mort au 6 Janvier, que le Bâton de S. Pierre, celui de S. Jacques, celui de S. Bernard opéroient des miracles. On en dit de même de la corde de S. François, du bâton de S. Jean de Dieu et de la ceinture de Ste Mélanie. Il est dit de S. Gracilien qu'il fut divinement instruit de ce qu'il devoit croire et enseigner et qu'il fit par les mérites et la puissance de son oraison réculer une montagne qui l'empêchoit de bâtir une Eglise. Il est dit de St Hommebon qu'il changeoit l'eau en vin et que souvent les portes de l'Eglise s'ouvroient d'elle-mêmes lorsqu'il y alloit. Il est dit du Sépulchre de S. André qu'il en découloit sans cesse une liqueur qui guérissoit toutes sortes de maladies; que l'ame de St Bénoît fut vûe monter au ciel revêtue d'un précieux manteau et environnée de lampes ardentes; que St Christophe aïant fiché son bâton en terre, il reverdit et fleurit incontinent comme un arbre; que S. Clément Pape aïant été jetté à la Mer avec un ancre au col, il y finit sa vie, mais que les Anges lui bâtirent une chapelle au fond de la Mer. S. Jean Damascene aïant eu le poing coupé, il lui fut, dit-on, miraculeusement remis, la nuit suivante en dormant et si bien qu'il n'y paroissoit rien. S. Dominique disoit que Dieu ne l'avoit jamais esconduit des choses qu'il lui eut demandées. Il est dit que les Sts Fercolas ou Ferunins parloient encore après avoir eu la langue coupée; que S. François commandoit aux Hirondelles et aux cignes et autres oiseaux, et qu'ils lui obéissoient, 1 et que souvent les poissons, les lapins et lièvres se [I-160] venoient mettre entre ses mains et dans son giron. Que le corps de Ste Editrude fut trouvé entier 100 ans après sa mort. Que celui de Ste Thérese demeure toujours incorruptible; qu'on l'habilloit, qu'on le déshabilloit comme s'il étoit vivant et qu'il se tenoit debout pour peu qu'on l'apuïat. On en dit de même du corps de Rose de Viterbe. Il est dit que tous ceux qui buvoient de l'eau ou Ste Godeline fut noïée, étoient guéris de leurs maladies; que Ste Hedunige étant en priéres devant un Crucifix, ce Crucifix leva la main et lui donna sa bénédiction en signe d'assurance qu'il exauçoit sa prière. Que le Docteur angelique St Thomas d'Aquin étant en prières à Naples devant un Crucifix, ce Crucifix lui parla par plusieurs fois, lui disant qu'il avoit bien écrit de lui. Bene scripsisti de me Thoma. Que St Ildefonse Archevêque de Tolede reçut miraculeusement du Ciel une belle chasuble blanche que la vierge Marie lui donna pour avoir bien défendu l'opinion de sa virginité. Que St Antonin reçut pareillement une belle chape du Ciel. On dit de S. Laurent et de plusieurs autres Sts qu'ils guérissoient les aveugles et autres infirmes en faisant sur eux le signe de la croix. Que le corps de St Lucien après avoir eu la tête tranchée, se leva et porta sa tête plus de demie lieuë près de Beauvais, et que son corps fut après miraculeusement retrouvé. Il est dit que l'image de Notre-Dame de Liesse fut miraculeusement faite et envoïée du ciel par les Anges. Que S. Melon ressuscita une bête d'un Troupeau qui avoit été tuée par mégard par un Serviteur, qu'il changea l'eau en vin et un caillou en pain. Que S. Paul et S. Pantalon [I-161] aïant eu leur tête tranchée, il en sortit du lait au lieu de sang. On lit dans la vie du bienheureux Pierre de Luxembourg, que dans les deux premières années d'après sa mort, 1588, 1589, il fit 2 mille 400 miracles, entre lesquels il y a eu 42 morts ressuscités, non compris plus de 3000 autres miracles qu'il a fait depuis. Il est dit que les 50 Philosophes, que S. Catherine convertit, aïant été jettés dans un grand feu, leurs corps furent après trouvés entiers, et pas un de leurs cheveux brûlés, — que le corps de la dite S. Catherine fut enlevé par les Anges après sa mort et enterré par eux sur le mont Sinai, — que S. Quentin aïant eu la tête tranchée, on jetta son corps d'un côté de la rivière de Somme, et sa tête de l'autre, lesquels après 50 ans furent miraculeusement retrouvés, et que sa tête se réunit d'elle même à son corps, — que S. Reine aïant eu la tête tranchée, son ame fut portée au ciel par les Anges à la vûe d'un chacun, et qu'un pigeon lui aporta sur sa tête une précieuse couronne, — que S. Vincent Ferrier ressuscita un mort, qui avoit été haché en pièces et dont une partie du corps étoit moitié rotie et moitié cuite, que son manteau avoit la vertu de chasser les diables et de guérir diverses maladies, — que les paniers que faisoit S. Julien, Evêque de Mans, guérissoient aussi les maladies de ceux, qui les manioient, — que S. Yves allant un jour prêcher et trouvant le pont d'une rivière, par où il devoit passer, rompu, il fit le signe de la croix sur les eaux, qui incontinent se divisèrent et se réunirent dès qu'il fut passé, — de S. Julien de Brioude, que des vieillards aïant honorablement enterré son [I-162] corps,. ils recouvrèrent incontinent la force et la vigueur, qu'ils avoient dans leur plus florissante jeunesse, — que le jour de la canonisation de S. Antoine de Padoue toutes les cloches de la ville de Lisbonne sonnérent d'elles mèmes, sans que l'on sût d'où cela venoit, — que ce St. étant allé un jour sur le bord de la Mer et aïant apellé les poissons pour les prêcher, ils vinrent en foule devant lui, et que, mettant la tête hors de l'eau, ils écoutoient attentivement. Il est écrit aussi que le jour de la translation de S. Isidore, du moment que l'on commençât à ôter la terre qui le couvroit, toutes les cloches de la ville de Madrid sonnèrent d'elles mêmes; la mème chose arriva aussi, dit-on, à la mort de S. Eleasar et à celle de S. Ennemond, laquelle sonnerie continua pendant tout le tems de leur sépulture. Au procès-verbal, qui fut fait pour la canonisation de S. Hyacinthe, il y a près de mille miracles opérés sur des personnes, que l'on pré tend avoir reçu la santé par l'intercession de ce Saint, étant atteintes de diverses dangereuses maladies, comme de douleurs de tête, du mal des yeux, des machoires, de la gorge, de dents, des fièvres, de coliques, du mal caduque etc., brèf, il n'y avoit sortes de maladies, dont ce Saint n'auroit fait des cures considérables; il ressuscita aussi plusieurs morts durant et après sa vie; les animaux aussi, dit-on, se ressentirent de son intercession; enfin, disent nos Christicoles, il sembloit que Dieu l'avoit fait Seigneur de la santé et de la maladie, de la vie et de la mort, puisqu'il les obtenoit si facilement par ses prières. Il passoit, disoit-on, sur les eaux comme sur la terre; [I-163] et ce qu'il y a de plus particulier est, qu'aïant un jour passé sur le fleuve Céristhenes, les vestiges de ses piés demeurèrent imprimés sur les eaux comme une piste, que l'on voïoit d'un côté de la rivière à l'autre par où il avoit passé. On dit encore qu'une image de la Vierge lui parla. Voïez au long sa vie au 16 Avril. Il est dit que S. François fit presque une infinité de miracles pendant sa vie et après sa mort; il chassa, dit-on, plusieurs Diables des corps des Possédés, il rendit la vûë aux aveugles, il guérit les boiteux et les affligés, il ressuscita des morts, il donna des enfans aux femmes stériles, le pain que ce Saint bénissoit, les pièces et les morceaux de son habit rapétassé, la corde qui lui servoit de ceinture, l'eau dont il lavoit ses piés et ses mains, brèf tout ce qu'il touchoit, servoit de remèdes aux maladies et adversités, et de soulagement aux travaux; il parloit familièrement aux animaux comme aux personnes, il les apelloit également ses frères et ses soeurs, témoins la brebis et la cigale qu'il apelloit ses soeurs, qui lui obéissoient à tout ce qu'il leur commandoit; et ses frères les oiseaux, auxquels il prêchoit comme s'ils eussent eu de l'intelligence de ce qu'il leur disoit. Le corps de ce Saint, dit-on, demeure toujours tout droit sur ses piés sans être apuïé de côté ni d'autre, il a les yeux ouverts comme un homme plein de vie, et un peu tournés vers le ciel. Pareillement on dit que son corps est saint et entier, sans aucune corruption beau et vermeil, comme s'il étoit encore vif. Il est dit encore que Dieu favorisa S. François de Paule d'une si grande abondance de graces, qu'il [I-164] sembloit, qu'il l'eut fait Seigneur de toutes les créatures qui lui obéissoient entièrement, le feu, l'air, l'eau et la terre, la mort, les animaux, les hommes et les diables étoient sujets à la volonté de ce S. Personnage, car il délivra, dit-on, plusieurs possédés, rendit la vûë aux aveugles, fit parler les muets, guérit les maladies incurables, ressuscita les morts, les élemens même lui obéissoient; le feu perdit sa force envers lui, marchant dessus et le tenant en ses mains sans se brûler. Il entra, dit-on, dans une fournaise ardente et en éteignit les flammes, qui ne l'osérent toucher; il passa la mer de Calabre jusqu'en Sicile, lui et son compagnon, sur son habit qu'il avoit étendu sur les eaux pour leur servir de barque assurée, et avec cela eut encore le don de Prophétie, et une infinité d'autres semblables miracles, qu'il seroit trop long de raporter ici. Enfin il n'y a sujet si vain et si frivole et même si ridicule, là où les auteurs de ces vies des saints ne prennent plaisir d'entasser miracles sur miracles, tant ils sont habiles forgeurs de ces beaux mensonges.
Voici comme un auteur judicieux parle de ces auteurs et de leurs pieuses et fabuleuses histoires de la vie de leurs saints; et son autorité ne doit pas être suspecte à nos Christicoles, puisqu'il étoit lui-même de leur prétendue sainte Religion, Catholique, Apostolique et Romaine. Voici ce qu'il dit dans son Apologie des Grands Hommes [152]:
» Tous les Historiens, dit-il, excepté ceux qui sont parfaitement hérétiques, ne [I-165] nous représentent jamais les choses pures, mais les inclinent et les marquent selon le visage, qu'ils leur veulent faire prendre, et pour donner crédit à leur jugement et y attirer les autres, prêtent volontiers de ce côté-là à la matière, l'alongent et l'amplifient, la biaisent et la déguisent, suivant qu'ils le jugent à propos. L'expérience, continue-il, nous apprend que presque toutes les histoires depuis 7 ou 800 ans (c'est de même à plus forte raison de celles qui sont plus anciennes) sont si grosses et si boursouflées de mensonges, qu'il semble que leurs tuteurs se soient entrebattus à qui emporteroit le prix d'en forger davantage. Il est constant, dit-il, que tous nos vieux Romans ont pris leur origine des chimères de l'évêque Turpin, la salvation de Trajan, d'un Jean Levite, et l'opinion que Virgile étoit un Magicien, du moine Helivandus. La trop grande facilité ou légereté de croire toutes choses et toutes sortes de mensonges, dit ce même auteur, ont donné lieu à la com position de quantité d'Histoires fabuleuses, qui se succèdent les unes aux autres: car la sotise avec la folie des hommes a passé jusqu'à un tel excès, comme disoit S. Agoar, Evêque de Lyon en 835, qu'il n'y a maintenant si absurde chose et si ridicule qu'elle puisse être, que les Chrétiens ne croïent avec plus de facilité, que n'auroient jamais fait les païens dans les erreurs de l'Idolatrie. Toutes lesquelles histoires, dit notre auteur, furent suivies des Romans, qui commencèrent immédiatement sous le règne de Louis le Débonnaire et se multipliérent de telle façon parmi l'ignorance du siècle, qui se laissoit très-volontiers [I-166] charmer à toutes ces faussetés prodigieuses, que tous ceux qui se méloient d'écrire l'histoire de ce tems-là, voulurent aussi pour la rendre plus agréable, y entre mêler beaucoup de semblables narrations; comme l'a remarqué fort à propos un Docteur en Théologie, qui confesse ingénuëment, que c'étoit la vûë ordinaire des auteurs de ce tems-là de croire qu'ils n'auroient pas assez savamment écrit, ni avec assez d'éloquence et de politique, s'ils n'eussent mêlé parmi leurs discours quantité de fictions des Poëtes. C'est une chose étrange, dit le même Auteur, que Delrio, le Loye, Bodin, de Lavere, Goderman qui ont été et sont encore personnes de crédit et de mérite, aïent écrit avec si peu de circonspection et si passionnement sur le sujet des Démons, Sorciers et Magiciens, que de n'avoir jamais rebuté aucune histoire quoique fabuleuse et ridicule de tout ce grand nombre de fausses et d'absurdes, qu'ils ont mises pêle-mêle sans distinction parmi les vraïes et légitimes, vû, comme le remarque S. Augustin, que le mêlange des mensonges fait tourner la vérité en fables, et que, suivant le dire de S. Jérome, les menteurs font en sorte qu'on ne les croit point, lors même qu'ils disent la vérité. Témoin ce pasteur d'Esope, qui avoit si souvent crié au loup, lorsqu'il n'en étoit point besoin, qu'il ne fut pas cru ni secouru de personne lorsque cet animal ravageoit son troupeau: ainsi, continue notre auteur, on peut dire que toutes les histoires ridicules, tous les contes forgés à plaisir et les faussetés si manifestes que ces auteurs laissent glisser si facilement dans leurs livres, tournent [I-167] infailliblement à leur préjudice, et qui pis est, au mépris de la vérité du sujet qu'ils traitent, quand il prend à fantaisie à quelque Esprit curieux de les examiner avec plus de diligence et de circonspection que ne font pas les auteurs. Tout ainsi, ajoute cet auteur [153], que nous voïons depuis cent ans que les Hérétiques se sont servis de nos propres armes et des contes de Légende dorée, et des vies des Saints, des aparitions de Tundalus, des sermons de Maillard, Menot et Bodette et d'autres semblables pièces écrites non avec moins de superstitions que de simplicité, pour se confirmer en l'opinion qu'ils maintiennent de la nullité et fausseté de nos miracles."
Ce n'est pas sans raison en effet qu'ils les regardent comme des faussetés et comme des mensonges, car il est facile de voir, que ces prétendus miracles n'ont été inventés qu'à l'imitation des fables et des fictions des Poëtes Païens; c'est ce qui paroit assez visiblement par la conformité qu'il y a des uns aux autres. Si nos Christicoles disent que Dieu donnoit véritablement pouvoir à ses Saints de faire tous les miracles qui sont rapportés dans leurs vies, de même aussi les Païens disent que les filles d'Anius, grand Prêtre d'Apollon, avoient véritablement reçu du Dieu[I-168] Bacchus la faveur et le pouvoir de changer tout ce qu'elles voudroient en bled, vin, huile etc. Pareillement, disent ils, que Jupiter donna véritablement aux Nymphes, qui eurent soin de son éducation, une corne de la chêvre, qui l'avoit alaité dans son enfance, avec cette proprieté qu'elle leur fourniroit abondamment tout ce qui leur viendroit à souhait. Ne voilà-t-il pas de beaux miracles? Si nos Christicoles disent que leurs Saints avoient des révélations divines, pareillement les Païens avoient dit avant eux, que Athalides, fils de Mercure, avoit obtenu de son père le don de pouvoir vivre, mourir et ressusciter quand il voudroit, et qu'il avoit aussi la connaissance de tout ce qui se faisoit en ce monde et en l'autre; pareillement ils avoient dit qu'Esculape, fils d'Apollon avoit ressuscité des morts, et entr'autres qu'il ressuscita Hipolite, fils de Thesée, à la prière de Diane, et qu'Hercules ressuscita aussi Alceste, femme d'Admete, Roi de Thessalie pour la rendre à son Mari. Si nos Christicoles disent que leur Christ est né miraculeusement d'une vierge, sans connaissance d'hommes, pareillement les Païens avoient déjà dit avant eux que Remus et Romulus, prémiers fondateurs de la ville de Rome étoient miraculeusement nés d'une vierge vestale nommée Ilia, Sylvia ou Rea Silvia. Ils avoient déjà dit que Mars, Argé, Vulcain et autres avoient été engendrés de la Déesse Junon, sans connoissance d'homme, et que Minerve, Déesse des Sciences avoit été engendrée dans le cerveau de Jupiter et qu'elle en sortit toute armée par la force d'un coup de poing, dont ce Dieu se frapa la tête. Si nos Christicoles disent que leurs Saints [I-169] faisoient sortir des fontaines d'eau des Rochers, pareillement les Païens disent que Minerve fit jaillir une fontaine d'huile, en récompense d'un temple qu'on lui avoit dédié. Si nos Christicoles se vantent d'avoir reçu miraculeusement des images du ciel, comme par exemple celle de notre Dame de Lorrette et de Liesse et qu'ils ont miraculeusement reçu plusieurs autres présens du ciel, comme la prétendue S. Ampoule de Rheims, comme la Chasuble blanche, que l'on prétend que S. Ildephonse reçut de la vierge Marie et autres choses semblables, les Païens pareillement se vantoient avant eux d'avoir reçu du ciel un bouclier sacré, pour marque de la conservation de leur ville de Rome, et les Troïens se vantoient aussi d'avoir reçu miraculeusement du ciel leur Palladium ou leur simulacre de Pallas, qui vint lui-même, disoient-ils, prendre sa place dans le Temple que l'on avoit édifié en l'honneur de cette Déesse. Si nos Christicoles disent que leur Jesus-Christ fut vû par ses Apôtres monter glorieusement au ciel et que plusieurs Ames de leurs prétendus Saints furent vûës transférées glorieusement au ciel par les Anges, les Païens Romains avoient dit avant eux que Romulus, leur fondateur, fut vû tout glorieux après sa mort. Pareillement ils disent que Ganimède, fils de Tros, Roi des Troïens, fut par Jupiter transporté au ciel pour lui servir d'Echanson, ils disent même que la chevelure de Bérenice, aïant été consacrée au temple de Venus, fut peu après transportée au ciel; ils disent la même chose de Cassiopée et d'Andromède, et même de l'âne de Silene. Si nos Christicoles disent que plusieurs corps de leurs Saints [I-170] ont été miraculeusement préservés de corruption après leur mort, et qu'ils ont été miraculeusement retrouvés par des révélations divines, après avoir été un fort long tems perdus, sans savoir où ils pouvoient être; les Païens en disent de même du corps d'Oreste, qui fut miraculeusement, selon eux, trouvé par l'avertissement de l'Oracle. Si nos Christicoles disent, que les 7. Frères dormans dormirent miraculeusement pendant 177 ans, qu'ils furent enfermés dans une caverne, les Païens disent qu'Epimenides, le prophète, dormit pendant 57 ans dans une caverne, où il s'étoit endormi. Si nos Christicoles disent que plusieurs de leurs Saints parloient encore miraculeusement après avoir eu la langue ou la tête coupée, les Païens disent aussi que la tête de Gabienus chanta un long poëme, après être séparée de son corps. Si nos Christicoles se glorifient de ce que leurs temples et églises sont ornés de plusieurs tableaux et riches présens, qui montrent les guérisons miraculeuses qui ont été faites par l'intercession de leurs Saints, on voit aussi, ou au moins on voïoit aussi autrefois dans le temple d'Esculape en Epidaure quantité de tableaux des cures et guérisons miraculeuses qu'il avoit faites. Si nos Christicoles disent que plusieurs de leurs Saints ont été miraculeusement conservés dans les flammes ardentes, sans y recevoir aucun domage dans leur corps, ni dans leurs habits, les Païens disoient que les Religieuses du Temple de Diane marchoient sur les charbons ardens, à piés nuds, sans se brûler et sans se blesser les piés; ils disoient aussi la même chose des Prêtres de la Déesse Féronie et des Hyrpieux qui [I-171] marchoient piés nuds sans se brûler sur les charbons ardens des feux-de-joïe, que l'on faisoit à l'honneur d'Apollon. Si les Anges, comme disent nos Christicoles, batirent une chapelle à S. Clément au fond de la mer, les Païens disent aussi que la petite maison de Baucis et Philémon fut miraculeusement changée en un superbe temple en récompense de leur piété. Si nos Christicoles se vantent d'avoir leurs Saints pour protecteurs et que plusieurs entr'eux, comme par exemple S. Jacques, S. Maurice et autres ont plusieurs fois parus dans leurs armées, montés et équipés à l'avantage, pour combattre en leur faveur contre leurs ennemis, les Païens disent aussi que Castor et Pollux ont paru plusieurs fois, en bataille, combattre pour les Romains contre leurs ennemis. Si nos Christicoles disent qu'un bélier se trouva miraculeusement, pour être offert en sacrifice à la place d'Isaac, lorsque son Père Abraham le vouloit sacrifier, les Païens disent aussi que la Déesse Vesta envoïa miraculeusement une génisse pour lui être sacrifiée à la place de Metella, fille de Metellus: ils disent pareillement que la Déesse Diane envoïa miraculeusement une biche à la place d'Iphigenie, lorsqu'elle étoit sur le bucher pour lui être immolée, au moïen de quoi Iphigenie fut miraculeusement délivrée. Si nos Christicoles disent que S. Joseph s'enfuit en Egypte sur l'avertissement qu'il en reçut d'un Ange du ciel, les Païens disent que Simonides, le poëte, évita plusieurs dangers mortels sur des avertissemens miraculeux qui lui en furent faits. Si Moïse fit sortir une source d'eau vive de son Rocher en le frapant de son bâton, le cheval Pégase, [I-172] disent les Païens, en fit bien autant, puisqu'en frapant de son pié un Rocher, il en sortit une fontaine. Si nos Christicoles disent que S. Vincent Fevrier ressuscita un mort qui avoit été haché en pièces et dont une partie du corps étoit rotie, et cuite; les Païens pareillement disent que Pélops fils de Tantale, Roi de Phrigie, aïant été mis en pièces par son Père, pour le faire manger aux Dieux, eux aïant reconnu cette barbare cruauté d'un Père envers son fils, ramassérent tous les membres, les réunirent et lui rendirent la vie. Si nos Christicoles disent que plusieurs de leurs crucifix et autres de leurs images ont miraculeusement parlé et rendu des réponses; les Païens disent aussi que leurs oracles ont divinement parlé et qu'ils ont rendu des réponses à ceux qui les consultoient. Ils disent aussi que la tête d'Orphée et celle de Policrates rendoient des miracles après leur mort. Si Dieu fit connoitre par une voix du ciel que Jésus-Christ étoit son Fils, comme le disent les Evangelistes, les Païens disent aussi que Vulcain fit voir, par l'aparition d'une flamme miraculeuse, que Coeculus étoit véritablement son fils. Si nos Christicoles disent que Dieu a quelquefois miraculeusement nourris quelques-uns de ces Saints, pareillement les Poëtes Païens disent que Triptolème fut miraculeusement nourri d'un lait divin par Cérés, qui lui donna aussi un char attelé de 2 Dragons. Pareillement ils disent que Phécée, fils de Mercure, étant sorti du ventre de sa mère déjà morte, fut néanmoins miraculeusement nourri de son lait. Si nos Christicoles disent que plusieurs de leurs Saints ont miraculeusement adouci la cruauté et la férocité [I-173] des bêtes les plus cruelles et les plus féroces, les Païens disent aussi, qu'Orphée attiroit à lui, par la douceur de son chant et de l'harmonie de ses instrumens, les lions, les ours et les tigres, adoucissant la férocité de leur nature par la douceur de leur harmonie; ils disent aussi qu'il attiroit à lui les rochers, les arbres et que mêmes les rivières arrètoient leur cours pour l'entendre chanter. Enfin, pour abréger et passer sous silence quantité d'autres semblables exemples, que l'on pouroit raporter, si nos Christicoles disent que les murailles de la ville de Jéricho tombèrent miraculeusement par terre par le son des trompêtes; les Païens disent aussi que les murailles de la ville de Thèbes furent bâties par le son des instrumens de musique d'Amphion, les pierres, disent les Poêtes, s'étant agencées d'elles-mêmes, à la construction des dites murailles, par la douceur de son harmonie, ce qui seroit encore bien plus miraculeux et bien plus admirable, que de voir seulement tomber des murailles par terre.
Voilà certainement une grande conformité de miracles de part et d'autre, c'est à dire, de la part de nos Christicoles et du côté des Païens.
Il n'y a certainement pas plus d'aparence de vérité d'un côté que de l'autre, et comme ce seroit une grande sotise d'ajouter foi maintenant à ces prétendus miracles du Paganisme, c'est pareillement une grande sotise d'ajouter foi à ceux du Christianisme, puisqu'elles ne viennent, les uns et les autres, que d'un même principe d'erreurs, d'illusions et de mensonges. C'étoit pour cela aussi que les Manichéens et les [I-174] Ariens qui étoient, vers le commencement du Christianisme, se moquoient de ces prétendus miracles, faits par l'invocation des Saints, et blåmoient ceux qui les invoquoient après leur mort et qui honoroient leurs reliques. Il y a bien aparence que M. de Fénélon, ci-devant Archevêque de Cambrai, ne faisoit guères d'état de ces prétendus miracles, et qu'il n'y ajoutoit guères de foi lui-même, puisqu'il n'a pas seulement daigné d'en dire un mot dans son livre, qu'il a fait de l'Existence de Dieu: car comme cet auteur a prétendu donner dans son dit livre les plus fortes preuves, qui se pouvoient donner de l'Existence de Dieu et qu'il n'a pas seulement parlé de celle-ci, qui eut été néanmoins une des plus fortes preuves, si les susdits miracles eussent été bien véritables et bien sûrs, n'en aïant pas, dis-je, parlé, c'est une marque assez visible, qu'il ne faisoit guères d'état et qu'il n'ajoutoit guères de foi à tout ce que l'on dit de ces prétendus miracles.
Mais pour découvrir d'autant mieux la vanité, la fausseté et la ridiculité de ces prétendus miracles du Christianisme, examinons les un peu de plus près, et voïons s'ils répondent à la fin principale qu'une souveraine Bonté, qu'une souveraine Sagesse et qu'une souveraine Puissance se seroit proposée en les faisant; [I-175] et s'il est croïable, qu'elle auroit voulu se borner seulement à faire si peu de chose, que de faire de tels miracles en faveur des hommes. Mais pour en bien juger, il faut nécessairement remarquer et se souvenir toujours de ce que nos Christicoles eux-mêmes suposent pour principal fondement de toute leur doctrine et de toute leur religion: car c'est sur ce fondement, qu'il faut maintenant raisonner, pour juger sainement si leurs prétendus miracles répondent véritablement à la fin principale, qu'une souveraine Bonté, qu'une souveraine Sagesse et qu'une souveraine Puissance se seroit proposée en les faisant, et s'il est croïable qu'elle auroit voulu se borner seulement à si peu de chose, que de faire de tels miracles. Car si ces prétendus miracles ne repondent pas parfaitement à la fin principale qu'elle se seroit proposée ou qu'elle auroit dû se proposer, et s'il n'est pas croïable qu'elle auroit voulu seulement se borner-là, il n'est pas croïable non plus qu'elle les ait fait.
Or voici le principal fondement de toute la Doctrine, de toute la croïance et de toute la religion de nos Christicoles; ils posent pour principal fondement que leur Jésus-Christ, qu'ils apellent leur divin Sauveur, est un Dieu tout-puissant, fils éternel d'un Dieu tout-puissant, et qui, par un excès de son Amour et de son infinie Bonté pour les hommes, a bien voulu se faire homme lui-même, comme eux, pour les racheter, disent-ils, et les sauver tous, c'est-à-dire, pour les délivrer tous du péché et de la damnation éternelle, qu'ils disent que tous les hommes avoient mérité pour leurs péchés, et notamment par le péché [I-176] et par la désobéissance de leur premier Père Adam, et non seulement pour délivrer tous les hommes du péché et de la susdite damnation éternelle, mais aussi pour les réconcilier parfaitement et les remettre tous en graces avec Dieu, son Père tout-puissant, et pour leur procurer encore à tous, après cette vie, un bonheur et une béatitude éternelles dans le Ciel. Et c'est, ce qu'ils disent, que leur Jésus-Christ a véritablement fait, en donnant sa vie pour tous les hommes et en mourant honteusement sur une croix pour leur salut. C'est sur ce fondement qu'il est marqué dans un de leurs Evangiles [154], que Jésus-Christ lui-même disoit, que Dieu son Père avoit tant aimé le monde, qu'il avoit donné son propre fils unique, afin que quiconque croiroit en lui, ne périt pas, mais qu'il ait la vie éternelle. Car ce n'a pas été, ajoute-t-'il, pour condamner le monde, que Dieu a envoïé son Fils dans le monde, mais afin que le monde soit sauvé par lui [155]. Je suis, disoit-il, le bon Pasteur; un bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis, et je donnerai ma vie pour mes brebis, parce que je suis venu afin qu'elles aïent la vie et qu'elles l'aïent avec plus d'abondance. Et ailleurs, il disoit encore [156], qu'il étoit venu pour chercher et pour sauver ce qui étoit perdu [157]. Et comme tous les hommes étoient perdus, suivant la doctrine de nos Christicoles, c'étoit donc aussi, suivant leur principe, pour les sauver tous, qu'il étoit venu au monde. C'est sur ce même fondement principal de leur Doctrine, qu'il est dit dans leurs prétendus S. Evangiles [I-177] que [158] Jesus-Christ était celui, qui ôtoit les péchés du monde et qu'il étoit venu pour détruire les oeuvres du monde [159] et qu'il étoit venu pour détruire les oeuvres du Demon qui ne sont autres que les péchés et toutes sortes de malice et d'iniquités. C'est pourquoi il est dit ailleurs dans leurs prétendus S. Livres que la Grace [160] de Jesus-Christ, leur sauveur, a été découverte à tous les hommes, pour leur aprendre à renoncer à l'impiété et aux mauvais desirs du siècle, pour vivre en ce monde sobrement, justement et religieusement, dans l'attente de l'avènement de la gloire de Jesus-Christ, leur grand Dieu et sauveur de leurs ames, qui s'est, disent-ils, livré lui-même pour tous les hommes, afin de les racheter de leurs péchés et en les purifiant, se former par lui même un peuple chéri et zélé pour les bonnes oeuvres. Et dans un autre endroit des mêmes livres, il est dit encore que ce même Jesus-Christ, a aimé son église, c'est à dire son peuple, s'étant lui-même livré pour elle [161], afin de la santifier, en la purifiant par l'eau du bapteme, avec la parole de vie, et afin de se rendre glorieux, sans tâches et sans rides et sans qu'elle ait aucun defaut, mais au contraire qu'elle soit sainte et sans souillure. C'est pourquoi nous chantons tous les jours, dans nos prétendus S. Mistères, ces belles paroles du symbole de notre foi: Qui propter nos homines et nostram salutem descendit de coelis, et ces autres: Qui tollit peccata mundi suscipe deprecationem nostram.
[I-178]
Cela étant, il est manifeste que la principale fin que leur Dieu et que leur Dieu Sauveur Jesus-Christ se seroient proposée, l'un en envoïant son divin Fils au monde, et l'autre en se faisant homme comme les autres hommes, leur principale fin, dis-je, en cela auroit été de sauver le monde, comme il est dit; et pour cela leur principale fin auroit été aussi, comme il est dit, d'ôter les péchés du monde, et de détruire entièrement les oeuvres du Demon, c'est à dire d'ôter entièrement du monde tous vices, toutes malices et toutes méchancetés; leur principale fin auroit été encore, comme il est dit, de sauver tous les hommes qui s'étoient perdus dans les vices et dans le péché; leur principale fin auroit été, comme il est dit encore, de se santifier un peuple, afin qu'il fut sans taches et sans rides, c'est à dire sans aucun vice ou défaut. Et enfin, ce qui se raporte toujours au même, leur principale fin ou intention auroit été de sauver les ames en les délivrant de l'état malheureux du péché, en les rachetant de la damnation éternelle, et en leur procurant dans le ciel une vie éternellement heureuse. Nos Christicoles ne sauroient nier, que ce ne soient-là les principales fins que leur Divin sauveur Jesus-Christ se seroit proposées en se faisant homme comme eux, et en voulant bien mourir, comme ils disent qu'il a fait, pour l'amour d'eux; ils ne sauroient, dis je, nier que ce n'ait été sa principale fin et la fin principale de Dieu son Père, puisqu'elle est si clairement marquée dans tous leurs prétendus Sts. Livres.
Or on ne voit nullement aucun effèt, ni aucune aparence réelle de cette prétendue rédemption des [I-179] hommes, on ne voit aucune aparence que le péché soit ôté du monde, comme il auroit du être ôté, ni même qu'il soit en aucune manière diminué, au contraire, il sembleroit plutôt qu'il y seroit augmenté et qu'il y augmenteroit même encore tous les jours de plus en plus, les hommes devenant tous les jours de plus en plus vicieux et méchans, et qu'il y a comme un déluge de vices, d'iniquités dans ce monde; on ne voit pas même que nos Christicoles puissent se glorifier d'être plus saints, plus sages, plus vertueux et mieux réglés dans leur police et dans leurs moeurs que les autres peuples de la terre; et enfin on ne voit aucune aparence qu'il doive y avoir plus d'ames sauvées, ni moins de réprouvées qu'il n'y en avoit auparavant cette prétendue rédemption, puisqu'il n'y en a pas plus qui prennent le chemin du Ciel, et qu'il n'y en a pas moins qui prennent le chemin de l'Enfer, comme le disent nos Christicoles, si tant est néanmoins que le vice soit le chemin de l'Enfer, et que la vertu soit véritablement le chemin du Ciel. Par ainsi il est évident, que les susdits prétendus miracles ne répondent aucunement à la fin principale, que la prétendue souveraine Bonté et la prétendue souveraine Sagesse d'un Dieu tout-puissant, qui les auroit fait, se seroit proposé. Et il n'est nullement croïable qu'un Dieu tout-puissant, si bon et si sage, comme on le supose, auroit voulu se borner à faire seulement si peu de chose pour le salut de ceux, pour qui il seroit venu pour les sauver, pour les santifier et pour les rendre à tout jamais bienheureux. :
Quoi! un Dieu tout-puissant qui seroit infiniment [I-180] bon, infiniment sage, et qui auroit voulu se faire homme mortel pour l'amour des hommes et qui auroit même voulu répandre jusqu'à la dernière goute de son sang pour les sauver tous, auroit voulu se borner et borner sa puissance, sa bonté et sa sagesse à guérir seulement quelques maladies et quelques infirmités du corps, dans quelques malades et dans quelques infirmes qu'on lui avoit présentés; et il n'auroit pas voulu emploïer sa Toute-puissance, sa divine Bonté et sa souveraine Sagesse à guérir efficacement toutes les maladies et toutes les infirmités de leurs ames, c'est à dire, à guérir tous les hommes de leurs vices et de leurs déréglemens, qui sont pires que les maladies du corps! Cela n'est pas croïable. Quoi! Un Dieu tout-puissant, si bon et si sage, auroit voulu miraculeusement préserver des corps morts de toute pourriture et de toute corruption du vice, et il n'auroit pas voulu de même emploïer sa Toute-puissance et sa Sagesse pour préserver de la contagion et de la corruption du vice et du péché les ames d'une infinité de personnes, qu'il seroit venu racheter au prix de son sang, et qu'il venoit santifier pas sa grace! Cela n'est nullement croïable. Quoi! Un Dieu Tout-puissant, si bon et si sage auroit bien voulu rendre miraculeusement la vûë à quelques aveugles, l'ouie à quelques sourds, la parole à quelques muèts, faire marcher droit quelques boiteux et guérir quelques paralitiques et il n'auroit pas voulu de même éclairer les pécheurs des lumières de sa grace, comme parlent nos Christicoles, il n'auroit pas voulu de même fortifier les foibles pécheurs du secours tout-puissant de sa grace; il n'auroit [I-181] pas voulu de même les retirer effectivement des erreurs et des égaremens de leurs vices, pour les ramener heureusement dans le chemin de la vertu et les faire marcher droit dans la voie de ses divins commandemens! Cela n'est pas croïable. Quoi encore! Un Dieu tout-puissant, si bon et si sage, auroit bien voulu, par une faveur toute particulière, ressusciter quelques morts, pour les remettre seulement pour quelque tems dans une vie mortelle, et il n'auroit pas voulu et ne voudroit pas encore maintenant retirer de la mort éternelle du péché une infinité d'ames, qu'il auroit créées pour le ciel, qu'il seroit venu racheter par son sang et qu'il auroit dû santifier par ses graces! Cela n'est pas croïable! Quoi! un Dieu tout-puissant, si bon et si sage, auroit bien voulu retirer ou préserver miraculeusement quelques personnes du naufrage des eaux de la mer ou des rivières, et il n'auroit pas voulu et ne voudroit pas encore maintenant retirer, ni préserver du naufrage de l'enfer une infinité d'ames qui y tombent malheureusement tous les jours, suivant le dire même de nos Christicoles! Cela n'est pas croïable. Quoi! un Dieu tout-puissant, si bon et si sage, auroit bien voulu, par une grace spéciale, préserver les corps de ses Saints et même les moindres de leurs habillemens, comme aussi leurs poils et leurs cheveux, à ce qu'ils ne soient point endommagés du feu, au milieu des incendies et des flammes, et il n'auroit pas voulu de même et ne voudroit pas encore maintenant préserver des flammes éternelles de l'Enfer une infinité d'ames qu'il auroit cependant rachetées au prix de son sang! Cela n'est nullement croïable. Car, comme [I-182] dit leur Apôtre S. Paul, si un Dieu n'avoit pas épargné son propre fils, et qu'il eut voulu le donner aux hommes, pour les sauver tous, se pouroit-il faire que leur aïant donné son propre fils, il ne leur auroit pas donné aussi toutes autres choses qui leur auroient été nécessaires pour leur salut, et si ce prétendu divin fils avoit bien voulu donner sa vie pour le salut des hommes, comment auroit-il pû, ensuite, leur refuser aucune grace, ni aucun autre bien! Cela n'est pas croïable. Quoi encore! Un Dieu tout-puissant auroit voulu miraculeusement faire sonner d'elles mêmes toutes les cloches, tantôt d'une ville, tantôt d'une autre, pour honorer la mort ou la sépulture de quelques corps morts; il auroit voulu user de sa Toute-puissance pour rassassier miraculeusement, avec quelque peu de pain et de poissons, quelques milliers de personnes qui étoient à sa suite; il auroit voulu user de sa Toute-puissance pour attirer miraculeusement les bêtes sauvages, les oiseaux et même les poissons de la mer ou des rivières, pour venir entendre les prédications de quelques un de ses Saints; et enfin, pour abréger, il auroit voulu user de sa Toute-puissance en mille et mille autres vains et légers sujéts ou occasions pour changer l'ordre et le cours ordinaire de la Nature, et il n'auroit rien voulu faire et ne voudroit encore maintenant rien faire de particulier pour procurer et opérer efficacement la conversion et la santification de tant de milliers et même de tant de millions de pécheurs, qui le loueroient et qui le béniroient éternellement dans le Ciel, s'il avoit voulu ou s'il vouloit seulement les regarder d'un oeil favorable, c'est à dire, s'il avoit voulu [I-183] ou s'il vouloit seulement leur toucher bénignement le coeur et leur ouvrir charitablement les yeux de l'Esprit pour leur faire connoitre et aimer leur véritable bien. Il n'est pas croïable qu'un Dieu tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage, en auroit jamais voulu user ainsi à l'égard des hommes, qu'il auroit tant aimés, que d'avoir voulu donner son sang et sa vie pour eux; il n'est pas croïable qu'il auroit jamais voulu négliger le principal de son dessein, pour s'attacher seulement à quelques légers accessoires, comme sont les prétenduës guérisons miraculeuses de quelques infirmités corporelles, ou autres semblables prétendus miracles, qui ne sont que de très-légère conséquence. Seroit-il descendu du ciel et seroit-il venu sur la terre, seulement ou principalement pour guérir quelques malades des infirmités du corps? Seroit-il venu seulement et principalement pour rendre la vûë du corps à quelques aveugles? pour rendre seulement l'ouïe à quelques sourds? pour rendre seulement la parole à quelques muèts? la faculté de marcher à quelques boiteux et à quelques paralitiques? Seroit-il venu seulement et principalement pour rendre la santé du corps à quelques malades et pour ressusciter quelques morts? Seroit-il venu seulement ou principalement pour préserver quelques corps morts de la corruption et pour faire miraculeusement sonner des cloches d'elles mêmes? Et enfin, seroit-il venu seulement et principalement pour empêcher miraculeusement des habits, des poils et des cheveux de ses saints de brûler dans les flammes ardentes? Et ainsi de tous ces [I-184] autres vains et ridicules miracles dont on fait néanmoins tant de cas? Seroit-il venu seulement pour cela? N'auroit-ce pas été plutôt pour guérir tous les hommes de toutes les maladies et de toutes les infirmités de leurs ames, aussi bien que de leurs corps? N'auroit ce pas été plutôt pour les retirer tous de l'esclavage du vice et du péché? pour les rendre tous sages et vertueux et pour les santifier tous? puisqu'il seroit venu pour les racheter tous et pour les sauver tous. Il témoignoit un jour, ce prétendu divin sauveur, il témoignoit un jour avoir compassion de ceux qui le suivoient, parce qu'ils n'avoient pas de quoi manger, si je les renvoïe chez eux en cet état, ils tomberont en défaillance sur le chemin, et pour les préserver de ce danger, il auroit bien voulu, disent nos Christicoles, faire un miracle de sa Toute-puissance en multipliant miraculeusement des pains pour les rassassier tous, et pour les empêcher par ce moïen de tomber foibles en chemin, et il n'auroit pas voulu de même et ne voudroit pas encore maintenant, faire de semblables miracles de sa toute-puissante Grace, pour santifier tous les pécheurs et pour les sauver tous. Il verroit tous les jours leur faiblesse et leur infirmité, et il ne voudroit par les fortifier du secours efficace de sa toute-puissante Grace, pour les empêcher de tomber dans le vice et dans le péché? Il les verroit tomber tous les jours à milliers dans les flammes effroïables de l'Enfer, et il n'auroit point compassion de leur perte, d'une perte si terrible, si effroïable que celle-là? Cela n'est nullement croïable, cela se [I-185] détruit de soi-même, et il est tout-à-fait indigne d'avoir cette pensée-là d'un Etre qui seroit infiniment bon et infiniment sage.
Le prémier donc de ces miracles, le plus grand et le plus glorieux pour lui et en même tems le plus nécessaire et le plus avantageux pour les hommes, auroit certainement été de les guérir véritablement tous de toutes les maladies et infirmités de leurs ames, qui sont les vices et les mauvaises passions. Le premier, le plus beau et le plus grand de ses miracles, auroit été de rendre tous les hommes sages et parfaits, tant du corps que de l'esprit. Le premier et le principal de ses miracles auroit été de santifier véritablement tous les hommes et de les sauver effectivement tous, en les rendant tous parfaitement bienheureux dans le Ciel. C'étoit-là, certainement, Messieurs les Christicoles, le prémier, le plus beau, le plus grand, le plus glorieux, le plus avantageux, le principal et le plus nécessaire de tous les miracles, que votre prétendu divin Christ auroit dû faire, puisque c'étoit pour cela même qu'il auroit descendu du ciel et qu'il seroit venu au monde, comme il le disoit lui-même, ainsi qu'il est marqué dans son Evangile. [162] Lorsque je serai élevé de terre, disoit-il, j'attirerai de toutes choses à moi. Et ego si exaltatus fuero a terra omnia traham ad me ipsum. Le voilà qui a été élevé, et il l'a été en deux manières, me disent nos Christicoles, il a été élevé, lorsqu'il a été attaché à la croix et il l'a été, lorsqu'il est monté au Ciel, si c'étoit de [I-186] l'une ou de l'autre, ou même de toutes les deux élévations ensemble qu'il entendoit parler. Le prémier donc, le plus beau, le plus grand et le plus favorable miracle qu'il auroit pû faire, et qu'il auroit dû faire, suivant sa parole, après avoir été ainsi élevé de terre, étoit d'attirer véritablement et glorieusement tout à lui, et comme il est marqué qu'il étoit venu pour ôter le péché du monde, pour détruire les oeuvres du Démon, pour santifier les hommes, pour chercher et pour sauver tout ce qui étoit perdu, et en un mot, qu'il étoit venu pour racheter tous les hommes du péché, de la damnation éternelle et pour les sauver tous, le prémier, encore un coup, le plus grand, le plus glorieux, le plus favorable, le plus nécessaire et en même tems le plus désirable et le plus important de tous les miracles, qu'il auroit pû et qu'il auroit dû faire, suivant son prémier et principal dessein, étoit d'ôter effectivement tous les péchés du monde, étoit d'en ôter tous les vices, toutes les injustices, toutes les iniquités, toutes les méchancetés et tous les scandales. Le prémier, le plus grand. et le plus avantageux miracle qu'il auroit pû et qu'il auroit dû faire, suivant son prémier et principal dessein, étoit de délivrer effectivement tous les hommes de l'esclavage du vice et du péché, de les guérir de toutes les maladies de leurs ames et de les santifier et sauver effectivement tous, puisqu'ils s'étoient tous perdus dans le pêché et qu'il étoit venu exprès pour sauver tout ce qui étoit perdu. Mais, comme il est tout évident et tout certain qu'il n'a pas fait ces sortes de miracles, il n'y a aussi aucun lieu de croire qu'il ait fait, [I-187] ni lui, ni ses prétendus Saints aucun de ces autres miracles dont je viens de parler, et c'est ainsi bien en vain que nos Christicoles prétendent prouver la vérité de leur Religion par la certitude de leurs prétendus miracles, qui ne sont véritablement, comme j'ai dit, qu'erreurs, qu'illusions, que mensonges et qu'impostures. Tout ce que je viens de dire le démontre assez manifestement pour devoir n'en plus faire aucun doute.
Venons aux pretenduës Visions et Révélations divines, sur lesquelles nos Christicoles prétendent encore fonder et établir la vérité et la certitude de leur Religion. Pour donner une juste et véritable idée de ces Visions et Révélations divines, je ne crois pas que l'on puisse mieux faire que de dire en général qu'elles sont telles, que si quelques-uns osoient maintenant se vanter d'avoir de telles ou de telles Visions et Révélations divines, et qu'ils voulussent s'en prévaloir, on les regarderoit infailliblement tous, tant qu'ils seroient, comme des fous, comme des visionnaires et comme des insensés fanatiques. Voïez quelles furent ces prétenduës visions et révélations divines. Dieu, disent les prétendus Sts. Livres, dont j'ai cidevant parlé, s'étant pour la première fois aparu à [I-188] Abraham, il lui dit ceci [163]: Sortez de votre païs (c'étoit en Chaldée qu'il étoit), quittez la maison de votre père, et allez-vous en au Païs que je vous montrerai; cet Abraham y étant allé, Dieu, dit l'Histoire, s'aparut une seconde fois à lui, et lui dit: je donnerai tout ce païs-ci où vous êtes à votre Posterité: et en reconnoissance de cette gracieuse promesse, Abraham lui dressa un Autel [164]. Quelque tems après, Dieu lui aparut encore dans une vision, pendant la nuit; [165] il lui sembloit voir un four d'où sortoit une grande fumée [166]. Alors Dieu faisant alliance avec cet Abraham, il lui dit: je donnerai tout ce païs-ci à votre Posterité depuis la fleuve d'Egypte, jusques au grand fleuve de l'Euphrate [167]. Abraham, étant âgé de 99 ans, Dieu s'aparut encore à lui et lui dit: je suis le Dieu tout-puissant, marchez droit devant moi et soyez parfait [168], car je mettrai mon alliance avec vous, et je multiplierai grandement votre semence [169], vous serez le père de beaucoup de nations [170]. Vous ne vous apellerez plus Abram, comme ci-devant, mais vous vous apellerez Abraham, parceque je vous ai établi Père de beaucoup de nations [171]. Je ferai avec vous et avec votre semence une alliance éternelle, afin que je sois votre Dieu, le Dieu de votre Posterité aprés vous [172]. Voici l'alliance que je ferai avec vous et avec tous vos Descendans: vous circoncirez, lui dit Dieu, la prépuce de tous vos enfans måles [173]. Ce [I-189] sera là, lui dit-il, la marque de mon alliance perpétuelle avec vous [174]. Tout enfant mâle sera circonci au huitième jour, [175] car je veux que vous portiez la marque de mon alliance dans votre chair [176]. Sur quoi cet Abraham commença à se circoncire lui-même et à circoncire tous les males de sa maison [177]. Après cela Dieu, dit l'histoire, voulant tenter cet Abraham, pour voir s'il seroit obéissant à ce qu'il lui ordonnait, s'aparut à lui et lui dit [178]. Prenez votre fils unique, Isaac, que vous aimez et allez-vous en l'offrir vousmême en sacrifice en l'endroit que je vous montrerai [179]. Aussitôt et la nuit même Abraham partit avec son fils Isaac, pour l'aller sacrifier [180]. Et étant au troisième jour parvenu à l'endroit où il devoit l'offrir en sacrifice, Abraham aïant tout disposé pour le sacrifice, prit son épée, et comme il tendoit le bras pour donner à son fils le coup de la mort, il entendit une voix du ciel, qui lui dit, Abraham, Abraham, ne frappez pas votre fils et ne lui faites aucun mal, je connois maintenant que vous n'auriez pas pardonné à votre fils pour l'amour de moi, et maintenant puisque vous avez fait cela et que vous ne lui auriez point pardonné, afin d'obéir à ma parole, je vous jure par moi-même que je vous bénirai, que je multiplierai votre posterité comme les Etoiles du Ciel, et comme les grains de sable de la Mer, vos descendans seront victorieux de tous leurs ennemis et toutes les nations de la terre seront bénites dans votre semence, parce [I-190] que vous avez obéi à ma voix [181]. Après la mort de cet, Abraham Dieu s'aparut pendant la nuit à son fils Isaac et lui dit: Je suis le Dieu de votre Père Abraham, ne craignez rien parce que je suis avec vous pour vous bénir. Je multiplierai votre Posterité pour l'amour de mon serviteur Abraham [182] en reconnoissance de quoi Isaac dressa là un Autel à Dieu, qui lui étoit aparu. Après la mort de cet Isaac, Jacob, son fils, allant un jour en Mésopotamie pour chercher une femme qui lui seroit convenable, après avoir marché tout le jour, se sentant fatigué du chemin, il voulut se reposer sur le soir, et s'étant couché par terre, et aïant mis sa tête sur quelques pierres pour s'y reposer, il s'y endormit, et pendant qu'il dormoit, il vit en songe une échelle, dressée sur sa tête, dont l'extrémité alloit toucher jusqu'au Ciel, et il lui sembloit voir que les Anges de Dieu montoient et descendoient par cette échelle et qui voïoit Dieu lui -même qui s'apuïoit sur le plus haut bout de cette échelle, qui lui disoit: je suis le seigneur, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac votre père, je vous donnerai à vous et à votre Posterité tout le païs où vous demeurez, votre Posterité sera aussi nombreuse que la poussière de dessus la terre, elle s'étendra depuis l'Orient jusqu'à l'Occident et depuis le Septemtrion jusqu'au Midi et toutes les nations de la terre seront bénités à cause de vous et de votre Posterité. Je serai votre protecteur partout où vous irez, je vous ramenerai sain et sauf de cette terre, je ne vous [I-191] abandonnerai point, que je n'aie accompli tout ce que je vous ai promis. Jacob s'étant éveillé dans ce songe, il fut saisi de crainte et dit: Quoi! Dieu est vraiment ici, et je n'en savois rien, ah, dit-il, que ce lieu est terrible, puisque ce n'est autre chose que la main de Dieu et la porte du Ciel [183]. Puis s'étant levé, il dressa une pierre, sur laquelle il répandit de l'huile, en mémoire de ce qui lui étoit arrivé là, et fit en même tems un voeu à Dieu que, s'il revenoit sain et sauf, il lui offriroit la dixième de tout ce qu'il auroit. Voici encore une belle vision qu'il eut quelques années après, comme il s'étoit mis à garder les troupeaux de son beau-père Laban et qu'il étoit convenu avec lui, qu'il auroit pour récompense de son service, tout ce que les brebis produiroient d'agneaux de diverses couleurs. Etant grandement desireux de son profit, comme il est assez naturel, il souhaitoit passionnément que ses brebis fissent beaucoup d'agneaux de diverses couleurs, aïant donc passionnément ce desir à coeur, il songe agréablement une nuit qu'il voïoit [184] les mâles sauter sur les femelles et qu'elles lui produisoient toutes des agneaux de diverses couleurs. Ravi qu'il étoit dans un si beau songe, Dieu lui aparut et lui dit: regardez et voyez comme les mâles montent sur les femelles et comme ils sont de diverses couleurs, car j'ai vû, lui dit-il, la tromperie et l'injustice que vous fait Laban votre beau-père; levez-vous donc maintenant, lui dit Dieu, sortez de ce païs-ci et retournez en votre païs. Comme il s'en retournoit en [I-192] son païs, avec toute sa Famille et avec tout ce qu'il avoit gagné chez son Beau-père, il eut, dit l'Histoire, (ou la fable) pendant la nuit en rencontre un Homme inconnu, contre lequel il lui fallut combattre toute la nuit jusqu'au point du jour; et cet homme ne l'aïant pû vaincre, il lui demanda, qui il étoit, et Jacob lui dit son nom; alors cet inconnu lui dit, vous ne serez plus apellé Jacob, mais Israël, car puisque vous avez été fort en combattant contre Dieu, à plus forte raison, lui dit-il, serez vous fort en combattant contre les hommes [185].
Voilà quelles furent les prémiéres de ces belles prétendues visions et révélations divines; il ne faut point juger autrement des autres que de celle-ci. Or, quelle aparence y a-t-il de Divinité dans des songes si grossiers et dans des illusions si vaines? Si quelque homme rustique et grossier, ou si quelque bon homme de berger de la campagne, comme pouvoit être ce Jacob, dont je viens de parler, venoit nous dire qu'il auroit convenu avec un beau-père ou avec quelqu'autre personne de garder seul ses troupeaux à condition que tous les fruits qui en proviendroient et qui seroient de diverses couleurs, seroient pour lui en récompense de son service, et que pour témoignage que Dieu voudroit le favoriser et lui procurer une ample récompense de ses services, il se seroit aparu à lui en songe, lui auroit parlé, et lui auroit dit toutes ces paroles: Je suis le Dieu qui vous a déja aparu en un tel endroit; j'ai vu la tromperie et [I-193] l'injustice que l'on vous a faite, vous ne serez point frustré de votre récompense, j'accomplirai vos souhaits; regardez et voïez comme les mâles de vos troupeaux montent sur les femelles; elles vous produiront toutes leurs fruits de diverses couleurs, et ainsi votre récompense sera grande, si, dis-je, quelque personne venoit maintenant nous conter telles sornettes, et que ceux qui nous les conteroient, crussent véritablement avoir eu quelques visions et révélations divines de ce qu'ils nous diroient, ne regarderions-nous pas ces gens-là comme des fous, comme des visionnaires ou comme des simples d'esprit? Nous les regarderions certainement comme tels, et si ces mêmes personnes continuoient encore à nous dire qu'ils auroient eu la nuit, la rencontre des inconnus contre lesquels ils auroient été obligés de combattre toute la nuit, et que ces gens inconnus, ne les aïant pû vaincre, ils leur auroient dit qu'ils auroient combattu contre Dieu ou contre des Dieux, et si sur une telle vision, ces personnes-lå regardoient ces victoires imaginaires, comme un présage divin, ou comme une assurance divine de la force victorieuse, avec laquelle ils combattroient quelques jours contre leurs ennemis, ne ririons-nous pas des sottes imaginations de ces pauvres gens-là? Nous n'en ferions certainement que rire. Pareillement si quelques étrangers, quelques Allemans, par exemple, ou quelque Suisse qui seroient venus dans notre France, et qui auroient vû les plus belles Provinces du Roïaume, venoient à dire que Dieu leur seroit aparu dans leur Païs, qu'il leur auroit dit de venir ou de s'en aller en France et qu'il leur [I-194] donneroit à eux et à leurs descendans toutes les belles Terres, Seigneuries et Provinces du Roïaume, qui sont depuis les grands fleuves du Rhin et du Rhone, jusqu'à la Mer Océane, qu'il feroit une éternelle Alliance avec eux et avec leurs Descendans, qu'il multiplieroit leurs races, qu'il rendroit leur postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que les grains de sable de la mer, et qu'enfin ce seroit avec eux que Dieu béniroit toutes les Nations de la terre, et que, pour marque de son Alliance avec eux, il leur auroit ordonné de se circoncire eux-mêmes et de circoncire tous leurs Enfans mâles, qui naitroient d'eux et de leurs Descendans, etc. Qui est-ce encore qui ne riroit de telles sotises et qui ne regarderoit ces Étrangers comme des fous, comme des visionnaires et comme des insensés fanatiques? Il n'y a certainement personne, qui ne riroit et ne se moqueroit de toutes ces belles visions et de toutes ces belles prétenduës révélations divines.
Or il n'y a aucune raison de juger autrement, ni de penser plus favorablement de tout ce que disent ces grands prétendus saints patriarches Abraham, Isaac et Jacob touchant les visions et les pretenduës Révélations divines qu'ils croïent ou au moins qu'ils disent avoir euës, et ainsi elles ne méritent pas qu'on en fasse plus d'état que de celles de ces étrangers, dont je viens de parler, parce qu'elles n'étoient véritablement qu'erreurs et illusions ou mensonges et impostures, comme seroient celles de ces étrangers, dont je viens de parler; et il est sûr mème, que quand ces trois bons Patriarches reviendroient maintenant nous [I-195] dire eux-mêmes, qu'ils auroient euës de telles visions et de telles révélations divines, nous n'en ferions encore maintenant que rire et nous ne manquerions certainement pas de regarder toutes ces prétenduës visions et révélations divines autrement, que comme des erreurs et des illusions, ou comme des mensonges et des impostures.
Je dis comme des erreurs et des illusions, si ces personnages nous paroissoient croire véritablement avoir eu de telles visions et de telles révélations; et en ce cas nous les regarderions eux comme des visionaires et comme des gens, qui auroient l'esprit foible; mais nous les regarderions comme des menteurs, comme des fourbes et comme des imposteurs, si nous jugions autrement de leurs personnes et de leurs intentions. Mais soit que ces Patriarches aïent eu dessein en cela de tromper les autres, ou soit qu'ils se soient trompés eux-mêmes les premiers, il est facile de concevoir la vanité et la fausseté de toutes leurs prétenduës visions et révélations divines; elles se découvrent assez manifestement d'elles-mêmes, non seulement par cette injuste et odieuse acception de peuples ou de personnes, dont j'ai ci-devant parlé et en faveur de laquelle on prétend néanmoins que les susdites révélations auroient été faites, parce qu'il n'est pas croïable qu'un Dieu qui seroit infiniment bon, infiniment parfait et infiniment juste auroit jamais voulu, ni ne voudroit jamais faire, ni autoriser une chose si injuste et si odieuse que seroit une telle acception de personnes et de peuple, mais elles se découvrent encore par la vanité et la fausseté des susdites visions [I-196] et révélations; elles se découvrent encore assez manifestement par trois autres différens endroits. 1°. Elles se découvrent par cette vile, ridicule et honteuse marque de la prétendue Alliance que Dieu auroit faite avec les hommes; 2°. par la cruelle et barbare institution des sacrifices sanglans de bêtes innocentes et que Moïse attribue à ce même Dieu, et notamment par ce cruel et barbare commandement, qu'il dit aussi que Dieu dit à Abraham de lui sacrifier son fils, 5°. Par le défaut manifeste d'accomplissement des promesses si belles et si avantageuses qu'il dit pareillement avoir été faites de la part de Dieu aux trois susdits Patriarches. Car la marque de cette prétendue Alliance étant tout-à-fait vile et ridicule, l'institution des sacrifices sanglans de bêtes innocentes, étant cruelle et barbare, aussi bien que le susdit commandement à un père de sacrifier son fils, et enfin les susdites si grandes, si magnifiques promesses prétenduës, faites de la part de Dieu aux susdits Patriarches, se trouvant sans effet et sans accomplissement, sont autant de preuves certaines et évidentes de la vanité et de la fausseté des susdites prétenduës visions et révélations divines.
Prémièrement pour ce qui est de la marque de cette prétendue Alliance de Dieu avec les susdits Patriarches et tous leurs Descendans, elle est manifestement ridicule, puisqu'elle consiste dans un vain et ridicule retranchement de chair ou de peau de la plus honteuse partie du corps humain. Quoi! Un Dieu tout-puissant et parfaitement sage s'amuseroit ou se seroit amusé à vouloir faire porter à tout un peuple la marque de son Alliance avec lui dans la plus [I-197] honteuse partie de leur corps; et il auroit voulu faire consister cette marque dans un si vain et si ridicule retranchement de chair ou de peau? Cela n'est nullement croïable. Si un Dieu tout-puissant avoit véritablement voulu se choisir tout particulièrement un peuple, et qu'il eut voulu lui faire porter la marque de son alliance sur son corps, il auroit indubitablement choisi une marque plus convenable, plus digne et plus honorable que celle-là, et il l'auroit indubitablement aussi placée dans la partie la plus noble, la plus considérable et la plus aparente du corps, afin de rendre, par cette gratification particulière de sa bonté, son peuple plus beau, plus parfait, plus honorable et plus considérable que tout les autres peuples. Mais qu'il aurait voulu choisir une si vaine et si vile marque de son Alliance que celle que l'on prétend qu'il ait choisie, et quil auroit voulu la placer dans la partie la plus honteuse du corps? Cela est indigne de la grandeur et de la souveraine Majesté d'un Dieu, et il seroit même indigne de penser qu'il l'auroit jamais voulu faire ainsi.
Secondement, à l'égard de l'institution des Sacrifices sanglans des bêtes innocentes, les prétendus Sts. [I-198] et Sacrés Livres, [186] qui contiennent les susdites révélations, l'attribuent manifestement à Dieu, comme aussi l'institution des autels et la consécration des Prêtres pour lui offrir des sacrifices sur les susdits Autels. Ils marquent ces mêmes Livres et ces mêmes prétenduës Révélations divines, ils marquent que Dieu avoit ordonné que ces Prêtres répandroient autour de son autel le sang des Animaux, qu'ils lui offriroient en Sacrifice, qu'ils écorcheroient ces animaux, qu'ils les mettroient en pièces et qu'ils feroient brûler leur chair sur son autel. Dieu promettoit de son côté d'avoir pour très-agréable l'odeur de la fumée des victimes, qu'ils lui offriroient de la sorte, et, conformément à cela, nous voïons aussi dans ces mêmes livres, qu'après le Déluge, Noé étant sorti de l'Arche, où il s'étoit renfermé avec sa femme et ses enfans et avec des animaux de toutes sortes d'espèces, pour éviter les eaux du Déluge, aussitot qu'il fut sorti de cette Arche sain et sauf, il dressa un autel à Dieu, et pour action de grace lui offrit des animaux en sacrifice sur cet autel, [187] et Dieu, disent ces mêmes Livres, témoigna avoir pour très-agréable la fumée de ce sacrifice, en conséquence de quoi, il promit qu'il ne maudiroit plus la terre à cause des hommes, parce qu'ils sont enclins, dit-il, au mal dès leur enfance. Voici, selon les mêmes Livres, ce que Dieu ordonnoit dans sa loi, touchant les sacrifices des animaux et touchant la consécration des Prêtres. Le Seigneur, disent ces [I-199] prétendus Sts. Livres, parla à Moïse et lui dit: Ordonne aux Enfans d'Israël de me faire des offrandes; vous recevrez mon offrande de toute personne qui l'offrira volontiers, ... [188] ils me feront aussi un Sanctuaire ou Tabernacle pour demeurer au milieu d'eux. [189] Et en outre tu me feras un autel de bois de Setim aïant cing coudées de long et cinq coudées de large, lequel sera quarré, et sa hauteur sera de trois coudées. Tu prendras Aäron ton frère et ses enfans, pour exercer la charge de sacrificateur. Tu leur feras des vêtemens saints pour gloire et honneur. [190] Et voici ce que tu feras, quand tu les consacreras et que tu les santifieras, pour exercer la sacrificature; tu prendras un veau du troupeau et deux moutons sans tache et des pains sans levain, ... [191] lors tu feras aprocher Aäron et ses fils à l'entrée du Tabernacle, puis tu prendras les vêtemens et feras vêtir Aäron la chemise et le roquet de l'Éphod et le pectoral et le ceindras par dessus, avec le ceinturon exquis de l'Ephod; puis tu mettras sur sa tête la Thiare, et la couronne de Sainteté sur la thiare, et tu prendras l'huile de l'onction et la répandras sur sa tête; puis tu feras aprocher ses fils et leur feras vêtir les habits sacerdotaux et les ceindras de baudriers, à savoir Aäron et ses fils, et leur attacheras des calottes et ainsi tu les consacreras, et la santification leur sera en ordonnance perpétuelle. Ce qui étant fait, tu feras aprocher le veau devant le Tabernacle; alors Aäron et ses fils poseront leurs mains sur la tête du veau, et tu égorgeras le veau devant [I-200] le Seigneur, à l'entrée du Tabernacle; puis tu prendras du sang de ce veau et le mettras avec ton doigt sur les cornes de l'autel; puis tu répandras tout le reste du sang au bas de l'autel; puis tu prendras toute la graisse qui couvre les entrailles et la taïe qui est sur le foïe et les deux rognons et la graisse qui est sur iceux, et tu les feras fumer sur l'autel, mais tu brûleras au feu la chair du veau, sa peau et sa fiente hors du temple; et ce sacrifice sera pour l'expiation des péchés; puis tu prendras l'un des moutons, et Aäron et ses fils poseront les mains sur la tête de ce mouton; puis tu l'égorgeras et prenant le sang d'icelui, tu le répandras sur l'autel tout à l'entour [192], après quoi tu dépiéceras ce mouton par quartier, tu laveras ses entrailles et ses jambes et les poseras sur les membres et sur la tête et feras fumer et brûler tout le mouton sur l'autel; et c'est là le sacrifice d'holocauste que tu offriras au Seigneur, lequel sacrifice lui sera d'une odeur très-agréable; puis tu prendras l'autre mouton, et Aäron et ses fils poseront les mains sur la tête de ce mouton, que tu égorgeras et prendras du sang d'icelui et le mettras sur le mol de l'oreille droite et sur le gros orteil du pié droit et répandras le reste du sang sur l'autel tout à l'entour, et prendras du sang qui est sur l'autel et de l'huile d'onction et feras aspersion sur Aäron et sur ses vêtemens, sur ses fils et les vêtemens de ses fils avec lui, et ainsi ils seront santifiés et consacrés..... Et ceci sera en ordonnance perpétuelle pour [I-201] Aäron et pour ces fils.... tu sacrifieras pour l'expiation du péché tous les jours un veau..... Voici encore, lui-dit-il, ce que tu feras sur l'autel, tu offriras par chacun jour continuellement deux agneaux, tu sacrifieras l'un des agneaux le matin et l'autre agneau vers le soir...... et j'habiterai au milieu des Enfans d'Israël et je serai leur Dieu etc. [193]
Voici encore ce qui est écrit dans ces mêmes livres, touchant ces sortes de sacrifices. Le Seigneur parla à Moïse et lui dit: Parles aux Enfans d'Israël et leur dis ceci, quand quelqu'un d'entre vous offrira offrande en sacrifice au Seigneur, vous offrirez votre offrande ou votre sacrifice de vos troupaux, tant du gros que du menu bétail; si son offrande est du gros bétail pour l'holocauste, il offrira un måle sans tâche et l'offrira à l'entrée du Tabernacle, de son bon gré en la présence du Seigneur, et posera la main sur la tête de l'holocauste, et il sera acceptable pour lui et pour la propitiation de ses péchés, puis on égorgera le bon veau en la présence du Seigneur; et les fils d'Aäron, sacrificateurs, en offriront le sang et le répandront sur l'autel et tout à l'entour, et puis on écorchera l'holocauste et on le couperas en piéces. Les fils d'Aäron, sacrificateurs, mettront le feu sur l'autel et arangeront le bois sur le feu. Pareillement ils rangeront sur le bois les quartiers, la tête et la fressure de l'animal, et le sacrificateur offrira toutes ces choses au Seigneur, sur l'autel, où il les fera fumer et brûler en holocauste; et ce sacrifice étant fait ainsi, il sera d'une très-agréable odeur au Seigneur. [194] [I-202] Que si son offrande est de menu bétail pour holocauste, savoir d'entre les agneaux ou d'entre les chèvres, il offrira un måle sans tache, on l'égorgera à côté de l'autel vers le Septentrion en présence du Seigneur, et les fils d'Aäron sacrificateurs en répandront le sang sur l'autel et à l'entour, puis on le coupera en pièces, et sa tête, sa fressure et sa graisse, et le Sacrificateur les rangera sur le bois au dessous duquel il doit mettre le feu. Mais il lavera les entrailles et les jambes, puis le sacrificateur offrira toutes ces choses en sacrifice, les fera fumer et brûler sur l'autel en holocauste, et ce sacrifice étant fait ainsi, il sera d'une très-agréable odeur au Seigneur. Que si son offrande est de la volaille pour holocauste au Seigneur il offrira son offrande. de tourterelles ou de pigeonneaux, et le sacrificateur l'offrira sur l'autel et lui entamera la tête avec l'ongle afin de le faire fumer sur l'autel et y fera couler son sang à côté de l'autel; il ôtera son jabot avec ses plumes et les jettera à côté de l'autel, là où sont les cendres, il lui brisera les ailes sans les diviser et les fera fumer sur le bois qui sera au feu, et ce sacrifice étant fait ainsi, il sera d'une odeur très-agréable au Seigneur. Holocaustum est et oblatio suavissimi odoris etc. [195]
Une autre fois, comme il est marqué dans les susdits livres, Dieu parla à Moïse et lui dit ceci [196]: Quand quelque personne aura commis quelque faute ou quelque péché contre la loi, ou contre les céremonies de son Dieu, si c'est par erreur qu'il l'a commise, il aportera au Seigneur une offrande pour son péché, à [I-203] savoir un mouton sans tache, que le Prêtre sacrifiera au Seigneur pour l'expiation de son péché: de même, [197] si quelqu'un péche par ignorance, faisant quelque chose qui seroit défendue par la Loi, il offrira un mouton sans tache, et le Sacrificateur, l'offrant à Dieu, priera pour lui, et son péché lui sera remis. Une autre fois, comme il est marqué dans les susdits Livres, Dieu parla à Moïse et lui dit ceci: Parle aux enfans d'Israël et leur dis ceci: Quand vous serez entré au païs où vous devez demeurer, et où je vous ferai entrer, et que vous voudrez faire sacrifice d'holocauste au Seigneur, vous ferez votre offrande d'un animal du gros ou du menu'bétail, par chacun agneau vous offrirez au Seigneur en sacrifice un gâteau de fleur de farine, avec une certaine mesure de vin; par chaque mouton vous offrirez aussi un gâteau de fleur de farine, avec une certaine mesure d'huile et de vin pour l'aspersion, et par chaque taureau vous offrirez avec le bon veau un gâteau de fleur de farine et certaine mesure d'huile et de vin, que vous offrirez au Seigneur en sacrifice, ainsi sera fait pour chaque bœuf, pour chaque mouton et pour chaque petit d'entre les brébis et les chèvres, et vos sacrifices seront d'une très-suave odeur au Seigneur: in oblationem suavissimi odoris [198].
Tous ces témoignages, qui sont tirés des prétenduës Ecritures et même des susdites prétenduës révélations divines, marquent expressément et manifestement, [I-204] que les cruels et sanglans sacrifices, que les hommes font des bêtes innocentes, étoient d'institution divine, au moins dans la loi des Juifs et qu'ils avoient été autrefois au moins très-agréable à Dieu.
Or comment s'imaginer et se persuader qu'un Dieu, qui seroit infiniment parfait, infiniment bon et infiniment sage, auroit voulu jamais établir de si cruels et de si barbares sacrifices? Car c'est cruauté et barbarie de tuer, d'assommer et d'égorger, comme on fait, des animaux, qui ne font point de mal. Car ils sont sensibles au mal et à la douleur aussi bien que nous, malgré ce qu'en disent vainement, faussement et ridiculement nos nouveaux Cartesiens qui les regardent comme de pures machines sans ames, et qui pour cette raison et par un vain raisonnement, qu'ils font sur la nature de la pensée, dont ils prétendent que la matière n'est pas capable, les disent entiérement privés de tout sentiment de plaisir et de douleur. Ridicule opinion! mauvaise maxime et détestable doctrine! Puisqu'elle tend manifestement à étouffer dans le coeur des hommes tout sentiment de bonté, de douceur et d'humanité, qu'ils pouroient avoir pour ces pauvres animaux et qu'elle leur donne lieu et occasion de se faire un jeu et un plaisir de les tourmenter et de les tiranniser sans pitié, sous prétexte qu'ils n'auroient aucun sentiment du mal qu'ils leur feroient, non plus que des machines qu'ils jetteroient au feu et qu'ils briseroient en mille pièces, ce qui seroit manifestement une cruauté détestable envers ces pauvres animaux, lesquels étant vivans et mortels comme nous, et étant faits comme nous de chair, de sang et d'os, [I-205] et aïant comme nous tous les organes de la vie et du sentiment, savoir: des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, des narines pour flairer et discerner les odeurs, une langue et un palais pour discerner le goût des viandes et de la nourriture qui leur convient, et des piés pour marcher; et voïant d'ailleurs comme nous voïons en eux toutes les marques et tous les effèts des passions que nous sentons en nous mêmes, il faut indubitablement croire aussi qu'ils sont sensibles, aussi bien que nous, au bien et au mal, c'est à dire au plaisir et à la douleur; ils sont nos domestiques et nos fidèles compagnons de vie et de travail, et par ainsi il faut les traiter avec douceur. Bénites soïent les Nations qui les traitent bénignement et favorablement et qui compatissent à leur misére et à leur douleur. Mais maudites soïent les nations qui les traitent cruellement, qui les tirannisent, qui aiment à repandre leur sang et qui sont ardens à manger leur chair. Il est dit en quelques endroits des Ecritures apocrifes [199] qu'un mauvais grain de méchanceté, ou qu'un grain de mauvaise semence a été semé, dès le commencement, dans le coeur d'Adam: Gramen seminis mali seminatum est in corde Adam ab initio. Il semble en effèt que ce mauvais grain de méchanceté, ou que ce grain de mauvaise semence se trouve encore maintenant dans le coeur de tous les hommes, et que c'est ce grain de méchanceté qui leur fait encore tous les jours trouver du plaisir à mal faire et particulièrement à exercer, comme ils font, leur cruauté envers ces pauvres, douces et innocentes bêtes [I-206] en les tirannisant, en les tuant, en les assommant et en les égorgeant impitoïablement, comme ils font tous les jours, pour avoir le plaisir de manger leur chair. Pour moi, quoique je ressente assez dans moimême les mauvaises influences et les mauvais effèts de ce maudit grain de mauvaise semence, je puis néanmoins dire que je n'ai jamais rien fait avec plus de répugnance, que lorsqu'il me fallait, dans certaines occasions, couper ou faire couper la gorge à quelques poulets ou pigeonnaux, ou qu'il me fallait faire tuer quelques porcs; je proteste que je n'ai jamais fait cela qu'avec beaucoup de répugnance et avec une certaine aversion et si j'eusse été tant soit peu superstitieux et enclin à la bigoterie de Religion, je me serois infailliblement mis du parti de ceux qui font religion de ne jamais tuer des bêtes et de ne jamais manger de leur chair. Je haï de voir seulement les boucheries et je n'ai jamais sû penser qu'avec horreur à cet abominable carnage et sacrifice des bêtes innocentes que le Roi Salomon fit faire pour la Dédidace de son Temple, où il fit égorger jusqu'à 22 mille boeufs et 120 mille moutons ou brébis, quel carnage! que de sang répandu! Comment s'imaginer et se persuader qu'un Dieu infiniment grand et infiniment sage n'auroit voulu prendre pour ses sacrificateurs que des Egorgeurs et des Ecorcheurs de bêtes, et qu'il n'auroit voulu faire qu'une vilaine boucherie de son Tabernacle et de son Temple? Comment s'imaginer et se persuader qu'il auroit pris plaisir à voir et à faire cruellement égorger tant d'innocentes bêtes? Comment s'imaginer et se persuader qu'il auroit plaisir I-207] à voir couler leur sang et à les voir si pitoïablement expirer? Et enfin, comment s'imaginer et se persuader qu'il auroit pris plaisir à sentir l'odeur et la fumée de tant de chairs brûlées? Si cela étoit comme les susdits prétendus livres et les prétenduës révélations divines le témoignent, il seroit vrai de dire qu'il n'y auroit jamais eu de tiran si sanguinaire, ni de bête sauvage si carnaciére, qu'auroit été un tel Dieu; ce qui est indigne et tout à fait indigne de penser d'un Etre qui seroit infiniment parfait, infiniment bon et infiniment sage. D'où il s'ensuit évidemment, que l'institution de tels sacrifices est faussement attribuée à un Dieu, et que les prétenduës révélations qu'ils lui attribuent, ne sont que de fausses révélations, c'est à dire qu'elles ne sont qu des erreurs et des illusions, ou des mensonges et des impostures: ce qui fait manifestement voir que ces sortes de sacrifices, non plus que tous les autres ne sont que de l'institution et de l'invention des hommes.
Voici d'où un Auteur judicieux tire l'origine de ces abominables sacrifices d'animaux et de bêtes innocentes.
» Les Historiens, dit-il, disent que les prémiers [200] habitans de la terre vécurent durant deux mille ans des productions des végétaux, c'est à dire [I-208] des fruits de la terre, dont ils offroient les prémices à Dieu, passant pour un crime inexpiable de répandre le sang d'aucun animal, même en sacrifice; et à plus forte raison d'en manger la chair. C'est pour cela qu'ils disent, ajoute cet auteur, que ce fut à Athenes que le prémier Taureau fut tué. Le Prêtre de la ville, qui s'apelloit, dit-il, Diomus, faisant sur l'autel l'oblation des fruits en pleine campagne, selon la coutume, parce qu'alors on ne parloit point encore de temple, un taureau, s'étant séparé d'un troupeau qui paissoit tout auprès, vint et mangea de l'herbe consacrée. Le Prêtre Diomus, irrité du prétendu sacrilège, prit l'épée d'un des spectateurs et en tha le taureau. Mais sa colère étant passée, et aïant considéré le crime énorme, qu'il avoit commis, il craignit la fureur du peuple, et lui fit accroire, que Dieu lui étoit aparu et lui avoit commandé d'offrir ce taureau en sacrifice, et d'en brúler la chair sur l'autel pour expier le péché qu'il avoit fait de manger les fruits consacrés. La dévote multitude, ou plutot la sote et ignorante populace crut son Sacrificateur comme un oracle: de sorte que le taureau aïant été écorché et le feu mis sur l'autel, tout le monde assista à ce nouveau sacrifice. Les Athéniens ont depuis sacrifié tous les ans un taureau, et ont fait passer, dit-il, cette pieuse cruauté, non seulement par toute la Grèce, mais même encore chez toutes les Nations du monde. Il arriva ensuite, continue l'auteur, qu'un certain Prêtre, au milieu de son sacrifice sanglant, aïant pris une pièce de chair bouillie qui de l'autel étoit tombée à terre, et que [I-209]
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s'étant brulés les doigts, il les porta incontinent à la bouche pour en diminuer sa douleur. Il n'eut pas plûtot goûté la douceur de la graisse, dont ses doigts étoient pleins, que non seulement il souhaita d'en avoir davantage, mais il en donna même un morceau à son collègue, qui en fit part aux autres, qui tous, ravis qu'on eut trouvé cette nouvelle friandise, se mirent à manger de la chair avec avidité! Et c'est de là, dit le même Auteur, que les autres mortels ont apris cette espèce de cruelle et sanglante gourmandise de tuer les animaux pour les manger. Les Juifs, continue-t-il, disent contre ces autorités que les enfans d'Adam sacrifioient des créatures vivantes dès le commencement du Monde; mais on sait, ajoute-t-il, qu'il s'est glissé quantité d'erreurs dans la Loi écrite, d'où ils ont tiré ce fait.
Les Anciens, continue cet Auteur, disent aussi que la première chêvre, qui tomba par la main des hommes, fut tuée en vengeance du tort qu'elle avoit fait au propriétaire d'une vigne, qu'elle avoit brou»tée, n'aïant jamais entendu parler d'une action si impie. Il est certain, poursuit-il, que les Egyptiens, le peuple du monde le plus sage et le plus ancien, aïant reçu des premiers habitans de la terre une tradition, qui défendoit aux hommes de tuer aucune créature vivante, pour donner plus de force à cette première loi de la nature, représentèrent leurs Dieux sous la forme de bêtes, afin que le vulgaire, respectant ces sacrés symboles, aprit à ne pas ôter la vie et à ne faire même aucun mal aux animaux. Les Brachmans des Indes Orientales, au lieu de sacrifier des [I-210] bêtes, ils bâtisent des hôpitaux pour elles, aussi bien que pour les hommes; ce qui passe chez eux pour des actions de très-grande vertu. Il y a dans toutes les villes un grand nombre de ces Prophêtes qui passent, dit-il, toute leur vie à prendre soin des animaux malades ou blessés, et de ceux qui ne peuvent vivre que par leur moïen. Cette institution n'est pas nouvelle chez eux; ils l'ont reçu par tradition de tems immémorial."
Voici ce que ce même Auteur dit des Juifs, par rapport à ce sujet:
Les prêtres des Juifs, dit-il, offroient à Dieu un sacrifice d'animaux de plusieurs espèces, comme boeufs, moutons et selon qu'il leur étoit prescrit dans leur loi, qu'ils disoient avoir reçu de Dieu même. Les Prêtres aïant égorgé les animaux destinés au sacrifice, ils en répandoient le sang autour de l'autel et en arrosoient particulièrement les quatre coins avec beaucoup de cérémonies, puis, aïant vuidé les entrailles et ôté la peau de ces animaux, ils en brulaient la chair et la graisse dans un feu, qui étoit allumé sur l'autel, et pensoient que Dieu avoit pour agréable la fumée de ces sortes de sacrifices, et qu'il y prenoit un grand plaisir, selon qu'il est écrit dans leurs Livres."
S'il n'y a point d'évidence ni de certitude entière sur ce que dit cet Auteur, touchant l'origine et le progrès de ces sacrifices sanglans d'animaux domestiques, on ne peut nier au moins qu'il n'y ait une très grande aparence de vérité dans ce qu'il en dit, et quant à ce qu'il ajoute de la douceur et de l'humanité, que les premiers hommes exerçoient envers les [I-211] dits animaux, et de la défense, qui étoit de les tuer et de leur faire mal à propos aucun mal, on ne peut douter que cette défense de leur mal faire, et que cette douceur que l'on exerçoit à leur égard, ne fussent bien conformes et très-convenables à la droite raison et à la justice naturelle et même à ce qui est marqué dans la Genése [201], où il est dit, que Dieu ne donna d'abord aux hommes que la permission de manger seulement les herbes et les fruits de la terre.
Mais il n'y a aucune aparence de vérité dans ces prétendues Révélations divines, ni aucun fondement de raison et de justice dans ces cruels et barbares sacrifices de bêtes innocentes; il n'y a que de la cruauté et de la barbarie dans ces sortes de sacrifices, et c'est ce qui fait manifestement voir, que leur institution ne vient que de la folie et de la méchanceté des hommes et non pas d'aucunes ordonnances divines.
Mais les hommes n'étoient-ils pas bien fous et bien aveuglés de croire faire honneur et plaisir en cela à Dieu? N'étoient-ils pas bien fous et bien aveuglés de croire qu'un Dieu prendroit plaisir à voir couler le sang des pauvres animaux et voir brûler leur chair? N'étoient-ils pas bien fous et biens aveuglés de croire apaiser sa colère et mériter ces bonnes grâces par de si abominables sacrifices? Ç'auroit été au contraire le moïen d'irriter sa colère et d'attirer sur eux sa vengeance et sa malédiction. Qui est-ce qui penseroit jamais faire honneur et plaisir à un habile et excellent [I-212] ouvrier de déchirer et de brûler en sa présence les plus beaux ouvrages qu'il auroit fait, sous prétexte de lui en vouloir faire un sacrifice? Qui est-ce qui penseroit faire honneur et plaisir à un Souverain, à un Prince de déchirer et de brûler en sa présence ce qu'il y auroit de plus beau, de plus riche dans son Palais, sous prétexte de lui en faire un sacrifice? Il n'y a certainement personne, qui soit assez fou pour vouloir jamais faire telle chose, ni même en avoir la pensée. D'où vient donc que les hommes sont si fous, que de croire faire honneur et plaisir à leur Dieu de déchirer, de tuer, et de brûler ses propres créatures, sous prétexte de lui en faire des sacrifices? Et maintenant encore, d'où vient et comment est-ce que nos Christicoles sont si fous et si aveuglés, que de croire faire un extrême honneur et plaisir à leur Dieu, le père, que de lui présenter et de lui offrir, même tous les jours, son divin Fils, en mémoire de ce qu'il auroit été honteusement et misérablement pendu à une croix, où il auroit expiré? Comment estce, dis-je, qu'ils peuvent avoir telle pensée et telle croïance que de croire faire plaisir et honneur à un Dieu de lui offrir ainsi son propre Fils en sacrifice? Certainement cela ne peut venir que d'un extrême aveuglement d'esprit.
Voïez ce que dit Montagne [202].
» L'ancienneté, dit-il, pensa, ce crois-je, faire quelque chose pour la grandeur divine, de l'aparier à l'homme, la vêtir de ses facultés et étrenner de ses belles humeurs et plus [I-213] honteuses nécessités, lui offrant de nos viandes à manger, de nos danses, mommeries et forces à la réjouir, de nos vêtemens à se couvrir et maisons à loger, la caressant par l'odeur des encens et sons de la musique, festins et bouquets, et pour l'accommoder à nos vicieuses passions, flatant sa justice d'une inhumaine vengeance, l'éjouissant de la ruine et dissipation des choses par elles créées et conservées, comme fit, dit-il, Fiberius Sempronius qui fit brûler pour sacrifice à Vulcain les riches dépouilles et armes qu'il avoit gagnées sur les ennemis en la Sardaigne. Et Paul Emile celles de Macedoine à Mars »et à Minerve. Et Alexandre, arrivé à l'Océan Indique, jetta en mer en faveur de Thetis, plusieurs grands vases d'or, remplissant en outre ses autels d'une boucherie non de bêtes innocentes seulement, mais d'hommes aussi, ainsi que plusieurs Nations, et entr'autres, dit-il, la notre avoit en usage ordinaire, et croit qu'il n'en est aucune, ajoute-t-il, exemte d'en avoir fait essai. Les Gètes, dit-il, se tiennent immortels et leur mourir n'est que s'acheminer vers leur Dieu Zamolxis. De cinq en cinq ans ils dépêchent vers lui quelqu'un d'entr'eux pour le requérir de choses nécessaires... Amestris, mère de Xerxes, devenant vieille, fit pour une fois ensevelir tout vifs 14 jouvenceaux, des meilleures maisons de Perse, suivant la religion du Païs, pour gratifier à quelque Dieu Souverain. Encore aujourd'hui, dit-il, les idoles de Femixtitan se cimentent du sang des petits enfants et n'aiment sacrifice que de ces puériles et pûres âmes: justice, dit-il, affamée du sang de [I-214] l'innocence. Pareillement les Cartaginois immoloient leurs propres enfans à Saturne, et ceux qui n'en avoient point en achetoient, étant cependant le Père et la Mère tenus d'assister à cet office avec contenance gaie et contente. Ceux du Pérou [203] sacrifioient à leurs Dieux ce qu'ils avoient de plus beau et de meilleur: l'or et l'argent, le grain, la cire, les ani» maux. Ils faisoient ordinairement des sacrifices de cent moutons au moins, de diverses couleurs et avec différentes cérémonies. Ils sacrifioient tous les jours au soleil un mouton tondu et le brûloient vêtu d'une chemise rouge. Mais il n'y avoit, dit-il, chose plus horrible que les sacrifices d'hommes, qui se faisoient au Pérou et encore plus au Mexique. Au Pérou ils sacrifioient des enfans, depuis 14 ans jusqu'à 10 et ce principalement pour la prospérité de leur Inca aux entreprises de guerre, et au jour de son couronnement le nombre d'enfans que l'on sacrifioit, étoit de 200. Ils sacrifioient encore un bon nombre de filles, que l'on tiroit des monastères pour le ser vice de l'Inca. Quand cet Inca étoit griévement malade et hors d'espérance de guérison, ils sacrifioient son fils au soleil ou bien à leur Dieu Viracoca, en le supliant qu'il s'en contentât au lieu du Père. Mais les Mexiquains [204] ne sacrifioient que des hommes pris en guerre, ils les faisoient mettre à genoux par ordre devant la porte de leur temple, ensuite le Prêtre alloit à l'entour d'eux avec l'idole de leur Dieu, et le montrant, il disoit à chacun d'eux : voilà [I-215] ton Dieu; après quoi ils étoient menés au heu, où on les devoit sacrifier, et là six des très-grands Prêtres, destinés à ce Ministère, s'y trouvoient avec des façons si étranges, qu'ils sembloient plutôt être des Diables que des Hommes."
Suivant le rapport des Ambassadeurs du Roi de Mexique [205] ce Prince faisoit tous les ans sacrifier aux Dieux 50,000 de ses prisonniers et entretenoit toujours la guerre avec quelques peuples voisins, afin d'avoir toujours de quoi fournir à ses sacrifices. Amurat, à la prise de l'Isthme, immola, dit Montagne [206] 600 jeunes hommes Grecs à l'ame de son Père, afin que ce sang servit de propitiation à l'expiation des péchés du trépassé. Les Chinois sacrifioient non seulement à leurs Dieux, mais aussi aux Diables, quoiqu'ils sçussent qu'il étoit méchant et réprouvé, afin, disoient-ils, qu'il ne leur fit aucun mal en leurs personnes ni en leurs biens. Ceux de Calicut en faisoient de même; ceux de Martingue adorent les Diables, quoiqu'ils les reconnoissent auteurs de tout mal, et leur offrent des sacrifices, et leur bâtissent des temples, plus qu'au Créateur même. Les Japonois aussi adorent le Diable, comme aussi ceux de l'Amerique, et lui font des sacrifices, non pour obtenir quelque bien d'eux, mais afin qu'ils ne leur fassent aucun mal. Nos anciens Gaulois, habitans de notre France, n'étoient pas à cet égard plus sages que les autres Nations, puisqu'ils sacrifioient des hommes à leurs Dieux. Ceux qui étoient attaqués de grièves maladies immoloient des [I-216] hommes, ou ils s'obligeoient par voeu de le faire, et tels sacrifices se faisoient par les mains des Druydes, qui étoient leurs Prêtres en ce tems-là, et se persuadoient que les Dieux pouvoient être apaisés par la vie d'un homme, pour sauver celle d'un autre, quelquesfois ils les faisoient brûler tout vifs, quelquesfois ils les faisoient mourir à coups de flèches. C'est pourquoi, quand quelqu'un étoit en extrémité de maladie, ils apelloient et faisoient venir vers eux quelqu'un de ces Druydes afin de sacrifier à Drye, Dieu des Enfers et ennemi de la vie, quelqu'un de ceux qui avoient mérité la mort, ou à faute de ceux-ci quelque pauvre misérable, croïant que ce Dieu, avide de sang humain, seroit rassassié par la mort d'un tel homme, et que la vie du malade seroit prolongée. Sur quoi Plutarque [207] dit fort bien, qu'il eut mieux valu que les hommes n'eussent jamais eu la connoissance des Dieux, que de croire, comme ils faisoient, qu'il y en eut qui se repussent et qui fussent avides du sang humain.
En effet, c'étoit une étrange fantaisie, comme dit Montagne [208], c'étoit une étrange fantaisie à des hommes, de vouloir païer la bonté divine de notre affliction, comme faisoient, dit-il, les Carthaginois qui immoloient leurs propres enfans à Saturne; et qui n'en avoit point, en achetoit et le faisoit brûler tout vif, étant cependant le Père et la Mère tenus d'assister à ce cruel office avec une contenance gaïe et contente. Et comme les Lacédémoniens, dit-il, qui mignardoient [I-217] leur Diane par bourrellement des jeunes garçons, qu'ils faisoient fouetter en sa faveur, souvent jusqu'à la mort. La Réligion, dit-il, étant capable d'inspirer tant de si grandes et si cruelles méchancetés aux hommes, tantum Religio potuit suadere malorum. C'étoit, continue-t-il, une humeur bien farouche, de vouloir gratifier l'Architecte de la subversion de son bâtiment, et de vouloir garantir la peine, dûë aux coupables, par la punition des non-coupables, et que la pauvre Iphigenie déchargeât, dit-il, par sa mort, et par son immolation, l'armée des Grecs des offenses qu'ils avoient commises: et ces deux belles et généreuses ames des deux Décius, père et fils, allassent se jetter à corps perdu à travers le plus épais des ennemis pour propitier la faveur des Dieux envers les affaires Romaines [209]. Quelle pouroit être, dit-il, à cette occasion? quelle pouroit être cette monstrueuse iniquité des Dieux, de ne vouloir s'apaiser en faveur du peuple Romain que par la mort de ces deux grands hommes? Quae fuit tanta Deorum iniquitas ut placari populo Romano non possent nisi tales viri occidissent? Quelle folie dans les hommes de croire que les Dieux ne pouroient s'apaiser que par la mort violente des innocens? Quelle folie, dis-je, et quel aveuglement en eux d'avoir de telles pensées et de croire religieusement exercer tant de si exécrables cruautés? Voilà néanmoins ce que la Religion inspire, voilà ce que la folle croïance des Dieux fait faire, tant il est vrai de dire que la Religion même aprend souvent des méchancetés aux [I-218] hommes et qu'elle leur fait souvent faire, sous prétexte de piété, des actions impies et détestables, suivant ce dire de Lucrèce [210]: quae saepius olim Religio peperit scelerosa atque impia facta, et cet autre que j'ai déjà cité, tantum potuit Religio suadere malorum. Plutarque avoit bien raison de dire qu'il auroit beaucoup mieux valu que les hommes n'eussent jamais eu aucune connoissance des Dieux, que de faire tant de folies et tant de méchancetés, qu'ils en font sous prétexte de les honorer, de les craindre et de les servir. Ceux qui les font adorer sont cause de tous ces détestables maux; il ne faut point s'en etonner, puisqu'il est écrit que c'est des Prophètes même de Jerusalem que la corruption s'est répandue par toute la Terre [211]: A prophetis enim Jerusalem egressa est pollutio super omnem terram.
Nos Christicoles ne sont pas encore tout à fait exemts de cette folle persuasion de la vertu et efficacité de ces cruels sacrifices; car quoiqu'ils n'en fassent plus maintenant, ils ne laissent pas que d'aprouver ceux qui se faisoient autrefois, et la Loi qui les ordonnoit; et ils croïent même avoir été délivrés du péché et remis en grace avec leur Dieu par les mérites infinis du sang de leur Dieu sauveur Jésus-Christ, qui s'est, disent ils, livré et offert lui-même en sacrifice sur l'arbre de la croix pour l'expiation de leurs péchés. De là vient, qu'ils disent que ce prétendu divin Sauveur les a lavés dans son sang des ordures de leurs péchés [212], Lavit nos a peccatis nostris in sanguine suo. [I-219] Et qu'il les a reconcilié à Dieu par les mérites de son sang et de sa mort, et vont même jusqu'à dire que, selon cette loi, qu'ils regardent comme divine, tout se devoit purifier par le sang, et qu'il n'y auroit point eu de rémission pour les hommes, sans l'effusion du sang de leur divin Sauveur. Omnia, disent-ils, in sanguine secundum legem mundantur et sine sanguinis effusione non fit remissio. Attribuant à leur Dieu même la volonté de sacrifier ainsi son divin fils, par les mains des hommes mêmes qui l'avoient si grièvement offensés par leurs péchés, afin de s'apaiser lui même envers eux, pour toutes les offenses qu'ils lui avoient faites et qu'ils devoient lui faire jusqu'à la fin des siècles; et si c'étoit, comme je viens de dire, une si grande folie aux Païens de croire que des Dieux ne pouroient s'apaiser envers les coupables, que par la punition des non coupables, comme dit le Sr. Montagne, quelle folie n'est ce pas à nos Chrétiens, de croire que leur Dieu le Père n'auroit pas voulu s'apaiser envers les hommes, que par la punition et la mort sanglante de son divin Fils? Qu'il n'auroit pas voulu s'apaiser envers eux, s'ils n'eussent persécuté, outragé et fait honteusement, indignement et cruellement mourir son cher et divin Fils unique, leur Dieu et leur Sauveur? Quelle sotise d'avoir une telle pensée? Et si ç'avoit été une si monstrueuse iniquité dans des Dieux de ne vouloir s'apaiser envers les hommes pécheurs, que par la punition et par la mort sanglante et honteuse de son innocent et divin fils, quelle folie, dis-je, d'avoir seulement une telle pensée! Les paroles me manquent pour exprimer l'excès d'une telle folie. Voilà néanmoins [I-220] ce que la Religion fait croire à nos Christicoles, de sorte qu'elle ne leur fait pas faire comme autrefois des sacrifices cruels et sanglans, elle leur fait néanmoins aprouver les accidens et révérer celui qui se seroit cruellement fait en la personne d'un Dieu, et leur fait croire les choses les plus absurdes et les plus ridicules que l'on puisse imaginer, comme je le ferai plus amplement voir dans la suite.
Revenons au prétendu commandement, que l'on veut que Dieu avoit fait à Abraham, de lui sacrifier son fils unique: cela, je l'avoue, ne doit pas paroitre fort étrange à nos Christicoles, puisqu'ils croïent bien que ce même Dieu auroit fait commandement à son propre divin Fils, de s'immoler lui-même pour le salut des hommes et qu'ils croïent que ce commandement a été véritablement accompli. Mais dans le fond ce prétendu commandement n'étoit-il pas horrible; comment est ce qu'un Père et même toute autre personne de bon sens peut s'imaginer qu'une telle inspiration ou qu'un tel commandement puisse venir d'un Dieu, c'est à dire d'un Etre infiniment parfait, infiniment bon et infiniment sage. Cela ne seroit pas concevable, si l'on ne voïoit d'ailleurs que la superstition est capable d'inspirer aux hommes les sentimens les plus cruels et les plus inhumains et qu'il [I-221] n'y a rien qu'ils ne soient capables de faire aveuglément, sous ce vain, sous ce faux et sous ce malheureux prétexte de religion, puisqu'en faisant les actions mêmes les plus blamables et les plus détestables, ils s'imaginent faire encore en cela les actions les plus louables et les plus excellentes vertus. En voici un exemple dans cet Abraham même, qui sans consulter et sans hésiter sur un tel songe ou sur une telle vision, si l'on veut, se proposa incontinent d'exécuter ce prétendu commandement, en donnant adroitement, ou plutôt sotement et indiscretement, un spécieux tour de piété, à une action qui auroit dû lui faire horreur.
Voici comme on tient qu'il parla sur ce sujet à son fils Isaac, après avoir tout disposé pour le sacrifice [213]. Mon fils, lui dit-il, je vous ai demandé à Dieu par d'instantes prières, il n'y a point de soins que je n'aie pris de vous depuis que vous êtes venu au monde, et je considérois comme le comble de mes voeux, de vous voir arriver à un âge parfait, et de vous laisser en mourant l'héritier de tout ce que je possède, mais puisque Dieu, après vous avoir donné à moi, veut maintenant que je vous perde, souffrez généreusement que je vous offre à lui en sacrifice; rendez lui, mon fils, cette obéissance et cet honneur, pour lui témoigner notre gratitude des faveurs, qu'il nous a faites pendant la paix, et de l'assistance qu'il nous a donnée pendant la guerre. Comme vous n'êtes né que pour mourir, quelle fin vous peut être plus glorieuse que [I-222] d'être offert en sacrifice par votre propre père au sou. verain Maître de l'Univers, qui, au lieu de terminer votre vie par une maladie dans un lit, ou par une blessure dans la guerre, ou par quelqu'autre de tant d'accidens, auxquels les hommes sont sujets, vous juge digne de rendre votre ame entre ses mains au milieu des prières et des sacrifices, pour être à jamais à lui? Ce sera alors que vous consolerez ma vieillesse en me procurant l'assistance de Dieu, au lieu de celle que je devois recevoir de vous, après vous avoir élevé avec tant de soins. Isaac, qui étoit un si digne fils d'un si admirable Père, écouta ce discours non seulement sans s'étonner, mais même avec joie et lui répondit qu'il auroit été indigne de naitre s'il réfusoit d'obéir à sa volonté, principalement lorsqu'elle se trouvoit conforme à celle de Dieu. En achevant ces paroles, il s'élança sur l'Autel pour être immolé, et ce grand sacrifice, dit Joseph, Historien Juif, alloit s'accomplir, si Dieu ne l'eut empêché.
Voilà certainement une assez belle et assez favorable interprétation; voilà un assez beau et assez favorable prétexte pour éxécuter religieusement et pieusement un commandement et une action de cette nature; mais voilà aussi comme les ignorans et les simples d'esprit se laissent facilement tromper et prennent le mal pour le bien, lorsqu'il est revêtu de quelques aparences trompeuses de vertu et de piété. C'est ainsi que nos pieux Christicoles couvrent des plus belles aparences de piété toutes les vaines et superstitieuses pratiques et cérémonies de leur Religion, c'est par de semblables discours de piété vaine et [I-223] trompeuse, qu'ils exaltent par dessus tout la prétendue sainteté de leurs mistères et de leurs sacremens. C'est par de semblables interprétations vaines et ridicules, qu'ils tournent comme ils veulent leurs prétenduës Ecritures saintes, qu'ils leur donnent tel sens qu'ils veulent; qu'ils font trouver des mistères là où il n'y en a point, qu'ils font trouver blanc ce qui est noir et noir ce qui est blanc; et c'est ce qu'ils font principalement par la subtile invention de leur sens mistique et figuré, et dont ils font comme une selle à tous chevaux, ou comme une chaussure à tous piés, comme étoit le soulier de Theramnes: car par cette subtile invention de leur sens spirituel et mystique, ils donnent, comme je viens de dire, tel sens qu'ils veulent à leurs prétenduës Ecritures saintes, et leur font dire allégoriquement et figurativement tout ce qu'ils veulent, semblables en cela aux enfans qui font dire aux cloches tout ce qu'ils veulent, quand ils les entendent sonner.
Mais comme ce seroit sotise à des hommes faits de vouloir serieusement s'arrêter à ce que des enfans font dire aux cloches quand elles sonnent, où à ce qu'ils disent, quand ils badinent et qu'ils jouent ensemble, de même ce seroit sotise à des hommes sages et éclairés, de s'arrêter sérieusement aux vaines explications et aux vaines interprétations, que nos Christicoles font mistiquement, allégoriquement et figurativement de leurs prétendues Ecritures saintes, puisque ces sortes d'explications et d'interprétations ne sont, dans le fond, que des fictions de leur esprit et des imaginations creuses.
[I-224]
Si un homme, par exemple, se mettoit aujourd'hui. dans l'esprit que Dieu lui auroit fait un commandement exprès, semblable à celui qu'on prétend qu'il fit à cet Abraham, dont je viens de parler, c'est à dire de lui sacrifier un fils, qu'il auroit et qu'il consultât là-dessus nos plus religieux Christicoles, je m'assure qu'il n'y en auroit pas un qui ne regardât avec horreur une telle imagination et qui ne la regardât comme une illusion, comme une tentation du Démon et une pensée damnable, qu'il diroit à cet homme de rejetter bien loin et dont il l'avertiroit bien soigneusement de se donner de garde. Et si, nonobstant cet avertissement, cet homme étoit assez mal avisé que de faire effectivement, ce qu'il croiroit que ce prétendu commandement de Dieu lui auroit ordonné, je laisse à penser ce que l'on diroit de cet homme-là et ce que la justice en feroit: que l'on juge par-là si l'on doit regarder comme des révélations divines, celles qui ordonnent de faire des sacrifices de cette nature. Que si maintenant nos Christicoles mêmes obligeoient absolument de regarder une telle vision, une telle imagination ou une telle révélation comme une illusion et comme une tentation du Diable, et qu'ils regarderoient eux-mêmes comme une chose abominable et comme un crime digne de punition exemplaire dans un Père, qui seroit assez fou que d'égorger son enfant, sous prétexte de l'offrir à Dieu en sacrifice et sous prétexte que Dieu lui en auroit fait un commandement exprès, comment peuvent ils regarder dans cet Abraham, comme une véritable révélation divine, le commandement, qu'il prétendoit lui avoir été fait de [I-225] la part de Dieu de lui sacrifier son fils! Et comment peuvent-ils regarder son obeïssance aveugle, en ce point, comme l'action de la plus grande et la plus héroïque vertu, et par conséquent comme l'action la plus digne des graces et des bénédictions de Dieu? Cela se confond et se détruit de soi-même, et il ne seroit pas besoin d'en dire davantage, pour faire voir la fausseté de ces prétenduës révélations divines, vu d'ailleurs, qu'il est marqué dans .plusieurs de ces susdits prétendus saints livres des Prophètes, que Dieu commençoit à réprouver ces sortes de sacrifices cruels et sanglans: témoin ce qui est dit dans le prophète Esaie, qui parloit aux Juifs, comme si c'étoit Dieu lui-même, qui leur parlat. Qu'ai-je à faire, leur disoit-il de la part de Dieu, qu'ai-je à faire de lå multitude de vos victimes? Je suis saoul de vos holocaustes, je suis dégouté de la graisse et du sang de vos boeufs, de vos moutons, de vos veaux, de vos agneaux et de vos boucs [214]. Ne m'offrez plus en vain de tels sacrifices; vos encens me sont en abomination; je haïs vos fêtes et vos solemnités et je ne saurois plus les suporter. La même chose se trouve, presque dans les mêmes termes, dans le prophète Jeremie [215] et dans le prophète Amos [216], et dans le Pseaume du Roi David, que nos Christicoles chantent tous les jours dans leurs Eglises, il est dit que Dieu parloit au même Peuple en cette sorte: pensez-vous, leur disoit-il, que je mangerai la chair des taureaux et que je boirai leur sang? Comme s'il leur eut dit, se pouroit-il faire que [I-226] vous eussiez une opinion si grossière d'un Dieu, que de croire qu'il mangerait la chair des taureaux et des boucs, et qu'il boiroit leur sang? Sacrifiez, leur ditil, sacrifiez louanges à Dieu, et rendez fidèlement vos voeux au Seigneur, et m'invoquez au jour de votre affliction, alors vous me glorifierez, leur disoit-il, et je vous secourerai dans vos besoins. Voilà certainement des Révélations prétenduës divines, qui seroient bien contraires à celles que Dieu auroit fait à Abraham et à Moïse, 'puisqu'il condamneroit et rejetteroit par celle-ci, ce qu'il auroit établi par les autres. D'où viendroit un tel changement dans un Étre immuable et infiniment parfait? Se seroit-il avisé, après un millier d'années, de vouloir réformer ce qu'il auroit mal établi? Dira-t-'on de Lui, ce que l'on dit ordinairement d'un homme léger et inconstant: qu'il fait, qu'il défait et qu'il reprend ce qu'il a laissé, destruit, repetit, quod nuper amisit? Que nos Christicoles le pensent, s'ils veulent, passons leur cette folie, si bon leur semble, ou si cela ne leur plait pas, qu'ils reconnoissent avec nous la vanité et la fausseté des susdites révélations divines, puisqu'elles se contredisent et se détruisent elles-mêmes les unes les autres, et qu'elles sont si peu convenables à la souveraine Majesté et à l'infinie perfection d'un Dieu. Bien plus sagement fit Numa Pompilius, second Roi des Romains [217], qui, pour amuser paisiblement et agréablement son peuple, n'institua que des sacrifices de vin, de lait, de farine et autres pareilles choses légères, accompagnées de danses et de chansons récréatives.
[I-227]
Mais voici encore une preuve manifeste de la fausseté des susdites prétenduës révélations divines: C'est le défaut de l'accomplissement des grandes et magnifiques promesses, qui accompagnoient les susdites prétenduës révélations divines, car il n'est pas croïable, qu'un Dieu tout-puissant et infiniment bon ne voudroit pas, ou n'auroit pas voulu accomplir des promesses, qu'il auroit véritablement faites, qu'il auroit plusieurs fois réitérées et qu'il auroit voulu même confirmer par jurement et par serment, comme il auroit fait. Or il est constant et manifestement visible, par les témoignages des Histoires, et même par celui de leurs prétendus saints livres, que les promesses, ci-dessus raportées, et que l'on supose avoir été faites de la part de Dieu même aux susdits Patriarches, n'ont jamais été accomplies etc.... Pour voir clairement ce défaut d'accomplissement des promesses et la force de cette preuve, il faut remarquer que ces promesses consistent principalement en trois choses [218], 1°. à rendre la Postérité de ces Patriarches plus nombreuse que tous les autres Peuples de la Terre; car elles portent expressément, que Dieu multiplieroit tellement leurs Descendans, qu'ils égaleroient en nombre les étoiles du Ciel, les grains de sable de la Mer et [I-228] les grains de poussière, qui sont sur la Terre, et par conséquent, que leur Postérité seroit plus nombreuse et plus puissante que tous les autres Peuples de la Terre; 2°. à rendre ce Peuple, qui viendroit de leur race, le plus heureux, le plus saint et le plus triomphant de tous les Peuples de la terre; car ces promesses portent expressément aussi, que Dieu seroit tout particulièrement leur protecteur, qu'il les béniroit par dessus tous les autres peuples, qu'il les favoriseroit tout particulièrement de ses graces, et que ce seroit même en leur nom, qu'il béniroit toutes les autres Nations de la terre: elles portent, qu'il exalteroit leur nom, qu'il les éleveroit en louanges, en honneur et en gloire par dessus toutes les autres Nations, et enfin elles portent, que Dieu les rendroit victorieux de tous leurs Ennemis, qu'il les mettroit en fuite et en déroute et qu'il étendroit leur domination depuis l'Occident, jusqu'à l'Orient et depuis le Septentrion, jusqu'au Midi. 3°. Ces promesses consistent, de la part de Dieu, à rendre son Alliance éternelle avec leur Postérité, car elles portent expressément, que Dieu feroit avec eux une Alliance éternelle, et qu'ils posséderoient à jamais le païs qu'il leur donneroit. Or, il est constant, que ces prétenduës promesses n'ont jamais été accomplies. Premièrement il est certain, que le Peuple Juif ou le Peuple d'Israël, qui est le seul que l'on puisse regarder comme descendans des susdits patriarches Abraham, Isaac et Jacob, et le seul dans lequel les susdites promesses auroient dû s'accomplir, n'a jamais été si nombreux, pour qu'il puisse avoir été comparable en nombre aux autres Peuples [I-229] de la terre, beaucoup moins par conséquent aux grains de sable de la mer, ni aux grains de poussière, qui sont sur la terre, et que ce même peuple se seroit en 2 ou 3 cents ans qu'il demeura en Egypte, multiplié si fort, qu'il est marqué dans leur Histoire (ce qui n'est cependant guères croïable); cette multiplication néanmoins n'étoit pas capable de faire un nombre comparable aux grains de sable de la mer, ni aux grains de poussière qui sont sur la terre; si ce peuple s'étoit effectivement multiplié, comme il auroit dù faire, suivant les susdites promesses prétendues divines, il ne lui auroit certainement pas fallu moins que toute la terre pour l'habiter. Et on voit, que dans le tems même qu'il a été le plus nombreux et le plus florissant, il n'a jamais occupé que les petites Provinces de la Palestine et des environs, qui ne sont presque rien, en comparaison de la vaste étendue d'une multitude de Provinces, de Roïaumes et d'Empires florissans, qui sont de tous côtés sur la terre, et qui ne feroient, en comparaison d'un seul Roïaume de France, que comme les Provinces de Champagne ou de Picardie, en comparaison de tout le susdit Roïaume de France. Par où il est évident, que ce peuple n'a jamais été fort nombreux et n'a même toujours été qu'un fort petit peuple, en comparaison des autres Peuples de la terre; et ainsi les prétendues promesses divines, touchant la multiplication prodigieuse et innombrable de ce peuple, ne se sont jamais trouvées accomplies. Secondement, elles n'ont jamais été accomplies non plus, touchant les grandes et surabondantes bénédictions, dont ils auroient dû être favorisés par [I-230] dessus les autres Peuples de la terre. Quoiqu'ils aïent eu quelques victoires sur leurs ennemis, et qu'ils aïent ravagé leurs campagnes et pris plusieurs de leurs villes, et qu'ils aïent même conquis ou usurpés, à la pointe de l'épée, les Provinces de la Palestine et des environs, cela n'a pas néanmoins empêché qu'ils n'aïent été, presqu'en tout tems, le plus souvent vaincus par leurs ennemis et réduits misérablement sous leur servitude. Et quoiqu'ils aïent été aussi pendant quelque tems assez paisibles et assez florissants sous le règne de quelques-uns de leurs Rois, cela n'a pas empêché non plus que leur Roïaume n'ait été détruit, qu'ils n'aïent été même en captivité et que leur Nation n'ait été presqu'entièrement détruite par l'armée des Romains, sous les empereurs Tite et Vespasien, et maintenant encore nous voïons, que ce qui reste de cette misérable Nation n'est regardé, que comme le peuple le plus vil et le plus méprisable de toute la terre, n'aïant nulle part aucune domination, ni supériorité. Et ainsi il est encore évident de ce côté-là, que les susdites prétendues promesses divines n'ont jamais été accomplies. Troisièmement enfin, elles ne l'ont pas été non plus à l'égard de cette alliance éternelle, que Dieu auroit dû faire avec eux, suivant les susdites promesses, puisque l'on ne voit maintenant, et que l'on n'a même jamais vû, aucune marque certaine de cette prétendue alliance, et qu'au contraire on voit manifestement, qu'ils sont, depuis beaucoup de siècles, exclus de la possession des terres et païs, qu'ils prétendent leur avoir été promis et donnés de la part de Dieu, pour en jouir à tout jamais. Omnem terram quam [I-231] conspicis tibi dabo et semini tuo usque in sempiternum... Dabo tibi et semini tuo terram peregrinationis tuae omnem terram Chanaan in possessionem aeternam, ero Deus eorum [219]. Et ainsi ces prétenduës promesses, n'aïant eu point leur effet, ni leur accomplissement, comme il est évident, c'est une marque assurée et évidente de leur fausseté, et par conséquent c'est aussi une preuve assurée et évidente, qu'elles ne venoient pas de la part d'un Dieu; ce qui prouve manifestement encore que les susdits prétendus saints et sacrés livres qui les contiennent, n'ont pas été faits par l'inspiration de Dieu, puisqu'ils contiennent des promesses, qui se trouvent manifestement fausses, et les dits livres, n'aïant point été faits par l'inspiration de Dieu, ils ne peuvent nullement servir de témoignage assuré de la vérité; et ainsi c'est en vain que nos Christicoles prétendent s'en servir, comme d'un témoignage infaillible, pour prouver la vérité de leur Religion.
Nos Christicoles mettent encore au rang des motifs de crédibilité et au nombre des preuves de la vérité de leur Religion, les prophéties, qui sont, comme ils prétendent, des témoignages assurés de la vérité des [I-232] Révélations ou Inspirations de Dieu, n'y aïant, disentils, que Dieu seul qui puisse certainement prévoir et prédire les choses futures, si longtems auparavant qu'elles soïent arrivées, comme sont, prétendent ils, celles qui ont été prédites par les Prophètes, qui les ont anoncées, si longtems avant qu'elles n'arrivassent. C'est de ce prétendu témoignage de vérité, que parle un Archichristicole Apôtre de Jesus-Christ. Car cet Apôtre, après avoir raporté ce qu'il croïoit, ou du moins ce qu'il suposoit avoir vu et entendu de plus admirable et de plus avantageux pour la gloire de son Maitre, il ajoute ce témoignage-ci, comme un témoignage plus ferme et plus assuré de ce qu'il disoit et de ce qu'il croïoit avoir lui-même vû et entendu. Nous avons [220], disoit-il à ses compagnons, la parole des Prophètes, qui est plus établie, plus ferme et plus sûre; vous ferez bien, leur disoit-il, de vous y arrêter, comme à une lampe qui luit dans un lieu obscure jusqu'à ce que le jour paroisse; car vous savez [221], leur disoit-il encore, que ce n'a point été par la volonté des hommes, que la prophétie a été autrefois aportée; mais ç'a été par l'inspiration du S. Esprit, que les saints hommes de Dieu ont parlé. Voïons donc quels étoient ces prétendus Prophètes et ces prétendus saints hommes de Dieu, qui ont ainsi parlé par l'inspiration du S. Esprit, et si on doit en faire tant d'état, que nos Christicoles le prétendent. Ces hommes [222], à proprement parler, n'étoient certainement que des visionnaires et des fanatiques, qui [I-233] agissoient et parloient suivant les impressions et les transports de leurs passions dominantes, et qui s'imaginoient cependant, que c'étoit par l'esprit de Dieu qu'ils agissoient et parloient, ou bien, c'étoient des imposteurs, qui contrefaisoient les Prophètes, et qui, pour tromper plus facilement les ignorans et les simples, se vantoient d'agir et de parler par l'esprit de Dieu [223]; quoiqu'ils sussent fort bien que ce n'étoit pas l'esprit de Dieu, mais l'esprit de mensonge et d'imposture qui les faisoit agir et parler. Il ne faut point douter, qu'il n'y en ait eu effectivement de l'un et de l'autre de ces deux différens caractères d'esprit; car de même que l'on en voit plusieurs, qui contrefont les fous et les insensés, quoiqu'ils ne le soient pas, de même aussi y en a-t-'il eu plusieurs, qui ont contrefait autrefois les Prophètes, et qui, pour ce sujet, ont contrefait ce que les prétendus Prophètes avoient coûtume de dire et de faire; de sorte que, s'ils venoient à paroitre maintenant parmi nous, quelques-uns de ces prétendus Prophètes (et quand se seroit même quelquesuns des plus fameux du tems passé), il est sûr, qu'ils ne passeroient parmi nous, que pour des visionaires et pour des fanatiques, ou, comme j'ai dit, pour des trompeurs et des imposteurs, qui ne chercheroient qu'à trouver des sots pour les tromper. Il feroit beau maintenant voir de ces prétendus Prophètes, il feroit beau maintenant les entendre dire des Haec dicit Dominus; on se moqueroit d'eux, et il est certain que nos Christicoles eux-mêmes s'en moqueroient, et ils [I-234] ne sauroient nier, que parmi ces prétendus Prophètes du tems passé, il n'y en ait eu effectivement plusieurs qui n'étoient que des visionnaires et des fanatiques, ou de méchans imposteurs, qui abusoient exprès du nom et de l'autorité de Dieu, dans le dessein de tromper les hommes, ou dans le dessein de parvenir à quelqu'autre fin particulière, par cet artifice trompeur. C'est, dis-je, ce que nos Christicoles ne sauroient nier, puisque l'on voit manifestement, par leurs prétendus saints et divins livres, qu'il y avoit parmi le peuple d'Israël quantité de faux Prophètes, qui se méloient de parler au nom de Dieu, et qui disoient les Haec dicit Dominus avec autant de hardiesse et d'assurance, que, si leur Dieu leur eut effectivement parlé, et qu'il leur eut véritablement mis les paroles à la bouche. C'est ce qui se voit encore manifestement par les reproches violens, que ces prétendus prophètes se faisoient les uns aux autres, de ce qu'ils parloient faussement au nom de Dieu, [224] reproches mêmes qui se faisoient, disent-ils, de la part de Dieu même.
» La parole du Seigneur," disoit un de ces prétendus Prophètes, la parole du Seigneur s'est adressée à moi et m'a dit: va dire aux Prophètes d'Israël, à ces Prophètes, qui s'ingérent d'eux-mêmes de prophétiser, va leur dire: écoutez la parole du Seigneur. Voici ce que dit le Seigneur Dieu. Malheur aux Pro phètes insensés, qui suivent leur propre esprit et qui ne voïent rien. Tes Prophètes, Israël, sont comme des renards dans les déserts; [225] ils ont des [I-235] visions vaines; ils devinent et prophétisent le men songe, en disant: Le Seigneur a dit ceci, quoiquè le Seigneur ne les ait point envoïés, et qu'il ne leur ait point parlé; et nonobstant cela ils persistent toujours à assurer leurs mensonges. C'est pourquoi, dit le Seigneur, je mettrai ma main sur ces Prophètes, qui n'ont que des visions vaines, et qui ne profétisent que le mensonge: ils n'assisteront point au conseil de mon peuple, ils ne seront point écrits aux Régistres de la maison d'Israël, et ils n'auront point de part dans l'héritage de leurs Pères, parce qu'ils séduisent mon peuple et vous saurez par-là, que je suis le Seigneur Dieu" [226].
Le Prophète et le prêtre, disoit un autre, sont souillés et corrompus dans leurs moeurs; j'ai trouvé, dit le Seigneur, les maux qu'ils causent dans ma maison et parmi mon peuple [227], je ne les ai point envoïés, et ils ont couru, je n'ai point parlé à eux et ils ont prophétisé [228]. J'ai vu, continue-t-'il, de la folie dans les Prophètes de Samarie, car ils profétisent au nom de Baal, et ils trompent par-là mon peuple d'Israël. [229] Et dans les Prophètes de Jérusalem, (c'est toujours Dieu, qui parle par la bouche de ce Prophète) j'ai vû, dit-il, des iniquités, semblables à celles de ceux, qui commettent adultère; ils cheminent en mensonge, ils favorisent les méchans, ils souffrent les désordres et les déréglemens [230]†† C'est ce qui fait que personne ne se corrige de ses vices et de ses méchancetés; ils sont tous [I-236] devenus aussi vicieux et corrompus, que l'étoient autrefois les habitans de Sodome et de Gomorre. C'est pourquoi, continue ce Prophète, voici ce que dit le Seigneur de ces méchans Prophètes: je les nourrirai d'absynte et je les abreuverai de fiel et je les ferai périr, parce que c'est des Prophètes de Jérusalem, qu'est sortie l'iniquité et que c'est par eux que la corruption s'est répandue par toute la terre. A prophetis enim Jerusalem egressa est pollutio super omnem terram. [231]
Voici, suivant ce même Prophète [232], comme Dieu parloit encore par sa bouche: Les Prophètes, disoit-il, prophétisent faussement en mon nom: je ne les ai point envoïés et je n'ai point parlé à eux; ils n'anoncent que de fausses visions et des divinations vaines et que de trompeuses séductions de leurs coeurs. C'est pourquoi, voici ce que dit le Seigneur, de ces Prophètes qui prophétisent en mon nom et que je n'ai point envoïé, ils périront par le glaive et par la faim. N'écoutez point vos Prophètes [233], disoit-il, en parlant au peuple, n'écoutez point vos songeurs, vos devineurs, ni vos pronostiqueurs, qui ne vous profétisent que des mensonges, car je ne les ai point envoïés, dit Dieu. C'est faussement qu'ils profétisent en mon nom. C'est pourquoi, n'écoutez point leurs paroles. Il leur donnoit encore ce même avertissement, dans une autre occasion. Voici, leur disoit-il [234], ce que dit le Seigneur des Armées, le Dieu d'Israël: Que vos Prophètes, vos devineurs, qui sont au milieu de vous, ne vous [I-237] séduisent point; ne vous arrêtez pas vainement à des songes, parce que c'est faussement qu'ils prophétisent en mon nom, puisque je ne les ai point envoïés. Enfin ce même Prophéte [235], déplorant la destruction malheureuse de Jerusalem, attribue en quelque façon la cause de son malheur à ces faux Prophètes. Tes Prophètes, disoit-il, dans ses Lamentations, tes Prophètes ont eu pour toi des visions fausses et extravagantes; ils t'ont donné de fausses espérances et ne te découvroient pas ton iniquité, pour te faire entrer dans des sentimens de poenitence, qui auroit peut-être détourné ton malheur. Et Jesus-Christ disoit expressement à ses Disciples [236], qu'il y viendroit de faux prophètes, qui séduiroient beaucoup de personnes, et qui feroient même de si grands miracles et de si grands prodiges, qu'ils seroient capables, si cela se pouvoit, de faire tomber les Elus dans l'erreur; c'est pourquoi il les avertissoit de s'en donner soigneusement de garde et de ne s'y point laisser séduire. C'est pourquoi les prémiers auteurs de ces prétenduës Loix divines, sachant bien qu'il étoit facile de se prévaloir ainsi du nom et de l'autorité de Dieu, pour en imposer aux ignorans et aux simples, et prévoïant bien aussi, qu'il ne manqueroit pas d'en venir après eux de semblables à eux, qui voudroient faire comme eux, et qui se disoient aussi bien qu'eux les Prophètes du Seigneur, ils ont ordonné de punir sévèrement ceux qui entreprendroient de faire les Prophètes et de vouloir parler au nom de Dieu, contre ce qu'ils auroient fait et établi. C'est ce que Moïse, [I-238] l'archiprophète des Juifs, a ordonné dans sa loi, qui est regardée comme divine; car il y a fait un commandement exprès de punir sévérement ceux, qui entreprendroient d'eux-mêmes, de parler au nom de Dieu et de faire les prophètes. S'il s'elève parmi vous [237] quelque prophète, qui dise avoir eu quelque songe ou quelque vision et révélation divine, pour vous porter à servir et adorer des Dieux étrangers et des Dieux que vous ne connoissez pas, et si, pour vous persuader que ce qu'il dit est véritable, il vous prédit quelque signe ou miracle, qui arrive effectivement, comme il vous l'aura dit, ne croïez pas néanmoins ce que dit ce prophète, ce songeur ou ce visionnaire, parce que c'est votre Dieu qui le permet ainsi, pour vous éprouver et pour voir si vous l'aimez véritablement de tout votre coeur, et pour ce qui est de ce Prophète, ou de ce songeur de songes et de visions, vous le ferez mourir, vous ne lui pardonnerez pas, vous n'aurez point de compassion de lui, chacun de vous lui jettera aussitôt la pierre, et il sera incontinent assommé, parce qu'il aura voulu vous détourner du service de votre Dieu.
Et ailleurs, voici ce que dit cette même loi et ce même Moïse: Le Seigneur, dit-il, vous suscitera un autre prophète comme moi, d'entre vos frères, c'étoit de Josué, son successeur, dont il parloit; vous l'écouterez, leur disoit-il; ensuite voici comme il fait parler son Dieu à lui-même: je leur susciterai, du milieu de leurs frères, un prophète, semblable à vous; je mettrai mes paroles en sa bouche, et il leur dira ce [I-239] que je lui aurai commandé. Quiconque n'écoutera pas ce qu'il dira en mon nom [238], j'en tirerai vengeance. Mais le Prophète, dit-il, qui aura la témérité de vouloir parler en mon nom et de dire ce que je ne lui aurai point commandé de dire, ou qui parlera au nom de quelque autre Dieu, sera puni de mort. Quant à la manière dont ces mêmes livres disent que Dieu parloit et se faisoit connoitre à ses prophètes, voici ce qu'ils en disent. Dieu étant descendu dans une colonne de nuées, il se tint à l'entrée du Tabernacle et apellant Aäron et sa soeur Marie, il leur parla ainsi et leur dit: Ecoutez mes paroles. S'il y a parmi vous quelques Prophètes du Seigneur [239], moi qui suis le Seigneur, je me ferai connoitre à lui par vision et lui parlerai par songes; il n'en est pas ainsi de mon serviteur Moïse, qui est fidèle en toute ma maison, je parle à lui bouche à bouche, et il me voit véritablement à découvert et non pas seulement par obscurité et par représentation. Pourquoi donc, leur dit-il, avez vous oser parler contre Moïse, mon serviteur. Ce fut ainsi, par vision nocturne et par songe, qu'il s'aparut à Abraham [240], lorsqu'il lui commanda de sortir de son païs; ce fut aussi par vision nocturne et en songe qu'il s'aparut à lui [241], lorsqu'il lui commanda d'aller sacrifier son fils Isaac; et enfin ce fut ainsi qu'il s'aparut à lui et qu'il lui parla, lorsqu'il lui dit de descendre en Egypte [242]; ce fut ainsi qu'il parla à Nathan et à Samuel [243]. Isaie, lui-même, qualifie ces prophéties du [I-240] nom de vision [244]. Jeremie les apelle des visions fausses et des divinations trompeuses [245]. Ezechiel, Daniel, Ozée et tous les autres prétendus prophètes apellent leurs prophéties des visions, qu'ils avoient presque toujours la nuit et pendant leur sommeil. C'est pourquoi il est marqué dans Job, [246] que Dieu parle par des songes dans des visions nocturnes, quand le sommeil abat les hommes, dit-il, et qu'ils dorment dans leur lit, c'est pour lors qu'il ouvre les oreilles et qu'il parle à ceux qu'il veut instruire. Et le grand Paul [247], vase d'élection, parlant de son ravissement au ciel, il disoit qu'il ne savoit pas, si ç'avoit été en corps ou en esprit, qu'il avoit été ainsi ravi, qu'il avoit néanmoins vu et entendu des choses admirables, qu'il n'y avoit moïen de les exprimer pas discours. Et pour ce qui est de la manière, dont ces prétendus Prophètes recevoient et publioient leurs prétendues visions et révélations divines, c'étoit ordinairement en la manière, avec les mêmes transports, les mêmes grimaces et mouvemens que l'on a coutume de voir dans les fanatiques. Les Prêtres ou les sibilles, aussi bien que tous les autres Prophètes et Prophétesses des Païens étant saisis d'une espèce de fureur, ils proferoient, dit Rocoles, [248] leurs oracles avec une impétuosité de voix et avec des contorsions violentes et pareilles à celles des possédés. C'en étoit de même de la plupart de nos prétendus Prophètes; car lorsque cette manie de vouloir profétiser les prenoit, ils étoient comme dans des [I-241] transports et faisoient des gestes et des mouvemens extraordinaires et ridicules, comme faisoient de véritables fanatiques. Nous en avons manifestement des exemples dans Saül, premier roi des Juifs, et dans ceux qu'il envoïa un jour pour prendre David, car ce Roi, aïant envoïé des archers pour prendre ce David, qu'il vouloit pendre, lorsqu'ils le virent avec une troupe de Prophètes, qui prophétisoient et Samuel à leur tête, l'esprit du Seigneur, dit cette Histoire, se saisit des Archers, qui commencèrent eux-mêmes à prophétiser comme les autres; ce qui obligea Saül d'y en envoïer d'autres encore, auxquels la même chose étant arrivée, Saül s'en mit dans une grande colère et voulut y aller lui-même, pour se saisir de celui, qu'il vouloit faire pendre. Mais étant arrivé au lieu, où il étoit, il se trouva lui-même aussitôt saisi de l'esprit de Dieu, se dépouilla de ses habits, marcha comme un fou, en prophétisant avec les autres, puis s'étant jetté par terre tout nud, il demeura ainsi tout le jour et toute la nuit; d'où vient que l'on commença à dire, comme en proverbe: Quoi Saül aussi se mêle de prophétiser, Num Saul inter prophetas? Ne sont-ce paslà de véritables visions, de véritables mouvemens et de véritables transports de fanatiques? Oui certainement, car il n'apartient effectivement qu'à des fanatiques, de faire de telles extravagances et il n'y a personne qui n'en jugeroit de même, si on voïoit maintenant semblables choses: et ainsi ces troupes de Prophètes n'étoient véritablement que des troupes de fanatiques.
Tous ces exemples et témoignages, que je viens de raporter, sans parler de plusieurs autres semblables, [I-242] pour n'être pas trop long, nous font manifestement voir, que tous ces prétendus Prophètes n'étoient véritablement, comme j'ai dit, que des fanatiques, des visionnaires ou de méchans imposteurs, puisqu'ils apelloient eux-mêmes leurs prétenduës Prophéties des visions, et que ces visions n'étoient au moins pour la plupart que des visions nocturnes, que des visions imaginaires, des illusions et des songes; ce qui les faisoit aussi apeller, dans leur tems même, des songeurs ou des faiseurs de songes, comme on le peut voir par les témoignages, que je viens de citer. Ce n'étoient enfin que des fanatiques, ou contrefaisant les fanatiques, puisqu'ils parloient et qu'ils agissoient de la même manière, qu'auroient fait des fanatiques, comme on le voit par les mêmes témoignages et qu'enfin ce n'étoit au moins, pour la plupart, que des imposteurs, puisqu'il y en avoit tant, qui prophétisoient faussement au nom de Dieu, pour tromper les ignorans et les simples, et qu'ils se reprochoient les uns aux autres cette fourberie avec tant d'animosité. Je dis, que ce n'étoit au moins pour la plupart que des imposteurs et des ſanatiques, parceque nos Christicoles eux-mêmės ne sauroient nier, que le nombre des faux Prophètes n'ait été beaucoup plus grand que celui de ceux, qu'ils pouront prétendre avoir été de vrais Prophètes, puisque l'un de ces prétendus vrais Prophètes, c'étoit Elie [249], fit par un seul jour mourir 450 de ces faux Prophètes, non compris plusieurs autres, que Jehu et Josias firent mourir dans leurs [I-243] tems, au lieu que du côté des prétendus vrais Prophètes, qui auroient été pendant tout le tems de la loi Mosaïque, à peine nos Christicoles pouroient-ils en compter deux douzaines; ce qui fait voir une trèsgrande différence du nombre des uns aux autres, et fait juger que le nombre des faux Prophètes étoit incomparablement plus grand que celui des prétendus vrais Prophètes.
Et à l'égard des reproches, qu'ils se faisoient les uns aux autres, avec tant d'animosité, s'accusant les uns les autres de prophétiser faussement au nom de Dieu, on pouroit, ce semble, assez convenablement apliquer le reproche, que le chauderon noir faisoit à la marmite: Voe tibi, voe nigroe dicebat cacabus olloe; car il paroit manifestement, qu'ils n'étoient à cet égard guères moins faux, ni moins trompeurs, les uns que les autres. Et puisque nos Christicoles sont obligés de reconnoitre, que la plupart et que même presque tous ces prétendus Prophètes n'étoient effectivement que des visionnaires, des fanatiques ou des imposteurs, ce seroit maintenant à eux de montrer par des raisons et par des preuves claires, sûres et convaincantes, que ceux qu'ils prétendent excepter, n'étoient pas des faux Prophètes comme les autres, mais qu'ils étoient divinement inspirés de Dieu, et c'est ce qu'on pouroit les défier absolument de pouvoir faire par aucune véritable et solide raison.
Mais je vais au contraire prouver, par un raisonnement solide, qu'ils étoient aussi faux Prophètes que les autres, et voici ma raison: Tout Prophète, qui se dit inspiré de Dieu, et qui ne se trouve pas véritable, [I-244] ou qui même se trouve faux, dans ce qu'il prédit de la part de Dieu, n'est pas un véritable Prophète; c'est la véritable marque et même la marque que nos Christicoles prétendent que Dieu a donnée pour connoitre les faux Prophètes. Voici comme ils le font parler dans sa loi [250]: Le Prophète qui aura la témérité de parler en mon nom, et de dire, ce que je ne lui aurai pas commandé de dire, sera puni de mort, et si vous dites en vous-mêmes, comment connoitronsnous la parole que Dien n'aura pas dite, voici, dit Dieu, à quoi vous la connoitrez. Quand le Prophète [251] aura parlé en mon nom, et quand ce qu'il aura dit en mon nom ne sera pas arrivé, vous connoitrez en cela que le Seigneur n'a point parlé; mais que ç'à été par arrogance et par témérité que le Prophète a parlé. Et dans Jeremie [252] il est dit, que lorsqu'un Prophète annoncera la paix, au nom du Seigneur, et que sa parole se verra accomplie, on saura pour lors qu'il est un véritable Prophète et qu'il a été véritablement envoïé de Dieu. La vraïe marque donc pour connoitre les faux Prophètes et quand ils prédisent faussement au nom de Dieu, et que les choses qu'ils prédisent en son nom, n'arrivent pas comme ils les ont prédites.
Or cela suposé, il est facile de faire voir que les prétendus Saints Prophètes, puisque l'on voit en eux, c'est à dire, dans leurs écrits et dans leurs prophéties, la vraïe marque des faux Prophètes, et que les plus grandes et principales choses, qu'ils ont prophétisées [I-245] au nom du Seigneur, en faveur de leur nation Juive, ne sont pas arrivées, comme ils les avoient prédites, et que l'on voit au contraire manifestement, que tout est tourné à leur désavantage et à leur confusion. Pour preuve de quoi, il n'y a qu'à raporter mot à mot ce qu'ils ont prophétisé de plus glorieux et de plus avantageux à leur Nation, et faire ensuite une comparaison de ce qu'ils ont prédit, avec ce que l'on voit être arrivé, et par ce moïen on verra facilement et clairement si leurs prophéties sont vraïes ou si elles sont fausses.
Premièrement Moïse, ce fameux Moïse, qu'on prétend avoir été l'Archiprophète de Dieu et qui, en cette prétendue qualité, étoit le chef et le conducteur du peuple d'Israël, qui se disoit être le peuple de Dieu même et le peuple choisi et chéri de Dieu, a promis et prophétisé à ce peuple de la part de Dieu, qu'il seroit un peuple tout particulièrement choisi de Dieu, que Dieu le sanctifieroit et qu'il le béniroit par dessus toutes les autres Nations de la terre et païs des Chananéens et autres païs voisins en possession éternelle. Lesquelles promesses et prophéties se trouvent néanmoins manifestement fausses, puisque l'on ne voit et que l'on n'a jamais vû dans ce peuple aucune marque particulière de sainteté, ni aucune marque spéciale de particulière élection, ni de particulière protection divine, et que l'on voit manifestement d'ailleurs, que ce peuple est, depuis plusieurs siècles, entièrement exclus de la possession des terres et païs, qu'ils auroient dû posséder à tout jamais, si les promesses et prophéties, qui leur en avoient été [I-246] faites, eussent été véritables. Mais, véritables ou non, les peuples à qui elles s'adressoient, se sont tellement fié aux prétenduës promesses et révélations divines, qu'ils ont cru effectivement, qu'ils étoient le peuple uniquement chéri et choisi de Dieu, et dans cette croïance ils se sont facilement persuadés, que Dieu n'avoit que leur bien et leur bonheur en tête, et que toutes les graces et les bénédictions du ciel leur étoient réservées. C'est pourquoi aussi ceux qui, après ce Moïse se trouvèrent les plus zélés pour la gloire de leur Dieu et pour le maintien de sa prétendue loi, croïant devoir entretenir et même fortifier, dans l'esprit des peuples, des espérances convenables à de si grandes et de si avantageuses promesses, les assuroient toujours que Dieu accompliroit ses promesses. Mais voïant qu'il tardoit toujours à les accomplir, ces zélés s'avisèrent de dire, que les peuples se rendoient indignes, par leurs vices et par leur mauvaise vie, de voir l'accomplissement de tant de si belles et si avantageuses promesses, qui leur avoient été faites de la part de Dieu: C'est pourquoi ils se mirent à déclamer fortement contre leurs vices et contre leurs désordres, menaçant horriblement les peuples et ceux qui les gouvernoient si mal, de rigoureux châtimens de Dieu, s'ils ne s'amandoient et ne se corrigeoient de leurs vices. Et pour donner, en même tems, plus de poids et d'autorité à leurs paroles, ils se sont mis, comme à l'envie les uns des autres, à faire les Prophètes, à forger des révélations et à prophétiser à merveille, tant sur les châtimens temporels que Dieu feroit de leurs vices, que sur les grandes et excessives [I-247] bontés, qu'il auroit pour eux, après qu'il les auroit suffisamment châtiés de leurs vices et qu'il les auroit entièrement et parfaitement convertis à lui; car ces prétenduës prophéties marquent expressément, que Dieu les puniroit sévèrement de leurs vices, qu'il les rejetteroit de son amitié et qu'il les abandonneroit à la puissance et à la fureur de leurs ennemis, qu'il les détruiroit et qu'il les mèneroit honteusement en captivité, hors de leur païs, et qu'ils seroient misérablement dispersés parmi les nations étrangères. Mais elles marquent, particulièrement aussi, ces prophéties, qu'après cela Dieu apaisera sa colère à leur égard et qu'il tournera toutes ses vengeances contre ceux, qui les auront affligés; elles marquent, que Dieu les reprendra dans son amitié et dans sa grace, en considération de l'alliance éternelle, qu'il a faite avec eux et avec leur postérité, et qu'alors il les favorisera, plus qu'il n'a jamais fait, de ses graces et de ses bénédictions. Que pour cet effet il leur envoïera un puissant libérateur, qui les délivrera de leur captivité, qui les purifieroit de leurs péchés, qui rassembleroit tous ceux, qui auront été dispersés et qu'il les feroit glorieusement retourner et rentrer dans la possession de leurs terres et païs, là, où ils demeureroient perpétuellement en paix et en sureté, jouissant abondamment de toutes sortes de biens et de félicité, avec assurance de ne plus être jamais troublés par la crainte d'aucuns ennemis; ajoutant encore à cela que tous les autres peuples viendroient avec plaisir leur rendre honneur et qu'ils viendroient avec joie reconnoitré et adorer la souveraine Majesté de leur Dieu [I-248] en lui offrant, dans son temple, des sacrifices, ainsi qu'il est ordonné par sa Loi. Toutes ces belles et avantageuses promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses.
Voici en propres termes quelles sont ces belles prétenduës prophéties, ou au moins, en partie, quelles elles sont, car il seroit trop long de les raporter toutes.
Le Seigneur est plein de miséricorde, dit le Prophète Roi David [253], c'est lui-même, dit-il [254], qui rachetera Israël de toutes ses iniquités. Les oeuvres de Dieu, dit-il, ne sont que justice. et vérité; il envoïera rédemption à son peuple et son alliance avec lui subsistera éternellement. Que les cieux et la terre se réjouissent, dit-il encore [255], que les champs soïent dans la joïe, que les arbres et les forêts-mêmes sautent de joïe, parce que le Seigneur vient et qu'il vient pour gouverner la terre, il gouvernera tous les peuples selon justice et vérité. Vous tous, qui craignez le Seigneur, louez le, dit ce même Prophète, et vous, peuples d'Israël, exaltez-le. Tous les peuples de la terre, dit-il [256], se convertiront au Seigneur et ils adoreront partout sa divine Majesté, parceque le Seigneur est le Roi de tous les Rois et qu'il soumettra tout le monde à ses Loix.
Le Seigneur, dit le Prophète Isaie, [257] élevera l'enseigne parmi les Nations et il rassemblera de tous côtés les Israëlites, qui avoient été dispersés, et leurs ennemis périront. Ce qui avoit déjà été prédit longtems [I-249] auparavant par Moïse même, dont voici les paroles, et comme il parloit au peuple d'Israël: Quand le Seigneur, dit-il, t'auroit abandonné à la puissance de tes ennemis, à cause de tes péchés et qu'il t'auroit dispersé parmi toutes les nations, à cause de tes méchancetés, cependant il te ramenera dans le païs de tes pères et tu le posséderas en bénédictions et en paix; le Seigneur te fera croitre et multiplier plus qu'il n'a fait tes Pères, il circoncira ton coeur et le coeur de tes descendans, afin que tu l'aime de tout ton coeur et de toute ton ame, il ôtera de toi toutes malédictions, et les fera tomber sur tes ennemis et sur ceux qui te haissent et qui t'auront persécutés, et tu retourneras au Seigneur ton Dieu, tu obéiras à sa parole, et lui t'envoïera toutes sortes de biens en abondance; il bénira les travaux de tes mains; il bénira le fruit de ton ventre et le fruit de tes animaux et le fruit de tes terres, que tu recueileras en abondance, parce que le Seigneur se réjouira, et prendra plaisir à te combler de toutes sortes de biens. Voilà les belles et avantageuses promesses, que ce Moïse faisoit, de la part de Dieu, au peuple d'Israël et c'est sur ce fondement, que tous les autres Prophètes suivans ont parlé comme ils ont fait.
Voici dit l'un de ces prétendus Prophètes, voici la parole qu'Isaïe, fils d'Amos, a vu touchant Juda et Jerusalem, (c'est à dire touchant tout le peuple juif qui étoit le peuple d'Israël) il aviendra au dernier jour, que la montagne de la maison du Seigneur sera affermie au sommèt des monts, et sera élevée par dessus les côteaux, et toutes les nations y aborderont. Plusieurs [I-250] peuples iront et diront, venez et montons à la montagne du Seigneur, à la maison du Dieu de Jacob, il nous enseignera ses voïes, et nous cheminerons par ses sentiers; car la loi sortira de Sion et la parole du Seigneur de Jerusalem. Il gouvernera les nations et reprendra plusieurs peuples, ils forgeront leurs épées en hoïaux et leurs lances en serpes; une nation ne s'élèvera plus contre l'autre, ils ne s'adonneront plus à la guerre; l'orgueil des hommes sera déprimée; ceux qui s'élèveront seront abaissés, et le Seigneur seul sera glorifié et exalté, et quant aux idoles, elles seront entièrement détruites. Idola penitus contérentur [258].
Que ceux qui se croïent abandonnés, se réjouissent, dit ce même Prophète, que ceux qui sont foibles, prennent courage, que ceux qui ont peur, se rassurent, et qu'ils ne craignent plus rien. Car voici votre Dieu, qui vient prendre vengeance de tous vos ennemis. Dieu viendra lui-même et vous délivrera; il vous conduira par un chemin droit et par un chemin sûr, où rien ne se trouvera pour vous nuire, et tous ceux que le Seigneur aura rachetés, viendront en Sion avec prospérité et joïe, la douleur et la tristesse ne les affligeront plus; mais ils seront perpétuellement en joie [259]. Toutes ces belles et magnifiques promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses.
Consolez-vous, consolez-vous, mon peuple, dit Dieu par ce même Prophète, consolez-vous; dites à Jerusalem que sa punition est accomplie, que ses iniquités [I-251] lui sont pardonnées, et que Dieu a pris doublement vengeance de ses péchés. Elevez votre voix, anoncez aux villes de Judée de bonnes nouvelles: dites lui, voici le Seigneur, qui vient avec force et puissance, et qui aporte ses récompenses avec lui, il défendra son peuple, comme un berger défend son troupeau. Il le portera lui-même dans son sein [260].
Israël, dit ce même Prophète, sera sauvé par un salut éternel et il ne sera plus jamais exposé à la honte et à la confusion qu'il a reçue [261]. Levez-vous, levez-vous, reprenez vos forces, Jerusalem, ville de sainteté, revétez-vous de vos habits de joïe, par ce que les incirconcis et les souillés ne passeront plus dorénavant par le milieu de vous. Vous avez bû le calice de mon indignation, vous l'avez épuisé, mais dorénavant vous ne le boirez plus [262].
C'est moi-même, c'est moi-même, dit Dieu, qui efface vos péchés; je les effacerai pour l'amour de moi, et n'aurai plus souvenance de vos péchés, je ferai cela pour l'amour de moi; je ne souffrirai point que mon nom soit blasphemé, et je ne donnerai ma gloire à un autre [263].
Réjouissez vous, vous qui êtes stérile, éclatez de joie avec des chants de triomphe, vous qui étiez abandonnée, car vos enfans seront en plus grand nombre que les enfans de celle qui n'étoit pas abandonnée; ne Craignez point, parceque vous n'aurez plus de confusion, ne craignez point, parceque le Seigneur Dieu, qui est votre Rédempteur et le Dieu de toute [I-252] la terre, régnera au milieu de vous. Il vous a abandonné pour un petit tems, mais il vous rassemblera en grande miséricorde; il s'est caché de vous et vous a montré son indignation pendant un petit tems; mais il aura éternellement compassion de vous: car de même qu'il a juré a Noé, qu'il n'envoïeroit plus le déluge sur la terre, de même aussi il a juré, qu'il ne se mettroit plus en colère contre vous, et qu'il ne vous puniroit plus. Les montagnes et les collines pouroient s'ébranler et changer de place, mais la miséricorde de Dieu ne s'éloignera point de vous et son alliance demeurera ferme avec vous, dit le Seigneur, qui a compassion de vous. Les murs de ces villes seront bâtis de jaspe et de saphire et de toutes sortes de pierres précieuses, tous vos enfans seront enseignés de Dieu-même, la justice sera le fondement de vos loix, vous ne craindrez point l'oppression, ni la calomnie, et toute crainte sera éloignée de vous [264].
Levez vous, Jerusalem et soïez illuminée, car votre lumière va venir et la gloire du Seigneur va se lever sur vous. Les ténèbres couvriront la terre et les peuples seront dans l'obscurité; mais le Seigneur va paroitre sur vous, et sa gloire se manifestera sur vous. Les nations ne marcheront qu'à la clarté de votre lumière, et les Rois mêmes ne suivront que les raïons de votre splendeur. Levez les yeux et regardez comme toutes les nations s'assemblent autour de vous, pour vous servir. Vos fils et vos filles viendront de loin; vous serez dans la joie, lorsque vous verrez que toutes les richesses de la mer viendront à vous. Vous [I-253] verrez venir à vous abondance de chameaux et de dromadaires des Païs de Madian et d'Epha et même tous ceux de Saba viendront vous faire hommage et vous aporter or et encens et en publiant les louanges du Seigneur, votre Dieu. Les étrangers édifieront vos murailles et leurs Rois s'emploïeront à votre service, vos portes seront continuellement ouvertes, et ne seront fermées ni jour ni nuit, afin d'amener au milieu de vous toutes les forces des nations et que leurs Rois y soient conduits: car toute Nation et tout Roïaume qui ne vous serviront point, périront. Les enfans de ceux qui vous auront affligés, viendront s'humilier devant vous et vous apelleront la ville du Seigneur, la ville du saint d'Israël: et pour ce que vous aurez été délaissée et haïe, tellement que personne ne passoit plus parmi vous, le Seigneur vous établira en hauteur éternelle et en réjouissances continuelles, de génération en génération, et vous verrez par-là que le Seigneur vous aura sauvée et qu'il est votre Rédempteur; il vous fera venir l'or au lieu d'airain, l'argent au lieu de fer, et de l'airain au lieu de bois et du fer au lieu de pierres; il établira la justice et la paix parmi vous et parmi ceux qui vous gouverneront; ainsi on n'entendra plus parler de violence, ni d'opression; mais on y parlera que de louange, que de salut, que de paix et que de bénédictions. Vous n'aurez plus besoin de la lumière du soleil pendant le jour, ni de celle de la lune pendant la nuit, parceque le Seigneur sera votre lumière et votre gloire éternelle, ainsi votre soleil ne se couchera plus et votre lune ne se retirera plus, mais le [I-254] Seigneur vous sera pour lumière éternelle et alors les jours de votre affliction finiront. Ceux de votre peuple seront tous justes et posséderont éternellement la terre; ils seront comme le germe des plantes, plantées du Seigneur et comme l'ouvrage de ses mains. Le moindre d'entre vous croîtra et multipliera à milliers et le plus petit deviendra comme une nation puissante [265]. Toutes ces belles et magnifiques promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses.
Tous les Rois et toutes les Nations de la Terre, dit ce même Prophète, verront la gloire de Jerusalem, lorsque son sauveur l'aura délivrée, et alors on l'apellera d'un nom nouveau, que la bouche du Seigneur aura expressément nommé, et sera comme une couronne d'ornement en la main du Seigneur et comme un diadême roïal, en la main de son Dieu, on ne l'appellera plus la délaissée, ni sa terre la désolée; mais on l'apellera le bon plaisir du Seigneur, parceque le Seigneur prendra plaisir en elle: car il a juré par sa droite et par la force de son bras qu'il ne donneroit plus à ses ennemis son froment à manger, ni aux Etrangers son vin à boire; parceque ceux qui auront amassé le froment, le mangeront en louant le Seigneur, et que ceux qui auront fait le vin, le boiront au parvis de sa sainte Maison [266].
Voici, dit Dieu encore par le même Prophète, je vais créer de nouveaux cieux et une nouvelle terre et les choses précédentes seront oubliées: vous vous réjouirez et vous vous égaïerez à tout jamais dans ce que je [I-255] vais faire. Je m'en vais créer Jerusalem pour n'être plus que joïe et son peuple pour n'être plus qu'en réjouissance. Je me réjouïrai moi-même, dit Dieu, sur Jérusalem, je me réjouirai sur mon peuple et on n'entendra plus parmi eux de pleurs, ni de gémissemens, ils bâtiront des maisons et ils les habiteront, ils planteront des vignes et ils mangeront les fruits; il ne sera plus dit qu'ils bâtiront des maisons et que d'autres les habiteront, ni qu'ils planteront des vignes et que d'autres en mangeront les fruits, car les jours de mon peuple seront comme les jours des arbres, et mes élus verront vieillir les ouvrages de leurs mains; ils ne travailleront plus en vain et n'engendront plus d'enfans, pour être exposés à la fraïeur, car ils seront la prosperité des bénits du Seigneur et ceux qui sortiront d'eux avec eux, je les exaucerai avant même qu'ils me prient. Le loup et l'agneau paîtront ensemble, le lion et le boeuf mangeront paisiblement la paille, le serpent se nourira de la terre, ils ne se nuiront aucunement les uns les autres et on ne parlera plus de tuer aucun animal, dans toute la montagne de ma Sainteté [267]. Toutes ces belles et magnifiques promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses. Et Jesus-Christ disoit à ses disciples, qu'ils pleureroient et qu'ils gémiroient, quand le monde seroit dans la joïe et qu'eux seroient dans la tristesse: Amen dico vobis quia plorabitis et flebitis vos, mundus autem gaudebit [268], qu'ils seroient persécutés et mis à mort [269], ce qui est bien contraire à toutes ces belles promesses-ci.
[I-256]
Réjouissez-vous avec Jerusalem, dit encore ce même Prophète, réjouissez-vous avec elle, vous tous qui l'aimez, réjouissez-vous tous qui êtes dans la tristresse et dans l'affliction, afin que vous goûtiez les douceurs du Seigneur et que vous soyez rassassiés des mamelles de ses consolations. Car voici, dit le Seigneur, que je vais faire couler sur elle un fleuve de paix, et la gloire des nations viendra sur elle comme un torrent débordé, je vous caresserai pour vous consoler, comme une mère caresse son enfant pour l'apaiser. Car vous serez consolé en Jerusalem, c'est ce que vous verrez. Votre coeur s'en réjouira, car la puissance du Seigneur se fera connoitre envers ses serviteurs, en leur faisant toutes sortes de biens, mais elle se fera sentir à leurs ennemis par son indignation [270]. Ecce servi mei comedent et vos esurietis, ecce servi mei bibent et vos sitietis; ecce servi mei laetabuntur et vos confundemini; ecce servi mei laudabunt prae exultatione cordis et vos clamabitis prae dolore cordis et prae contritione spiritus ululabitis [271].
En ce tems-là, dit Dieu, par le Prophète Jeremie, quand vous serez crûs et multipliés en terre, je vous donnerai des pasteurs, qui vous paitront de science et d'intelligence, en ce tems-là on apellera Jerusalem le Trône du Seigneur, toutes les Nations s'assembleront vers elle, au nom du Seigneur, qui est en Jerusalem, et ne suivront plus les mauvais désirs de leurs coeurs [272]. Voici les jours qui viennent, dit le Seigneur, que je convertirai mon peuple d'Israël et de Juda, je les ferai revenir au païs, que j'ai donné à leurs Péres [I-257] et ils le posséderont. Dans ce jour, dit le Seigneur des Armées, je briserai leur joug et je romprai les liens qui les tenoient captifs; ils ne seront plus sous la domination des Etrangers, mais ils serviront seulement le Seigneur et David leur Roi, que je leur susciterai. Vous done, mon peuple de Juda, et vous, mon peuple d'Israël, ne craignez point, dit le Seigneur, car je vais vous délivrer et votre postérité des Pays, ou vous êtes captifs. Jacob retournera et se reposera en paix, il jouira abondamment de toutes sortes de bien et il n'y aura personne qui lui fasse peur, ils seront mon peuple et je serai leur Dieu [273].
Voici ce que dit le Seigneur, dit le même Prophète, réjouissez-vous, car le Seigneur va délivrer son peuple, il les rassemblera des extrémités de la terre, ils viendront avec joie et louange posséder les biens, que le Seigneur leur donnera en abondance, en froment, en vin, en huile et en multitude de gros et menu bétail, leur ame en sera rassasiée, ils ne souffriront plus la faim, j'enivrerai aussi de graisse l'ame des prêtres et mon peuple sera comblé de biens [274].
En ce tems-là, dit le Seigneur, je peuplerai d'hommes et de bestiaux la maison d'Israël et de Juda, et comme j'ai veillé sur eux pour les punir, pour les affliger et pour les perdre, je veillerai aussi sur eux pour les rétablir. En ce tems-là on ne dira plus: les pères ont mangé des fruits aigres et les dents des enfans en sont agacées; mais chacun mourra de son iniquité. Voici les jours qui viennent, dit le Seigneur, [I-258] je ferai une nouvelle alliance avec la maison d'Israël et avec la maison de Juda, non selon l'alliance que j'ai faite avec leurs pères, au jour que je les ai délivrés de l'Egypte, et que leurs pères n'ont pas gardée. Mais voici l'alliance que je ferai avec eux, dit le Seigneur: Je mettrai ma loi au dedans de leur coeur, je l'écrirai en leur coeur, je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. Un chacun n'aura plus besoin d'enseigner son prochain, ni le frère d'enseigner son frère en lui disant: connoissez le Seigneur, car ils me connoitront tous, depuis le plus petit d'entr'eux, jusqu'au plus grand; parceque je pardonnerai leurs iniquités, je n'aurai plus souvenance de leurs péchés; toutes les nations de la terre périront plutôt, que la postérité d'Israël vienne à manquer devant moi [275].
Voici ce que dit le Seigneur, vous dites que cette ville (c'est de Jerusalem qu'il parle), vous dites que cette ville sera livrée entre les mains du Roi de Babylone, et que les habitans périront par la famine, par l'épée et par la peste: Voici, dit le Seigneur, que je vais les rassembler de tous les païs, auxquels je les ai dispersés dans ma colère, je les ferai retourner en ce lieu et je les y ferai demeurer en sûreté, ils seront mon peuple et je serai leur Dieu; je leur donnerai un même coeur, je les conduirai par un même chemin, afin qu'ils me craignent à toujours et que je leur fasse bien, à eux et à leurs enfans après eux. Je ferai avec eux une alliance éternelle, que je ne cesserai point de leur faire du bien. Je mettrai [I-259] la crainte de moi dans leur coeur, afin qu'ils ne se détournent point de moi. Je me réjouirai sur eux par leur faire du bien, je les établirai en ce païs-ci, de tout mon coeur et de toute mon âme, dit le Seigneur, car, de même que j'ai fait venir sur ce peuple tout le mal qu'il souffre, de même je ferai venir sur eux tout le bien que je leur promets [276].
Voici ce que dit le Seigneur, le Dieu d'Israël, aux maisons de cette ville, qui sont détruites; je m'en vais fermer leurs plaïes et leur donner une entière guérison et je leur serai une abondance de paix et de vérité, je ferai retourner les captifs de Juda et les captifs d'Israël et les rétablirai comme ils étoient auparavant; je les nettoïerai de toutes leurs iniquités, par lesquelles ils ont péché contre moi, je leur pardonnerai toutes leurs iniquités [277].
Voici ce que dit le Seigneur, dit le Prophète Ezechiel [278], quand j'aurai rassemblé la maison d'Israël de tous les peuples, auxquels je les avois dispersés, je serai santifié en eux, à la vue de toutes les nations et ils habiteront la terre, que j'ai donné à mon serviteur Jacob; ils y demeureront en sûreté, ils y édifieront des maisons et y planteront des vignes et ils y demeureront en sûreté, quand j'ai envoïé mon jugement contre ceux, qui les auront allligés et ils sauront que je suis le Seigneur éternel, et leur Dieu.
Voici ce que dit le Seigneur, je sauverai mon troupeau, tellement qu'il ne sera plus en proïe; je [I-260] bannirai de leurs païs toutes sortes de mauvaises bêtes, en sorte qu'ils demeureront en sûreté dans les lieux déserts et qu'ils dormiront en sûreté dans les forêts. Ils ne seront plus en proïe aux nations étrangères. Les bêtes de la terre ne leur feront aucun dommage et n'y aura personne pour les épouvanter. Voici ce que dit le Seigneur à la maison d'Israël, je santifierai mon nom, qui est grand, lequel vous avez profané parmi les nations, et sauront les dites nations que je suis le Seigneur, quand je serai santifié en vous en leur présence; car je vous retirerai d'entre les natious et je vous rassemblerai de tout Païs, et je vous raménerai dans vos terres; alors je répandrai sur vous des eaux nettes, et vous serez nettoyés, je vous nettoïerai de toutes vos souillures et de tous vos Dieux de fiente, et je vous donnerai un nouveau coeur, et mettrai dedans vous un esprit nouveau et ôterai le coeur de pierre hors de votre chair et vous donnerai un coeur de chair, je mettrai mon esprit au dedans de vous, je ferai que vous marcherez dans la voie de mes commandemens et que vous les accomplirez. Vous demeurerez au païs, que j'ai donné à vos pères, et ainsi soïez mon peuple et je serai votre Dieu et de toutes vos iniquités je vous délivrerai, je multiplierai les fruits de vos arbres et le revenu de vos champs, afin que vous ne portiez plus l'oprobre de la faim parmi les nations [279]. Toutes ces belles et magnifiques promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses.
[I-261]
Voici ce que dit le Seigneur, je ramenerai la captivité de Jacob et aurai pitié de toute la maison d'Israël. Je serai jaloux de la gloire de mon saint nom, après qu'ils auront porté leur ignominie et toute la peine de leurs iniquités, d'autant que je les ramenerai d'entre les peuples et les rassemblerai des païs de leurs ennemis. Je serai santifié en eux, à la vue de plusieurs nations, je ne cacherai plus ma face arrière d'eux, parceque je répandrai mon Esprit sur toute la maison d'Israël, dit le Seigneur [280].
Voici ce que dit le Seigneur, je vais prendre les enfans d'Israël d'entre les nations, auxquelles ils sont allés et je les rassemblerai de tous côtés et les ferai entrer dans leur terre, ils ne seront plus qu'une seule nation et eux tous n'auront qu'un Roi pour leur Roi et ne seront plus deux nations et ne seront plus divisés en deux roïaumes. Ils ne se souilleront plus par le culte des Idoles, ni par leurs abominations et iniquités, car je les délivrerai de leurs iniquités et les nettoïerai de toutes leurs souillures. Ils seront mon peuple et je serai leur Dieu. Ils suivront mes ordonnances et observeront fidèlement mes commandemens. Ils habiteront perpétuellement, eux et leurs enfans, dans la terre, que j'ai donnée à mon serviteur Jacob. Je ferai avec eux une alliance de paix et une alliance qui sera éternelle, parceque je les multiplierai et que je mettrai mon sanctuaire au milieu d'eux, pour y être éternellement, afin que les nations sachent que je suis le Seigneur qui santifie Israël [281].
[I-262]
Voici les jours qui viennent, dit le Seigneur, je susciterai un germe de la semence de David, qui sera un germe juste, il règnera comme Roi, il sera sage et fera jugement et justice en terre; en ce tems-là Juda sera sauvée, et Israël sera en assurance et voici le nom de ce germe juste, on l'appellera le Seigneur, notre juste. Dominus justus noster [282].
Au tems de ces Rois, dit le Prophète Daniel, c'est-à-dire après le tems des rois de Babylone, dont il parloit, le Dieu des cieux suscitera un roïaume qui ne sera jamais dissipé, et ce roïaume ne sera, point delaissé à un autre peuple, ainsi il brisera et consumera tous ces autres roïaumes-là, et lui subsistera éternellement. Que le règne, la seigneurie et la grandeur des roïaumes, qui sont sous tous les cieux, soit donné au peuple des saints du Souverain, duquel peuple le roïaume sera un roïaume éternel, et tous les rois lui serviront et obéiront. Il y a septante semaines déterminées sur ton peuple et sur la ville sainte, pour mettre fin à la déloïauté, pour mettre fin au péché et effacer l'iniquité et pour amener la justice et la faire éternellement règner [283].
Les enfans d'Israël, dit le Prophète Osée, demeureront plusieurs jours sans rois, sans gouvernement, sans sacrifices, sans autels, sans Ephod et sans Teraphim: mais après cela les enfans d'Israël retourneront au Seigneur leur Dieu, et craindront sa puissance au dernier jour [284]. Dans ce tems-là, dit le Seigneur, [I-263] je ferai alliance avec les bêtes des champs et avec les oiseaux des cieux et avec les reptiles de la terre. Je briserai l'arc et le glaive; je mettrai fin à la guerre et je les ferai dormir en sûreté. Dans ce temslà, dit le Seigneur, j'exaucerai les cieux et les cieux exauceront la terre, et la terre produira le froment, le vin et l'huile, je ferai miséricorde à celle qui étoit sans miséricorde et j'apellerai mon peuple celui, qui n'étoit pas mon peuple [285]. Toutes ces belles et magnifiques promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses.
Le Seigneur est jaloux de la terre, dit le Prophète Joël, il est touché de compassion envers son peuple; il a dit à son peuple, voici que je vous envoïerai du froment, du vin et de l'huile et vous en serez rassassiés, et je ne vous exposerai plus à l'oprobre des nations. Voici les jours et le tems, dit le Seigneur, auquel je ferai retourner ceux qui auront été amenés captifs de Juda et d'Israël. J'assemblerai toutes les nations et les ferai descendre en la vallée de Josaphat et là y entrerai en jugement avec eux, à cause de mon peuple et de mon héritage d'Israël, qu'ils ont dispersé par les nations et qu'ils ont jetté le sort sur mon peuple. Vous avez pris mon or et mon argent, dit-il, à ses ennemis; vous avez emporté en vos temples mes choses les plus précieuses et meilleures, et avez vendu les enfans de Juda et les enfans de Jerusalem, afin de les éloigner de leur contrée; mais voici que je vais les faire lever du lieu, où ils ont [I-264] été transportės après que vous les avez vendus, et je me vengerai sur vous de ce que vous les avez traités ainsi, je vendrai vos fils et vos filles aux enfans de Juda, qui les vendront à d'autres nations plus éloignées, car le Seigneur a parlé. Publiez hautement ceci parmi les nations, aprêtez la guerre, réveillez les forts, que tous les gens de guerre s'aprêtent et qu'ils marchent, forgez des épées de vos hoïaux et des lances de vos serpes, que celui qui est foible, dise qu'il est fort, car le Seigneur rugira de Sion et fera descendre sa voix de Jerusalem, et les cieux et la terre seront ébranlés et le Seigneur sera l'espérance et la force des enfans d'Israël. Alors vous saurez que je suis le Seigneur qui habite en Sion, montagne de majesté; et les étrangers n'y passeront plus. Dans ce tems-là les montagnes distileront la douceur des liqueurs; le lait et la crême couleront des côteaux, les eaux couleront agréablement dans tous les ruisseaux de la terre de Juda et sortira même une fontaine de la maison du Seigneur, qui arrosera les torrens des épines, l'Egypte sera en désolation, et l'Idumée sera en désert de perdition à cause des maux, qu'ils auront injustement fait aux enfans de Juda, et la Judée sera habitée éternellement, et Jerusalem subsistera de génération en génération; car je nettoïerai les taches de leur sang, que je n'avois pas nettoïés, et le Seigneur habitera en Sion [286].
Voici, dit le Prophète Amos, voici le tems qui vient, dit le Seigneur, auquel le laboureur et le moissonneur [I-265] se trouveront ensemble et auquel celui qui fera vendange et qui semera la semence se trouveront ensemble et les montagnes distilleront la douceur des liqueurs et tous les coteaux seront cultivés, je ramenerai tous ceux de mon peuple qui avoient été ménés captifs, ils rebâtiront leurs maisons, qui étoient tombées en ruine et les habiteront, ils planteront des vignes et ils en boiront le vin, ils feront des jardins et ils en recueilleront et mangeront les fruits; car je les établirai sur leurs terres et ils n'en seront plus chassés, dit le Seigneur Dieu [287].
Le salut se trouvera en la montagne de Sion (c'est Jerusalem) elle sera sainte et la maison de Jacob possédera ceux qui les tenoient captifs, et la maison de Jacob sera comme un feu et la maison de Juda comme une flâme, qui consumeront leurs ennemis, comme le feu consume la paille [288].
Je rassemblerai entièrement la Maison de Jacob, je rassemblerai entièrement les restes d'Israël et les mettrai ensemble comme un troupeau dans une bergerie, ils seront en foule pour la multitude d'hommes qui y seront, leur chef montera devant eux, pour leur ouvrir le chemin: ils renverseront tout ce qui s'oposera à leur passage et le Seigneur sera lui-même à leur tête. Il arrivera qu'aux derniers jours la montagne de la maison du Seigneur sera affermie au sommet des montagnes, et elle sera élevée par dessus tous les côteaux; les peuples y viendront en foule; plusieurs nations y accourront et diront: venez et montez à la montagne [I-266] du Seigneur et à la maison du Dieu de Jacob; il nous enseignera touchant ses voïes et nous cheminerons par ses sentiers; car la loi sortira de Sion et la parole du Seigneur de Jerusalem. Il gouvernera plusieurs peuples et réduira plusieurs fortes nations jusques bien loin et elles forgeront leurs épées en hoïaux et leurs lances en serpes, une nation ne levera plus l'épée contre une autre Nation et ne se feront plus la guerre, mais chacun se reposera agréablement sous sa vigne et sous son figuier et n'y aura plus personne pour donner la crainte ou l'épouvante à eux, car la bouche du Seigneur a parlé [289]. Toutes ces belles et magnifiques promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses.
Les restes de la maison de Jacob, dit le même Prophète, seront au milieu des nations, comme une rosée qui vient du Seigneur et comme une pluie douce qui tombe sur l'herbe, quand on ne s'y attend point, et les restes de Jacob seront au milieu des Nations et des peuples comme un lion parmi les bêtes des forêts et comme un lionceau parmi un troupeau de brebis, qui ravage tout ce qu'il rencontre: car ils poursuivront leurs adversaires et tous leurs ennemis périront. Je retrancherai, dit Dieu, toutes les idoles, et ôterai du milieu de toi toutes les images taillées, et tu ne te prosterneras plus devant les ouvrages de tes mains. Qui est-ce qui est semblable à vous, Seigneur, vous qui ôtez l'iniquité et qui effacez les péchés du reste de votre héritage. Il ne vous châtiera plus dans [I-267] sa colère, parce qu'il veut vous faire miséricorde, il aura compassion de vous, il mettra vos iniquités bas et jettera tous vos péchés au fond de la mer, il maintiendra la vérité de ses promesses, comme il a juré à vos Pères [290].
Voici, dit le Prophète Nahum, voici les piés de celui qui vient vous aporter de bonnes nouvelles et qui vient vous anoncer la paix. Célébrez, peuples de Juda, célébrez joïeusement vos Fêtes et rendez solemnellement des voeux et des louanges à Dieu: car il ne souffrira plus que les méchans passent parmi vous; ils périront tous [291].
Les restes du peuple d'Israël ne feront plus d'iniquités, dit le Prophète Sophonie, ils ne proféreront plus de mensonges et leur bouche ne se trouvera plus une langue trompeuse, ils se reposeront et seront repus en paix; personne n'osera plus leur faire peur. Réjouissez-vous, filles de Sion, réjouissez-vous, filles d'Israël, réjouissez-vous de tout votre coeur, et sautez de joïe, filles de Jerusalem, car le Seigneur a aboli les jugemens de rigueur à votre égard, il a dissipé tous vos ennemis, vous ne craindrez plus à l'avenir aucun mal, le Seigneur est au milieu de vous, comme un Dieu tout-puissant pour vous sauver, il se réjouira en vous, il vous chérira et vous fera triompher de joïe [292].
Louez le Seigneur, dit le Prophète Zacharie, réjouissez-vous, filles de Sion, parceque le Seigneur va venir pour demeurer au milieu de vous. Plusieurs [I-268] Nations se joindront au Seigneur, ils seront son peuple, il demeurera au milieu de vous, il santifiera Jerusalem, pour y faire sa demeure. Réjouissez-vous, filles de Sion, louez le Seigneur, filles de Jerusalem, parcequ'il vous vient un Roi qui sera juste et qui sera votre sauveur, quoiqu'il soit pauvre et qu'il soit monté sur une anesse (ce qui a été ajouté mal à propos par.....) il dissipera les guerres et ne parlera que de paix aux nations, sa puissance s'étendra depuis une mer jusques à l'autre et depuis les fleuves jusques au bout de la terre. En ce tems-là, dit-il, des eaux vives sortiront de Jerusalem; la moitié d'icelles vers la mer d'Orient, et l'autre moitié vers la mer d'Occident, et il y en aura en été et en hyver, et le Seigneur Dieu sera Roi sur toute la terre et son nom sera de même partout. Toute la terre se convertira au Seigneur, ils l'habiteront paisiblement, il n'y aura plus de malédictions et Jerusalem demeurera en sûreté [293].
Voici ce que dit le Seigneur, je sauverai moi-même mon peuple des terres d'Orient et d'Occident, je les ramenerai et les ferai habiter au milieu de Jerusalem, ils seront mon peuple et je serai leur Dieu, en vérité et en justice. Prenez courage et confortez vous, vous qui entendez ces paroles par la bouche des Prophètes; je ne ferai plus comme auparavant, lorsqu'il n'y avoit de récompenses pour les hommes, ni pour les bêtes, point de paix pour les allans ni pour les venans, chacun étant dans la crainte et dans l'inquiétude, [I-269] lorsque je les laissois se persécuter les uns les autres. Ce ne sera plus cela, je mettrai par tout une semence de paix pour mon peuple. La vigne produira ses fruits, la terre produira ses biens, et autant que j'ai été ardent pour les affliger, lorsque j'étois dans ma colère, autant je serai maintenant zélé pour leur faire du bien. Autant que vous avez été en malédiction, autant vous serez en bénédiction. C'est pourquoi, prenez courage, Maison de Juda et Maison d'Israël, confortez-vous et ne craignez plus [294]. Toutes ces belles et magnifiques promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses.
Et à l'égard du Libérateur ou Sauveur qui leur étoit promis, voici ce que les mêmes prétenduës prophéties en disent:
Voici ce que dit le Seigneur, dit le Prophète Nathan au Roi David, quand vos jours seront finis et que vous dormirez avec vos pères, je susciterai votre semence après vous et j'affermirai son règne; ce sera lui qui me bâtira une maison et j'établirai son Trône et son règne, pour durer jusqu'à la fin des siècles. Je lui tiendrai lieu de père et lui me tiendra lieu de fils; s'il vient à faire quelque chose qui ne soit pas bien, je le corrigerai, mais je n'ôterai point ma miséricorde arrière de lui, comme j'ai fait à Saül, il sera fidèle dans ma maison, son Trône demeurera toujours ferme et son règne sera éternel [295].
J'ai juré à David par ma sainteté et je ne mentirai point. Sa semence subsistera éternellement devant [I-270] moi, comme un soleil clair et comme une lune parfaite. [296] Le Seigneur gouvernera toute la terre, il donnera l'empire à son Roi et exaltera la puissance de son fils Christ, il conservera ses saints et ses élus, pendant que les impies demeureront confus dans les ténèbres. Le Seigneur donnera l'empire au fils du Roi, c'est à dire à Salomon, fils du Roi David, qui est la figure du Christ, il sauvera les pauvres et humiliera les pécheurs, il régnera aussi longtems que le soleil et la lune subsisteront dans toutes les générations. La justice commencera à régner avec lui, et il y aura abondance de paix, tant que la lune subsistera: il dominera depuis une mer jusqu'à l'autre, et depuis le fleuve jusqu'aux extrémités de la terre. Les Ethiopiens viendront lui rendre leurs hommages, ses ennemis seront contraints de lècher la terre. Les Rois de Tharse et des Isles viendront lui offrir leurs présens. Les Rois d'Arabie et de Saba lui feront aussi des présens. Tous les Rois de la terre l'adoreront, toutes les Nations le serviront et toute la terre sera remplie de l'éclat de sa Majesté [297].
Le Seigneur a préparé la force de son bras à la vûë de toutes les nations et on verra de toutes les extrémités de la terre le salut de votre Dieu. Le Seigneur a envoïé rédemption à son peuple, il a fait son alliance, pour être éternelle et il se souviendra à tout j'amais du Testament de sa sainte loi: Mandavit in aeternum Testamentum suum [298].
Un enfant nous est né, dit le Prophète Isaïe, un [I-271] Fils nous a été donné, il aura le gouvernement de l'empire; on apellera son nom l'admirable, le conducteur, le Dieu fort et puissant, le père du siècle à venir et le Prince de paix. Son empire multipliera toujours et il n'y aura point de fin à la paix. Il sera assis sur le Trône de David, il régnera dans son Royaume, pour l'affermir et l'établir en jugement et en justice dès maintenant et à toujours, c'est ce que fera le zèle du Seigneur [299].
Il sortira un rejetton de la racine de Jessé (c'étoit le Père du Roi David), l'esprit du Seigneur reposera sur lui, l'esprit de sagesse, l'esprit d'intelligence, l'esprit de conseil et de force, l'esprit de science et de crainte du Seigneur. Il ne jugera point sur la vûë de ses yeux ni sur l'ouïe de ses oreilles, mais il jugera en justice et en vérité. La justice sera la ceinture de ses reins et la fidélité sera la ceinture de ses flancs. Le loup habitera avec l'agneau, le léopard gîtera avec le chevreau, le veau et la licorne et autre bétail que l'on engraisse, seront ensemble, si bien qu'un seul enfant les conduira... on ne nuira point, et on ne fera aucun dommage dans toute l'étendue de ma sainte montagne [300]. Toutes ces belles et magnifiques promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses.
Voici des jours qui viennent, dit le Seigneur, que je ferai lever à David un germe juste, qui régnera comme Roi et comme un Roi sage, qui fera justice et jugement en la terre. Dans ce tems-là même Juda sera sauvé et Israël habitera en assurance: voici le nom qu'on lui donnera, il sera apellé le Seigneur, [I-272] notre justice: car je rassemblerai les restes de mon troupeau de tous les païs où je les aurai chassés, je les ferai revenir dans leurs terres, ils y croîtront et y multiplieront, je leur donnerai des Pasteurs qui les paîtront, ils n'auront plus de crainte de rien et pas un d'eux ne périra.
Voici des jours qui viennent, dit le Seigneur, que je mettrai en effét la bonne parole, que j'ai prononcé touchant la maison d'Israël et touchant la maison de Juda. En ces jours-là et en ce tems-là je ferai germer à David le germe de justice, qui exercera jugement et justice en terre. En ces jours-là Juda sera délivrée et Jerusalem habitera en assurance. Et voici comme on l'apellera: le Seigneur notre justice. Car voici ce que dit le Seigneur: La posterité de David ne manquera pas, qu'il n'y en ait toujours quelqu'un qui régnera sur le trône de la maison d'Israël. Les Prêtres et les Lévites ne manqueront point, il y en aura toujours, qui m'offriront des sacrifices, des parfums et des victimes tous les jours [301].
Je sauverai mon peuple, si bien qu'il ne sera plus en proie, je susciterai sur mes brebis un pasteur qui les paîtra, à savoir mon serviteur David, qui sera leur pasteur et moi je serai leur Dieu et mon serviteur David sera leur Prince. Je ferai un pacte avec eux et je ferai cesser toutes les mauvaises bêtes de la terre, en sorte qu'ils habiteront les deserts en sureté et qu'ils dormiront en assurance dans les deserts [302].
Dans peu de tems j'émouverai le ciel et la terre, [I-273] la mer et le feu, et j'émouvrai toutes les nations, afin que le Désiré d'entre toutes les Nations vienne, et je remplirai cette maison-ci de gloire, et la gloire de cette maison-ci sera plus grande que celle de la prémière; (c'est à dire du temple du Seigneur) je mettrai la paix en ce lieu-ci, dit le Seigneur des Armées [303].
Ecoute maintenant Jesu grand-sacrificateur, toi et tes compagnons, car ce sont des gens sages et prudens. Je m'en vais faire venir mon serviteur. Voici un homme dont le nom sera l'Orient, il édifiera un Temple au Seigneur et lui-même sera rempli de majesté, il sera assis et dominera sur son Trône, y aura aussi son sacrificateur, assis sur son Trône et y aura conseil de paix entre les deux. Réjouissez-vous, filles de Sion, réjouissez-vous, filles de Jerusalem, car voic votre Roi qui vient, un Roi juste, qui sera votre sauveur, il sera pauvre et assis sur un ane; il dissipera néanmoins la guerre et parlera de paix aux Nations et sa puissance s'étendra depuis une mer, jusqu'à l'autre et depuis le fleuve, jusqu'aux extrémités de la terre [304].
Voici que je vais envoïer mon Ange et incontinent le Seigneur que vous cherchez entrera dans son temple avec l'Ange de l'Alliance que vous souhaitez. Qui est-ce qui poura porter le jour de sa venue? Et qui est-ce qui poura subsister quand il partira? Car il sera assis, comme celui qui rafine et qui purifie l'argent, il nettoïera les enfans de Levi; il les épurera comme l'or et l'argent, et ils offriront en toute justice [I-274] et sainteté des sacrifices au Seigneur. Et alors l'oblation de Juda et de Jerusalem sera plaisante au Seigneur, comme dans les prémiers siècles et comme dans l'ancien tems [305]. Toutes ces belles et magnifiques promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses.
Je ferai bientôt justice, ma délivrance ne tardera point à venir, ma délivrance sera en Sion et en Jerusalem qui est le siège de ma gloire [306]. Voici ce que dit le Seigneur. Je ferai cesser ce proverbe-ci et on n'en usera plus pour proverbe en Israël. Vous dites que l'accomplissement des promesses est longtems a venir, que les jours tirent en longueur et que le tems se prolonge toujours et qu'enfin les prophéties et les promesses se trouveront vaines et s'en iront à rien. Vous ne direz plus cela, car les jours de l'accomplissement de mes promesses sont proches, ils ne tarderont plus: car il n'y aura plus dorenavant de visions vaines, ni aucune prophétie ambigue, au milieu des Enfans d'Israël. Car c'est moi-même, qui suis le Seigneur, qui parle et toute parole que j'aurai prononcée sera mise en éxécution et ne sera plus différée; ce sera même dans vos jours que j'accomplirai mes promesses, incrédules que vous êtes, dit le Seigneur [307].
Voila certainement des prophéties et des promesses, qui sont bien claires et bien nettes, bien expressives et qui sont des plus avantageuses, que l'on sauroit penser pour le peuple d'Israël, c'est-à-dire pour le peuple Juif et pour la ville de Jerusalem, qui étoit leur ville capitale. Et si ces promesses et prophéties [I-275] se fussent effectivement trouvées véritables et qu'elles eussent eu leur effet, il y a déjà longtems que le peuple ou la nation juive auroit été et seroit encore maintenant, non seulement le peuple le plus nombreux, le plus fort et le plus puissant de tous les peuples de la terre, mais seroit aussi le plus riche, le plus glorieux, le plus béni, le plus heureux et le plus triomphant de tous les peuples.
Il seroit aussi le plus sage, le plus parfait, le plus saint et le plus accompli de tous les peuples, puisqu'ils seroient tous purs et saints, et qu'il n'y auroit aucun impur parmi eux, et que personne d'entr'eux ne feroit d'injustice et d'iniquités, que personne d'entr'eux ne nuiroit à son prochain, et que personne même d'entr'eux ne proféreroit de mensonges. Pareillement si ces promesses et prophéties se fussent trouvées véritables et qu'elles eussent eu leur effet, la ville de Jerusalem auroit été, il y a longtems et seroit encore maintenant et à toujours la plus illustre, la plus belle, la plus grande, la plus riche, la plus aimable, la plus glorieuse, la plus triomphante, la plus heureuse et la plus sainte de toutes les villes du monde, puisque Dieu l'auroit choisi lui-même pour y établir à tout jamais le trône de sa gloire et de sa sainteté, que rien d'impur et de souillé n'y entreroit, et que de toutes les parties du monde on y aporteroit en foule toutes sortes de biens et de richesses en abondance.
Mais autant qu'il est certain et évident que ces promesses et que ces prétendues prophéties-là ne sont nullement accomplies et qu'il n'y a même aucune assurance qu'elles dussent jamais s'accomplir, autant il [I-276] est certain et évident qu'elles sont fausses et par conséquent que ceux qui les ont inventées et forgées n'étoient, comme j'ai dit, que des visionnaires et des fanatiques, qui parloient seulement suivant la passion qui les poussoit, ou des imposteurs qui vouloient amuser par-là les peuples et leur en imposer, afin de les tromper et de les séduire.
Il en est de mème des promesses et des prétendues prophéties qui sont contenuës dans nos prétendus St. Evangiles, il en faut faire le même jugement de ceux qui les ont prémièrement avancées. Je vais les rapporter aussi comme elles sont mot pour mot dans les susdits Evangiles. 1°. Un Ange s'étant aparu en songe à un nommé Joseph, père au moins putatif de Jesus-Christ, fils de Marie. Il lui dit: Joseph, fils de David, ne craignez point de prendre chez vous Marie votre Epouse, car ce qui est né dans elle est l'ouvrage [308] du St. Esprit. Elle vous enfantera un fils que vous apellerez Jesus, parceque ce sera lui qui délivrera son peuple de ses péchés. Cet Ange dit à Marie: [I-277] ne craignez point, parceque vous avez trouvé grace devant Dieu. Je vous déclare que vous concevrez dans votre sein et que vous enfanterez un fils que vous nommerez Jesus. Il sera grand et sera apellé le fils du Très-Haut, le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père, il régnera à jamais dans la maison de Jacob, et son Règne n'aura point de fin [309].
Jesus commença à précher et à dire: faites pénitence, car le Roïaume du ciel est proche [310], ne vous mettez pas en peine, disoit-il, et ne dites pas que mangerons-nous, ou que boirons-nous, ou de quoi serons-nous vêtus; car votre Père céleste sait que toutes ces choses vous sont nécessaires, cherchez donc prémièrement le Roïaume de Dieu et la justice, ct toutes ces choses vous seront données par surcroit [311]. Demandez, disoit-il, à ses Disciples et il vous sera donné, cherchez et vous trouverez et l'on ouvre à celui qui frappe à la porte. Qui est celui d'entre vous, disoit-il au peuple, qui donne une pierre à son fils, lorsqu'il lui demande du pain, ou s'il lui demande un poisson, lui donnera t-il un serpent? Que si vous autres, qui êtes mauvais, continue t-il, vous savez néanmoins bien donner de bonnes choses à vos enfans, combien plus votre Père céleste, qui est dans le ciel, donnera t-il de vrais biens à ceux qui les lui demanderont [312]. Au lieu, où vous irez, dit-il à ses Apôtres, prêchez que le Roïaume du ciel est proche, rendez la santé aux malades, [I-278] ressuscitez les morts, guérissez les Lépreux, chassez les Démons [313].
Le Fils de l'homme, dit-il, en parlant de lui-même, envoïera ses Anges, qui enléveront hors de son Roïaume tous les scandaleux et tous ceux qui commettent l'iniquité, et ils les jetteront dans la fournaise de feu, où il y aura des pleurs et des grincemens de dents. Alors les justes, dit-il, luiront comme le soleil dans le Roïaume de leur Père [314]. Et moi, dit Jesus-Christ à son Apôtre Pierre, je vous dis que vous étes Pierre et que sur cette Pierre j'édifierai mon église et que les portes de l'enfer ne prévauderont point contre elle. Je vous donnerai, lui dit-il, les cléfs du Roïaume du ciel, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel [315].
Le Fils de l'homme, c'est Jesus-Christ lui-même qui s'apelloit ainsi, le fils de l'homme, dit-il, viendra avec ses Anges dans la gloire de son Père, et alors il rendra à un chacun selon ses ocuvres [316]. Je vous dis en vérité, leur dit-il, qu'entre ceux qui sont ici, il y en a quelques-uns qui ne mourront point, qu'ils n'aïent vu venir le Fils de l'homme dans son Règne [317].
Lorsqu'il y a en quelque lieu deux ou trois personnes assemblées en mon nom, dit Jesus-Christ, je suis au milieu d'eux. Je vous dis en vérité, disoit-il à ses Apôtres, qu'au jour de la régéneration, lorsque le fils de l'homme sera assis sur le trône de sa [I-279] Majesté, vous qui m'avez suivi, vous serez assis sur 12 Trònes pour juger les 12 tribus d'Israël et quiconque aura quitté pour l'amour de moi sa maison, ou ses frères, ou ses soeurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfans, ou ses terres, il en recevra cent fois autant en cette vie ét aura la vie éternelle [318]. Toutes ces belles et magnifiques promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses.
Vous savez, dit Jesus-Christ à ses Apôtres, que les Rois et les princes des Nations dominent sur elles et que les grands les traitent avec autorité; pour vous autres, leur dit-il, vous n'en userez point ainsi. Mais que celui d'entre vous qui voudra être le plus grand, qu'il soit votre serviteur et que celui qui voudra être le prémier parmi vous, qu'il soit le dernier et le serviteur de tous [319].
Plusieurs, dit-il, viendront en mon nom qui diront: je suis le Christ et qui séduiront beaucoup de personnes...... Il s'élevera aussi, dit-il, plusieurs faux Prophètes qui séduiront beaucoup de gens et parceque l'iniquité sera augmentée, la charité de plusieurs se refroidira...... Cet Evangile du Roïaume sera préchée dans toute la terre, pour servir de témoignage aux Nations et alors la fin viendra...... L'affliction de се tems-là, dit-il, sera si grande que depuis le commencement du monde, il n'y en aura point eu, et il n'y en aura jamais de pareille. En ce tems-là, il s'élevera de faux Christ et de faux Prophètes qui feront de si grands miracles et de si grands prodiges que [I-280] les Elus même, s'il se pouvoit, en seroient séduits. Après ces jours-là, le soleil deviendra obscur, la lune ne rendra point sa lumière, les étoiles tomberont du ciel et les puissances des cieux seront ébranlées; en ce moment toutes les Tributs de la terre déploreront leur malheur, elles verront venir le Fils de l'homme dans les nuées du ciel, avec une grande puissance et une grande majesté; il envoïera ses Anges. qui, avec le son de la trompette, assembleront tous les élus, depuis les 4 coins du monde, et depuis une extrémité du ciel, jusqu'à l'autre. Lorsque vous verrez toutes ces choses, sachez, leur dit-il, que le Fils de l'homme est proche et qu'il est à la porte et que votre Redemption est proche, car je vous dis en vérité, continue-t'il, que cette génération-ci ne passera pas, que toutes ces choses n'arrivent. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles, dit-il, ne passeront point sans avoir leur effét. Pour ce qui est du jour et du moment que cela arrivera, personne ne le sait, non pas même les Anges du ciel, il n'y a que mon Pére seul qui le sache [320].
Viola, dit-il, après sa résurrection, que je serai toujours avec vous jusqu'à la fin des siècles [321]. Tout ce que vous demanderez avec foi dans la prière, vous sera accordé. Il leur dit encore: aïez la foi en Dieu, car je vous dis en vérité, que quiconque dira à cette montagne: ôtes-toi de-là et te jettes dans la mer, pourvû qu'il n'hésite point dans son coeur, mais qu'il croïe que tout ce qu'il commandera sera fait, il lui [I-281] sera accordé. C'est pourquoi je vous dis, continuoit-il, que quoique ce soit, que vous demandiez dans la prière avec foi, vous l'obtiendrez [322].
La Foi, dit-il, de ceux qui croiront en moi sera suivie de tous ces miracles-ci: ils chasse ont les démons en mon nom, ils parleront des langues, qui leurs étoient inconnuës, ils toucheront les serpens, sans péril, et s'ils boivent du poison, ils n'en recevront aucun mal, et en imposant les mains aux malades, ils leur rendront la santé [323].
Marie, mère de Jesus, dit: mon âme glorifie le Seigneur, car il a déploié la puissance de son bras, il a dissipé les desseins que les hommes superbes formoient dans leurs coeurs, il a fait tomber les monarques de leurs Trônes et a élevés les petits; il a comblé de biens ceux qui étoient pressés de la fain et réduit à la disette ceux qui vivoient dans l'abondance; il a pris en sa protection Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde, ainsi qu'il l'avoit promise à nos Pères Abraham et à toute sa Postérité pour jamais [324]. Toutes ces promesses et ces prophéties se trouvent manifestement fausses, vaines et trompeuses.
Beni soit le Seigneur Dieu d'Israël de ce qu'il est venu visiter et rechercher son peuple et qu'il nous a suscité un puissant sauveur dans la maison de son serviteur David, ainsi qu'il l'avoit promis par la bouche de saints Prophètes, qui sont venus dans les siècles passés, pour nous délivrer de la puissance de nos [I-282] Ennemis et de la main de tous ceux qui nous haïssent, afin d'exercer sa miséricorde envers nos pères et de se souvenir de la Ste. Alliance, selon le serment qu'il avoit fait à notre père Abraham, qu'il nous feroit cette grace, qu'étant délivrés de la main de nos ennemis, nous le servirions sans crainte, marchant devant lui dans la sainteté et dans la justice tous les jours de notre vie [325].
Or il y avoit dans ce tems-là dans Jerusalem un homme juste et craignant Dieu, nommé Simeon, qui attendoit la consolation d'Israël et à qui le St. Esprit, qui étoit en lui, avoit révélé qu'il verroit le Christ du Seigneur avant que de mourir, il vint donc au temple par l'inspiration du St. Esprit, lorsque le père et la mère de l'enfant Jesus l'y portérent pour accomplir à son égard ce qui étoit prescrit par la Loi, et il le prit entre ses bras et bénit Dieu en disant: Maintenant, Seigneur! vous permettrez à votre serviteur de mourir en paix, selon votre parole, puisque j'ai vu de mes yeux le Sauveur, que vous avez destiné pour être découvert à toutes les Nations, et pour ètre la lumière qui doit éclairer les Gentils et être la gloire de votre peuple d'Israël [326].
Mon Père m'a donné toutes choses, disoit Jesus-Christ à ses disciples [327]. Lorsqu'on vous livrera devant les Rois et devant les Gouverneurs ou devant les juges, ne pensez point, leur disoit-il, à ce que vous aurez à dire, ni comment vous le direz, ne vous mettez pas en peine de cela, parce qu'à l'heure même [I-283] Dieu vous inspirera ce que vous devrez dire, car ce ne sera pas vous qui parlerez, leur disoit-il, mais ce sera l'esprit de votre Père qui parlera en vous [328]. Je vous ai préparé mon Roïaume, leur disoit-il, comme mon Père me l'a préparé, afin que vous y mangiez et buviez à ma table et que vous soïez assis sur des trônes pour être les juges des 12 Tribus d'Israël [329].
Il est dit dans l'Evangile de S. Jean que Jesus-Christ a donné à ceux qui l'ont reçu le pouvoir ou la puissance de devenir les enfans de Dieu à tous ceux, qui croïent en lui, qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais qui sont nés de Dieu [330]. En vérité, en vérité, disoit Jésus-Christ, je vous dis que vous verrez le ciel ouvert et les Anges de Dieu qui monteront et qui descendront sur le fils de l'homme [331]. L'heure viendra, disoit-il, et elle est déjà venue, que vous n'adorerez plus mon Père sur cette montagne, ni à Jerusalem [332]. En vérité, en vérité, disoit-il, je vous dis, qui écoute ma parole et croit à celui qui m'a envoïé, a la vie eternelle, il ne sera pas condamné, mais il est passé de la mort à la vie. En vérité, en vérité, continuoit-il, je vous dis que l'heure viendra et qu'elle est même déjà venue, que les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et que ceux qui l'entendront, auront la vie. Ne vous en étonnez pas, disoit-il, car l'heure viendra, que tous ceux qui sont dans le tombeau, entendront la voix du Fils de Dieu [I-284] et ceux qui auront fait le bien, ressusciteront pour posséder la vie, et ceux qui auront fait mal, ressusciteront pour leur condamnation [333]. Toutes ces promesses et ces prophéties se trouvent manifestement vaines et trompeuses.
La volonté de mon Pere, qui m'a envoïé, disoit-il, est que quiconque connoit le Fils et croit en lui, ait la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour [334]. Celui, dit-il, qui mange ma chair et boit mon sang, a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour. En vérité, en vérité, ajoutoit-il, je vous dis, que celui qui croit en moi, a la vie éternelle. Je suis, disoit-il, le pain de vie [335]. Au dernier jour de la grande Fête, Jesus, se tenant de bout au milieu de la place, il crioit tout haut, si quelqu'un a soif qu'il vienne à moi et qu'il boive; il sortira des fleuves d'eau vive des entrailles de ceux, qui croiront en moi [336]. Je suis la lumière du monde, disoit-il, celui qui me suit ne marche point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de vie [337].
Moi et mon Père nous ne sommes qu'un, disoitil [338]; je suis la résurrection et la vie, disoit-il, celui qui croit en moi vivra, quoiqu'il soit mort, et quiconque vit et croit en moi, ne mourra jamais [339]. En vérité, en vérité, disoit-il à ses disciples, vous pleurerez et gémirez et le monde se réjouira, vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse se changera en joïe; vous êtes maintenant dans l'affliction, mais je [I-285] vous reverrai encore et votre coeur se réjouira et personne ne vous ravira votre joie [340].
Lorsque je serai élevé de terre, disoit-il, j'attirerai toutes choses à moi [341]. Hommes de Galilée, pourquoi vous arrétez vous à regarder ainsi en haut, ce Jésus, qui du milieu de vous a été élevé dans le ciel, en descendra de la même manière, que vous l'y avez vû monter [342].
Nous aussi, disoient les Apôtres aux Peuples, nous vous anonçons l'effét de la promesse, qui a été faite à nos Pères, c'est à nous, qui sommes leurs enfans que Dieu en a fait voir l'événement, en ressuscitant Jésus [343]. Ainsi que la mort est venue par un homme, de même la résurrection viendra par un homme, et comme tous meurent en Adam, tous aussi revivront en Jésus-Christ, chacun paroitra en son rang, JésusChrist le prémier, ensuite ceux qui sont à lui: et la fin viendra, lorsque Jésus-Christ aura mis son Roïaume entre les mains de Dieu son Père, lorsqu'il aura fait cesser toute Principauté, toute Puissance et toute vertu, car il doit régner, jusqu'à ce que tous ses ennemis aïent été réduits sous ses piés, par l'ordre de son Père[344].
Je vous découvre un mistère, dit S. Paul, qui est que nous ressusciterons tous, mais nous ne serions pas tous changés en un instant, en un clin d'oeil, au son de la dernière trompette: car une trompette sonnera, alors tous les morts ressusciteront pour être immortels, et c'est alors que nous serons changés, car ce corps mortel et corruptible doit être revêtu [I-286] d'immortalité et lorsqu'il en sera revêtu, la mort sera détruite sans ressource [345].
Si quelqu'un, dit cet Apôtre, est en Jésus-Christ, il est une nouvelle créature; tout ce qui étoit de l'ancien est passé, tout a été rendu nouveau et tout en vient de Dieu, qui nous a reconcilié avec lui par Jésus-Christ, car Dieu étoit en Jésus-Christ, réconciliant avec soi le monde et n'important pas aux hommes leurs péchés [346]. Il n'y a plus de Juif, dit-il, ni de Grec, ni de libre, ni d'esclave d'hommes ni de femmes, mais vous êtes tous un corps en JésusChrist; que si vous êtes en Jésus-Christ, vous êtes donc les enfans d'Abraham et ses héritiers, selon la promesse. [347] Jésus-Christ a donné ses grâces, pour être les uns Apôtres, les autres Prophètes, les autres Évangelistes, les autres Pasteurs et Docteurs, afin de rendre les saints parfaits, jusques à ce que nous soïons tous parvenus à l'unité de la Foi et de la connoissance du Fils de Dieu [348]. Toutes ces promesses et prophéties se trouvent manifestement vaines et trompeuses.
Le Seigneur, dit l'Apôtre St. Pierre, ne tarde point l'effet de ses promesses, comme quelques-uns se l'imaginent, mais il attend avec patience pour l'amour de vous, voulant qu'aucun ne périsse, mais que tous se convertissent à lui par la pénitence [349]. Or le jour du Seigneur, dit-il, viendra comme un larron, quand on n'y pensera pas, alors, dit-il, les cieux passeront avec grande impétuosité; l'ardeur du feu fera fondre les [I-287] élémens, la terre et les ouvrages qu'elle contient bruleront...... nous espérons aussi, dit-il, selon ses promesses, de nouveaux cieux et une nouvelle terre dans lesquels la justice habitera [350].
Celui qui croît au Fils de Dieu, dit l'Apôtre St. Jean, a dans soi-même le témoignage de Dieu; ce témoignage consiste en ce que Dieu nous a donné la vie éternelle, et cette vie est en son Fils. Celui qui a le Fils a la vie, et celui qui n'a pas le Fils, n'a point la vie. Il y en a trois dans le ciel, qui rendent témoignage que Jésus-Christ est la vérité, le Père, le Verbe et le St. Esprit et ces Trois sont une même chose. Et trois rendent le même témoignage dans la terre, l'esprit, l'eau et le sang, et ces trois sont une même chose [351].
Toutes choses, dit S. Paul, leur sont arrivées, (savoir aux Juifs) pour la figure de ce qui devoit se passer parmi nous, qui nous trouvons à la fin des siècles [352]. La patience vous est nécessaire, disoit-il, afin que vous jouissiez de l'effèt des promesses de Dieu. Encore un peu de tems, ajoute-t-il, celui qui doit venir, viendra et il ne tardera point [353].
L'Apocalypse ou la vision de Jésus-Christ, qu'il a reçue de Dieu pour découvrir à ses serviteurs ce qui doit arriver bientôt, car le tems est proche. Voici, dit-il, que je viendrai bientôt, tenez bien ce que vous avez, de peur que votre couronne ne soit donnée à un autre [354]. Les 4 animaux et les 24 vieillards se prosternèrent devant l'Agneau, aïant chacun des harpes [I-288] et des vases d'or pleins de parfums, qui sont les premières des Saints, et ils chantoient un cantique nouveau, en disant: Seigneur, vous êtes digne de recevoir le livre et d'en ouvrir les sceaux, parceque vous avez souffert la mort et que vous nous avez racheté pour Dieu par votre sang de toutes Tribus, de toutes Langues et de toute Nation et nous avez rendus Rois et Prêtres pour notre Dieu, et que nous règnerons sur la terre [355].
L'Ange jura, par celui qui vit dans les siècles, qu'il n'y auroit plus de tems [356]. Le septième Ange sonna la trompette, et l'on entendit dans le ciel des voix puissantes, qui disoient: le Roïaume de ce monde est acquis à notre Seigneur et à son Christ, et il règnera dans les siècles des siècles [357].
Je vis encore une Bête, qui montoit de la terre et qui avoit deux cornes, semblables à celles de l'Agneau, mais qui parloit comme le dragon, elle exerça toute la puissance de la première Bête en sa présence, et elle fit que la terre et ses habitans adorèrent la première Bête, dont la blessure mortelle avoit été guérie. Les prodiges, qu'elle fit, furent si grands, qu'elle fit même descendre le feu du ciel sur la terre, devant les yeux des hommes. Elle séduisoit les habitans de la terre par les prodiges, qu'elle reçut pouvoir de faire en présence de la Bête, ordonnant aux habitans de la terre d'ériger une image à la Bête, qui n'étoit pas morte de ses blessures du coup d'épée, qu'elle avoit reçu. Il lui fut même donné pouvoir [I-289] de faire respirer l'image de la Bête et de donner la parole à cette image et de faire condamner à la mort tous ceux, qui n'adoreroient pas l'image de la Bête [358]. Toutes ces belles prophéties se trouvent manifestement vaines et trompeuses.
Alors je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre, car le premier ciel et la première terre avoient disparu et il n'y avoit plus de mer. Je vis la ville sainte et la nouvelle Jerusalem, qui venoit de Dieu et descendoit du ciel, étant ornée et préparée comme une épouse, qui s'est préparée pour recevoir son époux; en même tems j'entendis venir du Trône une voix forte, qui disoit: c'est ici le Tabernacle, où Dieu demeurera avec les hommes; ils seront son peuple et Dieu lui-même sera leur Dieu, Dieu essuïera toutes les larmes de leurs yeux, il n'y aura plus de mort, ni de gémissemens, ni de cris, ni de douleur, parceque ce qui étoit autrefois, sera passé! Alors celui qui étoit assis sur le trône, dit: je m'en vais faire toutes choses nouvelles et il me dit: écrivez; ces paroles sont très-fidèles et très-véritables. L'Ange me transporta en esprit et me fit voir la ville sainte de Jerusalem, qui descendoit du ciel et venoit de Dieu. Elle étoit vêtue de la clarté de Dieu, et sa lumière étoit semblable à une pierre précieuse, à une pierre de jaspe, transparente comme le cristal... ses murailles étoient bâties de pierres de jaspe, la ville même étoit d'or pur... les 12 portes étoient 12 perles; la place de la ville étoit d'or pur. Au reste je [I-290] ne vis point de temple dans la ville, parceque le Seigneur tout-puissant en étoit le Temple [359].
L'Ange me montra aussi son fleuve d'eau vive, qui sortait du Trône de Dieu et de l'Agneau. Au milieu de la place de la ville étoit l'arbre de vie, qui portoit 12 fruits et qui rendoit son fruit chaque mois, et les feuilles de l'arbre servoient pour guérir les nations. Il n'y aura plus là aucune malédiction, mais le trône de Dieu et de l'Agneau y sera et ses serviteurs le serviront, ils verront son visage et ils auront son nom écrit sur leurs fronts; il n'y aura plus de nuit, et ils n'auront pas besoin de lumière de lampe, ni de celle du soleil, parceque le Seigneur les éclairera et ils règneront dans les siècles des siècles...... Moi, Jésus, j'ai envoïé mon Ange, pour vous rendre témoignage de ces choses, dans les Eglises. C'est moi qui suis sorti de la racine du sang de David, qui suis l'Étoile luisante, qui paroit le matin [360]. Et plusieurs autres semblables visions, révélations, prophéties ou promesses, qui se trouvent dans les prétendus saints et sacrés livres de ce qu'ils apellent le NouveauTestament et qu'il seroit trop long de raporter ici.
Or il n'y a pas une de ces prétendues prophéties, visions, révélations ou promesses, qui ne se trouve absolument fausse, ou vaine, ou même ridicule, ou absurde. Et il est facile d'en faire voir clairement la vanité et la fausseté.
Premièrement il est dit que le Christ délivrera son peuple de ses péchés, on ne voit dans aucun peuple [I-291] aucune marque de cette prétendue délivrance, puisqu'ils ont toujours été ce qu'ils sont encore maintenant, aussi sujets à toutes sortes de vices et de péchés, et aussi esclaves de leurs mauvaises passions, que le seroit aucun autre peuple et qu'ils ne sont pas moins vicieux, qu'ils pouroient l'avoir été avant cette prétendue délivrance et avant la venue de leur prétendu Rédempteur ou Sauveur. Et en ce sens il est évident, qu'ils ne sont point délivrés de leurs vices et de leurs péchés, et par conséquent il est évident, que cette promesse ou prophétie est fausse, puisqu'elle ne se trouve pas véritable. Si on dit que cette délivrance ne s'entend pas ainsi, mais qu'elle s'entend seulement de la délivrance des peines et des châtimens éternels, que les hommes méritoient et auroient mérité par leurs péchés; et que Jésus-Christ les a effectivement délivré de cette peine par les mérites infinis de sa mort et passion. A cela je réponds: 1°. que si cela étoit la prophétie ou promesse touchant cette prétendue délivrance, on ne devoit donc pas dire qu'il délivreroit son peuple de ses péchés; mais qu'il les délivreroit des châtimens ou des peines qu'ils auroient mérités ou qu'ils mériteroient pour leurs péchés. Quand quelque Seigneur, par exemple, voudroit ou auroit voulu racheter du suplice de la mort quelques criminels qui auroient mérité la mort, on ne parleroit, ce semble, pas juste, si on disoit que ce Seigneur les auroit délivré de leurs vices et de leurs méchancetés, puisque leurs vices et que leurs méchancetés pouroient encore leur demeurer, mais bien, disoit-on, qu'il les auroit délivrés de la potence ou de la rouë, [I-292] s'ils l'avoient mérité, parce qu'ils auroient effectivement été pendus ou roués, s'il ne les avoit rachetés.
Pareillement ce ne seroit, ce semble, pas parler juste que de dire que le Christ délivreroit son peuple de ses péchés, s'il devoit les laisser toujours dans leurs vices et dans leurs péchés, et s'il devoit seulement les racheter de la peine éternelle, qu'ils auroient méritée pas leurs péchés, car ce n'est pas véritablement délivrer quelqu'un d'un vice, que de le délivrer seulement de la peine qu'il auroit mérité par son vice. Quand un Médecin guérit des malades, et qu'il guérit, par exemple, ceux qui avoient des fiévres, ou des pleuresies etc., etc., qu'ils s'en trouvent tout-à-fait quites, on peut véritablement dire qu'il les a délivrés de leurs maladies, de leurs fiévres et de leurs pleuresies. Mais il est sûr aussi, que tant qu'ils ne sont point quites de leurs maladies, on ne pouroit point véritablement dire qu'il les auroit délivrés de leurs maladies, puisqu'ils les auroient encore. De même aussi, tant que les hommes sont ou seront sujets, comme ils sont, à leurs vices et à leurs péchés, on ne peut pas véritablement dire qu'ils en soïent délivrés, et par conséquent la prophétie ou la promesse, qui dit que le Christ délivrera son peuple de ses péchés, ne se trouvant pas véritable, elle est évidemment fausse, ou il faut attendre un autre Christ, pour voir s'il délivrera plus véritablement les hommes de leurs vices et de leurs péchés. Il seroit fort à souhaiter, qu'il en vienne effectivement un, qui puisse faire aux hommes une si belle grâce et un aussi grand bien, que seroit celui de les délivrer véritablement de tous leurs vices, aussi [I-293] bien que celui de les délivrer véritablement de la tirannie des Princes et des Grands de la terre; car ils ont grand besoin d'être délivrés de ces détestables maux. Et ce qui confirme, que cette prétendue délivrance des péchés se doit entendre, comme j'ai dit, c'est qu'il est dit en plusieurs autres semblables promesses ou prophéties, qu'ils seront tous saints et qu'il n'y en aura plus aucun d'eux qui commettra l'iniquité, ni qui dira aucun mensonge. D'ailleurs, si ce prétendu divin sauveur avoit voulu faire aux hommes une si belle grâce, que celle de les délivrer de leurs péchés, il les auroit en même tems rendu tous saints, tous sages et vertueux; car il n'est pas à croire, qu'il auroit voulu les laisser toujours aussi esclaves et aussi coupables de leurs vices et de leurs péchés, qu'ils l'étoient auparavant: mais il les auroit véritablement délivrés de toutes ces méchantes maladies-là, et les auroit véritablement rendus tous purs et nets et tous saints, sans quoi cette prétendue délivrance ne leur auroit de rien servi, puisqu'ils auroient toujours demeuré aussi esclaves et aussi coupables de leurs vices et de leurs péchés, qu'ils l'étoient auparavant. Or les prémiers Chrétiens ne prétendoient pas cela, ils croïoient bien véritablement être délivrés et nettoïés de toutes ordures de péchés: c'est pourquoi ils se qualifioient tous de saints, de santifiés et de bien aimés de Dieu, comme il se voit par les Epitres de leur grand Mirmadolin Paul: Omnibus qui sunt Romae dilectis Dei vocatis, sanctis. Rom. 1:7. Sanctificatis in Christo Jesu, vocatis sanctis. 1 Cor. 1: 2. Ecclesiae quae est Corinthi cum omnibus sanctis qui sunt in Achaia. [I-294] 2 Cor. 1:1. Omnibus sanctis qui sunt Ephesi. Ephes. 1. Omnibus sanctis qui sunt Philippis. Phil. 1. Christus dilexit ecclesiam et se ipsum tradidit pro eâ, ut illam santificaret mundans lavacro aquae in verbo vitae, ut exhiberet ipse sibi gloriosam non habentem maculam aut rugam aut aliquid hujusmodi, sed ut sancta et immaculata. Ephes. 5: 25, c'est à dire, comme dit S. Paul, que Jésus-Christ a aimé son église, s'étant lui-même livré pour elle, afin de la santifier, en la purifiant par l'eau du Baptême, avec la parole de Dieu, et afin de la rendre glorieuse, sans tâche et sans ride et sans qu'elle ait aucun autre défaut semblable, mais au contraire, quelle soit sainte et sans souillures. Voïez aussi Tit. 1: 14...... Ce qui fait manifestement voir, que tous nos Christicoles devroient véritablement être tous saints, tous purs et sans aucune tâche de péché, et c'est ainsi que leur prétendu divin sauveur les auroit du délivrer de leurs péchés. Ce qui est cependant manifestement faux, et partant la susdite promesse et prophétie se trouve manifestement vaine et fausse.
Secondement, il n'est pas vrai que le prétendu Christ ait véritablement délivré les hommes de la peine éternelle qu'ils auroient méritée par leurs péchés, puisque, selon le dire de nos Christicoles mêmes, il y en a tous les jours presque une infinité et même des leurs qui tombent malheureusement dans les flammes éternelles de l'enfer, pour souffrir à tout jamais la peine de leurs péchés. Car ils tiennent pour certain que, tous ceux qui meurent dans le péché mortel, comme ils l'appellent, seront éternellement reprouvés et malheureux dans les Enfers, et comme il y en a beaucoup [I-295] plus de méchans que de bons, et beaucoup plus, selon eux, qui meurent dans le péché mortel, que de ceux qui meurent dans la bonne grâce de leur Dieu, il s'en suit de leur doctrine, qu'il y en auroit incomparablement plus, qui ne seroient pas délivrés de la peine de leurs péchés, que de ceux qui en seroient véritablement délivrés. Et c'est sans doute ce que le prétendu Christ vouloit lui-même faire entendre à ses disciples, lorsqu'il leur disoit, qu'il y en auroit beaucoup d'apellés, mais qu'il y en auroit peu d'élus, ce qui auroit assez de rapport à ce qui auroit été prédit de ce Christ, par le bon homme Siméon le juste, lorsqu'il dit de lui, étant encore dans sa première enfance, qu'il seroit quelques jours en but à la contradiction des hommes, et qu'il seroit la cause de la ruine, aussi bien que du salut de plusieurs en Israël. Ecce positus est hic in ruinam..... et suivant cela il y auroit autant de raison de dire qu'il seroit venu pour perdre les hommes, que de dire qu'il seroit venu pour les sauver. C'est ce que nos Christicoles ne voudroient cependant pas dire: mais si, selon eux-mêmes, il y en a si peu de délivrés de la peine de la damnation éternelle, il n'est donc pas vrai de dire qu'il délivreroit son peuple de ses péchés, c'est à dire de la peine éternelle, qu'ils auroient méritée par leurs péchés, à moins que nos Christicoles ne veuillent entendre par son peuple, seulement un peu d'élus, qui seroient par lui délivrés de la damnation éternelle, ce qui ne peut s'entendre ainsi; car ce peu de personnes-là, en comparaison de tout un peuple, ne sont pas et ne doivent pas être apellés le peuple; c'est la [I-296] plus grande partie, qui donne la dénomination à une chose. Une douzaine ou deux, par exemple d'Espagnols ou de François, ne sont pas le peuple François, ni le. peuple Espagnol. Et si une armée, par exemple de 100 ou six vingt mille hommes, étoit faite prisonnière de guerre par une plus forte armée d'ennemis; et si le Roi, ou le chef de cette armée prisonnière, rachetoit seulement quelques hommes de son armée, comme par exemple dix ou douze soldats ou officiers, en païant leur rançon, on ne diroit pas pour cela, qu'il auroit délivré ou racheté son armée, et il seroit faux et même ridicule de dire, qu'il l'auroit rachetée ou délivrée, s'il n'en délivroit qu'un si petit nombre d'hommes. Pareillement donc, il seroit faux et ridicule aussi de dire, que le Christ auroit délivré son peuple de la peine et de la damnation éternelle, qu'il auroit méritée par ses péchés, s'il n'y en avoit seulement que quelques-uns, qui en fussent délivrés par son moïen. Encore nos Christicoles, tous tant qu'ils sont, ne sauroient-ils montrer, qu'il y en ait seulement un, qui jouisse véritablement du bienfait de cette prétendue délivrance: car, comme la prétendue peine éternelle ne se voit point, et que la prétendue délivrance n'est aucunement visible, ils ne sauroient faire voir, qu'il y en ait seulement un qui soit véritablement délivré, ni un qui soit véritablement réprouvé, et condamné à souffrir éternellement les peines d'enfer.
Dire à cette occasion-ci, comme font ordinairement nos Christicoles, qu'il ne faut point chercher, ni demander des preuves, ni des témoignages sensibles des choses de la foi, mais qu'il faut les croire aveuglément, [I-297] sans les voir, sous prétexte qu'elles ne laisseroient pas, que d'être très-véritables et très certaines en elles-mêmes, quoique l'on n'en puisse donner, ni apercevoir aucune preuve, ni aucun témoignage visible et sensible, c'est une foible raison et qui est entièrement vaine, puisque ce seroit vouloir poser pour fondement de certitude un principe d'erreurs, d'illusions et d'impostures. Car il est visible qu'il n'y auroit aucune erreur, aucune illusion, ni aucune imposture, que l'on ne pouroit prétendre de voir, croire ou faire croire, sous ce prétendu prétexte de foi divine, s'il falloit y avoir aucun égard. Or il est évident, comme j'ai dit ci-devant, qu'un principe d'erreurs, d'illusions ou d'impostures, comme celui-là, ne peut servir de fondement pour établir, ni pour éclaircir aucune vérité, et par conséquent ne peut servir pour montrer ni pour prouver, qu'il y ait seulement un seul homme, qui jouisse véritablement d'un bienfait de cette prétendue délivrance, qui n'est bien certainement qu'une délivrance et une rédemption imaginaires.
Pareillement, il ne sert de rien à nos Christicoles de dire, comme ils font encore, que leur Christ a véritablement satisfait à Dieu pour tous les péchés des hommes, et que, s'ils ne sont pas effectivement delivrés tous de la peine et de la damnation éternelle, ce n'est pas la faute de leur Rédempteur, mais la faute des pécheurs-mêmes qui s'abandonnent volontairement aux vices, et qui meurent dans leurs péchés, sans vouloir se convertir à Dieu et sans vouloir faire des fruits dignes de pénitence, étant nécessaires, comme [I-298] ils disent, de vivre dans la vertu, ou de faire une digne pénitence de ses péchés, et de mourir dans la grâce de Dieu, pour jouir du bienfait de la délivrance et de la Rédemption du Christ. Il ne leur sert de rien, dis-je, d'alléguer ces raisons, parceque, si cela étoit, comme ils le disent, ce seroit premièrement une injustice manifeste en Dieu, s'il punissoit encore dans aucun homme des péchés, pour lesquels il auroit déjà reçu une entière satisfaction, car, de même que ce seroit une injustice dans un créancier de faire païer à son débiteur une dette, pour laquelle son ami auroit déjà satisfait pour lui, en païant tout ce qu'il pouvoit devoir, de même ce seroit manifestement une injustice, et même une espèce de cruauté en Dieu, de punir encore sévèrement dans les hommes, par des supplices éternels, des péchés pour lesquels son Christ auroit déjà entièrement satisfait, car ce seroit vouloir exiger deux satisfactions pour les mêmes offenses, ce qui ne conviendroit nullement à la justice, ni à la volonté ni à la bonté d'un Dieu infiniment bon et miséricordieux.
Secondement, s'il falloit, comme disent nos Christicoles, que les hommes vécussent toujours bien dans la vertu ou qu'ils fassent dignement pénitence de leurs péchés, avant que de mourir, pour profiter de ce prétendu bienfait de la délivrance, ou rédemption du Christ, il s'en suivroit que cette prétendue délivrance, ou rédemption du Christ, ne déchargeroit de rien les hommes envers Dieu, et ne les soulageroit en rien et par conséquent, qu'elle auroit été entièrement vaine et ridicule. C'est de quoi nos Christicoles ne voudroient certainement pas convenir; cependant cela s'en [I-299] suivroit évidemment, de ce qu'ils disent touchant l'application, qui se feroit aux hommes, du bienfait de leur prétendue délivrance ou rédemption, faite par JésusChrist. Car il est constant, et la droite Raison nous fait clairement voir qu'un Dieu qui seroit infiniment bon, juste et miséricordieux ne pouroit justement et bénignement exiger des hommes, qui ne l'auroient pas offensé, que ce qu'ils seroient capables de faire pour l'honorer, comme, par exemple, de l'aimer, de l'adorer, de le servir et de vivre dans la vertu, selon ses loix et ses ordonnances. Pareillement, la même droite Raison nous fait clairement voir, qu'il ne pouroit avec justice exiger des pécheurs, qui l'auroient offensé, que tout ce qu'ils seroient capables de faire pour satisfaire à leurs péchés, comme par exemple, de se convertir à lui de tout leur coeur, de haïr et détester leurs vices et leurs péchés, de les quitter entièrement, et de faire dignement pénitence de leurs péchés, en la manière qu'il pouroit leur prescrire, et c'est en effet tout ce que l'on prétend, que Dieu demanderoit dans sa Loi, comme il paroit par les témoignages mêmes de cette loi, et par les témoignages de tous les Prophètes. Si donc, disoit Moïse au peuple d'Israël, de la part de Dieu, si vous écoutez la voix du Seigneur, votre Dieu, si vous l'aimez de tout votre coeur et de toute votre âme, et si vous observez fidèlement tous ses commandemens [361], toutes ces bénédictions-ci viendront sur vous et vous accompagneront partout, vous serez bénits dans vos villes [I-300] et dans vos champs, bénits dans vos enfans et dans vos troupeaux, bénits dans les fruits de vos terres et de vos jardins, bénits dans tout ce que vous ferez et vous entreprendrez. etc. Et à l'égard des pécheurs, qui l'auroient offensé, il ne leur demandoit aussi, avant la venue de Jésus-Christ, et avant qu'il ait fait aucune prétendue satisfaction pour leurs péchés, qu'ils fissent justice et miséricorde à leur prochain, que la conversion de leur coeur, qu'ils quittassent leurs vices et leurs péchés, et qu'ils observassent fidèlement tous les commandemens, promettant de faire grâce et miséricorde à tous ceux, qui se convertiroient à lui de tout leur coeur, qui quitteroient leurs vices et leurs péchés, qui feroient justice et miséricorde à leur prochain, et qui observeroient fidèlement tous les commandemens, leur promettant même pour lors, de ne plus se souvenir de leurs péchés et de les oublier entièrement [362].
Voilà, suivant cette loi prétendue divine, tout ce que Dieu exigeoit effectivement des hommes, avant la venue de Jésus-Christ et par conséquent, avant qu'il les ait délivrés de leurs péchés et qu'il ait fait aucune satisfaction pour eux, comme nos Christicoles le prétendent. Si donc Dieu n'exigeoit que cela des hommes, avant la venue de Jésus-Christ, et qu'il en exigeroit encore autant, ou même davantage, depuis la venue de ce Christ et depuis qu'il auroit délivré les hommes de leurs péchés, comme nos Christicoles le prétendent, il est évident, que cette prétendue [I-301] délivrance et que cette prétendue satisfaction de JésusChrist ne déchargeroit de rien les hommes, et ne les soulageroit en rien, puisqu'ils ne doivent rien moins faire maintenant, pour obtenir grâce et miséricorde, que ce qu'ils auroient dû faire avant cette prétendue délivrance, et qu'avant cette prétendue délivrance, ils auroient aussi facilement et peut-être même plus facilement qu'après, trouvé grâce et miséricorde. Je dis, qu'ils l'auroient peut-être trouvé plus facilement devant qu'après, parce qu'avant cette prétendue délivrance Dieu ne demandoit des pécheurs, comme je viens de dire, qu'une véritable conversion de leur coeur, avec la pratique des bonnes oeuvres de justice et de miséricorde, et une fidèle obéissance à ses commandemens, au lieu que depuis cette prétendue délivrance du Christ, les pécheurs seroient obligés, non-seulement de faire ce qu'ils auroient dû faire auparavant, mais outre cela, seroient encore obligés, suivant les maximes du Christianisme, de renoncer à eux-mêmes, de porter leur croix, de faire de grandes pénitences et de rigoureuses mortifications de leur chair, ce qu'ils n'auroient pas été obligés de faire avant la prétendue délivrance du Christ.
Cela étant, il est évident que cette prétendue délivrance ne décharge de rien les hommes et qu'elle ne les soulage en rien. Et si elle ne les décharge de rien, et si elle ne les soulage en rien, il est évident qu'elle est entièrement vaine et inutile en quel sens qu'on la puisse prendre.
2°. Il est dit que ce Christ seroit apellé le Fils du Très-Haut, que Dieu lui donneroit le Trône de [I-302] David, son Père, qu'il règneroit à jamais dans la maison de Jacob et que son Règne n'auroit point de fin [363]. Qu'il soit, si on veut, apellé le Fils du Très-Haut, passe pour cela, puisque nos Christicoles le regardent effectivement comme le Fils tout-puissant d'un Dieu tout-puissant, quoiqu'il n'ait été regardé dans son tems que comme un misérable fanatique. Mais que Dieu lui ait donné le Trône de David et qu'il règne ou qu'il ait régné dans la maison de Jacob, c'est à dire sur le peuple d'Israël, qui est entendu par la maison de Jacob, et que son règne ne doive jamais avoir de fin, c'est ce qui est évidemment faux: car il est constant, qu'il n'a jamais été sur le Trône de David, et qu'il n'a jamais règné sur le peuple Juif, qui est le peuple d'Israël, et maintenant nous voïons évidemment qu'il ne règne aucunement nulle part, à moins que l'on ne veuille prendre le culte et l'adoration, que nos Christicoles lui rendent, pour une espèce de règne et le Christianisme pour une espèce de Roïaume; mais en ce sens il n'y auroit point d'imposteurs, qui ne pouroient se flatter de règner d'une semblable manière, si on vouloit ajouter foi à leurs impostures et les adorer comme des Divinités. D'ailleurs, la promesse et la prétendue prophétie de l'Ange dit clairement et expressément, que Dieu donneroit à Jésus-Christ le Trône de David, son Père et qu'il règneroit à jamais dans la maison de Jacob. Or le Christianisme n'est pas le Trône de David et n'a jamais été le Trône de David. Pareillement, le peuple Chrétien [I-303] n'est point la Maison de Jacob et n'a jamais été la Maison de Jacob, et ainsi le Christ, n'aïant jamais eu le Trône de David et n'aïant jamais règné dans la Maison de Jacob, il est évident. que cette promesse ou que cette prophétie se trouve entièrement fausse.
3°. Il est dit que ce Christ seroit comme une lumière, qui éclaireroit les nations, et qu'il seroit la gloire du peuple d'Israël, c'est à dire du peuple Juif [364]. Cette promesse ou prophétie est encore absolument fausse, puisqu'il, n'a paru dans sa personne, que comme un objet de mépris et que sa doctrine, sa vie et sa mort n'ont passé que pour une folie devant les Nations, et comme un scandale devant les Juifs. Et si maintenant il est en honneur parmi les Chrétiens, ce n'est point par persuasion, ni par connoissance de vérité que cela s'est fait, mais plutôt par opiniâtreté et par séduction de fausseté, comme cela se fait dans toutes les autres Religions. Et pour preuve de cela, c'est que suivant la susdite promesse ou prophétie, il auroit dù également être la gloire du peuple d'Israël, comme la gloire ou la lumière des Nations, qui sont maintenant le peuple Chrétien. Mais au lieu d'être la gloire du peuple d'Israël, comme il a été prédit et promis, nous voïons manifestement qu'il seroit plutôt sa honte et sa confusion, ce qui fait manifestement voir la fausseté de la susdite promesse ou prophétie.
4°. Il est dit que Jésus-Christ commença à prêcher et à dire: faites pénitence, parceque le Roïaume du ciel est proche [365]. Si ce prétendu Roïaume eut été [I-304] véritablement proche, comme il le disoit, il y a longtems qu'il auroit dû paroître, et qu'il auroit dû être arrivé. Car depuis près de 2000 ans, qu'il est promis et qu'il est prédit devoir bientôt arriver, si la promesse et la prédiction eussent été véritables, il y a longtems que l'on en auroit vû l'accomplissement. L'on n'en voit encore maintenant aucune aparence, c'est une preuve manifeste de la fausseté de la promesse et de la prédiction, et il faut être merveilleusement séduit, abusé, aveugle et crédule, pour croire que ce Roïaume doive arriver.
Dire, comme font quelques-uns de nos Christicoles, que le Roïaume du ciel, dont Jésus-Christ parle, n'est autre chose que la Doctrine et la Police ou Gouvernement de son Eglise, qui conduit véritablement les ames au Roïaume du ciel, c'est une pure illusion, puisqu'il n'y auroit point de peuples qui ne pouroient de même apeller leurs Religions, leur Police et leur Gouvernement un Roïaume du ciel, et qu'il n'y auroit point d'imposteurs qui ne pouroient semblablement promettre la venue d'un Roïaume du ciel. Mais si on savoit qu'ils n'entendissent rien autre chose par leur Roïaume du ciel, on ne feroit certainement pas grand cas de leurs promesses, ni de leurs prétendus Roïaumes, qui ne seroient bien certainement regardés, que comme des Roïaumes imaginaires.
5°. Jésus-Christ dit lui-même, qu'il ne faut pas s'inquiéter, ni se mettre en peine pour le boire ni pour le manger, ni pour les vêtemens dont on a besoin dans la vie, mais qu'il faut sur cela se reposer entièrement sur la Providence de son Père céleste, qui [I-305] nourrit, dit-il, les oiseaux du ciel, quoiqu'ils ne sèment point et qu'ils ne fassent point de gréniers, et qui revête les fleurs et les lys des champs, quoiqu'ils ne travaillent point et qu'ils ne filent point, assurant ses disciples, que si son Père céleste a tant de soin des oiseaux du ciel et des fleurs des champs, qu'il aura, à plus forte raison, beaucoup plus de soin des hommes, et qu'il ne les laissera pas manquer de rien, pourvû qu'ils cherchent premièrement le Roïaume de Dieu et sa justice [366]. Il feroit certainement beau, de voir les hommes se fier à une telle promesse, que celle-là. Que deviendroient-ils, s'ils étoient seulement un an ou deux sans travailler, sans labourer, sans sémer, sans moissonner et sans faire de gréniers, voulant en cela imiter les oiseaux du ciel, ils auroient ensuite faire les Dévots et chercher pieusement ce prétendu Roïaume du ciel et sa justice; ce père céleste pourvoïeroit-il pour cela plus particulièrement à leurs besoins? Viendroit-il leur aporter miraculeusement à boire et à manger, lorsqu'ils auroient faim, et viendroit-il leur aporter miraculeusement des linges et des habits, lorsqu'ils en auroient besoin? Ils auroient beau reclamer leur Père céleste, quand ils crieroient pour lors aussi forts et aussi longtems, que faisoient les prophètes de Baal, quand ils invoquoient l'assistance de leur Dieu, pour faire paroitre sa puissance dans les besoins, où ils étoient; il ne seroit certainement pas moins sourd à leurs clameurs, que le fut ce Dieu aux clameurs de ses Prophètes. C'est pourquoi [I-306] aussi on ne voit point de peuples assez sots, et non pas même parmi nos Christicoles, on n'en voit pas, dis-je, d'assez sots, pour vouloir se fier à une telle promesse, et s'il y a parmi les peuples quelques particuliers, quelques familles, ou même quelques communautés de Prêtres, de Moines et de Moinesses, qui ne travaillent point, et qui ne s'occupent qu'au vain culte de leurs fausses Divinités, c'est qu'ils savent bien qu'il y en a d'autres, qui travaillent plus utilement qu'eux, sans quoi il faudroit bien, qu'ils missent la main à l'oeuvre, comme les autres.
6°. Jésus-Christ dit, qu'il n'y a qu'à demander et qu'on recevra, qu'il n'y a qu'à chercher et qu'on trouvera, il assure, que tout ce qu'on demandera à Dieu, en son nom, qu'on l'obtiendra, et que, si on avoit seulement la grandeur d'un grain de sénevé de foi, que l'on feroit, par une seule parole, transporter les montagnes d'un lieu en un autre [367]. Si cette promesse étoit véritable, ou qu'elle eut véritablement son effet, personne, et particulièrement personne de nos Christicoles, devroit jamais manquer de rien de ce qui lui seroit nécessaire, il n'auroit qu'à chercher et il trouveroit, il n'auroit qu'à demander et il recevroit. Pareillement rien ne devroit leur être impossible, puisqu'ils ont la foi à leur Christ. Cependant on ne voit aucun effet de ces belles promesses-là, au contraire on voit tous les jours, parmi eux, une infinité de pauvres malheureux, qui sont dans le besoin, qui cherchent et qui ne trouvent point, et qui demandent et qui ne reçoivent [I-307] rien. On voit même que toute l'Église Chrétienne s'empresse à demander à Dieu, par des prières publiques et souvent réiterées, plusieurs choses qu'elle n'a pû encore obtenir. Il y a 1000 ans et plus, qu'elle demande à Dieu, par des prières publiques et particulières, l'extirpation, par exemple, des herésies, la conversion des infidèles et de tous les pécheurs, la santé du corps et de l'amé pour tous ses enfans, l'union et la paix entre tous les fidèles, l'esprit d'obéissance, pour le servir toujours avec crainte et avec amour, l'esprit de sagesse, pour choisir, en toutes choses, ce qui seroit le meilleur et le plus salutaire, et pour rejetter tout ce qui seroit contraire à sa gloire et au salut de l'ame. Elle demande et fait demander à tous ces enfans, que la volonté de Dieu soit faite en terre comme au ciel et plusieurs autres choses semblables, que l'Église Chrétienne demande tous les jours par des prières publiques et particulières; cependant elle ne les obtient pas; les herésies subsistent toujours et multiplient même, plutôt que de s'éteindre; il y a toujours une infinité de méchans pécheurs et d'infidèles, qui ne se convertissent point, et toujours une infinité de gens, qui sont véritablement affligés des maladies du corps et de l'esprit. La discorde continue toujours de troubler et de diviser misérablement les hommes, et enfin l'esprit de sagesse ne les conduit guères à leur bien véritable, et leur inspire encore moins la crainte et l'amour de Dieu, de sorte qu'il ne paroit guères que la volonté de Dieu se fasse en terre, comme ils s'imaginent qu'elle se fait dans le ciel, et ainsi l'Église même, l'Église [I-308] Chrétienne, Catholique-Romaine, qui se qualifie d'Epouse bienaimée de son Dieu et de son Christ, n'obtient pas elle-même, ce qu'elle demande tous les jours si instamment à Dieu, quoiqu'elle lui fasse toutes ces demandes au nom de son bon Seigneur Jésus-Christ, qui a promis que l'on obtiendroit infailliblement tout ce qu'on demanderoit à Dieu, en son nom. Ce qui fait voir évidemment la fausseté de cette Promesse.
Qui est-ce encore, par exemple, de nos Christicoles et même des plus religieux et des plus qualifiés d'entr'eux, qui, en commandant aux montagnes de se transporter d'un lieu à un autre, ou en commandant à des arbres de s'arracher et de s'aller jetter dans la mer, oseroit s'assurer de faire voir l'effet et l'accomplissement de leurs commandemens? Il n'y a certainement personne de bon sens qui voudroit l'entreprendre. Cependant leur Dieu et leur Tout-Puissant Christ leur a dit positivement, que, s'ils avoient seulement la grandeur d'un grain de senevé de Foi, rien ne leur seroit impossible, que s'ils disoient à une Montagne: ôte-toi de là et va-t-en là, qu'elle s'ôteroit et qu'elle iroit, où ils lui commanderoient d'aller, et que, s'ils disoient à un arbre: arrache-toi et vat'-en te planter dans la mer, qu'il lui obéiroit. Pareillement il leur a dit, que ceux, qui croiroient en lui, chasseroient les Démons en son nom, qu'ils parleroient diverses langues, qu'ils toucheroient les serpens sans danger, qu'ils boiroient du poison et qu'ils n'en recevroient aucun mal, et qu'enfin ils rendroient la santé aux malades, en leur imposant seulement les mains et en faisant toutes ces merveilles, ils [I-309] donneroient une preuve certaine de la vérité de leur Foi et de la vérité des Promesses de leur Christ. Mais aussi, s'ils ne peuvent faire ces merveilles, c'est une preuve assurée qu'ils manquent de foi, et qu'ils ne croïent point que les susdites promesses sont fausses. Si c'est qu'ils manquent de foi, pourquoi ne l'ont-ils pas, cette foi? Et pourquoi ne croïent-ils pas, ces maladroits-là? Puisqu'il leur seroit si glorieux et si avantageux de croire et de faire de si grandes et si admirables choses. Mais s'ils prétendent avoir la Foi, et qu'ils ne puissent néanmoins faire les susdites merveilles, il faut nécessairement qu'ils reconnoissent la vanité et la fausseté des dites promesses, et qu'ils se tiennent eux-mêmes pour dupes.
Si Mahomet, par exemple, eut fait de semblables promesses à ses sectateurs, et qu'ils ne pussent en faire voir aucun effet, non plus que nos Christicoles, ils ne manqueroient pas, nos Christicoles, de crier: Ah le fourbe! Ah l'imposteur! Ah les fols, de croire un tel imposteur! Les voilà eux-mêmes dans le cas, il y a longtems qu'ils y sont, encore ne sauroient-ils, ou ne veulent-ils pas reconnoitrè, ni avouer leur erreur et leur aveuglement. Et comme ils sont ingénieux à se tromper eux-mêmes, et qu'ils se plaisent même à l'entretenir et à se confirmer eux-mêmes dans leurs erreurs, disant pour raison, que les susdites promesses ont eu leur effet et leur accomplissement dans le commencement du Christianisme, étant pour lors nécessaire, disent-ils, qu'il y ait des miracles, pour convaincre les infidèles et les incrédules de la vérité de la religion Chrétienne; mais que, depuis que leur [I-310] religion est suffisamment établie, les susdits miracles n'aïant plus été nécessaires, il n'a par conséquent aussi plus été besoin, que Dieu laissât à ses fidels croïans la puissance de faire des miracles. Ce qui n'empêche pas, suivant ce qu'ils prétendent, que les susdites promesses ne soïent très-véritables, puisqu'elles ont suffisamment eu autrefois leur accomplissement. Mais que savent-ils, si elles ont jamais eu véritablement leur accomplissement, ils veulent bien peut-être le croire ainsi, mais ils n'en sauroient produire aucun témoignage assuré, comme je l'ai cidevant démontré. D'ailleurs, celui qui a fait les dites promesses ne les a pas restreint seulement pour un certain tems, ni pour certains lieux, ni pour certaines personnes en particulier, mais il les a fait générales et sans restriction de tems, ni de lieu, ni de personnes en particulier. La foi de ceux qui croiront, dit-il, sera suivi de ces miracles, et ils chasseront les Démonsen mon nom, ils parleront diverses langues, ils toucheront les serpens sans danger, s'ils boivent du poison, il ne leur fera aucun mal et guériront les maladies, en leur imposant seulement les mains [368]. Et parlant de la prière, il dit positivement, qu'il fera tout ce que l'on demandera, en son Nom, à son Père [369]. Si deux d'entre vous, dit-il, s'accordent sur la terre, quoique ce soit qu'ils demandent, ils l'obtiendront [370]. Quiconque demande, reçoit, dit-il encore. Que si vous autres, tous méchans que vous êtes, savez néanmoins bien donner de bonnes choses à vos [I-311] enfans, combien plus, dit-il, votre Père céleste, qui est dans le ciel, donnera-t-il un bon esprit à ceux, qui le lui demanderont [371]. Et à l'égard du transport des Montagnes, il dit positivement, que quiconque dira à une Montagne: ôte-toi de lå et te jette dans la mer, pourvû qu'il n'hésite point dans son coeur, mais qu'il croïe que tout ce qu'il commandera sera fait, il lui sera accordé, et que, quoique ce soit que l'on demande dans la prière, avec foi, on l'obtiendra etc. [372]. Voilà des promesses, qui sont tout-à-fait générales; il est évident qu'elles sont sans restrictions de tems, ni de lieu, ni de pérsonnes, elles demandent seulement que l'on ait la foi: pour être donc véritables, il faut qu'elles soient véritables dans toute leur étendue, c'est-à-dire, sans restriction de tems, ni de lieu, ni de personnes, et par conséquent, pour être véritables, il faut qu'elles aïent leur effet et leur accomplissement à l'égard de tous ceux et celles, qui auroient la foi et qui demanderoient au nom de Jésus-Christ, et comme il est évident, qu'elles n'ont maintenant leur effet nulle part, et que personne n'oseroit même s'engager de faire voir l'effet, qu'à sa honte et à sa confusion, il est évident aussi qu'elles sont fausses.
7°. Jésus-Christ dit à ses Disciples, qu'il leur donneroit la clef du Roïaume des cieux, et que tout ce qu'ils lieroient sur la terre, seroit lié dans le ciel [373]. Comme personne ne sauroit aller au ciel, pour voir ce qui s'y fait, et que ces prétenduës clefs du Roïaume des Cieux et cette prétendue puissance de lier ou de [I-312] délier, dont parle le Christ, ne sont que des clefs imaginaires et une puissance imaginaire, ou puissance spirituelle, comme disent nos Christicoles, il n'y a point d'imposteur, ni de fanatique qui ne puisse facilement faire de telles promesses; mais il est facile aussi d'en découvrir la vanité. Aussi la vanité de ces autres promesses-ci, que le même Christ faisoit à ses disciples, de les faire boire et manger à sa table, lorsqu'il seroit dans son Roïaume [374], de les faire asseoir sur 12 Trônes, pour juger les 12 tribus d'Israël et qu'il promettoit à tous ceux, qui quitteroient pour l'amour de lui leurs père, mère, frères, soeurs, femmes, enfans, maisons, terres et autres héritages, de leur donner 100 fois davantage [375]. Qu'il promettoit encore de donner la vie éternelle à ceux, qui garderoient sa parole, [376] ou qui mangeroient, comme il disoit, sa chair et qui boiroient son sang, et qu'il les ressusciteroit au dernier jour etc. [377]. Comme il remet l'accomplissement de toutes ces belles promesses à un tems indéterminé, qui est long à venir, et au tems d'une prétendue nouvelle régéneration, qui bien clairement ne viendra jamais, il n'y a point d'imposteur non plus, ni de fanatique, qui ne puisse facilement faire de semblables promesses; mais il est facile aussi par-là d'en voir la vanité, puisqu'elles se détruisent d'elles-mêmes.
8°. Jésus-Christ a dit à ses disciples, qu'il fondoit son Église sur la pierre, qu'elle subsisteroit toujours, et que les portes de l'enfer ne prévaudroient [I-313] jamais contre elle [378]. Si, par ces paroles, il entendoit, que sa secte subsistera toujours et qu'elle ne sera jamais détruite, c'est ce que l'on verra dans la suite du tems: car quoiqu'il y ait déjà longtems qu'elle subsiste, ce n'est pas une preuve assurée qu'elle subsistera toujours, les hommes ne seront pas toujours si sots et si aveugles, qu'ils sont, au sujêt de la Religion; ils ouvriront peut-être quelques jours les yeux, et reconnoitront peut-être tard que ce fut leur erreur: et si cela arrive, ce sera pour lors qu'ils rejetteront avec indignation et avec mépris, ce qu'ils auront le plus religieusement adoré, et pour lors toutes ces sectes d'erreurs et d'impostures prendront honteusement fin. Mais si, par ces paroles, il entend seulement dire, qu'il a fondé et établi une secte, ou société de sectateurs, qui ne tomberoient point dans le vice, ni dans l'erreur, ces paroles sont absolument fausses; puisqu'il n'y a dans le Christianisme aucune secte, ni aucune société et Eglise qui ne soit pleine d'erreurs et de vices, et principalement la secte ou société de l'Église Romaine, quoiqu'elle se dise être la plus pure et la plus sainte de toutes; il y a longtems qu'elle est tombée dans l'erreur, que dis-je, tombée dans l'erreur, elle y est née, elle y a été engendrée et formée et maintenant elle y est et même dans des erreurs, qui sont manifestement contre l'intention et contre les, sentimens et la doctrine de son Fondateur, puisqu'elle a, contre son dessein et contre son intention, aboli les loix des Juifs, qu'il aprouvoit, et qu'il [I-314] étoit venu, disoit-il lui-même, pour l'accomplir et non pour la détruire, et qu'elle est tombée dans les erreurs et dans les idolatries du Paganisme, ou semblables à celles du Paganisme, comme il se voit manifestement par le culte idolatrique qu'elle rend à son Dieu de pâte, à ses saints, à leurs images et à leurs reliques.
Voici comme un savant et judicieux Auteur [379] parle de ceci:
» Jésus, Fils de Marie, étoit, dit-il, descendu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Il fut élevé dans »la loi de Moïse, qu'il ne viola jamais. Ne vous imaginez pas, disoit-il, durant son séjour au monde, que je sois venu pour ruiner la loi de Moïse, je suis venu au contraire pour la perfectioner [380]. Ses pôtres, dit ce savant, ont fait la même chose, et en toutes choses ils ont été de rigides observateurs des préceptes établis. Les premiers Chrétiens, continue t-il, en ont usé de même. Ils ont même observé le sabbat des Juifs, sans compter le prémier jour de la semaine, assigné pour célébrer publiquement leurs mistères. Ils s'abstenoient de sang et des choses étouffées, des viandes souillées et de celles que l'on sacrifioit aux Idoles."
C'est ce qui fut déterminé et arrêté dans leur prémier Concile, qu'ils tinrent à Jerusalem et où le prémier Apôtre de JésusChrist, nommé Pierre, présida. Il a semblé bon au Saint Esprit et à nous, disent-ils, de ne vous pas imposer aucun autre fardeau, que ces choses qui sont nécessaires, savoir, que vous vous absteniez des viandes immolées aux Idoles, du sang des animaux et des [I-315] bêtes suffoquées et de la fornication, desquelles choses vous ferez bien de vous garder [381].
» Ils n'avoient, dit cet Auteur, dans leurs Églises, ni images, ni peintures, ni chapelles, ni oratoires. Ils observoient enfin toutes les purifications nécessaires et adoroient tous un seul Dieu. C'est aujourd'hui toute autre chose, dit cet Auteur, et l'Église Romaine suit des maximes toutes contraires. Elle donne le démenti »à la déclaration formelle du Christ, et dit positivement qu'il est venu pour abolir la loi, et pour mettre tout le monde en liberté, que nous pouvons aujourd'hui nous régaler du sang des Bêtes égorgées, avec la même liberté que nous le pouvons faire du lait des Bètes vivantes, manger de la chair de pourceau et autres viandes abominables, et n'être pas plus criminels, que si nous mangions des agneaux et autres Bêtes nettes, permises par la loi de Dieu. Comment, dit-il, cela peut-il s'accorder, ou comment un homme raisonnable peut-il y ajouter foi? Il n'est pas surprenant, dit-il, qu'il y ait dans le monde tant de libertins et d'Athées, puisque le Christianisme est un tissu de contradictions palpables. Tu répondras à cela, dit cet Auteur, ce que les Théologiens répondent d'ordinaire, que durant les prémiers tems, les Apôtres et les autres Chrétiens observoient la »loi de Moïse, de peur de scandaliser les Juifs, qui avoient embrassé la Foi Chrétienne et qui auroient trouvé mauvais, s'ils avoient vu qu'on se fut éloigné des institutions des Anciens et des Statuts de la [I-316] Maison de Jacob; mais qu'après que l'Evangile eut été préché pas toute la terre, et qu'un grand nom bre de Païens furent entrés dans l'Église, on jugea qu'il n'étoit plus nécessaire de scandaliser tous les autres Chrétiens, pour une Nation aussi contemptible que la Juive, et de leur imposer un jong, qu'ils n'étoient pas accoutumés de porter, et qui auroit pû les obliger à abandonner le Christianisme même, plutôt que de se soumettre à un fardeau si insu portable. L'Eglise donc, pour faciliter autant qu'il lui étoit possible la conversion de l'empire Romain, qui comprenoit la plus grande partie de la terre, accommoda ses loix, ses préceptes, ses moeurs et les cérémonies de la Religion à l'esprit et à la mode de ces tems-là. Et comme les Païens mangeoient indifféremment de tout, on leur fit entendre que cela étoit conforme à la volonté de Jésus-Christ, qui étoit venu délivrer les hommes de l'esclavage et de la servitudė des superstitions Mosaïques. Ce fut par la même condescendance, qu'on introduisit dans l'Eglise l'usage des images et des peintures: les habits sacerdotaux, les ornemens des autels, les cierges, les lampes, l'encens, les pots à fleurs et autres religieuses gentillesses ne s'établirent, que sur les modèles qu'on reçut des Prêtres de Jupiter, d'Apollon, de Venus, de Diane et d'autres Divinités Païennes. De-là vient que les Fêtes des Dieux et dès Déesses furent changées en Fêtes de Saints, et que les Temples, auparavant consacrés au Soleil, à la Lune et aux Etoiles, furent dédiés tout de nouveau aux Apôtres et aux Martyrs. Le Panthéon mème, ou [I-317] le Temple, de tous les Dieux, qui étoit à Rome, fut par succession de tems, et par l'adresse des Ecclésiastiques, changé en une Eglise, qui est consacrée à tous les saints. Il sembloit en un mot, que le Christianisme n'étoit, en toutes choses, que le Paganisme déguisé. Encore falloit-il croire que c'étoit une fraude pieuse, d'attirer bongré malgré dans le sein de l'Eglise, tant de millions de pécheurs.... En quoi on peut véritablement dire, que l'Eglise Romaine a bien autant paganisée de Chrétiens, qu'elle auroit christianisée de Païens. L'Eglise Ethiopienne est un témoin vivant contr'elle; car les Chrétiens d'Ethiopie ont observé de toute ancienneté, et même du tems des Apôtres, cette partie de la loi de Moïse, qui regarde la pureté et l'impureté et qui prescrit le choix que nous devons faire des viandes, dont il est permis de manger, défendant celles qui sont défendues par cette Loi de Moïse. De là vient, dit cet Auteur, qu'il y a dans ce pays-là plus de Juifs convertis à la Foi Chrétienne, que dans tout le reste du Monde. Les Chrétiens d'Orient sont, ce semble, dit-il, moins condamnables que les Chrétiens Romains; car, quoiqu'ils n'observent pas aussi ponctuellement, que ceux d'Ethiopie, les loix de la pureté et de l'impureté des viandes et des liqueurs etc., ils ne mangent pas néanmoins de sang, ni d'aucune chose étouffée. Leurs Ecclésiastiques s'abstiennent de toute sorte de chair, durant tout le cours de leur vie, ils observent quantité de purifications et de saintes manières de vivre. Mais les Chrétiens Romains se plongent, dit-il, comme des pourceaux dans toutes [I-318] sortes d'ordures et ne laissent pas de se persuader, qu'ils sont les seuls vrais Catholiques; les seuls Elus de Dieu, et le seul peuple de la terre, qui soit dans le grand chemin du ciel. Je ne sais, dit cet Auteur, quel jugement faire de cela, il n'y a aucune aparence de voir les Juifs se convertir, que ces achopemens ne soient ôtés. Qui ne riroit, dit ce même Auteur, de voir la sotise des hommes, de rendre des honneurs divins à un épouvantail de jardin, à un arbre, à un pourceau, à un chien, à un cheval, à un serpent etc., ou à la prémiere chose, que l'on voit le matin, comme font les Laponois et tant d'autres idolâtres. Mais, d'un autre côté, qui pouroit s'empêcher, dit-il, de pleurer de voir des gens, qui font profession de croire à la Loi de Moïse et à celle du Messie, qui ont tous deux préché l'unité d'un Dieu, des gens, qui se vantent d'avoir la plus pure et la plus sainte Religion du Monde (qui sont les Chrétiens Romains), qui pouroit, dis-je [382], s'empêcher de pleurer de voir ces gens-là adorer le bois et la pierre, des peintures et des images, des cloux, des haillons, des os, des cheveux, des morceaux de vieux bois et en général, tout ce que les Prêtres artificieux leur proposent, comme digne de leur admiration."
Toutes ces erreurs et tous ces abus-là se voïent manifestement dans l'Eglise Romaine, ils sont entièrement contraires à la prémière institution de la Religion Chrétienne et contraires à l'institution même de JésusChrist, son premier fondateur, de sorte, que si c'est [I-319] par raport aux vices, ou par raport aux erreurs et aux abus, qu'il a dit que les Portes de l'enfer ne prévaudroient point contre son Eglise, ou contre ce qu'il établissoit, sa promesse se trouve manifestement fausse dans l'Eglise Romaine, puisqu'elle enseigne plusieurs erreurs et plusieurs abus, qu'il auroit condamnés lui-même. Et présentement encore il est facile de voir, qu'elle n'est pas infaillible dans sa doctrine, puisqu'elle condamne maintenant, par la constitution Unigenitus, qu'elle reçoit et qu'elle oblige partout de recevoir, la doctrine, qu'elle avoit ci-devant reçuë, qu'elle avoit ci-devant établie dans ses conciles et dans ses décrèts, et qui est formellement contenue dans ses prétendus saints et sacrés livres.
9°. Jésus-Christ a dit [383]: Voici l'heure qui vient, que tous ceux, qui sont dans les sépulchres ou dans les tombeaux, entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux, qui l'entendront, auront la vie. Il y a près de 2000 ans que cela a été dit, et par conséquent il y a près de 2000 ans, que cette heure auroit dû venir, et cependant on ne voit point encore cette heure. C'étoit donc bien faussement qu'il disoit: Voici l'heure qui vient, puisque cette heure n'a pas encore été venue, et qu'il n'y a pas même encore d'aparence qu'elle doive bientôt, ni même jamais, venir.
10°. Le même Jésus-Christ [384] disoit à ses Disciples, qu'ils n'avoient que faire de se mettre en peine de ce qu'ils diroient, ni de ce qu'ils répondroient, lorsqu'ils seroient menés devant les Juges et devant les [I-520] Gouverneurs, ou même devant les Rois, parce qu'il leur donneroit pour lors, disoit-il, une sagesse et des paroles auxquelles leurs Ennemis ne pouroient résister, ni contredire. Si cette promesse eut eu son effèt, ils auroient facilement convaincu, par leur sagesse et par la force de leurs raisons et de leurs discours, tous ceux, qui auroient voulu s'oposer à eux. Or on ne voit nulle part, ni dans leurs discours, ni dans leurs Ecrits, qu'ils aïent jamais convaincu par raison aucun de leurs ennemis, ni aucun infidèle; on ne voit, dis-je, nulle part aucune marque de cette sagesse divine, ni même aucune force de raison, capable de convaincre, ni même capable de persúader aucune personne sage et éclairée; au contraire, on voit qu'ils ont toujours été confondus eux-mêmes et qu'ils ont toujours été regardés avec indignation et wépris, comme des misérables fanatiques. C'est pourquoi aussi ils étoïent persecutés, comme on le voit par toutes les Histoires [385].
11°. Jésus-Christ disoit à ses Disciples, qu'il étoit la Lumière du monde, qui éclairoit tout homme qui vient au monde, et que celui qui le suivroit, ne marcheroit point dans les ténèbres; on ne voit cependant point d'autre lumière, qui éclaire tous les hommes, que celle du soleil, encore ne sauroit-elle éclairer les aveugles. Il est dit dans S. Jean, qu'il donneroit à tous ceux, qui croiroient en lui, le pouvoir de devenir les enfans de Dieu, qui ne sont point nés, dit-il, de la volonté de la chair, ni du sang, ni [I-321] de la volonté de l'homme, mais qui sont nés de Dieu. Où sont-ils, ces divins enfans de Dieu, et qui sont nés d'une si divine manière, sans la coopération de l'homme? On n'en voit certainement point d'autres, que ceux qui viennent par la voïe naturelle de la chair et du sang.
12°. Jésus-Christ disoit, qu'il étoit la voïe, la vérité et la vie [386], qu'il étoit la résurrection même, que celui qui croiroit en lui ne mourroit jamais [387]. De même aussi il disoit, que si quelqu'un gardoit sa parole, qu'il ne mourroit jamais [388]. Il n'y a donc personne, qui ait encore gardé sa parole, ni qui ait véritablement cru en lui, et non pas même ses plus fidèles Disciples, puisqu'il n'y en a aucun de ce temslà, ni de tous les siècles suivans, qui ne soient morts et que nous voïons encore tous les jours mourir les hommes, qui croïent en lui, sans qu'aucun d'eux puisse échaper, ni éviter la mort. Mais comment auroit-il pû empêcher aucun homme de mourir, puisqu'il n'a pû lui-même se conserver en vie, ni éviter la mort? Où est donc la vérité de toutes ces promesses? Qui ne riroit de les entendre et d'en voir si peu d'effets? Si on ne peut en montrer la vérité, il faut conclure qu'elles sont absolument fausses et même tout-à-fait ridicules.
Dire que ces paroles et que ces sortes de promesses doivent s'entendre dans son sens spirituel, et qu'elles sont véritables dans ce sens spirituel, quoiqu'elles ne le soïent pas dans le sens littéral des paroles [I-322] mêmes, c'est une pure illusion, puisque ce prétendu sens spirituel n'est qu'un sens forgé et un sens imaginaire, que l'on peut apliquer et tourner comme l'on veut à toutes sortes de sujets, comme le soulier de Theracunes, qui convenoit à tous les piés, n'y aïant aucunes promesses ou propositions si fausses, si absurdes et si ridicules qu'elles puissent être, auxquelles on ne puisse donner quelque sens spirituel, allégorique et figuré, si on vouloit y faire trouver seulement quelques vérités spirituelles et imaginaires, comme celles que nos Christicoles prétendent trouver dans les paroles et dans les promesses de leur Christ, si bien que le sens spirituel, qu'ils leur donnent, n'étant qu'un sens imaginaire, les vérités aussi qu'ils prétendent y trouver, ne sont que des vérités imaginairės, auxquelles il seroit ridicule de vouloir sérieusement s'arrêter. D'ailleurs, comme les susdites promesses et paroles ne se trouvent pas plus véritables dans le sens spirituel, qu'on veut leur donner, que dans le sens naturel et littéral des paroles, il s'ensuit qu'elles sont aussi fausses dans un sens que dans l'autre.
13°. Jésus-Christ [389] disoit, qu'on le verroit descendre du ciel et qu'on le verroit venir dans les nuës du ciel avec une grande Puissance et une grande Majesté, qu'il envoiëroit ses Anges, qui, avec le son puissant d'une trompette, assembleroient tous les élus des quatre coins du monde, et depuis une extrémité du ciel jusqu'à l'autre, que le soleil deviendroit obscur, [I-323] que les Etoiles tomberoient du ciel et qu'alors toutes les Nations de la terre déploreroient leur malheur, et il assuroit que toutes ces choses arriveroient dans fort peu de tems après, c'est-à-dire, pendant la vie même des Hommes, qui étoient en ce tems-là. En vérité, disoit-il à ses Disciples [390], je vous ai dit que cette génération-ci ne passera pas, que toutes ces choses n'arrivent. Et dans une autre occasion, voici ce qu'il disoit à ses Disciples: En vérité je vous dis, qu'entre ceux, qui sont ici présens, il y en a quelques-uns, qui ne mourront point, qu'ils ne voïeni venir le Roïaume de Dieu dans sa puissance, et qu'ils ne voïent venir le Fils de l'homme dans son règne [391]. Voilà une prophétie bien expresse, et qui se devoit faire, peu de tems après qu'elle a été faite. Cependant il est évident, que rien de tout cela n'est arrivé. Voilà, depuis cette prophétie, bien des Générations, qui se sont passées, il n'y a plus aucun de ceux, qui devroient voir l'accomplissement de cette prophétie, il y a près de 2000 ans, qu'ils sont tous morts, et ainsi autant qu'il est évident que cette prophétie n'a point eu son accomplissement, autant il est évident qu'elle est fausse.
14°. Jésus-Christ disoit [392], que lorsqu'il seroit élevé de terre, il attireroit toutes choses à lui, c'est-à-dire, comme disent nos Christicoles, qu'il attireroit tous les hommes à lui, c'est-à-dire à sa connoissance et à son amour. Il s'en faut beaucoup que cette parole [I-324] ne se trouve véritable, puisque le nombre de ceux, qui le connoissent et qui l'adorent, n'est presque rien en comparaison de ceux, qui ne le connoissent pas et qui ne le servent point. Si on prétend que ces paroles sont suffisamment véritables, parcequ'il en a attiré à lui de tout âge, de tout sexe et de toute condition, c'est une interprétation vaine, puisqu'il n'y a point d'imposteurs, qui n'en pouvoient dire et faire autant.
15°. Il est dit que [393] de même, que la mort est venue par un seul homme, de même aussi la résurrection et justification viendroient par un seul homme; que de même, que tous les hommes sont morts en Adam, qu'ils revivroient aussi tous en Jésus-Christ. Il est prédit et annoncé, comme un mistère de foi divine, que [394] tous les morts ressusciteront pour être immortels, et que ce corps mortel doit être revêtu d'immortalité, et il est dit que Dieu [395] feroit de nouveaux cieux et une nouvelle terre, dans laquelle la justice habiteroit. Toutes ces promesses et prédictionslà se trouvent manifestement fausses, puisque l'on n'en voit aucun effet, ni aucune apparence de vérité; il est dit avec cela que Dieu ne tarde point ses promesses, mais n'est-ce pas assez longtems tarder que de différer pendant plusieurs milliers d'années l'exécution des choses, qui se doivent faire.
16°. Enfin il est parlé de la venue [396] et de la naissance [I-325] de Jésus-Christ, comme de la venue et de la naissance de celui, dans lequel Dieu devoit accomplir toutes les belles et avantageuses promesses, qu'il avoit fait aux anciens Patriarches Abraham, Isaac et Jacob, c'est pourquoi aussi Marie, sa mère, se croïant enceinte d'un enfant tout divin, dans lequel Dieu feroit paroître des merveilles toutes extraordinaires de sa Toute-Puissance, se réjouissoit en elle même et glorifioit le Seigneur, en disant, qu'il avoit fait de grandes choses en elle, qu'il alloit deploïer la puissance de son bras, pour dissiper les mauvais desseins des hommes orgueilleux et superbes, pour faire tomber les Monarques de leurs Trônes et élever les humbles à leur place; qu'il alloit combler de biens, ceux qui étoient pressés de la faim et reduire à la disette, ceux qui vivoient dans l'abondance, et qu'enfin il alloit prendre en sa protection le peuple d'Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde, qu'il avoit promise à leur Père Abraham et à sa postérité pour tout jamais...... Et Zacharie [397], Grand Prêtre, disoit au même sujet: Béni soit le Seigneur, Dieu d'Israël, de ce qu'il est venu visiter et racheter son peuple, et qu'il nous a suscité un puissant sauveur, dans la maison de son serviteur David, ainsi qu'il l'avoit promis par la bouche de ses saints Prophètes, qui ont vécu dans les siècles passés, pour nous délivrer de la puissance de nos ennemis et de la main de tous ceux, qui nous haïssent, afin d'exercer sa miséricorde [I-326] envers nos pères, et de se souvenir de sa sainte Alliance, selon le serment qu'il avoit fait à notre père Abraham, qu'il nous feroit cette grâce, afin qu'étant délivrés de la main de nos ennemis, nous le servions sans crainte, marchant devant lui dans la sainteté et dans la justice, tous les jours de notre vie [398]. C'étoit pour cela aussi, que Paul l'Apôtre, prêchant la foi de Jésus-Christ aux Juifs d'Antioche, leur disoit: c'est à vous, mes Frères, qui êtes les enfans de la race d'Abraham, que la parole de salut est adressée; nous vous annonçons l'effet de la promesse, qu'il a faite à nos Pères; c'est à nous, qui sommes leurs enfans, que Dieu en fait voir l'évènement, en ressuscitant JésusChrist. Sachez donc, mes Frères, leur disoit-il, que c'est [399] par celui-là, c'est-à-dire par Jésus-Christ, que je vous annonce le pardon des péchés et la rémission de toutes choses, dont vous n'avez pû être justifiés par la loi de Moïse; quiconque croît en lui est justifié. Et Jésus-Christ lui-même, parlant à ses Apôtres du sujet de sa venue, leur disoit, que [400] tout ce qui étoit dit de lui dans la loi de Moïse, dans les Prophètes et dans les Pseaumes fut accompli, et que la pénitence et la rémission des péchés fut prêchée en son nom, parmi toutes les Nations. Et c'étoit par raport à ce prétendu accomplissement des promesses, qu'il annonçoit lui-même, et qu'il commandoit à ses disciples, d'annoncer [401] partout la venue prochaine du Roïaume des cieux, entendant par ce Roïaume des [I-327] cieux l'accomplissement de toutes ces belles et magnifiques promesses, qu'il croïoit avoir été faites de la part de Dieu à leurs anciens Pères; par où il est évident que la venue et la naissance de Jésus-Christ étoit regardées dans ce tems-là, au moins par ses Disciples, comme la venue de celui, qui devoit faire l'accomplissement de toutes ces belles promesses, que l'on prétend avoir été faites de la part de Dieu aux anciens Patriarches Abraham, Isaac et Jacob. C'étoit pour cela aussi, que ce Disciple lui demandoit un jour, si ce seroit bientôt qu'il rétabliroit leur Roïaume d'Israël, Domine si de tempore hoc restitues regnum Israël [402].
Or est-il évident, qu'il n'a nullement accompli les susdites promesses, et que leur accomplissement ne s'est nullement fait en lui; c'est ce qu'il est facile de montrer, en faisant comparaison de ce qui est porté par les susdites promesses, avec ce que Jésus-Christ a été et avec ce qu'il a fait. Les promesses portent expressément, comme j'ai remarqué ci-dessus, que Dieu feroit une Alliance éternelle avec le peuple d'Israël, qui est maintenant le peuple Juif; que quand il disperseroit ce peuple parmi toutes les Nations de la terre, en punition de leurs péchés, qu'il les délivrera de leur servitude, qu'il les rassemblera de tous [I-328] les endroits du monde, où il les auroit dispersés, et que pour cet effèt il leur envoïeroit son puissant libérateur, qui les délivreroit, qui les rassembleroit de toutes les nations de la terre, et qui les feroit glorieusement rentrer dans la possession de leur païs, où ils serviront fidèlement à tout jamais leur Dieu, et où ils jouiront à tout jamais, en sûreté et en paix, de toutes sortes de biens et de félicité, sans craindre d'être plus jamais exposés aux insultes de leurs ennemis. Ces promesses portent expressément aussi, comme je l'ai remarqué, que la ville de Jerusalem, qui est la ville capitale de ce peuple, seroit la ville sainte, la ville choisie de Dieu, pour y établir à tout jamais le Trône de sa gloire; que pour ce sujet il la rendroit la plus belle, la plus riche, la plus glorieuse et la plus florissante ville de tout le monde. Ces promesses ont été plusieurs fois réitérées par les prétendus Prophètes, qui ont prédit et annoncé des merveilles sur ce sujet, comme je l'ai aussi marqué ci-devant, et, suivant toutes ces belles promesses et prédictions, le peuple Juif devroit maintenant être, nonseulement délivré de toute servitude, mais il devroit être encore le plus saint, le plus béni, le plus heureux, le plus puissant, le plus glorieux et le plus triomphant de tous les Peuples de la terre, et la ville de Jerusalem devroit être maintenant la plus sainte, la plus glorieuse, la plus heureuse, la plus riche et la plus triomphante ville de tout l'univers. Et comme il est évident qu'il n'est rien de tout cela, et que rien de tout cela ne s'est fait, et n'a paru se devoir faire depuis la naissance et la venue de Jésus-Christ, [I-329] non plus que devant sa naissance et sa venue, il est évident aussi que l'accomplissement des dites promesses ne s'est nullement fait en lui, ni dans aucun autre que lui, et par conséquent il est évident que les dites promesses et prophéties soïent entièrement vaines et fausses.
Je sais fort bien, que nos Christicoles regardent comme une grossiéreté d'esprit, de vouloir prendre au pié de la lettre les susdites promesses et prophéties, comme elles sont exprimées, et croïent, eux, bien faire les subtils et les ingénieux interprêtes des desseins et des volontés de leur Dieu, de laisser le sens littéral et naturel des paroles, pour leur donner son sens, qu'ils apellent mystique et spirituel, et qu'ils nomment allégorique et tropoliogitique, disant par exemple, que par le peuple d'Israël et de Juda, auxquels ces promesses ont été faites, il faut entendre non les Israëlites selon la chair, mais les Israëlites selon l'esprit, comme ils disent, c'est-à-dire les Chrétiens, qui sont, suivant ce qu'ils disent eux-mêmes, l'Israël de Dieu, c'est-à-dire, le vrai peuple choisi, et auquel l'accomplissement de toutes les susdites promesses étoit réservé, pour s'y accomplir d'une manière toute spirituelle et divine; que par la délivrance promise au peuple, de les délivrer de la captivité de tous ses ennemis, il faut entendre, non une délivrance corporelle d'un seul peuple captif, mais la délivrance spirituelle de tous les hommes de la servitude du Démon et du péché, qui se devoit faire par Jésus-Christ, leur divin Sauveur, qui s'est livré lui-même, comme ils disent, pour le salut de tous les hommes; illusions vaines et ridicules interprétations.
[I-330]
Que par l'abondance des richesses, des biens et de toutes les félicités temporelles, promises à ce peuple, il faut entendre l'abondance des grâces et bénédictions spirituelles, que Dieu communique dans la Religion Chrétienne aux âmes saintes, par les mérites de Jésus-Christ, leur divin Sauveur. Et enfin, que par la ville de Jerusalem, dont il est si avantageusement parlé dans les susdites promesses et prophéties, il faut entendre non la Jerusalem terrestre, mais la Jerusalem spirituelle, qui est l'Eglise Chrétienne ou la Jerusalem céleste, qui est le ciel même, et qui est, suivant ce que disent nos Christicoles, la véritable demeure de Dieu, le lieu, qui est le Trône de sa gloire et de sa souveraine Majesté, le lieu, où se trouvent éminemment tous les biens, que l'on peut souhaiter et toutes les félicités, dont on peut jouir, où rien de souillé ne peut entrer, et où les véritables Elus seront éternellement bienheureux, sans plus jamais craindre aucun mal. Et ainsi, suivant cette interprétation spirituelle et mystique des promesses, faites aux susdits anciens Patriarches: Abraham, Isaac et Jacob, quand Dieu leur promettoit de bénir et de multiplier leur race et leur postérité, comme les grains de sable de la mer, ou comme les grains de poussière, qui sont sur la terre, c'étoit seulement une expression figurée, par laquelle il vouloit ou auroit voulu faire entendre, qu'il béniroit et qu'il multiplieroit les Chrétiens, qui étoient spirituellement entendus par cette postérité des anciens Patriarches; lorsqu'il leur promettoit de faire une Alliance éternelle avec eux, cela s'entendoit de l'Alliance éternelle et spirituelle, qu'il feroit avec l'Eglise Chrétienne, en [I-331] lui donnant la loi Evangélique, qui subsisteroit jusqu'à la fin des siècles. Quand il leur promettoit, à eux et à toute leur postérité, de leur donner un Rédempteur, qui les délivreroit de toute servitude et de toutes misères, qui les rassembleroit de tous les païs du monde, où ils auroient été dispersés et menés captifs, et qui les raméneroit victorieux et triomphans dans la possession de leurs terres et païs de Chanaan et de la Palestine, cela s'entendoit non littéralement, d'un Rédempteur temporel, mais spirituellement, d'un Rédempteur, qui délivreroit spirituellement les hommes de la captivité du Démon, du péché, qu'il les raméneroit tous à la connaissance du vrai Dieu, et non d'un Rédempteur, qui dût délivrer seulement le peuple Juif de leur captivité temporelle. Et quand il leur promettoit de les faire jouir abondamment de toutes sortes de biens, dans leur païs, après leur délivrance, et qu'il leur promettoit abondance de froment, de vin, d'huile, de lait, de miel et de toutes autres sortes de biens, cela s'entendoit, non des biens temporels de la terre, comme sont le froment, le vin et les autres richesses temporelles, mais des biens spirituels de la grâce, qui étoient figurés par les biens temporels, et que le Sauveur spirituel des âmes devoit aporter aux hommes, après les avoir délivrés de leurs péchés. Illusions vaines et ridicules interprétations. Et enfin, quand il promettoit de rendre la ville de Jerusalem si sainte, si riche, si abondante, si florissante et si heureuse; cela s'entendoit non de la Jerusalem terrestre, mais de la Jerusalem spirituelle, qui devoit être l'Eglise Chrétienne, ou de la Jerusalem céleste, qui est la [I-332] véritable demeure de Dieu et le véritable séjour des Ames bienheureuses..... Et ainsi de même de toutes les autres Promesses ou Prophéties, qui ont été faites en faveur de ce peuple d'Israël et en faveur de leur ville de Jerusalem. Lesquelles promesses ou prophéties, se trouvant manifestement fausses dans leur sens propre naturel, et nos Christicoles ne voulant pas néanmoins reconnaître ouvertement leur fausseté, parce que c'est sur ces prétendues promesses et prophéties, que leur Religion est fondée, ils ont été obligés de leur donner un sens qu'elles n'ont point, afin de tacher de couvrir leur fausseté et d'y faire trouver, s'ils peuvent, une vérité, qui n'y est pas et qui n'y sera jamais.
Mais il est facile de voir, que ce prétendu sens allégorique n'étant qu'un sens étranger, un sens imaginaire et un sens forgé à la fantaisie des interprétes, il ne peut nullement servir à faire voir la vérité, ni la faušseté d'une proposition, ni d'une promesse ou prophétie, et il est même ridicule de forger ainsi des sens spirituels; car il est constant que ce n'est que par raport au sens naturel et véritable d'une proposition, d'une promesse ou d'une prophétie, que l'on peut juger de sa vérité ou de sa fausseté! Une proposition, par exemple, une promesse ou une prophétie, qui se trouve véritable dans le sens propre et naturel des termes, dans lesquels elle est conçue, ne deviendra pas fausse en elle-même, sous prétexte, que l'on voudroit lui donner un sens étranger, qu'elle n'auroit pas. De même, une proposition, une promesse ou une prophétie, qui se trouve manifestement fausse [I-333] dans le sens propre et naturel des termes, dans lesquels elle est conçue, ne deviendra pas véritable en elle-même, sous prétexte, que l'on voudroit lui donner un sens étranger, qu'elle n'auroit pas. Ainsi quand il y a, et que l'on voit dans un discours, dans une promesse ou dans une prophétie un sens clair et net, un sens propre et naturel, par lequel on peut facilement juger de sa vérité ou de sa fausseté, c'est un abus et folie de vouloir lui forger des sens étrangers, pour y chercher des vérités ou des faussetés, qui n'y sont pas, et il est ridicule, comme j'ai dit, de vouloir quitter la vérité d'un sens clair, d'un sens propre et naturel, pour chercher dans un sens forgé et imaginaire des vérités, qui ne seroient qu'imaginaires.
C'est ce que font néanmoins nos Christicoles, lorsqu'ils quittent le sens propre et naturel et le sens véritable des promesses et des prophéties, dont je viens de parler, pour leur forger des sens spirituels et mystiques, qui ne sont certainement que des sens imaginaires et des sens ridiculement imaginés, car en quittant ainsi, comme font nos Christicoles, le sens propre et naturel des susdites prophéties et promesses, ils quittent le sens réel et véritable, pour s'attacher à des sens, qui ne sont qu'imaginaires et qui ne servent qu'à établir de nouvelles erreurs, pour couvrir les anciennes. Je dis que ces sens spirituels et allégoriques ne sont qu'imaginaires, parcequ'il ne dépend effectivement que de l'imagination des interprêtes, de leur donner tel sens spirituel et mystique qu'ils voudront; de sorte que s'il ne tenoit qu'à forger ainsi des sens spirituels, allégoriques, et mystiques, pour rendre des promesses [I-334] ou de prétendues prophéties véritables, on pouroit facilement, par ce moïen, rendre véritables toutes celles qui seroient les plus fausses et les plus absurdes, ce qu'il seroit encore très ridicule de vouloir faire.
D'ailleurs, vouloir donner à des promesses ou des prophéties, prétendues divines, d'autre sens que celui qu'elles contiendroient manifestement en elles-même, c'est une témérité et une présomption, qui n'est pas suportable dans les hommes, parce que c'est absolument changer, altérer et corrompre, et même anéantir en quelque façon, les susdites promesses et prophéties, c'est, dis-je, les anéantir au moins en tant qu'elles seroient de Dieu, on ne prétend pas néanmoins que le sens spirituel, allégorique et mystique, que nos Christicoles leur donnent, soit véritablement de Dieu, ni des Prophètes mêmes. Car on ne prétend pas que ce soit Dieu lui-même, ni les Prophètes, qui aïent dit qu'il falloit les entendre et les interpréter spirituellement, allégoriquement et mystiquement, comme font nos Christicoles. Ainsi ce sont nos Christicoles eux-mêmes, qui forgent, comme ils veulent, ou qui ont forgé, comme ils ont voulu, tous ces beaux prétendus sens spirituels, allégoriques et mystiques, dont ils entretiennent et repaissent vainement l'ignorance des pauvres peuples; et ainsi quand ils nous proposent d'une part les prétendues promesses et prophéties, comme venant de Dieu même, et qu'ils nous les expliquent ensuite, non dans leur sens propre et naturel, mais dans un sens forgé et dans un sens suposé, qu'ils apellent allégorique, spirituel et mystique, ou dans un sens analogique ou tropologique, [I-335] comme il leur plaira de dire, ce n'est plus la parole de Dieu, qu'ils nous proposent et qu'ils nous débitent sous ce sens-là; mais ce sont seulement leurs propres pensées, leurs propres fantaisies et les idées creuses de leurs fausses imaginations, et ainsi elles ne méritent pas que l'on y ait aucun égard. Et ce qui nous fait encore voir l'illusion et la vanité de ces prétendus sens spirituels et mystiques, c'est qu'il n'y auroit point de sectes et de nations, qui ne pouroient également se servir de ces mêmes prétendues promesses et prophéties en faveur de leur fausse Religion, comme font nos Christicoles en faveur de la leur, s'ils vouloient, comme eux, leur donner des sens spirituels et mystiques convenables à leur croïance, à leurs mistères et à leurs cérémonies: car on peut en inventer et en forger tant que l'on veut, et les apliquer comme on veut à tout ce qu'on veut, cela ne dépend que du génie et de l'imagination de ceux, qui veulent leur donner ces sortes de significations ou d'interprétations.
Il paroit que ç'a été ce grand Mirmadolin, vase d'élection de Jésus-Christ, nommé S. Paul, qui a trouvé le premier l'invention de ces beaux sens spirituels et mystiques; car voïant d'un côté, que les choses qu'il croïoit devoir arriver, conformement aux susdites promesses et proféties prétendues divines, n'arrivoient pas et que le tems de leur accomplissement se passoit, sans que l'on vit aucune aparence qu'elles dussent véritablement s'accomplir, comme il le croïoit; et d'un autre côté, ne voulant pas reconnoitre, ni avouer sincérement son erreur en cela, de crainte sans doute [I-336] d'avoir la honte de passer pour dupe, il s'avisa, pour déguiser l'erreur, de quitter le sens littéral, le sens propre et naturel des susdites promesses et prophéties et de leur donner un nouveau sens, auquel on ne s'attendoit point et auquel on n'avoit pas encore pensé, qui fut d'interpréter spirituellement, allégoriquement et mystiquement les susdites promesses et prophéties, disant pour cet effet, que tout ce qui avoit été dit et que tout ce qui s'étoit fait et passé, ou pratiqué dans la loi de Moïse, n'avoit été dit ou fait, qu'en figure de ce qui devoit s'accomplir et de ce qui devoit se faire dans le Christianisme.
Voici comme il s'explique dans sa première lettre aux Corinthiens: [403] Mes Frères, leur dit-il, je ne veux pas que vous ignoriez que nos Pères marchèrent sous la nuée et que tous passèrent la mer; que tous mangèrent la même viande spirituelle, et que tous burent le même breuvage spirituel. Or ils buvoient tous, dit-il, de la pierre spirituelle, qui les suivoit, et cette pierre, dit-il, étoit Jésus-Christ. Petra autem erat Christus. Mais, continue-t-il, plusieurs d'entr'eux ne furent pas agréables à Dieu, puisqu'il les fit mourir dans le désert; or ces choses, continue-t-il, nous ont servi de figures et d'instructions, afin que nous ne suivions pas, comme eux, nos désirs déréglés, et que vous ne tombiez pas, comme quelques-uns d'eux, dans l'idolatrie, selon ce qui est écrit, que le peuple s'assit pour manger et pour boire, et qu'il se leva pour danser, et que nous ne commettions point des [I-337] fornications, comme quelques-uns d'eux en commirent, ce qui causa la mort à 23 mille en un jour, que nous ne tentions point Jésus-Christ, comme quelques-uns d'entr'eux, qui, l'aïant tenté, périrent par les serpens, que vous ne murmuriez point, comme firent quelques-uns d'entr'eux, qui furent exterminés par l'Ange. Car toutes ces choses leur arrivèrent, pour être, dit-il, la figure de ce qui se devoit passer parmi nous, que nous trouvons à la fin des siècles, et elles ont été écrites pour notre instruction. Et dans sa lettre aux Galates, [404] voici comme il parle sur ce sujet: Dites-moi, vous qui voulez encore vous soumettre à la loi, n'avez-vous point lu ce qui est écrit dans la loi, qu'Abraham eut deux fils, l'un d'une servante et l'autre d'une femme libre, mais le fils de la servante, dit-il, naquit selon la chair, et le fils de la femme libre naquit selon la promesse, ce qui est dit par allégorie, dit-il, car ces deux mères, dit-il, sont les deux alliances, c'est à dire les deux testamens, dont l'un a été fait sur la montagne de Sinai et ne produit que des esclaves, c'est celui qui étoit signifié par Agar, qui étoit la servante. Car Sinai, dit-il, est une montagne d'Arabie, qui a du rapport avec la Jérusalem que nous voïons maintenant, et qui est esclave avec ses enfans. Mais la Jérusalem d'en haut, dit-il, est libre et c'est celle qui est notre mère et de laquelle il est écrit: réjouissez-vous, vous qui êtes stériles et qui n'avez point d'enfans, élevez votre voix et poussez des cris [I-338] de joie, vous qui n'enfantez point, parceque la femme, qui étoit délaissée, a plus d'enfans que celle qui a un mari. Or pour nous, mes frères, continue cet Apôtre, nous sommes comme Isaac, les enfans de la promesse, et comme alors, celui qui étoit né selon la chair, persécutoit celui qui étoit né selon l'esprit, ainsi, dit-il, la même chose se voit encore maintenant: mais que dit l'écriture, ajoute-t-il, chassez la servante et son fils, car le fils de la servante ne sera point héritier avec le fils de la femme qui est libre. Or, mes frères, conclut-il, nous ne sommes pas les enfans de la servante, mais de la femme libre, et c'est Jésus-Christ, dit-il, qui nous a mis en cette liberté, Dieu aïant envoïé son fils dans la plénitude des tems, afin qu'il fut, dit-il, le Redempteur de ceux, qui étoient sous la loi, et que l'adoption des enfans fut accomplie en nous.
C'est dans ce même sens, qu'il dit dans son Epitre [405] aux Romains, que tous ceux qui descendent d'Israel ne sont pas pour cela les vrais Israëlites, ni tous ceux qui sont nés d'Abraham ne sont pas pour cela ses vrais enfans, parce, disent-ils, que c'est seulement par Isaac que l'on doit regarder sa postérité, c'est à dire que ce ne sont point les enfans de la chair qui sont les vrais Israëlites et les vrais enfans de Dieu, mais que ce sont les enfans de la promesse, comme ceux d'Isaac, qui sont censés être les vrais enfans d'Abraham, et par conséquent les héritiers des promesses, à qui apartient, comme il [I-339] dit, l'adoption des enfans de Dieu, la gloire, l'alliance, la loi, le culte de Dieu et les promesses qui, selon lui, doivent s'accomplir, non littéralement, mais spirituellement en Jésus-Christ. C'est pourquoi il dit dans son Epitre [406] aux Galates, que Jésus-Christ nous a délivré de la malédiction de la loi, afin que la bénédiction, promise à Abraham, fut accomplie dans les Gentils par Jésus-Christ, et que par la foi nous reçussions l'Esprit, qui nous avoit été promis. Or Dieu, dit-il, fit ces promesses à Abraham et à son fils Isaac. Il ne lui dit pas, dit-il, à vos fils, comme s'il eut parlé de plusieurs, mais à votre fils, comme parlant d'un seul, qui est Jésus-Christ, dit-il, de sorte que la loi, qui a été donnée 400 ans après les dites promesses, nous a servi, dit-il, comme d'un Précepteur pour nous conduire à Jésus-Christ, afin que nous fussions justifiés par la foi, et depuis que la foi est venue, nous ne sommes plus, dit-il, sous le Précepteur, parce que vous êtes tous enfans de Dieu, par la foi en Jésus-Christ. Ainsi continue-t-il, il n'y a plus de Juifs, ni de Grecs, ni de libres, ni d'esclaves, ni d'hommes, ni de femmes; mais vous êtes tous un en Jésus-Christ. Vous êtes donc, leur disoit-il, les enfans d'Abraham et par conséquent les héritiers selon la promesse: laquelle promesse ne doit cependant, selon lui, s'accomplir que spirituellement en Jésus-Christ. C'est pourquoi il dit dans son Epitre [407] aux Ephésiens, que Dieu nous a béni en Jésus-Christ de toutes les bénédictions spirituelles [I-340] au-dessus des cieux et que Jésus-Christ nous a acquis la rémission de nos peines par les richesses spirituelles de sa grâce, en qui, dit-il, dans son Epitre [408] aux Colossiens, tous les trésors de la science et de la sagesse sont renfermés. Que personne donc, leur disoit-il, ne vous blâme pour le boire et le manger, ni pour les jours de fêtes, ni pour les nouvelles lunes ou pour les jours de Sabath, qui n'étoient que l'ombre des choses à venir, et dont Jésus-Christ est le corps. Si donc, ajoute-t-il, vous êtes ressuscités avec Jésus-Christ, cherchez les choses, qui sont en haut, où Jésus-Christ est assis à la droite de Dieu. Aimez [409], leur dit-il, ce qui est au ciel, et non pas ce qui est sur la terre, voulant leur faire entendre par ces paroles et par cette interprétation de la loi et des promesses, qu'ils ne doivent point s'arrêter seulement aux biens charnels et temporels de la terre, et qu'ils ne doivent pas y attacher leur coeur et leur affection; mais qu'ils doivent principalement désirer et rechercher ceux du ciel, comme étant les seuls biens qui leur avoient été promis par la loi et par les susdites promesses, sous la figure des biens charnels et temporels de cette vie, dont il est parlé.
Et pour faire d'autant mieux recevoir cette nouvelle interprétation de la loi et des Prophètes, et voulant même faire passer sa doctrine et tout ce qu'il disoit sur ce sujet, pour une sagesse toute surnaturelle et divine, voici comme il parloit dans sa première Epitre [410] aux Corinthiens. Nous prêchons, [I-341] dit-il, la sagesse, non pas la sagesse de ce monde, ni celle des princes du monde qui périssent; mais nous prèchons la sagesse divine, qui est cachée dans son mistère et qu'il a prédestinée avant tous les siècles, pour nous élever à la gloire. Sagesse, dit-il, qui n'a été connu d'aucun Prince du monde, mais que Dieu nous a révélée par son esprit, n'y aïant rien de si caché, que cet esprit ne sonde, jusqu'aux plus profonds secrèts de Dieu. L'homme charnel, dit-il, ne comprend point les secrèts de Dieu [411], il n'est pas capable de les comprendre, par ce que c'est par l'esprit de Dieu qu'ils se discernent. C'est pour cela encore, qu'il disoit que la lettre tuë, mais que l'esprit vivifie, comme voulant dire que l'interprétation littérale de la loi et des promesses se détruisoit d'elle-même, et qu'elle confondoit ceux qui vouloient s'y attacher; mais que l'interprétation spirituelle, qu'il leur donnoit, étoit le véritable sens, dans lequel il falloit les entendre. Et comme si ceux, à qui il prêchoit une si belle et si subtile doctrine, eussent du pour cela lui fournir abondamment tout ce qu'il lui falloit pour sa nourriture et son entretien: Vous étonnez-vous, leur disoit-il [412], si nous recueillons de vos biens temporels, après avoir semé parmi vous les biens spirituels. Si vobis spiritualia seminavimus magnum est si carnalia vestra metamus?
Ainsi, suivant la doctrine admirable de ce Docteur des Gentils, les deux femmes d'Abraham et ses deux fils nous figuroient spirituellement deux mistères. [I-342] Celle qui n'étoit que servante figuroit l'Alliance de Dieu avec la Sinagogue, qui n'étoit elle-même que servante et qui n'engendroit, comme disoit cet Apôtre, que des esclaves, et celle qui étoit épouse figuroit l'Alliance de Dieu avec l'Eglise Chrétienne, qui est la libre et qui est l'épouse de Jésus-Christ, suivant le dire de ce même Apôtre. Pareillement le fils de la servante, qui étoit né seulement selon la chair, figuroit le vieux Testament, qui n'étoit que pour les Juifs charnels, réputés par le fils de la servante; mais le fils de la femme libre, qui étoit né selon la promesse de Dieu, figuroit le nouveau Testament, qui est pour les Chrétiens, qui sont les vrais enfans, réputés par Isaac, qui étoit né suivant la promesse. Pour preuve de quoi, dit cet Apôtre, (remarquez bien ceci) est que Sina, où la loi ancienne a été donnée, est une montagne d'Arabië, qui est conjointe à celle, qui est maintenant la Jérusalem terrestre, qui est esclave avec tous ses enfans, au lieu que la Jérusalem d'en haut, qu'il apelle notre mère, est celle qui est libre et qui engendre des enfans, qui sont selon la promesse. De sorte, qu'en suivant la Doctrine de cet Apôtre, la Jérusalem terrestre ne seroit pas la Ville Sainte, ni la ville toute particulièrement choisie et chérie de Dieu, comme le disent les écritures, mais ce seroit seulement la Jérusalem d'en haut, comme dit cet Apôtre, ou la Jérusalem céleste.
Pareillement, suivant la doctrine de cet Apôtre, les vrais Israëlites ne seroient pas ceux, qui sont véritablement Israëlites, selon la naissance de la chair, [I-343] mais seulement ceux, qui le seroient selon l'esprit de la foi des anciens Patriarches. Suivant la Doctrine de cet Apôtre, la promesse de leur donner un puissant Rédempteur, qui les délivreroit de la captivité de tous leur ennemis, ne s'entend point d'un Rédempteur, qui doit être puissant selon le monde, ni même d'une délivrance corporelle d'ennemis visibles, comme sont les hommes, mais seulement d'un Rédempteur, qui seroit puissant selon Dieu et d'une délivrance spirituelle d'ennemis invisibles, qui sont le Démon, les vices et le péché. Et enfin, suivant la Doctrine de cet Apôtre, la promesse de les faire glorieusement et victorieusement rentrer dans la possession de leurs terres et pays, où ils seroient pour tout jamais comblés de bonheur et de félicité, dans l'abondance de tous biens, ne s'entend point d'un retour glorieux et triomphant, qu'ils dussent jamais faire dans la Judée et dans la Palestine, où ils demeuroient, ni de la jouissance des biens temporels de cette vie; mais de la jouissance spirituelle des biens célestes et éternels, dont les justes doivent, selon cette belle doctrine, jouir éternellement dans le ciel, et où Jésus-Christ, leur Sauveur et Rédempteur, les conduira glorieux et triomphans, après qu'ils auront généreusement vaincu le Démon, les vices et les passions, qui seroient les plus grands ennemis de leur salut, toutes lesquelles choses, aussi bien que plusieurs autres semblables, qu'il seroit trop long de raporter, nous étoient, suivant la belle doctrine de cet Apôtre, divinement et mistérieusement figurées dans tout ce qui se faisoit et dans tout ce qui se passoit dans cette ancienne [I-344] loi, et tout cela, fondé sur cette belle raison, que Sina, où la loi ancienne a été donnée, est une montagne d'Arabie, qui est conjointe à celle, qui est maintenant la Jérusalem terrestre, qui est esclave avec tous ses enfans, et sous prétexte qu'Abraham auroit eu deux femmes, dont l'une, qui n'étoit que servante, figuroit la sinogague et l'autre, qui étoit épouse, figuroit l'Église Chrétienne; et sous prétexte encore, que cet Abraham auroit eu deux fils, dont l'un, qui étoit de la servante, figuroit le vieux Testament et l'autre, qui étoit de son épouse, figuroit le nouveau Testament. Qui est-ce qui ne riroit d'une si vaine, d'une si sotte et d'une si ridicule doctrine que celle-là? Spectatum admissi risum teneatis amici? Apol. Τ. 2, 350.
Si, suivant cette belle manière d'interpréter allégoriquement, figurativement et mistérieusement tout ce qui s'est dit, tout ce qui s'est fait, et tout ce qui s'est pratiqué dans cette ancienne loi des Juifs, si on vouloit de même interpréter allégoriquement et figurativement tous les discours, toutes les actions et toutes les avantures de ce fameux Don Quichote de la Manche, on y trouveroit certainement autant de mistères et autant de figures mistérieuses que l'on voudroit; on y forgeroit autant d'allégories que l'on voudroit, et on y trouveroit même une sagesse toute surnaturelle et divine, aussi bien que dans tout ce qui s'est fait dans cette anciene loi; mais il faut être merveilleusement simple, ou merveilleusement crédule, pour ajouter pieusement foi à de si vaines interprétations, à de si vaines promesses. C'est néanmoins [I-345] sur ce vain et ridicule fondement, que toute la Réligion Chrétienne subsiste, et c'est sur ces vaines et ridicules interprétations spirituelles et allégoriques, que nos Christicoles font de leurs prétenduës Ecritures Saintes, qu'ils fondent tous leurs mistères, toute leur doctrine et toute ces belles espérances, qu'ils ont d'une vie éternellement bienheureuse dans le ciel. C'est pourquoi, il n'est presque rien dans toute cette ancienne loi, que leurs docteurs ne tachent d'expliquer mistiquement et figurativement de quelque chose qui se fait dans la leur; ils trouvent et voïent presque partout, comme feroient des visionnaires, la figure de leur Christ et la figure de ce qu'il a été et de ce qu'il a fait; ils trouvent sa figure, et ils la voïent dans plusieurs personnes de cet ancien Testament, comme dans Abel, dans Isaac, dans Josué, dans David, dans Salomon et dans plusieurs autres, car ils prétendent que tous ces personnages-là étoient la figure de leur Christ; ils trouvent et voïent aussi sa figure dans les animaux et dans les bêtes, car ils la trouvent dans l'agneau paschal, dans le lion de la tribu de Juda, et même dans les boucs, dont il est parlé dans le 16° Chapitre du Lévitique. Enfin, ils la trouvent et ils la voïent même dans des choses inanimées, comme dans le rocher que Moïse frapa de sa verge, dans la montagne où Dieu parla à Moïse, et dans le serpent d'airain que ce même Moïse fit dresser dans le désert: car ils prétendent que toutes ces choses et plusieurs autres semblables, que je passe sous silence, étoient la figure de leur Christ; et ainsi, suivant cette belle manière de parler et [I-346] d'interpréter allégoriquement tout ce qui se faisoit dans cette ancienne loi, ils trouvent que tout répresentoit leur mistères.
La délivrance des Juifs de la captivité d'Egypte et leur passage de la Mer rouge étoient, suivant les Pères de l'église et les Docteurs christicoles une excellente figure de la délivrance du genre humain de la captivité du Diable et du péché, par les eaux du Baptême. Les Egyptiens, qui furent submergés et noïés dans les eaux de la Mer, en poursuivant les Israélites, sont une figure que les passions déréglées, les cupidités et tous les mauvais désirs dans les Chrétiens doivent être submergés et noïés sous les eaux de la pénitence.
Le passage des Juifs à travers la Mer rouge et la nuée qui les couvroit, étoit la figure du baptême et de la loi nouvelle. La manne qu'ils ont mangé dans le désert, étoit une figure de l'Eucharistie. L'eau que Moïse fit sortir de la pierre, qu'il frapa, étoit une figure de Jésus-Christ même, et ceux qui furent punis dans le désert, étoient une figure de la punition que Dieu fera des mauvais Chrétiens.
La naissance, ou la venue de Jésus-Christ a été figurée, disent les mêmes Pères de l'Eglise, par la semence de la femme Eve, qui devoit écraser la tête du Serpent. Les bénédictions, que Dieu promit à Abraham et à toute sa postérité, qui devoit être aussi nombreuse que les Etoiles du ciel et que les grains de sable de la Mer, étoient une figure des bénédictions spirituelles, que Jésus-Christ devoit aporter aux hommes, et une figure du grand nombre de fidèles, [I-347] qui se réuniroient sous la loi. Voyez l'épitre aux Galates, ci-dessus raportée.
Abel, disent ces mêmes St. Pères, étoit une figure de Jésus-Christ, et sa mort la figure de la mort de Jésus-Christ, et Caïn qui tua son Frère Abel, étoit la figure des Juifs, qui firent mourir Jésus-Christ. Isaac, offert en sacrifice, étoit, disent-ils, une figure de Jésus-Christ, immolé sur la croix. Le bois, que portoit cet Isaac pour son sacrifice, lorsqu'il alloit avec son Père, pour être sacrifié, étoit une figure de Jésus-Christ, portant sa croix. L'alliance, que Dieu fit avec Abraham et son fils Isaac, étoit une figure de l'alliance de Dieu avec les hommes, par son fils Jésus-Christ, et les deux enfans d'Abraham, savoir Ismaël, qui étoit né d'Agar, sa servante, et Isaac, qui étoit né de Sara, sa femme, étoient une figure, comme j'ai déjà dit, de deux Testamens, dont l'ancien étoit figuré par Ismaël, fils de la servante, et le nouveau figuré par Isaac, fils de l'épouse. Les enfans, qu'Abraham eut de ses concubines, figuroient, dit S. Augustin, les hommes charnels du nouveau Testament, et les présens, qu'Abraham leur fit avant que de mourir, figuroient, dit le même S. Augustin, les dons naturels et les avantages temporels, que Dieu fait en ce monde-ci aux hommes charnels, aux hérétiques et aux infidèles. Mais, faisant son fils Isaac héritier de tout, cela figuroit, dit-il, que les vrais Chrétiens, qui sont les enfans bien aimés de Dieu, seroient les héritiers de sa grâce, de son amitié et de la vie éternelle.
Le serment, qu'Abraham fit faire à son serviteur, en lui touchant la cuisse, lorsqu'il l'envoïa chercher [I-348] une femme à son fils Isaac, figuroit, dit S. Augustin, que Jésus-Christ devoit naître de sa chair et, pour ainsi dire, descendre de cette cuisse, qu'il lui faisoit toucher. C'est pourquoi, emploïant figurativement toutes les circonstances de cette mission, il dit qu'Abraham figuroit le Père éternel, qu'Isaac, son fils, figuroit le fils de Dieu, que Rebecca, qui devoit être l'épouse d'Isaac, figuroit l'Eglise de Jésus-Christ, que le serviteur, qui joignit Rebecca auprès de la fontaine, figuroit les Apôtres de Jésus-Christ, qui font l'alliance de l'Église avec son Chef, qui est le même Jésus-Christ, que la fontaine, où se faisoit la rencontre du serviteur et de Rebecca, figuroit les eaux du Baptême, où se faisoit le commencement de l'alliance spirituelle, que l'on contracte avec Jésus-Christ, dans le baptême. Les joïaux, que le serviteur donna à Rebecca, figuroient l'obéissance et les bonnes oeuvres des fidèles, que Laban, frère de Rebecca, qui reçut le serviteur, et qui eut soin de lui fournir la nourriture, aussi bien qu'à ses bestiaux de la paille et du foin, [413] figuroit ceux, qui donnent une partie de leurs biens temporels, pour faire subsister les prédicateurs de l'Evangile, et enfin, que Isaac, sortant de la maison, pour aller au devant de sa Maitresse, figuroit le fils de Dieu, qui quitte pour ainsi dire le ciel, pour venir au monde. Voilà certainement de belles imaginations. Est-il possible qu'un docteur, et qu'un si fameux docteur que celui-là, ait pu s'amuser à dire de telles sotises! Ce n'est pas tout.
La collision, qui se fit des deux enfans dans le [I-349] ventre de Rebecca, auparavant que d'accoucher, figuroit, dit le même Docteur Augustin, la collision, c'est à dire la mauvaise intelligence, les débats et les contestations, qui sont entre les bons et les méchans, dans le ventre de Rebecca, c'est-à-dire dans le sein de l'Église, qui est leur mère commune. Sermon. 78 de temp. Les deux enfans mâles, qui sortoient de son ventre, [414] figuroient, dit Dieu lui-même, deux peuples, qui en devoient naître et qui seroient divisés, et sur ce qui est dit, que le plus grand serviroit le plus petit, cela figure que les méchans, qui sont en plus grand nombre et les plus forts, serviroïent les bons et les élus, qui sont en plus foibles et les plus petits en nombre; mais comment les méchans, qui sont en plus grand nombre et les plus forts, servent ils les bons, qui sont les plus foibles et les plus petits? Il semble au contraire, qu'ils s'élèvent au-dessus d'eux et qu'ils les opriment. C'est, dit S. Augustin, en ce que les méchans exercent la vertu et la patience des justes, et qu'ils leur donnent souvent occasion de mériter beaucoup et de faire un grand progrès dans la vertu. Augustin. Epist. 157 et Serm. 78 de temp.
L'action, que fit Jacob, [415] en se revêtant de peau de bouc, pour paroitre velu, comme son frère Esaü, et pour tromper, par ce moïen, son père Isaac, qui avoit perdu la vue, figuroit Jésus-Christ, qui s'est volontairement revêtu d'une chair humaine, pour portes les péchés des autres. Et en ce qu'il dit ensuite à son père, qu'il étoit son premier né et son fils [I-350] Esaü, il figuroit le peuple des Gentils, qui devoient entrer en l'héritage du Seigneur, en la place des Juifs. Orig. hom. 5. Hilarius in Psalm 154. Ambrois. liv. 2 tit 5 contra Marcianum, et August. en plusieurs endroits.
Les bénédictions, qu'Isaac donna à Jacob, en lui disant: [416] det tibi Deus de rore coeli et de pinguedine abundantiam frumenti et vini.... et celle qu'il donna ensuite à Esaü, disant: in pinguedine terrae et in rore coeli desuper erit benedictio tua, ne furent pas sans mistères, disent les St. Pères. Car Jacob figuroit l'Eglise Chrétienne, à laquelle est promis, prémièrement le Roïaume du ciel et ensuite les biens temporels, et Esaü figuroit les Juifs, auxquels sont promis, prémièrement les biens temporels et ensuite les éternels. Voilà qui est bien subtil!
L'échelle, [417] que vit Jacob, en dormant, par laquelle les Anges montoient et descendoient, figuroit la descente du fils de Dieu en ce monde-ci, par son incarnation. Les divers dégrés de cette échelle sont les diverses générations de Jésus-Christ, qui nous sont marquées par S. Mathieu et par S. Luc, l'un faisant sa généalogie en descendant, et l'autre en montant, depuis Jésus-Christ jusqu'à Dieu, qui créa Adam. Theod. Thers. et Aug. Serm. de temp.
La pierre, que ce même Jacob dressa en cet endroit-là, en mémoire de ce qu'il y avoit vu et entendu, et l'huile, qu'il versa sur cette pierre, figuroit Jésus-Christ, qui a été oint d'une onction préférablement [I-351] à tous les autres. Prae consortibus suis. Aug. in Ps. 44 et Serm. de temp. 79.
Le nom, que Jacob donna à ce lieu, en l'apellant Bethel, c'est-à-dire Maison de Dieu, figuroit la véritable Eglise des Fidèles, qui a toujours été la demeure et la porte, par laquelle on entre dans le ciel.
Lia et Rachel, qui étoient les deux femmes de Jacob, figuroient la sinagogue et l'Eglise Chrétienne. Lia, qui étoit laide et chassieuse, figuroit la sinagogue, qui étoit pleine d'imperfection, et Rachel, qui étoit belle, figuroit l'Eglise Chrétienne, qui est sans rides et sans taches, et Jacob, qui servit longtems pour avoir ces deux femmes, figuroit Jesus-Christ, qui a servi sur la terre, pour gagner à lui la Sinagogue, aussi bien que son Eglise. Justin. Dial. contra Triph. Hieron. Epist. 11.
Joseph, fils de Jacob, a été, disent les St. Pères, presque dans toutes ses actions, une figure de JésusChrist. Il est né, disent-ils, dans la vieillesse de ses Parens, pour marquer que [418] Jésus-Christ naitroit vers la fin des siècles, dans la vieillesse du monde. Il étoit plus aimé que ses frères, pour marquer l'amour infini du Père éternel envers son divin Fils unique. Il étoit revêtu d'une robe de diverses couleurs, pour marquer, que le fils de Dieu seroit revêtu d'une nature humaine, ornée de toutes sortes de perfections et vertus. Il va à ses frères, pour figurer que le fils de Dieu viendroit visiter les hommes, qui sont ses frères selon la chair. Les récits de ses songes [I-352] lui attirent la haine de ses frères, de même JésusChrist s'est attiré la haine des Juifs, par les reproches qu'il leur faisoit de leur vie et de leur aveuglement, les songes qu'il eut et qui lui représentèrent qu'il seroit élevé en gloire et adoré, figuroient la Résurrection et l'Ascension glorieuse de Jésus-Christ dans le ciel et qu'il seroit adoré par les nations. Ses frères pensèrent à le faire mourir, de même les Juifs pensèrent à faire mourir Jésus-Christ. Ils le depouillérent de sa robe et la teignirent de sang, pour faire accroire à leur père qu'une bête sauvage l'avoit dévoré, figure, du même Jésus-Christ dans sa mort, qui fut dépouillé de son humanité, qui fut teint de son propre sang. Ils le jettent dans une citerne, figure de Jésus-Christ, mis dans le sépulchre et qui descend dans les enfers. Ils le vendent pour 20 pièces d'argent à des étrangers, figure de Jésus-Christ, vendu par Judas 50 pièces aux Juifs. Il est conduit en Egypte par ces étrangers, figure de Jésus-Christ, conduit par les Nations étrangères, par la prédication de sa parole. Après beaucoup de traverses et de souffrances il est élevé aux prémiers honneurs dans l'Egypte, figure de Jésus-Christ, élévé au plus haut des cieux, après beaucoup de traverses et de souffrances dans ce monde-ci. Hieron. lib. 1 adversus Jovin. Tertul, lib. contra Jud. cap. 10 et lib. contra Marc, cap. 18. Ambros. lib. de Joseph, et Aug. Serm. 81 de temp. Voilà bien des sotises, que disent tous ces grands hommes.
[1] Hoc sentite in vobis. Sentez aussi cela en vous-mêmes. Philip. II. 5.
[2] Vidi sub sole in loco judicii impietatem et in loco justitiæ iniquitatem. Eccl. III. 16.
[3] Laudavi magis mortuos quam viventes: et feliciorem utroque judicavi, qui nec dum natus est, nec vidit mala quæ sub sole fiunt. Eccl. IV, 2.
[4] Erganes, Roi d'Ethiopie, fit mourir tous les prêtres de Jupiter dans une de ses villes, parce qu'ils avoient remplis la ville d'erreurs et de superstitions. Dict. Histor. Le Roi de Babylone fit la même chose aux prêtres de Bel. Dan. XIV: 21.
[5] Jules III.
[6] Boniface VIII.
[7] Acte XX: 35.
[8] Essai de Montagne, Livr. III, Ch. 13.
[9] Job. XXIX: 15, 16.
[10] Ibidem, ibid. 17.
[11] Telem. Tome: 2, pag. 84.
[12] Essai de Montagne, Livr. II, Ch. VI, pag. 345.
[13] Esp. Turc, T. III. Lett. 78. Édit. de 1715.
[14] Essai de Montagne, Livr. II, Ch. 16. pag. 601.
[15] Essai de Montagne, p. 503.
[16] Idem, p. 479.
[17] Voïez le 14 chap. du Livre de la Sagesse.
[18] Hist. Rom. Tom. III.
[19] Ess. de Montag. Liv. II, Ch. 12, p. 498.
[20] Act. XII, 21, 22.
[21] Ess. de Montag. p. 498.
[22] Ibid. p. 502.
[23] Pline, Liv. 2, 7.
[24] Essai de Montagne, pag. 484.
[25] Ess. de Montag. pag. 498.
[26] Ess. de Montag. pag. 485.
[27] Les Chrétiens sont dans des sentimens bien contraires; ils font gloire de prêcher la naissance et la mort de leur Dieu Christ.
[28] Genese 4. 26.
[29] Sap. 14. 27.
[30] Sap 14. 27.
[31] 16.
[32] 17.
[33] 18.
[34] Sap. 14. 22.
[35] ibid. 14, 27.
[36] Essai pag. 501 liv. 2. Ch. 12.
[37] Num. 12. v. 6.
[38] Reg. III. 3. 10.
[39] au Dimanche de l'Oct. de la Nativité de J. C. Sap. 18. 15.
[40] Ess. de Montagne Liv. 1. Ch. 31. pag. 182.
[41] ibid. pag. 78.
[42] Ess. de Montagne. Liv. I, Ch. 31, pag. 79.
[43] Recueil des Confer: Tom. 5, pag. 375.
[44] Ess. de Montagne 1036.
[45] Sess. 6. ch. 8.
[46] Hebr. 11: 6.
[47] Prov. 25, 27.
[48] Hebr. 11: 1.
[49] Essai de Montagne, p. 408.
[50] Juv. Sat. 15. 36.
[51] Caractère. p. 573.
[52] Pic de la Mirand.
[53] Rich. de S. Victor.
[54] Essai de Montagne, pag. 406.
[55] Ibid. 48.
[56] Ibid. pag. 498.
[57] Dict. Hist,
[58] Ovide au IVme Liv. de ses Fastes.
[59] Tacite. Hist. lib. 4°. N°. 81.
[60] Confess. T. V. p. 297.
[61] Ovide. Liv. 5 des Fastes.
[62] Diod. Liv. 4 Ch. 5 et Liv. 6 Ch. 2.
[63] Str. Liv. 10.
[64] Exod. 8:7.
[65] Dict. Hist.
[66] Apolog. des Gr. Hom. T. 1. p. 244.
[67] Ess. de Montag., pag. 1038.
[68] Ess. de Montag., pag. 1036.
[69] Ess. de Mont., p. 1037.
[70] Ess. de Mont., 1038, 1039.
[71] Matth. 24:5, 11, 24.
[72] Epit. Thessal. II. 2, 9, 10.
[73] L. Paral. 18, 23.
[74] 1 Reg. 22, 24.
[75] Essai de Montagne, pag. 79.
[76] Ibid. pag. 1038.
[77] Essai de Montagne, p. 601.
[78] Esp. Turc. Tom.4, Lettre 83.
[79] Chaeremon ne nomme pas ici Aaron, mais bien Joseph. (Josué) R. C.
[80] Caract. Ch. des ouvrages d'esprit 8.
[81] Dans son prologue à Paulin.
[82] Esdras Ch. 4:14.
[83] Chron. pag. 162.
[84] Dict. Hist.
[85] Chron. pag. 287.
[86] Niceph. L. 4, Ch. 24.
[87] Chr. pag. 355.
[88] Timothée 1. 4
[89] Tit. 3. 9.
[90] Luc. 3:21.
[91] Math. 17: 1. Marc. 9:2. Luc, 9:28.
[92] Jean: 2:13 et : 1 et 6:4 et 7:2, 10 et 11:5: et 12:12.
[93] Math. 4: 1. Marc. I: 12. Luc. 4:1.
[94] Jean 2: 11. Math. 4:13.
[95] Luc. 4: 16, 31.
[96] Math. 4:18; Marc. 1: 16; Luc. 5.
[97] Jean 1:6, 40, 45.
[98] Jean. 13:5.
[99] Math. 26:43. Marc. 14:37. Luc, 22:45.
[100] Non in die festo ne... Matth. 26: 5.
[101] Math. 26:17. Marc, 14:12. Luc. 26: 7.
[102] Math. 27:55. Marc. 15:40. Luc. 23:49.
[103] Jean 19:25.
[104] Math. 28:9, 17.
[105] Marc. 16:9, 12, 14.
[106] Luc. 24:13, 36.
[107] Joan. 20:15, 19, 26.
[108] Joan. 21: 1.
[109] Math. 28:16.
[110] Marc. 16:14.
[111] Luc. 24:50.
[112] Joan. 20:19 et 21: 1.
[113] Math. 28:20.
[114] Luc. 24:50.
[115] Act. 1: 12.
[116] Luc. 24: 13, 29, 51.
[117] Act. 1:3.
[118] Session, 4.
[119] Deut. 1:17.
[120] Deut. 16: 19.
[121] Levit. 19:15.
[122] Deut. 10:17.
[123] Il y a erreur dans la citation de ce texte. R. C.
[124] Sap. 6:8
[125] Ibid. 11:25.
[126] Gen. 12: 1.
[127] Gen. 13:16.
[128] Ibid. 17:10, 12.
[129] Ibid. 17: 11.
[130] Ibid 17: 8.
[131] Gen. 15:18.
[132] Gen.
[133] Exod, 19:5, 6.
[134] Exod. 23:20, 26, 27.
[135] Deut. 7:5, 6, 7.
[136] Deut. 7:14.
[137] Deut. 14: 2.
[138] Deut. 26:18, 19.
[139] Josué 6:4-20.
[140] Ibid: 10:13.
[141] Gen. 16:7, 9.
[142] Gen. 20:6.
[143] Gen. 19:14.
[144] Judic. 13:3-5.
[145] 4 Reg. 19:35.
[146] 1 Reg. 6:19.
[147] 2 Reg. 24:15.
[148] Deut. 29:4.
[149] Sap. 10: 10.
[150] Act. 5:15.
[151] Voïez au 3me Mai la vie des Saints.
[152] Apolog. des Grands Hommes, Tom. 1, pag. 13.
[153] Apologie des Grands Hommes, Tom. 2, pag. 458.
[154] Jean, 3:6.
[155] Jean, 10:10.
[156] Math. 18:11.
[157] Luc. 19:10.
[158] Jean, 1:19.
[159] Jean, 3:7.
[160] Tit. 2: 11.
[161] Eph. 5:25.
[162] Jean, 12:32.
[163] Gen. 12:1.
[164] Ibid. 12: 7.
[165] Ibid. 15: 1.
[166] Ibid. 15:17.
[167] Ibid. 15:18.
[168] Ibid. 17: 1.
[169] Ibid. 17:2.
[170] Ibid. 17:4.
[171] Ibid. 17: 5.
[172] Ibid. 17:7.
[173] Ibid. 17:10.
[174] Ibid. 17: 11.
[175] Ibid. 17: 12.
[176] Ibid. 17:13.
[177] Ibid. 17:22, 27.
[178] Ibid. 22: 1.
[179] Ibid. 22; 2.
[180] Ibid. 22:3.
[181] Gen. 27:1.
[182] Gen. 26:4, 24.
[183] Gen. 28: 11, 18.
[184] Ibid. 31: 12.
[185] Gen. 32:25, 28.
[186] Exod. 29.9.
[187] Gen. 8. 21.
[188] Exod. 25. 1.
[189] ibid. 25. 8.
[190] ibid. 27. 1.
[191] ibid. 29. 1.
[192] Exod 29. 1-20.
[193] Exod. 29, 21, 29, 36, 38, 44, 45.
[194] Levit. 1, 1-10.
[195] Levit. 1. 11-16.
[196] Levit. 5. 15.
[197] Voyez encore sur ce sujet le IX ch. du Levit. et le XVI. ch. touchant le Bouc émissaire, et encore en plusieurs endroits.
[198] Num. 15.1-11.
[199] Esdras, 4, 30.
[200] Esp. Turc Tom. 3. Lettre 40.
[201] Gen. 1:29.
[202] Essai de Montagne, p. 488.
[203] Nouveau Théatre du monde, Tom. 2: pag. 1329.
[204] Ibid.
[205] Essai de Montagne, pag. 167.
[206] Ibid.
[207] Théatre du monde, Tom. 1, pag. 121.
[208] Essai de Montagne, pag. 489.
[209] Essai de Montagne, p. 490.
[210] Lucréce, L. 1: 88.
[211] Jeremie, 23:15.
[212] Apoc. 15.
[213] Joseph, Histoire des Juifs, Tom. 1, Ch. 13.
[214] Isaïe 1. 11.
[215] Jérémie 6. 20.
[216] Amos 5. 21, 22.
[217] Apol. des Gr. hommes, pag. 192
[218] Gen. 12. 2 et 22. 17 et 28. 14. Exod. 23. 25-27. Deut. 7. 14. Gen. 26. 3. Deut. 26.19. Gen. 26. 24. Deut. 15. 4. Exod. 20. 24. Gen. 28. 14. Gen. 17. 7 et 13. 15 et 18.18. Psal. 110. 3
[219] Gen. 13. 15, 17. 8, 35. 12.
[220] 2 Petr. 1. 19.
[221] Ibid. 21.
[222] Viri illusores, comme a dit un de ces prétendus prophètes.
[223] Isaie 28. 14. Jude 18.
[224] Soph. 3. 4.
[225] Ezechiel 12.1-4.
[226] Ezechiel 13. 6, 8, 9.
[227] Jeremic 23. 11.
[228] 21.
[229] 13.
[230] 14.
[231] Jerem. 23. 15.
[232] Jerem. 27. 15.
[233] Jerem. 27.9.
[234] Jerem. 29. 8.
[235] Lament. Jer. 2. 14.
[236] Matth. 24. 4, 11, 24, 25.
[237] Deut. 13. 1, 5.
[238] Deut. 18. 15, 18-20.
[239] Num. 12.5-8.
[240] Gen. 15. 1-17.
[241] Gen. 22. 3.
[242] Gen. 46. 2.
[243] I Paral. 17.3-14.
[244] Isaïe 1. 1.
[245] Jerem. 14. 14.
[246] Job. 33. 15.
[247] II Cor. 12. 2.
[248] Recueil des Con. Tom. 5. pag. 201.
[249] Reg. 18. 19, 22, 40.
[250] Deut. 18. 20.
[251] lbid. 22.
[252] Jerem. 28. 9.
[253] Psalm 130. 7.
[254] Psalm III. 7, 9.
[255] Psalm 96. 11, 12.
[256] Psalm 22. 27-30.
[257] Isaie 11. 12.
[258] Isaïe 2. 1, 2, 3, 4, 17, 18.
[259] Isaïe 35.4-10.
[260] Isaïe 40. 1, 10, 11.
[261] Isaïe 45. 17.
[262] Isaïe 52. 1.
[263] Isaïe 43. 25.
[264] Isaie 54.
[265] Isaïe 60.
[266] Isaïe 62.
[267] Isaïe 65. 17-25.
[268] Joan. 16. 20.
[269] Matth. 10. 17. Luc. 21. 16. 17,
[270] Isaïe 66. 11, 16.
[271] Isaïe 65. 13, 14.
[272] Jerem. 3. 15, 16, 17.
[273] Jerem. 30. 8, 9, 10.
[274] Jerem. 31. 7, 12.
[275] Jerem. 31. 27-37.
[276] Jerem. 32. 36.
[277] Jerem. 33. 6, 7, 8.
[278] Ezech. 28. 25.
[279] Ezechiel 39. 25, ibidem 34. 24 et 36. 23.
[280] Ezechiel 39.25.
[281] Ezechiel 37. 21.
[282] Jerem. 23.5.6.
[283] Daniël 2. 44. et 7. 27 et 9. 24.
[284] Osée 3. 4. 5.
[285] Osée 2. 18, 21, 22, 23, 24.
[286] Joël 2. 18 et 3. 1.
[287] Amos 9. 13.
[288] Abdias 17.
[289] Mich. 2. 12 et 4. 1.
[290] Mich. 5. 6 et 7. 18.
[291] Nahum. 1. 15.
[292] Sophonie 3. 14.
[293] Zach. 2. 10; 9.9; 14.8
[294] Zach. 8. 7.
[295] 2 Sam. 7. 12
[296] Psalm 89.36.
[297] Psalm 72. 1, 7, 9.
[298] Psalm 111. 9. Isaïe 52. 10.
[299] Isaïe 9. 5, 6.
[300] Isaïe 11. 1.
[301] Jerem. 33. 14.
[302] Ezechiel 34. 28. 24.
[303] Agg. 2.7-9.
[304] Zachar. 3. 8; 6.12;9.9.
[305] Malachie 3. 1-4.
[306] Isaïe 46. 13.
[307] Ezech. 12. 23.
[308] Combien, dit le Sr. de Montagne, y a-t-il des histoires de pareils cocuages, procurés par les Dieux contre les pauvres humains. En la Religion de Mahomet, il se trouve par la croïance de ce peuple, assez d'enfans sans père spirituel, nés divinement au ventre des pucelles. Essai pag. 500.
[309] Matth. 1. 20 et Luc. 1. 30.
[310] Matth. 4. 17.
[311] Matth. 6. 33.
[312] Matth. 7.7-11.
[313] Matth. 10. 8.
[314] Matth. 13. 41.
[315] Matth. 16. 18, 19.
[316] Matth. 16. 27.
[317] Matth. 16. 28.
[318] Matth. 19. 28, 29.
[319] Matth. 20. 25-27.
[320] Matth. 24.
[321] Matth. 28.
[322] Matth. 21. 22 et Marc. 11. 23.
[323] Marc. 16. 17.
[324] Luc. 1. 46-53.
[325] Luc. 1. 68.75.
[326] Luc. 2. 25.
[327] Luc. 10. 22.
[328] Matth. 10. 19.
[329] Luc. 22. 30.
[330] Joan. 1. 12.
[331] Joan. 1. 51.
[332] Joh. 4. 21.
[333] Joan. 5.25.
[334] Joan. 6.40.
[335] Joan. 6.48.
[336] Joan. 7.37.
[337] Joan. 8. 12.
[338] Joan. 10. 30.
[339] Joan. 11, 25.
[340] Joan. 16.20.
[341] Joan. 12. 32.
[342] Act. 1. 11.
[343] Act. 13, 32.
[344] 1 Cor. 15. 21.
[345] 1 Cor. 15. 51.
[346] 2 Cor. 5. 17, 18, 19.
[347] Gal. 3. 29.
[348] Eph. 4. 11-13.
[349] 2 Petr. 3. 9.
[350] 2 Petr. 3. 10.
[351] 1 Joh. 5.7-12.
[352] 1 Cor. 10. 11.
[353] Hebr. 10. 37.
[354] Apoc. 1. 1 et 3. 11.
[355] Арос. 5. 8-10.
[356] Apoc. 10. 6.
[357] Apoc. 11. 15.
[358] Арос. 13:11-15.
[359] Apoc. 21:1-5, 10, 18, 21, 22.
[360] Арос. 22:1-5, 16.
[361] Deut. 28. 1 et 11. 13.
[362] Ezech. 18:21.
[363] Luc. 1:32.
[364] Luc. 2. 32.
[365] Matth. 4. 17.
[366] Matth. 6.25-34.
[367] Matth. 7. 7. Luc. 11. 9. Marc. 11. 24. Jean 14. 13. Matth. 17. 20. Marc. 11. 23. Luc. 17. 6.
[368] Marc. 16. 17, 18.
[369] Joan. 14. 13.
[370] Matth. 18. 19.
[371] Luc. 11. 13.
[372] Marc. 11. 23, 24.
[373] Matth. 16. 19
[374] Luc. 22.30.
[375] Matth. 19. 28, 29. Marc. 10. 29.
[376] Joan. 8. 51.
[377] Ibid. 6. 54.
[378] Matth. 16. 18.
[379] Esp. Turc Tome. VI. Lettre VI.
[380] Matth. 5. 17.
[381] Act. 15. 29.
[382] Esp. Turc. Tome. 5. Lettre 25.
[383] Joan. 5. 25.
[384] Matth. 10. 19. Luc. 12. 11.
[385] Act. 5. 41.
[386] Joan. 14. 6.
[387] Joan. 11. 25.
[388] Joan. 8. 51.
[389] Matth. 24. 30. Luc. 21. 27.
[390] Matth. 24. 34.
[391] Matth. 16. 28. Marc. 8. 38.
[392] Joan. 12. 32.
[393] Rom. 5. 17.
[394] 1 Cor. 15. 51.
[395] 2 Pet. 3. 13.
[396] Act. 13. 32 et 10. 42, 43. Christus nos redemit de maledicto legis.... ut in Gentibus benedictio Abraham fieret in Christo Jesu.... ut promissio ex fide Jesu Christi donetur credentibus. Gal. 3. 13, 14, 22. At ubi venit plenitudo temporis misit Deus Filium suum, ut eos, qui sub lege erant, redimeret. Gal. 4. 4.
[397] Luc. 1. 67.
[398] Luc. 1. 68, etc.
[399] Act. 38, 39.
[400] Luc. 24. 44.
[401] Novissimis diebus istis, locutus est nobis Deus in filio quem constituit haeredem universorum. Hebr. 1. 2.
[402] Act. 1. 6.
[403] 1 Cor. 10. 1.
[404] Gal. 4:21.
[405] Rom. 9:6.
[406] Gal. 3: 13.
[407] Ephes. 1: 13.
[408] Colos. 2:3. Ibid. 16.
[409] Colloss. 3: 1.
[410] 1 Cor. 2: 6.
[411] 2 Cor. 3: 6.
[412] 1 Cor. 9:11.
[413] Gen. 24.
[414] Gen. 25.
[415] Ibid. 27.
[416] Gen. 27. 28, 39.
[417] Gen. 28.
[418] Gen. 37.