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![]() Jean Meslier (1664-1729) |
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[Created: 8 November, 2025]
[Updated: 9 November, 2025] |
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, Le Testament de Jean Meslier, Curé d'Étrepigny et de But en Champagne, Décédé en 1733. Ouvrage inédit précédé d'une Préface, d'une Etude Biographique etc. par Rudolf Charles. (Amsterdam, A La Librairie Étrangère Raison R. C. Meijer, Kalverstraat, E. 246. 1864). Three volumes.http://davidmhart.com/liberty/abc.html
Jean Meslier, Le Testament de Jean Meslier, Curé d'Étrepigny et de But en Champagne, Décédé en 1733. Ouvrage inédit précédé d'une Préface, d'une Etude Biographique etc. par Rudolf Charles. (Amsterdam, A La Librairie Étrangère Raison R. C. Meijer, Kalverstraat, E. 246. 1864). 3 volumes.
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This book is part of a collection of works by Jean Meslier (1664-1729).
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[Editor's preface goes here]
[I-1]
SUR UNE PARTIE DES ABUS ET DES ERREURS DE LA CONDUITE ET DU GOUVERNEMENT DES HOMMES, OU L'ON VOIT DES DEMONSTRATIONS CLAIRES ET ÉVIDENTES DE LA VANITÉ ET DE LA FAUSSETÉ DE TOUTES LES DIVINITÉS ET DE TOUTES LES RELIGIONS DU MONDE, POUR ÊTRE ADRESSÉS A SES PAROISSIENS APRÈS SA MORT, ET POUR LEUR SERVIR DE TÉMOIGNAGE DE VÉRITÉ A EUX ET A TOUS LEURS SEMBLABLES.
In testimonium illis et gentibus. Matth. X: 18.
[I-3]
Mes très-chers amis, comme il ne m'auroit pas été permis, et qu'il auroit été d'une trop dangereuse et trop facheuse conséquence de dire ouvertement, pendant ma vie, ce que je pensois de la conduite et du gouvernement des hommes, de leurs religions et de leurs mœurs; j'ai résolu de vous le dire après ma mort. Ce seroit bien mon inclination de vous le dire de vive voix, avant que je meurs, si je me voïois proche de la fin de mes jours, et que j'eusse encore pour lors l'usage libre de la parole et du jugement. Mais comme je ne suis pas sûr d'avoir, dans ces derniers jours, ou dans ces derniers momens-là, tout le tems, ni toute la présence d'esprit, qui me seroient nécessaires, pour vous déclarer alors mes sentimens; c'est ce qui m'a fait maintenant entreprendre de vous les déclarer ici par écrit, et de vous donner en même tems des preuves claires et convaincantes de tout ce que j'ai dessein de vous en dire, afin de tâcher de vous désabuser au moins tard, et autant qu'il seroit en moi, des vaines erreurs, dans lesquelles nous avons eu tous, tant que nous sommes, le malheur de naître et de vivre; et dans lesquelles même j'ai eu le déplaisir de me trouver obligé de vous entretenir. Je dis le déplaisir, parceque c'étoit véritablement [I-4] un déplaisir pour moi de me voir dans cette obligation-là. C'est pourquoi aussi je ne m'en suis jamais acquité qu'avec beaucoup de répugnance et avec assez de négligence, comme vous aurez pû le remarquer.
Voici ingenuement ce qui m'a prémièrement porté à concevoir le dessein, que je me propose d'exécuter. Comme je sentois [1] naturellement en moi-même, que je ne trouvois rien de si doux, de si agréable, de si aimable et de si désirable dans les hommes, que la paix, que la bonté, que l'équité, que la vérité et la justice, qui devoient, ce me sembloit-il, être pour les hommes mêmes des sources inestimables de biens et de félicité, s'ils conservoient soigneusement entr'eux de si aimables vertus que celles-là; je sentois naturellement aussi en moi que je ne trouvois rien de si odieux, de si détestable et de si pernicieux que les troubles et les divisions, que la malice du mensonge, que l'injustice, l'imposture et la tirannie, qui détruisent et amortissent dans les hommes, tout ce qu'il pouroit y avoir de meilleur en eux: et qui, pour cette raison, sont les sources fatales, non-seulement de tous les vices et de toutes les méchancetés, dont ils sont remplis; mais aussi les causes malheureuses de tous les maux et de toutes les misères, dont ils sont accablés dans la vie.
Dès ma plus tendre jeunesse, j'ai entrevû les erreurs et les abus, qui causent tant de si grands maux dans le monde. Plus j'ai avancé en âge et en connoissance, plus j'ai reconnus l'aveuglement et la [I-5] méchanceté des hommes; plus j'ai reconnu la vanité de leurs superstitions, et l'injustice de leur gouvernement. De sorte que, sans avoir jamais eu beaucoup de commerce avec le monde, je pouvois dire après le sage Salomon, que j'ai vu, et que j'ai vu même avec étonnement et avec indignation, l'impiété régner par toute la terre, et une si grande corruption dans la justice, que ceux-là mêmes, qui étoient établis pour la rendre aux autres, étoient devenus les plus criminels, et avoient mis en sa place l'iniquité [2]. J'ai connu tant de méchancetés dans le monde, que la vertu même la plus parfaite, et l'innocence la plus pure n'étoient pas exemtes de la malice des calomniateurs. J'ai vu et on voit encore tous les jours une infinité d'innocens malheureux persécutés sans raison, et oprimés avec injustice, sans que personne fut touchée de leur infortune, et sans qu'ils trouvassent aucun protecteur charitable pour les secourir. Les larmes des justes affligés, et les misères de tant de peuples tiranniquement oprimés par les riches et par les grands de la terre, m'ont donné aussi bien qu'à Salomon, tant de dégoût et tant de mépris pour la vie, que j'estimai comme lui, la condition des morts beaucoup plus heureuse, que celle des vivans; et ceux, qui n'ont jamais été, plus heureux millefois, que ceux qui sont et qui gémissent encore dans tant de si grandes misères [3].
Et ce qui me surprenoit encore plus particulièrement [I-6] dans l'étonnement, où j'étois de voir tant d'erreurs, tant d'abus, tant de superstitions, tant d'impostures et tant de tirannie en règne; étoit de voir que, quoiqu'il y eût grand nombre de personnages, qui passoient pour éminens en sagesse, en doctrine et en pieté, cependant il n'y en avoit aucun qui s'avisât de parler, ni de se déclarer ouvertement contre tant de si détestables désordres. Je ne voïois personne de distinction, qui les reprit et qui les blamât; quoique les pauvres peuples ne cessassent point de se plaindre, et de gémir entr'eux dans leurs misères communes. Le silence de tant de personnes sages et même d'un rang et d'un caractère distingués, qui devoient, ce me sembloit-il, s'oposer au torrent des vices et des superstitions, ou qui devoient au moins tâcher d'aporter quelques remèdes à tant de maux; me paroissoit avec étonnement une espèce d'aprobation, dont je ne voïois pas encore bien la raison, ni la cause. Mais aïant depuis examiné un peu mieux la conduite des hommes, et aïant depuis pénétré un peu plus avant dans les mistères secrèts de la fine et rusée politique de ceux, qui ambitionnent les charges, et qui affectent de vouloir gouverner les autres, et d'avoir de l'autorité sur eux, ou qui veulent plus particulièrement s'en faire honorer et respecter; j'ai facilement reconnu non seulement la source et l'origine de tant d'erreurs, de tant de superstitions et de tant de si mauvais gouvernemens; mais j'ai reconnu encore la raison pourquoi ceux, qui passent pour sages et éclairés dans le monde, ne disent rien contre tant de si détestables désordres, quoiqu'ils connoissent suffisamment les misères des peuples [I-7] séduits et abusés par tant d'erreurs, et oprimés par tant d'injustices.
La source donc, mes chers amis, de tous les maux, qui vous accablent et de toutes les impostures, qui vous tiennent malheureusement captifs dans l'erreur et dans la vanité des superstitions, aussi bien que sous les loix tiranniques des grands de la terre, n'est autre que cette détestable politique des hommes, dont je viens de parler; car les uns voulant injustement dominer sur leurs semblables et les autres voulant acquérir quelque vaine réputation de sainteté et quelquefois même de divinité; ils se sont les uns et les autres adroitement servis, nonseulement de la force et de la violence, mais ont encore emploïé toutes sortes de ruses et d'artifices pour séduire les peuples, afin de parvenir plus facilement à leurs fins, de sorte que les uns et les autres de ces fins et rusés politiques abusant ainsi de la foiblesse, de la crédulité, et de l'ignorance des plus faibles et des moins éclairés, ils leur ont facilement fait accroire tout ce qu'ils ont voulu, et ensuite leur ont fait recevoir avec respect et soumission, de gré ou de force, toutes les loix, qu'ils ont voulu leur donner, et par ces moïens, les uns se sont fait [I-8] honnorer et respecter ou même adorer comme des divinités, ou autrement comme des personnages d'une sainteté extraordinaire et spécialement députés de quelques divinités, pour faire connoître leur volonté au reste des hommes, et les autres se sont rendus riches, puissans et redoutables dans le monde, et s'étant les uns et les autres, par ces sortes d'artifices, rendus assez riches, assez puissans, assez vénérables ou assez redoutables pour se faire craindre ou obéir, ils ont ouvertement et tiranniquement assujetti leurs semblables à leurs loix.
A quoi leur ont grandement servi aussi les différends, les quérelles, les divisions et les animosités, qui naissent souvent entre les particuliers, car la plupart des hommes se trouvent fort souvent d'humeur, d'esprit et d'inclination fort différentes les uns des autres, ils ne sauroient s'accommoder longtems ensemble sans se brouiller et sans se diviser. Et lorsque ces troubles et ces divisions arrivent, pour lors ceux, qui se trouvent les plus forts, les plus hardis, et peut-être mêmes aussi les plus méchans, ne manquent point de profiter de ces occasions, pour se rendre plus facilement les maîtres absolus de tous.
Voilà, mes chers amis, la vraïe source et la véritable origine de tous les maux qui troublent la société humaine et qui rendent les hommes malheureux dans la vie. Voilà la source et l'origine de toutes les erreurs, de toutes les impostures, de toutes les superstitions, de toutes les fausses divinités et de toutes les idolatries quie se sont malheureusement répandues par toute la terre. Voilà l'origine et la source de tout ce que l'on vous propose comme de plus saint et de [I-9] plus sacré, dans ce que l'on vous fait apeller pieusement religion. Voilà la source et l'origine de toutes ces prétendues saintes et inviolables loix que l'on veut, sous prétexte de pieté et de religion, vous faire si étroitement observer, comme des loix qui viennent de la part de Dieu-même. Voilà la source de toutes ces pompeuses, mais vaines et ridicules cérémonies, que vos prêtres affectent de faire avec faste dans la célébration de leurs faux mistères, et de leur faux culte divin. En un mot voilà la source et l'origine de tout ce que l'on vous fait respecter et adorer comme des divinités, ou comme des choses toutes divines. Voilà aussi l'origine et la source de tous ces superbes titres et noms de seigneur, de prince, de roi, de monarque et de potentat, qui tous sous prétexte de vous gouverner en souverains, vous opriment en tyrans: qui sous prétexte de bien public, vous ravissent tout ce que vous avez de plus beau et de meilleur: et qui, sous prétexte d'avoir leur autorité de quelque suprême divinité, se font eux-mêmes obéir, craindre et respecter comme des dieux.. Et enfin voilà la source et l'origine de tous ces autres vains noms de noble, de gentilhomme, de comte etc. dont la terre fourmille, comme dit un auteur, et qui sont presque tous comme des loups ravissans qui, sous prétexte de vouloir jouir de leurs droits et de leur autorité, vous foulent, vous maltraitent, vous pillent et vous ravissent ce que vous avez de meilleur. Voilà pareillement la source et l'origine de tous ces prétendus saints et sacrés caractères d'ordre et de puissance ecclésiastique et spirituelle, que vos prêtres et vos evêques s'attribuent sur vous: [I-10] qui, sous prétexte de vous conférer les biens spirituels d'une grace et d'une faveur toute divine, vous ravissent finement des biens qui sont incomparablement plus réels et plus solides que ceux qu'ils font semblant de vouloir vous conférer; et qui, sous prétexte de vouloir vous conduire au ciel, et vous y procurer un bonheur éternel, vous empêchent de jouir tranquilement d'aucune véritable félicité sur la terre; et qui enfin, sous prétexte de vouloir vous garantir dans une autre vie des peines imaginaires d'un enfer qui n'est point, non plus que cette autre vie éternelle dont ils entretiennent vainement pour vous, mais inutilement pour eux vos craintes et vos espérances, vous réduisent à souffrir dans cette vie, qui est la seule que vous aïez à prétendre, les peines réelles d'un véritable enfer.
Et comme la force de ces sortes de gouvernemens tiranniques ne subsistent que par les mêmes moïens et les mêmes principes qui les ont établis, et qu'il est dangereux de vouloir combattre les maximes fondamentales d'une religion, aussi bien que d'ébranler les loix fondamentales d'un état ou d'une république; il ne faut pas s'étonner, si les personnes sages et éclairées se conforment aux loix générales de l'état, si injustes qu'elles puissent être, ou s'ils se conforment, au moins en aparence, à l'usage et à la politique d'une religion qu'ils trouvent établie, quoiqu'ils en reconnoissent suffisamment les erreurs et la vanité, parce que telle répugnance qu'ils puissent avoir à s'y soumettre, il leur est néanmoins beaucoup plus utile et avantageux de vivre tranquilement en conservant ce qu'ils peuvent [I-11] avoir, que de s'exposer volontairement à se perdre eux-mêmes, en voulant s'oposer au torrent des erreurs communes, ou en voulant résister à l'autorité d'un souverain qui veut se rendre maitre absolu de tout: joint d'ailleurs que dans de grands états et gouvernemens, comme sont les roïaumes et les empires, étant impossible que ceux, qui en sont les souverains, puissent seuls par eux-mêmes, pourvoir à tout, et maintenir leur puissance et leur autorité dans de si grandes étendues de païs, ils ont soin d'établir partout des officiers, des intendans, des gouverneurs, et quantité d'autres gens, qu'ils paſent largement aux dépens du public, pour veiller à leurs intérêts, pour maintenir leur autorité, de sorte qu'il n'y a personne qui osât se mettre en devoir de résister, ni même de contredire ouvertement une autorité si absolue, sans s'exposer en même tems à un danger manifeste de se perdre. C'est pourquoi les plus sages et les plus éclairés sont contraints de demeurer dans le silence, quoiqu'ils voïent manifestement les abus et les désordres d'un gouvernement si injuste et si odieux.
Ajoutez à cela les vûës et les inclinations particuliéres de tous ceux qui possédent les grandes, les moïennes ou même les plus petites charges, soit dans l'État civil, soit dans l'état ecclésiastique, ou qui aspirent à les posséder. Il n'y a certainement guères de tous ceux-là qui ne pensent beaucoup plus à faire leur profit, et à chercher leur avantage particulier, qu'à se procurer sincérement le bien public des autres. Il n'y en a guères qui ne s'y portent par quelques vûës d'ambition ou d'intérêt, ou par quelqu'autres vûës qui [I-12] flattent la chair et le sang. Ce ne seront point ceux qui ambitionnent les charges et les emplois dans un état qui s'oposeront à l'orgueil, à l'ambition ou à la tirannie d'un prince qui veut tout soumettre à ses loix: au contraire ils le flattent bien plûtot dans ses mauvaises passions et dans ses injustes desseins, dans l'espérance de s'avancer et de s'agrandir eux-mêmes sous la faveur de son autorité. Ce ne seront point non plus ceux qui ambitionnent les bénéfices ou les dignités dans l'église, qui s'y oposeront: car c'est par la faveur et par la puissance même des princes qu'ils prétendent y parvenir, ou s'y maintenir, quand ils y seront parvenus: et bien loin de penser à s'oposer à leurs mauvais desseins, ou de leur contredire en aucune chose, ils seront les premiers à les aplaudir et à les flatter dans tout ce qu'ils font. Ce ne seront point eux non plus qui blâmeront les erreurs établies, ni qui découvriront aux autres les mensonges, les illusions, ni les impostures d'une fausse religion: puisque c'est sur ces erreurs et ces impostures-là, qu'est fondée toute leur dignité, et toute leur puissance avec tous les grands revenus qu'ils en tirent. Ce ne seront point de riches avares, qui s'oposeront à l'injustice du prince, ni qui blâmeront publiquement les erreurs et les abus d'une fausse religion; puisque c'est souvent par la faveur même du prince, qu'ils possédent les emploïs lucratifs dans l'état ou de riches bénéfices dans l'église. Ils s'apliqueront bien plutôt à amasser des richesses et des trésors, qu'à détruire des erreurs et des abus publics, dont ils tirent les uns et les autres de si grands profits. Ce ne seront point encore ceux qui aiment la [I-13] vie douce, ou les plaisirs et les commodités de la vie qui s'oposeront aux abus dont je parle; ils aiment bien mieux jouir tranquilement des plaisirs et des douceurs de la vie que de s'exposer à souffrir des persécutions, pour vouloir s'oposer au torrent des erre erreurs communes. Ce ne seront point les devots hipocrites qui s'y oposeront, parce qu'ils n'aiment qu'à se couvrir du manteau de la vertu et à se servir d'un spécieux prétexte de pieté et de zèle de religion, pour cacher leurs plus méchans vices, et pour parvenir plus finement aux fins particulières qu'ils se proposent, qui est toujours de chercher leurs intérêts et leurs satisfactions, en trompant les autres par de belles aparences de vertu. Enfin, ce ne seront point les foibles ni les ignorans qui s'y oposeront, parce qu'étant sans science et sans autorité, il n'est pas possible qu'ils puissent déveloper tant d'erreurs et d'impostures dont on les entretient, ni qu'ils puissent résister à la violence d'un torrent, qui ne manqueroit pas de les entrainer s'ils faisoient difficulté de le suivre: joint d'ailleurs qu'il y a une telle liaison et un tel enchainement de subordination et de dépendance entre tous les différens états et conditions des hommes; et il y a aussi presque toujours entr'eux tant d'envie et tant de jalousie, tant de perfidie et de trahison, même entre les plus proches parens, que les uns ne sauroient se fier aux autres; et par conséquent ne sauroient rien faire, ni rien entreprendre, sans s'exposer en même tems à être decouverts, et trahis par quelqu'un. Il ne seroit pas même sûr de se fier à un ami, ni à un frère, dans une chose de telle conséquence, que seroit celle de vouloir [I-14] reformer un si mauvais gouvernement. De sorte que n'y aïant personne qui puisse ni qui veuille ou qui ose s'oposer à tant d'erreurs, à tant d'impostures, et à la tirannie des grands de la terre, il ne faut pas s'étonner, si ces vices règnent si puissamment et si universellement dans le monde. Et voilà comme les abus, les erreurs, les superstitions et la tirannie se sont établis dans le monde.
Il sembleroit, au moins dans un tel cas, que la religion et la politique ne devroient pas s'accommoder, et qu'elles devroient pour lors se trouver réciproquement contraires et oposées l'une à l'autre, puisqu'il semble que la douceur et la pieté de la religion devroient condamner les rigueurs et les injustices d'un gouvernement tirannique; et qu'il semble d'un autre côté, que la prudence d'une sage politique devroit condamner et reprimer les abus, les erreurs et les impostures d'une fausse religion. Il est vrai que cela devroit se faire ainsi; mais ce qui devroit se faire, ne se fait pas toujours. Ainsi, quoiqu'il semble que la religion et la politique dussent être si contraires et si oposées l'une à l'autre, dans leurs principes et dans leurs maximes; elles ne laissent pas néanmoins de s'accorder assez bien ensemble, lorsqu'elles ont une fois fait alliance, et qu'elles ont contracté amitié ensemble: ou pouroit dire qu'elles s'entendent pour lors, comme deux coupeurs de bourses; car pour lors elles se défendent et se soutiennent mutuellement l'une l'autre. La religion soutient le gouvernement politique si méchant qu'il puisse être; et à son tour le gouvernement soutient la religion si sote et si vaine [I-15] qu'elle puisse être. D'un côté les prêtres, qui sont les ministres de la religion, recommandent sous peine de malédiction et de damnation éternelle, d'obéir aux magistrats, aux princes et aux souverains, comme étant établis de dieu pour gouverner les autres; et les princes de leur côté, font respecter les prêtres, leurs font donner de bons apointemens et de bons revenus, et les maintiennent dans les fonctions vaines et abusives de leur faux ministère, contraignant le peuple de regarder comme saint et comme sacré tout ce qu'ils font et tout ce qu'ils ordonnent aux autres de croire ou de faire, sous ce beau et spécieux prétexte de religion et de culte divin. Et voilà, encore un coup, comme les abus et comme les erreurs, les superstitions, les illusions et la tromperie se sont établis dans le monde, et comme ils s'y maintiennent au grand malheur des pauvres peuples, qui gémissent sous de si rudes et si pésans jougs.
Vous penserez peut-être, mes chers amis, que dans un si grand nombre de fausses religions qu'il y a dans le monde, mon intention seroit d'excepter au moins de ce nombre la religion catholique, dont nous faisons tous profession, et laquelle nous disons être la seule qui enseigne la pure vérité, la seule qui reconnoit et adore comme il faut le vrai dieu, et la seule qui conduit les hommes dans le véritable chemin du salut et d'une éternité bienheureuse; mais désabusezvous, mes chers amis, désabusez-vous de cela et généralement de tout ce que vos pieux ignorans, ou vos moqueurs et intéressés prêtres et docteurs s'empressent de vous dire et de vous faire accroire, sous le [I-16] faux prétexte de la certitude infaillible de leur prétendue sainte et divine religion. Vous n'êtes pas moins séduits ni moins abusés que ceux qui sont les plus séduits et abusés. Vous n'êtes pas moins dans l'erreur que ceux qui y sont les plus profondement plongés. Votre religion n'est pas moins vaine, ni moins superstitieuse qu'aucune autre; elle n'est pas moins fausse dans ses principes, ni moins ridicule et absurde dans ses dogmes et maximes; vous n'êtes pas moins idolatres, que ceux, que vous blâmez et que vous condamnez vous-même d'idolatrie. Les idées des païens et les votres ne sont différentes que de nom et de figure. En un mot tout ce que vos docteurs et vos prêtres prêchent avec tant de zèle et d'éloquence, touchant la grandeur, l'excellence et la sainteté des mistères qu'ils vous font adorer, tout ce qu'ils vous racontent avec tant de gravité de la certitude de leurs prétendus miracles, et tout ce qu'ils vous débitent avec tant de zèle et d'assurance touchant la grandeur des récompenses du ciel, et touchant les effroïables châtimens de l'enfer, ne le sont dans le fond que des illusions, des erreurs, des mensonges, des fictions et des impostures, inventées prémiérement par des fins et rusés politiques, continuées par des séducteurs et des imposteurs; et ensuite reçuës et cruës aveuglément par des peuples ignorans et grossiers et puis enfin maintenues par l'autorité des grands et des souverains de la terre qui ont favorisé les abus, les erreurs, les superstitions et les impostures, et qui les ont autorisés par leurs loix, afin de tenir par là le commun des hommes en bride et faire d'eux tout ce qu'ils voudroient.
[I-17]
Voilà, mes chers amis, comme ceux, qui ont gouverné ou qui gouvernent encore, maintiennent les peuples, abusent présomptueusement et impunément du nom et de l'autorité de Dieu pour se faire craindre et respecter eux-mêmes, plutôt que pour faire adorer et servir le Dieu imaginaire de la puissance duquel ils vous épouvantent. Voilà comme ils abusent du nom spécieux de piété et de religion pour faire accroire aux foibles et aux ignorans tout ce qu'il leur plait: et voilà enfin comme ils établissent par toute la terre un détestable mistère de mensonges et d'iniquités, au lieu qu'ils devroient s'apliquer uniquement les uns et les autres à établir partout le règne de la paix, de la justice et de la vérité, qui rendroit tous les peuples heureux et contens sur la terre.
Je dis qu'ils établissent partout un mistère d'iniquité; parce que tous ces ressorts cachés de la plus fine politique, aussi bien que les maximes et les cérémonies les plus pieuses de la religion ne sont effectivement que des mistères d'iniquité. Je dis mistères d'iniquité pour tous les pauvres peuples, qui se trouvent misérablement les dupes de toutes ces momerieslà, aussi bien que les jouets et les victimes malheureuses de la puissance des grands: mais pour ceux qui gouvernent ou qui ont part au gouvernement des autres, et pour les prêtres, qui gouvernent les consciences, ou qui sont pouryus de quelques bons bénéfices, ce sont comme des mines ou des toisons d'or; ce sont comme des cornes d'abondance, qui leur font venir à souhait toutes sortes de biens: et c'est ce qui donne à tous ces beaux messieurs le moïen de se divertir et de se [I-18] donner agréablement toute sorte de bon tems, pendant que les pauvres peuples abusés par les erreurs et par les superstitions de la religion, gémissent tristement, pauvrement et paisiblement néanmoins sous l'opression des grands, pendant qu'ils souffrent patiemment leurs peines, pendant qu'ils s'amusent vainement à prier des Dieux et des saints qui ne les entendent point, pendant qu'ils s'amusent à des dévotions vaines, pendant qu'ils accomplissent dévotement les pœnitences et les mortifications, qui leur ont été enjointes après la vaine et superstitieuse confession de leurs péchés, et enfin pendant que ces pauvres peuples s'épuisent jours et nuits au travail en suant sang et eau pour avoir chétivement de quoi vivre pour eux, et pour avoir de quoi fournir abondamment aux plaisirs et aux contentemens de ceux, qui les rendent si malheureux dans la vie.
Ah! Mes chers amis, si vous connoissiez bien la vanité et la folie des erreurs, dont on vous entretient, sous prétexte de religion, et si vous connoissiez combien injustement et combien indignement on abuse de l'autorité, que l'on a usurpé sur vous, sous prétexte de vous gouverner, vous n'auriez certainement que du mépris pour tout ce que l'on vous fait adorer et respecter, et vous n'auriez que de la haine et que de l'indignation pour tous ceux, qui vous abusent, qui vous gouvernent si mal, et qui vous maltraitent si indignement. Il me souvient à ce sujet d'un souhait que faisoit autrefois un homme, qui n'avoit ni science ni étude; mais qui, selon les aparences ne manquoit pas de bon sens pour juger sainement de tous les détestables abus et de toutes les détestables cérémonies, que je blâme [I-19] ici. Il paroit par la manière d'exprimer sa pensée, qu'il voïoit assez loin et qu'il pénétroit assez avant dans le mistère d'iniquité, dont je viens de parler, puisqu'il en reconnoissoit si bien les auteurs et les fauteurs. Il souhaitoit, disoit-il, par raport au sujet dont je parle, que tous les grands de la terre et que tous les nobles fussent pendus et étranglés avec les boïaux des prêtres [4]. Cette expression ne doit point manquer de paroître assez rude et grossière, mais il faut avouer qu'elle est franche et naïve. Elle est courte, mais elle est expressive; puisqu'elle exprime assez en peu de mots tout ce que ces sortes de gens-là méritent. Pour ce qui est de moi, mes chers amis, si j'avois un souhait à faire sur ce sujet (et je ne manquerois pas de le faire, s'il pouvoit avoir son effet) je souhaiterois d'avoir les bras et la force d'un Hercule pour purger le monde de tout vice et de toute iniquité, et pour avoir le plaisir d'assommer tous ces monstres d'erreurs et d'iniquité, qui font gémir si pitoïablement tous les peuples de la terre. Ne pensez pas, mes chers amis, que je sois poussé ici par aucun désir particulier de vengeance, ni par aucun motif d'animosité ou d'intérêt particulier; non, mes chers amis, ce n'est point du tout la passion, qui m'inspire ces sentimens-là, ni qui me fait parler et écrire ainsi: ce n'est véritablement que le zèle que j'ai pour la justice et pour la vérité que je vous vois d'un côté si indignement oprimée, et l'aversion que j'ai du vice et [I-20] de l'iniquité, que je vois d'un autre côté si insolemment régner partout. On ne sauroit trop avoir de haine ni trop d'aversion pour des gens, qui causent partout tant de si détestables maux et qui abusent si universellement les hommes. Quoi! n'auroit on pas raison de banir et de chasser honteusement d'une ville et d'une province des charlatans trompeurs, qui, sous prétexte de distribuer charitablement au public des remèdes et des médicamens salutaires et efficaces, ne feroient qu'abuser de l'ignorance et de la simplicité des peuples, en leur vendant bien chèrement des drogues et des onguens nuisibles et pernicieux? Oui, sans doute, on auroit raison de les banir et de les chasser honteusement comme des infames trompeurs. De même n'auroit-on pas raison de blâmer ouvertement et de punir sévèrement tous ces brigands et tous ces voleurs de grands chemins, qui se mêlent de dépouiller, de tuer et de massacrer inhumainement ceux, qui ont le malheur de tomber entre leurs mains? Oui, certainement, ce seroit bien fait de les punir sévèrement, on auroit raison de les hair et de les détester; et ce seroit même très-mal fait de souffrir qu'ils exerçassent impunément leurs brigandages. A plus forte raison, mes chers amis, aurions-nous sujet de blâmer, de hair et de détester, comme je fais ici tous ces ministres d'erreurs et d'iniquités, qui dominent si tiranniquement sur vous, les uns sur vos consciences, les autres sur vos corps et sur vos biens, les ministres de la religion, qui dominent sur vos consciences, étant les plus grands abuseurs de peuples, et les princes et autres grands du monde, qui dominent sur vos corps et sur vos biens, étant les plus grands [I-21] voleurs et les plus grands meurtriers, qui soient sur la terre. Tous ceux, qui sont venus, disoit Jésus-Christ, sont des larrons et des voleurs. Omnes quotquot venerunt, fures sunt et latrones. Jean, X: 8.
Vous-direz, peut-être, mes chers amis, que c'est en partie contre moi-même que je parle, puisque je suis moi-même du caractère et de la même profession de ceux, que j'apelle ici les plus grands abuseurs de peuples. Je parle, il est vrai, contre ma profession, mais nullement contre mon inclination, ni contre mes propres sentimens: car, comme je n'ai jamais guères été de légère croïance, ni guères enclin à la superstition, et que je n'ai jamais été si sot, que de faire aucun état des mistérieuses folies de la religion; je n'ai jamais eu non plus d'inclination d'en faire les exercices, ni même d'en parler avec honneur, ni avec aprobation; au contraire j'aurois toujours bien plus volontiers témoigné ouvertement le mépris que j'en faisois, s'il m'eût été permis d'en parler suivant mon inclination et suivant mes sentimens. Et ainsi, quoique je me sois laissé assez facilement conduire dans ma jeunesse à l'état ecclésiastique, pour complaire à mes parens, qui étoient bien aises de m'y voir, comme étant un état de vie plus doux, plus paisible et plus honorable que celui du commun des hommes; cependant je puis dire avec vérité que jamais la vûë d'aucun avantage temporel ne m'a porté à aimer l'exercice d'une profession si pleine d'erreurs et d'impostures. Je n'ai jamais pu me faire au goût de la plupart de ces gaillards et plaisans messieurs, qui se font un si grand plaisir de prendre et de recevoir avec avidité les grosses [I-22] rétributions des vaines fonctions de leur ministère. J'avois encore plus d'aversion de l'humeur railleuse et boufone de ces autres messieurs, qui ne pensent qu'à se donner agréablement du bon tems avec les gros revenus des bons bénéfices, qu'ils possèdent, qui se raillent plaisamment entr'eux des mistères, des maximes et des cérémonies de leur religion, et qui se moquent encore de la simplicité de ceux, qui les croïent et qui dans cette croïance leur fournissent si pieusement et si abondamment de quoi se divertir et vivre à leur aise. Témoin ce pape [5], qui se moquoit lui-même de sa dignité, et cet autre [6], qui disoit en plaisantant avec ses amis, ah! que nous sommes enrichis par cette fable de Christ. Ce n'est pas que je blâme les risées, qu'ils font agréablement de la vanité des mistères et des momeries de leur religion, puisqu'ils sont effectivement dignes de risées et de mépris, (bien simples et bien ignorans sont ceux, qui n'en voïent pas la vanité), mais je blâme cette apre, cette ardente et cette insatiable cupidité, qu'ils ont de profiter des erreurs publiques, et cet indigne plaisir, qu'ils prennent de se railler de la simplicité de ceux, qui sont dans l'ignorance, et qu'ils entretiennent eux-mêmes dans l'erreur. Si leur prétendu caractère, et si les bons bénéfices, qu'ils possèdent, leur donnent lieu de vivre si grassement et si tranquilement aux dépens du public, qu'ils soient donc au moins un peu sensibles aux misères de ce même public, qu'ils n'agravent point la pésanteur du joug des pauvres peuples, en multipliant par un faux zèle, comme [I-23] font plusieurs, le nombre des erreurs et des superstitions, et qu'ils ne se moquent point de la simplicité de ceux, qui, par un si bon motif de piété leur font tant de bien, et qui s'épuisent pour eux. Car c'est une ingratitude énorme et une perfidie détestable que d'en user ainsi envers des bienfaiteurs, comme sont les peuples envers les ministres de la religion, puisque ce n'est que de leurs travaux et de la sueur de leur corps, qu'ils tirent toute leur subsistance et toute leur abondance.
Je ne crois pas, mes chers amis, vous avoir jamais donné sujet de penser que je fusse dans ces sentimenslà, que je blâme ici; vous auriez pû au contraire avoir remarqué plusieurs fois, que j'étois dans des sentimens fort contraires et que j'étois fort sensible à vos peines. Vous auriez pû remarquer aussi que je n'étois pas des plus attaché à ce pieux lucre des fonctions de mon ministère, les aïant assez souvent faites sans en rechercher les rétributions, comme j'aurois pû faire, et n'aïant jamais été un couveur de gros bénéfices, ni un chercheur de messes et d'offrandes. J'aurois toujours pris beaucoup plus de plaisir à donner qu'à recevoir, si j'eusse eu le moïen de suivre en cela mon inclination; et en donnant j'aurois toujours eu volontiers plus d'égards pour les pauvres que pour les riches, suivant cette maxime du Christ, qui disoit, qu'il vaut mieux donner que recevoir, beatius est magis dare quam accipere [7], et suivant cet autre du Sr. de Montagne, [8] qui recommandoit à son fils de regarder toujours plutôt vers celui, qui lui tendroit le bras, que vers celui [I-24] qui lui tourneroit le dos. J'aurois volontiers fait comme faisoit le bon Job [9] dans le tems de sa prospérité, j'étois, disoit-il, le père des pauvres, j'étois l'œil de l'aveugle, le pié du boiteux; oculus fui cæco et pes claudo, pater eram pauperum.... Jaurois volontiers ravi aussi bien que lui, la proie des mains des méchans, et je leur aurois, aussi volontiers que lui, cassé les dents et les machoires conterebam malas iniqui, et de dentibus illius auferebam prædam [10]. Il n'y a que les grands coeurs, disoit le sage Mentor à Telemaque [11], qui cherchent combien il y a de gloire à être bon. Et à l'égard des faux et fabuleux mistères de votre religion, et de tous ces autres pieux, mais vains et superstitieux devoirs et exercises que votre religion vous impose, vous savez bien aussi, ou du moins vous aurez pû assez facilement remarquer, que je ne m'attachois guères à la bigoterie, et que je ne faisois guères d'état de vous en recommander la pratique. J'étois néanmoins obligé de vous instruire de votre religion et de vous en parler au moins quelque fois, pour m'acquiter comme de ce faux devoir auquel je m'étois engagé en qualité de curé de votre paroisse, et pour lors j'avois le déplaisir de me voir dans cette facheuse nécessité d'agir et de parler entièrement contre mes propres sentimens, d'avoir le déplaisir de vous entretenir moi-même dans de sotes erreurs et dans de vaines superstitions, que je haïssois, que je condamnois et que je détestois dans le coeur: mais je vous proteste que ce [I-25] n'était jamais qu'avec peine, et avec une extrême répugnance, que je le faisois; c'est pourquoi aussi je haïssois grandement toutes les vaines fonctions de mon ministère, et en particulier toutes ces idolatriques et superstitieuses célebrations de messes, et ces vaines et ridicules administrations de sacremens, que j'étois obligé de vous faire. Je les ai mille et mille fois maudites dans le coeur, lorsque j'étois obligé de les faire, et particulièrement lorsqu'il me falloit les faire avec un peu plus d'attention et avec un peu plus de solemnité qu'à l'ordinaire: car voïant pour lors que vous vous rendiez avec un peu plus de dévotion à vos Églises, pour assister à quelques vaines solemnités, ou pour entendre avec un peu plus de dévotion, ce que l'on vous fait accroire être la parole de Dieu même, il me sembloit que j'abusois plus indignement de votre bonne foi, et que j'en étois par conséquent d'autant plus digne de blâme et de reproche; ce qui augmentait tellement mon aversion pour ces sortes de vaines cérémonieuses fonctions, que j'ai été cent et cent fois sur le point de faire éclater publiquement et indiscrètement mon indignation, ne pouvant presque plus dans ces occasions-là cacher mon ressentiment, ni retenir dans moimême l'indignation que j'en avois. J'ai cependant fait en sorte de la retenir, et je tâcherai de la retenir jusqu'à la fin de mes jours, ne voulant pas m'exposer durant ma vie à l'indignation des prêtres, ni à la cruauté des tyrans, qui ne trouveroient point, ce leur sembleroit-il, de suplices assez vigoureux, pour punir une telle prétendue témérité. Je suis bien aise, mes chers amis, de mourir aussi paisiblement que j'ai vécu, et [I-26] d'ailleurs ne vous aïant jamais donné sujet de me souhaiter du mal, ni de vous réjouir s'il m'en arrivoit aucun, je ne crois pas que vous seriez bien aise de me voir persécuté et tirannisé pour ce sujet: c'est pourquoi j'ai résolu de garder le silence.
Mais puisque cette raison m'oblige présentement de me taire, je ferai au moins ensorte de vous parler après ma mort: c'est dans ce dessein que je commence à écrire ceci, pour vous désabuser, comme j'ai dit, autant qu'il seroit en mon pouvoir, de toutes les erreurs et de toutes les superstitions dans lesquelles vous avez été élévés et nourris et que vous avez, pour ainsi dire sucés avec le laict. Il y a assez longtems que les pauvres peuples sont misérablement abusés de toutes sortes d'idolatrie et de superstitions; il y a assez longtems que les riches et les grands de la terre pillent et opriment les pauvres peuples: il seroit tems de les désabuser par tout, et de leur faire connoître par tout la vérité des choses. Et si, pour adoucir l'humeur grossière et farouche du commun des hommes, il a fallu autrefois, comme on le prétend, les amuser par de vaines et superstitieuses pratiques de religion, afin de les tenir plus facilement en bride par ce moïen-là, il est certainement encore plus nécessaire maintenant de les désabuser de toutes ces vanités-là, puisque le remède dont on s'est servi est devenu avec le tems pire, que n'étoit le premier mal. Ce seroit à faire à tous les gens d'esprit et aux personnes les plus sages et les plus éclairés à penser sérieusement, et travailler fortement à une si importante affaire, en désabusant partout les peuples des erreurs, où ils sont; en rendant partout [I-27] odieuse et méprisable l'autorité excessive des grands de la terre; en excitant partout les peuples à secouer le joug insuportable des tyrans, et en persuadant généralement à tous les hommes ces deux importantes vérités: que pour se perfectioner dans les arts, qui sont utiles à la société et à quoi les hommes doivent principalement s'emploïer dans la vie, ils ne doivent suivre que les seules lumières de la raison humaine; et que pour établir de bonnes loix, ils ne doivent suivre que les seules règles de la prudence et de la sagesse humaine, c'est-à-dire les règles de la probité, de la justice et de l'équité naturelle, sans s'amuser vainement à ce que disent des imposteurs, ni à ce que font des idolâtres déicoles; ce qui procureroit généralement à tous les hommes mille et mille fois plus de biens, plus de contentement et plus de repos du corps et de l'esprit, que ne sauroient faire toutes les fausses maximes, ni toutes les vaines pratiques de leurs superstitieuses religions.
Mais puisque personne ne s'avise de donner cet éclaircissement-là aux peuples, ou plutôt puisque personne n'ose entreprendre de le faire, ou même, puisque les livres et les écrits de ceux, qui auroient déjà voulu l'entreprendre, ne paroissent pas publiquement dans le monde, que personne ne les voit, qu'on les suprime à dessein, et qu'on les cache après aux peuples afin qu'ils ne les voïent pas, et qu'ils ne découvrent pas, par leur moïen, les abus, les erreurs et les impostures, dont on les entretient, et qu'on ne leur montre au contraire que les livres d'une multitude de pieux ignorans ou hipocrites séducteurs qui, sous ombre [I-28] de piété, ne se plaisent qu'à entretenir et même à multiplier les abus, les erreurs et les superstitions, puis, dis-je, que cela est ainsi, que ceux qui, par leur science et par leur bel esprit, seroient les plus propres à entreprendre, et à exécuter heureusement pour les peuples, un si beau, un si bon, un si grand et un si louable dessein, que seroit celui de désabuser les peuples, ne s'attachent eux-mêmes dans les ouvrages, qu'ils donnent au public, qu'à favoriser, qu'à maintenir et augmenter le nombre des erreurs, et d'agraver le joug des superstitions, au lieu de tâcher de les abolir, et de les rendre méprisables, et qu'ils ne s'attachent aussi qu'à flatter eux-mêmes les grands, et à leur donner lachement mille louanges indignes, au lieu de blâmer hautement leurs vices, et de leur dire généreusement la vérité, et qu'ils ne prennent un si lâche et si indigne parti, que par des vuës de basse et d'indigne complaisance, ou par de laches motifs de quelque intérêt particulier, pour mieux faire leur cour, et pour en mieux valoir eux et leurs familles ou leurs associés etc, j'essaïerai, moi, tout foible et tout petit génie que je puisse avoir, j'essaïerai ici, mes chers amis, de vous découvrir ingénuement la vérité, et de vous faire clairement voir la vanité et la fausseté de tous ces prétendus si grands, si sains, si divins et si adorables mistères, que l'on vous fait adorer, comme aussi la vanité et la fausseté de toutes les prétenduës grandes et importantes vérités que vos prêtres, vos prédicateurs et que vos docteurs vous obligent si indispensablement de croire, sous peine, comme ils vous disent, de damnation éternelle. J'essaïerai, dis-je, de [I-29] vous en faire voir la vanité et la fausseté: que les prêtres, que les prédicateurs, que les docteurs, et que tous les fauteurs de tels mensonges, de tels erreurs et de telles impostures s'en scandalisent et qu'ils s'en fachent tant qu'ils voudront après ma mort; qu'ils me traitent alors s'ils veulent d'impie, d'apostat, de blasphémateur et d'athée; qu'ils me disent pour lors tant d'injures et qu'ils me chargent de tant de malédictions qu'ils voudront, je ne m'en embarasse guères, puisque cela ne me donnėra pas la moindre inquiétude du monde. Pareillement qu'ils fassent pour lors de mon corps tout ce qu'ils voudront; qu'ils le hachent en pièces, qu'ils le rotissent ou qu'ils le fricassent et qu'ils le mangent encore, s'ils veulent, à quelle sausse ils voudront, je ne m'en met nullement en peine. Je serai pour lors entièrement hors de leurs prises; rien ne sera plus capable de me faire peur. Je prévois seulement que mes parens et mes amis pouront, dans cette occasion-là, avoir du chagrin et du déplaisir, de voir ou d'entendre tout ce que l'on pourra faire ou dire indignement de moi après ma mort. Je leur épargnerois effectivement volontiers ce déplaisir; mais cette considération, si forte qu'elle soit, ne me retiendra cependant pas: le zèle de la vérité et de la justice, le zèle du bien public, et la haine et l'indignation, que j'ai de voir les erreurs et les impostures de la religion, aussi bien que l'orgueil et l'injustice des grands si impérieusement et si tiranniquement dominer sur la terre, l'emporteront dans moi, sur cette autre considération particulière, si forte qu'elle puisse être. D'ailleurs je ne pense pas, mes chers amis, que cette entreprise-ci me [I-30] doive rendre si odieux, ni m'attirer tant d'ennemis, que l'on pouroit penser. Je pourois même me flatter que si cet écrit tout informe et tout imparfait qu'il est (pour avoir été fait à la hâte et écrit avec précipitation) passoit plus loin que vos mains, ou qu'il eût le sort de devenir public, et que l'on y examinat bien tous mes sentimens et toutes les raisons, sur lesquelles ils seront fondés, j'aurai peut-être, au moins parmi les gens d'esprit et de probité autant d'aprobateurs, que j'aurai ailleurs de mauvais censeurs; et je puis dès maintenant dire que plusieurs de ceux qui, par leur caractère ou par leur profession de juges et de magistrats, ou autrement seroient par respect humain obligés de me condamner extérieurement devant les hom-, mes, m'aprouveroient intérieurement dans leur coeur.
Sachez donc, mes chers amis, que tout ce qui se débite et que tout ce qui se pratique dans le monde, pour le culte et l'adoration des dieux, n'est qu'erreur, abus, illusion, mensonge et imposture; que toutes les loix et les ordonnances, qui se publient sous le nom et l'autorité de Dieu ou des dieux ne sont véritablement que des inventions humaines, non plus que tous [I-31] ces beaux spectacles de fêtes et de sacrifices, et que toutes les autres pratiques de religion et de dévotion, qui se font en leur honneur. Toutes ces choses, disje, ne sont que des inventions humaines, qui ont été, comme j'ai déjà marqué, inventées par de fins et rusés politiques, puis cultivées et multipliées par de faux prophètes, par des séducteurs et par des imposteurs; ensuite reçues aveuglement par des ignorans, et enfin maintenuës et autorisées par les loix des princes et des grands de la terre, qui se sont servis de ces sortes d'inventions, pour tenir plus facilement par ce moïen-là, le commun des hommes en bride et faire tout ce qu'ils voudroient; car dans le fond toutes ces inventions-là ne sont que des brides à veaux, comme disoit le Sr. de Montagne [12], mais elles ne servent qu'à brider l'esprit des ignorans et des simples. Les sages ne s'en brident point, et ne s'en laissent point brider; parce qu'il n'apartient en effet qu'à des ignorans et à des simples d'y ajouter foi, et de se laisser conduire parlà. Et ce que je dis ici en général de la vanité et de la fausseté des religions du monde, je ne le dis pas seulement des religions païennes et étrangères, que vous regardez déjà comme fausses, mais je le dis également de votre religion chrétienne, que vous apellez catholique, apostolique et romaine, parce qu'en effet elle n'est pas moins vaine ni fausse qu'aucune autre; parce qu'il n'y en a peut-être point de si ridicule, de si absurde dans ses principes et dans ses principaux points que celle-là, ni qui soit si contraire à la [I-32] nature même et à la droite raison. C'est ce que je vous dis, mes chers amis, afin que vous ne vous laissiez pas tromper davantage par les belles promesses, qu'elle vous fait des récompenses éternelles d'un paradis, qui n'est qu'imaginaire; et que vous mettiez aussi votre esprit et votre coeur en repos contre toutes les vaines craintes, qu'elle vous donne des châtimens effroïables d'un enfer qui n'est point. Car tout ce que l'on vous dit de si beau et de si magnifique de l'un, et de si terrible et de si effroïable de l'autre, n'est que fable. Il n'y a plus aucun bien à espérer, ni aucun mal à craindre après la mort. Profitez donc sagement du tems en vivant bien, et en jouissant sobrement, paisiblement et joïeusement, si vous pouvez, des biens de la vie, et des fruits de vos travaux, car c'est le meilleur parti que vous puissiez prendre, puisque la mort mettant fin à la vie, met également fin à toute connoissance et à tout sentiment de bien et de mal.
Mais comme ce n'est point le libertinage, comme l'on pourrait penser, qui m'a fait entrer dans ces sentimens-là, et que je ne demande pas et que je ne voudrois pas même que personne de vous ni aucun autre me crut seulement sur ma parole en chose, qui seroit de si grande importance, et que je désire au contraire de vous faire connoître à vous-même la vérité de tout ce que je viens de dire, par des raisons et par des preuves claires et convaincantes, je vais vous en proposer ici d'aussi claires et d'aussi convaincantes, qu'il en puisse avoir en aucun genre de science. Je tâcherai de vous les rendre si évidentes et si intelligibles que, pour peu que vous aïez de ben sens, vous [I-33] comprendrez aisément que vous êtes dans l'erreur, et que l'on vous en impose grandement au sujet de la religion, et que tout ce qu'on vous oblige de croire, comme par foi divine, ne mérite seulement pas que vous y ajoutiez aucune foi humaine. Voici la première de mes raisons et de mes preuves.
Il est clair et évident, que c'est abus, erreur, illusion, mensonge et imposture, que de vouloir faire passer des loix pûrement humaines, pour des loix et des institutions toutes surnaturelles et divines; or il est certain que toutes les religions, qui sont dans le monde, ne sont, comme j'ai dit, que des inventions et des institutions pûrement humaines; et il est certain que ceux, qui les ont premièrement inventées, ne se sont servi du nom et de l'autorité de Dieu, que pour faire d'autant mieux et plus facilement recevoir les loix et les ordonnances, qu'ils vouloient établir. Que cela soit au moins à l'égard de la plupart des religions, il faut nécessairement en convenir, ou il faut reconnoître que la plupart des religions sont véritablement instituées de Dieu. On ne peut pas dire que la plupart des [I-34] religions soient véritablement d'institution divine, car comme toutes ces différentes religions sont contraires et oposées les unes aux autres, et qu'elles se condamnent même les unes les autres, il est évident qu'étant contraires dans leurs principes et dans leurs maximes, elles ne peuvent être en même tems véritables, ni par conséquent venir d'un même principe de vérité, qui seroit divine. C'est pourquoi aussi nos christicoles romains reconnoissent et sont même obligés de reconnoître, qu'il ne peut y avoir au plus qu'une seule véritable religion, qu'ils prétendent être la leur; en conséquence de quoi ils tiennent pour maxime fondamentale de leur doctrine et de leur croïance, qu'il n'y a qu'un seul Seigneur, qu'une seule foi, qu'un seul batême, qu'un seul Dieu, et qu'une seule église, qui est la catholique, apostolique et romaine, hors de laquelle ils prétendent qu'il n'y a point de salut. D'où je tire évidemment cette conséquence, qu'il est donc certain, qu'au moins la plupart des religions du monde, ne sont pûrement, comme j'ai dit, que des inventions humaines, et que ceux, qui les ont premièrement inventées, ne se sont servis du nom et de l'autorité de Dieu, que pour mieux faire recevoir les loix et les ordonnances, qu'ils vouloient établir, et pour se faire en même tems eux-mêmes plus honorer, plus craindre et plus respecter des peuples, qu'ils avoient à conduire et auxquels ils vouloient en imposer par cette ruse.
Voïez comme un auteur judicieux parle à ce sujet [13].
« Quand je vois," dit-il, » le genre humain divisé en [I-35] tant de religions, qui se contrarient et se condamnent les unes les autres; quand je vois," dit-il, » que chacun travaille vigoureusement à la propagation de la sienne, et qu'il y emploïe ou l'artifice ou la violence, et que cependant il y a si peu de gens, pour ne pas dire personne, qui fassent connoître par leur pratique, qu'ils croïent et qu'ils professent avec tant d'ardeur, peu s'en faut, dit-il, que je ne croïe que tant de cultes différens ont été d'abord inventées par les politiques; chacun accommodant son modèle à l'inclination des peuples, qu'il avoit dessein de tromper. Mais lorsque je considère, ajoute-t-il, d'un autre côté, qu'il paroit quelque chose de si naturel et de si peu fardé, dans le zèle furieux, et dans l'opinion insurmontable de la plupart des gens; je suis prêt, dit-il, de conclure après Cardan, que toute cette variété vde religions dépend de la différente influence des astres. et il y a, dit-il, dans chaque religion une si égale aparence de vérité et de fausseté, qu'il ne sauroit, selon la raison humaine, en faveur de laquelle il pouroit se déterminer."
On sait que ç'a été par cet artifice et par cette ruse, que Numa Pompilius, roi des Romains, adoucit les mœurs rudes et farouches de ce peuple, amolissant peu à peu, dit un auteur, la dureté et la férocité de leur cœur, par de doux et pieux exercices de religion, auxquels il les accoutumoit par fêtes, danses, chansons, processions et autres semblables exercices de religion, qu'il leur faisoit faire et qu'il faisoit aussi lui-même, sous prétexte d'honorer leurs Dieux. Il leur enseigna aussi la manière de sacrifier; il institua pour cela des cérémonies [I-36] toutes particulières, qu'il apella saintes et sacrées, et établit des prêtres, pour vaquer à tout ce qui regardoit l'honneur et le service des Dieux, leur faisant accroire que tout ce qu'il faisoit, et que tout ce qu'il commandoit, venoit de la part des Dieux, et que c'étoit sa nymphe ou sa déesse Egerie, qui les lui révéloit. Pareillement on sait que Sertorius, faux chef des armées d'Espagne, se servoit d'un semblable artifice pour disposer de ses troupes à sa volonté; ce qu'il fit facilement en leur persuadant que la biche blanche, qu'il tenoit toujours auprès de lui, lui aportoit de la part des Dieux tous les conseils qu'il prenoit. Zoroastre, roi des Bactriens, pratiqua la même chose à l'égard de ses peuples, en leur persuadant que les loix, qu'il leur donnoit, venoient du Dieu Oromazis. Trismegiste, roi des Égyptiens, leur donna pareillement ses loix sous le nom et l'autorité du dieu Mercure. Zamolxis, roi des Scithes, publia les siennes à ses peuples, sous le nom de la déesse Vesta. Minos, roi de Candie, publia les siennes sous le nom du dieu Jupiter. Charandas, législateur de Cholcides, publia aussi ses loix sous le nom du dieu Saturne. Licurgue, législateur des Lacedemoniens, publia les siennes sous le nom du dieu Apollon. Dracon et Solon, législateurs des Atheniens, publièrent aussi leurs loix sous le nom de la déesse Minerve, etc. Car il n'y avoit presque point de nation en ce tems-là, qui n'eût ses dieux à sa fantaisie. Moise, législateur des Juifs, publia aussi ses loix sous le nom d'un dieu, qui lui étoit, disoitil, aparu dans un buisson ardent. Jésus, fils de Marie, surnommé le Christ et le chef de la secte et religion [I-37] chrétienne, dont nous faisons profession, assuroit pareillement les siens, c'est-à-dire ses disciples, qu'il n'étoit point venu de lui-même, mais qu'il avoit été envoïé de Dieu, son Père Ego ex Deo processi et veni, neque a me ipso veni, sed ille me misit. Joan. VIII: 42, et qu'il ne faisoit que dire et faire que ce que son Père lui avoit ordonné de dire ou de faire, sicut dixit mihi Pater sic loquor. Joan. XII: 50. Et sicut mandatum dedit mihi Pater sic facio, disoit-il, Joan, XIV: 31. Simon surnommé le magicien abusa longtems les peuples de Samarie en leur persuadant, tant par ses paroles, que par ses artifices et enchantemens, qu'il étoit quelque chose de grand, de sorte que tous ceux, qui l'entendoient depuis le premier jusqu'au dernier, l'apelloient la grande vertu de Dieu Hic est virtus Dei quæ vocatur magna, Act. 8, 9, 10, disoient-ils. Ménandre, son disciple, se disoit être le sauveur envoïé du ciel pour le salut des hommes. Enfin sans parler de plusieurs autres, ç'a été aussi par ce même artifice de tromperie et d'imposture, que ce renommé faux prophète Mahomet a établi ses loix et sa religion par tout l'Orient, faisant accroire à ses gens, qu'elle lui avoit été envoïée du ciel par l'ange Gabriël, etc. Tous ces exemples et plusieurs autres semblables, que l'on pouroit raporter, montrent assez clairement que toutes ces différentes sortes de religions, que l'on voit ou que l'on a vu dans le monde, ne sont véritablement que des inventions humaines, pleines d'erreurs, de mensonges, d'illusions et d'impostures: ce qui a donné lieu au judicieux Montagne [14] de dire:
» Que ce moïen a été [I-38] pratiqué par tous les législateurs et n'est police, où n'y ait quelque mélange ou de vanité cérémonieuse, ou d'opinion mensongère, qui serve de bride à tenir le peuple en office. Que c'est pour cela que la plupart ont leur origine et commencement fabuleux et enrichis de mistères supernaturels; et que c'est cela même, qui les a fait adopter aux gens d'entendemens."
Et conformément à cela le grand cardinal de Richelieu remarque dans ses réflexions politiques que les princes ne sont en rien plus industrieux qu'à trouver des prétextes, qui rendent leurs demandes plausibles, et comme celui de la religion, dit-il, fait plus d'impression sur les esprits que les autres; ils pensent avoir beaucoup avancé lorsqu'ils en peuvent couvrir leurs desseins. C'est sous ce masque, dit-il, qu'ils ont souvent caché leurs plus ambitieuses prétentions (il auroit pu ajouter encore et leurs plus détestables actions) et à l'égard de la conduite particulière que Numa Pompilius tint envers ses peuples, il dit, que ce roi n'eut point de meilleure invention pour faire agréer ses loix et ses actions aux peuples romains que de leur dire qu'il les faisoit toutes par le conseil de la nymphe [I-39] Egerie, qui lui communiquoit la volonté des Dieux. Il est remarqué dans l'histoire romaine que les principaux de la ville de Rome après avoir emploïé inutilement toutes sortes d'artifices, pour empêcher que le peuple ne fut élevé aux magistratures, eurent enfin recours aux prétextes de la religion, et firent accroire aux peuples qu'aïant consulté les Dieux sur cette affaire, ils avoient témoigné que c'étoit prophaner les honneurs de la république que de les communiquer à la populace; et que cela étant ils les suplioient instamment de renoncer à cette prétention, feignant le desirer ainsi, plutôt pour la satisfaction des Dieux, que pour leur intérêt particulier. Et la raison pourquoi tous les grands politiques en usent ainsi envers les peuples, c'est, suivant leur dire, après celui de Scevola, grand pontife, et après celui de Varron, grand theologien en leur tems, c'est parce qu'il est besoin, disent-ils, que le peuple ignore beaucoup de choses vraïes et en croïe beaucoup de fausses [15]. Et le divin Platon lui-même, parlant sur ce sujet, dit tout détroussement en sa République que pour le profit des hommes, il est souvent besoin de les piper, comme le remarque le Sr. de Montagne [16]. Il semble néanmoins que les premiers inventeurs de ces saintes et pieuses fourberies avoient encore au moins quelque reste de pudeur et de modestie ou qu'ils ne savoient pas encore porter leur ambition si haut, qu'ils auroient pu la porter, puisqu'ils se contentoient pour lors de s'attribuer seulement l'honneur d'être les dépositaires et les interprêtes des volontés des Dieux, [I-40] sans s'attribuer de plus grandes prérogatives. Mais plasieurs de ceux qui sont venus ensuite, ont porté bien plus haut leur ambition; ç'auroit été trop peu pour eux de dire seulement qu'ils auroient été envoïés ou inspirés des Dieux mêmes. Ils sont venus jusqu'à cet excès de folie et de présomption que de vouloir se faire regarder et honorer comme des Dieux.
C'est ce qui étoit autrefois assez ordinaires aux empereurs romains, et entr'autres il est marqué dans l'histoire romaine que l'empereur Heliogabale, qui étoit le plus dissolu, le plus licentieux, le plus infame et le plus éxécrable qui fut jamais, osa bien néanmoins se faire mettre au rang des Dieux dès son vivant même, ordonnant que parmi les noms des autres Dieux, que les magistrats invoquoient en leurs sacrifices, ils reclamassent aussi Heliogabale, qui étoit un nouveau Dieu que Rome n'avoit jamais connu. L'empereur Domitien eut la même ambition; il voulut que le senat lui fit ériger des statuës toutes d'or, et commanda aussi par ordonnances publiques, qu'en toutes lettres et mandemens on le publia seigneur Dieu. L'empereur Caligula qui fut aussi l'un des plus méchans, des plus infames et des plus détestables tyrans qui aïent jamais été, voulut aussi être adoré comme un Dieu, fit mettre ses statuës devant celles de Jupiter, et ôter la tête à plusieurs d'icelles pour y mettre la sienne, et même envoïa sa statuë pour être colloquée au temple de Jerusalem. L'empereur Commodus voulut être apellé Hercule, fils de Jupiter, le plus grand des Dieux, et pour cela il se vêtoit souvent de la peau d'un lion et tenant en ses mains une massuë, il contrefaisoit Hercule, et [I-41] en cet équipage alloit rodant tant de jour que de nuit et tuant plusieurs personnes.
Il s'est trouvé non seulement des empereurs, mais aussi plusieurs autres de moindre qualité, et méme des hommes de basse naissance et de basse fortune qui ont eu cette folle vanité et cette folle ambition de vouloir se faire croire et se faire estimer Dieux; et entr'autres on dit d'un certain Psaphon Libien, homme inconnu et de basse naissance, qu'aïant voulu passer pour un Dieu, il s'avisa de cette ruse: il amassa plusieurs oiseaux de diverses contrées auxquels il aprit avec grand soin de répéter souvent ces paroles-ci: Psaphon est un grand Dieu, Psaphon est un grand Dieu. Puis aïant laché et mis ces oiseaux en liberté, ils se dispersèrent dans toutes les provinces et lieux circonvoisins, les uns d'un côté et les autres d'un autre, et se mirent à dire et à répéter souvent dans leur ramage Psaphon est un grand Dieu, Psaphon est un grand Dieu. De sorte que ces peuples entendant ainsi parler ces sortes d'oiseaux et ignorant la fourbe, commencèrent à adorer ce nouveau Dieu et à lui offrir des sacrifices, jusqu'à ce qu'enfin ils découvrirent la fourberie et cessèrent d'adorer ce Dieu. On dit aussi qu'un certain Annon Carthaginois voulut pour la même ſin, se servir d'une pareille ruse, mais qu'il ne lui réussit pas de même qu'à Psaphon, parce que ses oiseaux à qui il avoit apris à répéter ces mots: Annon est un grand Dicu, oubliérent incontinent après qu'ils furent lachés, les paroles qu'ils avoient aprises. Le cardinal du Perron parle, si je ne me trompe, de deux certains docteurs en theologie dont il dit, que l'un se croïoit être le pere éternel, [I-42] et que l'autre se croïoit être le fils de Dieu éternel. On pouroit citer plusieurs autres exemples de ceux qui ont été ainsi frapés de semblables folies, ou de semblables témérités, et il y a aparence que le premier commencement de la croïance des Dieux, ne vient que de ce que les hommes vains et présomptueux, se sont voulu aussi attribuer la qualité de Dieu: ce qui est bien conforme à ce qui est raporté dans le Livre de la Sagesse touchant le commencement du règne de l'idolatrie [17].
Mais s'il s'est trouvé des hommes assez vains et assez présomtueux pour vouloir s'attribuer la qualité de Dieu, il s'en est certainement trouvé encore plus qui ont été assez sots pour vouloir bien la leur attribuer, soit par flatterie, soit par politique ou par lacheté: car ce n'est ordinairement que par flatterie et par politique ou par lacheté, que les hommes se laissent aller à de si basses complaisances. Les flatteurs d'Alexandre le grand [I-43] vouloient lui persuader qu'il étoit de la race et du sang des Dieux, et qu'il étoit même fils de Jupiter. Après que Romulus premier roi des Romains eût disparu, sans savoir ce qu'il étoit devenu (on a cru néanmoins que les senateurs l'avoient fait mourir, et qu'ils l'avoient mis en piéces parce qu'il s'étoit rendu trop odieux) ils le mirent au rang des Dieux, sous le nom de Quirinus, sur le raport d'un nommé Proculus, qui le disoit s'être aparu à lui tout glorieux et armé à l'avantage. Pareillement le senat mit l'empereur Claudius II au rang des Dieux, et lui fit dresser une statue d'or auprès de celle de Jupiter [18].
Marc Aurèle, l'un des meilleurs empereurs qui furent, fit néanmoins mettre Lucius Antoninus Verus son collègue au rang des Dieux; il fit bâtir un temple à sa femme Faustine toute impudique qu'elle étoit: et le senat lui aïant même décerné les honneurs divins, il l'en remercia. L'empereur Trajan, qui fut un très bon et très excellent prince, fut, après sa mort, par ordre du senat, mis au rang des Dieux. Mæsa, aïeul de l'empereur Alexandre Severe, fut mis, après sa mort, au rang des Dieux. Antonin le débonnaire, le plus juste et le plus modéré des princes qui aïent jamais tenu l'empire, fut, après sa mort universellement regretté de tout le monde; le senat lui décerna les honneurs divins, et tout le monde estima dit l'Hist. Rom. TТ. 3, pag. 143, que jamais cette gloire n'avoit été adjugée à aucun des Princes de la terre qui l'eut si bien méritée que lui, à cause de sa bonté, de sa pieté, de sa[I-44] clémence, de son innocence et de sa modération au gouvernement de la république. L'empereur Hadrien suporta avec tant de douleur la mort d'Antinoüs qu'il aimoit tendrement, qu'il fit bâtir une ville, qu'il nomma du nom de ce favori: Antinopolis, lui dédia des autels et des statues comme à un Dieu et emploïa toutes les plumes de la Grèce à célébrer ses louanges; et même la flatterie passa si avant, que pour lui complaire, les grecs l'aïant mis au rang des Dieux, publièrent qu'il rendoit des oracles dans son temple: et pour comble de vanité osérent assurer que son ame avoit été changée en une étoile qui s'étoit montrée dans le ciel incontinent après sa mort: à raison de quoi Hadrien qui étoit bien aise de voir flatter sa passion, nomma cette étoile l'astre d'Antinoüs, et aima grandement ceux qui donnèrent cette misérable consolation à sa douleur, Hist. Rom. Tom. 5, pag. 108. Du tems de l'empereur Claude, Simon le Magicien étant venu à Rome, y entra en tel crédit par ses impostures et ses illusions qu'on lui dressa une statue avec cette inscription à Simon Dieu saint. L'empereur Auguste, dit le Sr. de Montagne [19] eut plus de temples que Jupiter et fut servi avec autant de religion et croïance de miracles. Le roi Herode s'étant un jour revêtu de ses habits roïaux, faisant sa harangue à son peuple, étant assis sur son trône, le peuple fut si charmé de son éloquence et de l'éclat de sa majesté qu'il le regardât comme un Dieu et s'écriât en disant: c'est là le discours d'un Dieu et non pas d'un homme, dei voces et non hominis [20]. Enfin c'étoit [I-45] l'ordinaire des empereurs romains de se faire mettre au rang des Dieux: les plus méchans et les plus détestables s'y faisoient mettre comme il est marqué dans I'llist, Rom. Tom. 5.
Pareillement c'étoit anciennement la coutume des peuples de deïfier ou de mettre au rang des Dieux ceux, qui avoient excellé en quelque rare vertu, ou qui avoient rendu quelque notable service ou fait quelque bien considérable à leur païs. C'est ce qui a donné lieu au Sr. de Montagne de dire fort judicieusement [21], que l'homme est bien insensé: il ne sauroit forger un ciron et il forge des dieux à douxaines, et non-seulement les forge à douxaine, mais il les forge même promtement à milhiers et marque jusqu'où s'étend leur puissance. Qui de ces dieux ou de ces saints si plaisamment forgés par l'antiquité sont vieux et cassés, dit-il, qui sont mariés, qui ne le sont point, qui sont jeunes et vigoureux [22], qui guérit les chevaux, qui les hommes, qui la peste, qui la teigne, qui la toux, qui une sorte de galle, qui une autre, qui fait naître les raisins, qui les aulx, qui [I-46]a la charge de la paillardise, qui de la marchandise: a chaque race d'artisans un Dieu..... il en est de si chétifs et populaires (car le nombre en étoit autrefois si grand, qu'il montoit bien au moins jusqu'à 56 mille), qu'ils en entassoient bien 5 à 6 mille à produire un seul épic de bled, ils en mettoient 3 à une porte, un à l'ais, un aux gonds et un au seuil, 4 à un enfant, un qu'ils faisoient protecteur de son maillot, un autre de son boire, un autre de son manger et un autre de son tette lesquels étoient tous adorés par diverses sortes d'adorations. De sorte que c'est pitié, dit le Sr. de Montagne, de voir que les hommes se pipent eux-mêmes de leurs propres singeries et inventions, comme les enfans, dit-il, qui s'effraïent de ce même visage, qu'ils ont barbouillé et noirci à leur compagnon.
Il n'y a chose, dit Pline [23] qui démontre plus l'imbécilité des hommes que de vouloir assigner quelqu'image ou effigie à la divinité. C'est grande folie, dit-il, de croire qu'il y en ait, et encore plus grand rage d'établir des Dieux selon les vertus et les vices des hommes, comme chasteté, concorde, courage, espérance, honneur, clémence, foi etc., mais toutes ces déités viennent, ajoutent-ils, de ce que les hommes fragiles et chargés de travaux aïant devant les yeux leur pauvreté et infirmités, adoroient respectivement les choses dont ils avoient plus de besoin. De là vient, continue-t-il, que les Dieux commencèrent à changer de nom, selon la dévotion des régions, et qu'en une même région, on trouvoit une infinité de Dieux, entre lesquels même on [I-47] mettoit les Dieux infernaux, les maladies et toutes sortes de pestes, de la crainte que l'on en avoit. De ces superstitions, dit le même auteur, sont sortis les temples de la fièvre, qui fut fondé et consacré au Palais, et celui d'Orbona qui faisoit mourir les petits enfans. Auprès du temple des genies et esprits familiers, continue-t-il, est le temple de mauvaise fortune, qui est sur le mont Esquilin: et par ainsi ce n'est pas merveille si l'on trouve plus de Dieux au ciel que d'hommes sur la terre, attendu, dit-il, que chacun forge autant de Dieux que sa fantaisie lui porte et que les hommes prennent et choisissent pour patrons plusieurs Dieux auxquels ils donnent les noms et titres de Jupiter, de Saturne, de Junon, de Mars et de quantité d'autres: car anciennement, dit ce même auteur, on avoit coutume de colloquer au rang des dieux ceux ou celles, qui s'adonnoient particulièrement à bien vivre au monde, en signe de reconnoissance de leurs bienfaits. Et de là sont venus tous les différens noms des dieux et des déesses, que les Romains ont adorés sous les noms de Saturne, de Jupiter, de Mars, de Mercure, d'Apollon, d'Esculape etc., et sous ces autres noms de déesses, qu'ils adoroient sous les noms de Junon, de Diane, de Pallas, de Minerve, de Vénus, de Céres; car il est certain que toutes ces belles divinités-là ne sont que des productions de la vanité et de la sotise des hommes, et il s'est trouvé même des nations si prodigieusement aveuglées dans la superstition, qu'ils ont attribué la divinité à de vilaines et sales bêtes, comme à des chiens, à des chats, à des moutons, à des bœufs, à des serpens etc., et même à des choses inanimées, [I-48] comme au feu, au soleil, à la lune, aux étoiles, aux pierres, au bois etc., et de toutes ces vaines opinionslà le Sr. de Montagne n'en trouvoit pas, disoit-il, de plus folle et de plus ridicule, que celle qui attribue la divinité à l'homme; par quoi, disoit-il, de faire de nous des dieux comme l'ancienneté a fait [24]; cela surpasse l'extrême foiblesse de discours. J'eusse, disoitil, encore plutôt suivi ceux, qui adoroient le serpent, le chien et le bœuf: d'autant que leur nature et leur être nous est moins connu, et avons plus de loi d'imaginer ce qu'il nous plait de ces bêtes-lå et leur attribuer des facultés extraordinaires. Mais d'avoir fait des dieux, dit-il, de notre chétive condition de laquelle nous devons connoître l'imperfection, leur avoir attribué le désir, la colère, les vengeances, les mariages, les générations et les parenteles, l'amour et la jalousie, nos membres et nos os, nos fièvres, nos plaisirs, nos morts et nos sépultures, comme aussi d'avoir attribué la divinité non-seulement à la foi, à la vertu, à l'honneur, à la paix, à la concorde, à la liberté etc., mais aussi à la volupté, fraude, mort, envie, vieillesse, misère, à la peur, à la fièvre, à la malfortune et autres misères de notre vie frèle et caduque, il faut, dit-il, que cela soit parti d'une merveilleuse yvresse de l'entendement humain.
C'est de quoi Agesilaus, surnommé le grand, roi de Thessalie se moquoit assez plaisamment, car les Thessaliens lui étant venu dire un jour qu'en reconnoissance des bienfaits qu'ils avoient reçus de lui, ils [I-49] l'avoient canonisés et mis au rang des Dieux [25]. Votre nation, leur dit-il, a-t-elle ce pouvoir de faire Dieu qui bon lui semble? Si cela est, faites-en pour voir l'un d'entre vous, et puis quand j'aurai vû comme il s'en sera trouvé, je vous dirai grand merci de votre offre [26]. Les Egyptiens défendoient sur peine de la hart que nul eut à dire que Sérapis et Isis, qui étoient leurs Dieux, eussent autrefois été Hommes: et nul n'ignoroit qu'ils ne l'eussent été. Et leur effigie représentée le doigt sur la bouche signifioit, dit Varron, cette ordonnance mistérieuse à leurs Prêtres de taire leur origine mortelle, comme par raison nécessaire, afin de ne point anéantir leur vénération [27].
On dit que le premier inventeur de ces fausses Divinités fut un nommé Ninus, fils de Belm, premier Roi des Assiriens, (environ le tems de la naissance d' Isaac, vers l'an du monde selon les Hébreux 2101) qui, après la mort de son Père, lui érigea une idole, qui prit peu après le nom de Jupiter, et qu'il voulut [I-50] qu'elle fut adorée de tous comme un Dieu. De-là, dit-on, sont provenus toutes les idolatries qui se sont répanduës dans le monde. Cécrops, premier Roi des Athéniens fut ensuite le premier qui invoqua ce Jupiter, ordonnant de lui faire des sacrifices dans ses Etats, et ainsi il fut auteur de toutes les autres idolatries qui y furent depuis reçuës. Janus, qui étoit un très ancien Roi d'Italie, fut, selon Macrobe, le prémier, qui y dédia des temples aux Dieux, et qui leur fit offrir des Sacrifices; et comme il étoit le prémier qui avait donné la connoissance des Dieux à ses peuples, il fut pareillement après sa mort reconnu d'eux et adoré comme Dieu, de telle façon que les hommes ne sacrifioient jamais à d'autres Dieux, qu'ils n'invoquassent prémiérement ce Janus. Les auteurs mêmes que nos Christicoles apellent saints et sacrés, parlent à peu près de la même maniere touchant l'invention et l'origine de toutes ces fausses Divinités, et non seulement ils en attribuent l'invention et l'origine aux Hommes, mais ils disent même que l'origine et l'invention de toutes ces fausses Divinités sont la cause, la source et l'origine de toutes les méchancetés qui se sont répandues dans le monde, car il est dit dans leur Livre de la Genese [28] que ce fut un nommé Enos, fils de Seth et petit-fils du prémier Homme, Adam selon eux, qui commença à invoquer le nom de Dieu, iste cœpit invocare nomen Domini. Et dans leur Livre de la Sagesse, il est dit expressément que l'invention et que le culte des idoles [I-51] ou des fausses Divinités est l'origine, la source, le commencement, et la fin de tous les maux qui sont dans le monde: infandorum enim idolorum cultura omnis mali causa est et initium et finis. [29]
Voici comme les mêmes prétendus saints et sacrés livres parlent de l'invocation de ces fausses Divinités et de leur commencement. Un Père, marque l'Auteur du Livre de la Sagesse, [30] se trouvant extrêmement affligé de la mort précipitée de son fils, fit faire son image pour tacher de se consoler de sa perte, en regardant cette image qu'il ne consideroit d'abord que comme l'image d'un fils bien aimé, que la mort lui avait enlevé; mais s'étant peu après laissé aveugler par un excès d'amour envers ce fils et envers l'image et le portrait qu'il en avoit fait tailler, il commença à regarder et adorer comme un Dieu ce qu'il ne regardoit auparavant que comme l'image d'un homme mort, ordonna à ses domestiques de l'honorer, de lui offrir des sacrifices, et enfin de lui rendre des honneurs divins [31]. Cette mauvaise pratique s'étant ensuite communiquée et répandue partout ailleurs, passa bientôt en coûtume, l'erreur particulière devint bientôt une erreur publique, et enfin cette coûtume passa si bien en forme de loi, qu'elle s'est confirmée et autorisée par les commandemens des Princes et des Tyrans, qui obligèrent leurs sujets sous de rigoureuses peines d'adorer les statuës de ceux qu'ils mettoient au rang des Dieux. Cette idolatrie, disent les mêmes Livres [32], s'étendit si loin que les peuples éloignés du Prince, [I-52] se faisoient aporter son image, se consolant de son absence par la présence de sa statue à laquelle ils rendoient les mêmes honneurs et les mêmes adorations qu'ils auroient fait à leur Prince, s'il eut été présent. La vanité et l'adresse des Peintres et des Sculpteurs, continuent les mêmes Livres, [33] ne contribua pas peu au progrès de cette détestable idolatrie: car comme ils travailloient à l'envi les uns des autres, pour faire de belles figures, la beauté de leur travail attira à leurs ouvrages l'admiration et l'adoration des foibles et des ignorans, de sorte que les peuples, dont il est facile d'abuser la simplicité, se laissèrent aisément séduire par la beauté de l'ouvrage, s'imaginant qu'une telle statue ne pouvoit être que la représentation d'un Dieu, et pensoient que celui qu'ils n'avoient estimé que comme un Homme jusqu'alors, devoit être adoré et servi comme un Dieu. Voilà, disent ces saints et sacrés Livres de nos Christicoles même, comme l'idolatrie, qui est la honte et l'oprobre de la Raison humaine, est culte dans le monde par l'intérêt des Ouvriers, par la flatterie des Sujets, et par la vanité des Princes et des Rois, qui ne peuvent retenir leur autorité dans de justes bornes, ont donné le nom à des idoles de Pierre ou de Bois, d'Or ou d'Argent, à l'honneur desquelles idoles ils célébrent des Fêtes pleines d'extravagance et de folie, et auxquelles ils offroient des sacrifices pleins d'inhumanités en leur immolant cruellement leurs propres Enfans, et apelloient paix l'ignorance où ils étoient quoiqu'elle les [I-53] rend et plùs misérables et plus malheureux que n'auroit pû faire une méchante guerre, tot et tanta mala pacem apellant [34]. Enfin disent les mêmes Livres de la Sagesse, le culte et l'adoration de ces détestables idoles est la cause, le commencement, le progrès et le comble de tous les vices et de toutes sortes de méchancetés: infandorum enim idolorum cultura omnis mali causa est et initium et finis [35].
Tous ces temoignages que je viens de raporter nous font clairement voir non seulement que toutes les Religions, qui sont ou qui ont été dans le monde, ne sont et n'ont jamais été que des inventions humaines; mais ils nous font encore clairement voir que toutes les Divinités que l'on y adore ne sont que de la fabrique et de l'invention des Hommes, et que c'est de l'adoration même de ces fausses Divinités que procédent tous les grands maux de la vie: omnis mali causa est et initium et finis. Et ce qui confirme d'autant plus cette vérité, c'est que l'on ne voit nulle part qu'aucune Divinité se soit publiquement et manifestement montrée aux Hommes, ni qu'aucune Divinité leur ait publiquement et manifestement donné par elle-même aucune loi, ni fait aucun précepte.
» Regardez, dit le Sr Montagne [36], le Registre que la Philosophie a tenu deux mille ans et plus des Affaires célestes: les Dieux, » dit-il, n'ont jamais agi, n'ont parlé que par l'Homme et même par quelques Hommes particuliers, encore n'était-ce qu'en secrèt et comme en cachète; [I-54] et le plus souvent même ce n'étoit que la nuit par imagination et en songe; «
comme il est clairement marqué dans les Livres mêmes de Moïse, reçus et aprouvés par nos Christicoles [37]. Voici comme ils y font parler leurs Dieux: s'il y a quelqu'un qui soit prophète entre vous, leur dit-il, je lui aparoitrai en vision ou je lui parlerai en songe. Ce fut effectivement ainsi qu'il est dit qu'il apella Samuel [38] et qu'il lui parla; c'est ainsi qu'il est marqué qu'il aparut et a parlé à plusieurs autres, si on en veut croire nos Déicoles et nos Christicoles qui chantent dans une de leurs solemnités ces paroles qu'ils tirent de leur Livre de la Sagesse;
» Pendant la nuit lorsque tout est dans le silence, votre Parole, Seigneur, se fait entendre du plus haut des cieux. Cúm quietům silentium contineret omnia, et nox in suo cursu medium iter haberet omnipotens Sermo tuus de cœlo a regalibus sedibus prosilivit, venit [39].
Mais si c'étoit véritablement des Dieux qui parlassent ainsi aux Hommes, comme on voudroit le leur faire accroire, pourquoi affecteroient-ils de se cacher toujours ainsi en leur parlant, et pourquoi au contraire ne manifesteroient-ils pas plutot partout leur gloire, leur Puissance, leur sagesse et leur suprême autorité; s'ils parlent, ce n'est, du moins ce ne doit être, que pour se faire entendre, et s'ils veulent donner des loix, des préceptes et des ordonnances aux Hommes ce ne doit être que pour les faire suivre et observer, et pour cela auront-ils si besoin de l'organe et du ministere des Hommes, qu'ils ne sauroient s'en passer ? [I-55] Ne sauroient-ils parler ni se faire entendre par eux-mêmes à tous les Hommes? Ne sauroient-ils publier leurs loix et les faire observer immédiatement par eux-mêmes? Si cela est, c'est déjà une marque certaine de leur faiblesse et de leur impuissance, puisqu'ils ne sauroient se passer du secours des Hommes en ce qui les regarde, et si c'est qu'ils ne veulent, ou qu'ils ne daignent pas se montrer ni parler manifestement et publiquement aux Hommes, c'est vouloir leur donner tout sujet de défiance, c'est vouloir leur donner sujèt de douter de la vérité de leurs paroles; car toutes ces prétendues visions et revelations nocturnes dont les Déicoles se flattent sont certainement trop suspectes et trop sujètes à illusion pour qu'on y ajoute beaucoup de foi, et il n'est nullement probable ni croïable que les Dieux qui seroient parfaitement bons et parfaitement sages, voudroient jamais se servir d'une voie si suspecte que celle-là pour faire connoitre leurs volontés aux Hommes, et non seulement ce seroit leur donner lieu de douter de la vérité de leurs paroles, mais ce seroit même leur vouloir donner aussi tout sujet de douter de la vérité de leur existance, et leur donner sujet de croire qu'ils ne sont nullement eux-mêmes: car il n'est nullement croïable que s'il y avoit véritablement des Dieux, ils voudroient souffrir que des imposteurs abusassent de leurs noms et de leur autorité pour tromper si impunément les Hommes. D'ailleurs s'il ne tenoit qu'à quelques simples particuliers de dire que Dieu leur est aparu en songe ou en secrèt, et qu'il leur auroit parlé et qu'il leur auroit révélé en secrèt tels ou tels mistères et qu'il [I-56] leur auroit donné en secrèt telles ou telles loix et ordonnances, s'il ne tenoit, dis-je, qu'à quelque particulier de dire cela, et même de suposer encore s'il falloit quelques prétendus miracles pour qu'ils soïent crus sur leur parole, il est clair et évident qu'il n'y auroit point d'imposteur qui n'en pouroit faire autant en leur faveur, et qui ne pouroit dire avec autant d'assurance les uns que les autres qu'ils auroient eu des visions et des révélations du Ciel, que Dieu leur auroit parlé et qu'il leur auroit révélé tout ce qu'ils voudroient faire accroire aux autres. Ainsi ceux qui prétendent avoir eu des révélations secrètes des mistères, des loix, des ordonnances ou des volontés de Dieu ou des Dieux, si on veut, ne sont nullement croïables dans leur dire, et ils ne méritent pas d'être écoutés dans ce qu'ils en disent, parce qu'il n'est pas croïable, comme j'ai dit, que des Dieux qui seroient parfaitement bons et parfaitement sages comme on les supose, voudroient jamais se servir d'une voïe si trompeuse et si suspecte que celle-là pour faire connoitre leurs volontés aux Hommes.
Mais, comment donc, dira-t'-on, comment est-ce que tant d'erreurs et tant d'impostures ont pû s'étendre si généralement par tout le monde et comment ont-ils pû se maintenir si longtems et si fortement dans l'esprit des Hommes? Il y auroit effectivement bien lieu de s'en étonner pour ceux qui ne savent juger des choses humaines que par l'extérieur, et qui ne voïent point tous les ressorts cachéz qui les font mouvoir; mais pour ceux qui savent en juger autrement et qui regardent les choses de près, qui, voïent jouer [I-57] les ressorts de la fine politique des Hommes et qui connoissent les ruses et les artifices dont les imposteurs sont capables de se servir pour venir à bout de leur dessein, ce n'est plus pour eux un sujèt d'étonnement. Ils sont revenus de toutes leurs finesses et de toutes leurs subtilités. Ils savent d'un côté ce que l'orgueil et l'ambition sont capables de faire dans l'esprit des Hommes. Ils savent d'un autre côté que les Grands de la Terre trouvent toujours assez de flateurs qui par des laches complaisances approuvent tout ce qu'ils font et tout ce qu'ils ont dessein de faire; ils savent encore que les imposteurs et les Hypocrites emploïent toutes sortes de ruses et d'artifices pour parvenir à leurs fins, et enfin ils savent que les peuples étant foibles et ignorans, ils ne sauroient voir ni découvrir par eux-mêmes les ruses et les artifices dont on se sert pour les tromper, et qu'ils ne sauroient résister contre la Puissance des Grands qui les font plier comme ils veulent sous le poids de leur autorité et c'est justement par ce moïen-la, c'est-à-dire par l'autorité des Grands, par les laches complaisances des Flateurs, par les ruses et les artifices des imposteurs, et par l'ignorance et la foiblesse des Peuples, que toutes les erreurs, toutes les idolatries et toutes les superstitions se sont répanduës sur la Terre, et c'est par ce même moïen-là qu'ils s'y maintiennent et qu'ils s'y fortifient encore tous les jours.
Mais rien ne prête plus beau jour à l'imposture et aux progrès qu'elle fait dans le monde que cette avide curiosité que les peuples ont ordinairement d'entendre parler des choses extraordinaires et prodigieuses, et [I-58] cette grande facilité qu'ils ont de les croire: car comme on voit qu'ils prennent plaisir à en entendre parler, qu'ils les écoutent avec étonnement et avec admiration et qu'ils regardent toutes ces choses comme des vérités bien constantes, les hipocrites de leur côté et les imposteurs du leur prennent plaisir à leur forger des fables et à leur en conter tant qu'ils veulent. Voici comme le Sr de Montagne* parle de ceci: [40]
» Le vrai champ et le sujet de l'imposture, dit-il, sont les choses inconnuës: d'autant qu'en prémier lieu l'étrangeté même donne crédit; et puis n'étant point sujètes à nos discours ordinaires, elles nous ôtent les moïens de les combattre. A cette cause, dit Platon, est-il bien plus aisé de satisfaire, parlant de la nature des Dieux, que de la nature des Hommes; parce que l'ignorance des auditeurs prête une belle et large carriére, et toute liberté au maniment d'une matière cachée. Il advient de là qu'il n'est rien cru si fermement que ce qu'on sait le moins, ni gens si assurés que ceux qui nous content des fables. Et quoique la varieté et discordance continuelle des Evénemens les rejette de coin en coin et d'Orient en Occident, ils ne laissent de suivre pourtant leur brisée et du même craïon peindre le blanc et le noir. Y a-t-il, dit il, opinion si bizarre [41] (je laisse à part la grossière imposture des Religions de quoi tant de grandes nations et tant de suffisans personnages se sont vûs enivrés) y a-t-il, dit-il, opinion si bizare et si étrange que la coûtume et imposture [I-59] n'ait planté et établi par loix es régions que bon lui a semblé [42]. J'estime, continue-t'il, qu'il ne tombe en l'imagination humaine aucune fantaisie si forcenée qui ne rencontre l'exemple de quelque usage public et par conséquent que notre raison n'étaïe et ne fonde sur quelque aparence de raison ou sur des pretendus miracles, car les miracles, dit-il, sont selon l'ignorance en quoi nous sommes, des choses de la nature et non pas selon l'être de la nature même. En effet, il n'y a point eu d'opinion si fausse et si erronée qu'elle puisse être, qui n'ait trouvé des fauteurs, ni de pratique si extravagante qui n'ait été autorisée [43]: celle des augures est de cette condition; et la raison de cela est que la vérité et le mensonge ont leur visage conforme, le port, le goût et les allures pareilles, nous les regardons de même oeil [44] .... d'où vient que la plupart des hommes aiment à mentir et qu'ils ne se contentent pas de débiter des mensonges, mais sont bien aises aussi d'en entendreet triomphent quand on les entretient de choses qui ne sont que sornettes, ou qu'ils en content eux-mêmes. C'est qu'ils y trouvent leur profit.
« Plusieurs et même de très grands personnages ne se plaisent pas seulement à tromper les autres, mais à se tromper aussi eux-mêmes; ce qui me donne de l'étonnement mêlé de quelque indignation, dit Lucien; car pour ne rien dire des Poëtes qui ne disent presque que des fables, n'avons nous pas, dit-il, des Historiens comme Ctesias, Herodote et[I-60] plusieurs autres qui non contens d'abuser ceux de leur siècle, ont voulu encore consigner leurs fables à la Posterité, mais peut-on, dit-il, souffrir dans les Poëtes mêmes que Saturne chatre son Père, que Venus soit engendrée de l'écume de la Mer, que Promethée soit attaché à une Croix sur le mont Caucase où il est exposé à un Aigle qui lui ronge continuellement le foïe, que les Geans fassent la guerre aux Dieux, sans parler de leurs tragedies, des Enfers, et de diverses métamorphoses de Jupiter, et infinies autres sotises, outre ce qu'ils disent des chimeres, des gorgones, des Cyclopes et autres semblables reveries pour faire peur aux petits enfans. Encore passe, dit-il, pour les Poëtes et les anciens Historiens qui n'avoient rien de meilleur en ce tems-là à nous débiter; mais que peut-on dire ou penser des nations entiéres, comme les Candiots lorsqu'ils montrent la sépulture de Jupiter et les Athéniens quand ils disent qu'Ericton et leurs prédécesseurs naquirent de la Terre, comme si c'étoient des choux, encore faudroit-il les semer. Les Thebains, dit-il, sont encore plus extravagans lorsqu'ils se font venir des dents d'un serpent: cependant ceux qui parmi eux ne croïent pas ces choses et autres telles impertinences, passent pour impies, comme s'ils s'attaquoient aux Dieux et qu'ils doutassent de leur pouvoir; tant le mensonge a trouvé de croïance parmi les Hommes. Pour moi, dit le même Lucien, je le pardonne aux villes qui le font pour rendre leur origine plus auguste; mais de voir, dit-il, des Philosophes qui travaillent à la recherche de la vérité, se plaire [I-61] à conter et à entendre conter des Fables de cette nature, comme si c'étoient des vérités infaillibles, c'est ce que je ne puis comprendre et que je trouve tout à fait ridicule et insuportable; car je viens, dit-il, tout présentement de Thebes, où j'ai oui tant de fadaises, que j'ai été contraint de sortir, ne pouvant souffrir ceux qui les débitoient, ni ceux qui prenoient plaisir à les entendre. "
Au commencement de l'Eglise Chrétienne les Enchanteurs et les Heretiques la troubloient beaucoup par diverses impostures, dit l'Auteur des Chroniques; il seroit trop long de rapporter ici quantité d'autres semblables témoignages. Ce que je viens de vous dire suffit pour vous faire clairement voir que toutes les Religions ne sont que des inventions humaines et par conséquent que tout ce qu'elles nous enseignent et nous obligent de croire comme surnaturel et divin n'est qu'erreur, mensonge, illusion et imposture; des erreurs dans ceux qui croïent trop légérement des choses qui ne sont point et qui ne furent jamais, ou qui sont autrement qu'ils ne les croïent; des illusions dans ceux qui s'imaginent voir et entendre des choses qui ne sont point; des mensonges dans ceux qui parlent de ces sortes de choses contre leur propre science et connoissance, et enfin des impostures dans ceux qui les inventent et qui les débitent, afin d'en imposer et d'en faire accroire aux autres, ce qui est certainement et si évidemment vrai que nos idolatres Déicoles et nos Christicoles eux-mêmes n'en sauroient disconvenir, c'est pourquoi aussi ils avouent chacun de leur part d'un commun consentement que ce n'est effectivement [I-62] qu'erreur, illusion, tromperie et imposture dans toute autre religion que la leur; cela étant, voilà déjà comme vous voïez, bien certainement la plus grande partie des Religions reconnues pour fausses. Il ne s'agit donc plus maintenant que de savoir si dans un si grand nombre de fausses sectes et de fausses Religions qu'il y a dans le monde, il y en a au moins quelques-unes qui soient véritables ou que l'on puisse assurer plus véritable que les autres et être véritablement d'institution divine.
Mais comme il n'y a aucune secte particulière de Religion qui ne prétende être véritablement fondée sur l'autorité de Dieu, et qui ne prétende être entiérement exemte de toutes les erreurs, de toutes les illusions et de toutes les tromperies et impostures qui se trouvent dans les autres, c'est affaire à ceux qui prétendent établir ou maintenir la vérité de leur secte, de faire voir qu'elle est véritablement d'institution divine, et c'est qu'ils doivent chacun d'eux respectivement faire voir par des preuves et par des témoignages si clairs, si sûrs et si convaincans que l'on n'en puisse raisonnablement et prudemment douter : parce que si les preuves et les témoignages qu'ils en pouroient donner n'étoient pas tels, ils seroient du [I-63] moins, toujours suspects d'erreurs, d'illusions et de tromperies; et par conséquent ne seroient pas de suffisans témoignages de vérité, et personne ne seroit obligé d'y ajouter foi. Desorte que si aucun de ceux qui disent que leur Religion est d'insitution divine, ne sait en donner des preuves et des témoignages clairs, sûrs et convaincans, c'est une preuve claire, sûre et convaincante qu'il n'y en a aucune qui soit véritablement d'institution divine, et par conséquent il faudrait dire et tenir pour certain qu'elles ne sont toutes que des inventions humaines, pleines d'erreurs, d'illusions et de tromperies. Car il n'est nullement à croire ni à presumer qu'un Dieu tout-puissant et qui seroit, comme on dit, infinement bon, infiniment sage, eut voulu donner des loix et des ordonnances aux hommes, et qu'il n'eut pas voulu qu'elles portassent des marques et des témoignages plus sûrs et plus autentiques de vérités que celle des imposteurs qui sont en si grand nombre dans le monde; or il n'y a aucun de nos Déicoles ni de Christicoles, de quelque bande et de quelque secte de Religion qu'il soit, qui puisse faire voir par des preuves claires, sûres et convaincantes que sa Religion soit véritablement d'institution divine: et pour preuve de cela, c'est que depuis si longtems, et depuis tant de siècles, qu'ils sont en débats et en contestations sur ce sujèt, les uns contre les autres, et même jusqu'à se persécuter les uns les autres à feu et à sang, pour le maintien de leur opinion, il n'y a cependant encore aucun parti d'entr'eux qui ait pû convaincre et persuader les autres partis advers par de tels témoignages de [I-64] vérité: ce qui certainement ne seroit point, s'il y avoit de part ou d'autre des raisons, c'est à dire des preuves ou des témoignages clairs, sûrs et convaincans d'une institution divine. Car, comme il n'y a personne dans aucun parti, ni dans aucune secte de Religion, (je dis personne de ceux qui sont sages et éclairés et qui agissent de bonne foi) comme il n'y a, dis-je personne de ceux-là qui prétende soutenir et favoriser l'erreur et le mensonge, et qu'ils prétendent au contraire chacun de leur côté soutenir la vérité, le véritable moïen de bannir toute erreur, et de réunir tous les hommes en paix dans les mêmes sentimens et sous une même forme de Religion, seroit de produire ces preuves et ces témoignages clairs, sûrs et convaincans de la vérité, et de leur faire voir par cette voie, que c'est une telle ou telle Religion qui est véritablement d'institution divine, et non pas aucune des autres. Alors chacun ou au moins toutes les personnes sages se rendroient à ces clairs et convaincans témoignages de vérité, et personne n'oserait entreprendre de les combattre, ni soutenir le parti de l'erreur et de l'imposture qu'il ne fut en même tems convaincu par des témoignages clairs, sûrs et convaincans d'une vérité contraire. Mais comme ces clairs, sûrs et convaincans témoignages d'une institution divine, ne se trouvent dans aucune Religion et qu'ils ne se trouvent pas plus d'un côté que de l'autre, c'est ce qui donne lieu aux imposteurs d'inventer et de soutenir hardiment toutes sortes de mensonges et d'impostures; c'est ce qui fait que ceux qui les croïent aveuglement, s'opiniâtrent si fortement [I-65] chacun dans son parti à la défense de leur Religion; et c'est en même tems une preuve claire et convaincante que toutes leurs Religions sont fausses et qu'il n'y en a aucune qui soit véritablement d'institution divine, et par conséquent j'ai eu raison de vous dire, mes chers amis, que toutes les Religions qui sont dans le monde, ne sont que des inventions humaines, et que ce n'étoit qu'erreur, abus, vanité, illusion, tromperie, mensonge et imposture de tout ce qui se débitoit, et de tout ce qui se pratiquoit dans le monde pour le culte et l'adoration des Dieux. Voilà la prémiére preuve que j'avois à vous en donner, laquelle est certainement dans son genre, aussi claire, aussi forte et aussi convaincante qu'il en puisse avoir. Mais en voici encore d'autres qui ne le seront pas moins et qui ne feront pas moins clairement voir la fausseté des Religions et particulièrement la fausseté de notre Religion Chrétienne. Car comme c'est par celle-là, mes chers amis, que l'on vous tient captifs dans mille sortes d'erreurs et de superstitions et que je souhaiterois pouvoir vous désabuser et pouvoir vous donner lieu de mettre vos esprits et vos consciences en repos contre les fausses craintes et les fausses espérances que l'on vous donne des biens et des maux d'une autre prétendue vie, je m'attacherai principalement à vous faire voir clairement la vanité et la fausseté de votre Religion; ce qui suffira pour vous désabuser en même tems de toutes les, autres, puisque voïant la fausseté de la votre que l'on vous fait accroire être si pure, si sainte et si divine, vous jugerez assez facilement de la vanité et de la fausseté de toutes les autres.
[I-66]
La Foi qui sert de fondement à toutes les Religions n'est qu'un principe d'erreurs, d'illusions et d'impostures. Voici comme je m'y prends. Toute Religion qui pose pour fondement de ses mistères et qui prend pour règle de sa Doctrine et de sa Morale un principe d'erreurs, d'illusions, d'impostures et de divisions éternelles parmi les hommes, ne peut être une véritable Religion, ni être veritablement d'institution divine, or toutes les Religions et principalement la Religion Chretienne posent pour fondement de leurs mistères et prennent pour règle de leur Doctrine et de leur Morale un principe d'erreurs, d'illusions et d'impostures. Donc etc. je ne vois pas que l'on puisse nier la prémière Proposition de cet argument, elle est trop claire et trop évidente pour pouvoir en douter. Je passe donc à la preuve de la seconde, qui est que toutes les Religions et principalement la Religion Chrétienne posent pour fondement de leurs mistères et prennent pour règle de leur Doctrine et de leur morale un principe d'erreur, d'illusion et d'imposture; c'est ce qu'il me paroit assez facile de faire clairement voir; car il est visible et constant que toutes les Religions et principalement la Chrétienne posent pour fondement de leurs mistères et prennent pour règle de leur Doctrine et de leur morale ce qu'ils appellent la Foi, c'est à dire une croïance aveugle, mais cependant une croïance ferme et assurée de quelque Divinité, comme aussi une croïance aveugle mais ferme et assurée de quelques [I-67] loix ou de quelques révélations divines. Et il faut nécessairement qu'elles la suposent ainsi; car c'est cette croïance de quelque Divinité et de quelque révélation divine, qui leur donne tout le crédit et toute l'autorité qu'elles ont dans le monde, sans quoi on ne feroit aucun état de ce qu'elles enseigneroient ni de ce qu'elles ordonneroient de faire et de pratiquer. C'est pourquoi il n'y a point de Religion qui ne recommande par dessus tout à ses sectateurs d'être fermes dans leur foi; c'est à dire d'être fermes et immobiles dans leur croïance. De là vient que tous les Deicoles et principalement nos Christicoles tiennent pour maxime que la foi est le commencement et le fondement du salut et qu'elle est la racine de toute justice et de toute sanctification, comme il est marqué dans le Concile de Trente [45]. Ils disent que sans la Foi il est impossible de plaire à Dieu; d'autant qu'il faut, ajoutent-ils, que celui qui veut s'aprocher de Dieu, croïe prémiérement qu'il y a un Dieu et qu'il recompensera ceux qui le cherchent [46]. Il est donc visible et constant, comme j'ai dit, que toutes les Religions et principalement la Religion Chrétienne posent pour fondement de leurs mistères et prennent pour règle de leur Doctrine et de leur Morale la Foi, qui est, comme j'ai dit, une croïance de quelque Divinité et méme une croïance aveugle de quelques loix ou de quelques révélations divines; elles veulent même que cette croïance soit ferme et assurée afin que leurs sectateurs ne se laissent pas facilement aller au changement.
[I-68]
Cette croïance néanmoins est toujours aveugle; parceque les Religions ne donnent et ne sauroient même donner aucune preuve claire, sure et convaincante de la vérité de leurs prétendus saints mistères, ni de leurs prétendues révélations divines. Elles veulent que l'on croïe absolument et simplement tout ce qu'elles en disent, non seulement sans en avoir aucun doute, mais aussi sans rechercher, même sans désirer d'en connoitre les raisons: car ce seroit, selon elles, une impudente temerité et un crime de lêze Majesté Divine, de vouloir curieusement chercher des raisons et des preuves de ce qu'elles enseignent, et de ce qu'elles obligent de croire, comme venant de la part de Dieu, alléguant pour toute raison cette maxime qu'ils tirent d'un de leurs prétendus saints Livres, et qu'ils regardent comme une sentence formidable, où il est dit que ceux qui veulent trop éplucher et trop sonder les secrets de la Divine Majesté de Dieu, se trouveront oprimés par l'éclat de sa gloire [47]. Qui scrutator est Majestatis oprimetur â gloriâ. La Foi [48], disent nos pieux Christicoles, est le soutient des choses qu'ils espérent, et la raison persuasive de celles qu'ils ne voïent point. Leur foi, suivant ce qu'ils disent, n'auroit point de mérite, si elle s'apuïoit sur l'expérience des sens et sur des raisonnemens humains. Le plus pressant et le plus puissant motif, selon eux, de croire les choses les plus incompréhensibles et les plus incroïables, est de n'en avoir point d'autre que celui de leur foi, qui est, comme j'ai dit, une croïance aveugle [I-69] de tout ce que la Religion les oblige de croire. De-là vient qu'ils tiennent encore pour maxime qu'il faut renoncer à cet égard à toutes les lumières de la Raison et à toutes les aparences des sens pour captiver leur esprit sous l'obéissance de leur Foi. En un mot ils tiennent que pour croire fidèlement, il faut croire aveuglement, sans raisonner et sans vouloir chercher des preuves. Or il est évident qu'une croïance aveugle de tout ce qui se propose sous le nom et l'autorité de Dieu, est un principe d'erreurs, d'illusions et d'impostures; puisque l'on voit effectivement qu'il n'y a aucune erreur, aucune illusion, aucune imposture en matière de Religion qui ne prétende se couvrir du nom et de l'autorité de Dieu, et qu'il n'y a aussi aucun des imposteurs qui les inventent ou proposent, qui ne se disent tous particulièrement inspirés et envoïés de Dieu. Donc toutes les Religions posant pour fondement de leurs mistères et prenant toutes pour régle de leur Doctrine et de leur Morale qu'il faut croire aveuglement tout ce qu'elles proposent de la part de Dieu, elles posent pour fondement de leurs mistères et prennent pour règle de leur Doctrine et de leur Morale un principe d'erreurs, d'illusions et d'impostures: Donc etc.
[I-70]
Et non seulement cette foi ou cette croïance aveugle qu'elles posent pour fondement de leur Doctrine et de leur Morale, est un principe d'erreurs, d'illusions et d'impostures, mais est aussi une source funeste de troubles et de divisions éternelles parmi les hommes: car comme ce n'est point par raison, mais plutôt par opiniatreté qu'ils s'attachent les uns et les autres à la croïance de leur Religion et de leurs prétendus saints mistères, et qu'ils croïent aveuglément chacun de leur part être au moins aussi bien fondés que les autres dans leur croïance, et dans le maintient de leur Religion, et que cette croïance aveugle qu'ils ont chacun de leur côté de la prétendue verité de leur Religion, les oblige de regarder toutes les autres comme fausses, et qu'elle les oblige même à maintenir chacun la leur au péril de leurs vies et de leurs fortunes et aux dépens de tout ce qu'ils auroient de plus cher: c'est ce qui fait qu'ils ne peuvent s'accorder entr'eux, sur le fait de leur Religion, et qu'ils ne s'y accorderont jamais: et c'est ce qui cause aussi perpétuellement entr'eux, non seulement des disputes et des contestations verbales, mais aussi des troubles et des divisions funestes. C'est pourquoi aussi on voit [I-71] tous les jours qu'ils se persécutent les uns les autres à feu et à sang pour le maintient de leurs folles croïances et Religions, et qu'il n'y a point de maux et de mechancetés qu'ils n'exercent les uns contre les autres, sous ce beau et spécieux prétexte de défendre et de maintenir la prétendue verité de leur Religion, les foux tous autant qu'ils sont! Voici ce que dit le Sr. de Montagne [49] sur ce sujet:
» il n'est point, dit-il, d'hostilité excellente comme la Chrétienne. Notre zèle, dit-il, fait merveille, quand il va secondant notre pante vers la Haine, la Cruauté, l'Ambition, l'Avarice, la Détraction, la Rébellion. A contrepoil, continue-t'-il, vers la bonté, la bégnité, la tempérance, si, comme par miracle, quelque rare complexion ne s'y porte, il ne va ni de pié, ni d'aîle. Notre Religion, ajoute-t-il, est faite pour extirper les vices, elle les couvre, les nourrit, les incite."
En effet on ne voit point de guerres si sanglantes et si cruelles que celles qui se font par un motif ou par un prétexte de Religion: car pour lors chacun s'y porte aveuglement avec zèle et avec fureur et chacun tâche de faire de son Ennemi un sacrifice à Dieu, suivant ce dire d'un Poëte [50] inde furor vulgo, quod numina vicinorum odit uterque locus, quum solos credat habendos esse Deos quos ipse colit; jusqu'où les Hommes ne se portent-ils pas, dit Mr. de la Bruyére [51] pour l'intérêt de la Religion dont ils sont si peu persuadés et qu'ils pratiquent si mal.
[I-72]
Cet argument me paroit jusqu'ici tout évident; or il n'est pas croïable qu'un Dieu Tout-puissant qui seroit infiniment bon et infiniment sage, voudrait jamais se servir d'un tel moïen, ni d'une voïe si trompeuse que celle-là pour établir ses loix et ses ordonnances, ou pour faire connoitre ses volontés aux Hommes; car ce seroit manifestement vouloir les induire en erreurs, et vouloir leur tendre des piéges, pour leur faire prendre aussitot le parti du mensonge que celui de la verité. Ce qui n'est constamment pas croïable d'un Dieu, qui seroit tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage. Pareillement il n'est pas croïable qu'un Dieu, qui aimeroit la paix et l'union, qui aimeroit le bien et le salut des hommes, tel que seroit un Dieu infiniment parfait, infiniment bon et infiniment sage, et que nos Christicoles eux-mêmes qualifient de Dieu de paix, de Dieu d'amour, de Dieu de charité, de Père de miséricorde et de Dieu de consolation etc., il n'est pas croïable, dis-je, qu'un tel Dieu auroit jamais voulu établir et mettre pour fondement de Religion une source si fatale et si funeste de troubles et de divisions éternelles parmi les Hommes, comme est cette croïance aveugle dont je viens de parler, laquelle seroit mille et mille fois plus funeste aux Hommes, que ne fut jamais cette pomme d'or que la Déesse Discorde jetta malicieusement dans l'Assemblée des Dieux aux noces de Pélée et de Thetis, et qui fut cause de la ruine de la ville et du Roïaume de Troïe, suivant le dire des Poëtes.
Donc des Religions qui posent pour fondement de leurs mistères et qui prennent pour règle de leur [I-73] Doctrine et de leur Morale une croïance aveugle; qui est un principe d'erreurs, d'illusions et d'impostures, et qui est encore une source fatale de troubles et de divisions éternelles parmi les Hommes, ne peuvent être véritables, ni avoir été veritablement instituées de Dieu, et comme toutes les Religions posent pour fondement de leurs mistères et prennent pour règle de leur Doctrine et de leur Morale une croïance aveugle, comme je viens de le montrer, il s'en suit evidemment qu'il n'y a aucune véritable Religion, et qu'il n'y en a même aucune qui soit véritablement d'institution divine, et par conséquent j'ai eu raison de dire qu'elles étoient toutes des inventions humaines et que tout ce qu'elles veulent persuader des Dieux, de leurs loix et de leurs ordonnances ou de leurs mistères, et de leurs prétendues révélations, ne sont que des erreurs, des illusions, des mensonges et des impostures. Tout cela suit évidemment.
Mais je vois bien que nos Christicoles ne manqueront pas de recourir ici à leurs prétendus motifs de crédibilité, et diront que quoique leur Foi ou leur Croïance soit aveugle en un sens, elle ne laisse pas néanmoins d'être apuïée et confirmée par tant de si clairs, si sûrs et si convaincans témoignages de vérité, que ce seroit non seulement imprudence, mais aussi une témérité et une opiniâtreté et même une folie trés-grande de ne vouloir pas se rendre. Ils réduisent ordinairement tous ces prétendus motifs de crédibilité à trois ou quatre chefs.
Le premier ils le tirent de la pureté et de la prétendue sainteté de leur Religion qui condamne, disent-ils, [I-74] toutes sortes de vices, et qui récompense la pratique de toutes les vertus. Sa Doctrine est si pure et si sainte, à ce qu'ils disent, qu'il est visible parlà qu'elle ne peut venir que de la pureté et de la sainteté d'un Dieu infiniment bon et infiniment sage.
Le second motif de crédibilité ils le tirent de l'innocence et de la sainteté de ceux qui l'ont prémiérement embrassée avec tant d'amour, de ceux qui l'ont avancée avec tant de zèle, qui l'ont maintenue si constamment et qui l'ont si genereusement défendue au péril de leur vie, jusqu'à l'effusion de leur sang, et même jusqu'à souffrir la mort et les plus cruels tourmens, plutôt que de l'abandonner, n'étant pas croïable, disent nos Christicoles, que tant de si grands personnages, si saints, si sages, si éclairés, se seroient laissé tromper dans leur croïance, ou qu'ils auroient voulu renoncer, comme ils ont fait, à tous les plaisirs, à tous les avantages et à toutes les commodités de la vie et s'exposer encore eux-mêmes à tant de peines et de travaux, et même à tant de si rigoureuses et cruelles persecutions, pour maintenir seulement des erreurs et des impostures.
Ils tirent leur troisième motif de crédibilité des Profêtes et des Oracles qui ont été en différens tems, et depuis si longtems rendus en leur faveur, tous lesquels oracles et Propheties se trouvent, à ce qu'ils disent, si manifestement et si clairement accomplis dans leur Religion, qu'il n'est pas possible de douter que ces oracles et prophéties ne viennent véritablement d'une inspiration et d'une révélation toute divine, n'y aïant qu'un seul Dieu qui puisse si clairement [I-75] et si sûrement prévoir et prédire les choses futures.
Enfin leur quatrième motif de crédibilité, et comme le principal de tous se tire de la grandeur et de la multitude de miracles et prodiges extraordinaires et surnaturels, qui ont été faits en tout tems et en tous lieux en faveur de leur Religion, comme sont par exemple de rendre la vûë aux aveugles, l'ouië aux sourds, faire parler les muèts, faire marcher droit les boiteux, guérir les paralitiques et les démoniaques et généralement guérir toutes sortes de maladies et d'infirmités en un moment et sans apliquer aucun remède naturel, et même ressusciter les morts, et enfin faire toutes sortes d'autres oeuvres miraculeuses et surnaturelles, qui ne se peuvent faire que par une Puissance toute divine; lesquels miracles et prodiges sont, comme disent nos Christicoles, des motifs et des témoignages si clairs, si sûrs et si convaincans de la vérité de leur croïance, qu'il n'en faut point chercher davantage pour se persuader entièrement de la vérité de leur Religion; en sorte qu'ils regardent non seulement comme une imprudence, mais aussi comme une opiniâtreté et comme une témérité et même comme une très-grande folie de penser seulement à vouloir contredire tant de si clairs et de si convaincans témoignages de vérité. C'est une grande folie, disoit un fameux personnage d'entr'eux [52], c'est une grande folie de ne pas croire à l'Évangile, dont la doctrine est si pûre et si sainte, dont la vérité a été publiée par [I-76] tant de si grands, si doctes, et si saints personnages, qui a été signée par le sang de tant de si glorieux martyrs, qui a été embrassée par tant de si pieux et si savans docteurs, et qui a été enfin confirmée par tant de si grands et si prodigieux miracles, qui ne peuvent avoir été faits que par la toute-puissance d'un Dieu. A l'occasion de quoi un autre fameux personnage [53] d'entr'eux adressoit hardiment ces paroles à son Dieu. Seigneur, lui disoit-il, si ce que nous croïons de vous, est erreur, c'est vous même qui m'avez trompé; car tout ce que nous croïons, disoitil, a été confirmé par tant de si grands et si prodigieux miracles, qu'il n'est pas possible de croire qu'ils aïent pû avoir été faits par d'autres que par vous.
Mais il est facile de réfuter tous ces vains raisonnemens, et de faire clairement voir la vanité de tous ces prétendus motifs de crédibilité et de tous ces prétendus si grands et si prodigieux miracles que nos Christicoles apellent des témoignages clairs et assurés de la vérité de leur Religion. Cár 1°. il est évident que c'est une erreur de prétendre que des argumens et des preuves, qui peuvent également et aussi facilement servir à établir ou à confirmer le mensonge [I-77] et l'imposture, comme à établir ou à confirmer la vérité, puissent être des témoignages assurés de la vérité; or les argumens et les preuves que nos Christicoles tirent de leurs prétendus motifs de crédibilité, peuvent également et aussi facilement servir à établir et à confirmer le mensonge et l'imposture comme à établir et à confirmer la vérité. Pour preuve de quoi c'est que l'on voit effectivement qu'il n'y a point de Religion si fausse quelle puisse être, qui ne prétende s'apuïer sur de semblabes motifs de crédibilité; il n'y en a point qui ne prétende d'avoir une Doctrine sainte et véritable, il n'y en a point qui ne prétende, au moins en sa manière, condamner tous les vices et recommander la pratique de toutes les vertus, il n'y en a point qui n'ait eu des doctes et zèlés défenseurs, qui ont souffert de rudes persécutions, et la mort même pour le maintien et pour la défense de leur Religion; et enfin il n'y en a point qui ne prétende avoir des miracles et des prodiges qui ont été faits en leur faveur. Les Mahometans, par exemple, en alleguent en faveur de leur fausse Religion, aussi bien que les Chrétiens. Les Indiens en alleguent en faveur de la leur et tous les Païens aussi en alleguoient quantité en faveur de leur fausse Religion; temoins toutes ces merveilleuses et miraculeuses metamorphoses sont comme autant de prodigieux miracles qui se seroient faits en faveur des Religions païennes. Si nos Christicoles font état des Oracles et propheties, qu'ils prétendent avoir été faites en leur faveur et en faveur de leur Religion, il ne s'en trouve pas moins dans les Religions Païennes que dans la leur, et ainsi [I-78] l'avantage que l'on pouroit tirer de tous ces prétendus motifs de crédibilité se trouve à peu près également dans toutes les Religions. C'est ce qui a donné lieu au judicieux Montagne [54] de dire que toutes
» aparences sont communes à toutes Religions: espérance, confiance, événemens, ceremonies, pénitences, martyrs etc. [55]. Dieu, dit-il, recevant et prenant en bonne part l'honneur et la réverence que les humains lui rendent, sous quelque visage, sous quelque nom et en quelque manière que ce fut. Ce zèle, dit-il, universellement a été vû du ciel de bon oeil. » Toutes Polices, ajoute t-il, ont tiré fruit de leur dévotion."
Les Histoires païennes reconnoissent, dit-il, de la dignité, ordre, justice et des prodiges et des oracles emploïés à leur profit et instruction en leurs Religions fabuleuses [56]. Auguste, dit-il, encor, comme j'ai déjà marqué, eut plus de temples que Jupiter et fut servi avec autant de religion et croïance de miracles. A Delphes, ville de Beoce, il y avoit autrefois un Temple très-célèbre dédié à Apollon, où il rendoit ses oracles, et pour ce étoit-il fréquenté de toutes les parties du monde, enrichi et orné d'infinité de voeux et offrandes de très-grande valeur. Pareillement en Epidaure, ville de Peloponése ou Dalmatie [57] il y avoit autrefois un Temple très-célèbre dédié à Esculape, Dieu de la Médecine, où il rendoit des oracles, et où les Romains eurent recours à lui, lorsqu'ils furent affligés de la peste, faisant transporter ce Dieu en forme de[I-79] Dragons dans leur ville de Rome; et l'on voïoit dans son temple d'Epidaure quantité de tableaux, où étoient représentées les cures et les guérisons miraculeuses qu'il avoit faites et plusieurs autres semblables exemples, qu'il seroit trop longs de raporter ici. Cela étant, comme toutes les histoires et les pratiques de toutes les Religions le démontrent, il s'en suit évidemment que tous ces prétendus motifs de crédibilité, dont nos Christicoles veulent tant se prévaloir, se trouvent également dans toutes les Religions et par conséquent ne peuvent servir de preuves ni de témoignages assurés de la vérité de leur Religion, non plus que de la vérité d'aucune autre. La conséquence est claire et évidente.
2°. Il est évident que c'est une erreur de prendre pour témoignages assurés de la verité et de la sainteté d'une Religion des signes ou des effèts qui peuvent venir également du vice comme de la vertu, ou de l'erreur comme de la vérité, ou qui peuvent avoir été aussitot faits par des imposteurs et des trompeurs, comme par des personnes de piété et de probité. C'est ce qu'il est facile de prouver evidemment tant par les exemples de ceux que l'on dit avoir été faits autrefois dans les fausses Religions que par le temoignage de ce que nos Christicoles apellent la parole de Dieu, [I-80] et par le témoignage même de celui qu'ils adorent comme leur Dieu et leur Sauveur: lesquels témoignages nous marquent expressément que ces sortes de signes et de prétendus miracles ont été faits, et qu'ils peuvent encore se faire en faveur de l'erreur et du mensonge par de faux prophetes et par des imposteurs. 1°. Pour ce qui est des exemples de ces prétendus miracles on en voit, si on veut les croire, presque une infinité dans les fausses Religions du Paganisme: on en voit pour ainsi dire un million dans les métamorphoses d'Ovide et dans toutes les autres fables des Païens; on en voit quantité qui sont raportés par Philostrate dans la vie d'Apollonius de Thiane ville de Capadoce. On voit dans les Actes des Apotres que Simon surnommé le Magicien faisoit dans la ville de Samarie des oeuvres si merveilleuses que chacun disoit de lui qu'il étoit la grande vertu de Dieu. Pareillement il fit à Rome, comme j'ai déjà remarqué, tant de prodiges et de miracles qu'on lui dressa une statue avec cette inscription: à Simon Dieu saint. Tite-Live raporte que Tuccia vierge vestale aïant été accusée d'inceste, fit preuve de sa chasteté en portant du Tibre au Temple de la Déesse Vesta un crible plein d'eau. Ovide [58] raporte pareillement que Claudia, autre vierge vestale, pour faire preuve de sa virginité fit voguer avec son simple ceinturon le vaisseau ou étoit le simulacre de la Déesse Cybele qui 'étoit si fortement ancré au quai, que plusieurs milliers de personnes n'avoient pû le faire voguer. [I-81] Tacite raporte [59] que l'Empereur Vespasien étant à Alexandrie guérit un aveugle en un instant en lui touchant seulement les yeux, et qu'il guérit aussi un manchot en le touchant seulement de la plante du pié. Ælius Spartianus dit que l'Empereur Adrien guérit aussi un Aveugle né en lui touchant seulement les yeux. On dit que l'Empereur Aurelien a fait aussi de semblables cures merveilleuses par son simple attouchement. Pyrrus, [60] Roi des Epirotes, guérissoit, dit Plutarque, tous les Rateleux en leur touchant seulement la rate avec le gros doigt de son pié droit; et il ajoute que son corps aïant été brûlé après sa mort, le dit gros doigt de son pié fut trouvé encore tout entier sans avoir aucunement été endommagé par le feu. Strabon dit que ceux qui sacrifioient à la Déesse Féronie marchoient piés nuds sur des charbons ardens sans se brûler; il en dit autant des Religieux de la Déesse Diane. ** Coelius raporte que le Dieu Bacchus donna aux Enfans d'Anius Grand Prêtre d'Apollon le pouvoir de changer tout ce qu'ils voudroient en bled, vin, huile ete. par leur seul attouchement. Ovide [61] dans ses Fastes, Diodore Sicilien [62] et Strabon [63] raportent que Jupiter donna aux Nymphes qui l'avoient nourri, une corne de la chevre qui l'avoit alaité; laquelle corne avoit cette proprieté qu'elle leur fournissoit abondamment tout ce qu'elles avoient à souhait, laquelle fut pour ce sujèt apellée Corne d'abondance.
[I-82]
Si les eaux de la Mer Rouge se sont séparées et divisées d'elles mêmes pour laisser aux Israëlites un passage libre lorsqu'ils fuïoient devant les Egyptiens qui les poursuivoient, comme il est marqué dans l'Histoire des Juifs, la même chose, dit Joseph Historien juif, est arrivée longtems depuis aux Macedoniens quand ils passérent la Mer de Pamphilie sous la conduite d'Alexandre, lorsqu'il alloit subjuguer l'Empire. des Perses. Enfin les Magiciens de Pharaon dont il est parlé dans les livres de Moïse faisoient devant lui les mêmes miracles que faisoit Moïse. Si Moïse faisoit changer son bâton en serpent, les magiciens en faisoient de même des leurs. Si Moïse fit changer les eaux en sang, les Magiciens en firent autant. Si Moïse eut le pouvoir de faire naitre des grenouilles en quantité, les Magiciens l'eurent aussi. Si Moïse fit venir des vermines et des mouches, autant en firent les Magiciens [64] fecerunt autem et malefici per incantationes suas similiter eduxerunt que ranes super terram Egypti. Et s'il est marqué ensuite que les Magiciens de Pharaon furent enfin vaincus par Moïse dans l'art de faire ces sortes de prodiges, quand cela seroit, il ne faudroit pas s'en étonner ni assurer pour cela que Moïse agissoit par une Puissance surnaturelle et divine puisque l'on voit tous les jours que dans toutes sortes d'Arts et de Sciences, il y a des ouvriers et des docteurs plus habiles, plus savans et plus subtils les uns que les autres. Quand il ne s'agiroit que de danser et de voltiger sur une corde, ou[I-83] de faire des tours de gibecière, il se trouveroit des hommes plus adroits et plus subtils les uns que les autres à faire ces beaux exercices-là. Et ainsi quand on suposeroit que Moïse auroit effectivement fait ce que les autres Magiciens n'auroient pû faire, il ne s'en suivroit pas de-là, qu'il auroit agi par une Puissance divine, mais seulement qu'il auroit été plus habile, plus savant ou plus adroit, et plus expérimenté dans son art que les autres. On pouroit raporter une infinité d'autres semblables exemples qui prouveroient la même chose, mais il est inutile d'en raporter ici davantage.
Nos Christicoles ne voudroient pas dire que tous ces prétendus miracles des Magiciens de Pharaon aïent été des preuves claires et convaincantes de vérité, ni qu'ils aïent été faits par de saints personnages: il faut donc malgré eux qu'ils reconnoissent que ces sortes de signes et effèts peuvent également venir du vice comme de la vertu, de l'erreur comme de la vérité, et qu'ils peuvent se faire comme avoir été faits par des trompeurs et par des imposteurs, aussi bien que par des personnes de probité, et par conséquent qu'ils ne sont point des preuves ni des témoignages certains et assurés de la vérité d'une Religion. S'ils disent que tous ces prétendus miracles faits par les Magiciens de Pharaon, ou ceux qu'on dit avoir été faits dans le paganisme en faveur de l'erreur, ou en faveur de quelque fausse Religion, ne sont que de faux miracles, ou que ce ne sont que des fables et qu'il ne faut pas ajouter foi à ceux qui les raportent, on leur répondra 1°. qu'il est aussi facile d'en dire [I-84] autant des leurs, et qu'il n'y a pas plus de raison de croire les uns que les autres, ou du moins il est certain qu'on ne sauroit discerner par aucune voïe certaine s'il y a plus de raison de croire les uns que les autres, et on pouroit même dire dans un doute de cette nature qu'il y auroit peut-être moins d'aparence de raison de croire les miracles que l'on dit avoir été faits dans le commencement du Christianisme. Et la raison de cela est que ceux du Paganisme sont pour la plupart raportés par plusieurs graves Historiens qui ont été connus et estimés dans leur tems; au lieu que ceux du commencement du Christianisme ne sont raportés que par des gens ignorans, gens de bas aloi, et qui n'étoient ni connus ni estimés dans leur tems et dont on ne connoit encore maintenant que les noms: encore n'est il pas sûr qu'ils portoient pour lors les noms qu'on leur donne.
On pouroit dire par exemple qu'il y auroit plus d'aparence de raison de croire Philostrate dans ce qu'il récite dans le VIII livre de la vie d'Apollonius que de croire tous les Evangelistes ensemble dans ce qu'ils disent des miracles de J. C. parceque l'on sait au moins que Philostrate [65] étoit un homme d'esprit,[I-85] éloquent et discret, qu'il étoit favori et Secrétaire de l'Impératrice Julie, femme de l'Empereur Severe, et que ç'a été à la sollicitation de cette Impératrice qu'il a écrit ses 8 livres de la vie et des actions merveilleuses d'Apollonius; marque certaine que cet Apollonius s'étoit rendu fameux par quelques grandes et extraordinaires Actions puisqu'une Impératrice étoit si curieuse d'avoir sa vie et ses actions par écrit. Ce que l'on ne peut nullement dire de J. C. ni de ceux qui ont écrit sa vie, car ils n'étoient, comme je viens de dire que des ignorans, des gens de la lie du peuple, de pauvres mercenaires et de pauvres pécheurs qui n'avoient pas seulement l'esprit de raconter de suite et par ordre les faits dont ils parlent, et qui se contredisent même assez souvent dans le récit qu'ils en font. Et à l'égard de celui dont ils décrivent la vie et les Actions, s'il avoit véritablement fait tous les miracles qu'ils disent, il se seroit infailliblement rendu recommandable et illustre par toutes ses belles Actions, et n'auroit pas manqué de s'attirer par là l'admiration des Peuples, comme ont fait tous les Grands Hommes, et notamment comme ont fait cet Apollonius et ce Simon dont je viens de parler, que l'on regardoit dans leur tems comme des Hommes tous divins, et auxquels on érigeoit des Statuës, comme à des Dieux. Mais au lieu de cela le Christ des Chrétiens n'a été regardé pendant sa vie que comme un homme de néant, comme un homme méprisable, comme un insensé fanatique, et enfin comme un miserable Pendart: quelle aparence donc de croire qu'il ait véritablement fait tant de si beaux miracles! Il y a au [I-86] contraire bien plus d'aparence de croire qu'il n'étoit véritablement qu'un insensé fanatiqué, et ainsi que le Christianisme n'étoit dans son commencement qu'un pur fanatisme; c'est ce que j'ai dessein aussi de faire plus amplement voir dans la suite.
Secondement on leur répondra que les mêmes livres qui parlent par exemple des miracles de Moïse, parlent aussi des miracles des Magiciens de Pharaon, et disent expressément que les Magiciens faisoient les mèmes miracles, c'est à dire les mêmes choses que faisoit Moïse, feceruntque similiter etc. Cela étant, nos Christicoles ne sauroient nier que ces prétendus miracles ne se fassent aussi bien par les méchans que par les bons, et qu'ils ne se fassent aussitôt en faveur du vice et du mensonge, qu'en faveur de la vérité et de la verţu, et par conséquent il est clair et évident que ces prétendus motifs de crédibilité ne sont point des preuves ni des témoignages assurés de la vérité. Il ne serviroit de rien de dire, comme ils font ordinairement, que les Magiciens de Pharaon furent enfin vaincus par Moïse et qu'ils ne purent plus lui résister, cela pouroit bien être; mais il ne s'en suit pas de-là, comme j'ai dit, que son pouvoir ait été plus surnaturel et divin que celui des Magiciens, puisqu'il y a dans toutes sortes d'Arts et de Sciences des ouvriers plus habiles et plus subtils les uns que les autres. Et d'ailleurs si Moïse dans cette occasion a vaincu les Magiciens, il auroit peut-être pû être lui-même vaincu par eux dans une autre, ou vaincu par quelques autres Magiciens plus habiles que lui s'ils se fussent trouvés dans la même occasion; et [I-87] ainsi la preuve qui se tire de ces prétendus miracles est une foible preuve de la vérité, et elle est d'autant plus foible qu'il n'y a pas même lieu d'ajouter prudemment foi à ce que les auteurs en disent. C'est pourquoi Joseph lui même faux Historien des Juifs, après avoir parlé des plus grands miracles que l'on disoit et que l'on croïoit avoir été faits en faveur de sa Nation et de sa Religion, il en diminue aussitôt la croïance et la rend suspecte en disant qu'il laisse à chacun la liberté d'en croire ce qu'il voudra, marque bien certaine qu'il n'ajoutoit pas beaucoup de foi lui-même à ce qu'on en disoit; et c'est aussi ce qui donne lieu aux plus judicieux de regarder les Histoires qui parlent de ces sortes de choses comme des narrations fabuleuses qui ne méritent pas qu'on y ajoute aucune foi. Voici comme l'Auteur de l'Apologie des grands hommes en parle: »ce seroit, dit il, perdre le tems à credit que de couper des branches au lieu de la racine; il faut, dit-il, commencer par icelle la ruine de toutes les fabuleuses narrations et montrer que tout ce que l'on dit de la Magie et des Démons ne se peut prouver ni par raison, ni par expérience, et quant à ce qui est des extases, évocations et autres miracles de certains personnages [66], dont on parle, on ne doit pas prendre la peine de les réfuter parce qu'elles se détruisent assez d'elles-mêmes par les absurdités qui les accompagnent, et par le doute que fait Eunapius d'être pris pour un imposteur en nous les racontant. Des faux miracles, des fausses [I-88] possessions et des fausses résurrections qui se font parmi les Schismatiques Grecs, il faut voir la relation des Missionnaires de l'Isle de Santerini, il y a trois chapitres de suite sur cette belle matière."
C'est merveille, dit le Sr de Montagne [67] de combien vains commencemens et frivoles causes naissent ordinairement si fameuses impressions que celles de la croïance des miracles.... Notre vuë, dit-il, représente aussi souvent de loin des images étranges qui s'évanouissent en s'aprochant. Plus jusqu'à cette heure tous ces miracles et événemens étranges se cachent. Plus, dit-il, devant moi [68] j'ai vù, dit-il, la naissance de plusieurs miracles de mon tems. Encore qu'ils s'étouffent en naissant, nous ne laissons pas de voir le train qu'ils eussent pris s'ils eussent vécu leur âge. Car, il n'est, dit-il, que de trouver le bout du fil, on en dévuide autant qu'on veut. Et y a plus loin de rien à la plus petite chose du monde, qu'il n'y a de celle-là jusqu'à la plus grande. Or les prémiers qui sont abreuvés de ce commencement d'étrangeté, venant, dit-il, à semer leur Histoire, sentent par les opositions qu'on leur fait, où loge la difficulté de la persuasion et vont calfeutrant ces endroits de quelques pieces fausses. Outre que nous faisons nouvellement conscience de rendre ce qu'on nous a prêté sous quelque usure et accession de notre crû. L'erreur particulière fait prémiérement l'erreur publique: et à son tour après, l'erreur publique fait l'erreur particuliére. Ainsi va tout ce bâtiment s'étouffant et [I-89] formant de main en main, de maniére que le plus éloigné témoin en est mieux instruit que le plus voisin; et le dernier informé mieux persuadé que le premier. C'est, dit-il, un progrès naturel [69]. Il n'est rien, continue-t-il, à quoi communément les hommes soient plus tendus qu'à donner cours à leurs opinions. Où le moïen ordinaire nous faut, nous y ajoutons le commandement, la force, le fer et le feu. Il y a du malheur d'en être-là, que la meilleure touche de la vérité, ce soit la multitude des Croïans, en une presse, où les fous surpassent de tant les sages en nombre. Pour moi, ajoute-t-il, de ce que je n'en croirai pas un, je n'en croirai pas cent même. Et ne juge pas, dit-il [70] les opinions par les ans. L'imposture se tapit plus aisément sous le voile de la pieté. Il s'engendre beaucoup plus d'abus au monde ou pour dire plus hardiment tous les abus du monde s'engendrent de ce qu'on nous aprend à craindre, à faire profession de notre ignorance, et sommes tenus d'accepter tout ce que nous ne pouvons réfuter.
Tous ces exemples et ces raisons que je viens de joindre, nous font clairement voir que les prétendus miracles se peuvent également faire, comme j'ai dit, par des méchans et par des bons aussi bien en faveur de l'erreur et du mensonge, qu'en faveur de la justice et de la vérité et par conséquent qu'il ne faut pas les regarder comme des preuves ou comme des témoignages certains et assurés de vérité.
C'est ce que je vais prouver encore evidemment par [I-90] le témoignage de ce que nos Christicoles mêmes apellent la parole de Dieu et par le témoignage même de celui qu'ils adorent comme leur Dieu et comme leur Sauveur. Car les livres qu'ils disent contenir la parole de Dieu et le Christ lui-même qu'ils adorent comme un Dieu fait Homme, nous marquent et nous montrent expressément qu'il y a non seulement de faux Prophêtes, c'est à dire des imposteurs, qui se disent faussement envoïés de Dieu et qui parlent faussement en son nom; mais ils nous marquent encore expressément qu'ils font et qu'ils feront des signes et si prodigieux miracles que peu s'en faudra que les justes n'en soient séduits. Ne vous laissez pas séduire, car plusieurs [71], leur disoit-il, viendront en mon nom, qui diront: je suis le Christ, et qui séduiront beaucoup de gens et feront de si grands prodiges que les Elus mêmes, s'il se pouvoit, en seroient séduits. Le fameux Paul dit dans une de ses Epitres que Dieu lui-même envoïera un Esprit d'erreur qui, par de puissantes impostures persuadera le mensonge à ceux qui n'auront pas voulu recevoir la vérité de sa religion, et il dit [72] que des impies séducteurs viendront et feront toutes sortes de prodiges, de signes et de miracles trompeurs afin d'engager par toutes sortes de séductions les Enfans de perdition à l'injustice. Voilà des témoignages clairs et évidens; nos Christicoles ne sauroient les récuser, puisqu'ils sont formellement tirés de la parole même de leur Christ, et de la parole d'un de ses principaux Apôtres. Il faut donc [I-91] nécessairement qu'ils reconnoissent que ces prétendus miracles et prodiges se peuvent faire en faveur de l'erreur et du mensonge, aussi bien qu'en faveur de la justice et de la vérité, et par conséquent ils doivent reconnoitre qu'ils ne sont pas des témoignages certains de la vérité. Et ce qu'il y a de particulier à remarquer encore en cette occasion, est que tous ces prétendus faiseurs de miracles veulent que l'on ajoute foi à leurs prétendus miracles, et qu'on n'en ajoute aucune à ceux que font les autres, qui sont d'un Parti contraire oposé au leur. Pareillement tous les prétendus Prophètes veulent que l'on ajoute foi à leur parole, et ils veulent que l'on regarde tous les autres qui leur sont oposés comme des faux Prophètes et comme des imposteurs, et par-là on voit manifestement qu'ils se condamnent et détruisent les uns les autres; et ainsi c'est folie d'ajouter foi ni aux uns ni aux autres. Un jour un de ces prétendus Prophêtes, c'étoit un nommé Sedecias, se voïant contredit par un autre prétendu Prophête qui se nommoit Michée et qui étoit d'un sentiment contraire au sien, lui donna un souflet et lui dit plaisamment ces paroles [73] par quelle voïe l'esprit de Dieu a t'il passé de moi pour aller à toi? Per quam viam transivit spiritus domini á me, ut loqueretur tibi? Les Prophètes de Samarie, qui étoient Prophêtes du Dieu Baal, ne s'accordoient point avec les Prophêtes de Judée et de Jerusalem qui se disoient pareillement les Prophétes du Seigneur Dieu; et si Jezabel [74] fit mourir les Prophètes du[I-92] Seigneur, Elie pour se venger, fit mourir 450 Prophêtes de Baal. Le Christ des Chrestiens vouloit que chacun crut à sa parole, et ajouta foi à ses prétendus miracles; mais il ne vouloit pas que l'on crut d'autres que lui, ni que l'on ajoutât foi aux miracles de ceux qui lui seroient contraires. Moïse de même vouloit que son peuple crut à sa parole et à ses miracles, mais il ne vouloit pas qu'il en crut d'autres que lui, ni qu'il se laissât séduire par les miracles des autres, qu'il leur commandoit de regarder comme de faux Prophètes et comme des Séducteurs. Aaron cependant et sa soeur Marie ne prétendoient pas cela et vouloient faire entendre que Dieu leur parloit aussi bien qu'à Moïse num per solum Moïsem locutus est Dominus? Nonne et nobis similiter est locutus? Voilà done nos prétendus Prophètes et nos prétendus faiseurs de miracles qui se contredisent et qui se condamnent manifestement les uns les autres, et c'est par là-même qu'ils se confondent et qu'ils se détruisent les uns les autres, marque certaine et évidente que leurs prétendus miracles ne sont point des peuvres ni des témoignages assurés de vérité, et par conséquent que ce n'est point par ces motifs de crédibilité qu'il faut juger de la vérité d'une Religion.
Mais comment ces prétendus miracles seroient-ils des preuves et des témoignages assurés de la vérité d'une Religion, puisqu'il n'est pas certain, qu'ils aïent veritablement été faits, et qu'il n'y a pas de certitude dans les recits que l'on en fait: car pour qu'il y ait quelque certitude dans les récits que l'on en fait, il faudroit savoir 1°. si ceux que l'on dit ou que l'on [I-93] croit être les premiers auteurs de ces sortes de narrations, en sont véritablement les auteurs: car il est sur que fort souvent, on attribue faussement à des personnes bien des choses qu'elles n'ont ni dites ni faites, et bien souvent de mauvais auteurs se couvrent du nom de quelque fameux personnage pour donner crédit à leurs mensonges et à leurs impostures. 2°. Il faudroit savoir si ceux qui sont ou qui ont été véritablement les prémiers auteurs de ces sortes de narrations, étoient des personnes de probité et dignes de foi, s'ils étoient sages et éclairés, et s'ils n'étoient point prévenus en faveur de ceux dont ils parlent si avantageusement: car il est sûr que s'ils n'étoient pas gens de probité, il ne faudroit ajouter aucune foi à ce qu'ils disent. Pareillement si ce n'étoient point des personnes sages et éclairées, ils ne seroient pas non plus dignes de foi, parce que n'aïant pas toutes les lumiéres ni toute la prudence requise pour juger sainement des choses, ils peuvent trop facilement se laisser tromper: de même s'ils étoient prévenus en faveur de ceux dont ils parlent, il ne faudroit pas encore ajouter beaucoup de foi à ce qu'ils disent, empêchés de juger sainement des choses et portés même fort souvent à dire ou à faire et à tourner par flatterie et par faveurs les choses autrement qu'elle ne sont. C'est que l'on voit tous les jours par expérience et c'est ce que l'on pouroit prouver s'il étoit besoin par une infinité d'exemples. 3°. Il faudroit savoir si ceux qui raportent ces prétendus miracles ont bien examiné toutes les circonstances des faits qu'ils raportent, s'ils les ont bien connus, et s'ils les [I-94] raportent toutes comme elles sont: car il est certain que pour peu que l'on change, soit par dessein, soit par erreur les circonstances particulières d'un fait, pour peu que l'on en retranche ou que l'on y ajoute quelque circonstance qui n'y soit point, on le fait paroitre tout autre qu'il n'est en lui-même. C'est ce qui fait que l'on admire souvent des choses que l'on cesseroit incontinent d'admirer, si on savoit véritablement ce qui en est. Les miracles, dit fort judicieusement le Sr. de Montagne [75] sont, selon l'ignorance en quoi nous sommes de la nature, non selon l'être de la nature. C'est merveille, dit-il, de combien vains commencemens et frivoles causes naissent ordinairement si fameuses impressions, que celle de la croïance des miracles [76]. Notre vûë, dit-il, nous représente souvent de loin des images étranges qui s'évanouissent en s'aprochant. 4°. Il faudroit savoir si les Livres ou les Histoires anciennes qui raportent tous ces grands et prodigieux miracles que l'on prétend avoir été faits au tems passé, n'ont pas été falsifiés et corrompus dans la suite du tems comme quantité d'autres Livres ou Histoires qui ont été indubitablement falsifiés et corrompus, et l'on en falsifie encore tous les jours dans le siècle où nous sommes.
Or il est constant qu'il n'y a aucune certitude que ces prétendus miracles aïent été véritablement faits, il n'y a aucune certitude de la probité et de la sincérité de ceux qui les raportent, ou qui disent les avoir vûs; il n'y a aucune certitude qu'ils en aïent[I-95] bien connu et bien remarqué toutes les circonstances; il n'y a point de certitude que les histoires que l'on en voit soient véritablement de ceux-là mêmes à qui on les attribue; et enfin il n'y a point de certitude que ces histoires n'aïent point été falsifiées et corrompuës comme on en voit tant d'autres qui l'ont été; il n'y a, dis-je, aucune certitude sur tous ces différens points-là, car quand on sauroit par exemple le nom de Moïse on ne connoit pas certainement pour cela qu'il étoit homme de probité et qu'il n'auroit pas voulu écrire des fables ou des mensonges au lieu d'écrire des vérités. Simon le Prophète [77] apelloit le Divin Platon un grand forgeur de miracles, parce qu'il étoit, disoit-il, hardi ouvrier à joindre les opérations et les révélations divines partout ou l'humaine force lui manquoit. Quelle certitude a-t-'on que le faux Moise n'en faisoit pas de même et qu'il n'étoit pas un aussi habile forgeur de miracles que le divin Platon auroit pû l'avoir été; on n'en a certainement aucune assurance. Bien loin de cela, il paroit au contraire qu'il y auroit beaucoup plus de raison de le regarder comme un insigne brigand et comme un insigne imposteur, que de le regarder comme un véritable Prophète. Voici comme un auteur [78] judicieux parle de lui et de toute sa nation, qui est la nation juive.
» Si nous montons, dit-il, plus haut et que nous allions jusqu'à leur origine et jusqu'à leur célèbre sortie hors d'Egypte dont leurs Historiens font tant de bruit, et qu'ils accompagnent de tant de miracles fabuleux,[I-96] nous trouverons, dit-il," que les Auteurs Egyptiens et ceux des autres Nations, gens d'aussi grande autorité que Joseph ou tout autre Historien Juif en ont parlé avec beaucoup de mépris, et ont fait d'eux un portrait peu avantageux. Manethon, dit-il, Prêtre Egyptien, les apelle une troupe de gens sales et lépreux et dit qu'ils furent chassés du Païs par Amenophis qui régnoit alors, et qu'ils s'en allérent en Sirie sous la conduite de Moïse Prêtre Egyptien. Charemon, auteur célèbre parmi les Grecs raporte à peu près la même chose. Il dit que sous le régne d'Amenophis deux cent cinquante mille lépreux furent bannis d'Egypte et en sortirent sous la conduite de Tisithen et de Pétéseph, c'est à dire Moïse et Aaron [79], Quoique les autres écrivains varient sur le nom du Roi qui régnoit alors en Egypte, tous néanmoins disent unaninement que les Israëlites étoient un vilain peuple, tout couvert de galles et d'aposthumes infectés et regardés comme l'écume et l'ordure de la nation Egyptienne. Tacite, Historien Romain d'une autorité incontestable ajoûte que Moïse, l'un de ces lépreux exilés, étant un homme d'esprit et qui avoit parmi eux de la réputation, voïant l'accablement et la confusion de ses Frères, les pria d'avoir bon courage et de ne confier ni aux Dieux des Egyptiens ni aux Egyptiens mêmes, mais de se fier seulement en lui et d'obéir à ses conseils, qu'il étoit envoïé du ciel pour être leur conducteur, pour les tirer de la calamité, sous la quelle ils gémissoient, et pour les protéger contre [I-97] tous leurs ennemis; sur cela le peuple ne sachant que faire, s'abandonna entiérement à sa conduite. Dès lors il fut leur Capitaine et leur Législateur, il les fit passer par les deserts d'Arabie, ou ils commirent des grands vols et brigandages, passérent au fil de »l'épée, les hommes, les femmes et les enfans; brulérent les villes et ruinérent tous les lieux où ils purent mettre le pié. Que pouroit on dire de pis d'une Troupe de Voleurs et de Bandits. La Magie et l'Astrologie étoient alors les seules sciences à la mode. Et comme Moïse étoit parfaitement bien versé dans tous les mistéres et secrets de la Sagesse des Egyptiens, il ne lui fut pas difficile d'inspirer de la vénération et de l'attachement pour sa personne aux Enfans de Jacob rustiques et ignorans, et de leur faire embrasser, dans l'opression ou ils étoient, la discipline qu'il voulut."
Voilà qui est bien diférent de ce que les Juifs et de ce que nos Christicoles nous en veulent faire accroire. Par quelle règle certaine connoitra-t-'on qu'il faut ajouter foi à ceuxci plutôt qu'aux autres? il n'y en a certainement aucune raison vraisemblable.
Pareillement il y a aussi peu de certitude et aussi peu de vraisemblance sur les miracles du nouveau Testament, que sur les prétendus miracles de l'ancien. [I-98] Quelle assurance par exemple et quelle certitude a t'on que ces quatre Evangiles qui raportent les prétendus Miracles de Jesus Christ soient véritablement de la composition de ceux à qui on les attribue? Et quand ils seroient véritablement de leur composition quelle certitude a t'on qu'ils étoient des hommes de probité et dignes de foi? Pour savoir quels étoient leurs noms et que l'un s'apelloit Mathieu, le second Marc, le troisième Luc et le quatriéme Jean, on ne connoit pas pour cela si c'étoient des personnes de probité dignes de foi; on ne connoit pas pour cela si c'étoient des personnes sages et éclairées; on ne sait pas pour cela s'ils ne se seroient pas laissés tromper eux-mêmes, et s'ils n'auroient pas voulu tromper les autres, et il y a lieu de se défier tout à fait de leur témoignage, puisqu'on convient que ce n'étoient que des hommes grossiers et ignorans, auxquels par conséquent il auroit été facile d'en imposer. Et enfin quelle certitude a t'on que ces quatre Evangiles qui paroissent sous leurs noms n'ont pas été corrompus et falsifiés, comme nous voïons que tant d'autres histoires l'ont été et qu'elles le sont encore tous les jours; on ne sauroit presque ajouter foi aux relations que l'on fait des choses mêmes qui se sont passées dans nos jours et presque sous nos propres yeux, de 20 personnes qui en feront le recit, il n'y en aura pas quelque fois deux qui les réciteront fidélement comme elles se sont passées. Quelle certitude donc peut-il y avoir dans le recit des choses qui sont si anciennes et qui se sont passées depuis plusieurs siècles, et depuis plusieurs milliers d'années, et qui ne nous [I-99] sont raportées que par des Etrangers, par des gens inconnus, gens sans caractére et sans autorité, et qui nous disent des choses si extraordinaires et si peu croïables ou plutôt si incroïables. Certainement il n'y a aucune certitude, ni même aucune probabilité dans ce qu'ils nous disent et ainsi ils ne méritent pas que l'on y ajoute aucune foi. Il ne serviroit de rien de dire ici comme on fait quelque fois que les Histoires qui raportent ces sortes de faits, ont toûjours été regardées comme des Histoires saintes et sacrées et par conséquent qu'elles ont toujours été fidélement et inviolablement conservées sans aucune altération des vérités qui y sont renfermées: il ne serviroit de rien, dis-je, d'alleguer cette raison en leur faveur, puisque c'est peut-être pour cette raison-là même, aussi bien que pour plusieurs autres qu'elles doivent être plus suspectes, et qu'elles auront peut-être été d'autant plus falsifiées et corrompues par ceux qui prétendent en tirer quelque avantage, ou qui craignent qu'elles ne leur soient pas assez favorables, l'ordinaire des auteurs qui transcrivent ou qui font imprimer ces sortes d'Histoires étant d'y ajouter et d'y changer ou même d'en retrancher tout ce que bon leur semble pour servir à leur dessein. Voici comme un auteur judicieux du dernier Siécle nous explique sa pensée et son sentiment sur ce sujét. L'homme, dit-il, est né menteur, il n'aime que son propre ouvrage, la fiction et la fable. Voyez le peuple, dit-il, il controuve, il augmente, il charge par grossiéreté ou par sotise; demandez même au plus honnête homme, s'il est toujours vrai dans ses discours, s'il ne se [I-100] surprend pas quelquefois dans des déguisemens, où engagent nécessairement la vanité et la légereté, si pour faire un meilleur conte, il ne lui échape pas souvent d'ajouter à un fait qu'il récite une circonstance qui y manque. Une chose arrive aujourd'hui et presque sous nos yeux, cent personnes qui l'ont vûë la racontent en cent façons différentes: celui-ci, s'il est écouté, la dira encore d'une manière qui n'a pas été dite Quelle créance donc, poursuit ce judicieux Auteur [80] quelle créance pourrois-je donner à des faits qui sont si anciens, éloignés de nous par plusieurs siècles? Quel fondement dois-je faire sur les plus graves Historiens? Que devient l'Histoire? Caesar a-t-il été massacré au milieu du Sénat? Y a t-il eu un Caesar? Quelle conséquence me dites-vous? Quel doute! Quelle demande! Vous riez, dit-il, vous ne me jugez pas digne d'aucune réponse, et je crois même, ajoute-t-'il, que vous avez raison. Je supose néanmoins, continue-t'-il, que le Livre qui fait mention de Caesar, ne soit pas un Livre profane écrit de la main des hommes qui sont menteurs, trouvé par hazard dans les Bibliotheques parmi d'autres manuscrits qui contiennent des Histoires vraïes ou apocrifes, qu'au contraire il soit inspiré saint et divin, qu'il porte en soi ces caractéres, qu'il se trouve depuis près de deux mille ans dans une societé nombreuse qui n'a pas permis qu'on y ait fait pendant tout ce tems-là la moindre altération et qui s'est fait une religion de le conserver dans toute son intégrité, et qu'il y ait même un engagement [I-101] religieux et indispensable d'avoir de la foi pour tous les faits contenus en ce volume où il est parlé de Caesar et de sa Dictature; avouez-le Lucille, conclut ce judicieux auteur, avouez-le, vous douterez alors qu'il y ait eu un Caesar. Voilà une véritable image de l'idée qu'il faut se former de l'incertitude des Ilistoires, et non seulement des Histoires profanes, mais plus particulièrement aussi de celles que l'on veut faire passer pour les plus saintes et les plus sacrées: car comme celles-là sont plus intéressantes que toute autre en matière dé Religion, chacun tache aussi de s'en prévaloir et d'en fortifier son parti autant que faire se peut, et pour ce sujét chacun veut produire de son côté des vraies ou fausses, et ensuite pour se les rendre d'autant plus favorables chacun y ajoute, et chacun y change ce que bon lui semble pour favoriser son parti.
C'est ce que nos Christicoles eux-mêmes ne sauroient nier, puisque sans parler de plusieurs autres graves personnages qui ont reconnu les additions, les retranchemens et les falsifications qui ont été faites en différens tems à ce qu'ils apellent leur Ecriture sainte. Leur S. Jerôme, fameux docteur parmi eux, dit formellement, en plusieurs endroits de ses Prologues sur les dites prétenduës Ecritures saintes, qu'elles ont [I-102] éte corrompuës et falsifiées, étant déja de son tems entre les mains de toutes sortes de personnes qui y ajoutoient, dit-il, et qui en retranchoient tout ce que bon leur sembloit, de sorte qu'il y avoit autant d'exemplaires différens qu'il y avoit de différentes copies de ces Ecritures.
Hanc, dit-il [81], parlant de sa prétendue Ecriture sainte, hanc garrula anus, hanc delirus senex, hanc Sophista verbosus, hanc universi praesumunt, lacerant, docent antequam discant.... et ne parum hoc sit, qua dam facilitate verborum, imo audacia edisserunt quod ipsi non intelligunt. Taceo, dit-il, de meis similibus, qui si forte ad scripturas sanctas post saeculares litteras venerint et sermone composito aures populi mulserint, quidquid dixerint, hoc legem Dei putant, nec scire dignantur quid Prophetae, quid Apostoli senserint, se ad suum sensum incongrua aptant testimonia. Quasi grande sit et non viciosissimum docendi genus depravare sententias et ad voluntatem suam scripturam trahere repugnantem. Puerilia sunt haec et circulatorum ludo similia docere quod ignores: imo ut cum stomacho loquor, ne hoc quidem scire quod nescias …..
Les artisans, dit le Docteur St. Jerôme dans son Epitre à Paulin, les Laboureurs, les Maçons, les Charpentiers, les Ouvriers en laine, les Foulons et tous gens de metiers ne se mêlent de leur art sans faire aprentissage de leur metier; mais l'art de lire, d'expliquer et d'interpréter l'Ecriture sainte est le seul art dont chacun veut se mêler, les ignorans, dit-il, [I-103] s'en mêlent comme les savans, de vieux radoteurs d'hommes, de vieilles insensées de femmes et de babillards sophistes la dechirent tous les jours et se mêlent de l'enseigner avant de l'aprendre et ce qin est encore plus honteux est que des femmes se mêlent d'enseigner les hommes, et ont les uns et les autres la présomption de vouloir aprendre aux autres ce qu'ils n'entendent point eux-mêmes; et d'autres qui sous prétexte d'avoir étudié les sciences humaines et de savoir chatouiller les oreilles de leurs auditeurs de beaux discours, s'imaginent que tout ce qu'ils disent, est la loi de Dieu-même, quoi qu'ils ne daignent aprendre ce que les Prophetes et ce que les Apotres ont écrit, mais savent seulement apliquer à leur fantaisie des témoignages qui ne conviennent pas au sujet comme si c'étoit quelque grande merveille de cela et que ce ne fut pas au contraire un très-grand vice de corrompre ainsi les sentences de l'Ecriture et de vouloir les tourner à sa fantaisie en lui donnant un sens forcé.... ce sont-là des puérilités vaines et des momeries semblables à celles des joueurs de farces et de comédies, enseigner ce que l'on ne sait pas et ne savoir pas même, que l'on ne le sait pas.
Et dans sa Préface sur Josue il dit: apud Latinos tot sunt exemplaria quot codices et unus quisque pro arbitrio suo vel addiderit vel subtraxerit quod ei visum est, et utique verum esse non posse quod dissonet..... quae stultitia post quam vera dixerint proferre quae falsa sunt.
Et dans sa Préface sur Josué il dit que parmi les [I-104] Latins il y a eu autant d'exemplaires que de volumes, chacun y ajoutant ou retranchant ce que bon lui semble, étant sûr que ce qui se contredit ne peut être vrai.... Quelle folie, dit-il, d'ajouter ce qui est faux après avoir dit ce qui est vrai....
Et dans son Prologue Galeate voici ce qu'il dit: Si septuaginta interpretum pura, et ut ab eis in Graecum versa est, editio permanserit, superflue me Chromati Episcoporum sanctissime atque doctissime impelleres ut haebrea tibi volumina latino sermone transferrem et quod enim semel aures hominum oссираverat et nascentis ecclesiae roboraverat fidem justum erat etiam nostro silentio comprobari, nunc vero cum pro varietate Regionum diversa ferantur exemplaria et germana illa antiqua quae translatio corrupta sit atque violata, nostri arbitrii putes aut operibus judicare quid verum sit aut novum opus in veteri opere ludere, illudentibus que judaeis cornicum ut dicitur oculos figere.... certe Apostoli et Evangelistae 70 interpretes noverant, et unde eis haec quae in 70 interpretibus non habentur.
Et dans sa Préface Galeate, il dit: que si la version des 70 étoit encore pure et entière comme les dits Septante interprêtes l'ont traduite de l'Hebreu en Grec, que ce seroit en vain que le St. Pere le Pape l'obligeroit de faire une nouvelle Traduction Latine du même livre sur ceux qui l'ont écrit en Hebreu, d'autant qu'il auroit été à propos et juste d'aprouver par son silence, ce qui auroit dėja été autorisé par l'usage dans le commencement de l'Eglise naissante: mais que pour le présent y aïant autant de différens Exemplaires qu'il y a [I-105] de différentes nations, et que cette première et ancienne version est corrompue et falsifiée, pensez-vous, dit-il qu'il ne tienne qu'à moi de choisir et de discerner comme je voudrois le vrai d'avec le faux et qu'il ne tienne qu'à moi de fabriquer un nouvel ouvrage dans un vieux pour n'en faire qu'un des deux et m'exposer par-là à la risée des juifs qui se moqueroient de moi en disant que ce seroit vouloir crever les yeux aux corneilles, comme on dit, certes, dit-il, les Apostres et les Evangelistes connoissent la version des 70 d'ou vient donc qu'ils alleguent ce qui n'est pas dans les 70 d'ou cela vient-il?
Et dans sa Préface sur le même livre à Domnion et à Rogation: il dit que ce livre est tellement corrompu dans les versions grecques et latines que ce ne sont pas tant des noms en Hebreux que des noms barbares et inconnus que l'on y a mis; ce qu'il ne faut pas, dit-il, attribuer aux 70 interprêtes qui étoient remplis du St. Esprit; mais à la faute des Ecrivains et des Copistes qui n'écrivoient pas correctement, et qui souvent de 2 ou 3 mots n'en faisoient qu'un, en retranchant quelques sillabes du milieu et souvent au contraire faisoient 2 ou 3 mots d'un seul parce qu'ils étoient trop longs à prononcer. Libere cum vobis loquor, ita in Graecis et Latinis Codicibus hic nominum liber viciosus est ut non tam haebrea quam barbara quaedam et Sarmatica nomina conjecta arbitrandum sit. Nec hoc 70 interpretibus, qui spiritu sancto pleni, ea quae vera fuerunt transtulerant, sed scriptorum culpae adscribendum, dum de emendatis inemendata scriptitant: et saepe tria nomina subtractis e medio [I-106] sillabio, in unum vocabulum cogunt, vel e regione unum nomen, propter latitudinem suam in duo vel tria vocabula dividunt. Sed et ipsae apellationes, non nomines ut plaerique existimant, sed urbes et regiones et saltas et Provincias sonent et oblique sub interpretatione et figura eorum quaedam narrantur historiae.
Et dans sa Preface sur Job voici ce qu'il dit en parlant de ses ennemis: que mes chiens sachent donc et aprennent que si j'ai travaillé à ce volume, ce n'a pas été pour blâmer l'ancienne version, mais bien pour éclaircir par notre interprétation ce qu'il y avoit d'obscur, et ce qui avoit été omis et même ce qui avoit été vicié et corrompu par la faute des Ecrivains. Audiant que propter canes mei idcirio in hoc volumine laborasse non ut interpretationem antiquam reprehenderem sed ut ea quae in illa aut obscura sunt aut omissa, aut certe scriptorum vitio depravata, manifestiora nostra interpretatione fierent.... quod si apud Graecos post 70 Editionem tam Christi Evangelio coruscante Judaeus Aquila et Symmachus ac Theodotis, judaizantes haeretici sunt recepti qui multa misteria Salvatoris subdola interpretatione celarunt, et tamen habentur apud Ecclesias et explanantur Ecclesiasticis viris quanto magis ego Christianus etc.
Et dans sa Préface sur les Evangiles au Pape Damase, voici ce qu'il dit. Il s'est certainement glissé un très-grand abus dans nos volumes, en ce que là où sur un Manuscript un Evangeliste dit quelque chose de plus qu'un autre n'en dit, les Interprêtes ou Traducteurs ont cru devoir ajouter ce qui manquoit à tous les autres et ont cru devoir corriger tous les autres sur le modele de [I-107] celui des Evangelistes, qu'ils avoient lû le premier, d'où il est arrivé, dit-il, que tout est melangé parmi nous et qu'il y a dans S. Marc plusieurs choses qui sont de S. Luc, et dans S. Mathieu plusieurs choses qui sont de S. Marc et de S. Jean et dans les autres plusieurs choses qui sont particulières aux autres. Magnus siquidem hic in nostris Codicibus error inotescit, dum quod in eâdem re alius Evangelista plus discit, in alio quia minus putaverint addiderunt, vel dum eundem sensum alius aliter expressit: ille qui unum e quatuor primum legeret ad ejus exemplum caeteros quoque et existimaverint emendandos; unde accidit ut apud nos mixta sunt omnia et in Marco plura Lucae, atque Mathaei rursum in Mathaeo plura Joannis et Marci, et in caeteris reliquorum quae aliis propria sunt inveniantur.
Et enfin dans sa Preface sur les Pseaumes voici ce qu'il en dit à Paule et à Eustochium. Etant ci-devant à Rome je commençai à corriger ce livre sur la version des Septantes, et j'en avois déja corrigé une grande partie quoiqu'à la hâte, mais parceque vous voïez encore o Paule et Eustochium que ce livre est encore corrompu par la faute des Ecrivains et que l'ancienne erreur a plus de vogue et de crédit que la nouvelle correction, vous m' obligez comme si je cultivois de nouveau une terre, qui auroit déjà été labourée, et comme si j'en arrachois de nouveau les épines renaissantes, étant necessaire, comme vous dites, de couper d'autant plus souvent les mauvaises herbes qu'elles croissent plus volontiers.
Psalterium Romae dudum positus emendaram: et [I-108] juxta 70 interpretes licet cursim, magna tamen ex parte correxeram. Quod quia rursum videtis, ô Paula et Eustochium, Scriptorum vitio depravatum, plusque antiquum errorem, quam novam emendationem valere: me cogitis, ut veluti quodam novali, scissum jam arvum exerceam, et obliquis sulcis renascentes spinas eradicem : aequum esse dicentes, ut quod crebro male pullulat crebius succidatur.
Et touchant les livres de l'ancien Testament en particulier, Esdras [82] Prêtre de la loi, témoigne lui-même avoir corrigé et remis dans leur entier les prétendus livres sacrés de sa Loi, qui avoient été, dit-il, en partie perdus et en partie corrompus; les distribua en 22 livres, selon le nombre des lettres hebraïques et composa plusieurs autres livres dont la doctrine ne devoit se communiquer qu' aux seuls sages. Si ces livres ont été en partie perdus et en partie corrompus, comme le témoigne le dit Esdras, et comme le témoigne en tant d'autres endroits le docteur S. Jerome, il n'y a donc certainement point de certitude sur ce qu'ils contiennent. Et quant à ce que le même Esdras [83] dit les avoir corrigés et remis en leur entier par l'inspiration de Dieu même, il n'y a aucune certitude de cela, et il n'y a point d' imposteur qui n'en pouroit dire autant. Tous les livres de la Loi de Moïse et des Prophètes qu'on put trouver, furent brulés du tems d' Antiochus. Le Talmud qui est regardé par les juifs comme un livre saint et sacré, et qui contient toutes les loix et [I-109] ordonnances divines, ensemble les sentences et dits notables des Rabins avec leur exposition tant sur les loix divines qu' humaines et infinis autres secrets et mistères de la langue Hebraïque [84] est regardé par les chrétiens comme un livre farci de rêveries, de fables, d'impostures et d'impietés. En l'année 1559 ils firent brûler à Rome par le commandement des Inquisiteurs de la Foi 12 de ces Talmuds trouvés en une Bibliothéque de la ville de Cremone. Les Pharisiens qui faisoient parmi les juifs une fameuse secte ne recevoient que les cinq livres de Moïse et rejettoient tous les Prophètes. Parmi les Chrétiens Marcion et ses sectateurs rejettoient les livres de Moïse et les Prophètes et introduisoient d'autres Ecritures à leur mode. Carpocrates et ses Sectateurs en faisoient de même et rejettoient tout l'ancien Testament et maintenoient que Jesus Christ n'étoit qu'un homme comme les autres. Les Marcionites et les Severians réprouvoient aussi tout l'ancien Testament comme mauvais et rejettoient aussi la plus grande partie des 4 Evangiles et les Epitres de S. Paul. Les Ebionites n'admetoient que le seul Evangile de S. Mathieu, rejettant les trois autres et les Epitres de St. Paul. Les Marcionites publioient un Evangile sous le nom de S. Mathias pour confirmer leur Doctrine. Pareillement les Apostoliques introduisoient d'autres Ecritures pour maintenir leurs erreurs, et pour cet effet se servoient de certains Actes qu'ils attribuoient à S. André et à S. Thomas. Les Manichéens [85] écrivirent un Evangile [I-110] à leur mode et rejettoient les Ecrits des Prophetes et des Apotres. Les Elcesaites avoient un certain livre qu'ils disoient être venu du ciel et rejettoient presque tous les livres de l'ancien et du nouveau Testament ou les trouvoient à leur fantaisie. Origenes [86] lui-même avec tout son grand esprit, ne laissoit pas de corrompre les Ecritures, et forgeoit, dit-on, à tous coups des allegories hors de propos et se détournoit par ce moïen à tous coups du vrai sens des Prophètes et des Apotres, et même avoit corrompu quelqu'un des principaux points de la Doctrine [87]. Ses livres sont maintenant mutilés et falsifiés; ce ne sont plus que piéces cousues et ramassées par d'autres qui sont venus depuis, et aussi y rencontre-t-'on des erreurs et des fautes manifestes. Les Alogiens attribuoient à l'heretique Cerinthus l'Evangile et l'Apocalipse de S. Jean, c'est pourquoi ils les rejettoient. Les hérétiques de nos derniers Siècles rejettent comme apocrifes plusieurs livres que nos Catholiques regardent comme saints et sacrés, comme sont les livres de Tobie, de Judith, d'Esther, de Baruch, le cantique des trois Enfans dans la fournaise, l'histoire de Susanne et celle de l'idole de Bel, la sapience de Salomo, l'Ecclésias, le premier et le deuxième des Machabées, tous lesquels livres sont regardés comme sains et sacrés par les Catholiques Romains, à tous lesquels livres incertains et douteux ou pouroit encore ajouter plusieurs autres d'aussi peu de valeur que l'on attribuoit aux autres Apotres, comme ceux par exemple: [I-111] les Actes de S. Thomas, ses circuites, son Evangile et son Apocalipse. Pareillement l'Evangile de S. Barthelemi, celui de S. Mathias, celui de S. Jacques, celui de S. Pierre et ceux des autres Apôtres, comme aussi les gestes de S. Pierre, son livre de la prédication, et celui de son Apocalipse et celui du jugement, celui de l'Enfance du Sauveur et plusieurs autres de semblable farine qui sont tous rejettés comme apocrifes par les Catholiques Romains, même par le pape Gelase et par les saints Pères de la communion Romaine. Cela étant ainsi nos Christicoles eux-même ne sauroient le nier. Il est constant, clair et évident qu'il n'y a aucun fondement, ni aucune aparence de certitude, touchant l'autorité que l'on prétend donner à ces livres, ni touchant la vérité des faits qui y sont contenus, et s'il n'y a aucun fondement ni aucune aparence de certitude sur ce sujet, il est constant, clair et évident, que les prétendus miracles qui y sont raportés ne peuvent servir de preuves ni de témoignages sûrs et certains de la verité d'une Religion. Et ce qui confirme d'autant plus cette vérité, c'est que ceux-làmêmes qui maintiennent le plus fortement l'autorité divine de ces prétendus saints et sacrés livres et qui soutieunent le plus fortement la vérité des prétendus miracles qui y sont raportés sont obligés de reconnoitre et d'avouer eux-mêmes qu'ils n'auroient aucune certitude de l'autorité divine et de leurs livres, ni de la vérité des faits qui y sont contenus, si leur foi, comme ils disent, ne les en assuroit, et ne les obligeoit absolument de le croire ainsi: or cette foi étant, comme j'ai dit, une croïance aveugle des choses que l'on ne [I-112] voit point et que l'on ne connoit point, c'est, comme j'ai dit aussi un principe d'erreurs, d'illusions et d'impostures; de sorte que les susdits prétendus miracles et les susdits prétendus sains et sacrés livres, n'aïant de l'aveu même de ceux qui les soutiennent, aucune autre certitude de vérité que celle que l'on croit qu'ils ont par une croïance aveugle, il est constant, clair et évident qu'ils ne peuvent servir de témoignages certains de la vérité d'une Religion.
Mais voïons un peu si ces prétendus saints et divins livres portent en eux-mêmes quelques caractères particuliers de Divinité, comme par exemple d'érudition, de science, de sagesse ou de sainteté ou quelqu'autre perfection qui ne puissent convenir qu'à un Dieu, et si les prétendus miracles qui y sont raportés s'accordent parfaitement avec ce que l'on devroit penser de la grandeur, de la bonté, de la justice et de la sagesse infinie de Dieu Tout-puissant; car il n'est pas à croire que des livres qui auroient véritablement été faits par la direction ou inspiration de Dieu, ne dussent contenir une science, une sagesse, et une érudition toute parfaite, ou au moins il n'est pas à croire que l'on y trouveroit les mêmes défauts, les mêmes erreurs et les mêmes impostures qui se trouvent ordinairement dans les autres livres, soit par [I-113] la négligence, soit par l'ignorance ou par l'insuffisance des Hommes qui en sont les auteurs.
Pareillement il n'est pas à croire que les miracles qui seroient raportés dans ces livres ne dussent pas s'accorder et être entiérement convenables avec ce que l'on devoit penser de la grandeur, de la bonté, de la justice et de la sagesse infinie d'un Dieu qui les avoit faits; car il est assez clair et évident qu'il ne faut pas attribuer à un Etre infiniment parfait des choses qui ne seroient pas convenables à la souveraine perfection de sa nature, ni à la souveraine perfection de sa volonté. Or il est clair et évident que les prétendus saints et divins livres ne portent en eux-mêmes aucun caractère d'érudition, ni de science, ni de sagesse, ni de sainteté, ni d'aucune autre perfection que l'on puisse dire ne pouvoir venir que d'un Dieu. Bien loin de cela on y trouve manifestement les mêmes défauts, les mêmes erreurs et les mêmes imperfections qui se trouvent manifestement dans les autres livres par la négligence, par l'ignorance et par l'insuffisance des hommes qui en sont les auteurs. Par conséquent il n'y a point d'aparence que ces sortes de livres viennent véritablement de Dieu, ni qu'ils aïent véritablement été faits par une inspiration particulière de son Esprit. Pareillement les prétendus miracles qui y sont raportés ne s'accordent nullement avec ce que l'on doit penser de la grandeur, de la bonté, de la justice et de la sagesse infinie d'un Dieu qui les auroit faits: donc il ne faut pas les attribuer à la Toute-puissance d'un Dieu ni croire qu'il les ait aucunement faits.
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Premiérement pour ce qui est des susdits prétendus saints et divins livres dont j'ai dit qu'ils ne portent en eux-mêmes aucune marque ni aucun caractère d'autorité, ni d'inspiration divine, il est facile à toute personne tant soit peu éclairée de s'en convaincre soi-même; il n'y a qu'à les lire, et on verra, comme j'ai dit, qu'il n'y a aucune érudition, aucun fond de science, aucune pensée sublime, ni aucune autre production de l'Esprit qui passe les forces humaines. Au contraire on n'y verra d'un côté que des histoires et narrations fabuleuses, comme sont celle de la création du monde, celle de la formation et de la multiplication des hommes, celle d'un prétendu Paradis terrestre, celle d'un serpent qui parloit, qui raisonnoit, et qui étoit même plus fin et plus rusé que l'homme, celle d'une anesse qui parloit et qui reprenoit son maître de ce qu'il la maltraitoit mal à propos, celle d'un déluge universel et d'une Arche ou des animaux de toutes espéces étoient renfermés, celle de la confusion des langues et de la division des nations, sans parler de la quantité d'autres vains, bas et frivoles contes que des auteurs graves méprisoient de raporter, lesquelles histoires ou narrations n'ont certainement pas moins l'air de fables que celle que l'on a inventées sur l'industrie de Promethée, sur la boîte de Pandore ou sur la guerre des Geans contre les Dieux et plusieurs autres semblables que les anciens Poëtes ont inventées pour amuser les hommes de leur tems. D'un autre côté on n'y verra qu'un mélange de quantité de loix et d'ordonnances ou de pratiques vaines et superstitieuses touchant les sacrifices et les purifications de [I-115] l'ancienne Loi, et touchant le vrai discernement des animaux dont elle supose les uns purs et les autres impurs, lesquelles loix et ordonnances ne sont pas plus respectables ni moins vaines et superstitieuses que celle des Nations les plus idolatres. On n'y verra encore que de simples histoires vraïes ou fausses de plusieurs Rois, de plusieurs Princes ou de plusieurs autres particuliers qui auront bien ou mal vécus, ou qui auront fait quelques belles ou mauvaises actions, parmi quantité d'autres actions basses indifférentes ou frivoles qui y sont raportées aussi; pour lesquelles Histoires faire, comme elles sont raportées dans les susdits prétendus saints et sacrés livres tant du vieil que du nouveau Testament, il est visible qu'il ne falloit pas pour cela avoir un grand génie, et par conséquent qu'il n'étoit pas besoin d'avoir pour cela des révelations divines. Ce n'est pas faire honneur à un Dieu que de vouloir le faire auteur de tant de si sottes et si vaines narrations; il s'amusoit à bien peu de choses, s'il s'amusoit à révéler des choses si frivoles. Enfin on ne voit dans les susdits livres que les discours, la conduite et les actions de ces tant renommés et fameux Prophètes, qui se disoient tout particulièrement envoïés et inspirés de Dieu. On y verra leur maniére d'agir et de parler, leurs songes, leurs illusions et leurs rèves, et il sera facile de juger par leurs discours et par leur maniére d'agir qu'ils ressembloient beaucoup plus à des visionnaires et à des fanatiques qu'à des personnes sages et éclairées. Quoiqu'il y ait cependant dans quelques uns de ces dits livres plusieurs bons enseignemens et plusieurs [I-116] bonnes et belles maximes de morale comme dans les Proverbes de Salomon, dans le Livre de la Sagesse et de l'Ecclésiast; mais rien nulle part qui surpasse la portée ni la capacité de l'esprit humain ni de la sagesse humaine. Bien loin de cela on voit ordinairement qu'il y a beaucoup plus d'esprit, plus de science, plus d'éloquence, plus d'ordre, plus de clarté, plus de politesse, plus de suite, plus d'exactitude et même plus de sages et plus de solides instructions dans les Livres des Philosophes, des Historiens et des Orateurs prophanes, que dans aucuns de ces prétendus saints et sacrés livres, tant de l'ancien que du nouveau Testament, dont la principale sagesse ne consiste qu'à faire croire pieusement des erreurs et à faire religieusement observer de vaines superstitions. De sorte que sans parler en particulier de plusieurs graves auteurs qui ont composé quantité de livres tant sur les sciences humaines que sur le bon réglement des moeurs et pleins de beaux exemples et pleins de bons avis, je crois pouvoir dire que quand il n'y auroit par exemple, que les Fables d'Esope, elles sont certainement beaucoup plus ingénieuses et plus instructives que ne le sont toutes ces basses et grossiéres paraboles qui sont raportées dans les prétendus saints Evangiles.
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Mais ce qui fait encore d'autant plus clairement voir que ces sortes de livres ne peuvent venir d'aucune inspiration divine, c'est qu'outre la grossiéreté et la bassesse du stile dont ces Evangiles sont composés, outre le défaut d'ordre et de suite qu'il y a dans la narration des faits particuliers qui y sont raportés et qui y sont bien mal circonstanciés, on ne voit point que les auteurs s'accordent bien les uns avec les autres, puisque les uns raportent leurs histoires d'une façon, les autres d'une autre. On voit même qu'ils se contredisent manifestement les uns les autres en plusieurs choses, ce qui manifestement fait voir qu'ils n'étoient pas inspirés de Dieu et qu'ils n'avoient pas même assez de lumière ni assez de talens naturels pour bien rédiger une histoire.
Voici quelques exemples des contrariétés et des contradictions qui se trouvent entr'eux. L'Evangeliste S. Mathieu fait descendre Jesus-Christ du Roi David par son fils Salomon, et par tous les Descendans du dit Solomon jusqu'à Joseph, père au moins putatif de Jesus-Christ. Et l'Evangeliste S. Luc le fait descendre du même David par son fils Nathan et par tous les descendans du dit Nathan jusqu'à Joseph; en quoi il y a contrarieté et erreur manifeste; car il est certain et évident que si ce Joseph et Jesus-Christ sont descendus de David par son fils Salomon et par tous les Descendans du dit Salomon, ils ne peuvent être descendus encore du même David pas son autre [I-118] fils Nathan et par tous les Descendans du dit Nathan qui sont manifestement tous autres que les Descendans de Salomon. D'ailleurs de quoi sert à ces Evangelistes de faire la Généalogie de ce Joseph et de le faire descendre de ce David pour montrer que leur Christ seroit fils de David, puisque leur Christ n'est pas véritablement fils de Joseph qui pouroit être descendu de David? Il est manifeste que ni l'un ni l'autre de ces Evangelistes ne peut prouver que le Christ auroit été fils de David qu'autant qu'il auroit été fils de ce Joseph, qu'ils font descendre de ce David quoique par différentes voies. Or nos Christicoles ne veulent pas que leur Christ ait été fils de ce Joseph; ainsi ce seroit mal à propos que ces Evangelistes auroient fait la généalogie de ce Joseph pour montrer faussement que Jesus-Christ auroit été fils de David, ou si l'un ou l'autre de ces Evangiles prouve qu'il ait été véritablement fils de David, il faut reconnoitre aussi qu'il étoit véritablement fils de ce Joseph; en quoi il paroit manifestement encore qu'il y a de l'erreur de part ou d'autre. Mais quoi que se soit, c'est sans doute de la vanité de ces généalogies-là même que parle leur S. Paul lorsqu'il dit à son disciple Timothée [88] qu'il ne faut point s'arrêter à des fables et à des généalogies qui n'ont point de fin et qui sont plutôt un sujet de dispute que d'édification, et lorsqu'il dit à son autre disciple Tite [89] qu'il faut fuir les questions impertinentes et vaines généalogies, les disputes et les contestations sur la loi comme étant vaines et inutiles.
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2°. Il y a contrariété et contradictions dans ce qu'ils disent touchant ce qui arriva, ou touchant ce qui se fit peu de tems après la naissance de ce Christ, car l'Evangeliste S. Mathieu dit qu'aussitôt après sa naissance le bruit s'étant répandu dans Jerusalem qu'il étoit né un nouveau Roi des Juifs et que des Magiciens l'étant venus chercher pour l'adorer, le Roi Herodes craignant que ce prétendu nouveau Roi ne lui ôtât quelque jour la couronne, fit égorger et massacrer tous les Enfans nouvellement nés depuis deux ans dans tous les environs de Bethleem où on lui avoit dit que ce prétendu nouveau Roi devoit naitre et que Joseph et la Mère de Jesus aïant été avertis en songe par un Ange de ce mauvais dessein que le Roi Herodes avoit de faire mourir les Enfans, ils s'enfuirent incontinent en Egypte où ils demeurèrent, dit cet Evangeliste, jusques à la mort du Roi Herodes qui n'arriva que plusieurs années aprés. Au contraire de cela l'Evangeliste S. Luc marque que Joseph et la mère de Jesus demeurèrent paisiblement durant six Semaines dans l'endroit où leur Enfant Jésus fut né, qu'il y fut circoncis, suivant la Loi des Juifs huit jours après sa naissance, et que lorsque le tems prescrit par la Loi pour la purification de sa mère fut arrivé, elle et Joseph son Mari le portèrent à Jerusalem pour le presenter à Dieu dans son temple, et pour offrir en même tems en sacrifice ce qui étoit ordonné par la susdite loi de Dieu; après quoi, suivant ce que dit ce même Evangeliste Joseph et Marie, mère de Jesus, s'en retournèrent en Galilée dans leur ville de Nazareth où leur Enfant Jesus croissoit tous [I-120] les jours en âge et en sagesse et en grace et que son Père et sa Mère alloient tous les ans à Jerusalem au jour solemnel de leur fête de Pâque, Si bien que cet Evangeliste ne fait nulle mention de leur fuite en Egypte ni de la susdite cruauté de Herodes envers les Enfans de la Province de Bethleem. Par où il est clair et évident qu'il y a de la contrarieté et de la contradiction dans ce que disent ces deux Evangelistes, et non seulement en ce que l'un dit de la cruauté d'Herodes et de la fuite de Joseph et Marie en Egypte avec leur enfant Jesus, et dont l'autre ne parle aucunement, mais aussi parcequ'il faut nécessairement que l'une ou l'autre de ces deux narrations soit fausse puisqu'il ne se peut faire que Joseph et Marie soient retournés si paisiblement en leur ville de Nazareth et qu'ils soient allés tous les ans à Jerusalem à la Fête solemnelle de Pâques comme l'un dit, et qu'ils aïent été obligés de s'enfuir en Egypte et d'y faire un si long séjour, comme l'autre le dit. A l'égard de la cruauté d'Hérodes envers les Enfans de Bethleem et des environs comme les Historiens de ce tems-là n'en parlent point, qué Joseph même, Historien juif, qui décrit la vie et les méchancetés de cet Herodes n'en parle point, et que les autres Evangelistes n'en parlent non plus dans leurs Evangiles, il y a toute aparence de croire que ce qui en est raporté dans l'Evangile de S. Mathieu n'est qu'une imposture, et que ce qu'il est dit de la fuite en Egypte n'est qu'un mensonge: car il n'est pas croïable que Joseph, Historien juif qui a blâmé et décrit les vices et les méchancetés de ce Roi eut passé sous [I-121] silence une action si noire et si détestable que celle de faire massacrer inhumainement tant de petits innocens, si ce que cet Evangeliste en dit eut été véritable.
3° Il a contrariété et contradiction entre les susdits Evangelistes sur la durée du tems de la vie publique de Jesus-Christ, car, suivant ce que disent les trois prémiers Evangelistes, il ne paroit y avoir eu guéres plus de trois mois depuis son Baptême jusqu'à sa mort, en suposant qu'il avoit 30 ans ou près de 30 ans lorsqu'il fut baptisé par S. Jean, comme il est marqué dans l'Evangile de S. Luc [90] et qui'il ait été né le 25° Décembre, suivant l'opinion communément reçue par nos Deichristicoles. Car depuis ce Baptême qui fut l'an XV de l'Empire de Tibere Caesar et l'année qu' Anne et Caiphe étoient Grands-Prêtres, jusqu'au moi de Mars, il n'y avoit qu'environ trois mois; et suivant ce que disent les trois prémiers Evangelistes, il fut crucifié la veille du prémier Paques suivant après son baptême et la prémiére fois qu'il vint à Jerusalem avec ses disciples comme il est marqué dans les susdits Evangelistes. Car tout ce qu'ils disent de son baptême, de ses voïages, de ses prédications, de ses miracles et de sa mort et passion se doit nécessairement raporter à la même année de son baptême, puisque ces Evangelistes ne parlent d'aucune autre année suivante, et qu'il parroit même par la narration qu'ils font de ses actions, qu'il les a toutes faites immediatement après son baptême et consécutivement les unes après les autres et en fort [I-122] peu de tems, pendant lequel tems on ne voit qu'un seul interval de six jours avant sa transfiguration, pendant lesquels six jours, on ne voit pas ce qu'il a fait, ni qu'il ait fait aucune chose [91]. Par où l'on voit clairement qu'il n'auroit vécu après son baptême qu'environs trois mois, desquels trois mois si on veut en retrancher six semaines de 40 jours et de 40 nuits qu'il passa dans le desert immédiatement après son baptême, il s'en suivra que le tems de sa vie publique depuis ses prémiéres prédications jusqu'à sa mort, n'aura duré qu'environs six semaines. Et suivant ce que Jean l'Evangeliste marque, il auroit, comme on le prétend duré au moins trois ans et trois mois, puisqu'il paroit par la lecture de l'Evangile de cet Apotre, qu'il auroit été pendant le cours de sa vie publique trois ou même 4 fois à Jerusalem à la fête solemnelle de Pâques, qui n'arrivoit cependant qu'une seule fois l'an, en quoi il est constant qu'il y a contrariété et contradiction visible. Car s'il est vrai, comme les autres Evangelistes le marquent, qu'il a été crucifié la veille du prémier Pâques après son Baptème qui étoit, comme ils marquent l'an 15 de l'empire de Tibere-Cesar, et l'année qu'Anne et Caïphe étoient Souverains Sacrificateurs, il est faux qu'il ait été trois ou 4 fois depuis son Baptême à Jerusalem à la Fête solemnelle de Pâques, puisque cette Fête n'arrivoit, comme je viens de dire qu'une seule fois l'an, ou s'il est vrai qu'il y ait été 3 ou 4 fois depuis son baptême comme Jean l'Evangeliste [92] semble le témoigner, et [I-123] comme nos Christicoles le prétendent ordinairement, il est faux qu'il n'ait vecu que 3 mois après son Baptême et qu'il ait été crucifié la prémiére fois qu'il fut à Jerusalem après son Baptême, comme les trois prémiers Evangelistes le témoignent. Si on dit que ces trois prémiers Evangelistes ne parlent effectivememt que d'une seule année, mais qu'ils ne marquent pas distinctement les autres années qui se sont écoulées depuis son Baptême, ou que Jean l'Evangeliste n'entend véritablement parler que d'une seule Pâques, quoiqu'il semble qu'il parle de plusieurs, et que ce n'est que par anticipation qu'il dit et qu'il répète plusieurs fois que la Fête de Pâques des Juifs étoit proche, et que Jesus alla à Jerusalem; et par conséquent qu'il n'y a qu'une contrariété et une contradiction seulement aparente sur ce sujèt entre les susdits Evangelistes, je le veux bien. Mais il est constant que cette contrariété et contradiction aparente ne viendroient que de ce qu'ils ne s'expliquent pas bien et qu'ils ne marqueroient pas suffisamment toutes les circonstances qui seroient ou qui auroient été à remarquer dans le récit qu'ils font de leurs Histoires. Mais soit qu'ils se contredisent ou soit qu'ils ne s'expliquent pas assez bien dans le récit de leur Histoire; il y a toujours lieu de tirer cette conséquence qui est qu'ils n'étoient donc pas inspirés de Dieu lorsq'ils ont écrit leurs Histoires: car s'ils eussent été pour lors véritablement inspirés de Dieu, ils ne se seroient pas contredit les uns les autres, et ils auroient eu tous assez d'esprit et assez de lumière pour bien s'expliquer, et pour marquer suffissamment de suite et par [I-124] ordre toutes les circonstances et toutes les particularités de leurs Histoires sans en omettre aucune des principales et sans en confondre et pervertir l'ordre comme ils ont fait en plusieurs rencontres. On ne peut nier même qu'ils ne se contredisent encore en plusieurs autres occasions.
1°. Ils se contredisent d'abord sur la prémière chose que J. C. fait incontinent après son Baptême, car les trois prémiers Evangelistes [93] disent qu'il fut aussitot après son Baptême transporté par l'esprit de Dieu dans un Desert où il jeuna pendant 40 jours et 40 nuits et où il fut par plusieurs fois tenté par le Diable et suivant ce que dit S. Jean [94] l'Evangeliste il partit deux jours après son Baptême pour aller en Galilée à plus de 30 lieuës de-là où il étoit et 5 jours après il se trouva à des noces qui se faisoient en Cana de Galilée, où il fit, dit-il son prémier miracle en y changeant l'eau en vin. Voilà une contrarieté et une contradiction assez manifeste, car s'il jeunoit véritablement dans un desert, il n'est pas à croire qu'il auroit été en même tems à 30 lieuës de là dans un festin de noces; ou s'il étoit véritablement dans ce Festin de noces, il n'est pas à croire qu'il auroit été en même tems à plus de 30 lieuës de-là dans un desert.
2°. Ils se contredisent sur le lieu de sa prémière retraite après sa sortie du desert. Car Mathieu S l'Evangeliste dit qu'il s'envint en Galilee et que laissant la ville de Nazareth, il vint demeurer à Capharnaum, [I-125] ville maritime; et Luc [95] l'Evangeliste dit qu'il vint d'abord à Nazareth et qu' ensuite il vint à Capharnaum.
3°. Ils se contredisent sur le tems et la maniére dont ses Apôtres se mirent à sa suite, car les trois prémiers Evangelistes [96] disent que Jesus-Christ passant sur la Mer de la Galilée, il vit Simon et André, son Frère qui pêchoient sur la dite Mer, et qu'un peu plus loin il vit Jacques et Jean son Frère avec leur Père Zébédéé qui racommodoient leurs filèts parce qu'ils étoient aussi pècheurs, et que les aïant apellés, ils laissèrent incontinent leurs filèts et le suivirent. Et Jean [97] l'Evangeliste au contraire dit que ce fut André, frère de Simon Pierre qui se joignit prémierément à Jesus avec un autre disciple de Jean Baptiste, l'aïant vu passer devant eux lorsqu'ils étoient avec leur Maitre sur les bords du Jourdain et qu'ils se joignirent à lui sur ce que Jean, leur Maitre, leur dit, voïant passer Jesus devant eux: Voilà l'Agneau de Dieu, voilà celui qui ôte les péchés du monde et qu' André aïant ensuite trouvé son frère Simon il l'amména à Jesus, et que ensuite Jesus voulant aller en Galilée, il trouva Philippe et puis Nathanael qui vinrent à lui: en quoi il y a contrariété et contradiction, car si ces disciples de Jesus-Christ se sont joins à lui de la manière que Jean l'Evangeliste le dit, ils ne se sont pas joins à lui de la manière que les autres Evangelistes le disent.
4°. Ils se contredisent sur le récit qu'ils font dans la dernière cène que Jesus-Christ fit avec ses Apôtres; car les trois prémiers Evangelistes marquent [I-126] qu'il fit dans cette derniere cène l'institution du sacrement de son corps et de son sang sous les espèces et aparences du pain et du vin, comme parlent nos Deicatholiques Romains; et Jean [98] l'Evangeliste dit qu'après cette cène Jésus lava les piés à ses Apôtres, qu'il leur recommanda expressément de faire les uns et les autres la même chose, et raporte un long discours qu'il dit que Jesus leur fit dans le même tems. Mais les autres Evangelistes ne parlent aucunement de ce lavement de piés ni d'aucun long discours qu'il leur fit pour lors. Au contraire ils témoignent qu'incontinent après cette cène il s'en alla avec ses Apôtres sur la montagne des olives, que là s'étant un peu éloigné de ses Apôtres, il se mit tout seul en prières, qu'il abandonna son Ame à la tristesse et qu'enfin il tomba en agonie pendant que ses Apôtres dormoient un peu plus loin: en quoi il y a contrariété et contradiction: car si ce que ces trois Evangelistes marquent est véritable, il n'y a point d'aparence qu'il leur eut lavé les piés, ni qu'il auroit eu le tems de leur faire pour lors un si long discours puisqu'il étoit déjà nuit avant qu'ils eussent achevé la cérémonie de leur cène, comme il est marqué dans S. Jean 15:30 en qu'ils s'en allérent aussitôt après les graces dites, sur la montagne des Oliviers [99] comme Math. et Marc. le disent. Il n'ya pas d'aparence non plus qu'il leur ait fait un si long discours sur la dite Montagne, puisqu'étant-là il se retira d'eux pour se mettre en prières, et qu'il y fut abattu de tristesse pendant que les disciples y étoient [I-127] d'un autre côté abattus de sommeil, comme les autres Evangelistes le marquent. Mais comment est ce que S. Jean l'Evangeliste se seroit si bien souvenu après un si grand nombre d'années d'un si grand nombre de paroles qui sont raportées dans ce discours, lui qui ne fait point mention de plusieurs autres choses beaucoup plus rémarquables, non plus que de plusieurs discours paraboliques, qu'il auroit du lui avoir oui dire, aussi bien que les autres Evangelistes? D'où vient une si grande diversité entre les uns et les autres? Si ce n'est que ce n'est point l'esprit de vérité qui les conduisoit, mais l'esprit d'erreur et de mensonge. En effèt on voit bien que le stile même de leurs narrations n'est qu'un stile de fables, et même de fables mal conçues, mal suivies et mal raportées.
5°. Ils se contredisent eux-mêmes sur le jour qu'ils disent qu'il fit cette cène; car d'un coté ils marquent qu'il la fit le soir de la veille de Pâques, c'est à dire le soir du prémier jour des azimes ou de l'usage des pains sans levain [100] lorsqu'il falloit, suivant la Loi des Juifs, manger l'Agneau pascal. Car c'étoit le soir de la veille de cette grande Fête de Pâques qu'ils devoient manger l'Agneau pascal et le pain sans levain comme il est marqué dans l'Exode 12:18; Lev. 23: 5; Num. 28:16 et d'un autre côté ils marquent qu'il fut crucifié le lendemain du jour qu'il fit cette cène vers l'heure du midi après que les Juifs lui eurent fait son procès toute la nuit et le matin. Or suivant leur dire le lendemain qu'il fit cette cène [101], n'auroit pas [I-128] dû être le lendemain de Pâques, mais le jour même de la grande Fête de Pâques: donc s'il est mort la veille de Pâques vers le midi ce n'étoit point le soir de la veille de cette Fête qu'il fit cette cène, et s'il a fait cette cène la veille de cette Fête, ce n'a point été la veille de cette Fête qu'il a été crucifié, mais le jour même de cette Fête, en quoi il est manifeste qu'il y a de l'erreur de part ou d'autre, c'est à dire qu'il n'a pas fait la cène la veille de cette Fête ou même qu'il n'a pas fait la cène la veille de cette fête, qui étoit le jour qu'il la falloit faire et qu'il fut crucifié le lendemain qu'il le fit; et c'est en quoi aussi ces Evangelistes se coupent et se contredisent.
6°. Ils se contredisent sur ce qu'ils raportent des Femmes qui avoient suivi Jesus depuis la Galilée, car les trois prémiers Evangelistes disent [102] que ces femmes et tous ceux de sa connoissance, entre les en quelles étoit Marie Magdelaine, Marie mère de Jaques et de Joseph et la mère des Enfans de Zébédée qui regardoient de loin ce qui se passoit lorsqu'il étoit pendu et attaché à la croix, et Jean [103] l'Evangeliste dit au contraire que la mère de Jesus et la soeur de sa mére et Marie Magdelaine étoient debout auprès de la croix avec Jean son Apôtre, que Jesus voïant sa mère et auprès d'elle le disciple qu'il aimoit, il dit à sa mère: Femme voilà votre fils, et qu'il dit à son Disciple: voilà votre mère, en quoi il y a contrariété et contradiction: car si ces femmes et ce disciple étoient proche de lui comme dit Jean l'Evangeliste, [I-129] ils n'étoient donc pas éloignés, comme disent les autres, ou s'ils en étoient éloignés, comme ces trois le disent, ils n'en étoient proche comme ce dernier le dit.
7°. Ils se contredisent sur les prétenduës aparitions qu'ils raportent de Jesus-Christ après sa prétendue resurrection; car Mathieu [104] ne parle que de deux aparitions, l'une lorsqu'il s'aparut à Marie Magdelaine et à une autre femme nommée aussi Marie, l'autre lorsqu'il s'aparut à ses onze disciples qui s'étoient rendus en Galilée sur la Montagne qu'il leur avoit marqué pour le voir [105]. Marc. parle de trois aparitions; la première lorsqu'il aparut à Marie Magdelaine, la deuxième lorsqu'il aparut à deux de ses Disciples lorsqu'ils alloient à Emmaüs et la troisième et dernière lorsqu'il aparut à ses onze Disciples, auxquels il fit reproche de leur incrédulité. Luc [106] ne parle que de deux aparitions, savoir de celle qu'il fit à deux de ses diciples qui alloient à Emmaus, et de celle qu'il fit à ses 11 disciples et plusieurs autres qui étoient assemblés avec eux dans la ville de Jérusalem. Et Jean [107] l'Evangeliste parle de 4 aparitions, savoir de la prémière qu'il fit à Marie Magdelaine, d'une deuxième qu'il fit à ses onze disciples qui étoient assemblés à Jerusalem dans une maison dont ils avoient fermé les portes, d'une troisième aparition qu'il fit 8 jours après aux mêmes disciples assemblés encore de la même manière dans une maison dont ils avoient fermés les portes, et enfin d'une quatrième aparition [I-130] qu'il fit à 7 ou 8 de ses Disciples qui pechoient sur la mer de Tybériade [108].
8°. Ils se contredisent encore sur les lieux de ces pretenduës aparitions, car Mathieu [109] dit que ce fut en Galilée que ses disciples le virent, savoir sur une • Montagne où il leur avoit dit de se rendre pour le voir. Marc [110] dit qu'il s'aparut à eux losqu'ils étoient à table. Luc [111] dit qu'il les mena hors de la ville de Jerusalem et qu'il les mena jusques en Béthanie où il les quitta en s'élevant au ciel: et Jean [112]†† dit que ce fut dans la ville de Jérusalem qu'il s'aparut à eux dans une maison dont ils avoient fermé les portes, et une autre fois sur la Mer de Tybériade.
Voilà bien de la contradiction dans le recit de ces prétendues aparitions; elles ne peuvent être toutes véritables; car s'il est vrai, comme dit Jean l'Evangeliste qu'il aparut le soir du jour même de sa resurrection à ses disciples assemblés à Jerusalem dans une maison dont ils avoient fermé les portes, comment pouroit être vrai ce que dit Mathieu que ce fut en Galilée que ses Apotres le virent sur une Montagne, où il leur avoit ordonné de se rendre pour ce sujèt et qu'ils y allérent effectivement aussitôt après que les femmes leur eurent dit qu'il étoit ressuscité; si c'étoit à Jerusalem qu'il vouloit se montrer à eux le soir du jour même qu'il ressuscita, comme Jean l'Evangeliste dit qu'il fit effectivement, qu'étoit-il nécessaire qu'il les envoïât si promtement à 30 lieuës de-là pour le voir? Et pourquoi leur faisoit-il dire [I-131] que ce seroit-là qu'ils le verroient et qu'il seroit même avant eux au lieu où il leur avoit dit de se rendre comme Mathieu le raporte. Car puisque c'étoit à Jerusalem même qu'il devoit se montrer ce jour-là à eux, il n'avoit que faire de les envoïer pour cela en Galilée à 30 lieuës de Jerusalem: ou si au contraire ce n'étoit qu'en Galilée qu'il devoit se montrer à eux et qu'ils partirent aussitôt après sa Résurrection pour se rendre à l'endroit qu'il leur avoit marqué, comme Mathieu le raporte, comment se montra-t-il à eux dans Jerusalem? puisque s'ils étoient partis pour aller en Galilée, comme le même Mathieu le raporte, il est visible qu'il y a de la contradiction en cela, et il faudroit multiplier ici des miracles pour accorder cela. Mais comment est ce que Mathieu lui-même qui étoit un des onze Apôtres et qui auroit par conséquent été avec les autres Apôtres dans la même maison à Jerusalem et lorsque Jesus-Christ vint et se montra au milieu d'eux les portes étant fermées, comment estce, dis-je que cet Apôtre qui auroit été témoin de cette aparition auroit pû dire et marquer dans son Evangile que c'étoit en Galilée qu'ils le devoient voir et qu'ils partirent promtement pour se rendre au lieu qu'il leur avoit marqué sans faire mention qu'ils l'auroient vû le jour même au soir dans Jerusalem? Et il n'y a point d'aparence que cet Apôtre auroit pû dire cela sans faire mention de cette prétendue aparition faite à Jerusalem si elle eut été véritable. Pareillement comment est ce que S. Jean l'Evangéliste qui étoit aussi un des onze Apôtres et qui par conséquent auroit aussi été avec les autres Apôtres en [I-132] Galilée, et qui auroit vû comme les autres Jesus-Christ ressuscité, comment est-ce, dis je, qu'il y auroit été et qu'il auroit vû Jesus-Christ ressuscité sans faire mention de ce voïage ni de cette aparition qui détruit la vérité de celle qu'il raporte dans le récit qu'il fait de son Histoire. Il n'y a certainement point d'aparence qu'il auroit fait ce voïage et qu'il auroit vû son Maitre sans en faire mention dans son Evangile, si ce voïage et si cette aparition eussent été veritables, ainsi il faut qu'il y ait de l'erreur ou du mensonge de part ou d'autre.
9°. Ils se contredisent encore au sujet de sa prétendue Ascension dans le Ciel, car les Evangelistes Luc et Marc disent positivement qu'il monta au Ciel en présence de ses onze Apôtres: mais ni Mathieu ni Jean ne font aucune mention de cette prétendue Ascension. Bien plus Mathieu l'Evangeliste témoigne assez clairement qu'il n'est point monté au Ciel, puisqu'il dit positivement que Jesus-Christ assura ses Apôtres dans cette Aparition qu'il dit qu'il leur fit qu'il seroit et qu'il demeureroit toujours avec eux jusqu'à la fin des siècles. Allez donc, leur dit-il, dans cette prétendue aparition, allez enseigner toutes les Nations, et soïez assurés que je serai toujours avec vous jusqu'à la fin des siècles [113]. Et Luc se contredit lui-même sur ce sujet, car dans son Evangile il dit que ce fut en Bethanie [114] qu'il monta au Ciel en présence de ses Apôtres, et dans ses Actes des Apôtres [115], suposé qu'il en soit l'Auteur, comme on le dit, il dit [I-133] que ce fut sur la montagne des Oliviers. Il se contredit encore lui-même sur une autre circonstance de Cette Ascension, car il témoigne dans son Evangile [116] que ce fut le jour même de sa resurrection ou la prémière nuit suivante qu'il monta au Ciel, et dans ses Actes des Apôtres [117] il dit que ce fut 40 jours après sa Résurrection: ce qui ne s'accorde certainement pas.
Si tous les Apôtres avoient certainement vû leur Maitre monter glorieusement au Ciel, comment est ce que Mathieu et Jean l'Evangeliste qui l'auroient vû comme les autres, auroient pû passer sous silence un si glorieux mistère et ne point parler d'une chose si glorieuse et si avantageuse à leur Maitre; vû d'ailleurs qu'ils raportent quantité d'autres circonstances de sa vie et de ses actions qui sont beaucoup moins considérables que celle-ci, et notamment encore comment Mathieu auroit-il pû dire, comme il a fait dans son Evangile, que Jesus-Christ assura ses Apôtres lorsqu'il s'aparut à eux qu'il seroit avec eux jusqu'à la fin des siècles; s'il étoit vrai qu'il l'eut vû monter au Ciel: car s'il l'eut vû monter au Ciel, il auroit dû, comme Historien fidèle, faire mention expresse de cette prétendue Ascension, et non seulement en faire mention expresse, mais aussi expliquer clairement de quelle maniere il demeureroit toujours avec eux, quoiqu'il les quittât visiblement pour monter au Ciel parcequ'il n'étoit pas facile de comprendre par quel secret il demeureroit avec eux qu'il quittoit: cependant cet[I-134] Evangeliste ne fait ni l'un ni l'autre: c'est ce qui fait manifestement voir qu'il y a de l'erreur, de la contrarieté et de la contradiction dans leurs prétenduës histoires et que ce ne sont que fables. Je passe sous silence quantité d'autres semblables contradictions qui se trouvent dans ces prétendus saints et divins livres, parce qu'il seroit trop long de les raporter toutes: mais ce que je viens de dire suffit pour faire clairement voir que ces livres ne viennent d'aucune inspiration divine, ni même d'aucune sagesse humaine et par consequent qu'ils ne méritent pas qu'on y ajoute foi.
Mais encore par quel privilège ces 4 Evangelistesci et quelques autres semblables Livres passent-ils pour Sts et divins plutôt que plusieurs autres qui portent comme ceux-ci le titre d'Evangile, ou qui ont été autrefois, comme ceux-ci, publiés sous le nom de quelques autres Apôtres, comme je l'ai déjà remarqué. Il y a plusieurs autres Evangiles et autres Ecrits que l'on a voulu faire passer autrefois pour canoniques, je veux dire pour des livres Sts et divinement inspirés, comme sont par exemple l'Evangile qui est selon les Apôtres et dont parle S. Augustin Liv. I contre Adimante ch. 17 lequel Evangile étoit reçu des Manichéens, un autre des Nazaréens, qui étoit selon St Pierre et dont parle Theodoret Liv. 2 des fables des Hérétiques, un autre qui étoit selon l'Apôtre André, un autre qui étoit selon S. Jacques Apôtre, un autre selon St Thomas, un autre selon St Mathias dont parle S. Innocent Ep. 3 et S. Ambroise sur la préface de l'Evangile selon S. Luc. Un autre selon [I-135] les Egyptiens dont Clément Alexandrin s'est servi, comme il le témoigne lui même Liv. 7 des Tapis ch. 7. Un autre selon les Hebreux dont parle encore Theodoret. Un autre selon Judas Iscariote dont le même Theodoret parle Liv. I des Fables des Hérétiques. Un autre selon S. Philippe l'apôtre. Un autre selon S. Barthelemi, et enfin un autre selon S. Basilide dont parle S. Ambroise et plusieurs autres semblables livres que l'on vouloit faire passer autrefois pour canoniques et divins; par quel privilège, dis je, les 4 Evangelistes cidessus nommés ont-ils été préferés à tous ces autres? Par quelle règle, par quel endroit et par quel témoignage sait-on, que Mathieu, que Marc, que Luc et que Jean l'Evangeliste étoient véritablement inspirés de Dieu lorsqu'ils écrivoient leurs Evangiles et que les autres Apôtres ne l'étoient pas lorsqu'ils écrivoient les leurs.
Si on dit que les Evangiles de ceux-ci sont suposés et qu'ils sont faussement attribués aux Apôtres, on seroit en droit de demander encore par quelle règle, par quel endroit, et par quel témoignage on sait que c'est faussement que les autres Evangiles ont été attribués aux Apôtres et que ces quatre prémiers ne sont pas faussement attribués à ceux dont ils portent le nom? Certainement si les uns de ces Apôtres se sont vantés faussement d'être inspirés de Dieu lorsqu'ils écrivoient leurs Evangiles, les autres peuvent bien s'en être vantés aussi faussement que leurs compagnons; et si les uns de tous ces autres Evangiles ont été faussement attribués aux Apôtres, les quatre prémiers pouroient avoir été aussi faussement attribués à ceux [I-136] dont ils portent les noms; et enfin si les uns de ces Evangiles ont été falsifiés et corrompus aussi facilement, les autres peuvent-ils l'avoir été moins. Et ainsi il n'y a point de régle, point de preuve, point de témoignage assurés par où l'on puisse discerner en cela les uns d'avec les autres.
Mais, dira-t-on, c'est l'Eglise elle-même qui fait ce discernement et qui a levé tout sujet de doute sur cette matière, en déclarant, comme elle a fait dans ses Conciles quels étoient les livres qui avoient été inspirés de Dieu et quels étoient ceux qui ne l'avoient pas été, recevant les premiers comme autentiques et rejettant les autres comme apocrifes. C'est ce qu'elle a déclaré, dit-on, dans le troisième Concile de Carthage sous le Pape Cirile au canon 49 vers l'an 397, où en les paroles des Pères de ce Concile, il nous a plû d'ordonner qu'on ne liroit dans l'Eglise que les seuls Livres canoniques sous le nom d'Ecritures saintes et divines. Or les Livres canoniques, disent ces Pères sont ceux-ci: le Genese, l'Exode, le Levitique etc. La même chose à été réglée dans le Concile de Trente qui [118] a dressé un Catalogue de tous ces livres que l'Eglise veut que l'on regarde comme divins, prononçant anatheme contre tous ceux qui ne les recevront pas comme tels. Il est vrai que l'Eglise l'a jugé et determiné ainsi; mais de bonne foi peut on dire et se persuader pour cela que les livres qu'elle s'est ainsi choisis et qu'elle veut que l'on regarde comme saints et divins aïent été véritablement [I-137] et certainement inspirés de Dieu, vû particuliérement qu'elle n'en aporte d'autre preuve, ni d'autre raison, ni d'autre témoignage que celui de dire IL NOUS PLAIT, IL NOUS A PLÛ de le juger et determiner ainsi. Placuit, Censuit etc. Qui est ce qui ne voit pas que dans toutes les Religions, dans toutes Sectes et dans toutes Societés de personnes, les Hommes pouroient avec la même facilité se faire et se forger des livres prétendus saints et divins?
Ils le pouroient sans doute, et c'est aussi effectivement ce qu'ils font: mais comme les gens d'esprit savent que les Hommes ne sauroient se faire et se forger que de fausses Divinités comme sont celles qu'ils adorent, ils savent aussi qu'ils ne sauroient se faire ni se forger que faussement des livres inspirés de Dieu comme sont tous ceux que nos Christicoles regardent et qu'ils voudroient faire regarder comme divins. Ainsi c'est en vain qu'ils prétendent tirer avantage de l'autorité qu'ils donnent à ces livres, et c'est en vain qu'ils en prétendent tirer des preuves ou des témoignages assurés de la vérité de leur Religion, puisqu'ils ne portent en eux-mêmes aucun caractére de Divinité, ni même aucune marque extraordinaire de sagesse humaine.
[I-138]
J'ai dit encore que les prétendus miracles qui sont raportés dans ces prétendus saints Livres ne s'accordent pas avec ce que l'on devoit penser de la grandeur, de la sagesse et de la justice d'un Etre infiniment parfait et par conséquent que ces prétendus miracles n'étoient pas croïables en eux-mêmes. C'est ce que je vais faire voir assez clairement par ce raisonnement-ci. Il ne faut penser de la grandeur, de la bonté, de la sagesse et de la justice d'un Etre qui seroit infiniment parfait que ce qui seroit convenable à toutes ces divines perfections-là. Or seroit-il par exemple convenable à une souveraine bonté, à une souveraine sagesse et à une souveraine justice de vouloir se repaître de chair et de sang par de cruels et sanglans sacrifices? Leur seroit-il convenable de vouloir faire une injuste et odieuse acception de personnes ni même aucune injuste et odieuse acception des peuples? Leur seroit-il convenable à ces divines Perfections de vouloir de sangfroid et de propos déliberé détruire les uns et les accabler de misères pour favoriser les autres sans aucun merite et les accabler heureusement de tous biens? Non, sans doute, car ces Livres-là, dont je parle et qui passent pour saints et divins parmi nos Christicoles défendent expressément toute injustice, toute iniquité et notamment toutes sortes d'injustes acceptions des personnes. Vous n'aurez point d'égard dit la Loi [119] à l'aparence de la personne en [I-139] jugement, mais vous écouterez également le petit comme le grand. Et dans un autre endroit il est dit [120]: Vous ne pervertirez point le droit et n'aurez point d'égard à l'aparence des personnes et ne prendrez aucun présent, parce que les présens aveuglent les yeux des sages et renversent les paroles des justes. Et dans le Levitique [121] il est dit vous ne ferez point d'iniquité en jugement, vous n'aurez point d'égard à la personne du pauvre, ni à la personne du riche et du grand, mais vous jugerez justement vrotre prochain. Les mêmes Livres témoignent et disent en plusieurs endroits qu'il n'y a point d'iniquité en Dieu, qu'il ne fait acception de personnes et qu'il ne considére point les présens, c'est ce qui est expressement marqué dans les susdits livres. Gardez soigneusement les commandemens de votre Dieu, dit la Loi [122] parce que le Seigneur votre Dieu est le Seigneur des Seigneurs, le Dieu des Dieux, le Dieu très-grand, trèsfort, très-puissant et terrible, lequel n'a point d'égard à l'aparence de personne et ne reçoit point de présent. La même chose est marquée en plusieurs autres endroits des susdits livres, comme dans les Proverbes 19: 7 [123], Eccles. 35: 15, Act. 10:34, Rom. 2: 11, Gal. 2: 6, Eph. 6:9, Colloss, 3:24; ils disent, ces mêmes saints et sacrés livres,[124] que Dieu ne craint point les Grands et qu'il ne méprise point les Petits, mais qu'il a un soin égal des uns comme des autres. Ils disent qu'il aime toutes ses créatures, et qu'il ne hait rien de tout ce qu'il a fait [125].
[I-140]
En effèt si Dieu étoit Dieu, c'est à dire, s'il y avoit véritablement un Dieu, comme nos Christicoles l'entendent et le disent, il seroit également l'auteur de toutes les créatures, également l'auteur de tous les Hommes et de tous les Peuples; il ne seroit pas seulement le Dieu des Juifs ou des Grecs, mais aussi le Dieu de tous les Peuples et de toutes les Nations de la Terre, et partout il seroit également le Protecteur de tous et leur Bienfaiteur.
Or les prétendus miracles qui sont raportés dans ces prétendus Sts et sacrés Livres et particulièrement ceux qui sont raportés dans les livres du vieux Testament, n'auroient été faits, suivant leur raport, que pour marquer de la part de Dieu une injuste et odieuse acception de peuples et de personnes, et pour détruire et accabler de maux et de miséres — comme de sang froid et de propos déliberé les uns, et pour favoriser tout particulièrement les autres: car cette acception de peuples et de personnes préférablement des uns aux autres se voit manifestement dans les susdits livres du vieux Testament, et notamment dans ceux qui raportent la vocation et le choix qu'ils disent que Dieu fit des Patriarches Abraham, Isaac et Jacob pour de leur postérité se faire tout particulièrement un peuple qu'il sanctifieroit et béniroit par dessus tous les autres peuples de la Terre, [126] car ces livres marquent expressément que Dieu apella le premier de ces Patriarches, qu'il lui commanda de sortir de son Païs, de quiter tous ses parens et amis et de s'en aller dans un autre Païs, qu'il lui montreroit, lui promettant [I-141] en même tems de multiplier et de bénir à tout jamais sa postérité. Il s'aparut une seconde et troisième fois à lui, disent ces mêmes livres, et lui dit: se suis le Seigneur Dieu tout-puissant, marchez droit devant moi et soïez parfait, car je mettrai mon alliance entre moi et vous, je multiplierai amplement votre Postérité, je la rendrai aussi nombreuse que les grains de poussière qui sont sur la Terre [127]. Voïez, lui dit-il, si quelqu'un peut compter les grains de poussière qui sont sur la Terre, ce sera de même de votre Postérité, car celle-ci sera aussi nombreuse que la poussière de la Terre. Vous serez, lui dit-il, le Pére de beaucoup de Nations, vous ne vous apellerez plus Abram, mais Abraham, parceque je vous ai établi Pere de beaucoup de Nations, et même des Rois sortiront de votre sang. Je mettrai mon Alliance entre moi et vous et votre Postérité après vous pour être une Alliance perpetuelle, afin que je sois votre Dieu et le Dieu de vos Descendans après vous, et voici, lui dit-il, l'alliance que je ferai avec vous, et que vous garderez vous et votre postérité après vous: [128] vous circoncirez entre vous tous vos Enfans mâles, vous circoncirez le prépuce de votre chair, ce sera la marque éternelle de mon alliance avec vous et. avec votre Postérité [129]. Tout enfant mâle sera circonci au huitième jour. Je vous donnerai, lui dit-il, encore à vous et à vos descendans la terre où vous êtes comme étranger, [130] je vous donnerai toute la terre de Chanaan et vous posséderez tout le païs qui [I-142] est depuis le fleuve d'Egypte jusqu'au grand fleuve de l'Euphrate, et toute la terre qui est depuis une mer jusqu'à l'autre [131]. Levez vous, lui dit-il encore, parcourez tout ce païs, voïez-en la longueur et la largeur, car je vous le donnerai pour vous et pour vos Descendans pour en jouir à tout jamais, car je serai éternellement leur Dieu. Dieu réitera ces mêmes promesses aux deux autres Patriarches Isaac et Jacob, qui étoient les prémiers Descendans de cet Abraham et leur dit, [132] suivant qu'il est marqué dans les susdits livres, qu'il rendroit leur postérité aussi nombreuse que le sont les Etoiles du Ciel et que le sont les grains de sable de la Mer, il leur dit qu'il béniroit ceux qui leur seroient amis, qu'il maudiroit ceux qui seroient leurs ennemis, et qu'en leur considération il béniroit toutes les Nations de la Terre, lesquelles promesses leur furent faites plusieurs fois de la part de lui-même, comme il est marqué dans les susdits livres. Genese 12: 1, 2, 3; 18:18; 26:4; 22:17; 28:14.
Elles furent mème confirmées par jurement et par serment de la part de Dieu, comme il est marqué aussi dans les susdits livres Gen. 22:16; Psal 89: 4; Eccl. 44:22; Hebr. 6:13, 14; et c'est en conséquence de toutes ces belles prétendues Promesses divines que le peuple juif, autrement dit le peuple d'Israël, qui étoit descendu de ces trois Patriarches est apellé en plusieurs endroits des susdits livres le Peuple choisi, le Peuple de Dieu, le Peuple saint[I-143] et le Peuple bénit [133]. Si vous obéïssez à la loi de Dieu, disoit Moïse à ce Peuple et si vous gardez fidèlement l'alliance, qu'il a faite avec vous, vous serez de tous les peuples le plus aimé, le plus choisi et le plus favorisé de Dieu; vous lui serez comme un Roïaume de Sacrificateurs et comme une Nation sainte; il vous envoïera, leur disoit-il, son ange afin qu'il vous préserve de tout danger et qu'il vous conduise heureusement au lieu qu'il vous a préparé, il bénira vos travaux, il n'y aura point de stérilité dans votre païs ni de maladie contagieuse parmi vous et il accomplira favorablement le nombre de vos jours [134] il se déclarera l'Ennemi de ceux qui seront contre vous; il jettera la terreur et l'épouvante parmi vos ennemis, et leur fera honteusement tourner le dos pour prendre la fuite devant vous. Vous ne ferez point d'alliance ni de société avec les autres Peuples, leur disoit-il encore et vous ne leur ferez aucune grace, au contraire vous les détruirez, vous briserez leurs images et leurs idoles, parce que vous êtes un peuple saint à votre Dieu qui vous a choisi afin que vous lui soïez un peuple plus précieux que tous les autres peuples de la Terre. Ce n'est pas, leur disoit-il, [135] parceque vous étiez le plus fort ou en plus grand nombre que tous les autres peuples qu'il vous a choisi, puisque vous êtes le plus petit en nombre, mais parce qu'il vous a aimé et qu'il vous garde le serment qu'il a fait à vos Pères de vous prendre tous sous sa divine protection et de [I-144] vous bénir par dessus tous les peuples de la Terre; ne mangez rien d'impur, leur disoit-il encore, [136] parce que vous êtes un peuple saint et un peuple que Dieu s'est choisi entre tous les Peuples de la Terre afin que vous lui soïez un peuple précieux; enfin, leur disoit-il, encore dans une autre occasion: [137] Dieu vous a choisi afin que vous soïez tout particuliérement son peuple et afin que vous observiez tous ses commandemens [138], il vous élevera en honneur, en renommée et en gloire par dessus toutes les nations de la terre, afin que vous lui soïez un peuple saint, ainsi qu'il l'a promis à vos Pères. On ne peut nier qu'il n'y ait eu dans un tel choix une veritable acception de peuple de la part de Dieu, puisqu'il n'en choisissoit qu'un seul préférablement à tous les autres; et on ne peut nier qu'il n'y ait de l'injustice dans une telle acception de peuple et de personnes, puisqu'elle se faisoit seulement par faveur et sans avoir égard au mérite des uns ni des autres; et enfin on ne peut nier qu'une telle acception de peuples et de personnes n'ait été odieuse à tous les autres peuples, puisqu'elle se faisoit à leur prejudice, et ne tendoit qu'à leur ruine.
Comme donc il ne seroit pas convenable à une souveraine bonté, ni à une souveraine sagesse et justice de vouloir faire aucune injuste et odieuse acception de personnes ou de peuples, il ne faut pas penser qu'un Dieu infiniment bon, infiniment sage et infiniment juste auroit jamais voulu faire une telle [I-145] acception du peuple juif au préjudice de tous les autres peuples de la Terre, ni qu'il auroit voulu si particulièrement emploïer sa toute-puissance pour favoriser et confirmer une telle acception de peuples et de personnes: et par cette raison il paroit encore assez manifestement que les prétendus miracles que l'on dit avoir été faits pour ce sujet, ne sont nullement croïables. Que l'on ne prétende pas dire ici qu'il n'y auroit aucune injustice en Dieu de se choisir ainsi des personnes ou quelques peuples entiers préférablement aux autres, parce que Dieu étant le Maitre absolu de ses Graces et de ses Bienfaits, il peut les accorder à qui il lui plait, sans que personne ait droit de s'en plaindre, et sans que personne puisse lui en faire aucun reproche, ni l'accuser d'aucune injustice; que l'on ne prétende pas, dis-je, alléguer une si vaine raison; car si Dieu est véritablement l'auteur de la nature, s'il est véritablement l'auteur et le Père de tous les Hommes et de tous les Peuples, comme le disent nos Christicoles et tous les Deicoles, il doit également les aimer tous comme ses propres ouvrages et par conséquent il doit être également aussi leur Protecteur et leur Bienfaiteur. Car celui qui donne l'être, doit donner aussi, suivant la maxime qui est véritable, les conséquences et les suites nésessaires pour le bien-être. Qui dat esse, debet consequentia adesse, si ce n'est que nos Christicoles veuillent dire que leur Dieu voudroit faire exprès des créatures pour les rendre misérables et malheureuses: ce qu'il seroit certainement encore indigne de penser d'un être qui seroit infiniment bon. Et par conséquent [I-146] si ce Dieu a donné l'être à tous les Hommes et à tous les Peuples, il doit pareillement aussi leur donner également à tous le bien-être et par conséquent aussi il doit les favoriser également tous de sa divine bienveillance et de ses bonnes graces sans faire aucune injuste et odieuse acception de personnes ni de peuples, comme celle qu'on prétend qu'il a faite en faveur d'Abraham, d'Isaac et de Jacob et de leur Postérité qui se trouve dans le peuple juif.
Si l'on dit que Dieu aimeroit et favoriseroit également tous les Peuples et tous les Hommes, s'ils méritoient également d'être aimés et d'être également favorisés de ses graces et de ses bienfaits, mais que comme ils ne méritent pas tous cette faveur, et qu'au contraire la plupart des Hommes et des Peuples s'attirent à eux-mêmes par leurs vices et par leurs méchancetés la disgrace et les châtimens de Dieu, il ne faut pas s'étonner, dira-t'-on, si Dieu aime les uns plus que les autres, et s'il choisit plutot les uns que les autres pour leur communiquer plus particulièrement ses faveurs, n'y aïant aucune injustice dans une telle acception de peuple préférablement à tous les autres. A cela il est facile de répondre que tous les Hommes et tous les Peuples étant également l'ouvrage de Dieu comme on le supose, ils seroient tous tels qu'il les auroit fait et qu'il les auroit voulu faire, et pourtant n'auroient ni les uns ni les autres qu'autant de vertu, qu'autant de mérite et qu'autant de perfections qu'il leur en auroit voulu donner, de sorte que s'il avoit voulu donner aux uns plus de vertu, plus de mérite et plus de perfections qu'aux autres, afin de les [I-147] favoriser plus particulièrement de ses graces et de son amitié, ou comme dit S. Paul, afin de faire paroitre sur eux les richesses de sa grandeur et de sa miséricorde, comme sur des vaisseaux de prédestinations et de bénédictions qu'il auroit voulu destiner à sa gloire et qu'il auroit au contraire voulu donner aux autres moins de vertu, moins de mérite et moins de perfections, et même les priver entiérement de tous ces avantages-lå afin de les exclure de son amitié et de ses bonnes graces, ou, comme dit le même St. Paul, afin de montrer en eux les effets de sa colère et de sa puissance, comme sur des vases d'abjection et de réprobation qu'il auroit destiné à être éternellement malheureux; il est évident qu'il y auroit toujours en cela-même une injuste et odieuse acception de personnes. Et comme il n'est pas convenable d'attribuer à un Etre infiniment parfait une si injuste et si odieuse acception de personnes, il s'ensuit evidemment que les miracles que l'on supose avoir été faits en conséquence et en faveur d'une telle acception de personnes, ne s'acordent point avec ce que l'on doit penser de la Grandeur, de la Bonté, de la Sagesse et de la Justice d'un Etre infiniment parfait et par conséquent que ces prétendus miracles ne sont nullement croïables en eux-mêmes.
D'ailleurs, puisqu'il ne faut, comme j'ai dit, penser de la Grandeur, de la Bonté, de la Justice et de la Sagesse d'un Etre infiniment parfait, que ce qui seroit convenable à ces divines perfections-là, il ne faut point penser qu'un Dieu qui seroit infiniment parfait, auroit voulu si particulièrement emploïer sa Toute-puissance [I-148] à faire des miracles dans de légères occasions et pour des sujets de légère conséquence et qu'il n'auroit pas voulu s'emploïer de même dans des occasions qui étoient beaucoup plus considérables, ni pour des sujets qui étoient de beaucoup plus grande importance. Car il ne seroit pas convenable à une souveraine Sagesse de s'apliquer à de petites choses et de négliger les grandes, il ne seroit pas convenable à une souveraine Sagesse de pourvoir plus particuliérement à l'accessoire qu'au principal d'une chose. Il ne seroit pas convenable à une souveraine Justice de punir sévèrement des fautes légères et de laisser de grands et d'abominables crimes impunis. Et enfin il ne seroit pas convenable à une souveraine Bonté et une souveraine Sagesse de ne pas vouloir être aussi bonne et aussi bienfaisante aux hommes dans leurs plus pressans besoins, comme elle témoigneroit l'être dans les moindres. Je dis au moins parce que c'est dans les plus pressans besoins que la Bonté se doit plutôt manifester; de sorte qu'une souveraine Bonté qui seroit accompagnée d'une souveraine Sagesse et d'une souveraine Puissance, comme seroit la Bonté souveraine d'un Dieu Tout-puissant et infiniment sage, elle ne pouroit manquer de se rendre ni de se montrer du moins aussi bonne et aussi bienfaisante aux hommes dans leurs plus pressans que dans leurs moindres besoins.
Or si les miracles qui sont raportés dans les susdits prétendus saints et divins Livres tant du vieux que du nouveau Testament, étoient véritables, on pouroit dire que Dieu auroit plus particulièrement emploïé [I-149] sa Toute-puissance et sa Sagesse en de petites choses qu'il n'auroit fait en de plus grandes et de plus importantes; on pouroit véritablement dire qu'il auroit eu plus de soin de pourvoir au moindre bien des Hommes que de pourvoir à leur plus grand et principal bien: on pouroit véritablement dire qu'il auroit voulu plus sévèrement punir dans certaines personnes des fautes légères, qu'il n'auroit puni dans d'autres de très-grands et de très-méchans vices ou crimes. Et enfin on pouroit véritablement dire qu'il n'auroit pas voulu se rendre ni se montrer aussi bienfaisant aux hommes dans leurs plus pressans besoins, comme il auroit voulu témoigner l'être dans les moindres de leurs besoins. C'est ce qu'il est facile de faire voir tant par les miracles que l'on prétend qu'il a fait, que par ceux qu'il n'a pas fait, et qu'il auroit néanmoins bien certainement fait plutôt qu'aucuns autres, s'il étoit vrai qu'il en eut fait aucun.
Premiérement pour ce qui est des miracles que l'on prétend qu'il a fait par l'entremise de Moyse son Prophète, en quoi consistoient-ils? A changer, par exemple, son bâton en serpent et ce serpent en bâton; à changer des eaux en sang, et à faire venir une quantité de grenouilles, de sauterelles, de mouches etc., et autres vilains et mauvais insectes dans tout un Roïaume; à faire venir des maladies contagieuses sur les animaux; à faire venir de vilains ulcères sur le corps des hommes et des bêtes; à désoler, si on le veut croire, un Roïaume entier par des grèles et par des tempêtes furieuses, et tout cela pour l'amour et en faveur d'un seul vil et misérable petit peuple [I-150] d'Israël! En quoi consistent-ils encore? à diviser les eaux de la Mer pour faire passage à ce vil petit peuple qui fuïoit; et pour engloutir un autre peuple qui le poursuivoit; à faire tomber la manne du Ciel pour nourrir ce peuple qui fut pendant 40 ans vagabond dans un désert; à faire sortir de l'eau d'un Rocher pour rassasier ce peuple qui étoit altéré, à faire venir de de-là les mers une multitude prodigieuse de cailles pour contenter la gourmandise et la sensualité de ce peuple, qui désiroit de manger de la chair; à empêcher miraculeusement que les habits et les souliers ne s'usassent pendant les susdites 40 années; et enfin du tems de Josué de faire [139] tomber par terre les murailles de quelques villes par le son des cors, et à [140] arrêter le cours du soleil pendant un jour entier, afin de donner à ce peuple le tems de combattre et de vaincre ses Ennemis. Voilà une bonne partie de ces grands miracles du vieux Testament que l'on affecte de tant vanter. Mais à quoi tendoient tous ces beaux miracles?. Et pour quel fin pretend-t-'on que Dieu les ait faits? Ce n'étoit que pour délivrer ce peuple de la servitude, où l'on supose qu'il étoit en Egypte, et pour le faire entrer dans la possession d'un Païs que l'on prétend que Dieu avoit promis à leurs Pères de leur donner. II est marqué dans les susdits livres que Dieu envoïa un Ange dans un désert pour consoler et reconforter la servante d'Abraham, [141] que sa femme Sara auroit congédiée de sa maison par un motif de jalousie. Il [I-151] est marqué dans ce livre que Dieu lui-même aparut à Abimelech, [142] Roi de Géraris pour l'avertir de ne point toucher la femme qu'il avoit prise, parce qu'elle étoit la femme de cet Abraham et lui dit qu'il l'avoit empêché de pécher avec elle, afin qu'il ne l'offensat point. Il est dit dans ce même livre que Dieu envoïa deux Anges [143] exprès pour sauver Loth et ses enfans de l'embrazement de Sodome. Il est marqué que Dieu envoïa un Ange au Père et à la Mère de Samson [144] pour les avertir qu'ils auroient un fils, et qu'il ne boiroit ni vin ni bière, parce qu'il seroit Nasaréen du Seigneur, dès son enfance. Il est dit dans un autre endroit que Dieu envoïa un Ange [145], qui tua dans une nuit 185 mille hommes de l'armée de Sennacherib, qui assiégeoit la ville de Jerusalem. Il est dit que plus de 50 mille moissonneurs, qui moissonnoient dans leur champ de Bethsames furent, par punition de Dieu, tués, parce qu'ils avoient regardé l'Arche d'Alliance [146] que des vaches menoient à l'avanture sur un chariot sans savoir où elles alloient. Il y est marqué que Dieu fut un jour tellement irrité de ce que le Roi David [147] avoit fait nombrer son peuple par un motif de vaine gloire, qu'il fit mourir plus de 70 mille personnes de son peuple par une peste qu'il envoïa exprès pour punir cette faute, et plusieurs autres semblables exemples qu'il seroit trop long de raporter.
Il est facile de voir par tous ces exemples et par [I-152] tous les miracles que je viens de raporter que Dien auroit effectivement dans ces occasions-là plus particulièrement emploïé sa puissance à faire du mal qu'à faire du bien, puisque les miracles que je viens de citer, ne tendoient qu'à affliger des peuples, qu'à ravager des Provinces, des Villes et des Roïaumes, et à détruire des peuples et des armées entiéres: il est facile de voir par ces exemples et par ces miracles qu'il auroit eu plus de soin de pourvoir au bien corporel du peuple juif qu'à sa véritable perfection, qui auroit été son plus grand bien; puisque tous ces miracles d'Egypte ne se croïent faits que pour les mettre en possession d'un Païs étranger, sans rendre pour cela ce peuple plus sage ni plus parfait. Car ce peuple pour avoir été en cela plus favorisé de Dieu que tous les autres peuples, n'en devint pas pour cela plus sage, ni plus parfait, ni plus reconnoissant envers son bienfaiteur, comme ces mêmes livres le témoignent par ce reproche qu'ils disent que Moïse leur en faisoit. Vous avez vû, leur disoit-il, tous les miracles et les prodiges que Dieu a opérés en votre faveur dans l'Egypte et devant Pharaon; vous avez vû toutes les victoires qu'il vous a fait remporter sur vos Ennemis et tous les autres bienfaits dont il vous a comblés: cependant il ne vous a pas donné l'esprit d'entendement pour comprendre la grandeur des merveilles qu'il a faites pour vous, ni l'esprit de sagesse pour en savoir bien user [148]. Et non dedit vobis Dominus cor intelligens et oculos videntes et aures quae possunt [I-153] audire usque in praesentem diem. Il est facile de voir par ces exemples et par ces miracles qu'il auroit effectivement puni plus sevérement dans certaines personnes et mêmes dans des innocens, des fautes légères et même des fautes qu'ils n'auroient pas commises, qu'il n'auroit puni dans des méchans de très-grands vicès et de très grands crimes puisqu'il auroit si sévérement puni dans un peuple la faute légère qu'un Roi pouroit avoir commise en faisant faire par curiosité ou par vaine gloire le dénombrement de ses sujets, et qu'il auroit si sévérement puni les Bethsamites pour une si légère faute, pendant qu'il souffroit d'ailleurs et qu'il souffriroit encore présentement et tous les jours que quantité de très méchans crimes demeurassent impunis. Enfin il est facile de voir par ces exemples et par ces miracles qu'il se seroit rendu et montré plus bienfaisant dans de légères occasions qu'il ne fait et qu'il ne feroit dans une infinité d'autres occasions incomparablement plus pressantes et plus importantes, puisqu'il auroit eu d'un côté la complaisance d'envoïer un Ange pour consoler et secourir une simple servante pendant qu'il auroit laissé et qu'il laisse encore tous les jours languir et mourir de misères une infinité d'innocens malheureux, sans secours et sans assistance de personnes dans leurs besoins, et d'un autre côté il auroit eu si bon soin de conserver miraculeusement des habits et des souliers dans leur entier, pendant qu'il auroit laissé et qu'il laisse encore tous les jours perdre malheureusement tant de si grands biens et tant de si grandes Richesses par des incendies et par des naufrages ou [I-154] par d'autres accidens facheux qui arrivent si souvent dans le monde.
Quoi! une souveraine Bonté, une souveraine Sagesse, un Etre infiniment parfait auroit voulu miraculeusement conserver pendant 40 ans les habits et les chaussons d'un vil et misérable peuple en les empêchant de s'user à leurs piés et à leur dos; et il n'auroit pas voulu et ne voudroit pas encore maintenant veiller à la conservation naturelle de tant de biens et de tant de richesses qui auroient été ou qui seroient si utiles et si nécessaires pour la subsistance des peuples et qui se sont néanmoins perdus et qui se perdent encore tous les jours par diverses sortes d'accidens facheux; et il ne préserveroit pas même les plus riches ni les plus précieux ornemens de ses temples ni ses temples mêmes si le feu s'y mettoit. Ces prétendus miracles ne sont nullement croïables. Quoi! une souveraine Bonté, une souveraine Sagesse, un Etre infiniment parfait auroit envoïé exprès ses Anges pour conserver ou préserver de danger quelques femmes, quelques enfans ou quelques autres personnes particuliéres! il auroit voulu envoïer à Tobie et à quelques autres particuliers des Anges pour les conduire dans leurs voïages, pour les préserver des dangers et pour leur donner de bons conseils dans le besoin, et il auroit envoïé aux prémiers chefs du Genre humain, à Adam et Eve, un Démon ou un Diable sous la figure d'un serpent pour les séduire, et pour perdre par ce moïen tout le genre humain! cela n'est pas croïable. Quoi! il auroit voulu par une grace spéciale de sa Providence empêcher que le Roi de Geraris ne [I-155] l'offensat et ne tombât dans une faute légère avec une femme étrangere, faute qui n'auroit cependant eu aucune mauvaise suite et il n'auroit pas voulu emploïer cette même Providence pour empêcher qu'Adam et Eve ne l'offençassent et ne tombassent dans le péché de désobéissance, péché néanmoins qui selon nos Christicoles devoit être si fatal, et attirer, suivant ce qu'ils disent, et causer la perte de tout le genre humain! Cela n'est pas croïable. Il est dit dans un de ces prétendus saints et divins livres que Dieu conduit le juste dans des voïes droites et par des voïes droites et qu'il lui montre le Roïaume de Dieu, qu'il lui donne la science des saints [149] justum deduxit Deus per vias rectas et ostendit illi Regnum Dei et dedit illi scientiam santorum, honestavit illum in laboribus et complevit labores illius. Quel juste donc auroit-il dû conduire par des voïes droites, si ce n'étoit ces prémiers hommes qu'il auroit, comme disent nos Christicoles, créés dans la justice. Ç'auroit été certainement ces prémiers justes qu'il auroit dû principalement conduire par des voïes droites et auxquels il auroit dû montrer le Roïaume du ciel et leur donner la sagesse des saints, puisque tout le bonheur ou le malheur du Genre humain dépendoit de leur bonne ou mauvaise conduite. Cependant c'est ce que Dieu n'a pas fait, puisque ces prémiers hommes sont sitôt tombés dans le péché.
Quoi encore! Une souveraine Bonté, une souveraine Sagesse, un Dieu infiniment juste et parfait auroit voulu si sévèrement punir dans les Bethsamites et [I-156] dans des peuples innocens du tems de David des fautes légères, ou mêmes des fautes qu'ils n'auroient pas commises, pendant qu'il auroit voulu et qu'il voudroit encore laisser sans punition tant de si abominables crimes et tant de si abominables méchancetés qui se sont commises en ce tems-là et qui se commettent encore tous les jours dans le monde! Cela n'est pas croïable. Quoi! une souveraine Bonté, et une souveraine Sagesse, un Dieu infiniment juste et parfait auroit voulu se choisir tout particulièrement un Peuple pour le sanctifier, pour le protéger, et pour emploïer tout particulièrement sa toute-puissance en sa faveur, et il ne lui auroit pas voulu donner l'esprit de Bonté, l'esprit d'Entendement et de Sagesse pour savoir se bien conduire et se bien gouverner, ni même pour savoir suffisamment reconnoitre les graces et les faveurs de son Dieu bienfaiteur! Cela n'est pas croïable. Quoi! Un Dieu auroit voulu graver avec son doigt les Commandemens de la Loi sur des tables de pierre, et il n'auroit pas voulu les graver intérieurement dans le coeur ni dans l'esprit de ses peuples pour les leur faire observer avec plaisir et avec amour, quoiqu'il eut choisi ces peuples pour les sanctifier et pour les combler de ses graces et de ses bienfaits! Cela n'est pas croïable. Enfin une souveraine Bonté, une souveraine Sagesse, un Dieu infiniment parfait auroit voulu endurcir le coeur et aveugler l'esprit des Rois et de plusieurs peuples considérables, comme on prétend qu'il a fait, afin d'avoir occasion ou sujet de les perdre et les détruire en faveur d'un misérable petit peuple d'Israël! Cela n'est pas croïable. Où [I-157] seroit la Bonté? Ou seroit la Sagesse? Et où seroit la Justice d'un Etre infiniment parfait dans une telle conduite?
Venons aux prétendus miracles du nouveau Testament. Ils consistent, comme l'on prétend, principalement en ce que Jesus-Christ et ses Apôtres guérissoient miraculeusement et divinement toutes sortes de maladies et d'infirmités, en ce qu'ils rendoient par exemple, quand ils vouloient la vûë aux aveugles, l'ouie aux sourds, la parole aux muèts; qu'ils faisoient marcher droit les boiteux, qu'ils guérissoient les paralitiques, qu'ils chassoient les Démons des corps des possédés et qu'ils ressuscitoient les morts. On voit plusieurs de ces miracles dans les prétendus saints Evangiles. Mais on en voit beaucoup plus et même quantité d'autres sortes d'oeuvres miraculeuses dans les Livres que nos Christicoles ont fait des vies admirables de leurs saints. Car on voit dans ces beaux Livres, si on les veut croire, presqu'une infinité de choses toutes miraculeuses et divines en toutes sortes de maniéres. On y voit comme ils guérissoient toutes sortes de maladies et d'infirmités et chassoient les Démons presqu'en toutes sortes de rencontres, et ce, au seul nom de Jesus, ou par le seul signe de la croix. Ils commandoient pour ainsi dire aux élemens qui obéissoient à leurs voix, ils n'avoient qu'à dire et tout étoit fait. Dieu les favorisoit si bien de ce souverain pouvoir, qu'il le leur conservoit même jusqu'après leur mort, rendant favorablement la santé à ceux qui alloient ou venoient pieusement honorer leur tombeau, leurs os et leurs cendres. Bien plus, [I-158] si l'on croïoit tout ce qui en est raporté dans leurs Livres, ce pouvoir de faire ainsi des miracles se seroit communiqué jusques aux moindres de leurs habillemens, et même jusqu'à l'ombre de leurs corps et jusqu'aux instrumens honteux de leur mort et de leurs souffrances. Car il est dit de l'Apôtre S. Pierre, par exemple [150] que l'on aportoit les malades dans les ruës, afin que Pierre venant à passer son ombre couvrit du moins quelqu'un d'eux et qu'ils fussent guéris. Il est dit des chaines dont ce même Apôtre fut enchainé dans la prison à Jerusalem que par leur moïen se sont fait plusieurs miracles. Que n'est-il pas dit du bois de la croix de Jesus-Christ! Il est dit que cette croix fut miraculeusement retrouvée 500 ans après sa mort, et qu'elle fut reconnue entre les autres croix où des voleurs avoient été crucifiés avec lui par des miracles et même par la résurrection de quelques morts qu'on leur fit toucher. Il est dit que l'on conserve pieusement le Bois de cette Croix que nos Christicoles apellent par excellence la vraie croix, que l'on en donne, comme de précieuses reliques, quelques morceaux à tous les Pelerins qui vont l'honorer à Jerusalem; mais que cependant elle ne diminue jamais de rien pour cela, qu'au contraire elle est toujours dans son entier, comme si l'on en eut rien ôté, [151] ce qui est, disent nos Christicoles, tout à fait miraculeux, puisque l'on voit par tout le monde tant de pièces et de morceaux de cette prétendue vraïe croix, que si on les rassembloit on trouveroit suffisamment [I-159] de quoi faire plusieurs grandes croix. Il est dit que la chaussette de S. Honoré ressuscita un mort au 6 Janvier, que le Bâton de S. Pierre, celui de S. Jacques, celui de S. Bernard opéroient des miracles. On en dit de même de la corde de S. François, du bâton de S. Jean de Dieu et de la ceinture de Ste Mélanie. Il est dit de S. Gracilien qu'il fut divinement instruit de ce qu'il devoit croire et enseigner et qu'il fit par les mérites et la puissance de son oraison réculer une montagne qui l'empêchoit de bâtir une Eglise. Il est dit de St Hommebon qu'il changeoit l'eau en vin et que souvent les portes de l'Eglise s'ouvroient d'elle-mêmes lorsqu'il y alloit. Il est dit du Sépulchre de S. André qu'il en découloit sans cesse une liqueur qui guérissoit toutes sortes de maladies; que l'ame de St Bénoît fut vûe monter au ciel revêtue d'un précieux manteau et environnée de lampes ardentes; que St Christophe aïant fiché son bâton en terre, il reverdit et fleurit incontinent comme un arbre; que S. Clément Pape aïant été jetté à la Mer avec un ancre au col, il y finit sa vie, mais que les Anges lui bâtirent une chapelle au fond de la Mer. S. Jean Damascene aïant eu le poing coupé, il lui fut, dit-on, miraculeusement remis, la nuit suivante en dormant et si bien qu'il n'y paroissoit rien. S. Dominique disoit que Dieu ne l'avoit jamais esconduit des choses qu'il lui eut demandées. Il est dit que les Sts Fercolas ou Ferunins parloient encore après avoir eu la langue coupée; que S. François commandoit aux Hirondelles et aux cignes et autres oiseaux, et qu'ils lui obéissoient, 1 et que souvent les poissons, les lapins et lièvres se [I-160] venoient mettre entre ses mains et dans son giron. Que le corps de Ste Editrude fut trouvé entier 100 ans après sa mort. Que celui de Ste Thérese demeure toujours incorruptible; qu'on l'habilloit, qu'on le déshabilloit comme s'il étoit vivant et qu'il se tenoit debout pour peu qu'on l'apuïat. On en dit de même du corps de Rose de Viterbe. Il est dit que tous ceux qui buvoient de l'eau ou Ste Godeline fut noïée, étoient guéris de leurs maladies; que Ste Hedunige étant en priéres devant un Crucifix, ce Crucifix leva la main et lui donna sa bénédiction en signe d'assurance qu'il exauçoit sa prière. Que le Docteur angelique St Thomas d'Aquin étant en prières à Naples devant un Crucifix, ce Crucifix lui parla par plusieurs fois, lui disant qu'il avoit bien écrit de lui. Bene scripsisti de me Thoma. Que St Ildefonse Archevêque de Tolede reçut miraculeusement du Ciel une belle chasuble blanche que la vierge Marie lui donna pour avoir bien défendu l'opinion de sa virginité. Que St Antonin reçut pareillement une belle chape du Ciel. On dit de S. Laurent et de plusieurs autres Sts qu'ils guérissoient les aveugles et autres infirmes en faisant sur eux le signe de la croix. Que le corps de St Lucien après avoir eu la tête tranchée, se leva et porta sa tête plus de demie lieuë près de Beauvais, et que son corps fut après miraculeusement retrouvé. Il est dit que l'image de Notre-Dame de Liesse fut miraculeusement faite et envoïée du ciel par les Anges. Que S. Melon ressuscita une bête d'un Troupeau qui avoit été tuée par mégard par un Serviteur, qu'il changea l'eau en vin et un caillou en pain. Que S. Paul et S. Pantalon [I-161] aïant eu leur tête tranchée, il en sortit du lait au lieu de sang. On lit dans la vie du bienheureux Pierre de Luxembourg, que dans les deux premières années d'après sa mort, 1588, 1589, il fit 2 mille 400 miracles, entre lesquels il y a eu 42 morts ressuscités, non compris plus de 3000 autres miracles qu'il a fait depuis. Il est dit que les 50 Philosophes, que S. Catherine convertit, aïant été jettés dans un grand feu, leurs corps furent après trouvés entiers, et pas un de leurs cheveux brûlés, — que le corps de la dite S. Catherine fut enlevé par les Anges après sa mort et enterré par eux sur le mont Sinai, — que S. Quentin aïant eu la tête tranchée, on jetta son corps d'un côté de la rivière de Somme, et sa tête de l'autre, lesquels après 50 ans furent miraculeusement retrouvés, et que sa tête se réunit d'elle même à son corps, — que S. Reine aïant eu la tête tranchée, son ame fut portée au ciel par les Anges à la vûe d'un chacun, et qu'un pigeon lui aporta sur sa tête une précieuse couronne, — que S. Vincent Ferrier ressuscita un mort, qui avoit été haché en pièces et dont une partie du corps étoit moitié rotie et moitié cuite, que son manteau avoit la vertu de chasser les diables et de guérir diverses maladies, — que les paniers que faisoit S. Julien, Evêque de Mans, guérissoient aussi les maladies de ceux, qui les manioient, — que S. Yves allant un jour prêcher et trouvant le pont d'une rivière, par où il devoit passer, rompu, il fit le signe de la croix sur les eaux, qui incontinent se divisèrent et se réunirent dès qu'il fut passé, — de S. Julien de Brioude, que des vieillards aïant honorablement enterré son [I-162] corps,. ils recouvrèrent incontinent la force et la vigueur, qu'ils avoient dans leur plus florissante jeunesse, — que le jour de la canonisation de S. Antoine de Padoue toutes les cloches de la ville de Lisbonne sonnérent d'elles mèmes, sans que l'on sût d'où cela venoit, — que ce St. étant allé un jour sur le bord de la Mer et aïant apellé les poissons pour les prêcher, ils vinrent en foule devant lui, et que, mettant la tête hors de l'eau, ils écoutoient attentivement. Il est écrit aussi que le jour de la translation de S. Isidore, du moment que l'on commençât à ôter la terre qui le couvroit, toutes les cloches de la ville de Madrid sonnèrent d'elles mêmes; la mème chose arriva aussi, dit-on, à la mort de S. Eleasar et à celle de S. Ennemond, laquelle sonnerie continua pendant tout le tems de leur sépulture. Au procès-verbal, qui fut fait pour la canonisation de S. Hyacinthe, il y a près de mille miracles opérés sur des personnes, que l'on pré tend avoir reçu la santé par l'intercession de ce Saint, étant atteintes de diverses dangereuses maladies, comme de douleurs de tête, du mal des yeux, des machoires, de la gorge, de dents, des fièvres, de coliques, du mal caduque etc., brèf, il n'y avoit sortes de maladies, dont ce Saint n'auroit fait des cures considérables; il ressuscita aussi plusieurs morts durant et après sa vie; les animaux aussi, dit-on, se ressentirent de son intercession; enfin, disent nos Christicoles, il sembloit que Dieu l'avoit fait Seigneur de la santé et de la maladie, de la vie et de la mort, puisqu'il les obtenoit si facilement par ses prières. Il passoit, disoit-on, sur les eaux comme sur la terre; [I-163] et ce qu'il y a de plus particulier est, qu'aïant un jour passé sur le fleuve Céristhenes, les vestiges de ses piés demeurèrent imprimés sur les eaux comme une piste, que l'on voïoit d'un côté de la rivière à l'autre par où il avoit passé. On dit encore qu'une image de la Vierge lui parla. Voïez au long sa vie au 16 Avril. Il est dit que S. François fit presque une infinité de miracles pendant sa vie et après sa mort; il chassa, dit-on, plusieurs Diables des corps des Possédés, il rendit la vûë aux aveugles, il guérit les boiteux et les affligés, il ressuscita des morts, il donna des enfans aux femmes stériles, le pain que ce Saint bénissoit, les pièces et les morceaux de son habit rapétassé, la corde qui lui servoit de ceinture, l'eau dont il lavoit ses piés et ses mains, brèf tout ce qu'il touchoit, servoit de remèdes aux maladies et adversités, et de soulagement aux travaux; il parloit familièrement aux animaux comme aux personnes, il les apelloit également ses frères et ses soeurs, témoins la brebis et la cigale qu'il apelloit ses soeurs, qui lui obéissoient à tout ce qu'il leur commandoit; et ses frères les oiseaux, auxquels il prêchoit comme s'ils eussent eu de l'intelligence de ce qu'il leur disoit. Le corps de ce Saint, dit-on, demeure toujours tout droit sur ses piés sans être apuïé de côté ni d'autre, il a les yeux ouverts comme un homme plein de vie, et un peu tournés vers le ciel. Pareillement on dit que son corps est saint et entier, sans aucune corruption beau et vermeil, comme s'il étoit encore vif. Il est dit encore que Dieu favorisa S. François de Paule d'une si grande abondance de graces, qu'il [I-164] sembloit, qu'il l'eut fait Seigneur de toutes les créatures qui lui obéissoient entièrement, le feu, l'air, l'eau et la terre, la mort, les animaux, les hommes et les diables étoient sujets à la volonté de ce S. Personnage, car il délivra, dit-on, plusieurs possédés, rendit la vûë aux aveugles, fit parler les muets, guérit les maladies incurables, ressuscita les morts, les élemens même lui obéissoient; le feu perdit sa force envers lui, marchant dessus et le tenant en ses mains sans se brûler. Il entra, dit-on, dans une fournaise ardente et en éteignit les flammes, qui ne l'osérent toucher; il passa la mer de Calabre jusqu'en Sicile, lui et son compagnon, sur son habit qu'il avoit étendu sur les eaux pour leur servir de barque assurée, et avec cela eut encore le don de Prophétie, et une infinité d'autres semblables miracles, qu'il seroit trop long de raporter ici. Enfin il n'y a sujet si vain et si frivole et même si ridicule, là où les auteurs de ces vies des saints ne prennent plaisir d'entasser miracles sur miracles, tant ils sont habiles forgeurs de ces beaux mensonges.
Voici comme un auteur judicieux parle de ces auteurs et de leurs pieuses et fabuleuses histoires de la vie de leurs saints; et son autorité ne doit pas être suspecte à nos Christicoles, puisqu'il étoit lui-même de leur prétendue sainte Religion, Catholique, Apostolique et Romaine. Voici ce qu'il dit dans son Apologie des Grands Hommes [152]:
» Tous les Historiens, dit-il, excepté ceux qui sont parfaitement hérétiques, ne [I-165] nous représentent jamais les choses pures, mais les inclinent et les marquent selon le visage, qu'ils leur veulent faire prendre, et pour donner crédit à leur jugement et y attirer les autres, prêtent volontiers de ce côté-là à la matière, l'alongent et l'amplifient, la biaisent et la déguisent, suivant qu'ils le jugent à propos. L'expérience, continue-il, nous apprend que presque toutes les histoires depuis 7 ou 800 ans (c'est de même à plus forte raison de celles qui sont plus anciennes) sont si grosses et si boursouflées de mensonges, qu'il semble que leurs tuteurs se soient entrebattus à qui emporteroit le prix d'en forger davantage. Il est constant, dit-il, que tous nos vieux Romans ont pris leur origine des chimères de l'évêque Turpin, la salvation de Trajan, d'un Jean Levite, et l'opinion que Virgile étoit un Magicien, du moine Helivandus. La trop grande facilité ou légereté de croire toutes choses et toutes sortes de mensonges, dit ce même auteur, ont donné lieu à la com position de quantité d'Histoires fabuleuses, qui se succèdent les unes aux autres: car la sotise avec la folie des hommes a passé jusqu'à un tel excès, comme disoit S. Agoar, Evêque de Lyon en 835, qu'il n'y a maintenant si absurde chose et si ridicule qu'elle puisse être, que les Chrétiens ne croïent avec plus de facilité, que n'auroient jamais fait les païens dans les erreurs de l'Idolatrie. Toutes lesquelles histoires, dit notre auteur, furent suivies des Romans, qui commencèrent immédiatement sous le règne de Louis le Débonnaire et se multipliérent de telle façon parmi l'ignorance du siècle, qui se laissoit très-volontiers [I-166] charmer à toutes ces faussetés prodigieuses, que tous ceux qui se méloient d'écrire l'histoire de ce tems-là, voulurent aussi pour la rendre plus agréable, y entre mêler beaucoup de semblables narrations; comme l'a remarqué fort à propos un Docteur en Théologie, qui confesse ingénuëment, que c'étoit la vûë ordinaire des auteurs de ce tems-là de croire qu'ils n'auroient pas assez savamment écrit, ni avec assez d'éloquence et de politique, s'ils n'eussent mêlé parmi leurs discours quantité de fictions des Poëtes. C'est une chose étrange, dit le même Auteur, que Delrio, le Loye, Bodin, de Lavere, Goderman qui ont été et sont encore personnes de crédit et de mérite, aïent écrit avec si peu de circonspection et si passionnement sur le sujet des Démons, Sorciers et Magiciens, que de n'avoir jamais rebuté aucune histoire quoique fabuleuse et ridicule de tout ce grand nombre de fausses et d'absurdes, qu'ils ont mises pêle-mêle sans distinction parmi les vraïes et légitimes, vû, comme le remarque S. Augustin, que le mêlange des mensonges fait tourner la vérité en fables, et que, suivant le dire de S. Jérome, les menteurs font en sorte qu'on ne les croit point, lors même qu'ils disent la vérité. Témoin ce pasteur d'Esope, qui avoit si souvent crié au loup, lorsqu'il n'en étoit point besoin, qu'il ne fut pas cru ni secouru de personne lorsque cet animal ravageoit son troupeau: ainsi, continue notre auteur, on peut dire que toutes les histoires ridicules, tous les contes forgés à plaisir et les faussetés si manifestes que ces auteurs laissent glisser si facilement dans leurs livres, tournent [I-167] infailliblement à leur préjudice, et qui pis est, au mépris de la vérité du sujet qu'ils traitent, quand il prend à fantaisie à quelque Esprit curieux de les examiner avec plus de diligence et de circonspection que ne font pas les auteurs. Tout ainsi, ajoute cet auteur [153], que nous voïons depuis cent ans que les Hérétiques se sont servis de nos propres armes et des contes de Légende dorée, et des vies des Saints, des aparitions de Tundalus, des sermons de Maillard, Menot et Bodette et d'autres semblables pièces écrites non avec moins de superstitions que de simplicité, pour se confirmer en l'opinion qu'ils maintiennent de la nullité et fausseté de nos miracles."
Ce n'est pas sans raison en effet qu'ils les regardent comme des faussetés et comme des mensonges, car il est facile de voir, que ces prétendus miracles n'ont été inventés qu'à l'imitation des fables et des fictions des Poëtes Païens; c'est ce qui paroit assez visiblement par la conformité qu'il y a des uns aux autres. Si nos Christicoles disent que Dieu donnoit véritablement pouvoir à ses Saints de faire tous les miracles qui sont rapportés dans leurs vies, de même aussi les Païens disent que les filles d'Anius, grand Prêtre d'Apollon, avoient véritablement reçu du Dieu[I-168] Bacchus la faveur et le pouvoir de changer tout ce qu'elles voudroient en bled, vin, huile etc. Pareillement, disent ils, que Jupiter donna véritablement aux Nymphes, qui eurent soin de son éducation, une corne de la chêvre, qui l'avoit alaité dans son enfance, avec cette proprieté qu'elle leur fourniroit abondamment tout ce qui leur viendroit à souhait. Ne voilà-t-il pas de beaux miracles? Si nos Christicoles disent que leurs Saints avoient des révélations divines, pareillement les Païens avoient dit avant eux, que Athalides, fils de Mercure, avoit obtenu de son père le don de pouvoir vivre, mourir et ressusciter quand il voudroit, et qu'il avoit aussi la connaissance de tout ce qui se faisoit en ce monde et en l'autre; pareillement ils avoient dit qu'Esculape, fils d'Apollon avoit ressuscité des morts, et entr'autres qu'il ressuscita Hipolite, fils de Thesée, à la prière de Diane, et qu'Hercules ressuscita aussi Alceste, femme d'Admete, Roi de Thessalie pour la rendre à son Mari. Si nos Christicoles disent que leur Christ est né miraculeusement d'une vierge, sans connaissance d'hommes, pareillement les Païens avoient déjà dit avant eux que Remus et Romulus, prémiers fondateurs de la ville de Rome étoient miraculeusement nés d'une vierge vestale nommée Ilia, Sylvia ou Rea Silvia. Ils avoient déjà dit que Mars, Argé, Vulcain et autres avoient été engendrés de la Déesse Junon, sans connoissance d'homme, et que Minerve, Déesse des Sciences avoit été engendrée dans le cerveau de Jupiter et qu'elle en sortit toute armée par la force d'un coup de poing, dont ce Dieu se frapa la tête. Si nos Christicoles disent que leurs Saints [I-169] faisoient sortir des fontaines d'eau des Rochers, pareillement les Païens disent que Minerve fit jaillir une fontaine d'huile, en récompense d'un temple qu'on lui avoit dédié. Si nos Christicoles se vantent d'avoir reçu miraculeusement des images du ciel, comme par exemple celle de notre Dame de Lorrette et de Liesse et qu'ils ont miraculeusement reçu plusieurs autres présens du ciel, comme la prétendue S. Ampoule de Rheims, comme la Chasuble blanche, que l'on prétend que S. Ildephonse reçut de la vierge Marie et autres choses semblables, les Païens pareillement se vantoient avant eux d'avoir reçu du ciel un bouclier sacré, pour marque de la conservation de leur ville de Rome, et les Troïens se vantoient aussi d'avoir reçu miraculeusement du ciel leur Palladium ou leur simulacre de Pallas, qui vint lui-même, disoient-ils, prendre sa place dans le Temple que l'on avoit édifié en l'honneur de cette Déesse. Si nos Christicoles disent que leur Jesus-Christ fut vû par ses Apôtres monter glorieusement au ciel et que plusieurs Ames de leurs prétendus Saints furent vûës transférées glorieusement au ciel par les Anges, les Païens Romains avoient dit avant eux que Romulus, leur fondateur, fut vû tout glorieux après sa mort. Pareillement ils disent que Ganimède, fils de Tros, Roi des Troïens, fut par Jupiter transporté au ciel pour lui servir d'Echanson, ils disent même que la chevelure de Bérenice, aïant été consacrée au temple de Venus, fut peu après transportée au ciel; ils disent la même chose de Cassiopée et d'Andromède, et même de l'âne de Silene. Si nos Christicoles disent que plusieurs corps de leurs Saints [I-170] ont été miraculeusement préservés de corruption après leur mort, et qu'ils ont été miraculeusement retrouvés par des révélations divines, après avoir été un fort long tems perdus, sans savoir où ils pouvoient être; les Païens en disent de même du corps d'Oreste, qui fut miraculeusement, selon eux, trouvé par l'avertissement de l'Oracle. Si nos Christicoles disent, que les 7. Frères dormans dormirent miraculeusement pendant 177 ans, qu'ils furent enfermés dans une caverne, les Païens disent qu'Epimenides, le prophète, dormit pendant 57 ans dans une caverne, où il s'étoit endormi. Si nos Christicoles disent que plusieurs de leurs Saints parloient encore miraculeusement après avoir eu la langue ou la tête coupée, les Païens disent aussi que la tête de Gabienus chanta un long poëme, après être séparée de son corps. Si nos Christicoles se glorifient de ce que leurs temples et églises sont ornés de plusieurs tableaux et riches présens, qui montrent les guérisons miraculeuses qui ont été faites par l'intercession de leurs Saints, on voit aussi, ou au moins on voïoit aussi autrefois dans le temple d'Esculape en Epidaure quantité de tableaux des cures et guérisons miraculeuses qu'il avoit faites. Si nos Christicoles disent que plusieurs de leurs Saints ont été miraculeusement conservés dans les flammes ardentes, sans y recevoir aucun domage dans leur corps, ni dans leurs habits, les Païens disoient que les Religieuses du Temple de Diane marchoient sur les charbons ardens, à piés nuds, sans se brûler et sans se blesser les piés; ils disoient aussi la même chose des Prêtres de la Déesse Féronie et des Hyrpieux qui [I-171] marchoient piés nuds sans se brûler sur les charbons ardens des feux-de-joïe, que l'on faisoit à l'honneur d'Apollon. Si les Anges, comme disent nos Christicoles, batirent une chapelle à S. Clément au fond de la mer, les Païens disent aussi que la petite maison de Baucis et Philémon fut miraculeusement changée en un superbe temple en récompense de leur piété. Si nos Christicoles se vantent d'avoir leurs Saints pour protecteurs et que plusieurs entr'eux, comme par exemple S. Jacques, S. Maurice et autres ont plusieurs fois parus dans leurs armées, montés et équipés à l'avantage, pour combattre en leur faveur contre leurs ennemis, les Païens disent aussi que Castor et Pollux ont paru plusieurs fois, en bataille, combattre pour les Romains contre leurs ennemis. Si nos Christicoles disent qu'un bélier se trouva miraculeusement, pour être offert en sacrifice à la place d'Isaac, lorsque son Père Abraham le vouloit sacrifier, les Païens disent aussi que la Déesse Vesta envoïa miraculeusement une génisse pour lui être sacrifiée à la place de Metella, fille de Metellus: ils disent pareillement que la Déesse Diane envoïa miraculeusement une biche à la place d'Iphigenie, lorsqu'elle étoit sur le bucher pour lui être immolée, au moïen de quoi Iphigenie fut miraculeusement délivrée. Si nos Christicoles disent que S. Joseph s'enfuit en Egypte sur l'avertissement qu'il en reçut d'un Ange du ciel, les Païens disent que Simonides, le poëte, évita plusieurs dangers mortels sur des avertissemens miraculeux qui lui en furent faits. Si Moïse fit sortir une source d'eau vive de son Rocher en le frapant de son bâton, le cheval Pégase, [I-172] disent les Païens, en fit bien autant, puisqu'en frapant de son pié un Rocher, il en sortit une fontaine. Si nos Christicoles disent que S. Vincent Fevrier ressuscita un mort qui avoit été haché en pièces et dont une partie du corps étoit rotie, et cuite; les Païens pareillement disent que Pélops fils de Tantale, Roi de Phrigie, aïant été mis en pièces par son Père, pour le faire manger aux Dieux, eux aïant reconnu cette barbare cruauté d'un Père envers son fils, ramassérent tous les membres, les réunirent et lui rendirent la vie. Si nos Christicoles disent que plusieurs de leurs crucifix et autres de leurs images ont miraculeusement parlé et rendu des réponses; les Païens disent aussi que leurs oracles ont divinement parlé et qu'ils ont rendu des réponses à ceux qui les consultoient. Ils disent aussi que la tête d'Orphée et celle de Policrates rendoient des miracles après leur mort. Si Dieu fit connoitre par une voix du ciel que Jésus-Christ étoit son Fils, comme le disent les Evangelistes, les Païens disent aussi que Vulcain fit voir, par l'aparition d'une flamme miraculeuse, que Coeculus étoit véritablement son fils. Si nos Christicoles disent que Dieu a quelquefois miraculeusement nourris quelques-uns de ces Saints, pareillement les Poëtes Païens disent que Triptolème fut miraculeusement nourri d'un lait divin par Cérés, qui lui donna aussi un char attelé de 2 Dragons. Pareillement ils disent que Phécée, fils de Mercure, étant sorti du ventre de sa mère déjà morte, fut néanmoins miraculeusement nourri de son lait. Si nos Christicoles disent que plusieurs de leurs Saints ont miraculeusement adouci la cruauté et la férocité [I-173] des bêtes les plus cruelles et les plus féroces, les Païens disent aussi, qu'Orphée attiroit à lui, par la douceur de son chant et de l'harmonie de ses instrumens, les lions, les ours et les tigres, adoucissant la férocité de leur nature par la douceur de leur harmonie; ils disent aussi qu'il attiroit à lui les rochers, les arbres et que mêmes les rivières arrètoient leur cours pour l'entendre chanter. Enfin, pour abréger et passer sous silence quantité d'autres semblables exemples, que l'on pouroit raporter, si nos Christicoles disent que les murailles de la ville de Jéricho tombèrent miraculeusement par terre par le son des trompêtes; les Païens disent aussi que les murailles de la ville de Thèbes furent bâties par le son des instrumens de musique d'Amphion, les pierres, disent les Poêtes, s'étant agencées d'elles-mêmes, à la construction des dites murailles, par la douceur de son harmonie, ce qui seroit encore bien plus miraculeux et bien plus admirable, que de voir seulement tomber des murailles par terre.
Voilà certainement une grande conformité de miracles de part et d'autre, c'est à dire, de la part de nos Christicoles et du côté des Païens.
Il n'y a certainement pas plus d'aparence de vérité d'un côté que de l'autre, et comme ce seroit une grande sotise d'ajouter foi maintenant à ces prétendus miracles du Paganisme, c'est pareillement une grande sotise d'ajouter foi à ceux du Christianisme, puisqu'elles ne viennent, les uns et les autres, que d'un même principe d'erreurs, d'illusions et de mensonges. C'étoit pour cela aussi que les Manichéens et les [I-174] Ariens qui étoient, vers le commencement du Christianisme, se moquoient de ces prétendus miracles, faits par l'invocation des Saints, et blåmoient ceux qui les invoquoient après leur mort et qui honoroient leurs reliques. Il y a bien aparence que M. de Fénélon, ci-devant Archevêque de Cambrai, ne faisoit guères d'état de ces prétendus miracles, et qu'il n'y ajoutoit guères de foi lui-même, puisqu'il n'a pas seulement daigné d'en dire un mot dans son livre, qu'il a fait de l'Existence de Dieu: car comme cet auteur a prétendu donner dans son dit livre les plus fortes preuves, qui se pouvoient donner de l'Existence de Dieu et qu'il n'a pas seulement parlé de celle-ci, qui eut été néanmoins une des plus fortes preuves, si les susdits miracles eussent été bien véritables et bien sûrs, n'en aïant pas, dis-je, parlé, c'est une marque assez visible, qu'il ne faisoit guères d'état et qu'il n'ajoutoit guères de foi à tout ce que l'on dit de ces prétendus miracles.
Mais pour découvrir d'autant mieux la vanité, la fausseté et la ridiculité de ces prétendus miracles du Christianisme, examinons les un peu de plus près, et voïons s'ils répondent à la fin principale qu'une souveraine Bonté, qu'une souveraine Sagesse et qu'une souveraine Puissance se seroit proposée en les faisant; [I-175] et s'il est croïable, qu'elle auroit voulu se borner seulement à faire si peu de chose, que de faire de tels miracles en faveur des hommes. Mais pour en bien juger, il faut nécessairement remarquer et se souvenir toujours de ce que nos Christicoles eux-mêmes suposent pour principal fondement de toute leur doctrine et de toute leur religion: car c'est sur ce fondement, qu'il faut maintenant raisonner, pour juger sainement si leurs prétendus miracles répondent véritablement à la fin principale, qu'une souveraine Bonté, qu'une souveraine Sagesse et qu'une souveraine Puissance se seroit proposée en les faisant, et s'il est croïable qu'elle auroit voulu se borner seulement à si peu de chose, que de faire de tels miracles. Car si ces prétendus miracles ne repondent pas parfaitement à la fin principale qu'elle se seroit proposée ou qu'elle auroit dû se proposer, et s'il n'est pas croïable qu'elle auroit voulu seulement se borner-là, il n'est pas croïable non plus qu'elle les ait fait.
Or voici le principal fondement de toute la Doctrine, de toute la croïance et de toute la religion de nos Christicoles; ils posent pour principal fondement que leur Jésus-Christ, qu'ils apellent leur divin Sauveur, est un Dieu tout-puissant, fils éternel d'un Dieu tout-puissant, et qui, par un excès de son Amour et de son infinie Bonté pour les hommes, a bien voulu se faire homme lui-même, comme eux, pour les racheter, disent-ils, et les sauver tous, c'est-à-dire, pour les délivrer tous du péché et de la damnation éternelle, qu'ils disent que tous les hommes avoient mérité pour leurs péchés, et notamment par le péché [I-176] et par la désobéissance de leur premier Père Adam, et non seulement pour délivrer tous les hommes du péché et de la susdite damnation éternelle, mais aussi pour les réconcilier parfaitement et les remettre tous en graces avec Dieu, son Père tout-puissant, et pour leur procurer encore à tous, après cette vie, un bonheur et une béatitude éternelles dans le Ciel. Et c'est, ce qu'ils disent, que leur Jésus-Christ a véritablement fait, en donnant sa vie pour tous les hommes et en mourant honteusement sur une croix pour leur salut. C'est sur ce fondement qu'il est marqué dans un de leurs Evangiles [154], que Jésus-Christ lui-même disoit, que Dieu son Père avoit tant aimé le monde, qu'il avoit donné son propre fils unique, afin que quiconque croiroit en lui, ne périt pas, mais qu'il ait la vie éternelle. Car ce n'a pas été, ajoute-t-'il, pour condamner le monde, que Dieu a envoïé son Fils dans le monde, mais afin que le monde soit sauvé par lui [155]. Je suis, disoit-il, le bon Pasteur; un bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis, et je donnerai ma vie pour mes brebis, parce que je suis venu afin qu'elles aïent la vie et qu'elles l'aïent avec plus d'abondance. Et ailleurs, il disoit encore [156], qu'il étoit venu pour chercher et pour sauver ce qui étoit perdu [157]. Et comme tous les hommes étoient perdus, suivant la doctrine de nos Christicoles, c'étoit donc aussi, suivant leur principe, pour les sauver tous, qu'il étoit venu au monde. C'est sur ce même fondement principal de leur Doctrine, qu'il est dit dans leurs prétendus S. Evangiles [I-177] que [158] Jesus-Christ était celui, qui ôtoit les péchés du monde et qu'il étoit venu pour détruire les oeuvres du monde [159] et qu'il étoit venu pour détruire les oeuvres du Demon qui ne sont autres que les péchés et toutes sortes de malice et d'iniquités. C'est pourquoi il est dit ailleurs dans leurs prétendus S. Livres que la Grace [160] de Jesus-Christ, leur sauveur, a été découverte à tous les hommes, pour leur aprendre à renoncer à l'impiété et aux mauvais desirs du siècle, pour vivre en ce monde sobrement, justement et religieusement, dans l'attente de l'avènement de la gloire de Jesus-Christ, leur grand Dieu et sauveur de leurs ames, qui s'est, disent-ils, livré lui-même pour tous les hommes, afin de les racheter de leurs péchés et en les purifiant, se former par lui même un peuple chéri et zélé pour les bonnes oeuvres. Et dans un autre endroit des mêmes livres, il est dit encore que ce même Jesus-Christ, a aimé son église, c'est à dire son peuple, s'étant lui-même livré pour elle [161], afin de la santifier, en la purifiant par l'eau du bapteme, avec la parole de vie, et afin de se rendre glorieux, sans tâches et sans rides et sans qu'elle ait aucun defaut, mais au contraire qu'elle soit sainte et sans souillure. C'est pourquoi nous chantons tous les jours, dans nos prétendus S. Mistères, ces belles paroles du symbole de notre foi: Qui propter nos homines et nostram salutem descendit de coelis, et ces autres: Qui tollit peccata mundi suscipe deprecationem nostram.
[I-178]
Cela étant, il est manifeste que la principale fin que leur Dieu et que leur Dieu Sauveur Jesus-Christ se seroient proposée, l'un en envoïant son divin Fils au monde, et l'autre en se faisant homme comme les autres hommes, leur principale fin, dis-je, en cela auroit été de sauver le monde, comme il est dit; et pour cela leur principale fin auroit été aussi, comme il est dit, d'ôter les péchés du monde, et de détruire entièrement les oeuvres du Demon, c'est à dire d'ôter entièrement du monde tous vices, toutes malices et toutes méchancetés; leur principale fin auroit été encore, comme il est dit, de sauver tous les hommes qui s'étoient perdus dans les vices et dans le péché; leur principale fin auroit été, comme il est dit encore, de se santifier un peuple, afin qu'il fut sans taches et sans rides, c'est à dire sans aucun vice ou défaut. Et enfin, ce qui se raporte toujours au même, leur principale fin ou intention auroit été de sauver les ames en les délivrant de l'état malheureux du péché, en les rachetant de la damnation éternelle, et en leur procurant dans le ciel une vie éternellement heureuse. Nos Christicoles ne sauroient nier, que ce ne soient-là les principales fins que leur Divin sauveur Jesus-Christ se seroit proposées en se faisant homme comme eux, et en voulant bien mourir, comme ils disent qu'il a fait, pour l'amour d'eux; ils ne sauroient, dis je, nier que ce n'ait été sa principale fin et la fin principale de Dieu son Père, puisqu'elle est si clairement marquée dans tous leurs prétendus Sts. Livres.
Or on ne voit nullement aucun effèt, ni aucune aparence réelle de cette prétendue rédemption des [I-179] hommes, on ne voit aucune aparence que le péché soit ôté du monde, comme il auroit du être ôté, ni même qu'il soit en aucune manière diminué, au contraire, il sembleroit plutôt qu'il y seroit augmenté et qu'il y augmenteroit même encore tous les jours de plus en plus, les hommes devenant tous les jours de plus en plus vicieux et méchans, et qu'il y a comme un déluge de vices, d'iniquités dans ce monde; on ne voit pas même que nos Christicoles puissent se glorifier d'être plus saints, plus sages, plus vertueux et mieux réglés dans leur police et dans leurs moeurs que les autres peuples de la terre; et enfin on ne voit aucune aparence qu'il doive y avoir plus d'ames sauvées, ni moins de réprouvées qu'il n'y en avoit auparavant cette prétendue rédemption, puisqu'il n'y en a pas plus qui prennent le chemin du Ciel, et qu'il n'y en a pas moins qui prennent le chemin de l'Enfer, comme le disent nos Christicoles, si tant est néanmoins que le vice soit le chemin de l'Enfer, et que la vertu soit véritablement le chemin du Ciel. Par ainsi il est évident, que les susdits prétendus miracles ne répondent aucunement à la fin principale, que la prétendue souveraine Bonté et la prétendue souveraine Sagesse d'un Dieu tout-puissant, qui les auroit fait, se seroit proposé. Et il n'est nullement croïable qu'un Dieu tout-puissant, si bon et si sage, comme on le supose, auroit voulu se borner à faire seulement si peu de chose pour le salut de ceux, pour qui il seroit venu pour les sauver, pour les santifier et pour les rendre à tout jamais bienheureux. :
Quoi! un Dieu tout-puissant qui seroit infiniment [I-180] bon, infiniment sage, et qui auroit voulu se faire homme mortel pour l'amour des hommes et qui auroit même voulu répandre jusqu'à la dernière goute de son sang pour les sauver tous, auroit voulu se borner et borner sa puissance, sa bonté et sa sagesse à guérir seulement quelques maladies et quelques infirmités du corps, dans quelques malades et dans quelques infirmes qu'on lui avoit présentés; et il n'auroit pas voulu emploïer sa Toute-puissance, sa divine Bonté et sa souveraine Sagesse à guérir efficacement toutes les maladies et toutes les infirmités de leurs ames, c'est à dire, à guérir tous les hommes de leurs vices et de leurs déréglemens, qui sont pires que les maladies du corps! Cela n'est pas croïable. Quoi! Un Dieu tout-puissant, si bon et si sage, auroit voulu miraculeusement préserver des corps morts de toute pourriture et de toute corruption du vice, et il n'auroit pas voulu de même emploïer sa Toute-puissance et sa Sagesse pour préserver de la contagion et de la corruption du vice et du péché les ames d'une infinité de personnes, qu'il seroit venu racheter au prix de son sang, et qu'il venoit santifier pas sa grace! Cela n'est nullement croïable. Quoi! Un Dieu Tout-puissant, si bon et si sage auroit bien voulu rendre miraculeusement la vûë à quelques aveugles, l'ouie à quelques sourds, la parole à quelques muèts, faire marcher droit quelques boiteux et guérir quelques paralitiques et il n'auroit pas voulu de même éclairer les pécheurs des lumières de sa grace, comme parlent nos Christicoles, il n'auroit pas voulu de même fortifier les foibles pécheurs du secours tout-puissant de sa grace; il n'auroit [I-181] pas voulu de même les retirer effectivement des erreurs et des égaremens de leurs vices, pour les ramener heureusement dans le chemin de la vertu et les faire marcher droit dans la voie de ses divins commandemens! Cela n'est pas croïable. Quoi encore! Un Dieu tout-puissant, si bon et si sage, auroit bien voulu, par une faveur toute particulière, ressusciter quelques morts, pour les remettre seulement pour quelque tems dans une vie mortelle, et il n'auroit pas voulu et ne voudroit pas encore maintenant retirer de la mort éternelle du péché une infinité d'ames, qu'il auroit créées pour le ciel, qu'il seroit venu racheter par son sang et qu'il auroit dû santifier par ses graces! Cela n'est pas croïable! Quoi! un Dieu tout-puissant, si bon et si sage, auroit bien voulu retirer ou préserver miraculeusement quelques personnes du naufrage des eaux de la mer ou des rivières, et il n'auroit pas voulu et ne voudroit pas encore maintenant retirer, ni préserver du naufrage de l'enfer une infinité d'ames qui y tombent malheureusement tous les jours, suivant le dire même de nos Christicoles! Cela n'est pas croïable. Quoi! un Dieu tout-puissant, si bon et si sage, auroit bien voulu, par une grace spéciale, préserver les corps de ses Saints et même les moindres de leurs habillemens, comme aussi leurs poils et leurs cheveux, à ce qu'ils ne soient point endommagés du feu, au milieu des incendies et des flammes, et il n'auroit pas voulu de même et ne voudroit pas encore maintenant préserver des flammes éternelles de l'Enfer une infinité d'ames qu'il auroit cependant rachetées au prix de son sang! Cela n'est nullement croïable. Car, comme [I-182] dit leur Apôtre S. Paul, si un Dieu n'avoit pas épargné son propre fils, et qu'il eut voulu le donner aux hommes, pour les sauver tous, se pouroit-il faire que leur aïant donné son propre fils, il ne leur auroit pas donné aussi toutes autres choses qui leur auroient été nécessaires pour leur salut, et si ce prétendu divin fils avoit bien voulu donner sa vie pour le salut des hommes, comment auroit-il pû, ensuite, leur refuser aucune grace, ni aucun autre bien! Cela n'est pas croïable. Quoi encore! Un Dieu tout-puissant auroit voulu miraculeusement faire sonner d'elles mêmes toutes les cloches, tantôt d'une ville, tantôt d'une autre, pour honorer la mort ou la sépulture de quelques corps morts; il auroit voulu user de sa Toute-puissance pour rassassier miraculeusement, avec quelque peu de pain et de poissons, quelques milliers de personnes qui étoient à sa suite; il auroit voulu user de sa Toute-puissance pour attirer miraculeusement les bêtes sauvages, les oiseaux et même les poissons de la mer ou des rivières, pour venir entendre les prédications de quelques un de ses Saints; et enfin, pour abréger, il auroit voulu user de sa Toute-puissance en mille et mille autres vains et légers sujéts ou occasions pour changer l'ordre et le cours ordinaire de la Nature, et il n'auroit rien voulu faire et ne voudroit encore maintenant rien faire de particulier pour procurer et opérer efficacement la conversion et la santification de tant de milliers et même de tant de millions de pécheurs, qui le loueroient et qui le béniroient éternellement dans le Ciel, s'il avoit voulu ou s'il vouloit seulement les regarder d'un oeil favorable, c'est à dire, s'il avoit voulu [I-183] ou s'il vouloit seulement leur toucher bénignement le coeur et leur ouvrir charitablement les yeux de l'Esprit pour leur faire connoitre et aimer leur véritable bien. Il n'est pas croïable qu'un Dieu tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage, en auroit jamais voulu user ainsi à l'égard des hommes, qu'il auroit tant aimés, que d'avoir voulu donner son sang et sa vie pour eux; il n'est pas croïable qu'il auroit jamais voulu négliger le principal de son dessein, pour s'attacher seulement à quelques légers accessoires, comme sont les prétenduës guérisons miraculeuses de quelques infirmités corporelles, ou autres semblables prétendus miracles, qui ne sont que de très-légère conséquence. Seroit-il descendu du ciel et seroit-il venu sur la terre, seulement ou principalement pour guérir quelques malades des infirmités du corps? Seroit-il venu seulement et principalement pour rendre la vûë du corps à quelques aveugles? pour rendre seulement l'ouïe à quelques sourds? pour rendre seulement la parole à quelques muèts? la faculté de marcher à quelques boiteux et à quelques paralitiques? Seroit-il venu seulement et principalement pour rendre la santé du corps à quelques malades et pour ressusciter quelques morts? Seroit-il venu seulement ou principalement pour préserver quelques corps morts de la corruption et pour faire miraculeusement sonner des cloches d'elles mêmes? Et enfin, seroit-il venu seulement et principalement pour empêcher miraculeusement des habits, des poils et des cheveux de ses saints de brûler dans les flammes ardentes? Et ainsi de tous ces [I-184] autres vains et ridicules miracles dont on fait néanmoins tant de cas? Seroit-il venu seulement pour cela? N'auroit-ce pas été plutôt pour guérir tous les hommes de toutes les maladies et de toutes les infirmités de leurs ames, aussi bien que de leurs corps? N'auroit ce pas été plutôt pour les retirer tous de l'esclavage du vice et du péché? pour les rendre tous sages et vertueux et pour les santifier tous? puisqu'il seroit venu pour les racheter tous et pour les sauver tous. Il témoignoit un jour, ce prétendu divin sauveur, il témoignoit un jour avoir compassion de ceux qui le suivoient, parce qu'ils n'avoient pas de quoi manger, si je les renvoïe chez eux en cet état, ils tomberont en défaillance sur le chemin, et pour les préserver de ce danger, il auroit bien voulu, disent nos Christicoles, faire un miracle de sa Toute-puissance en multipliant miraculeusement des pains pour les rassassier tous, et pour les empêcher par ce moïen de tomber foibles en chemin, et il n'auroit pas voulu de même et ne voudroit pas encore maintenant, faire de semblables miracles de sa toute-puissante Grace, pour santifier tous les pécheurs et pour les sauver tous. Il verroit tous les jours leur faiblesse et leur infirmité, et il ne voudroit par les fortifier du secours efficace de sa toute-puissante Grace, pour les empêcher de tomber dans le vice et dans le péché? Il les verroit tomber tous les jours à milliers dans les flammes effroïables de l'Enfer, et il n'auroit point compassion de leur perte, d'une perte si terrible, si effroïable que celle-là? Cela n'est nullement croïable, cela se [I-185] détruit de soi-même, et il est tout-à-fait indigne d'avoir cette pensée-là d'un Etre qui seroit infiniment bon et infiniment sage.
Le prémier donc de ces miracles, le plus grand et le plus glorieux pour lui et en même tems le plus nécessaire et le plus avantageux pour les hommes, auroit certainement été de les guérir véritablement tous de toutes les maladies et infirmités de leurs ames, qui sont les vices et les mauvaises passions. Le premier, le plus beau et le plus grand de ses miracles, auroit été de rendre tous les hommes sages et parfaits, tant du corps que de l'esprit. Le premier et le principal de ses miracles auroit été de santifier véritablement tous les hommes et de les sauver effectivement tous, en les rendant tous parfaitement bienheureux dans le Ciel. C'étoit-là, certainement, Messieurs les Christicoles, le prémier, le plus beau, le plus grand, le plus glorieux, le plus avantageux, le principal et le plus nécessaire de tous les miracles, que votre prétendu divin Christ auroit dû faire, puisque c'étoit pour cela même qu'il auroit descendu du ciel et qu'il seroit venu au monde, comme il le disoit lui-même, ainsi qu'il est marqué dans son Evangile. [162] Lorsque je serai élevé de terre, disoit-il, j'attirerai de toutes choses à moi. Et ego si exaltatus fuero a terra omnia traham ad me ipsum. Le voilà qui a été élevé, et il l'a été en deux manières, me disent nos Christicoles, il a été élevé, lorsqu'il a été attaché à la croix et il l'a été, lorsqu'il est monté au Ciel, si c'étoit de [I-186] l'une ou de l'autre, ou même de toutes les deux élévations ensemble qu'il entendoit parler. Le prémier donc, le plus beau, le plus grand et le plus favorable miracle qu'il auroit pû faire, et qu'il auroit dû faire, suivant sa parole, après avoir été ainsi élevé de terre, étoit d'attirer véritablement et glorieusement tout à lui, et comme il est marqué qu'il étoit venu pour ôter le péché du monde, pour détruire les oeuvres du Démon, pour santifier les hommes, pour chercher et pour sauver tout ce qui étoit perdu, et en un mot, qu'il étoit venu pour racheter tous les hommes du péché, de la damnation éternelle et pour les sauver tous, le prémier, encore un coup, le plus grand, le plus glorieux, le plus favorable, le plus nécessaire et en même tems le plus désirable et le plus important de tous les miracles, qu'il auroit pû et qu'il auroit dû faire, suivant son prémier et principal dessein, étoit d'ôter effectivement tous les péchés du monde, étoit d'en ôter tous les vices, toutes les injustices, toutes les iniquités, toutes les méchancetés et tous les scandales. Le prémier, le plus grand. et le plus avantageux miracle qu'il auroit pû et qu'il auroit dû faire, suivant son prémier et principal dessein, étoit de délivrer effectivement tous les hommes de l'esclavage du vice et du péché, de les guérir de toutes les maladies de leurs ames et de les santifier et sauver effectivement tous, puisqu'ils s'étoient tous perdus dans le pêché et qu'il étoit venu exprès pour sauver tout ce qui étoit perdu. Mais, comme il est tout évident et tout certain qu'il n'a pas fait ces sortes de miracles, il n'y a aussi aucun lieu de croire qu'il ait fait, [I-187] ni lui, ni ses prétendus Saints aucun de ces autres miracles dont je viens de parler, et c'est ainsi bien en vain que nos Christicoles prétendent prouver la vérité de leur Religion par la certitude de leurs prétendus miracles, qui ne sont véritablement, comme j'ai dit, qu'erreurs, qu'illusions, que mensonges et qu'impostures. Tout ce que je viens de dire le démontre assez manifestement pour devoir n'en plus faire aucun doute.
Venons aux pretenduës Visions et Révélations divines, sur lesquelles nos Christicoles prétendent encore fonder et établir la vérité et la certitude de leur Religion. Pour donner une juste et véritable idée de ces Visions et Révélations divines, je ne crois pas que l'on puisse mieux faire que de dire en général qu'elles sont telles, que si quelques-uns osoient maintenant se vanter d'avoir de telles ou de telles Visions et Révélations divines, et qu'ils voulussent s'en prévaloir, on les regarderoit infailliblement tous, tant qu'ils seroient, comme des fous, comme des visionnaires et comme des insensés fanatiques. Voïez quelles furent ces prétenduës visions et révélations divines. Dieu, disent les prétendus Sts. Livres, dont j'ai cidevant parlé, s'étant pour la première fois aparu à [I-188] Abraham, il lui dit ceci [163]: Sortez de votre païs (c'étoit en Chaldée qu'il étoit), quittez la maison de votre père, et allez-vous en au Païs que je vous montrerai; cet Abraham y étant allé, Dieu, dit l'Histoire, s'aparut une seconde fois à lui, et lui dit: je donnerai tout ce païs-ci où vous êtes à votre Posterité: et en reconnoissance de cette gracieuse promesse, Abraham lui dressa un Autel [164]. Quelque tems après, Dieu lui aparut encore dans une vision, pendant la nuit; [165] il lui sembloit voir un four d'où sortoit une grande fumée [166]. Alors Dieu faisant alliance avec cet Abraham, il lui dit: je donnerai tout ce païs-ci à votre Posterité depuis la fleuve d'Egypte, jusques au grand fleuve de l'Euphrate [167]. Abraham, étant âgé de 99 ans, Dieu s'aparut encore à lui et lui dit: je suis le Dieu tout-puissant, marchez droit devant moi et soyez parfait [168], car je mettrai mon alliance avec vous, et je multiplierai grandement votre semence [169], vous serez le père de beaucoup de nations [170]. Vous ne vous apellerez plus Abram, comme ci-devant, mais vous vous apellerez Abraham, parceque je vous ai établi Père de beaucoup de nations [171]. Je ferai avec vous et avec votre semence une alliance éternelle, afin que je sois votre Dieu, le Dieu de votre Posterité aprés vous [172]. Voici l'alliance que je ferai avec vous et avec tous vos Descendans: vous circoncirez, lui dit Dieu, la prépuce de tous vos enfans måles [173]. Ce [I-189] sera là, lui dit-il, la marque de mon alliance perpétuelle avec vous [174]. Tout enfant mâle sera circonci au huitième jour, [175] car je veux que vous portiez la marque de mon alliance dans votre chair [176]. Sur quoi cet Abraham commença à se circoncire lui-même et à circoncire tous les males de sa maison [177]. Après cela Dieu, dit l'histoire, voulant tenter cet Abraham, pour voir s'il seroit obéissant à ce qu'il lui ordonnait, s'aparut à lui et lui dit [178]. Prenez votre fils unique, Isaac, que vous aimez et allez-vous en l'offrir vousmême en sacrifice en l'endroit que je vous montrerai [179]. Aussitôt et la nuit même Abraham partit avec son fils Isaac, pour l'aller sacrifier [180]. Et étant au troisième jour parvenu à l'endroit où il devoit l'offrir en sacrifice, Abraham aïant tout disposé pour le sacrifice, prit son épée, et comme il tendoit le bras pour donner à son fils le coup de la mort, il entendit une voix du ciel, qui lui dit, Abraham, Abraham, ne frappez pas votre fils et ne lui faites aucun mal, je connois maintenant que vous n'auriez pas pardonné à votre fils pour l'amour de moi, et maintenant puisque vous avez fait cela et que vous ne lui auriez point pardonné, afin d'obéir à ma parole, je vous jure par moi-même que je vous bénirai, que je multiplierai votre posterité comme les Etoiles du Ciel, et comme les grains de sable de la Mer, vos descendans seront victorieux de tous leurs ennemis et toutes les nations de la terre seront bénites dans votre semence, parce [I-190] que vous avez obéi à ma voix [181]. Après la mort de cet, Abraham Dieu s'aparut pendant la nuit à son fils Isaac et lui dit: Je suis le Dieu de votre Père Abraham, ne craignez rien parce que je suis avec vous pour vous bénir. Je multiplierai votre Posterité pour l'amour de mon serviteur Abraham [182] en reconnoissance de quoi Isaac dressa là un Autel à Dieu, qui lui étoit aparu. Après la mort de cet Isaac, Jacob, son fils, allant un jour en Mésopotamie pour chercher une femme qui lui seroit convenable, après avoir marché tout le jour, se sentant fatigué du chemin, il voulut se reposer sur le soir, et s'étant couché par terre, et aïant mis sa tête sur quelques pierres pour s'y reposer, il s'y endormit, et pendant qu'il dormoit, il vit en songe une échelle, dressée sur sa tête, dont l'extrémité alloit toucher jusqu'au Ciel, et il lui sembloit voir que les Anges de Dieu montoient et descendoient par cette échelle et qui voïoit Dieu lui -même qui s'apuïoit sur le plus haut bout de cette échelle, qui lui disoit: je suis le seigneur, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac votre père, je vous donnerai à vous et à votre Posterité tout le païs où vous demeurez, votre Posterité sera aussi nombreuse que la poussière de dessus la terre, elle s'étendra depuis l'Orient jusqu'à l'Occident et depuis le Septemtrion jusqu'au Midi et toutes les nations de la terre seront bénités à cause de vous et de votre Posterité. Je serai votre protecteur partout où vous irez, je vous ramenerai sain et sauf de cette terre, je ne vous [I-191] abandonnerai point, que je n'aie accompli tout ce que je vous ai promis. Jacob s'étant éveillé dans ce songe, il fut saisi de crainte et dit: Quoi! Dieu est vraiment ici, et je n'en savois rien, ah, dit-il, que ce lieu est terrible, puisque ce n'est autre chose que la main de Dieu et la porte du Ciel [183]. Puis s'étant levé, il dressa une pierre, sur laquelle il répandit de l'huile, en mémoire de ce qui lui étoit arrivé là, et fit en même tems un voeu à Dieu que, s'il revenoit sain et sauf, il lui offriroit la dixième de tout ce qu'il auroit. Voici encore une belle vision qu'il eut quelques années après, comme il s'étoit mis à garder les troupeaux de son beau-père Laban et qu'il étoit convenu avec lui, qu'il auroit pour récompense de son service, tout ce que les brebis produiroient d'agneaux de diverses couleurs. Etant grandement desireux de son profit, comme il est assez naturel, il souhaitoit passionnément que ses brebis fissent beaucoup d'agneaux de diverses couleurs, aïant donc passionnément ce desir à coeur, il songe agréablement une nuit qu'il voïoit [184] les mâles sauter sur les femelles et qu'elles lui produisoient toutes des agneaux de diverses couleurs. Ravi qu'il étoit dans un si beau songe, Dieu lui aparut et lui dit: regardez et voyez comme les mâles montent sur les femelles et comme ils sont de diverses couleurs, car j'ai vû, lui dit-il, la tromperie et l'injustice que vous fait Laban votre beau-père; levez-vous donc maintenant, lui dit Dieu, sortez de ce païs-ci et retournez en votre païs. Comme il s'en retournoit en [I-192] son païs, avec toute sa Famille et avec tout ce qu'il avoit gagné chez son Beau-père, il eut, dit l'Histoire, (ou la fable) pendant la nuit en rencontre un Homme inconnu, contre lequel il lui fallut combattre toute la nuit jusqu'au point du jour; et cet homme ne l'aïant pû vaincre, il lui demanda, qui il étoit, et Jacob lui dit son nom; alors cet inconnu lui dit, vous ne serez plus apellé Jacob, mais Israël, car puisque vous avez été fort en combattant contre Dieu, à plus forte raison, lui dit-il, serez vous fort en combattant contre les hommes [185].
Voilà quelles furent les prémiéres de ces belles prétendues visions et révélations divines; il ne faut point juger autrement des autres que de celle-ci. Or, quelle aparence y a-t-il de Divinité dans des songes si grossiers et dans des illusions si vaines? Si quelque homme rustique et grossier, ou si quelque bon homme de berger de la campagne, comme pouvoit être ce Jacob, dont je viens de parler, venoit nous dire qu'il auroit convenu avec un beau-père ou avec quelqu'autre personne de garder seul ses troupeaux à condition que tous les fruits qui en proviendroient et qui seroient de diverses couleurs, seroient pour lui en récompense de son service, et que pour témoignage que Dieu voudroit le favoriser et lui procurer une ample récompense de ses services, il se seroit aparu à lui en songe, lui auroit parlé, et lui auroit dit toutes ces paroles: Je suis le Dieu qui vous a déja aparu en un tel endroit; j'ai vu la tromperie et [I-193] l'injustice que l'on vous a faite, vous ne serez point frustré de votre récompense, j'accomplirai vos souhaits; regardez et voïez comme les mâles de vos troupeaux montent sur les femelles; elles vous produiront toutes leurs fruits de diverses couleurs, et ainsi votre récompense sera grande, si, dis-je, quelque personne venoit maintenant nous conter telles sornettes, et que ceux qui nous les conteroient, crussent véritablement avoir eu quelques visions et révélations divines de ce qu'ils nous diroient, ne regarderions-nous pas ces gens-là comme des fous, comme des visionnaires ou comme des simples d'esprit? Nous les regarderions certainement comme tels, et si ces mêmes personnes continuoient encore à nous dire qu'ils auroient eu la nuit, la rencontre des inconnus contre lesquels ils auroient été obligés de combattre toute la nuit, et que ces gens inconnus, ne les aïant pû vaincre, ils leur auroient dit qu'ils auroient combattu contre Dieu ou contre des Dieux, et si sur une telle vision, ces personnes-lå regardoient ces victoires imaginaires, comme un présage divin, ou comme une assurance divine de la force victorieuse, avec laquelle ils combattroient quelques jours contre leurs ennemis, ne ririons-nous pas des sottes imaginations de ces pauvres gens-là? Nous n'en ferions certainement que rire. Pareillement si quelques étrangers, quelques Allemans, par exemple, ou quelque Suisse qui seroient venus dans notre France, et qui auroient vû les plus belles Provinces du Roïaume, venoient à dire que Dieu leur seroit aparu dans leur Païs, qu'il leur auroit dit de venir ou de s'en aller en France et qu'il leur [I-194] donneroit à eux et à leurs descendans toutes les belles Terres, Seigneuries et Provinces du Roïaume, qui sont depuis les grands fleuves du Rhin et du Rhone, jusqu'à la Mer Océane, qu'il feroit une éternelle Alliance avec eux et avec leurs Descendans, qu'il multiplieroit leurs races, qu'il rendroit leur postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel et que les grains de sable de la mer, et qu'enfin ce seroit avec eux que Dieu béniroit toutes les Nations de la terre, et que, pour marque de son Alliance avec eux, il leur auroit ordonné de se circoncire eux-mêmes et de circoncire tous leurs Enfans mâles, qui naitroient d'eux et de leurs Descendans, etc. Qui est-ce encore qui ne riroit de telles sotises et qui ne regarderoit ces Étrangers comme des fous, comme des visionnaires et comme des insensés fanatiques? Il n'y a certainement personne, qui ne riroit et ne se moqueroit de toutes ces belles visions et de toutes ces belles prétenduës révélations divines.
Or il n'y a aucune raison de juger autrement, ni de penser plus favorablement de tout ce que disent ces grands prétendus saints patriarches Abraham, Isaac et Jacob touchant les visions et les pretenduës Révélations divines qu'ils croïent ou au moins qu'ils disent avoir euës, et ainsi elles ne méritent pas qu'on en fasse plus d'état que de celles de ces étrangers, dont je viens de parler, parce qu'elles n'étoient véritablement qu'erreurs et illusions ou mensonges et impostures, comme seroient celles de ces étrangers, dont je viens de parler; et il est sûr mème, que quand ces trois bons Patriarches reviendroient maintenant nous [I-195] dire eux-mêmes, qu'ils auroient euës de telles visions et de telles révélations divines, nous n'en ferions encore maintenant que rire et nous ne manquerions certainement pas de regarder toutes ces prétenduës visions et révélations divines autrement, que comme des erreurs et des illusions, ou comme des mensonges et des impostures.
Je dis comme des erreurs et des illusions, si ces personnages nous paroissoient croire véritablement avoir eu de telles visions et de telles révélations; et en ce cas nous les regarderions eux comme des visionaires et comme des gens, qui auroient l'esprit foible; mais nous les regarderions comme des menteurs, comme des fourbes et comme des imposteurs, si nous jugions autrement de leurs personnes et de leurs intentions. Mais soit que ces Patriarches aïent eu dessein en cela de tromper les autres, ou soit qu'ils se soient trompés eux-mêmes les premiers, il est facile de concevoir la vanité et la fausseté de toutes leurs prétenduës visions et révélations divines; elles se découvrent assez manifestement d'elles-mêmes, non seulement par cette injuste et odieuse acception de peuples ou de personnes, dont j'ai ci-devant parlé et en faveur de laquelle on prétend néanmoins que les susdites révélations auroient été faites, parce qu'il n'est pas croïable qu'un Dieu qui seroit infiniment bon, infiniment parfait et infiniment juste auroit jamais voulu, ni ne voudroit jamais faire, ni autoriser une chose si injuste et si odieuse que seroit une telle acception de personnes et de peuple, mais elles se découvrent encore par la vanité et la fausseté des susdites visions [I-196] et révélations; elles se découvrent encore assez manifestement par trois autres différens endroits. 1°. Elles se découvrent par cette vile, ridicule et honteuse marque de la prétendue Alliance que Dieu auroit faite avec les hommes; 2°. par la cruelle et barbare institution des sacrifices sanglans de bêtes innocentes et que Moïse attribue à ce même Dieu, et notamment par ce cruel et barbare commandement, qu'il dit aussi que Dieu dit à Abraham de lui sacrifier son fils, 5°. Par le défaut manifeste d'accomplissement des promesses si belles et si avantageuses qu'il dit pareillement avoir été faites de la part de Dieu aux trois susdits Patriarches. Car la marque de cette prétendue Alliance étant tout-à-fait vile et ridicule, l'institution des sacrifices sanglans de bêtes innocentes, étant cruelle et barbare, aussi bien que le susdit commandement à un père de sacrifier son fils, et enfin les susdites si grandes, si magnifiques promesses prétenduës, faites de la part de Dieu aux susdits Patriarches, se trouvant sans effet et sans accomplissement, sont autant de preuves certaines et évidentes de la vanité et de la fausseté des susdites prétenduës visions et révélations divines.
Prémièrement pour ce qui est de la marque de cette prétendue Alliance de Dieu avec les susdits Patriarches et tous leurs Descendans, elle est manifestement ridicule, puisqu'elle consiste dans un vain et ridicule retranchement de chair ou de peau de la plus honteuse partie du corps humain. Quoi! Un Dieu tout-puissant et parfaitement sage s'amuseroit ou se seroit amusé à vouloir faire porter à tout un peuple la marque de son Alliance avec lui dans la plus [I-197] honteuse partie de leur corps; et il auroit voulu faire consister cette marque dans un si vain et si ridicule retranchement de chair ou de peau? Cela n'est nullement croïable. Si un Dieu tout-puissant avoit véritablement voulu se choisir tout particulièrement un peuple, et qu'il eut voulu lui faire porter la marque de son alliance sur son corps, il auroit indubitablement choisi une marque plus convenable, plus digne et plus honorable que celle-là, et il l'auroit indubitablement aussi placée dans la partie la plus noble, la plus considérable et la plus aparente du corps, afin de rendre, par cette gratification particulière de sa bonté, son peuple plus beau, plus parfait, plus honorable et plus considérable que tout les autres peuples. Mais qu'il aurait voulu choisir une si vaine et si vile marque de son Alliance que celle que l'on prétend qu'il ait choisie, et quil auroit voulu la placer dans la partie la plus honteuse du corps? Cela est indigne de la grandeur et de la souveraine Majesté d'un Dieu, et il seroit même indigne de penser qu'il l'auroit jamais voulu faire ainsi.
Secondement, à l'égard de l'institution des Sacrifices sanglans des bêtes innocentes, les prétendus Sts. [I-198] et Sacrés Livres, [186] qui contiennent les susdites révélations, l'attribuent manifestement à Dieu, comme aussi l'institution des autels et la consécration des Prêtres pour lui offrir des sacrifices sur les susdits Autels. Ils marquent ces mêmes Livres et ces mêmes prétenduës Révélations divines, ils marquent que Dieu avoit ordonné que ces Prêtres répandroient autour de son autel le sang des Animaux, qu'ils lui offriroient en Sacrifice, qu'ils écorcheroient ces animaux, qu'ils les mettroient en pièces et qu'ils feroient brûler leur chair sur son autel. Dieu promettoit de son côté d'avoir pour très-agréable l'odeur de la fumée des victimes, qu'ils lui offriroient de la sorte, et, conformément à cela, nous voïons aussi dans ces mêmes livres, qu'après le Déluge, Noé étant sorti de l'Arche, où il s'étoit renfermé avec sa femme et ses enfans et avec des animaux de toutes sortes d'espèces, pour éviter les eaux du Déluge, aussitot qu'il fut sorti de cette Arche sain et sauf, il dressa un autel à Dieu, et pour action de grace lui offrit des animaux en sacrifice sur cet autel, [187] et Dieu, disent ces mêmes Livres, témoigna avoir pour très-agréable la fumée de ce sacrifice, en conséquence de quoi, il promit qu'il ne maudiroit plus la terre à cause des hommes, parce qu'ils sont enclins, dit-il, au mal dès leur enfance. Voici, selon les mêmes Livres, ce que Dieu ordonnoit dans sa loi, touchant les sacrifices des animaux et touchant la consécration des Prêtres. Le Seigneur, disent ces [I-199] prétendus Sts. Livres, parla à Moïse et lui dit: Ordonne aux Enfans d'Israël de me faire des offrandes; vous recevrez mon offrande de toute personne qui l'offrira volontiers, ... [188] ils me feront aussi un Sanctuaire ou Tabernacle pour demeurer au milieu d'eux. [189] Et en outre tu me feras un autel de bois de Setim aïant cing coudées de long et cinq coudées de large, lequel sera quarré, et sa hauteur sera de trois coudées. Tu prendras Aäron ton frère et ses enfans, pour exercer la charge de sacrificateur. Tu leur feras des vêtemens saints pour gloire et honneur. [190] Et voici ce que tu feras, quand tu les consacreras et que tu les santifieras, pour exercer la sacrificature; tu prendras un veau du troupeau et deux moutons sans tache et des pains sans levain, ... [191] lors tu feras aprocher Aäron et ses fils à l'entrée du Tabernacle, puis tu prendras les vêtemens et feras vêtir Aäron la chemise et le roquet de l'Éphod et le pectoral et le ceindras par dessus, avec le ceinturon exquis de l'Ephod; puis tu mettras sur sa tête la Thiare, et la couronne de Sainteté sur la thiare, et tu prendras l'huile de l'onction et la répandras sur sa tête; puis tu feras aprocher ses fils et leur feras vêtir les habits sacerdotaux et les ceindras de baudriers, à savoir Aäron et ses fils, et leur attacheras des calottes et ainsi tu les consacreras, et la santification leur sera en ordonnance perpétuelle. Ce qui étant fait, tu feras aprocher le veau devant le Tabernacle; alors Aäron et ses fils poseront leurs mains sur la tête du veau, et tu égorgeras le veau devant [I-200] le Seigneur, à l'entrée du Tabernacle; puis tu prendras du sang de ce veau et le mettras avec ton doigt sur les cornes de l'autel; puis tu répandras tout le reste du sang au bas de l'autel; puis tu prendras toute la graisse qui couvre les entrailles et la taïe qui est sur le foïe et les deux rognons et la graisse qui est sur iceux, et tu les feras fumer sur l'autel, mais tu brûleras au feu la chair du veau, sa peau et sa fiente hors du temple; et ce sacrifice sera pour l'expiation des péchés; puis tu prendras l'un des moutons, et Aäron et ses fils poseront les mains sur la tête de ce mouton; puis tu l'égorgeras et prenant le sang d'icelui, tu le répandras sur l'autel tout à l'entour [192], après quoi tu dépiéceras ce mouton par quartier, tu laveras ses entrailles et ses jambes et les poseras sur les membres et sur la tête et feras fumer et brûler tout le mouton sur l'autel; et c'est là le sacrifice d'holocauste que tu offriras au Seigneur, lequel sacrifice lui sera d'une odeur très-agréable; puis tu prendras l'autre mouton, et Aäron et ses fils poseront les mains sur la tête de ce mouton, que tu égorgeras et prendras du sang d'icelui et le mettras sur le mol de l'oreille droite et sur le gros orteil du pié droit et répandras le reste du sang sur l'autel tout à l'entour, et prendras du sang qui est sur l'autel et de l'huile d'onction et feras aspersion sur Aäron et sur ses vêtemens, sur ses fils et les vêtemens de ses fils avec lui, et ainsi ils seront santifiés et consacrés..... Et ceci sera en ordonnance perpétuelle pour [I-201] Aäron et pour ces fils.... tu sacrifieras pour l'expiation du péché tous les jours un veau..... Voici encore, lui-dit-il, ce que tu feras sur l'autel, tu offriras par chacun jour continuellement deux agneaux, tu sacrifieras l'un des agneaux le matin et l'autre agneau vers le soir...... et j'habiterai au milieu des Enfans d'Israël et je serai leur Dieu etc. [193]
Voici encore ce qui est écrit dans ces mêmes livres, touchant ces sortes de sacrifices. Le Seigneur parla à Moïse et lui dit: Parles aux Enfans d'Israël et leur dis ceci, quand quelqu'un d'entre vous offrira offrande en sacrifice au Seigneur, vous offrirez votre offrande ou votre sacrifice de vos troupaux, tant du gros que du menu bétail; si son offrande est du gros bétail pour l'holocauste, il offrira un måle sans tâche et l'offrira à l'entrée du Tabernacle, de son bon gré en la présence du Seigneur, et posera la main sur la tête de l'holocauste, et il sera acceptable pour lui et pour la propitiation de ses péchés, puis on égorgera le bon veau en la présence du Seigneur; et les fils d'Aäron, sacrificateurs, en offriront le sang et le répandront sur l'autel et tout à l'entour, et puis on écorchera l'holocauste et on le couperas en piéces. Les fils d'Aäron, sacrificateurs, mettront le feu sur l'autel et arangeront le bois sur le feu. Pareillement ils rangeront sur le bois les quartiers, la tête et la fressure de l'animal, et le sacrificateur offrira toutes ces choses au Seigneur, sur l'autel, où il les fera fumer et brûler en holocauste; et ce sacrifice étant fait ainsi, il sera d'une très-agréable odeur au Seigneur. [194] [I-202] Que si son offrande est de menu bétail pour holocauste, savoir d'entre les agneaux ou d'entre les chèvres, il offrira un måle sans tache, on l'égorgera à côté de l'autel vers le Septentrion en présence du Seigneur, et les fils d'Aäron sacrificateurs en répandront le sang sur l'autel et à l'entour, puis on le coupera en pièces, et sa tête, sa fressure et sa graisse, et le Sacrificateur les rangera sur le bois au dessous duquel il doit mettre le feu. Mais il lavera les entrailles et les jambes, puis le sacrificateur offrira toutes ces choses en sacrifice, les fera fumer et brûler sur l'autel en holocauste, et ce sacrifice étant fait ainsi, il sera d'une très-agréable odeur au Seigneur. Que si son offrande est de la volaille pour holocauste au Seigneur il offrira son offrande. de tourterelles ou de pigeonneaux, et le sacrificateur l'offrira sur l'autel et lui entamera la tête avec l'ongle afin de le faire fumer sur l'autel et y fera couler son sang à côté de l'autel; il ôtera son jabot avec ses plumes et les jettera à côté de l'autel, là où sont les cendres, il lui brisera les ailes sans les diviser et les fera fumer sur le bois qui sera au feu, et ce sacrifice étant fait ainsi, il sera d'une odeur très-agréable au Seigneur. Holocaustum est et oblatio suavissimi odoris etc. [195]
Une autre fois, comme il est marqué dans les susdits livres, Dieu parla à Moïse et lui dit ceci [196]: Quand quelque personne aura commis quelque faute ou quelque péché contre la loi, ou contre les céremonies de son Dieu, si c'est par erreur qu'il l'a commise, il aportera au Seigneur une offrande pour son péché, à [I-203] savoir un mouton sans tache, que le Prêtre sacrifiera au Seigneur pour l'expiation de son péché: de même, [197] si quelqu'un péche par ignorance, faisant quelque chose qui seroit défendue par la Loi, il offrira un mouton sans tache, et le Sacrificateur, l'offrant à Dieu, priera pour lui, et son péché lui sera remis. Une autre fois, comme il est marqué dans les susdits Livres, Dieu parla à Moïse et lui dit ceci: Parle aux enfans d'Israël et leur dis ceci: Quand vous serez entré au païs où vous devez demeurer, et où je vous ferai entrer, et que vous voudrez faire sacrifice d'holocauste au Seigneur, vous ferez votre offrande d'un animal du gros ou du menu'bétail, par chacun agneau vous offrirez au Seigneur en sacrifice un gâteau de fleur de farine, avec une certaine mesure de vin; par chaque mouton vous offrirez aussi un gâteau de fleur de farine, avec une certaine mesure d'huile et de vin pour l'aspersion, et par chaque taureau vous offrirez avec le bon veau un gâteau de fleur de farine et certaine mesure d'huile et de vin, que vous offrirez au Seigneur en sacrifice, ainsi sera fait pour chaque bœuf, pour chaque mouton et pour chaque petit d'entre les brébis et les chèvres, et vos sacrifices seront d'une très-suave odeur au Seigneur: in oblationem suavissimi odoris [198].
Tous ces témoignages, qui sont tirés des prétenduës Ecritures et même des susdites prétenduës révélations divines, marquent expressément et manifestement, [I-204] que les cruels et sanglans sacrifices, que les hommes font des bêtes innocentes, étoient d'institution divine, au moins dans la loi des Juifs et qu'ils avoient été autrefois au moins très-agréable à Dieu.
Or comment s'imaginer et se persuader qu'un Dieu, qui seroit infiniment parfait, infiniment bon et infiniment sage, auroit voulu jamais établir de si cruels et de si barbares sacrifices? Car c'est cruauté et barbarie de tuer, d'assommer et d'égorger, comme on fait, des animaux, qui ne font point de mal. Car ils sont sensibles au mal et à la douleur aussi bien que nous, malgré ce qu'en disent vainement, faussement et ridiculement nos nouveaux Cartesiens qui les regardent comme de pures machines sans ames, et qui pour cette raison et par un vain raisonnement, qu'ils font sur la nature de la pensée, dont ils prétendent que la matière n'est pas capable, les disent entiérement privés de tout sentiment de plaisir et de douleur. Ridicule opinion! mauvaise maxime et détestable doctrine! Puisqu'elle tend manifestement à étouffer dans le coeur des hommes tout sentiment de bonté, de douceur et d'humanité, qu'ils pouroient avoir pour ces pauvres animaux et qu'elle leur donne lieu et occasion de se faire un jeu et un plaisir de les tourmenter et de les tiranniser sans pitié, sous prétexte qu'ils n'auroient aucun sentiment du mal qu'ils leur feroient, non plus que des machines qu'ils jetteroient au feu et qu'ils briseroient en mille pièces, ce qui seroit manifestement une cruauté détestable envers ces pauvres animaux, lesquels étant vivans et mortels comme nous, et étant faits comme nous de chair, de sang et d'os, [I-205] et aïant comme nous tous les organes de la vie et du sentiment, savoir: des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, des narines pour flairer et discerner les odeurs, une langue et un palais pour discerner le goût des viandes et de la nourriture qui leur convient, et des piés pour marcher; et voïant d'ailleurs comme nous voïons en eux toutes les marques et tous les effèts des passions que nous sentons en nous mêmes, il faut indubitablement croire aussi qu'ils sont sensibles, aussi bien que nous, au bien et au mal, c'est à dire au plaisir et à la douleur; ils sont nos domestiques et nos fidèles compagnons de vie et de travail, et par ainsi il faut les traiter avec douceur. Bénites soïent les Nations qui les traitent bénignement et favorablement et qui compatissent à leur misére et à leur douleur. Mais maudites soïent les nations qui les traitent cruellement, qui les tirannisent, qui aiment à repandre leur sang et qui sont ardens à manger leur chair. Il est dit en quelques endroits des Ecritures apocrifes [199] qu'un mauvais grain de méchanceté, ou qu'un grain de mauvaise semence a été semé, dès le commencement, dans le coeur d'Adam: Gramen seminis mali seminatum est in corde Adam ab initio. Il semble en effèt que ce mauvais grain de méchanceté, ou que ce grain de mauvaise semence se trouve encore maintenant dans le coeur de tous les hommes, et que c'est ce grain de méchanceté qui leur fait encore tous les jours trouver du plaisir à mal faire et particulièrement à exercer, comme ils font, leur cruauté envers ces pauvres, douces et innocentes bêtes [I-206] en les tirannisant, en les tuant, en les assommant et en les égorgeant impitoïablement, comme ils font tous les jours, pour avoir le plaisir de manger leur chair. Pour moi, quoique je ressente assez dans moimême les mauvaises influences et les mauvais effèts de ce maudit grain de mauvaise semence, je puis néanmoins dire que je n'ai jamais rien fait avec plus de répugnance, que lorsqu'il me fallait, dans certaines occasions, couper ou faire couper la gorge à quelques poulets ou pigeonnaux, ou qu'il me fallait faire tuer quelques porcs; je proteste que je n'ai jamais fait cela qu'avec beaucoup de répugnance et avec une certaine aversion et si j'eusse été tant soit peu superstitieux et enclin à la bigoterie de Religion, je me serois infailliblement mis du parti de ceux qui font religion de ne jamais tuer des bêtes et de ne jamais manger de leur chair. Je haï de voir seulement les boucheries et je n'ai jamais sû penser qu'avec horreur à cet abominable carnage et sacrifice des bêtes innocentes que le Roi Salomon fit faire pour la Dédidace de son Temple, où il fit égorger jusqu'à 22 mille boeufs et 120 mille moutons ou brébis, quel carnage! que de sang répandu! Comment s'imaginer et se persuader qu'un Dieu infiniment grand et infiniment sage n'auroit voulu prendre pour ses sacrificateurs que des Egorgeurs et des Ecorcheurs de bêtes, et qu'il n'auroit voulu faire qu'une vilaine boucherie de son Tabernacle et de son Temple? Comment s'imaginer et se persuader qu'il auroit pris plaisir à voir et à faire cruellement égorger tant d'innocentes bêtes? Comment s'imaginer et se persuader qu'il auroit plaisir I-207] à voir couler leur sang et à les voir si pitoïablement expirer? Et enfin, comment s'imaginer et se persuader qu'il auroit pris plaisir à sentir l'odeur et la fumée de tant de chairs brûlées? Si cela étoit comme les susdits prétendus livres et les prétenduës révélations divines le témoignent, il seroit vrai de dire qu'il n'y auroit jamais eu de tiran si sanguinaire, ni de bête sauvage si carnaciére, qu'auroit été un tel Dieu; ce qui est indigne et tout à fait indigne de penser d'un Etre qui seroit infiniment parfait, infiniment bon et infiniment sage. D'où il s'ensuit évidemment, que l'institution de tels sacrifices est faussement attribuée à un Dieu, et que les prétenduës révélations qu'ils lui attribuent, ne sont que de fausses révélations, c'est à dire qu'elles ne sont qu des erreurs et des illusions, ou des mensonges et des impostures: ce qui fait manifestement voir que ces sortes de sacrifices, non plus que tous les autres ne sont que de l'institution et de l'invention des hommes.
Voici d'où un Auteur judicieux tire l'origine de ces abominables sacrifices d'animaux et de bêtes innocentes.
» Les Historiens, dit-il, disent que les prémiers [200] habitans de la terre vécurent durant deux mille ans des productions des végétaux, c'est à dire [I-208] des fruits de la terre, dont ils offroient les prémices à Dieu, passant pour un crime inexpiable de répandre le sang d'aucun animal, même en sacrifice; et à plus forte raison d'en manger la chair. C'est pour cela qu'ils disent, ajoute cet auteur, que ce fut à Athenes que le prémier Taureau fut tué. Le Prêtre de la ville, qui s'apelloit, dit-il, Diomus, faisant sur l'autel l'oblation des fruits en pleine campagne, selon la coutume, parce qu'alors on ne parloit point encore de temple, un taureau, s'étant séparé d'un troupeau qui paissoit tout auprès, vint et mangea de l'herbe consacrée. Le Prêtre Diomus, irrité du prétendu sacrilège, prit l'épée d'un des spectateurs et en tha le taureau. Mais sa colère étant passée, et aïant considéré le crime énorme, qu'il avoit commis, il craignit la fureur du peuple, et lui fit accroire, que Dieu lui étoit aparu et lui avoit commandé d'offrir ce taureau en sacrifice, et d'en brúler la chair sur l'autel pour expier le péché qu'il avoit fait de manger les fruits consacrés. La dévote multitude, ou plutot la sote et ignorante populace crut son Sacrificateur comme un oracle: de sorte que le taureau aïant été écorché et le feu mis sur l'autel, tout le monde assista à ce nouveau sacrifice. Les Athéniens ont depuis sacrifié tous les ans un taureau, et ont fait passer, dit-il, cette pieuse cruauté, non seulement par toute la Grèce, mais même encore chez toutes les Nations du monde. Il arriva ensuite, continue l'auteur, qu'un certain Prêtre, au milieu de son sacrifice sanglant, aïant pris une pièce de chair bouillie qui de l'autel étoit tombée à terre, et que [I-209]
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s'étant brulés les doigts, il les porta incontinent à la bouche pour en diminuer sa douleur. Il n'eut pas plûtot goûté la douceur de la graisse, dont ses doigts étoient pleins, que non seulement il souhaita d'en avoir davantage, mais il en donna même un morceau à son collègue, qui en fit part aux autres, qui tous, ravis qu'on eut trouvé cette nouvelle friandise, se mirent à manger de la chair avec avidité! Et c'est de là, dit le même Auteur, que les autres mortels ont apris cette espèce de cruelle et sanglante gourmandise de tuer les animaux pour les manger. Les Juifs, continue-t-il, disent contre ces autorités que les enfans d'Adam sacrifioient des créatures vivantes dès le commencement du Monde; mais on sait, ajoute-t-il, qu'il s'est glissé quantité d'erreurs dans la Loi écrite, d'où ils ont tiré ce fait.
Les Anciens, continue cet Auteur, disent aussi que la première chêvre, qui tomba par la main des hommes, fut tuée en vengeance du tort qu'elle avoit fait au propriétaire d'une vigne, qu'elle avoit brou»tée, n'aïant jamais entendu parler d'une action si impie. Il est certain, poursuit-il, que les Egyptiens, le peuple du monde le plus sage et le plus ancien, aïant reçu des premiers habitans de la terre une tradition, qui défendoit aux hommes de tuer aucune créature vivante, pour donner plus de force à cette première loi de la nature, représentèrent leurs Dieux sous la forme de bêtes, afin que le vulgaire, respectant ces sacrés symboles, aprit à ne pas ôter la vie et à ne faire même aucun mal aux animaux. Les Brachmans des Indes Orientales, au lieu de sacrifier des [I-210] bêtes, ils bâtisent des hôpitaux pour elles, aussi bien que pour les hommes; ce qui passe chez eux pour des actions de très-grande vertu. Il y a dans toutes les villes un grand nombre de ces Prophêtes qui passent, dit-il, toute leur vie à prendre soin des animaux malades ou blessés, et de ceux qui ne peuvent vivre que par leur moïen. Cette institution n'est pas nouvelle chez eux; ils l'ont reçu par tradition de tems immémorial."
Voici ce que ce même Auteur dit des Juifs, par rapport à ce sujet:
Les prêtres des Juifs, dit-il, offroient à Dieu un sacrifice d'animaux de plusieurs espèces, comme boeufs, moutons et selon qu'il leur étoit prescrit dans leur loi, qu'ils disoient avoir reçu de Dieu même. Les Prêtres aïant égorgé les animaux destinés au sacrifice, ils en répandoient le sang autour de l'autel et en arrosoient particulièrement les quatre coins avec beaucoup de cérémonies, puis, aïant vuidé les entrailles et ôté la peau de ces animaux, ils en brulaient la chair et la graisse dans un feu, qui étoit allumé sur l'autel, et pensoient que Dieu avoit pour agréable la fumée de ces sortes de sacrifices, et qu'il y prenoit un grand plaisir, selon qu'il est écrit dans leurs Livres."
S'il n'y a point d'évidence ni de certitude entière sur ce que dit cet Auteur, touchant l'origine et le progrès de ces sacrifices sanglans d'animaux domestiques, on ne peut nier au moins qu'il n'y ait une très grande aparence de vérité dans ce qu'il en dit, et quant à ce qu'il ajoute de la douceur et de l'humanité, que les premiers hommes exerçoient envers les [I-211] dits animaux, et de la défense, qui étoit de les tuer et de leur faire mal à propos aucun mal, on ne peut douter que cette défense de leur mal faire, et que cette douceur que l'on exerçoit à leur égard, ne fussent bien conformes et très-convenables à la droite raison et à la justice naturelle et même à ce qui est marqué dans la Genése [201], où il est dit, que Dieu ne donna d'abord aux hommes que la permission de manger seulement les herbes et les fruits de la terre.
Mais il n'y a aucune aparence de vérité dans ces prétendues Révélations divines, ni aucun fondement de raison et de justice dans ces cruels et barbares sacrifices de bêtes innocentes; il n'y a que de la cruauté et de la barbarie dans ces sortes de sacrifices, et c'est ce qui fait manifestement voir, que leur institution ne vient que de la folie et de la méchanceté des hommes et non pas d'aucunes ordonnances divines.
Mais les hommes n'étoient-ils pas bien fous et bien aveuglés de croire faire honneur et plaisir en cela à Dieu? N'étoient-ils pas bien fous et bien aveuglés de croire qu'un Dieu prendroit plaisir à voir couler le sang des pauvres animaux et voir brûler leur chair? N'étoient-ils pas bien fous et biens aveuglés de croire apaiser sa colère et mériter ces bonnes grâces par de si abominables sacrifices? Ç'auroit été au contraire le moïen d'irriter sa colère et d'attirer sur eux sa vengeance et sa malédiction. Qui est-ce qui penseroit jamais faire honneur et plaisir à un habile et excellent [I-212] ouvrier de déchirer et de brûler en sa présence les plus beaux ouvrages qu'il auroit fait, sous prétexte de lui en vouloir faire un sacrifice? Qui est-ce qui penseroit faire honneur et plaisir à un Souverain, à un Prince de déchirer et de brûler en sa présence ce qu'il y auroit de plus beau, de plus riche dans son Palais, sous prétexte de lui en faire un sacrifice? Il n'y a certainement personne, qui soit assez fou pour vouloir jamais faire telle chose, ni même en avoir la pensée. D'où vient donc que les hommes sont si fous, que de croire faire honneur et plaisir à leur Dieu de déchirer, de tuer, et de brûler ses propres créatures, sous prétexte de lui en faire des sacrifices? Et maintenant encore, d'où vient et comment est-ce que nos Christicoles sont si fous et si aveuglés, que de croire faire un extrême honneur et plaisir à leur Dieu, le père, que de lui présenter et de lui offrir, même tous les jours, son divin Fils, en mémoire de ce qu'il auroit été honteusement et misérablement pendu à une croix, où il auroit expiré? Comment estce, dis-je, qu'ils peuvent avoir telle pensée et telle croïance que de croire faire plaisir et honneur à un Dieu de lui offrir ainsi son propre Fils en sacrifice? Certainement cela ne peut venir que d'un extrême aveuglement d'esprit.
Voïez ce que dit Montagne [202].
» L'ancienneté, dit-il, pensa, ce crois-je, faire quelque chose pour la grandeur divine, de l'aparier à l'homme, la vêtir de ses facultés et étrenner de ses belles humeurs et plus [I-213] honteuses nécessités, lui offrant de nos viandes à manger, de nos danses, mommeries et forces à la réjouir, de nos vêtemens à se couvrir et maisons à loger, la caressant par l'odeur des encens et sons de la musique, festins et bouquets, et pour l'accommoder à nos vicieuses passions, flatant sa justice d'une inhumaine vengeance, l'éjouissant de la ruine et dissipation des choses par elles créées et conservées, comme fit, dit-il, Fiberius Sempronius qui fit brûler pour sacrifice à Vulcain les riches dépouilles et armes qu'il avoit gagnées sur les ennemis en la Sardaigne. Et Paul Emile celles de Macedoine à Mars »et à Minerve. Et Alexandre, arrivé à l'Océan Indique, jetta en mer en faveur de Thetis, plusieurs grands vases d'or, remplissant en outre ses autels d'une boucherie non de bêtes innocentes seulement, mais d'hommes aussi, ainsi que plusieurs Nations, et entr'autres, dit-il, la notre avoit en usage ordinaire, et croit qu'il n'en est aucune, ajoute-t-il, exemte d'en avoir fait essai. Les Gètes, dit-il, se tiennent immortels et leur mourir n'est que s'acheminer vers leur Dieu Zamolxis. De cinq en cinq ans ils dépêchent vers lui quelqu'un d'entr'eux pour le requérir de choses nécessaires... Amestris, mère de Xerxes, devenant vieille, fit pour une fois ensevelir tout vifs 14 jouvenceaux, des meilleures maisons de Perse, suivant la religion du Païs, pour gratifier à quelque Dieu Souverain. Encore aujourd'hui, dit-il, les idoles de Femixtitan se cimentent du sang des petits enfants et n'aiment sacrifice que de ces puériles et pûres âmes: justice, dit-il, affamée du sang de [I-214] l'innocence. Pareillement les Cartaginois immoloient leurs propres enfans à Saturne, et ceux qui n'en avoient point en achetoient, étant cependant le Père et la Mère tenus d'assister à cet office avec contenance gaie et contente. Ceux du Pérou [203] sacrifioient à leurs Dieux ce qu'ils avoient de plus beau et de meilleur: l'or et l'argent, le grain, la cire, les ani» maux. Ils faisoient ordinairement des sacrifices de cent moutons au moins, de diverses couleurs et avec différentes cérémonies. Ils sacrifioient tous les jours au soleil un mouton tondu et le brûloient vêtu d'une chemise rouge. Mais il n'y avoit, dit-il, chose plus horrible que les sacrifices d'hommes, qui se faisoient au Pérou et encore plus au Mexique. Au Pérou ils sacrifioient des enfans, depuis 14 ans jusqu'à 10 et ce principalement pour la prospérité de leur Inca aux entreprises de guerre, et au jour de son couronnement le nombre d'enfans que l'on sacrifioit, étoit de 200. Ils sacrifioient encore un bon nombre de filles, que l'on tiroit des monastères pour le ser vice de l'Inca. Quand cet Inca étoit griévement malade et hors d'espérance de guérison, ils sacrifioient son fils au soleil ou bien à leur Dieu Viracoca, en le supliant qu'il s'en contentât au lieu du Père. Mais les Mexiquains [204] ne sacrifioient que des hommes pris en guerre, ils les faisoient mettre à genoux par ordre devant la porte de leur temple, ensuite le Prêtre alloit à l'entour d'eux avec l'idole de leur Dieu, et le montrant, il disoit à chacun d'eux : voilà [I-215] ton Dieu; après quoi ils étoient menés au heu, où on les devoit sacrifier, et là six des très-grands Prêtres, destinés à ce Ministère, s'y trouvoient avec des façons si étranges, qu'ils sembloient plutôt être des Diables que des Hommes."
Suivant le rapport des Ambassadeurs du Roi de Mexique [205] ce Prince faisoit tous les ans sacrifier aux Dieux 50,000 de ses prisonniers et entretenoit toujours la guerre avec quelques peuples voisins, afin d'avoir toujours de quoi fournir à ses sacrifices. Amurat, à la prise de l'Isthme, immola, dit Montagne [206] 600 jeunes hommes Grecs à l'ame de son Père, afin que ce sang servit de propitiation à l'expiation des péchés du trépassé. Les Chinois sacrifioient non seulement à leurs Dieux, mais aussi aux Diables, quoiqu'ils sçussent qu'il étoit méchant et réprouvé, afin, disoient-ils, qu'il ne leur fit aucun mal en leurs personnes ni en leurs biens. Ceux de Calicut en faisoient de même; ceux de Martingue adorent les Diables, quoiqu'ils les reconnoissent auteurs de tout mal, et leur offrent des sacrifices, et leur bâtissent des temples, plus qu'au Créateur même. Les Japonois aussi adorent le Diable, comme aussi ceux de l'Amerique, et lui font des sacrifices, non pour obtenir quelque bien d'eux, mais afin qu'ils ne leur fassent aucun mal. Nos anciens Gaulois, habitans de notre France, n'étoient pas à cet égard plus sages que les autres Nations, puisqu'ils sacrifioient des hommes à leurs Dieux. Ceux qui étoient attaqués de grièves maladies immoloient des [I-216] hommes, ou ils s'obligeoient par voeu de le faire, et tels sacrifices se faisoient par les mains des Druydes, qui étoient leurs Prêtres en ce tems-là, et se persuadoient que les Dieux pouvoient être apaisés par la vie d'un homme, pour sauver celle d'un autre, quelquesfois ils les faisoient brûler tout vifs, quelquesfois ils les faisoient mourir à coups de flèches. C'est pourquoi, quand quelqu'un étoit en extrémité de maladie, ils apelloient et faisoient venir vers eux quelqu'un de ces Druydes afin de sacrifier à Drye, Dieu des Enfers et ennemi de la vie, quelqu'un de ceux qui avoient mérité la mort, ou à faute de ceux-ci quelque pauvre misérable, croïant que ce Dieu, avide de sang humain, seroit rassassié par la mort d'un tel homme, et que la vie du malade seroit prolongée. Sur quoi Plutarque [207] dit fort bien, qu'il eut mieux valu que les hommes n'eussent jamais eu la connoissance des Dieux, que de croire, comme ils faisoient, qu'il y en eut qui se repussent et qui fussent avides du sang humain.
En effet, c'étoit une étrange fantaisie, comme dit Montagne [208], c'étoit une étrange fantaisie à des hommes, de vouloir païer la bonté divine de notre affliction, comme faisoient, dit-il, les Carthaginois qui immoloient leurs propres enfans à Saturne; et qui n'en avoit point, en achetoit et le faisoit brûler tout vif, étant cependant le Père et la Mère tenus d'assister à ce cruel office avec une contenance gaïe et contente. Et comme les Lacédémoniens, dit-il, qui mignardoient [I-217] leur Diane par bourrellement des jeunes garçons, qu'ils faisoient fouetter en sa faveur, souvent jusqu'à la mort. La Réligion, dit-il, étant capable d'inspirer tant de si grandes et si cruelles méchancetés aux hommes, tantum Religio potuit suadere malorum. C'étoit, continue-t-il, une humeur bien farouche, de vouloir gratifier l'Architecte de la subversion de son bâtiment, et de vouloir garantir la peine, dûë aux coupables, par la punition des non-coupables, et que la pauvre Iphigenie déchargeât, dit-il, par sa mort, et par son immolation, l'armée des Grecs des offenses qu'ils avoient commises: et ces deux belles et généreuses ames des deux Décius, père et fils, allassent se jetter à corps perdu à travers le plus épais des ennemis pour propitier la faveur des Dieux envers les affaires Romaines [209]. Quelle pouroit être, dit-il, à cette occasion? quelle pouroit être cette monstrueuse iniquité des Dieux, de ne vouloir s'apaiser en faveur du peuple Romain que par la mort de ces deux grands hommes? Quae fuit tanta Deorum iniquitas ut placari populo Romano non possent nisi tales viri occidissent? Quelle folie dans les hommes de croire que les Dieux ne pouroient s'apaiser que par la mort violente des innocens? Quelle folie, dis-je, et quel aveuglement en eux d'avoir de telles pensées et de croire religieusement exercer tant de si exécrables cruautés? Voilà néanmoins ce que la Religion inspire, voilà ce que la folle croïance des Dieux fait faire, tant il est vrai de dire que la Religion même aprend souvent des méchancetés aux [I-218] hommes et qu'elle leur fait souvent faire, sous prétexte de piété, des actions impies et détestables, suivant ce dire de Lucrèce [210]: quae saepius olim Religio peperit scelerosa atque impia facta, et cet autre que j'ai déjà cité, tantum potuit Religio suadere malorum. Plutarque avoit bien raison de dire qu'il auroit beaucoup mieux valu que les hommes n'eussent jamais eu aucune connoissance des Dieux, que de faire tant de folies et tant de méchancetés, qu'ils en font sous prétexte de les honorer, de les craindre et de les servir. Ceux qui les font adorer sont cause de tous ces détestables maux; il ne faut point s'en etonner, puisqu'il est écrit que c'est des Prophètes même de Jerusalem que la corruption s'est répandue par toute la Terre [211]: A prophetis enim Jerusalem egressa est pollutio super omnem terram.
Nos Christicoles ne sont pas encore tout à fait exemts de cette folle persuasion de la vertu et efficacité de ces cruels sacrifices; car quoiqu'ils n'en fassent plus maintenant, ils ne laissent pas que d'aprouver ceux qui se faisoient autrefois, et la Loi qui les ordonnoit; et ils croïent même avoir été délivrés du péché et remis en grace avec leur Dieu par les mérites infinis du sang de leur Dieu sauveur Jésus-Christ, qui s'est, disent ils, livré et offert lui-même en sacrifice sur l'arbre de la croix pour l'expiation de leurs péchés. De là vient, qu'ils disent que ce prétendu divin Sauveur les a lavés dans son sang des ordures de leurs péchés [212], Lavit nos a peccatis nostris in sanguine suo. [I-219] Et qu'il les a reconcilié à Dieu par les mérites de son sang et de sa mort, et vont même jusqu'à dire que, selon cette loi, qu'ils regardent comme divine, tout se devoit purifier par le sang, et qu'il n'y auroit point eu de rémission pour les hommes, sans l'effusion du sang de leur divin Sauveur. Omnia, disent-ils, in sanguine secundum legem mundantur et sine sanguinis effusione non fit remissio. Attribuant à leur Dieu même la volonté de sacrifier ainsi son divin fils, par les mains des hommes mêmes qui l'avoient si grièvement offensés par leurs péchés, afin de s'apaiser lui même envers eux, pour toutes les offenses qu'ils lui avoient faites et qu'ils devoient lui faire jusqu'à la fin des siècles; et si c'étoit, comme je viens de dire, une si grande folie aux Païens de croire que des Dieux ne pouroient s'apaiser envers les coupables, que par la punition des non coupables, comme dit le Sr. Montagne, quelle folie n'est ce pas à nos Chrétiens, de croire que leur Dieu le Père n'auroit pas voulu s'apaiser envers les hommes, que par la punition et la mort sanglante de son divin Fils? Qu'il n'auroit pas voulu s'apaiser envers eux, s'ils n'eussent persécuté, outragé et fait honteusement, indignement et cruellement mourir son cher et divin Fils unique, leur Dieu et leur Sauveur? Quelle sotise d'avoir une telle pensée? Et si ç'avoit été une si monstrueuse iniquité dans des Dieux de ne vouloir s'apaiser envers les hommes pécheurs, que par la punition et par la mort sanglante et honteuse de son innocent et divin fils, quelle folie, dis-je, d'avoir seulement une telle pensée! Les paroles me manquent pour exprimer l'excès d'une telle folie. Voilà néanmoins [I-220] ce que la Religion fait croire à nos Christicoles, de sorte qu'elle ne leur fait pas faire comme autrefois des sacrifices cruels et sanglans, elle leur fait néanmoins aprouver les accidens et révérer celui qui se seroit cruellement fait en la personne d'un Dieu, et leur fait croire les choses les plus absurdes et les plus ridicules que l'on puisse imaginer, comme je le ferai plus amplement voir dans la suite.
Revenons au prétendu commandement, que l'on veut que Dieu avoit fait à Abraham, de lui sacrifier son fils unique: cela, je l'avoue, ne doit pas paroitre fort étrange à nos Christicoles, puisqu'ils croïent bien que ce même Dieu auroit fait commandement à son propre divin Fils, de s'immoler lui-même pour le salut des hommes et qu'ils croïent que ce commandement a été véritablement accompli. Mais dans le fond ce prétendu commandement n'étoit-il pas horrible; comment est ce qu'un Père et même toute autre personne de bon sens peut s'imaginer qu'une telle inspiration ou qu'un tel commandement puisse venir d'un Dieu, c'est à dire d'un Etre infiniment parfait, infiniment bon et infiniment sage. Cela ne seroit pas concevable, si l'on ne voïoit d'ailleurs que la superstition est capable d'inspirer aux hommes les sentimens les plus cruels et les plus inhumains et qu'il [I-221] n'y a rien qu'ils ne soient capables de faire aveuglément, sous ce vain, sous ce faux et sous ce malheureux prétexte de religion, puisqu'en faisant les actions mêmes les plus blamables et les plus détestables, ils s'imaginent faire encore en cela les actions les plus louables et les plus excellentes vertus. En voici un exemple dans cet Abraham même, qui sans consulter et sans hésiter sur un tel songe ou sur une telle vision, si l'on veut, se proposa incontinent d'exécuter ce prétendu commandement, en donnant adroitement, ou plutôt sotement et indiscretement, un spécieux tour de piété, à une action qui auroit dû lui faire horreur.
Voici comme on tient qu'il parla sur ce sujet à son fils Isaac, après avoir tout disposé pour le sacrifice [213]. Mon fils, lui dit-il, je vous ai demandé à Dieu par d'instantes prières, il n'y a point de soins que je n'aie pris de vous depuis que vous êtes venu au monde, et je considérois comme le comble de mes voeux, de vous voir arriver à un âge parfait, et de vous laisser en mourant l'héritier de tout ce que je possède, mais puisque Dieu, après vous avoir donné à moi, veut maintenant que je vous perde, souffrez généreusement que je vous offre à lui en sacrifice; rendez lui, mon fils, cette obéissance et cet honneur, pour lui témoigner notre gratitude des faveurs, qu'il nous a faites pendant la paix, et de l'assistance qu'il nous a donnée pendant la guerre. Comme vous n'êtes né que pour mourir, quelle fin vous peut être plus glorieuse que [I-222] d'être offert en sacrifice par votre propre père au sou. verain Maître de l'Univers, qui, au lieu de terminer votre vie par une maladie dans un lit, ou par une blessure dans la guerre, ou par quelqu'autre de tant d'accidens, auxquels les hommes sont sujets, vous juge digne de rendre votre ame entre ses mains au milieu des prières et des sacrifices, pour être à jamais à lui? Ce sera alors que vous consolerez ma vieillesse en me procurant l'assistance de Dieu, au lieu de celle que je devois recevoir de vous, après vous avoir élevé avec tant de soins. Isaac, qui étoit un si digne fils d'un si admirable Père, écouta ce discours non seulement sans s'étonner, mais même avec joie et lui répondit qu'il auroit été indigne de naitre s'il réfusoit d'obéir à sa volonté, principalement lorsqu'elle se trouvoit conforme à celle de Dieu. En achevant ces paroles, il s'élança sur l'Autel pour être immolé, et ce grand sacrifice, dit Joseph, Historien Juif, alloit s'accomplir, si Dieu ne l'eut empêché.
Voilà certainement une assez belle et assez favorable interprétation; voilà un assez beau et assez favorable prétexte pour éxécuter religieusement et pieusement un commandement et une action de cette nature; mais voilà aussi comme les ignorans et les simples d'esprit se laissent facilement tromper et prennent le mal pour le bien, lorsqu'il est revêtu de quelques aparences trompeuses de vertu et de piété. C'est ainsi que nos pieux Christicoles couvrent des plus belles aparences de piété toutes les vaines et superstitieuses pratiques et cérémonies de leur Religion, c'est par de semblables discours de piété vaine et [I-223] trompeuse, qu'ils exaltent par dessus tout la prétendue sainteté de leurs mistères et de leurs sacremens. C'est par de semblables interprétations vaines et ridicules, qu'ils tournent comme ils veulent leurs prétenduës Ecritures saintes, qu'ils leur donnent tel sens qu'ils veulent; qu'ils font trouver des mistères là où il n'y en a point, qu'ils font trouver blanc ce qui est noir et noir ce qui est blanc; et c'est ce qu'ils font principalement par la subtile invention de leur sens mistique et figuré, et dont ils font comme une selle à tous chevaux, ou comme une chaussure à tous piés, comme étoit le soulier de Theramnes: car par cette subtile invention de leur sens spirituel et mystique, ils donnent, comme je viens de dire, tel sens qu'ils veulent à leurs prétenduës Ecritures saintes, et leur font dire allégoriquement et figurativement tout ce qu'ils veulent, semblables en cela aux enfans qui font dire aux cloches tout ce qu'ils veulent, quand ils les entendent sonner.
Mais comme ce seroit sotise à des hommes faits de vouloir serieusement s'arrêter à ce que des enfans font dire aux cloches quand elles sonnent, où à ce qu'ils disent, quand ils badinent et qu'ils jouent ensemble, de même ce seroit sotise à des hommes sages et éclairés, de s'arrêter sérieusement aux vaines explications et aux vaines interprétations, que nos Christicoles font mistiquement, allégoriquement et figurativement de leurs prétendues Ecritures saintes, puisque ces sortes d'explications et d'interprétations ne sont, dans le fond, que des fictions de leur esprit et des imaginations creuses.
[I-224]
Si un homme, par exemple, se mettoit aujourd'hui. dans l'esprit que Dieu lui auroit fait un commandement exprès, semblable à celui qu'on prétend qu'il fit à cet Abraham, dont je viens de parler, c'est à dire de lui sacrifier un fils, qu'il auroit et qu'il consultât là-dessus nos plus religieux Christicoles, je m'assure qu'il n'y en auroit pas un qui ne regardât avec horreur une telle imagination et qui ne la regardât comme une illusion, comme une tentation du Démon et une pensée damnable, qu'il diroit à cet homme de rejetter bien loin et dont il l'avertiroit bien soigneusement de se donner de garde. Et si, nonobstant cet avertissement, cet homme étoit assez mal avisé que de faire effectivement, ce qu'il croiroit que ce prétendu commandement de Dieu lui auroit ordonné, je laisse à penser ce que l'on diroit de cet homme-là et ce que la justice en feroit: que l'on juge par-là si l'on doit regarder comme des révélations divines, celles qui ordonnent de faire des sacrifices de cette nature. Que si maintenant nos Christicoles mêmes obligeoient absolument de regarder une telle vision, une telle imagination ou une telle révélation comme une illusion et comme une tentation du Diable, et qu'ils regarderoient eux-mêmes comme une chose abominable et comme un crime digne de punition exemplaire dans un Père, qui seroit assez fou que d'égorger son enfant, sous prétexte de l'offrir à Dieu en sacrifice et sous prétexte que Dieu lui en auroit fait un commandement exprès, comment peuvent ils regarder dans cet Abraham, comme une véritable révélation divine, le commandement, qu'il prétendoit lui avoir été fait de [I-225] la part de Dieu de lui sacrifier son fils! Et comment peuvent-ils regarder son obeïssance aveugle, en ce point, comme l'action de la plus grande et la plus héroïque vertu, et par conséquent comme l'action la plus digne des graces et des bénédictions de Dieu? Cela se confond et se détruit de soi-même, et il ne seroit pas besoin d'en dire davantage, pour faire voir la fausseté de ces prétenduës révélations divines, vu d'ailleurs, qu'il est marqué dans .plusieurs de ces susdits prétendus saints livres des Prophètes, que Dieu commençoit à réprouver ces sortes de sacrifices cruels et sanglans: témoin ce qui est dit dans le prophète Esaie, qui parloit aux Juifs, comme si c'étoit Dieu lui-même, qui leur parlat. Qu'ai-je à faire, leur disoit-il de la part de Dieu, qu'ai-je à faire de lå multitude de vos victimes? Je suis saoul de vos holocaustes, je suis dégouté de la graisse et du sang de vos boeufs, de vos moutons, de vos veaux, de vos agneaux et de vos boucs [214]. Ne m'offrez plus en vain de tels sacrifices; vos encens me sont en abomination; je haïs vos fêtes et vos solemnités et je ne saurois plus les suporter. La même chose se trouve, presque dans les mêmes termes, dans le prophète Jeremie [215] et dans le prophète Amos [216], et dans le Pseaume du Roi David, que nos Christicoles chantent tous les jours dans leurs Eglises, il est dit que Dieu parloit au même Peuple en cette sorte: pensez-vous, leur disoit-il, que je mangerai la chair des taureaux et que je boirai leur sang? Comme s'il leur eut dit, se pouroit-il faire que [I-226] vous eussiez une opinion si grossière d'un Dieu, que de croire qu'il mangerait la chair des taureaux et des boucs, et qu'il boiroit leur sang? Sacrifiez, leur ditil, sacrifiez louanges à Dieu, et rendez fidèlement vos voeux au Seigneur, et m'invoquez au jour de votre affliction, alors vous me glorifierez, leur disoit-il, et je vous secourerai dans vos besoins. Voilà certainement des Révélations prétenduës divines, qui seroient bien contraires à celles que Dieu auroit fait à Abraham et à Moïse, 'puisqu'il condamneroit et rejetteroit par celle-ci, ce qu'il auroit établi par les autres. D'où viendroit un tel changement dans un Étre immuable et infiniment parfait? Se seroit-il avisé, après un millier d'années, de vouloir réformer ce qu'il auroit mal établi? Dira-t-'on de Lui, ce que l'on dit ordinairement d'un homme léger et inconstant: qu'il fait, qu'il défait et qu'il reprend ce qu'il a laissé, destruit, repetit, quod nuper amisit? Que nos Christicoles le pensent, s'ils veulent, passons leur cette folie, si bon leur semble, ou si cela ne leur plait pas, qu'ils reconnoissent avec nous la vanité et la fausseté des susdites révélations divines, puisqu'elles se contredisent et se détruisent elles-mêmes les unes les autres, et qu'elles sont si peu convenables à la souveraine Majesté et à l'infinie perfection d'un Dieu. Bien plus sagement fit Numa Pompilius, second Roi des Romains [217], qui, pour amuser paisiblement et agréablement son peuple, n'institua que des sacrifices de vin, de lait, de farine et autres pareilles choses légères, accompagnées de danses et de chansons récréatives.
[I-227]
Mais voici encore une preuve manifeste de la fausseté des susdites prétenduës révélations divines: C'est le défaut de l'accomplissement des grandes et magnifiques promesses, qui accompagnoient les susdites prétenduës révélations divines, car il n'est pas croïable, qu'un Dieu tout-puissant et infiniment bon ne voudroit pas, ou n'auroit pas voulu accomplir des promesses, qu'il auroit véritablement faites, qu'il auroit plusieurs fois réitérées et qu'il auroit voulu même confirmer par jurement et par serment, comme il auroit fait. Or il est constant et manifestement visible, par les témoignages des Histoires, et même par celui de leurs prétendus saints livres, que les promesses, ci-dessus raportées, et que l'on supose avoir été faites de la part de Dieu même aux susdits Patriarches, n'ont jamais été accomplies etc.... Pour voir clairement ce défaut d'accomplissement des promesses et la force de cette preuve, il faut remarquer que ces promesses consistent principalement en trois choses [218], 1°. à rendre la Postérité de ces Patriarches plus nombreuse que tous les autres Peuples de la Terre; car elles portent expressément, que Dieu multiplieroit tellement leurs Descendans, qu'ils égaleroient en nombre les étoiles du Ciel, les grains de sable de la Mer et [I-228] les grains de poussière, qui sont sur la Terre, et par conséquent, que leur Postérité seroit plus nombreuse et plus puissante que tous les autres Peuples de la Terre; 2°. à rendre ce Peuple, qui viendroit de leur race, le plus heureux, le plus saint et le plus triomphant de tous les Peuples de la terre; car ces promesses portent expressément aussi, que Dieu seroit tout particulièrement leur protecteur, qu'il les béniroit par dessus tous les autres peuples, qu'il les favoriseroit tout particulièrement de ses graces, et que ce seroit même en leur nom, qu'il béniroit toutes les autres Nations de la terre: elles portent, qu'il exalteroit leur nom, qu'il les éleveroit en louanges, en honneur et en gloire par dessus toutes les autres Nations, et enfin elles portent, que Dieu les rendroit victorieux de tous leurs Ennemis, qu'il les mettroit en fuite et en déroute et qu'il étendroit leur domination depuis l'Occident, jusqu'à l'Orient et depuis le Septentrion, jusqu'au Midi. 3°. Ces promesses consistent, de la part de Dieu, à rendre son Alliance éternelle avec leur Postérité, car elles portent expressément, que Dieu feroit avec eux une Alliance éternelle, et qu'ils posséderoient à jamais le païs qu'il leur donneroit. Or, il est constant, que ces prétenduës promesses n'ont jamais été accomplies. Premièrement il est certain, que le Peuple Juif ou le Peuple d'Israël, qui est le seul que l'on puisse regarder comme descendans des susdits patriarches Abraham, Isaac et Jacob, et le seul dans lequel les susdites promesses auroient dû s'accomplir, n'a jamais été si nombreux, pour qu'il puisse avoir été comparable en nombre aux autres Peuples [I-229] de la terre, beaucoup moins par conséquent aux grains de sable de la mer, ni aux grains de poussière, qui sont sur la terre, et que ce même peuple se seroit en 2 ou 3 cents ans qu'il demeura en Egypte, multiplié si fort, qu'il est marqué dans leur Histoire (ce qui n'est cependant guères croïable); cette multiplication néanmoins n'étoit pas capable de faire un nombre comparable aux grains de sable de la mer, ni aux grains de poussière qui sont sur la terre; si ce peuple s'étoit effectivement multiplié, comme il auroit dù faire, suivant les susdites promesses prétendues divines, il ne lui auroit certainement pas fallu moins que toute la terre pour l'habiter. Et on voit, que dans le tems même qu'il a été le plus nombreux et le plus florissant, il n'a jamais occupé que les petites Provinces de la Palestine et des environs, qui ne sont presque rien, en comparaison de la vaste étendue d'une multitude de Provinces, de Roïaumes et d'Empires florissans, qui sont de tous côtés sur la terre, et qui ne feroient, en comparaison d'un seul Roïaume de France, que comme les Provinces de Champagne ou de Picardie, en comparaison de tout le susdit Roïaume de France. Par où il est évident, que ce peuple n'a jamais été fort nombreux et n'a même toujours été qu'un fort petit peuple, en comparaison des autres Peuples de la terre; et ainsi les prétendues promesses divines, touchant la multiplication prodigieuse et innombrable de ce peuple, ne se sont jamais trouvées accomplies. Secondement, elles n'ont jamais été accomplies non plus, touchant les grandes et surabondantes bénédictions, dont ils auroient dû être favorisés par [I-230] dessus les autres Peuples de la terre. Quoiqu'ils aïent eu quelques victoires sur leurs ennemis, et qu'ils aïent ravagé leurs campagnes et pris plusieurs de leurs villes, et qu'ils aïent même conquis ou usurpés, à la pointe de l'épée, les Provinces de la Palestine et des environs, cela n'a pas néanmoins empêché qu'ils n'aïent été, presqu'en tout tems, le plus souvent vaincus par leurs ennemis et réduits misérablement sous leur servitude. Et quoiqu'ils aïent été aussi pendant quelque tems assez paisibles et assez florissants sous le règne de quelques-uns de leurs Rois, cela n'a pas empêché non plus que leur Roïaume n'ait été détruit, qu'ils n'aïent été même en captivité et que leur Nation n'ait été presqu'entièrement détruite par l'armée des Romains, sous les empereurs Tite et Vespasien, et maintenant encore nous voïons, que ce qui reste de cette misérable Nation n'est regardé, que comme le peuple le plus vil et le plus méprisable de toute la terre, n'aïant nulle part aucune domination, ni supériorité. Et ainsi il est encore évident de ce côté-là, que les susdites prétendues promesses divines n'ont jamais été accomplies. Troisièmement enfin, elles ne l'ont pas été non plus à l'égard de cette alliance éternelle, que Dieu auroit dû faire avec eux, suivant les susdites promesses, puisque l'on ne voit maintenant, et que l'on n'a même jamais vû, aucune marque certaine de cette prétendue alliance, et qu'au contraire on voit manifestement, qu'ils sont, depuis beaucoup de siècles, exclus de la possession des terres et païs, qu'ils prétendent leur avoir été promis et donnés de la part de Dieu, pour en jouir à tout jamais. Omnem terram quam [I-231] conspicis tibi dabo et semini tuo usque in sempiternum... Dabo tibi et semini tuo terram peregrinationis tuae omnem terram Chanaan in possessionem aeternam, ero Deus eorum [219]. Et ainsi ces prétenduës promesses, n'aïant eu point leur effet, ni leur accomplissement, comme il est évident, c'est une marque assurée et évidente de leur fausseté, et par conséquent c'est aussi une preuve assurée et évidente, qu'elles ne venoient pas de la part d'un Dieu; ce qui prouve manifestement encore que les susdits prétendus saints et sacrés livres qui les contiennent, n'ont pas été faits par l'inspiration de Dieu, puisqu'ils contiennent des promesses, qui se trouvent manifestement fausses, et les dits livres, n'aïant point été faits par l'inspiration de Dieu, ils ne peuvent nullement servir de témoignage assuré de la vérité; et ainsi c'est en vain que nos Christicoles prétendent s'en servir, comme d'un témoignage infaillible, pour prouver la vérité de leur Religion.
Nos Christicoles mettent encore au rang des motifs de crédibilité et au nombre des preuves de la vérité de leur Religion, les prophéties, qui sont, comme ils prétendent, des témoignages assurés de la vérité des [I-232] Révélations ou Inspirations de Dieu, n'y aïant, disentils, que Dieu seul qui puisse certainement prévoir et prédire les choses futures, si longtems auparavant qu'elles soïent arrivées, comme sont, prétendent ils, celles qui ont été prédites par les Prophètes, qui les ont anoncées, si longtems avant qu'elles n'arrivassent. C'est de ce prétendu témoignage de vérité, que parle un Archichristicole Apôtre de Jesus-Christ. Car cet Apôtre, après avoir raporté ce qu'il croïoit, ou du moins ce qu'il suposoit avoir vu et entendu de plus admirable et de plus avantageux pour la gloire de son Maitre, il ajoute ce témoignage-ci, comme un témoignage plus ferme et plus assuré de ce qu'il disoit et de ce qu'il croïoit avoir lui-même vû et entendu. Nous avons [220], disoit-il à ses compagnons, la parole des Prophètes, qui est plus établie, plus ferme et plus sûre; vous ferez bien, leur disoit-il, de vous y arrêter, comme à une lampe qui luit dans un lieu obscure jusqu'à ce que le jour paroisse; car vous savez [221], leur disoit-il encore, que ce n'a point été par la volonté des hommes, que la prophétie a été autrefois aportée; mais ç'a été par l'inspiration du S. Esprit, que les saints hommes de Dieu ont parlé. Voïons donc quels étoient ces prétendus Prophètes et ces prétendus saints hommes de Dieu, qui ont ainsi parlé par l'inspiration du S. Esprit, et si on doit en faire tant d'état, que nos Christicoles le prétendent. Ces hommes [222], à proprement parler, n'étoient certainement que des visionnaires et des fanatiques, qui [I-233] agissoient et parloient suivant les impressions et les transports de leurs passions dominantes, et qui s'imaginoient cependant, que c'étoit par l'esprit de Dieu qu'ils agissoient et parloient, ou bien, c'étoient des imposteurs, qui contrefaisoient les Prophètes, et qui, pour tromper plus facilement les ignorans et les simples, se vantoient d'agir et de parler par l'esprit de Dieu [223]; quoiqu'ils sussent fort bien que ce n'étoit pas l'esprit de Dieu, mais l'esprit de mensonge et d'imposture qui les faisoit agir et parler. Il ne faut point douter, qu'il n'y en ait eu effectivement de l'un et de l'autre de ces deux différens caractères d'esprit; car de même que l'on en voit plusieurs, qui contrefont les fous et les insensés, quoiqu'ils ne le soient pas, de même aussi y en a-t-'il eu plusieurs, qui ont contrefait autrefois les Prophètes, et qui, pour ce sujet, ont contrefait ce que les prétendus Prophètes avoient coûtume de dire et de faire; de sorte que, s'ils venoient à paroitre maintenant parmi nous, quelques-uns de ces prétendus Prophètes (et quand se seroit même quelquesuns des plus fameux du tems passé), il est sûr, qu'ils ne passeroient parmi nous, que pour des visionaires et pour des fanatiques, ou, comme j'ai dit, pour des trompeurs et des imposteurs, qui ne chercheroient qu'à trouver des sots pour les tromper. Il feroit beau maintenant voir de ces prétendus Prophètes, il feroit beau maintenant les entendre dire des Haec dicit Dominus; on se moqueroit d'eux, et il est certain que nos Christicoles eux-mêmes s'en moqueroient, et ils [I-234] ne sauroient nier, que parmi ces prétendus Prophètes du tems passé, il n'y en ait eu effectivement plusieurs qui n'étoient que des visionnaires et des fanatiques, ou de méchans imposteurs, qui abusoient exprès du nom et de l'autorité de Dieu, dans le dessein de tromper les hommes, ou dans le dessein de parvenir à quelqu'autre fin particulière, par cet artifice trompeur. C'est, dis-je, ce que nos Christicoles ne sauroient nier, puisque l'on voit manifestement, par leurs prétendus saints et divins livres, qu'il y avoit parmi le peuple d'Israël quantité de faux Prophètes, qui se méloient de parler au nom de Dieu, et qui disoient les Haec dicit Dominus avec autant de hardiesse et d'assurance, que, si leur Dieu leur eut effectivement parlé, et qu'il leur eut véritablement mis les paroles à la bouche. C'est ce qui se voit encore manifestement par les reproches violens, que ces prétendus prophètes se faisoient les uns aux autres, de ce qu'ils parloient faussement au nom de Dieu, [224] reproches mêmes qui se faisoient, disent-ils, de la part de Dieu même.
» La parole du Seigneur," disoit un de ces prétendus Prophètes, la parole du Seigneur s'est adressée à moi et m'a dit: va dire aux Prophètes d'Israël, à ces Prophètes, qui s'ingérent d'eux-mêmes de prophétiser, va leur dire: écoutez la parole du Seigneur. Voici ce que dit le Seigneur Dieu. Malheur aux Pro phètes insensés, qui suivent leur propre esprit et qui ne voïent rien. Tes Prophètes, Israël, sont comme des renards dans les déserts; [225] ils ont des [I-235] visions vaines; ils devinent et prophétisent le men songe, en disant: Le Seigneur a dit ceci, quoiquè le Seigneur ne les ait point envoïés, et qu'il ne leur ait point parlé; et nonobstant cela ils persistent toujours à assurer leurs mensonges. C'est pourquoi, dit le Seigneur, je mettrai ma main sur ces Prophètes, qui n'ont que des visions vaines, et qui ne profétisent que le mensonge: ils n'assisteront point au conseil de mon peuple, ils ne seront point écrits aux Régistres de la maison d'Israël, et ils n'auront point de part dans l'héritage de leurs Pères, parce qu'ils séduisent mon peuple et vous saurez par-là, que je suis le Seigneur Dieu" [226].
Le Prophète et le prêtre, disoit un autre, sont souillés et corrompus dans leurs moeurs; j'ai trouvé, dit le Seigneur, les maux qu'ils causent dans ma maison et parmi mon peuple [227], je ne les ai point envoïés, et ils ont couru, je n'ai point parlé à eux et ils ont prophétisé [228]. J'ai vu, continue-t-'il, de la folie dans les Prophètes de Samarie, car ils profétisent au nom de Baal, et ils trompent par-là mon peuple d'Israël. [229] Et dans les Prophètes de Jérusalem, (c'est toujours Dieu, qui parle par la bouche de ce Prophète) j'ai vû, dit-il, des iniquités, semblables à celles de ceux, qui commettent adultère; ils cheminent en mensonge, ils favorisent les méchans, ils souffrent les désordres et les déréglemens [230]†† C'est ce qui fait que personne ne se corrige de ses vices et de ses méchancetés; ils sont tous [I-236] devenus aussi vicieux et corrompus, que l'étoient autrefois les habitans de Sodome et de Gomorre. C'est pourquoi, continue ce Prophète, voici ce que dit le Seigneur de ces méchans Prophètes: je les nourrirai d'absynte et je les abreuverai de fiel et je les ferai périr, parce que c'est des Prophètes de Jérusalem, qu'est sortie l'iniquité et que c'est par eux que la corruption s'est répandue par toute la terre. A prophetis enim Jerusalem egressa est pollutio super omnem terram. [231]
Voici, suivant ce même Prophète [232], comme Dieu parloit encore par sa bouche: Les Prophètes, disoit-il, prophétisent faussement en mon nom: je ne les ai point envoïés et je n'ai point parlé à eux; ils n'anoncent que de fausses visions et des divinations vaines et que de trompeuses séductions de leurs coeurs. C'est pourquoi, voici ce que dit le Seigneur, de ces Prophètes qui prophétisent en mon nom et que je n'ai point envoïé, ils périront par le glaive et par la faim. N'écoutez point vos Prophètes [233], disoit-il, en parlant au peuple, n'écoutez point vos songeurs, vos devineurs, ni vos pronostiqueurs, qui ne vous profétisent que des mensonges, car je ne les ai point envoïés, dit Dieu. C'est faussement qu'ils profétisent en mon nom. C'est pourquoi, n'écoutez point leurs paroles. Il leur donnoit encore ce même avertissement, dans une autre occasion. Voici, leur disoit-il [234], ce que dit le Seigneur des Armées, le Dieu d'Israël: Que vos Prophètes, vos devineurs, qui sont au milieu de vous, ne vous [I-237] séduisent point; ne vous arrêtez pas vainement à des songes, parce que c'est faussement qu'ils prophétisent en mon nom, puisque je ne les ai point envoïés. Enfin ce même Prophéte [235], déplorant la destruction malheureuse de Jerusalem, attribue en quelque façon la cause de son malheur à ces faux Prophètes. Tes Prophètes, disoit-il, dans ses Lamentations, tes Prophètes ont eu pour toi des visions fausses et extravagantes; ils t'ont donné de fausses espérances et ne te découvroient pas ton iniquité, pour te faire entrer dans des sentimens de poenitence, qui auroit peut-être détourné ton malheur. Et Jesus-Christ disoit expressement à ses Disciples [236], qu'il y viendroit de faux prophètes, qui séduiroient beaucoup de personnes, et qui feroient même de si grands miracles et de si grands prodiges, qu'ils seroient capables, si cela se pouvoit, de faire tomber les Elus dans l'erreur; c'est pourquoi il les avertissoit de s'en donner soigneusement de garde et de ne s'y point laisser séduire. C'est pourquoi les prémiers auteurs de ces prétenduës Loix divines, sachant bien qu'il étoit facile de se prévaloir ainsi du nom et de l'autorité de Dieu, pour en imposer aux ignorans et aux simples, et prévoïant bien aussi, qu'il ne manqueroit pas d'en venir après eux de semblables à eux, qui voudroient faire comme eux, et qui se disoient aussi bien qu'eux les Prophètes du Seigneur, ils ont ordonné de punir sévèrement ceux qui entreprendroient de faire les Prophètes et de vouloir parler au nom de Dieu, contre ce qu'ils auroient fait et établi. C'est ce que Moïse, [I-238] l'archiprophète des Juifs, a ordonné dans sa loi, qui est regardée comme divine; car il y a fait un commandement exprès de punir sévérement ceux, qui entreprendroient d'eux-mêmes, de parler au nom de Dieu et de faire les prophètes. S'il s'elève parmi vous [237] quelque prophète, qui dise avoir eu quelque songe ou quelque vision et révélation divine, pour vous porter à servir et adorer des Dieux étrangers et des Dieux que vous ne connoissez pas, et si, pour vous persuader que ce qu'il dit est véritable, il vous prédit quelque signe ou miracle, qui arrive effectivement, comme il vous l'aura dit, ne croïez pas néanmoins ce que dit ce prophète, ce songeur ou ce visionnaire, parce que c'est votre Dieu qui le permet ainsi, pour vous éprouver et pour voir si vous l'aimez véritablement de tout votre coeur, et pour ce qui est de ce Prophète, ou de ce songeur de songes et de visions, vous le ferez mourir, vous ne lui pardonnerez pas, vous n'aurez point de compassion de lui, chacun de vous lui jettera aussitôt la pierre, et il sera incontinent assommé, parce qu'il aura voulu vous détourner du service de votre Dieu.
Et ailleurs, voici ce que dit cette même loi et ce même Moïse: Le Seigneur, dit-il, vous suscitera un autre prophète comme moi, d'entre vos frères, c'étoit de Josué, son successeur, dont il parloit; vous l'écouterez, leur disoit-il; ensuite voici comme il fait parler son Dieu à lui-même: je leur susciterai, du milieu de leurs frères, un prophète, semblable à vous; je mettrai mes paroles en sa bouche, et il leur dira ce [I-239] que je lui aurai commandé. Quiconque n'écoutera pas ce qu'il dira en mon nom [238], j'en tirerai vengeance. Mais le Prophète, dit-il, qui aura la témérité de vouloir parler en mon nom et de dire ce que je ne lui aurai point commandé de dire, ou qui parlera au nom de quelque autre Dieu, sera puni de mort. Quant à la manière dont ces mêmes livres disent que Dieu parloit et se faisoit connoitre à ses prophètes, voici ce qu'ils en disent. Dieu étant descendu dans une colonne de nuées, il se tint à l'entrée du Tabernacle et apellant Aäron et sa soeur Marie, il leur parla ainsi et leur dit: Ecoutez mes paroles. S'il y a parmi vous quelques Prophètes du Seigneur [239], moi qui suis le Seigneur, je me ferai connoitre à lui par vision et lui parlerai par songes; il n'en est pas ainsi de mon serviteur Moïse, qui est fidèle en toute ma maison, je parle à lui bouche à bouche, et il me voit véritablement à découvert et non pas seulement par obscurité et par représentation. Pourquoi donc, leur dit-il, avez vous oser parler contre Moïse, mon serviteur. Ce fut ainsi, par vision nocturne et par songe, qu'il s'aparut à Abraham [240], lorsqu'il lui commanda de sortir de son païs; ce fut aussi par vision nocturne et en songe qu'il s'aparut à lui [241], lorsqu'il lui commanda d'aller sacrifier son fils Isaac; et enfin ce fut ainsi qu'il s'aparut à lui et qu'il lui parla, lorsqu'il lui dit de descendre en Egypte [242]; ce fut ainsi qu'il parla à Nathan et à Samuel [243]. Isaie, lui-même, qualifie ces prophéties du [I-240] nom de vision [244]. Jeremie les apelle des visions fausses et des divinations trompeuses [245]. Ezechiel, Daniel, Ozée et tous les autres prétendus prophètes apellent leurs prophéties des visions, qu'ils avoient presque toujours la nuit et pendant leur sommeil. C'est pourquoi il est marqué dans Job, [246] que Dieu parle par des songes dans des visions nocturnes, quand le sommeil abat les hommes, dit-il, et qu'ils dorment dans leur lit, c'est pour lors qu'il ouvre les oreilles et qu'il parle à ceux qu'il veut instruire. Et le grand Paul [247], vase d'élection, parlant de son ravissement au ciel, il disoit qu'il ne savoit pas, si ç'avoit été en corps ou en esprit, qu'il avoit été ainsi ravi, qu'il avoit néanmoins vu et entendu des choses admirables, qu'il n'y avoit moïen de les exprimer pas discours. Et pour ce qui est de la manière, dont ces prétendus Prophètes recevoient et publioient leurs prétendues visions et révélations divines, c'étoit ordinairement en la manière, avec les mêmes transports, les mêmes grimaces et mouvemens que l'on a coutume de voir dans les fanatiques. Les Prêtres ou les sibilles, aussi bien que tous les autres Prophètes et Prophétesses des Païens étant saisis d'une espèce de fureur, ils proferoient, dit Rocoles, [248] leurs oracles avec une impétuosité de voix et avec des contorsions violentes et pareilles à celles des possédés. C'en étoit de même de la plupart de nos prétendus Prophètes; car lorsque cette manie de vouloir profétiser les prenoit, ils étoient comme dans des [I-241] transports et faisoient des gestes et des mouvemens extraordinaires et ridicules, comme faisoient de véritables fanatiques. Nous en avons manifestement des exemples dans Saül, premier roi des Juifs, et dans ceux qu'il envoïa un jour pour prendre David, car ce Roi, aïant envoïé des archers pour prendre ce David, qu'il vouloit pendre, lorsqu'ils le virent avec une troupe de Prophètes, qui prophétisoient et Samuel à leur tête, l'esprit du Seigneur, dit cette Histoire, se saisit des Archers, qui commencèrent eux-mêmes à prophétiser comme les autres; ce qui obligea Saül d'y en envoïer d'autres encore, auxquels la même chose étant arrivée, Saül s'en mit dans une grande colère et voulut y aller lui-même, pour se saisir de celui, qu'il vouloit faire pendre. Mais étant arrivé au lieu, où il étoit, il se trouva lui-même aussitôt saisi de l'esprit de Dieu, se dépouilla de ses habits, marcha comme un fou, en prophétisant avec les autres, puis s'étant jetté par terre tout nud, il demeura ainsi tout le jour et toute la nuit; d'où vient que l'on commença à dire, comme en proverbe: Quoi Saül aussi se mêle de prophétiser, Num Saul inter prophetas? Ne sont-ce paslà de véritables visions, de véritables mouvemens et de véritables transports de fanatiques? Oui certainement, car il n'apartient effectivement qu'à des fanatiques, de faire de telles extravagances et il n'y a personne qui n'en jugeroit de même, si on voïoit maintenant semblables choses: et ainsi ces troupes de Prophètes n'étoient véritablement que des troupes de fanatiques.
Tous ces exemples et témoignages, que je viens de raporter, sans parler de plusieurs autres semblables, [I-242] pour n'être pas trop long, nous font manifestement voir, que tous ces prétendus Prophètes n'étoient véritablement, comme j'ai dit, que des fanatiques, des visionnaires ou de méchans imposteurs, puisqu'ils apelloient eux-mêmes leurs prétenduës Prophéties des visions, et que ces visions n'étoient au moins pour la plupart que des visions nocturnes, que des visions imaginaires, des illusions et des songes; ce qui les faisoit aussi apeller, dans leur tems même, des songeurs ou des faiseurs de songes, comme on le peut voir par les témoignages, que je viens de citer. Ce n'étoient enfin que des fanatiques, ou contrefaisant les fanatiques, puisqu'ils parloient et qu'ils agissoient de la même manière, qu'auroient fait des fanatiques, comme on le voit par les mêmes témoignages et qu'enfin ce n'étoit au moins, pour la plupart, que des imposteurs, puisqu'il y en avoit tant, qui prophétisoient faussement au nom de Dieu, pour tromper les ignorans et les simples, et qu'ils se reprochoient les uns aux autres cette fourberie avec tant d'animosité. Je dis, que ce n'étoit au moins pour la plupart que des imposteurs et des ſanatiques, parceque nos Christicoles eux-mêmės ne sauroient nier, que le nombre des faux Prophètes n'ait été beaucoup plus grand que celui de ceux, qu'ils pouront prétendre avoir été de vrais Prophètes, puisque l'un de ces prétendus vrais Prophètes, c'étoit Elie [249], fit par un seul jour mourir 450 de ces faux Prophètes, non compris plusieurs autres, que Jehu et Josias firent mourir dans leurs [I-243] tems, au lieu que du côté des prétendus vrais Prophètes, qui auroient été pendant tout le tems de la loi Mosaïque, à peine nos Christicoles pouroient-ils en compter deux douzaines; ce qui fait voir une trèsgrande différence du nombre des uns aux autres, et fait juger que le nombre des faux Prophètes étoit incomparablement plus grand que celui des prétendus vrais Prophètes.
Et à l'égard des reproches, qu'ils se faisoient les uns aux autres, avec tant d'animosité, s'accusant les uns les autres de prophétiser faussement au nom de Dieu, on pouroit, ce semble, assez convenablement apliquer le reproche, que le chauderon noir faisoit à la marmite: Voe tibi, voe nigroe dicebat cacabus olloe; car il paroit manifestement, qu'ils n'étoient à cet égard guères moins faux, ni moins trompeurs, les uns que les autres. Et puisque nos Christicoles sont obligés de reconnoitre, que la plupart et que même presque tous ces prétendus Prophètes n'étoient effectivement que des visionnaires, des fanatiques ou des imposteurs, ce seroit maintenant à eux de montrer par des raisons et par des preuves claires, sûres et convaincantes, que ceux qu'ils prétendent excepter, n'étoient pas des faux Prophètes comme les autres, mais qu'ils étoient divinement inspirés de Dieu, et c'est ce qu'on pouroit les défier absolument de pouvoir faire par aucune véritable et solide raison.
Mais je vais au contraire prouver, par un raisonnement solide, qu'ils étoient aussi faux Prophètes que les autres, et voici ma raison: Tout Prophète, qui se dit inspiré de Dieu, et qui ne se trouve pas véritable, [I-244] ou qui même se trouve faux, dans ce qu'il prédit de la part de Dieu, n'est pas un véritable Prophète; c'est la véritable marque et même la marque que nos Christicoles prétendent que Dieu a donnée pour connoitre les faux Prophètes. Voici comme ils le font parler dans sa loi [250]: Le Prophète qui aura la témérité de parler en mon nom, et de dire, ce que je ne lui aurai pas commandé de dire, sera puni de mort, et si vous dites en vous-mêmes, comment connoitronsnous la parole que Dien n'aura pas dite, voici, dit Dieu, à quoi vous la connoitrez. Quand le Prophète [251] aura parlé en mon nom, et quand ce qu'il aura dit en mon nom ne sera pas arrivé, vous connoitrez en cela que le Seigneur n'a point parlé; mais que ç'à été par arrogance et par témérité que le Prophète a parlé. Et dans Jeremie [252] il est dit, que lorsqu'un Prophète annoncera la paix, au nom du Seigneur, et que sa parole se verra accomplie, on saura pour lors qu'il est un véritable Prophète et qu'il a été véritablement envoïé de Dieu. La vraïe marque donc pour connoitre les faux Prophètes et quand ils prédisent faussement au nom de Dieu, et que les choses qu'ils prédisent en son nom, n'arrivent pas comme ils les ont prédites.
Or cela suposé, il est facile de faire voir que les prétendus Saints Prophètes, puisque l'on voit en eux, c'est à dire, dans leurs écrits et dans leurs prophéties, la vraïe marque des faux Prophètes, et que les plus grandes et principales choses, qu'ils ont prophétisées [I-245] au nom du Seigneur, en faveur de leur nation Juive, ne sont pas arrivées, comme ils les avoient prédites, et que l'on voit au contraire manifestement, que tout est tourné à leur désavantage et à leur confusion. Pour preuve de quoi, il n'y a qu'à raporter mot à mot ce qu'ils ont prophétisé de plus glorieux et de plus avantageux à leur Nation, et faire ensuite une comparaison de ce qu'ils ont prédit, avec ce que l'on voit être arrivé, et par ce moïen on verra facilement et clairement si leurs prophéties sont vraïes ou si elles sont fausses.
Premièrement Moïse, ce fameux Moïse, qu'on prétend avoir été l'Archiprophète de Dieu et qui, en cette prétendue qualité, étoit le chef et le conducteur du peuple d'Israël, qui se disoit être le peuple de Dieu même et le peuple choisi et chéri de Dieu, a promis et prophétisé à ce peuple de la part de Dieu, qu'il seroit un peuple tout particulièrement choisi de Dieu, que Dieu le sanctifieroit et qu'il le béniroit par dessus toutes les autres Nations de la terre et païs des Chananéens et autres païs voisins en possession éternelle. Lesquelles promesses et prophéties se trouvent néanmoins manifestement fausses, puisque l'on ne voit et que l'on n'a jamais vû dans ce peuple aucune marque particulière de sainteté, ni aucune marque spéciale de particulière élection, ni de particulière protection divine, et que l'on voit manifestement d'ailleurs, que ce peuple est, depuis plusieurs siècles, entièrement exclus de la possession des terres et païs, qu'ils auroient dû posséder à tout jamais, si les promesses et prophéties, qui leur en avoient été [I-246] faites, eussent été véritables. Mais, véritables ou non, les peuples à qui elles s'adressoient, se sont tellement fié aux prétenduës promesses et révélations divines, qu'ils ont cru effectivement, qu'ils étoient le peuple uniquement chéri et choisi de Dieu, et dans cette croïance ils se sont facilement persuadés, que Dieu n'avoit que leur bien et leur bonheur en tête, et que toutes les graces et les bénédictions du ciel leur étoient réservées. C'est pourquoi aussi ceux qui, après ce Moïse se trouvèrent les plus zélés pour la gloire de leur Dieu et pour le maintien de sa prétendue loi, croïant devoir entretenir et même fortifier, dans l'esprit des peuples, des espérances convenables à de si grandes et de si avantageuses promesses, les assuroient toujours que Dieu accompliroit ses promesses. Mais voïant qu'il tardoit toujours à les accomplir, ces zélés s'avisèrent de dire, que les peuples se rendoient indignes, par leurs vices et par leur mauvaise vie, de voir l'accomplissement de tant de si belles et si avantageuses promesses, qui leur avoient été faites de la part de Dieu: C'est pourquoi ils se mirent à déclamer fortement contre leurs vices et contre leurs désordres, menaçant horriblement les peuples et ceux qui les gouvernoient si mal, de rigoureux châtimens de Dieu, s'ils ne s'amandoient et ne se corrigeoient de leurs vices. Et pour donner, en même tems, plus de poids et d'autorité à leurs paroles, ils se sont mis, comme à l'envie les uns des autres, à faire les Prophètes, à forger des révélations et à prophétiser à merveille, tant sur les châtimens temporels que Dieu feroit de leurs vices, que sur les grandes et excessives [I-247] bontés, qu'il auroit pour eux, après qu'il les auroit suffisamment châtiés de leurs vices et qu'il les auroit entièrement et parfaitement convertis à lui; car ces prétenduës prophéties marquent expressément, que Dieu les puniroit sévèrement de leurs vices, qu'il les rejetteroit de son amitié et qu'il les abandonneroit à la puissance et à la fureur de leurs ennemis, qu'il les détruiroit et qu'il les mèneroit honteusement en captivité, hors de leur païs, et qu'ils seroient misérablement dispersés parmi les nations étrangères. Mais elles marquent, particulièrement aussi, ces prophéties, qu'après cela Dieu apaisera sa colère à leur égard et qu'il tournera toutes ses vengeances contre ceux, qui les auront affligés; elles marquent, que Dieu les reprendra dans son amitié et dans sa grace, en considération de l'alliance éternelle, qu'il a faite avec eux et avec leur postérité, et qu'alors il les favorisera, plus qu'il n'a jamais fait, de ses graces et de ses bénédictions. Que pour cet effet il leur envoïera un puissant libérateur, qui les délivrera de leur captivité, qui les purifieroit de leurs péchés, qui rassembleroit tous ceux, qui auront été dispersés et qu'il les feroit glorieusement retourner et rentrer dans la possession de leurs terres et païs, là, où ils demeureroient perpétuellement en paix et en sureté, jouissant abondamment de toutes sortes de biens et de félicité, avec assurance de ne plus être jamais troublés par la crainte d'aucuns ennemis; ajoutant encore à cela que tous les autres peuples viendroient avec plaisir leur rendre honneur et qu'ils viendroient avec joie reconnoitré et adorer la souveraine Majesté de leur Dieu [I-248] en lui offrant, dans son temple, des sacrifices, ainsi qu'il est ordonné par sa Loi. Toutes ces belles et avantageuses promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses.
Voici en propres termes quelles sont ces belles prétenduës prophéties, ou au moins, en partie, quelles elles sont, car il seroit trop long de les raporter toutes.
Le Seigneur est plein de miséricorde, dit le Prophète Roi David [253], c'est lui-même, dit-il [254], qui rachetera Israël de toutes ses iniquités. Les oeuvres de Dieu, dit-il, ne sont que justice. et vérité; il envoïera rédemption à son peuple et son alliance avec lui subsistera éternellement. Que les cieux et la terre se réjouissent, dit-il encore [255], que les champs soïent dans la joïe, que les arbres et les forêts-mêmes sautent de joïe, parce que le Seigneur vient et qu'il vient pour gouverner la terre, il gouvernera tous les peuples selon justice et vérité. Vous tous, qui craignez le Seigneur, louez le, dit ce même Prophète, et vous, peuples d'Israël, exaltez-le. Tous les peuples de la terre, dit-il [256], se convertiront au Seigneur et ils adoreront partout sa divine Majesté, parceque le Seigneur est le Roi de tous les Rois et qu'il soumettra tout le monde à ses Loix.
Le Seigneur, dit le Prophète Isaie, [257] élevera l'enseigne parmi les Nations et il rassemblera de tous côtés les Israëlites, qui avoient été dispersés, et leurs ennemis périront. Ce qui avoit déjà été prédit longtems [I-249] auparavant par Moïse même, dont voici les paroles, et comme il parloit au peuple d'Israël: Quand le Seigneur, dit-il, t'auroit abandonné à la puissance de tes ennemis, à cause de tes péchés et qu'il t'auroit dispersé parmi toutes les nations, à cause de tes méchancetés, cependant il te ramenera dans le païs de tes pères et tu le posséderas en bénédictions et en paix; le Seigneur te fera croitre et multiplier plus qu'il n'a fait tes Pères, il circoncira ton coeur et le coeur de tes descendans, afin que tu l'aime de tout ton coeur et de toute ton ame, il ôtera de toi toutes malédictions, et les fera tomber sur tes ennemis et sur ceux qui te haissent et qui t'auront persécutés, et tu retourneras au Seigneur ton Dieu, tu obéiras à sa parole, et lui t'envoïera toutes sortes de biens en abondance; il bénira les travaux de tes mains; il bénira le fruit de ton ventre et le fruit de tes animaux et le fruit de tes terres, que tu recueileras en abondance, parce que le Seigneur se réjouira, et prendra plaisir à te combler de toutes sortes de biens. Voilà les belles et avantageuses promesses, que ce Moïse faisoit, de la part de Dieu, au peuple d'Israël et c'est sur ce fondement, que tous les autres Prophètes suivans ont parlé comme ils ont fait.
Voici dit l'un de ces prétendus Prophètes, voici la parole qu'Isaïe, fils d'Amos, a vu touchant Juda et Jerusalem, (c'est à dire touchant tout le peuple juif qui étoit le peuple d'Israël) il aviendra au dernier jour, que la montagne de la maison du Seigneur sera affermie au sommèt des monts, et sera élevée par dessus les côteaux, et toutes les nations y aborderont. Plusieurs [I-250] peuples iront et diront, venez et montons à la montagne du Seigneur, à la maison du Dieu de Jacob, il nous enseignera ses voïes, et nous cheminerons par ses sentiers; car la loi sortira de Sion et la parole du Seigneur de Jerusalem. Il gouvernera les nations et reprendra plusieurs peuples, ils forgeront leurs épées en hoïaux et leurs lances en serpes; une nation ne s'élèvera plus contre l'autre, ils ne s'adonneront plus à la guerre; l'orgueil des hommes sera déprimée; ceux qui s'élèveront seront abaissés, et le Seigneur seul sera glorifié et exalté, et quant aux idoles, elles seront entièrement détruites. Idola penitus contérentur [258].
Que ceux qui se croïent abandonnés, se réjouissent, dit ce même Prophète, que ceux qui sont foibles, prennent courage, que ceux qui ont peur, se rassurent, et qu'ils ne craignent plus rien. Car voici votre Dieu, qui vient prendre vengeance de tous vos ennemis. Dieu viendra lui-même et vous délivrera; il vous conduira par un chemin droit et par un chemin sûr, où rien ne se trouvera pour vous nuire, et tous ceux que le Seigneur aura rachetés, viendront en Sion avec prospérité et joïe, la douleur et la tristesse ne les affligeront plus; mais ils seront perpétuellement en joie [259]. Toutes ces belles et magnifiques promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses.
Consolez-vous, consolez-vous, mon peuple, dit Dieu par ce même Prophète, consolez-vous; dites à Jerusalem que sa punition est accomplie, que ses iniquités [I-251] lui sont pardonnées, et que Dieu a pris doublement vengeance de ses péchés. Elevez votre voix, anoncez aux villes de Judée de bonnes nouvelles: dites lui, voici le Seigneur, qui vient avec force et puissance, et qui aporte ses récompenses avec lui, il défendra son peuple, comme un berger défend son troupeau. Il le portera lui-même dans son sein [260].
Israël, dit ce même Prophète, sera sauvé par un salut éternel et il ne sera plus jamais exposé à la honte et à la confusion qu'il a reçue [261]. Levez-vous, levez-vous, reprenez vos forces, Jerusalem, ville de sainteté, revétez-vous de vos habits de joïe, par ce que les incirconcis et les souillés ne passeront plus dorénavant par le milieu de vous. Vous avez bû le calice de mon indignation, vous l'avez épuisé, mais dorénavant vous ne le boirez plus [262].
C'est moi-même, c'est moi-même, dit Dieu, qui efface vos péchés; je les effacerai pour l'amour de moi, et n'aurai plus souvenance de vos péchés, je ferai cela pour l'amour de moi; je ne souffrirai point que mon nom soit blasphemé, et je ne donnerai ma gloire à un autre [263].
Réjouissez vous, vous qui êtes stérile, éclatez de joie avec des chants de triomphe, vous qui étiez abandonnée, car vos enfans seront en plus grand nombre que les enfans de celle qui n'étoit pas abandonnée; ne Craignez point, parceque vous n'aurez plus de confusion, ne craignez point, parceque le Seigneur Dieu, qui est votre Rédempteur et le Dieu de toute [I-252] la terre, régnera au milieu de vous. Il vous a abandonné pour un petit tems, mais il vous rassemblera en grande miséricorde; il s'est caché de vous et vous a montré son indignation pendant un petit tems; mais il aura éternellement compassion de vous: car de même qu'il a juré a Noé, qu'il n'envoïeroit plus le déluge sur la terre, de même aussi il a juré, qu'il ne se mettroit plus en colère contre vous, et qu'il ne vous puniroit plus. Les montagnes et les collines pouroient s'ébranler et changer de place, mais la miséricorde de Dieu ne s'éloignera point de vous et son alliance demeurera ferme avec vous, dit le Seigneur, qui a compassion de vous. Les murs de ces villes seront bâtis de jaspe et de saphire et de toutes sortes de pierres précieuses, tous vos enfans seront enseignés de Dieu-même, la justice sera le fondement de vos loix, vous ne craindrez point l'oppression, ni la calomnie, et toute crainte sera éloignée de vous [264].
Levez vous, Jerusalem et soïez illuminée, car votre lumière va venir et la gloire du Seigneur va se lever sur vous. Les ténèbres couvriront la terre et les peuples seront dans l'obscurité; mais le Seigneur va paroitre sur vous, et sa gloire se manifestera sur vous. Les nations ne marcheront qu'à la clarté de votre lumière, et les Rois mêmes ne suivront que les raïons de votre splendeur. Levez les yeux et regardez comme toutes les nations s'assemblent autour de vous, pour vous servir. Vos fils et vos filles viendront de loin; vous serez dans la joie, lorsque vous verrez que toutes les richesses de la mer viendront à vous. Vous [I-253] verrez venir à vous abondance de chameaux et de dromadaires des Païs de Madian et d'Epha et même tous ceux de Saba viendront vous faire hommage et vous aporter or et encens et en publiant les louanges du Seigneur, votre Dieu. Les étrangers édifieront vos murailles et leurs Rois s'emploïeront à votre service, vos portes seront continuellement ouvertes, et ne seront fermées ni jour ni nuit, afin d'amener au milieu de vous toutes les forces des nations et que leurs Rois y soient conduits: car toute Nation et tout Roïaume qui ne vous serviront point, périront. Les enfans de ceux qui vous auront affligés, viendront s'humilier devant vous et vous apelleront la ville du Seigneur, la ville du saint d'Israël: et pour ce que vous aurez été délaissée et haïe, tellement que personne ne passoit plus parmi vous, le Seigneur vous établira en hauteur éternelle et en réjouissances continuelles, de génération en génération, et vous verrez par-là que le Seigneur vous aura sauvée et qu'il est votre Rédempteur; il vous fera venir l'or au lieu d'airain, l'argent au lieu de fer, et de l'airain au lieu de bois et du fer au lieu de pierres; il établira la justice et la paix parmi vous et parmi ceux qui vous gouverneront; ainsi on n'entendra plus parler de violence, ni d'opression; mais on y parlera que de louange, que de salut, que de paix et que de bénédictions. Vous n'aurez plus besoin de la lumière du soleil pendant le jour, ni de celle de la lune pendant la nuit, parceque le Seigneur sera votre lumière et votre gloire éternelle, ainsi votre soleil ne se couchera plus et votre lune ne se retirera plus, mais le [I-254] Seigneur vous sera pour lumière éternelle et alors les jours de votre affliction finiront. Ceux de votre peuple seront tous justes et posséderont éternellement la terre; ils seront comme le germe des plantes, plantées du Seigneur et comme l'ouvrage de ses mains. Le moindre d'entre vous croîtra et multipliera à milliers et le plus petit deviendra comme une nation puissante [265]. Toutes ces belles et magnifiques promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses.
Tous les Rois et toutes les Nations de la Terre, dit ce même Prophète, verront la gloire de Jerusalem, lorsque son sauveur l'aura délivrée, et alors on l'apellera d'un nom nouveau, que la bouche du Seigneur aura expressément nommé, et sera comme une couronne d'ornement en la main du Seigneur et comme un diadême roïal, en la main de son Dieu, on ne l'appellera plus la délaissée, ni sa terre la désolée; mais on l'apellera le bon plaisir du Seigneur, parceque le Seigneur prendra plaisir en elle: car il a juré par sa droite et par la force de son bras qu'il ne donneroit plus à ses ennemis son froment à manger, ni aux Etrangers son vin à boire; parceque ceux qui auront amassé le froment, le mangeront en louant le Seigneur, et que ceux qui auront fait le vin, le boiront au parvis de sa sainte Maison [266].
Voici, dit Dieu encore par le même Prophète, je vais créer de nouveaux cieux et une nouvelle terre et les choses précédentes seront oubliées: vous vous réjouirez et vous vous égaïerez à tout jamais dans ce que je [I-255] vais faire. Je m'en vais créer Jerusalem pour n'être plus que joïe et son peuple pour n'être plus qu'en réjouissance. Je me réjouïrai moi-même, dit Dieu, sur Jérusalem, je me réjouirai sur mon peuple et on n'entendra plus parmi eux de pleurs, ni de gémissemens, ils bâtiront des maisons et ils les habiteront, ils planteront des vignes et ils mangeront les fruits; il ne sera plus dit qu'ils bâtiront des maisons et que d'autres les habiteront, ni qu'ils planteront des vignes et que d'autres en mangeront les fruits, car les jours de mon peuple seront comme les jours des arbres, et mes élus verront vieillir les ouvrages de leurs mains; ils ne travailleront plus en vain et n'engendront plus d'enfans, pour être exposés à la fraïeur, car ils seront la prosperité des bénits du Seigneur et ceux qui sortiront d'eux avec eux, je les exaucerai avant même qu'ils me prient. Le loup et l'agneau paîtront ensemble, le lion et le boeuf mangeront paisiblement la paille, le serpent se nourira de la terre, ils ne se nuiront aucunement les uns les autres et on ne parlera plus de tuer aucun animal, dans toute la montagne de ma Sainteté [267]. Toutes ces belles et magnifiques promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses. Et Jesus-Christ disoit à ses disciples, qu'ils pleureroient et qu'ils gémiroient, quand le monde seroit dans la joïe et qu'eux seroient dans la tristesse: Amen dico vobis quia plorabitis et flebitis vos, mundus autem gaudebit [268], qu'ils seroient persécutés et mis à mort [269], ce qui est bien contraire à toutes ces belles promesses-ci.
[I-256]
Réjouissez-vous avec Jerusalem, dit encore ce même Prophète, réjouissez-vous avec elle, vous tous qui l'aimez, réjouissez-vous tous qui êtes dans la tristresse et dans l'affliction, afin que vous goûtiez les douceurs du Seigneur et que vous soyez rassassiés des mamelles de ses consolations. Car voici, dit le Seigneur, que je vais faire couler sur elle un fleuve de paix, et la gloire des nations viendra sur elle comme un torrent débordé, je vous caresserai pour vous consoler, comme une mère caresse son enfant pour l'apaiser. Car vous serez consolé en Jerusalem, c'est ce que vous verrez. Votre coeur s'en réjouira, car la puissance du Seigneur se fera connoitre envers ses serviteurs, en leur faisant toutes sortes de biens, mais elle se fera sentir à leurs ennemis par son indignation [270]. Ecce servi mei comedent et vos esurietis, ecce servi mei bibent et vos sitietis; ecce servi mei laetabuntur et vos confundemini; ecce servi mei laudabunt prae exultatione cordis et vos clamabitis prae dolore cordis et prae contritione spiritus ululabitis [271].
En ce tems-là, dit Dieu, par le Prophète Jeremie, quand vous serez crûs et multipliés en terre, je vous donnerai des pasteurs, qui vous paitront de science et d'intelligence, en ce tems-là on apellera Jerusalem le Trône du Seigneur, toutes les Nations s'assembleront vers elle, au nom du Seigneur, qui est en Jerusalem, et ne suivront plus les mauvais désirs de leurs coeurs [272]. Voici les jours qui viennent, dit le Seigneur, que je convertirai mon peuple d'Israël et de Juda, je les ferai revenir au païs, que j'ai donné à leurs Péres [I-257] et ils le posséderont. Dans ce jour, dit le Seigneur des Armées, je briserai leur joug et je romprai les liens qui les tenoient captifs; ils ne seront plus sous la domination des Etrangers, mais ils serviront seulement le Seigneur et David leur Roi, que je leur susciterai. Vous done, mon peuple de Juda, et vous, mon peuple d'Israël, ne craignez point, dit le Seigneur, car je vais vous délivrer et votre postérité des Pays, ou vous êtes captifs. Jacob retournera et se reposera en paix, il jouira abondamment de toutes sortes de bien et il n'y aura personne qui lui fasse peur, ils seront mon peuple et je serai leur Dieu [273].
Voici ce que dit le Seigneur, dit le même Prophète, réjouissez-vous, car le Seigneur va délivrer son peuple, il les rassemblera des extrémités de la terre, ils viendront avec joie et louange posséder les biens, que le Seigneur leur donnera en abondance, en froment, en vin, en huile et en multitude de gros et menu bétail, leur ame en sera rassasiée, ils ne souffriront plus la faim, j'enivrerai aussi de graisse l'ame des prêtres et mon peuple sera comblé de biens [274].
En ce tems-là, dit le Seigneur, je peuplerai d'hommes et de bestiaux la maison d'Israël et de Juda, et comme j'ai veillé sur eux pour les punir, pour les affliger et pour les perdre, je veillerai aussi sur eux pour les rétablir. En ce tems-là on ne dira plus: les pères ont mangé des fruits aigres et les dents des enfans en sont agacées; mais chacun mourra de son iniquité. Voici les jours qui viennent, dit le Seigneur, [I-258] je ferai une nouvelle alliance avec la maison d'Israël et avec la maison de Juda, non selon l'alliance que j'ai faite avec leurs pères, au jour que je les ai délivrés de l'Egypte, et que leurs pères n'ont pas gardée. Mais voici l'alliance que je ferai avec eux, dit le Seigneur: Je mettrai ma loi au dedans de leur coeur, je l'écrirai en leur coeur, je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. Un chacun n'aura plus besoin d'enseigner son prochain, ni le frère d'enseigner son frère en lui disant: connoissez le Seigneur, car ils me connoitront tous, depuis le plus petit d'entr'eux, jusqu'au plus grand; parceque je pardonnerai leurs iniquités, je n'aurai plus souvenance de leurs péchés; toutes les nations de la terre périront plutôt, que la postérité d'Israël vienne à manquer devant moi [275].
Voici ce que dit le Seigneur, vous dites que cette ville (c'est de Jerusalem qu'il parle), vous dites que cette ville sera livrée entre les mains du Roi de Babylone, et que les habitans périront par la famine, par l'épée et par la peste: Voici, dit le Seigneur, que je vais les rassembler de tous les païs, auxquels je les ai dispersés dans ma colère, je les ferai retourner en ce lieu et je les y ferai demeurer en sûreté, ils seront mon peuple et je serai leur Dieu; je leur donnerai un même coeur, je les conduirai par un même chemin, afin qu'ils me craignent à toujours et que je leur fasse bien, à eux et à leurs enfans après eux. Je ferai avec eux une alliance éternelle, que je ne cesserai point de leur faire du bien. Je mettrai [I-259] la crainte de moi dans leur coeur, afin qu'ils ne se détournent point de moi. Je me réjouirai sur eux par leur faire du bien, je les établirai en ce païs-ci, de tout mon coeur et de toute mon âme, dit le Seigneur, car, de même que j'ai fait venir sur ce peuple tout le mal qu'il souffre, de même je ferai venir sur eux tout le bien que je leur promets [276].
Voici ce que dit le Seigneur, le Dieu d'Israël, aux maisons de cette ville, qui sont détruites; je m'en vais fermer leurs plaïes et leur donner une entière guérison et je leur serai une abondance de paix et de vérité, je ferai retourner les captifs de Juda et les captifs d'Israël et les rétablirai comme ils étoient auparavant; je les nettoïerai de toutes leurs iniquités, par lesquelles ils ont péché contre moi, je leur pardonnerai toutes leurs iniquités [277].
Voici ce que dit le Seigneur, dit le Prophète Ezechiel [278], quand j'aurai rassemblé la maison d'Israël de tous les peuples, auxquels je les avois dispersés, je serai santifié en eux, à la vue de toutes les nations et ils habiteront la terre, que j'ai donné à mon serviteur Jacob; ils y demeureront en sûreté, ils y édifieront des maisons et y planteront des vignes et ils y demeureront en sûreté, quand j'ai envoïé mon jugement contre ceux, qui les auront allligés et ils sauront que je suis le Seigneur éternel, et leur Dieu.
Voici ce que dit le Seigneur, je sauverai mon troupeau, tellement qu'il ne sera plus en proïe; je [I-260] bannirai de leurs païs toutes sortes de mauvaises bêtes, en sorte qu'ils demeureront en sûreté dans les lieux déserts et qu'ils dormiront en sûreté dans les forêts. Ils ne seront plus en proïe aux nations étrangères. Les bêtes de la terre ne leur feront aucun dommage et n'y aura personne pour les épouvanter. Voici ce que dit le Seigneur à la maison d'Israël, je santifierai mon nom, qui est grand, lequel vous avez profané parmi les nations, et sauront les dites nations que je suis le Seigneur, quand je serai santifié en vous en leur présence; car je vous retirerai d'entre les natious et je vous rassemblerai de tout Païs, et je vous raménerai dans vos terres; alors je répandrai sur vous des eaux nettes, et vous serez nettoyés, je vous nettoïerai de toutes vos souillures et de tous vos Dieux de fiente, et je vous donnerai un nouveau coeur, et mettrai dedans vous un esprit nouveau et ôterai le coeur de pierre hors de votre chair et vous donnerai un coeur de chair, je mettrai mon esprit au dedans de vous, je ferai que vous marcherez dans la voie de mes commandemens et que vous les accomplirez. Vous demeurerez au païs, que j'ai donné à vos pères, et ainsi soïez mon peuple et je serai votre Dieu et de toutes vos iniquités je vous délivrerai, je multiplierai les fruits de vos arbres et le revenu de vos champs, afin que vous ne portiez plus l'oprobre de la faim parmi les nations [279]. Toutes ces belles et magnifiques promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses.
[I-261]
Voici ce que dit le Seigneur, je ramenerai la captivité de Jacob et aurai pitié de toute la maison d'Israël. Je serai jaloux de la gloire de mon saint nom, après qu'ils auront porté leur ignominie et toute la peine de leurs iniquités, d'autant que je les ramenerai d'entre les peuples et les rassemblerai des païs de leurs ennemis. Je serai santifié en eux, à la vue de plusieurs nations, je ne cacherai plus ma face arrière d'eux, parceque je répandrai mon Esprit sur toute la maison d'Israël, dit le Seigneur [280].
Voici ce que dit le Seigneur, je vais prendre les enfans d'Israël d'entre les nations, auxquelles ils sont allés et je les rassemblerai de tous côtés et les ferai entrer dans leur terre, ils ne seront plus qu'une seule nation et eux tous n'auront qu'un Roi pour leur Roi et ne seront plus deux nations et ne seront plus divisés en deux roïaumes. Ils ne se souilleront plus par le culte des Idoles, ni par leurs abominations et iniquités, car je les délivrerai de leurs iniquités et les nettoïerai de toutes leurs souillures. Ils seront mon peuple et je serai leur Dieu. Ils suivront mes ordonnances et observeront fidèlement mes commandemens. Ils habiteront perpétuellement, eux et leurs enfans, dans la terre, que j'ai donnée à mon serviteur Jacob. Je ferai avec eux une alliance de paix et une alliance qui sera éternelle, parceque je les multiplierai et que je mettrai mon sanctuaire au milieu d'eux, pour y être éternellement, afin que les nations sachent que je suis le Seigneur qui santifie Israël [281].
[I-262]
Voici les jours qui viennent, dit le Seigneur, je susciterai un germe de la semence de David, qui sera un germe juste, il règnera comme Roi, il sera sage et fera jugement et justice en terre; en ce tems-là Juda sera sauvée, et Israël sera en assurance et voici le nom de ce germe juste, on l'appellera le Seigneur, notre juste. Dominus justus noster [282].
Au tems de ces Rois, dit le Prophète Daniel, c'est-à-dire après le tems des rois de Babylone, dont il parloit, le Dieu des cieux suscitera un roïaume qui ne sera jamais dissipé, et ce roïaume ne sera, point delaissé à un autre peuple, ainsi il brisera et consumera tous ces autres roïaumes-là, et lui subsistera éternellement. Que le règne, la seigneurie et la grandeur des roïaumes, qui sont sous tous les cieux, soit donné au peuple des saints du Souverain, duquel peuple le roïaume sera un roïaume éternel, et tous les rois lui serviront et obéiront. Il y a septante semaines déterminées sur ton peuple et sur la ville sainte, pour mettre fin à la déloïauté, pour mettre fin au péché et effacer l'iniquité et pour amener la justice et la faire éternellement règner [283].
Les enfans d'Israël, dit le Prophète Osée, demeureront plusieurs jours sans rois, sans gouvernement, sans sacrifices, sans autels, sans Ephod et sans Teraphim: mais après cela les enfans d'Israël retourneront au Seigneur leur Dieu, et craindront sa puissance au dernier jour [284]. Dans ce tems-là, dit le Seigneur, [I-263] je ferai alliance avec les bêtes des champs et avec les oiseaux des cieux et avec les reptiles de la terre. Je briserai l'arc et le glaive; je mettrai fin à la guerre et je les ferai dormir en sûreté. Dans ce temslà, dit le Seigneur, j'exaucerai les cieux et les cieux exauceront la terre, et la terre produira le froment, le vin et l'huile, je ferai miséricorde à celle qui étoit sans miséricorde et j'apellerai mon peuple celui, qui n'étoit pas mon peuple [285]. Toutes ces belles et magnifiques promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses.
Le Seigneur est jaloux de la terre, dit le Prophète Joël, il est touché de compassion envers son peuple; il a dit à son peuple, voici que je vous envoïerai du froment, du vin et de l'huile et vous en serez rassassiés, et je ne vous exposerai plus à l'oprobre des nations. Voici les jours et le tems, dit le Seigneur, auquel je ferai retourner ceux qui auront été amenés captifs de Juda et d'Israël. J'assemblerai toutes les nations et les ferai descendre en la vallée de Josaphat et là y entrerai en jugement avec eux, à cause de mon peuple et de mon héritage d'Israël, qu'ils ont dispersé par les nations et qu'ils ont jetté le sort sur mon peuple. Vous avez pris mon or et mon argent, dit-il, à ses ennemis; vous avez emporté en vos temples mes choses les plus précieuses et meilleures, et avez vendu les enfans de Juda et les enfans de Jerusalem, afin de les éloigner de leur contrée; mais voici que je vais les faire lever du lieu, où ils ont [I-264] été transportės après que vous les avez vendus, et je me vengerai sur vous de ce que vous les avez traités ainsi, je vendrai vos fils et vos filles aux enfans de Juda, qui les vendront à d'autres nations plus éloignées, car le Seigneur a parlé. Publiez hautement ceci parmi les nations, aprêtez la guerre, réveillez les forts, que tous les gens de guerre s'aprêtent et qu'ils marchent, forgez des épées de vos hoïaux et des lances de vos serpes, que celui qui est foible, dise qu'il est fort, car le Seigneur rugira de Sion et fera descendre sa voix de Jerusalem, et les cieux et la terre seront ébranlés et le Seigneur sera l'espérance et la force des enfans d'Israël. Alors vous saurez que je suis le Seigneur qui habite en Sion, montagne de majesté; et les étrangers n'y passeront plus. Dans ce tems-là les montagnes distileront la douceur des liqueurs; le lait et la crême couleront des côteaux, les eaux couleront agréablement dans tous les ruisseaux de la terre de Juda et sortira même une fontaine de la maison du Seigneur, qui arrosera les torrens des épines, l'Egypte sera en désolation, et l'Idumée sera en désert de perdition à cause des maux, qu'ils auront injustement fait aux enfans de Juda, et la Judée sera habitée éternellement, et Jerusalem subsistera de génération en génération; car je nettoïerai les taches de leur sang, que je n'avois pas nettoïés, et le Seigneur habitera en Sion [286].
Voici, dit le Prophète Amos, voici le tems qui vient, dit le Seigneur, auquel le laboureur et le moissonneur [I-265] se trouveront ensemble et auquel celui qui fera vendange et qui semera la semence se trouveront ensemble et les montagnes distilleront la douceur des liqueurs et tous les coteaux seront cultivés, je ramenerai tous ceux de mon peuple qui avoient été ménés captifs, ils rebâtiront leurs maisons, qui étoient tombées en ruine et les habiteront, ils planteront des vignes et ils en boiront le vin, ils feront des jardins et ils en recueilleront et mangeront les fruits; car je les établirai sur leurs terres et ils n'en seront plus chassés, dit le Seigneur Dieu [287].
Le salut se trouvera en la montagne de Sion (c'est Jerusalem) elle sera sainte et la maison de Jacob possédera ceux qui les tenoient captifs, et la maison de Jacob sera comme un feu et la maison de Juda comme une flâme, qui consumeront leurs ennemis, comme le feu consume la paille [288].
Je rassemblerai entièrement la Maison de Jacob, je rassemblerai entièrement les restes d'Israël et les mettrai ensemble comme un troupeau dans une bergerie, ils seront en foule pour la multitude d'hommes qui y seront, leur chef montera devant eux, pour leur ouvrir le chemin: ils renverseront tout ce qui s'oposera à leur passage et le Seigneur sera lui-même à leur tête. Il arrivera qu'aux derniers jours la montagne de la maison du Seigneur sera affermie au sommet des montagnes, et elle sera élevée par dessus tous les côteaux; les peuples y viendront en foule; plusieurs nations y accourront et diront: venez et montez à la montagne [I-266] du Seigneur et à la maison du Dieu de Jacob; il nous enseignera touchant ses voïes et nous cheminerons par ses sentiers; car la loi sortira de Sion et la parole du Seigneur de Jerusalem. Il gouvernera plusieurs peuples et réduira plusieurs fortes nations jusques bien loin et elles forgeront leurs épées en hoïaux et leurs lances en serpes, une nation ne levera plus l'épée contre une autre Nation et ne se feront plus la guerre, mais chacun se reposera agréablement sous sa vigne et sous son figuier et n'y aura plus personne pour donner la crainte ou l'épouvante à eux, car la bouche du Seigneur a parlé [289]. Toutes ces belles et magnifiques promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses.
Les restes de la maison de Jacob, dit le même Prophète, seront au milieu des nations, comme une rosée qui vient du Seigneur et comme une pluie douce qui tombe sur l'herbe, quand on ne s'y attend point, et les restes de Jacob seront au milieu des Nations et des peuples comme un lion parmi les bêtes des forêts et comme un lionceau parmi un troupeau de brebis, qui ravage tout ce qu'il rencontre: car ils poursuivront leurs adversaires et tous leurs ennemis périront. Je retrancherai, dit Dieu, toutes les idoles, et ôterai du milieu de toi toutes les images taillées, et tu ne te prosterneras plus devant les ouvrages de tes mains. Qui est-ce qui est semblable à vous, Seigneur, vous qui ôtez l'iniquité et qui effacez les péchés du reste de votre héritage. Il ne vous châtiera plus dans [I-267] sa colère, parce qu'il veut vous faire miséricorde, il aura compassion de vous, il mettra vos iniquités bas et jettera tous vos péchés au fond de la mer, il maintiendra la vérité de ses promesses, comme il a juré à vos Pères [290].
Voici, dit le Prophète Nahum, voici les piés de celui qui vient vous aporter de bonnes nouvelles et qui vient vous anoncer la paix. Célébrez, peuples de Juda, célébrez joïeusement vos Fêtes et rendez solemnellement des voeux et des louanges à Dieu: car il ne souffrira plus que les méchans passent parmi vous; ils périront tous [291].
Les restes du peuple d'Israël ne feront plus d'iniquités, dit le Prophète Sophonie, ils ne proféreront plus de mensonges et leur bouche ne se trouvera plus une langue trompeuse, ils se reposeront et seront repus en paix; personne n'osera plus leur faire peur. Réjouissez-vous, filles de Sion, réjouissez-vous, filles d'Israël, réjouissez-vous de tout votre coeur, et sautez de joïe, filles de Jerusalem, car le Seigneur a aboli les jugemens de rigueur à votre égard, il a dissipé tous vos ennemis, vous ne craindrez plus à l'avenir aucun mal, le Seigneur est au milieu de vous, comme un Dieu tout-puissant pour vous sauver, il se réjouira en vous, il vous chérira et vous fera triompher de joïe [292].
Louez le Seigneur, dit le Prophète Zacharie, réjouissez-vous, filles de Sion, parceque le Seigneur va venir pour demeurer au milieu de vous. Plusieurs [I-268] Nations se joindront au Seigneur, ils seront son peuple, il demeurera au milieu de vous, il santifiera Jerusalem, pour y faire sa demeure. Réjouissez-vous, filles de Sion, louez le Seigneur, filles de Jerusalem, parcequ'il vous vient un Roi qui sera juste et qui sera votre sauveur, quoiqu'il soit pauvre et qu'il soit monté sur une anesse (ce qui a été ajouté mal à propos par.....) il dissipera les guerres et ne parlera que de paix aux nations, sa puissance s'étendra depuis une mer jusques à l'autre et depuis les fleuves jusques au bout de la terre. En ce tems-là, dit-il, des eaux vives sortiront de Jerusalem; la moitié d'icelles vers la mer d'Orient, et l'autre moitié vers la mer d'Occident, et il y en aura en été et en hyver, et le Seigneur Dieu sera Roi sur toute la terre et son nom sera de même partout. Toute la terre se convertira au Seigneur, ils l'habiteront paisiblement, il n'y aura plus de malédictions et Jerusalem demeurera en sûreté [293].
Voici ce que dit le Seigneur, je sauverai moi-même mon peuple des terres d'Orient et d'Occident, je les ramenerai et les ferai habiter au milieu de Jerusalem, ils seront mon peuple et je serai leur Dieu, en vérité et en justice. Prenez courage et confortez vous, vous qui entendez ces paroles par la bouche des Prophètes; je ne ferai plus comme auparavant, lorsqu'il n'y avoit de récompenses pour les hommes, ni pour les bêtes, point de paix pour les allans ni pour les venans, chacun étant dans la crainte et dans l'inquiétude, [I-269] lorsque je les laissois se persécuter les uns les autres. Ce ne sera plus cela, je mettrai par tout une semence de paix pour mon peuple. La vigne produira ses fruits, la terre produira ses biens, et autant que j'ai été ardent pour les affliger, lorsque j'étois dans ma colère, autant je serai maintenant zélé pour leur faire du bien. Autant que vous avez été en malédiction, autant vous serez en bénédiction. C'est pourquoi, prenez courage, Maison de Juda et Maison d'Israël, confortez-vous et ne craignez plus [294]. Toutes ces belles et magnifiques promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses.
Et à l'égard du Libérateur ou Sauveur qui leur étoit promis, voici ce que les mêmes prétenduës prophéties en disent:
Voici ce que dit le Seigneur, dit le Prophète Nathan au Roi David, quand vos jours seront finis et que vous dormirez avec vos pères, je susciterai votre semence après vous et j'affermirai son règne; ce sera lui qui me bâtira une maison et j'établirai son Trône et son règne, pour durer jusqu'à la fin des siècles. Je lui tiendrai lieu de père et lui me tiendra lieu de fils; s'il vient à faire quelque chose qui ne soit pas bien, je le corrigerai, mais je n'ôterai point ma miséricorde arrière de lui, comme j'ai fait à Saül, il sera fidèle dans ma maison, son Trône demeurera toujours ferme et son règne sera éternel [295].
J'ai juré à David par ma sainteté et je ne mentirai point. Sa semence subsistera éternellement devant [I-270] moi, comme un soleil clair et comme une lune parfaite. [296] Le Seigneur gouvernera toute la terre, il donnera l'empire à son Roi et exaltera la puissance de son fils Christ, il conservera ses saints et ses élus, pendant que les impies demeureront confus dans les ténèbres. Le Seigneur donnera l'empire au fils du Roi, c'est à dire à Salomon, fils du Roi David, qui est la figure du Christ, il sauvera les pauvres et humiliera les pécheurs, il régnera aussi longtems que le soleil et la lune subsisteront dans toutes les générations. La justice commencera à régner avec lui, et il y aura abondance de paix, tant que la lune subsistera: il dominera depuis une mer jusqu'à l'autre, et depuis le fleuve jusqu'aux extrémités de la terre. Les Ethiopiens viendront lui rendre leurs hommages, ses ennemis seront contraints de lècher la terre. Les Rois de Tharse et des Isles viendront lui offrir leurs présens. Les Rois d'Arabie et de Saba lui feront aussi des présens. Tous les Rois de la terre l'adoreront, toutes les Nations le serviront et toute la terre sera remplie de l'éclat de sa Majesté [297].
Le Seigneur a préparé la force de son bras à la vûë de toutes les nations et on verra de toutes les extrémités de la terre le salut de votre Dieu. Le Seigneur a envoïé rédemption à son peuple, il a fait son alliance, pour être éternelle et il se souviendra à tout j'amais du Testament de sa sainte loi: Mandavit in aeternum Testamentum suum [298].
Un enfant nous est né, dit le Prophète Isaïe, un [I-271] Fils nous a été donné, il aura le gouvernement de l'empire; on apellera son nom l'admirable, le conducteur, le Dieu fort et puissant, le père du siècle à venir et le Prince de paix. Son empire multipliera toujours et il n'y aura point de fin à la paix. Il sera assis sur le Trône de David, il régnera dans son Royaume, pour l'affermir et l'établir en jugement et en justice dès maintenant et à toujours, c'est ce que fera le zèle du Seigneur [299].
Il sortira un rejetton de la racine de Jessé (c'étoit le Père du Roi David), l'esprit du Seigneur reposera sur lui, l'esprit de sagesse, l'esprit d'intelligence, l'esprit de conseil et de force, l'esprit de science et de crainte du Seigneur. Il ne jugera point sur la vûë de ses yeux ni sur l'ouïe de ses oreilles, mais il jugera en justice et en vérité. La justice sera la ceinture de ses reins et la fidélité sera la ceinture de ses flancs. Le loup habitera avec l'agneau, le léopard gîtera avec le chevreau, le veau et la licorne et autre bétail que l'on engraisse, seront ensemble, si bien qu'un seul enfant les conduira... on ne nuira point, et on ne fera aucun dommage dans toute l'étendue de ma sainte montagne [300]. Toutes ces belles et magnifiques promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses.
Voici des jours qui viennent, dit le Seigneur, que je ferai lever à David un germe juste, qui régnera comme Roi et comme un Roi sage, qui fera justice et jugement en la terre. Dans ce tems-là même Juda sera sauvé et Israël habitera en assurance: voici le nom qu'on lui donnera, il sera apellé le Seigneur, [I-272] notre justice: car je rassemblerai les restes de mon troupeau de tous les païs où je les aurai chassés, je les ferai revenir dans leurs terres, ils y croîtront et y multiplieront, je leur donnerai des Pasteurs qui les paîtront, ils n'auront plus de crainte de rien et pas un d'eux ne périra.
Voici des jours qui viennent, dit le Seigneur, que je mettrai en effét la bonne parole, que j'ai prononcé touchant la maison d'Israël et touchant la maison de Juda. En ces jours-là et en ce tems-là je ferai germer à David le germe de justice, qui exercera jugement et justice en terre. En ces jours-là Juda sera délivrée et Jerusalem habitera en assurance. Et voici comme on l'apellera: le Seigneur notre justice. Car voici ce que dit le Seigneur: La posterité de David ne manquera pas, qu'il n'y en ait toujours quelqu'un qui régnera sur le trône de la maison d'Israël. Les Prêtres et les Lévites ne manqueront point, il y en aura toujours, qui m'offriront des sacrifices, des parfums et des victimes tous les jours [301].
Je sauverai mon peuple, si bien qu'il ne sera plus en proie, je susciterai sur mes brebis un pasteur qui les paîtra, à savoir mon serviteur David, qui sera leur pasteur et moi je serai leur Dieu et mon serviteur David sera leur Prince. Je ferai un pacte avec eux et je ferai cesser toutes les mauvaises bêtes de la terre, en sorte qu'ils habiteront les deserts en sureté et qu'ils dormiront en assurance dans les deserts [302].
Dans peu de tems j'émouverai le ciel et la terre, [I-273] la mer et le feu, et j'émouvrai toutes les nations, afin que le Désiré d'entre toutes les Nations vienne, et je remplirai cette maison-ci de gloire, et la gloire de cette maison-ci sera plus grande que celle de la prémière; (c'est à dire du temple du Seigneur) je mettrai la paix en ce lieu-ci, dit le Seigneur des Armées [303].
Ecoute maintenant Jesu grand-sacrificateur, toi et tes compagnons, car ce sont des gens sages et prudens. Je m'en vais faire venir mon serviteur. Voici un homme dont le nom sera l'Orient, il édifiera un Temple au Seigneur et lui-même sera rempli de majesté, il sera assis et dominera sur son Trône, y aura aussi son sacrificateur, assis sur son Trône et y aura conseil de paix entre les deux. Réjouissez-vous, filles de Sion, réjouissez-vous, filles de Jerusalem, car voic votre Roi qui vient, un Roi juste, qui sera votre sauveur, il sera pauvre et assis sur un ane; il dissipera néanmoins la guerre et parlera de paix aux Nations et sa puissance s'étendra depuis une mer, jusqu'à l'autre et depuis le fleuve, jusqu'aux extrémités de la terre [304].
Voici que je vais envoïer mon Ange et incontinent le Seigneur que vous cherchez entrera dans son temple avec l'Ange de l'Alliance que vous souhaitez. Qui est-ce qui poura porter le jour de sa venue? Et qui est-ce qui poura subsister quand il partira? Car il sera assis, comme celui qui rafine et qui purifie l'argent, il nettoïera les enfans de Levi; il les épurera comme l'or et l'argent, et ils offriront en toute justice [I-274] et sainteté des sacrifices au Seigneur. Et alors l'oblation de Juda et de Jerusalem sera plaisante au Seigneur, comme dans les prémiers siècles et comme dans l'ancien tems [305]. Toutes ces belles et magnifiques promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses.
Je ferai bientôt justice, ma délivrance ne tardera point à venir, ma délivrance sera en Sion et en Jerusalem qui est le siège de ma gloire [306]. Voici ce que dit le Seigneur. Je ferai cesser ce proverbe-ci et on n'en usera plus pour proverbe en Israël. Vous dites que l'accomplissement des promesses est longtems a venir, que les jours tirent en longueur et que le tems se prolonge toujours et qu'enfin les prophéties et les promesses se trouveront vaines et s'en iront à rien. Vous ne direz plus cela, car les jours de l'accomplissement de mes promesses sont proches, ils ne tarderont plus: car il n'y aura plus dorenavant de visions vaines, ni aucune prophétie ambigue, au milieu des Enfans d'Israël. Car c'est moi-même, qui suis le Seigneur, qui parle et toute parole que j'aurai prononcée sera mise en éxécution et ne sera plus différée; ce sera même dans vos jours que j'accomplirai mes promesses, incrédules que vous êtes, dit le Seigneur [307].
Voila certainement des prophéties et des promesses, qui sont bien claires et bien nettes, bien expressives et qui sont des plus avantageuses, que l'on sauroit penser pour le peuple d'Israël, c'est-à-dire pour le peuple Juif et pour la ville de Jerusalem, qui étoit leur ville capitale. Et si ces promesses et prophéties [I-275] se fussent effectivement trouvées véritables et qu'elles eussent eu leur effet, il y a déjà longtems que le peuple ou la nation juive auroit été et seroit encore maintenant, non seulement le peuple le plus nombreux, le plus fort et le plus puissant de tous les peuples de la terre, mais seroit aussi le plus riche, le plus glorieux, le plus béni, le plus heureux et le plus triomphant de tous les peuples.
Il seroit aussi le plus sage, le plus parfait, le plus saint et le plus accompli de tous les peuples, puisqu'ils seroient tous purs et saints, et qu'il n'y auroit aucun impur parmi eux, et que personne d'entr'eux ne feroit d'injustice et d'iniquités, que personne d'entr'eux ne nuiroit à son prochain, et que personne même d'entr'eux ne proféreroit de mensonges. Pareillement si ces promesses et prophéties se fussent trouvées véritables et qu'elles eussent eu leur effet, la ville de Jerusalem auroit été, il y a longtems et seroit encore maintenant et à toujours la plus illustre, la plus belle, la plus grande, la plus riche, la plus aimable, la plus glorieuse, la plus triomphante, la plus heureuse et la plus sainte de toutes les villes du monde, puisque Dieu l'auroit choisi lui-même pour y établir à tout jamais le trône de sa gloire et de sa sainteté, que rien d'impur et de souillé n'y entreroit, et que de toutes les parties du monde on y aporteroit en foule toutes sortes de biens et de richesses en abondance.
Mais autant qu'il est certain et évident que ces promesses et que ces prétendues prophéties-là ne sont nullement accomplies et qu'il n'y a même aucune assurance qu'elles dussent jamais s'accomplir, autant il [I-276] est certain et évident qu'elles sont fausses et par conséquent que ceux qui les ont inventées et forgées n'étoient, comme j'ai dit, que des visionnaires et des fanatiques, qui parloient seulement suivant la passion qui les poussoit, ou des imposteurs qui vouloient amuser par-là les peuples et leur en imposer, afin de les tromper et de les séduire.
Il en est de mème des promesses et des prétendues prophéties qui sont contenuës dans nos prétendus St. Evangiles, il en faut faire le même jugement de ceux qui les ont prémièrement avancées. Je vais les rapporter aussi comme elles sont mot pour mot dans les susdits Evangiles. 1°. Un Ange s'étant aparu en songe à un nommé Joseph, père au moins putatif de Jesus-Christ, fils de Marie. Il lui dit: Joseph, fils de David, ne craignez point de prendre chez vous Marie votre Epouse, car ce qui est né dans elle est l'ouvrage [308] du St. Esprit. Elle vous enfantera un fils que vous apellerez Jesus, parceque ce sera lui qui délivrera son peuple de ses péchés. Cet Ange dit à Marie: [I-277] ne craignez point, parceque vous avez trouvé grace devant Dieu. Je vous déclare que vous concevrez dans votre sein et que vous enfanterez un fils que vous nommerez Jesus. Il sera grand et sera apellé le fils du Très-Haut, le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père, il régnera à jamais dans la maison de Jacob, et son Règne n'aura point de fin [309].
Jesus commença à précher et à dire: faites pénitence, car le Roïaume du ciel est proche [310], ne vous mettez pas en peine, disoit-il, et ne dites pas que mangerons-nous, ou que boirons-nous, ou de quoi serons-nous vêtus; car votre Père céleste sait que toutes ces choses vous sont nécessaires, cherchez donc prémièrement le Roïaume de Dieu et la justice, ct toutes ces choses vous seront données par surcroit [311]. Demandez, disoit-il, à ses Disciples et il vous sera donné, cherchez et vous trouverez et l'on ouvre à celui qui frappe à la porte. Qui est celui d'entre vous, disoit-il au peuple, qui donne une pierre à son fils, lorsqu'il lui demande du pain, ou s'il lui demande un poisson, lui donnera t-il un serpent? Que si vous autres, qui êtes mauvais, continue t-il, vous savez néanmoins bien donner de bonnes choses à vos enfans, combien plus votre Père céleste, qui est dans le ciel, donnera t-il de vrais biens à ceux qui les lui demanderont [312]. Au lieu, où vous irez, dit-il à ses Apôtres, prêchez que le Roïaume du ciel est proche, rendez la santé aux malades, [I-278] ressuscitez les morts, guérissez les Lépreux, chassez les Démons [313].
Le Fils de l'homme, dit-il, en parlant de lui-même, envoïera ses Anges, qui enléveront hors de son Roïaume tous les scandaleux et tous ceux qui commettent l'iniquité, et ils les jetteront dans la fournaise de feu, où il y aura des pleurs et des grincemens de dents. Alors les justes, dit-il, luiront comme le soleil dans le Roïaume de leur Père [314]. Et moi, dit Jesus-Christ à son Apôtre Pierre, je vous dis que vous étes Pierre et que sur cette Pierre j'édifierai mon église et que les portes de l'enfer ne prévauderont point contre elle. Je vous donnerai, lui dit-il, les cléfs du Roïaume du ciel, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel [315].
Le Fils de l'homme, c'est Jesus-Christ lui-même qui s'apelloit ainsi, le fils de l'homme, dit-il, viendra avec ses Anges dans la gloire de son Père, et alors il rendra à un chacun selon ses ocuvres [316]. Je vous dis en vérité, leur dit-il, qu'entre ceux qui sont ici, il y en a quelques-uns qui ne mourront point, qu'ils n'aïent vu venir le Fils de l'homme dans son Règne [317].
Lorsqu'il y a en quelque lieu deux ou trois personnes assemblées en mon nom, dit Jesus-Christ, je suis au milieu d'eux. Je vous dis en vérité, disoit-il à ses Apôtres, qu'au jour de la régéneration, lorsque le fils de l'homme sera assis sur le trône de sa [I-279] Majesté, vous qui m'avez suivi, vous serez assis sur 12 Trònes pour juger les 12 tribus d'Israël et quiconque aura quitté pour l'amour de moi sa maison, ou ses frères, ou ses soeurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfans, ou ses terres, il en recevra cent fois autant en cette vie ét aura la vie éternelle [318]. Toutes ces belles et magnifiques promesses et prophéties se trouvent manifestement fausses.
Vous savez, dit Jesus-Christ à ses Apôtres, que les Rois et les princes des Nations dominent sur elles et que les grands les traitent avec autorité; pour vous autres, leur dit-il, vous n'en userez point ainsi. Mais que celui d'entre vous qui voudra être le plus grand, qu'il soit votre serviteur et que celui qui voudra être le prémier parmi vous, qu'il soit le dernier et le serviteur de tous [319].
Plusieurs, dit-il, viendront en mon nom qui diront: je suis le Christ et qui séduiront beaucoup de personnes...... Il s'élevera aussi, dit-il, plusieurs faux Prophètes qui séduiront beaucoup de gens et parceque l'iniquité sera augmentée, la charité de plusieurs se refroidira...... Cet Evangile du Roïaume sera préchée dans toute la terre, pour servir de témoignage aux Nations et alors la fin viendra...... L'affliction de се tems-là, dit-il, sera si grande que depuis le commencement du monde, il n'y en aura point eu, et il n'y en aura jamais de pareille. En ce tems-là, il s'élevera de faux Christ et de faux Prophètes qui feront de si grands miracles et de si grands prodiges que [I-280] les Elus même, s'il se pouvoit, en seroient séduits. Après ces jours-là, le soleil deviendra obscur, la lune ne rendra point sa lumière, les étoiles tomberont du ciel et les puissances des cieux seront ébranlées; en ce moment toutes les Tributs de la terre déploreront leur malheur, elles verront venir le Fils de l'homme dans les nuées du ciel, avec une grande puissance et une grande majesté; il envoïera ses Anges. qui, avec le son de la trompette, assembleront tous les élus, depuis les 4 coins du monde, et depuis une extrémité du ciel, jusqu'à l'autre. Lorsque vous verrez toutes ces choses, sachez, leur dit-il, que le Fils de l'homme est proche et qu'il est à la porte et que votre Redemption est proche, car je vous dis en vérité, continue-t'il, que cette génération-ci ne passera pas, que toutes ces choses n'arrivent. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles, dit-il, ne passeront point sans avoir leur effét. Pour ce qui est du jour et du moment que cela arrivera, personne ne le sait, non pas même les Anges du ciel, il n'y a que mon Pére seul qui le sache [320].
Viola, dit-il, après sa résurrection, que je serai toujours avec vous jusqu'à la fin des siècles [321]. Tout ce que vous demanderez avec foi dans la prière, vous sera accordé. Il leur dit encore: aïez la foi en Dieu, car je vous dis en vérité, que quiconque dira à cette montagne: ôtes-toi de-là et te jettes dans la mer, pourvû qu'il n'hésite point dans son coeur, mais qu'il croïe que tout ce qu'il commandera sera fait, il lui [I-281] sera accordé. C'est pourquoi je vous dis, continuoit-il, que quoique ce soit, que vous demandiez dans la prière avec foi, vous l'obtiendrez [322].
La Foi, dit-il, de ceux qui croiront en moi sera suivie de tous ces miracles-ci: ils chasse ont les démons en mon nom, ils parleront des langues, qui leurs étoient inconnuës, ils toucheront les serpens, sans péril, et s'ils boivent du poison, ils n'en recevront aucun mal, et en imposant les mains aux malades, ils leur rendront la santé [323].
Marie, mère de Jesus, dit: mon âme glorifie le Seigneur, car il a déploié la puissance de son bras, il a dissipé les desseins que les hommes superbes formoient dans leurs coeurs, il a fait tomber les monarques de leurs Trônes et a élevés les petits; il a comblé de biens ceux qui étoient pressés de la fain et réduit à la disette ceux qui vivoient dans l'abondance; il a pris en sa protection Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde, ainsi qu'il l'avoit promise à nos Pères Abraham et à toute sa Postérité pour jamais [324]. Toutes ces promesses et ces prophéties se trouvent manifestement fausses, vaines et trompeuses.
Beni soit le Seigneur Dieu d'Israël de ce qu'il est venu visiter et rechercher son peuple et qu'il nous a suscité un puissant sauveur dans la maison de son serviteur David, ainsi qu'il l'avoit promis par la bouche de saints Prophètes, qui sont venus dans les siècles passés, pour nous délivrer de la puissance de nos [I-282] Ennemis et de la main de tous ceux qui nous haïssent, afin d'exercer sa miséricorde envers nos pères et de se souvenir de la Ste. Alliance, selon le serment qu'il avoit fait à notre père Abraham, qu'il nous feroit cette grace, qu'étant délivrés de la main de nos ennemis, nous le servirions sans crainte, marchant devant lui dans la sainteté et dans la justice tous les jours de notre vie [325].
Or il y avoit dans ce tems-là dans Jerusalem un homme juste et craignant Dieu, nommé Simeon, qui attendoit la consolation d'Israël et à qui le St. Esprit, qui étoit en lui, avoit révélé qu'il verroit le Christ du Seigneur avant que de mourir, il vint donc au temple par l'inspiration du St. Esprit, lorsque le père et la mère de l'enfant Jesus l'y portérent pour accomplir à son égard ce qui étoit prescrit par la Loi, et il le prit entre ses bras et bénit Dieu en disant: Maintenant, Seigneur! vous permettrez à votre serviteur de mourir en paix, selon votre parole, puisque j'ai vu de mes yeux le Sauveur, que vous avez destiné pour être découvert à toutes les Nations, et pour ètre la lumière qui doit éclairer les Gentils et être la gloire de votre peuple d'Israël [326].
Mon Père m'a donné toutes choses, disoit Jesus-Christ à ses disciples [327]. Lorsqu'on vous livrera devant les Rois et devant les Gouverneurs ou devant les juges, ne pensez point, leur disoit-il, à ce que vous aurez à dire, ni comment vous le direz, ne vous mettez pas en peine de cela, parce qu'à l'heure même [I-283] Dieu vous inspirera ce que vous devrez dire, car ce ne sera pas vous qui parlerez, leur disoit-il, mais ce sera l'esprit de votre Père qui parlera en vous [328]. Je vous ai préparé mon Roïaume, leur disoit-il, comme mon Père me l'a préparé, afin que vous y mangiez et buviez à ma table et que vous soïez assis sur des trônes pour être les juges des 12 Tribus d'Israël [329].
Il est dit dans l'Evangile de S. Jean que Jesus-Christ a donné à ceux qui l'ont reçu le pouvoir ou la puissance de devenir les enfans de Dieu à tous ceux, qui croïent en lui, qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais qui sont nés de Dieu [330]. En vérité, en vérité, disoit Jésus-Christ, je vous dis que vous verrez le ciel ouvert et les Anges de Dieu qui monteront et qui descendront sur le fils de l'homme [331]. L'heure viendra, disoit-il, et elle est déjà venue, que vous n'adorerez plus mon Père sur cette montagne, ni à Jerusalem [332]. En vérité, en vérité, disoit-il, je vous dis, qui écoute ma parole et croit à celui qui m'a envoïé, a la vie eternelle, il ne sera pas condamné, mais il est passé de la mort à la vie. En vérité, en vérité, continuoit-il, je vous dis que l'heure viendra et qu'elle est même déjà venue, que les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et que ceux qui l'entendront, auront la vie. Ne vous en étonnez pas, disoit-il, car l'heure viendra, que tous ceux qui sont dans le tombeau, entendront la voix du Fils de Dieu [I-284] et ceux qui auront fait le bien, ressusciteront pour posséder la vie, et ceux qui auront fait mal, ressusciteront pour leur condamnation [333]. Toutes ces promesses et ces prophéties se trouvent manifestement vaines et trompeuses.
La volonté de mon Pere, qui m'a envoïé, disoit-il, est que quiconque connoit le Fils et croit en lui, ait la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour [334]. Celui, dit-il, qui mange ma chair et boit mon sang, a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour. En vérité, en vérité, ajoutoit-il, je vous dis, que celui qui croit en moi, a la vie éternelle. Je suis, disoit-il, le pain de vie [335]. Au dernier jour de la grande Fête, Jesus, se tenant de bout au milieu de la place, il crioit tout haut, si quelqu'un a soif qu'il vienne à moi et qu'il boive; il sortira des fleuves d'eau vive des entrailles de ceux, qui croiront en moi [336]. Je suis la lumière du monde, disoit-il, celui qui me suit ne marche point dans les ténèbres, mais il aura la lumière de vie [337].
Moi et mon Père nous ne sommes qu'un, disoitil [338]; je suis la résurrection et la vie, disoit-il, celui qui croit en moi vivra, quoiqu'il soit mort, et quiconque vit et croit en moi, ne mourra jamais [339]. En vérité, en vérité, disoit-il à ses disciples, vous pleurerez et gémirez et le monde se réjouira, vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse se changera en joïe; vous êtes maintenant dans l'affliction, mais je [I-285] vous reverrai encore et votre coeur se réjouira et personne ne vous ravira votre joie [340].
Lorsque je serai élevé de terre, disoit-il, j'attirerai toutes choses à moi [341]. Hommes de Galilée, pourquoi vous arrétez vous à regarder ainsi en haut, ce Jésus, qui du milieu de vous a été élevé dans le ciel, en descendra de la même manière, que vous l'y avez vû monter [342].
Nous aussi, disoient les Apôtres aux Peuples, nous vous anonçons l'effét de la promesse, qui a été faite à nos Pères, c'est à nous, qui sommes leurs enfans que Dieu en a fait voir l'événement, en ressuscitant Jésus [343]. Ainsi que la mort est venue par un homme, de même la résurrection viendra par un homme, et comme tous meurent en Adam, tous aussi revivront en Jésus-Christ, chacun paroitra en son rang, JésusChrist le prémier, ensuite ceux qui sont à lui: et la fin viendra, lorsque Jésus-Christ aura mis son Roïaume entre les mains de Dieu son Père, lorsqu'il aura fait cesser toute Principauté, toute Puissance et toute vertu, car il doit régner, jusqu'à ce que tous ses ennemis aïent été réduits sous ses piés, par l'ordre de son Père[344].
Je vous découvre un mistère, dit S. Paul, qui est que nous ressusciterons tous, mais nous ne serions pas tous changés en un instant, en un clin d'oeil, au son de la dernière trompette: car une trompette sonnera, alors tous les morts ressusciteront pour être immortels, et c'est alors que nous serons changés, car ce corps mortel et corruptible doit être revêtu [I-286] d'immortalité et lorsqu'il en sera revêtu, la mort sera détruite sans ressource [345].
Si quelqu'un, dit cet Apôtre, est en Jésus-Christ, il est une nouvelle créature; tout ce qui étoit de l'ancien est passé, tout a été rendu nouveau et tout en vient de Dieu, qui nous a reconcilié avec lui par Jésus-Christ, car Dieu étoit en Jésus-Christ, réconciliant avec soi le monde et n'important pas aux hommes leurs péchés [346]. Il n'y a plus de Juif, dit-il, ni de Grec, ni de libre, ni d'esclave d'hommes ni de femmes, mais vous êtes tous un corps en JésusChrist; que si vous êtes en Jésus-Christ, vous êtes donc les enfans d'Abraham et ses héritiers, selon la promesse. [347] Jésus-Christ a donné ses grâces, pour être les uns Apôtres, les autres Prophètes, les autres Évangelistes, les autres Pasteurs et Docteurs, afin de rendre les saints parfaits, jusques à ce que nous soïons tous parvenus à l'unité de la Foi et de la connoissance du Fils de Dieu [348]. Toutes ces promesses et prophéties se trouvent manifestement vaines et trompeuses.
Le Seigneur, dit l'Apôtre St. Pierre, ne tarde point l'effet de ses promesses, comme quelques-uns se l'imaginent, mais il attend avec patience pour l'amour de vous, voulant qu'aucun ne périsse, mais que tous se convertissent à lui par la pénitence [349]. Or le jour du Seigneur, dit-il, viendra comme un larron, quand on n'y pensera pas, alors, dit-il, les cieux passeront avec grande impétuosité; l'ardeur du feu fera fondre les [I-287] élémens, la terre et les ouvrages qu'elle contient bruleront...... nous espérons aussi, dit-il, selon ses promesses, de nouveaux cieux et une nouvelle terre dans lesquels la justice habitera [350].
Celui qui croît au Fils de Dieu, dit l'Apôtre St. Jean, a dans soi-même le témoignage de Dieu; ce témoignage consiste en ce que Dieu nous a donné la vie éternelle, et cette vie est en son Fils. Celui qui a le Fils a la vie, et celui qui n'a pas le Fils, n'a point la vie. Il y en a trois dans le ciel, qui rendent témoignage que Jésus-Christ est la vérité, le Père, le Verbe et le St. Esprit et ces Trois sont une même chose. Et trois rendent le même témoignage dans la terre, l'esprit, l'eau et le sang, et ces trois sont une même chose [351].
Toutes choses, dit S. Paul, leur sont arrivées, (savoir aux Juifs) pour la figure de ce qui devoit se passer parmi nous, qui nous trouvons à la fin des siècles [352]. La patience vous est nécessaire, disoit-il, afin que vous jouissiez de l'effèt des promesses de Dieu. Encore un peu de tems, ajoute-t-il, celui qui doit venir, viendra et il ne tardera point [353].
L'Apocalypse ou la vision de Jésus-Christ, qu'il a reçue de Dieu pour découvrir à ses serviteurs ce qui doit arriver bientôt, car le tems est proche. Voici, dit-il, que je viendrai bientôt, tenez bien ce que vous avez, de peur que votre couronne ne soit donnée à un autre [354]. Les 4 animaux et les 24 vieillards se prosternèrent devant l'Agneau, aïant chacun des harpes [I-288] et des vases d'or pleins de parfums, qui sont les premières des Saints, et ils chantoient un cantique nouveau, en disant: Seigneur, vous êtes digne de recevoir le livre et d'en ouvrir les sceaux, parceque vous avez souffert la mort et que vous nous avez racheté pour Dieu par votre sang de toutes Tribus, de toutes Langues et de toute Nation et nous avez rendus Rois et Prêtres pour notre Dieu, et que nous règnerons sur la terre [355].
L'Ange jura, par celui qui vit dans les siècles, qu'il n'y auroit plus de tems [356]. Le septième Ange sonna la trompette, et l'on entendit dans le ciel des voix puissantes, qui disoient: le Roïaume de ce monde est acquis à notre Seigneur et à son Christ, et il règnera dans les siècles des siècles [357].
Je vis encore une Bête, qui montoit de la terre et qui avoit deux cornes, semblables à celles de l'Agneau, mais qui parloit comme le dragon, elle exerça toute la puissance de la première Bête en sa présence, et elle fit que la terre et ses habitans adorèrent la première Bête, dont la blessure mortelle avoit été guérie. Les prodiges, qu'elle fit, furent si grands, qu'elle fit même descendre le feu du ciel sur la terre, devant les yeux des hommes. Elle séduisoit les habitans de la terre par les prodiges, qu'elle reçut pouvoir de faire en présence de la Bête, ordonnant aux habitans de la terre d'ériger une image à la Bête, qui n'étoit pas morte de ses blessures du coup d'épée, qu'elle avoit reçu. Il lui fut même donné pouvoir [I-289] de faire respirer l'image de la Bête et de donner la parole à cette image et de faire condamner à la mort tous ceux, qui n'adoreroient pas l'image de la Bête [358]. Toutes ces belles prophéties se trouvent manifestement vaines et trompeuses.
Alors je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre, car le premier ciel et la première terre avoient disparu et il n'y avoit plus de mer. Je vis la ville sainte et la nouvelle Jerusalem, qui venoit de Dieu et descendoit du ciel, étant ornée et préparée comme une épouse, qui s'est préparée pour recevoir son époux; en même tems j'entendis venir du Trône une voix forte, qui disoit: c'est ici le Tabernacle, où Dieu demeurera avec les hommes; ils seront son peuple et Dieu lui-même sera leur Dieu, Dieu essuïera toutes les larmes de leurs yeux, il n'y aura plus de mort, ni de gémissemens, ni de cris, ni de douleur, parceque ce qui étoit autrefois, sera passé! Alors celui qui étoit assis sur le trône, dit: je m'en vais faire toutes choses nouvelles et il me dit: écrivez; ces paroles sont très-fidèles et très-véritables. L'Ange me transporta en esprit et me fit voir la ville sainte de Jerusalem, qui descendoit du ciel et venoit de Dieu. Elle étoit vêtue de la clarté de Dieu, et sa lumière étoit semblable à une pierre précieuse, à une pierre de jaspe, transparente comme le cristal... ses murailles étoient bâties de pierres de jaspe, la ville même étoit d'or pur... les 12 portes étoient 12 perles; la place de la ville étoit d'or pur. Au reste je [I-290] ne vis point de temple dans la ville, parceque le Seigneur tout-puissant en étoit le Temple [359].
L'Ange me montra aussi son fleuve d'eau vive, qui sortait du Trône de Dieu et de l'Agneau. Au milieu de la place de la ville étoit l'arbre de vie, qui portoit 12 fruits et qui rendoit son fruit chaque mois, et les feuilles de l'arbre servoient pour guérir les nations. Il n'y aura plus là aucune malédiction, mais le trône de Dieu et de l'Agneau y sera et ses serviteurs le serviront, ils verront son visage et ils auront son nom écrit sur leurs fronts; il n'y aura plus de nuit, et ils n'auront pas besoin de lumière de lampe, ni de celle du soleil, parceque le Seigneur les éclairera et ils règneront dans les siècles des siècles...... Moi, Jésus, j'ai envoïé mon Ange, pour vous rendre témoignage de ces choses, dans les Eglises. C'est moi qui suis sorti de la racine du sang de David, qui suis l'Étoile luisante, qui paroit le matin [360]. Et plusieurs autres semblables visions, révélations, prophéties ou promesses, qui se trouvent dans les prétendus saints et sacrés livres de ce qu'ils apellent le NouveauTestament et qu'il seroit trop long de raporter ici.
Or il n'y a pas une de ces prétendues prophéties, visions, révélations ou promesses, qui ne se trouve absolument fausse, ou vaine, ou même ridicule, ou absurde. Et il est facile d'en faire voir clairement la vanité et la fausseté.
Premièrement il est dit que le Christ délivrera son peuple de ses péchés, on ne voit dans aucun peuple [I-291] aucune marque de cette prétendue délivrance, puisqu'ils ont toujours été ce qu'ils sont encore maintenant, aussi sujets à toutes sortes de vices et de péchés, et aussi esclaves de leurs mauvaises passions, que le seroit aucun autre peuple et qu'ils ne sont pas moins vicieux, qu'ils pouroient l'avoir été avant cette prétendue délivrance et avant la venue de leur prétendu Rédempteur ou Sauveur. Et en ce sens il est évident, qu'ils ne sont point délivrés de leurs vices et de leurs péchés, et par conséquent il est évident, que cette promesse ou prophétie est fausse, puisqu'elle ne se trouve pas véritable. Si on dit que cette délivrance ne s'entend pas ainsi, mais qu'elle s'entend seulement de la délivrance des peines et des châtimens éternels, que les hommes méritoient et auroient mérité par leurs péchés; et que Jésus-Christ les a effectivement délivré de cette peine par les mérites infinis de sa mort et passion. A cela je réponds: 1°. que si cela étoit la prophétie ou promesse touchant cette prétendue délivrance, on ne devoit donc pas dire qu'il délivreroit son peuple de ses péchés; mais qu'il les délivreroit des châtimens ou des peines qu'ils auroient mérités ou qu'ils mériteroient pour leurs péchés. Quand quelque Seigneur, par exemple, voudroit ou auroit voulu racheter du suplice de la mort quelques criminels qui auroient mérité la mort, on ne parleroit, ce semble, pas juste, si on disoit que ce Seigneur les auroit délivré de leurs vices et de leurs méchancetés, puisque leurs vices et que leurs méchancetés pouroient encore leur demeurer, mais bien, disoit-on, qu'il les auroit délivrés de la potence ou de la rouë, [I-292] s'ils l'avoient mérité, parce qu'ils auroient effectivement été pendus ou roués, s'il ne les avoit rachetés.
Pareillement ce ne seroit, ce semble, pas parler juste que de dire que le Christ délivreroit son peuple de ses péchés, s'il devoit les laisser toujours dans leurs vices et dans leurs péchés, et s'il devoit seulement les racheter de la peine éternelle, qu'ils auroient méritée pas leurs péchés, car ce n'est pas véritablement délivrer quelqu'un d'un vice, que de le délivrer seulement de la peine qu'il auroit mérité par son vice. Quand un Médecin guérit des malades, et qu'il guérit, par exemple, ceux qui avoient des fiévres, ou des pleuresies etc., etc., qu'ils s'en trouvent tout-à-fait quites, on peut véritablement dire qu'il les a délivrés de leurs maladies, de leurs fiévres et de leurs pleuresies. Mais il est sûr aussi, que tant qu'ils ne sont point quites de leurs maladies, on ne pouroit point véritablement dire qu'il les auroit délivrés de leurs maladies, puisqu'ils les auroient encore. De même aussi, tant que les hommes sont ou seront sujets, comme ils sont, à leurs vices et à leurs péchés, on ne peut pas véritablement dire qu'ils en soïent délivrés, et par conséquent la prophétie ou la promesse, qui dit que le Christ délivrera son peuple de ses péchés, ne se trouvant pas véritable, elle est évidemment fausse, ou il faut attendre un autre Christ, pour voir s'il délivrera plus véritablement les hommes de leurs vices et de leurs péchés. Il seroit fort à souhaiter, qu'il en vienne effectivement un, qui puisse faire aux hommes une si belle grâce et un aussi grand bien, que seroit celui de les délivrer véritablement de tous leurs vices, aussi [I-293] bien que celui de les délivrer véritablement de la tirannie des Princes et des Grands de la terre; car ils ont grand besoin d'être délivrés de ces détestables maux. Et ce qui confirme, que cette prétendue délivrance des péchés se doit entendre, comme j'ai dit, c'est qu'il est dit en plusieurs autres semblables promesses ou prophéties, qu'ils seront tous saints et qu'il n'y en aura plus aucun d'eux qui commettra l'iniquité, ni qui dira aucun mensonge. D'ailleurs, si ce prétendu divin sauveur avoit voulu faire aux hommes une si belle grâce, que celle de les délivrer de leurs péchés, il les auroit en même tems rendu tous saints, tous sages et vertueux; car il n'est pas à croire, qu'il auroit voulu les laisser toujours aussi esclaves et aussi coupables de leurs vices et de leurs péchés, qu'ils l'étoient auparavant: mais il les auroit véritablement délivrés de toutes ces méchantes maladies-là, et les auroit véritablement rendus tous purs et nets et tous saints, sans quoi cette prétendue délivrance ne leur auroit de rien servi, puisqu'ils auroient toujours demeuré aussi esclaves et aussi coupables de leurs vices et de leurs péchés, qu'ils l'étoient auparavant. Or les prémiers Chrétiens ne prétendoient pas cela, ils croïoient bien véritablement être délivrés et nettoïés de toutes ordures de péchés: c'est pourquoi ils se qualifioient tous de saints, de santifiés et de bien aimés de Dieu, comme il se voit par les Epitres de leur grand Mirmadolin Paul: Omnibus qui sunt Romae dilectis Dei vocatis, sanctis. Rom. 1:7. Sanctificatis in Christo Jesu, vocatis sanctis. 1 Cor. 1: 2. Ecclesiae quae est Corinthi cum omnibus sanctis qui sunt in Achaia. [I-294] 2 Cor. 1:1. Omnibus sanctis qui sunt Ephesi. Ephes. 1. Omnibus sanctis qui sunt Philippis. Phil. 1. Christus dilexit ecclesiam et se ipsum tradidit pro eâ, ut illam santificaret mundans lavacro aquae in verbo vitae, ut exhiberet ipse sibi gloriosam non habentem maculam aut rugam aut aliquid hujusmodi, sed ut sancta et immaculata. Ephes. 5: 25, c'est à dire, comme dit S. Paul, que Jésus-Christ a aimé son église, s'étant lui-même livré pour elle, afin de la santifier, en la purifiant par l'eau du Baptême, avec la parole de Dieu, et afin de la rendre glorieuse, sans tâche et sans ride et sans qu'elle ait aucun autre défaut semblable, mais au contraire, quelle soit sainte et sans souillures. Voïez aussi Tit. 1: 14...... Ce qui fait manifestement voir, que tous nos Christicoles devroient véritablement être tous saints, tous purs et sans aucune tâche de péché, et c'est ainsi que leur prétendu divin sauveur les auroit du délivrer de leurs péchés. Ce qui est cependant manifestement faux, et partant la susdite promesse et prophétie se trouve manifestement vaine et fausse.
Secondement, il n'est pas vrai que le prétendu Christ ait véritablement délivré les hommes de la peine éternelle qu'ils auroient méritée par leurs péchés, puisque, selon le dire de nos Christicoles mêmes, il y en a tous les jours presque une infinité et même des leurs qui tombent malheureusement dans les flammes éternelles de l'enfer, pour souffrir à tout jamais la peine de leurs péchés. Car ils tiennent pour certain que, tous ceux qui meurent dans le péché mortel, comme ils l'appellent, seront éternellement reprouvés et malheureux dans les Enfers, et comme il y en a beaucoup [I-295] plus de méchans que de bons, et beaucoup plus, selon eux, qui meurent dans le péché mortel, que de ceux qui meurent dans la bonne grâce de leur Dieu, il s'en suit de leur doctrine, qu'il y en auroit incomparablement plus, qui ne seroient pas délivrés de la peine de leurs péchés, que de ceux qui en seroient véritablement délivrés. Et c'est sans doute ce que le prétendu Christ vouloit lui-même faire entendre à ses disciples, lorsqu'il leur disoit, qu'il y en auroit beaucoup d'apellés, mais qu'il y en auroit peu d'élus, ce qui auroit assez de rapport à ce qui auroit été prédit de ce Christ, par le bon homme Siméon le juste, lorsqu'il dit de lui, étant encore dans sa première enfance, qu'il seroit quelques jours en but à la contradiction des hommes, et qu'il seroit la cause de la ruine, aussi bien que du salut de plusieurs en Israël. Ecce positus est hic in ruinam..... et suivant cela il y auroit autant de raison de dire qu'il seroit venu pour perdre les hommes, que de dire qu'il seroit venu pour les sauver. C'est ce que nos Christicoles ne voudroient cependant pas dire: mais si, selon eux-mêmes, il y en a si peu de délivrés de la peine de la damnation éternelle, il n'est donc pas vrai de dire qu'il délivreroit son peuple de ses péchés, c'est à dire de la peine éternelle, qu'ils auroient méritée par leurs péchés, à moins que nos Christicoles ne veuillent entendre par son peuple, seulement un peu d'élus, qui seroient par lui délivrés de la damnation éternelle, ce qui ne peut s'entendre ainsi; car ce peu de personnes-là, en comparaison de tout un peuple, ne sont pas et ne doivent pas être apellés le peuple; c'est la [I-296] plus grande partie, qui donne la dénomination à une chose. Une douzaine ou deux, par exemple d'Espagnols ou de François, ne sont pas le peuple François, ni le. peuple Espagnol. Et si une armée, par exemple de 100 ou six vingt mille hommes, étoit faite prisonnière de guerre par une plus forte armée d'ennemis; et si le Roi, ou le chef de cette armée prisonnière, rachetoit seulement quelques hommes de son armée, comme par exemple dix ou douze soldats ou officiers, en païant leur rançon, on ne diroit pas pour cela, qu'il auroit délivré ou racheté son armée, et il seroit faux et même ridicule de dire, qu'il l'auroit rachetée ou délivrée, s'il n'en délivroit qu'un si petit nombre d'hommes. Pareillement donc, il seroit faux et ridicule aussi de dire, que le Christ auroit délivré son peuple de la peine et de la damnation éternelle, qu'il auroit méritée par ses péchés, s'il n'y en avoit seulement que quelques-uns, qui en fussent délivrés par son moïen. Encore nos Christicoles, tous tant qu'ils sont, ne sauroient-ils montrer, qu'il y en ait seulement un, qui jouisse véritablement du bienfait de cette prétendue délivrance: car, comme la prétendue peine éternelle ne se voit point, et que la prétendue délivrance n'est aucunement visible, ils ne sauroient faire voir, qu'il y en ait seulement un qui soit véritablement délivré, ni un qui soit véritablement réprouvé, et condamné à souffrir éternellement les peines d'enfer.
Dire à cette occasion-ci, comme font ordinairement nos Christicoles, qu'il ne faut point chercher, ni demander des preuves, ni des témoignages sensibles des choses de la foi, mais qu'il faut les croire aveuglément, [I-297] sans les voir, sous prétexte qu'elles ne laisseroient pas, que d'être très-véritables et très certaines en elles-mêmes, quoique l'on n'en puisse donner, ni apercevoir aucune preuve, ni aucun témoignage visible et sensible, c'est une foible raison et qui est entièrement vaine, puisque ce seroit vouloir poser pour fondement de certitude un principe d'erreurs, d'illusions et d'impostures. Car il est visible qu'il n'y auroit aucune erreur, aucune illusion, ni aucune imposture, que l'on ne pouroit prétendre de voir, croire ou faire croire, sous ce prétendu prétexte de foi divine, s'il falloit y avoir aucun égard. Or il est évident, comme j'ai dit ci-devant, qu'un principe d'erreurs, d'illusions ou d'impostures, comme celui-là, ne peut servir de fondement pour établir, ni pour éclaircir aucune vérité, et par conséquent ne peut servir pour montrer ni pour prouver, qu'il y ait seulement un seul homme, qui jouisse véritablement d'un bienfait de cette prétendue délivrance, qui n'est bien certainement qu'une délivrance et une rédemption imaginaires.
Pareillement, il ne sert de rien à nos Christicoles de dire, comme ils font encore, que leur Christ a véritablement satisfait à Dieu pour tous les péchés des hommes, et que, s'ils ne sont pas effectivement delivrés tous de la peine et de la damnation éternelle, ce n'est pas la faute de leur Rédempteur, mais la faute des pécheurs-mêmes qui s'abandonnent volontairement aux vices, et qui meurent dans leurs péchés, sans vouloir se convertir à Dieu et sans vouloir faire des fruits dignes de pénitence, étant nécessaires, comme [I-298] ils disent, de vivre dans la vertu, ou de faire une digne pénitence de ses péchés, et de mourir dans la grâce de Dieu, pour jouir du bienfait de la délivrance et de la Rédemption du Christ. Il ne leur sert de rien, dis-je, d'alléguer ces raisons, parceque, si cela étoit, comme ils le disent, ce seroit premièrement une injustice manifeste en Dieu, s'il punissoit encore dans aucun homme des péchés, pour lesquels il auroit déjà reçu une entière satisfaction, car, de même que ce seroit une injustice dans un créancier de faire païer à son débiteur une dette, pour laquelle son ami auroit déjà satisfait pour lui, en païant tout ce qu'il pouvoit devoir, de même ce seroit manifestement une injustice, et même une espèce de cruauté en Dieu, de punir encore sévèrement dans les hommes, par des supplices éternels, des péchés pour lesquels son Christ auroit déjà entièrement satisfait, car ce seroit vouloir exiger deux satisfactions pour les mêmes offenses, ce qui ne conviendroit nullement à la justice, ni à la volonté ni à la bonté d'un Dieu infiniment bon et miséricordieux.
Secondement, s'il falloit, comme disent nos Christicoles, que les hommes vécussent toujours bien dans la vertu ou qu'ils fassent dignement pénitence de leurs péchés, avant que de mourir, pour profiter de ce prétendu bienfait de la délivrance, ou rédemption du Christ, il s'en suivroit que cette prétendue délivrance, ou rédemption du Christ, ne déchargeroit de rien les hommes envers Dieu, et ne les soulageroit en rien et par conséquent, qu'elle auroit été entièrement vaine et ridicule. C'est de quoi nos Christicoles ne voudroient certainement pas convenir; cependant cela s'en [I-299] suivroit évidemment, de ce qu'ils disent touchant l'application, qui se feroit aux hommes, du bienfait de leur prétendue délivrance ou rédemption, faite par JésusChrist. Car il est constant, et la droite Raison nous fait clairement voir qu'un Dieu qui seroit infiniment bon, juste et miséricordieux ne pouroit justement et bénignement exiger des hommes, qui ne l'auroient pas offensé, que ce qu'ils seroient capables de faire pour l'honorer, comme, par exemple, de l'aimer, de l'adorer, de le servir et de vivre dans la vertu, selon ses loix et ses ordonnances. Pareillement, la même droite Raison nous fait clairement voir, qu'il ne pouroit avec justice exiger des pécheurs, qui l'auroient offensé, que tout ce qu'ils seroient capables de faire pour satisfaire à leurs péchés, comme par exemple, de se convertir à lui de tout leur coeur, de haïr et détester leurs vices et leurs péchés, de les quitter entièrement, et de faire dignement pénitence de leurs péchés, en la manière qu'il pouroit leur prescrire, et c'est en effet tout ce que l'on prétend, que Dieu demanderoit dans sa Loi, comme il paroit par les témoignages mêmes de cette loi, et par les témoignages de tous les Prophètes. Si donc, disoit Moïse au peuple d'Israël, de la part de Dieu, si vous écoutez la voix du Seigneur, votre Dieu, si vous l'aimez de tout votre coeur et de toute votre âme, et si vous observez fidèlement tous ses commandemens [361], toutes ces bénédictions-ci viendront sur vous et vous accompagneront partout, vous serez bénits dans vos villes [I-300] et dans vos champs, bénits dans vos enfans et dans vos troupeaux, bénits dans les fruits de vos terres et de vos jardins, bénits dans tout ce que vous ferez et vous entreprendrez. etc. Et à l'égard des pécheurs, qui l'auroient offensé, il ne leur demandoit aussi, avant la venue de Jésus-Christ, et avant qu'il ait fait aucune prétendue satisfaction pour leurs péchés, qu'ils fissent justice et miséricorde à leur prochain, que la conversion de leur coeur, qu'ils quittassent leurs vices et leurs péchés, et qu'ils observassent fidèlement tous les commandemens, promettant de faire grâce et miséricorde à tous ceux, qui se convertiroient à lui de tout leur coeur, qui quitteroient leurs vices et leurs péchés, qui feroient justice et miséricorde à leur prochain, et qui observeroient fidèlement tous les commandemens, leur promettant même pour lors, de ne plus se souvenir de leurs péchés et de les oublier entièrement [362].
Voilà, suivant cette loi prétendue divine, tout ce que Dieu exigeoit effectivement des hommes, avant la venue de Jésus-Christ et par conséquent, avant qu'il les ait délivrés de leurs péchés et qu'il ait fait aucune satisfaction pour eux, comme nos Christicoles le prétendent. Si donc Dieu n'exigeoit que cela des hommes, avant la venue de Jésus-Christ, et qu'il en exigeroit encore autant, ou même davantage, depuis la venue de ce Christ et depuis qu'il auroit délivré les hommes de leurs péchés, comme nos Christicoles le prétendent, il est évident, que cette prétendue [I-301] délivrance et que cette prétendue satisfaction de JésusChrist ne déchargeroit de rien les hommes, et ne les soulageroit en rien, puisqu'ils ne doivent rien moins faire maintenant, pour obtenir grâce et miséricorde, que ce qu'ils auroient dû faire avant cette prétendue délivrance, et qu'avant cette prétendue délivrance, ils auroient aussi facilement et peut-être même plus facilement qu'après, trouvé grâce et miséricorde. Je dis, qu'ils l'auroient peut-être trouvé plus facilement devant qu'après, parce qu'avant cette prétendue délivrance Dieu ne demandoit des pécheurs, comme je viens de dire, qu'une véritable conversion de leur coeur, avec la pratique des bonnes oeuvres de justice et de miséricorde, et une fidèle obéissance à ses commandemens, au lieu que depuis cette prétendue délivrance du Christ, les pécheurs seroient obligés, non-seulement de faire ce qu'ils auroient dû faire auparavant, mais outre cela, seroient encore obligés, suivant les maximes du Christianisme, de renoncer à eux-mêmes, de porter leur croix, de faire de grandes pénitences et de rigoureuses mortifications de leur chair, ce qu'ils n'auroient pas été obligés de faire avant la prétendue délivrance du Christ.
Cela étant, il est évident que cette prétendue délivrance ne décharge de rien les hommes et qu'elle ne les soulage en rien. Et si elle ne les décharge de rien, et si elle ne les soulage en rien, il est évident qu'elle est entièrement vaine et inutile en quel sens qu'on la puisse prendre.
2°. Il est dit que ce Christ seroit apellé le Fils du Très-Haut, que Dieu lui donneroit le Trône de [I-302] David, son Père, qu'il règneroit à jamais dans la maison de Jacob et que son Règne n'auroit point de fin [363]. Qu'il soit, si on veut, apellé le Fils du Très-Haut, passe pour cela, puisque nos Christicoles le regardent effectivement comme le Fils tout-puissant d'un Dieu tout-puissant, quoiqu'il n'ait été regardé dans son tems que comme un misérable fanatique. Mais que Dieu lui ait donné le Trône de David et qu'il règne ou qu'il ait régné dans la maison de Jacob, c'est à dire sur le peuple d'Israël, qui est entendu par la maison de Jacob, et que son règne ne doive jamais avoir de fin, c'est ce qui est évidemment faux: car il est constant, qu'il n'a jamais été sur le Trône de David, et qu'il n'a jamais règné sur le peuple Juif, qui est le peuple d'Israël, et maintenant nous voïons évidemment qu'il ne règne aucunement nulle part, à moins que l'on ne veuille prendre le culte et l'adoration, que nos Christicoles lui rendent, pour une espèce de règne et le Christianisme pour une espèce de Roïaume; mais en ce sens il n'y auroit point d'imposteurs, qui ne pouroient se flatter de règner d'une semblable manière, si on vouloit ajouter foi à leurs impostures et les adorer comme des Divinités. D'ailleurs, la promesse et la prétendue prophétie de l'Ange dit clairement et expressément, que Dieu donneroit à Jésus-Christ le Trône de David, son Père et qu'il règneroit à jamais dans la maison de Jacob. Or le Christianisme n'est pas le Trône de David et n'a jamais été le Trône de David. Pareillement, le peuple Chrétien [I-303] n'est point la Maison de Jacob et n'a jamais été la Maison de Jacob, et ainsi le Christ, n'aïant jamais eu le Trône de David et n'aïant jamais règné dans la Maison de Jacob, il est évident. que cette promesse ou que cette prophétie se trouve entièrement fausse.
3°. Il est dit que ce Christ seroit comme une lumière, qui éclaireroit les nations, et qu'il seroit la gloire du peuple d'Israël, c'est à dire du peuple Juif [364]. Cette promesse ou prophétie est encore absolument fausse, puisqu'il, n'a paru dans sa personne, que comme un objet de mépris et que sa doctrine, sa vie et sa mort n'ont passé que pour une folie devant les Nations, et comme un scandale devant les Juifs. Et si maintenant il est en honneur parmi les Chrétiens, ce n'est point par persuasion, ni par connoissance de vérité que cela s'est fait, mais plutôt par opiniâtreté et par séduction de fausseté, comme cela se fait dans toutes les autres Religions. Et pour preuve de cela, c'est que suivant la susdite promesse ou prophétie, il auroit dù également être la gloire du peuple d'Israël, comme la gloire ou la lumière des Nations, qui sont maintenant le peuple Chrétien. Mais au lieu d'être la gloire du peuple d'Israël, comme il a été prédit et promis, nous voïons manifestement qu'il seroit plutôt sa honte et sa confusion, ce qui fait manifestement voir la fausseté de la susdite promesse ou prophétie.
4°. Il est dit que Jésus-Christ commença à prêcher et à dire: faites pénitence, parceque le Roïaume du ciel est proche [365]. Si ce prétendu Roïaume eut été [I-304] véritablement proche, comme il le disoit, il y a longtems qu'il auroit dû paroître, et qu'il auroit dû être arrivé. Car depuis près de 2000 ans, qu'il est promis et qu'il est prédit devoir bientôt arriver, si la promesse et la prédiction eussent été véritables, il y a longtems que l'on en auroit vû l'accomplissement. L'on n'en voit encore maintenant aucune aparence, c'est une preuve manifeste de la fausseté de la promesse et de la prédiction, et il faut être merveilleusement séduit, abusé, aveugle et crédule, pour croire que ce Roïaume doive arriver.
Dire, comme font quelques-uns de nos Christicoles, que le Roïaume du ciel, dont Jésus-Christ parle, n'est autre chose que la Doctrine et la Police ou Gouvernement de son Eglise, qui conduit véritablement les ames au Roïaume du ciel, c'est une pure illusion, puisqu'il n'y auroit point de peuples qui ne pouroient de même apeller leurs Religions, leur Police et leur Gouvernement un Roïaume du ciel, et qu'il n'y auroit point d'imposteurs qui ne pouroient semblablement promettre la venue d'un Roïaume du ciel. Mais si on savoit qu'ils n'entendissent rien autre chose par leur Roïaume du ciel, on ne feroit certainement pas grand cas de leurs promesses, ni de leurs prétendus Roïaumes, qui ne seroient bien certainement regardés, que comme des Roïaumes imaginaires.
5°. Jésus-Christ dit lui-même, qu'il ne faut pas s'inquiéter, ni se mettre en peine pour le boire ni pour le manger, ni pour les vêtemens dont on a besoin dans la vie, mais qu'il faut sur cela se reposer entièrement sur la Providence de son Père céleste, qui [I-305] nourrit, dit-il, les oiseaux du ciel, quoiqu'ils ne sèment point et qu'ils ne fassent point de gréniers, et qui revête les fleurs et les lys des champs, quoiqu'ils ne travaillent point et qu'ils ne filent point, assurant ses disciples, que si son Père céleste a tant de soin des oiseaux du ciel et des fleurs des champs, qu'il aura, à plus forte raison, beaucoup plus de soin des hommes, et qu'il ne les laissera pas manquer de rien, pourvû qu'ils cherchent premièrement le Roïaume de Dieu et sa justice [366]. Il feroit certainement beau, de voir les hommes se fier à une telle promesse, que celle-là. Que deviendroient-ils, s'ils étoient seulement un an ou deux sans travailler, sans labourer, sans sémer, sans moissonner et sans faire de gréniers, voulant en cela imiter les oiseaux du ciel, ils auroient ensuite faire les Dévots et chercher pieusement ce prétendu Roïaume du ciel et sa justice; ce père céleste pourvoïeroit-il pour cela plus particulièrement à leurs besoins? Viendroit-il leur aporter miraculeusement à boire et à manger, lorsqu'ils auroient faim, et viendroit-il leur aporter miraculeusement des linges et des habits, lorsqu'ils en auroient besoin? Ils auroient beau reclamer leur Père céleste, quand ils crieroient pour lors aussi forts et aussi longtems, que faisoient les prophètes de Baal, quand ils invoquoient l'assistance de leur Dieu, pour faire paroitre sa puissance dans les besoins, où ils étoient; il ne seroit certainement pas moins sourd à leurs clameurs, que le fut ce Dieu aux clameurs de ses Prophètes. C'est pourquoi [I-306] aussi on ne voit point de peuples assez sots, et non pas même parmi nos Christicoles, on n'en voit pas, dis-je, d'assez sots, pour vouloir se fier à une telle promesse, et s'il y a parmi les peuples quelques particuliers, quelques familles, ou même quelques communautés de Prêtres, de Moines et de Moinesses, qui ne travaillent point, et qui ne s'occupent qu'au vain culte de leurs fausses Divinités, c'est qu'ils savent bien qu'il y en a d'autres, qui travaillent plus utilement qu'eux, sans quoi il faudroit bien, qu'ils missent la main à l'oeuvre, comme les autres.
6°. Jésus-Christ dit, qu'il n'y a qu'à demander et qu'on recevra, qu'il n'y a qu'à chercher et qu'on trouvera, il assure, que tout ce qu'on demandera à Dieu, en son nom, qu'on l'obtiendra, et que, si on avoit seulement la grandeur d'un grain de sénevé de foi, que l'on feroit, par une seule parole, transporter les montagnes d'un lieu en un autre [367]. Si cette promesse étoit véritable, ou qu'elle eut véritablement son effet, personne, et particulièrement personne de nos Christicoles, devroit jamais manquer de rien de ce qui lui seroit nécessaire, il n'auroit qu'à chercher et il trouveroit, il n'auroit qu'à demander et il recevroit. Pareillement rien ne devroit leur être impossible, puisqu'ils ont la foi à leur Christ. Cependant on ne voit aucun effet de ces belles promesses-là, au contraire on voit tous les jours, parmi eux, une infinité de pauvres malheureux, qui sont dans le besoin, qui cherchent et qui ne trouvent point, et qui demandent et qui ne reçoivent [I-307] rien. On voit même que toute l'Église Chrétienne s'empresse à demander à Dieu, par des prières publiques et souvent réiterées, plusieurs choses qu'elle n'a pû encore obtenir. Il y a 1000 ans et plus, qu'elle demande à Dieu, par des prières publiques et particulières, l'extirpation, par exemple, des herésies, la conversion des infidèles et de tous les pécheurs, la santé du corps et de l'amé pour tous ses enfans, l'union et la paix entre tous les fidèles, l'esprit d'obéissance, pour le servir toujours avec crainte et avec amour, l'esprit de sagesse, pour choisir, en toutes choses, ce qui seroit le meilleur et le plus salutaire, et pour rejetter tout ce qui seroit contraire à sa gloire et au salut de l'ame. Elle demande et fait demander à tous ces enfans, que la volonté de Dieu soit faite en terre comme au ciel et plusieurs autres choses semblables, que l'Église Chrétienne demande tous les jours par des prières publiques et particulières; cependant elle ne les obtient pas; les herésies subsistent toujours et multiplient même, plutôt que de s'éteindre; il y a toujours une infinité de méchans pécheurs et d'infidèles, qui ne se convertissent point, et toujours une infinité de gens, qui sont véritablement affligés des maladies du corps et de l'esprit. La discorde continue toujours de troubler et de diviser misérablement les hommes, et enfin l'esprit de sagesse ne les conduit guères à leur bien véritable, et leur inspire encore moins la crainte et l'amour de Dieu, de sorte qu'il ne paroit guères que la volonté de Dieu se fasse en terre, comme ils s'imaginent qu'elle se fait dans le ciel, et ainsi l'Église même, l'Église [I-308] Chrétienne, Catholique-Romaine, qui se qualifie d'Epouse bienaimée de son Dieu et de son Christ, n'obtient pas elle-même, ce qu'elle demande tous les jours si instamment à Dieu, quoiqu'elle lui fasse toutes ces demandes au nom de son bon Seigneur Jésus-Christ, qui a promis que l'on obtiendroit infailliblement tout ce qu'on demanderoit à Dieu, en son nom. Ce qui fait voir évidemment la fausseté de cette Promesse.
Qui est-ce encore, par exemple, de nos Christicoles et même des plus religieux et des plus qualifiés d'entr'eux, qui, en commandant aux montagnes de se transporter d'un lieu à un autre, ou en commandant à des arbres de s'arracher et de s'aller jetter dans la mer, oseroit s'assurer de faire voir l'effet et l'accomplissement de leurs commandemens? Il n'y a certainement personne de bon sens qui voudroit l'entreprendre. Cependant leur Dieu et leur Tout-Puissant Christ leur a dit positivement, que, s'ils avoient seulement la grandeur d'un grain de senevé de Foi, rien ne leur seroit impossible, que s'ils disoient à une Montagne: ôte-toi de là et va-t-en là, qu'elle s'ôteroit et qu'elle iroit, où ils lui commanderoient d'aller, et que, s'ils disoient à un arbre: arrache-toi et vat'-en te planter dans la mer, qu'il lui obéiroit. Pareillement il leur a dit, que ceux, qui croiroient en lui, chasseroient les Démons en son nom, qu'ils parleroient diverses langues, qu'ils toucheroient les serpens sans danger, qu'ils boiroient du poison et qu'ils n'en recevroient aucun mal, et qu'enfin ils rendroient la santé aux malades, en leur imposant seulement les mains et en faisant toutes ces merveilles, ils [I-309] donneroient une preuve certaine de la vérité de leur Foi et de la vérité des Promesses de leur Christ. Mais aussi, s'ils ne peuvent faire ces merveilles, c'est une preuve assurée qu'ils manquent de foi, et qu'ils ne croïent point que les susdites promesses sont fausses. Si c'est qu'ils manquent de foi, pourquoi ne l'ont-ils pas, cette foi? Et pourquoi ne croïent-ils pas, ces maladroits-là? Puisqu'il leur seroit si glorieux et si avantageux de croire et de faire de si grandes et si admirables choses. Mais s'ils prétendent avoir la Foi, et qu'ils ne puissent néanmoins faire les susdites merveilles, il faut nécessairement qu'ils reconnoissent la vanité et la fausseté des dites promesses, et qu'ils se tiennent eux-mêmes pour dupes.
Si Mahomet, par exemple, eut fait de semblables promesses à ses sectateurs, et qu'ils ne pussent en faire voir aucun effet, non plus que nos Christicoles, ils ne manqueroient pas, nos Christicoles, de crier: Ah le fourbe! Ah l'imposteur! Ah les fols, de croire un tel imposteur! Les voilà eux-mêmes dans le cas, il y a longtems qu'ils y sont, encore ne sauroient-ils, ou ne veulent-ils pas reconnoitrè, ni avouer leur erreur et leur aveuglement. Et comme ils sont ingénieux à se tromper eux-mêmes, et qu'ils se plaisent même à l'entretenir et à se confirmer eux-mêmes dans leurs erreurs, disant pour raison, que les susdites promesses ont eu leur effet et leur accomplissement dans le commencement du Christianisme, étant pour lors nécessaire, disent-ils, qu'il y ait des miracles, pour convaincre les infidèles et les incrédules de la vérité de la religion Chrétienne; mais que, depuis que leur [I-310] religion est suffisamment établie, les susdits miracles n'aïant plus été nécessaires, il n'a par conséquent aussi plus été besoin, que Dieu laissât à ses fidels croïans la puissance de faire des miracles. Ce qui n'empêche pas, suivant ce qu'ils prétendent, que les susdites promesses ne soïent très-véritables, puisqu'elles ont suffisamment eu autrefois leur accomplissement. Mais que savent-ils, si elles ont jamais eu véritablement leur accomplissement, ils veulent bien peut-être le croire ainsi, mais ils n'en sauroient produire aucun témoignage assuré, comme je l'ai cidevant démontré. D'ailleurs, celui qui a fait les dites promesses ne les a pas restreint seulement pour un certain tems, ni pour certains lieux, ni pour certaines personnes en particulier, mais il les a fait générales et sans restriction de tems, ni de lieu, ni de personnes en particulier. La foi de ceux qui croiront, dit-il, sera suivi de ces miracles, et ils chasseront les Démonsen mon nom, ils parleront diverses langues, ils toucheront les serpens sans danger, s'ils boivent du poison, il ne leur fera aucun mal et guériront les maladies, en leur imposant seulement les mains [368]. Et parlant de la prière, il dit positivement, qu'il fera tout ce que l'on demandera, en son Nom, à son Père [369]. Si deux d'entre vous, dit-il, s'accordent sur la terre, quoique ce soit qu'ils demandent, ils l'obtiendront [370]. Quiconque demande, reçoit, dit-il encore. Que si vous autres, tous méchans que vous êtes, savez néanmoins bien donner de bonnes choses à vos [I-311] enfans, combien plus, dit-il, votre Père céleste, qui est dans le ciel, donnera-t-il un bon esprit à ceux, qui le lui demanderont [371]. Et à l'égard du transport des Montagnes, il dit positivement, que quiconque dira à une Montagne: ôte-toi de lå et te jette dans la mer, pourvû qu'il n'hésite point dans son coeur, mais qu'il croïe que tout ce qu'il commandera sera fait, il lui sera accordé, et que, quoique ce soit que l'on demande dans la prière, avec foi, on l'obtiendra etc. [372]. Voilà des promesses, qui sont tout-à-fait générales; il est évident qu'elles sont sans restrictions de tems, ni de lieu, ni de pérsonnes, elles demandent seulement que l'on ait la foi: pour être donc véritables, il faut qu'elles soient véritables dans toute leur étendue, c'est-à-dire, sans restriction de tems, ni de lieu, ni de personnes, et par conséquent, pour être véritables, il faut qu'elles aïent leur effet et leur accomplissement à l'égard de tous ceux et celles, qui auroient la foi et qui demanderoient au nom de Jésus-Christ, et comme il est évident, qu'elles n'ont maintenant leur effet nulle part, et que personne n'oseroit même s'engager de faire voir l'effet, qu'à sa honte et à sa confusion, il est évident aussi qu'elles sont fausses.
7°. Jésus-Christ dit à ses Disciples, qu'il leur donneroit la clef du Roïaume des cieux, et que tout ce qu'ils lieroient sur la terre, seroit lié dans le ciel [373]. Comme personne ne sauroit aller au ciel, pour voir ce qui s'y fait, et que ces prétenduës clefs du Roïaume des Cieux et cette prétendue puissance de lier ou de [I-312] délier, dont parle le Christ, ne sont que des clefs imaginaires et une puissance imaginaire, ou puissance spirituelle, comme disent nos Christicoles, il n'y a point d'imposteur, ni de fanatique qui ne puisse facilement faire de telles promesses; mais il est facile aussi d'en découvrir la vanité. Aussi la vanité de ces autres promesses-ci, que le même Christ faisoit à ses disciples, de les faire boire et manger à sa table, lorsqu'il seroit dans son Roïaume [374], de les faire asseoir sur 12 Trônes, pour juger les 12 tribus d'Israël et qu'il promettoit à tous ceux, qui quitteroient pour l'amour de lui leurs père, mère, frères, soeurs, femmes, enfans, maisons, terres et autres héritages, de leur donner 100 fois davantage [375]. Qu'il promettoit encore de donner la vie éternelle à ceux, qui garderoient sa parole, [376] ou qui mangeroient, comme il disoit, sa chair et qui boiroient son sang, et qu'il les ressusciteroit au dernier jour etc. [377]. Comme il remet l'accomplissement de toutes ces belles promesses à un tems indéterminé, qui est long à venir, et au tems d'une prétendue nouvelle régéneration, qui bien clairement ne viendra jamais, il n'y a point d'imposteur non plus, ni de fanatique, qui ne puisse facilement faire de semblables promesses; mais il est facile aussi par-là d'en voir la vanité, puisqu'elles se détruisent d'elles-mêmes.
8°. Jésus-Christ a dit à ses disciples, qu'il fondoit son Église sur la pierre, qu'elle subsisteroit toujours, et que les portes de l'enfer ne prévaudroient [I-313] jamais contre elle [378]. Si, par ces paroles, il entendoit, que sa secte subsistera toujours et qu'elle ne sera jamais détruite, c'est ce que l'on verra dans la suite du tems: car quoiqu'il y ait déjà longtems qu'elle subsiste, ce n'est pas une preuve assurée qu'elle subsistera toujours, les hommes ne seront pas toujours si sots et si aveugles, qu'ils sont, au sujêt de la Religion; ils ouvriront peut-être quelques jours les yeux, et reconnoitront peut-être tard que ce fut leur erreur: et si cela arrive, ce sera pour lors qu'ils rejetteront avec indignation et avec mépris, ce qu'ils auront le plus religieusement adoré, et pour lors toutes ces sectes d'erreurs et d'impostures prendront honteusement fin. Mais si, par ces paroles, il entend seulement dire, qu'il a fondé et établi une secte, ou société de sectateurs, qui ne tomberoient point dans le vice, ni dans l'erreur, ces paroles sont absolument fausses; puisqu'il n'y a dans le Christianisme aucune secte, ni aucune société et Eglise qui ne soit pleine d'erreurs et de vices, et principalement la secte ou société de l'Église Romaine, quoiqu'elle se dise être la plus pure et la plus sainte de toutes; il y a longtems qu'elle est tombée dans l'erreur, que dis-je, tombée dans l'erreur, elle y est née, elle y a été engendrée et formée et maintenant elle y est et même dans des erreurs, qui sont manifestement contre l'intention et contre les, sentimens et la doctrine de son Fondateur, puisqu'elle a, contre son dessein et contre son intention, aboli les loix des Juifs, qu'il aprouvoit, et qu'il [I-314] étoit venu, disoit-il lui-même, pour l'accomplir et non pour la détruire, et qu'elle est tombée dans les erreurs et dans les idolatries du Paganisme, ou semblables à celles du Paganisme, comme il se voit manifestement par le culte idolatrique qu'elle rend à son Dieu de pâte, à ses saints, à leurs images et à leurs reliques.
Voici comme un savant et judicieux Auteur [379] parle de ceci:
» Jésus, Fils de Marie, étoit, dit-il, descendu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Il fut élevé dans »la loi de Moïse, qu'il ne viola jamais. Ne vous imaginez pas, disoit-il, durant son séjour au monde, que je sois venu pour ruiner la loi de Moïse, je suis venu au contraire pour la perfectioner [380]. Ses pôtres, dit ce savant, ont fait la même chose, et en toutes choses ils ont été de rigides observateurs des préceptes établis. Les premiers Chrétiens, continue t-il, en ont usé de même. Ils ont même observé le sabbat des Juifs, sans compter le prémier jour de la semaine, assigné pour célébrer publiquement leurs mistères. Ils s'abstenoient de sang et des choses étouffées, des viandes souillées et de celles que l'on sacrifioit aux Idoles."
C'est ce qui fut déterminé et arrêté dans leur prémier Concile, qu'ils tinrent à Jerusalem et où le prémier Apôtre de JésusChrist, nommé Pierre, présida. Il a semblé bon au Saint Esprit et à nous, disent-ils, de ne vous pas imposer aucun autre fardeau, que ces choses qui sont nécessaires, savoir, que vous vous absteniez des viandes immolées aux Idoles, du sang des animaux et des [I-315] bêtes suffoquées et de la fornication, desquelles choses vous ferez bien de vous garder [381].
» Ils n'avoient, dit cet Auteur, dans leurs Églises, ni images, ni peintures, ni chapelles, ni oratoires. Ils observoient enfin toutes les purifications nécessaires et adoroient tous un seul Dieu. C'est aujourd'hui toute autre chose, dit cet Auteur, et l'Église Romaine suit des maximes toutes contraires. Elle donne le démenti »à la déclaration formelle du Christ, et dit positivement qu'il est venu pour abolir la loi, et pour mettre tout le monde en liberté, que nous pouvons aujourd'hui nous régaler du sang des Bêtes égorgées, avec la même liberté que nous le pouvons faire du lait des Bètes vivantes, manger de la chair de pourceau et autres viandes abominables, et n'être pas plus criminels, que si nous mangions des agneaux et autres Bêtes nettes, permises par la loi de Dieu. Comment, dit-il, cela peut-il s'accorder, ou comment un homme raisonnable peut-il y ajouter foi? Il n'est pas surprenant, dit-il, qu'il y ait dans le monde tant de libertins et d'Athées, puisque le Christianisme est un tissu de contradictions palpables. Tu répondras à cela, dit cet Auteur, ce que les Théologiens répondent d'ordinaire, que durant les prémiers tems, les Apôtres et les autres Chrétiens observoient la »loi de Moïse, de peur de scandaliser les Juifs, qui avoient embrassé la Foi Chrétienne et qui auroient trouvé mauvais, s'ils avoient vu qu'on se fut éloigné des institutions des Anciens et des Statuts de la [I-316] Maison de Jacob; mais qu'après que l'Evangile eut été préché pas toute la terre, et qu'un grand nom bre de Païens furent entrés dans l'Église, on jugea qu'il n'étoit plus nécessaire de scandaliser tous les autres Chrétiens, pour une Nation aussi contemptible que la Juive, et de leur imposer un jong, qu'ils n'étoient pas accoutumés de porter, et qui auroit pû les obliger à abandonner le Christianisme même, plutôt que de se soumettre à un fardeau si insu portable. L'Eglise donc, pour faciliter autant qu'il lui étoit possible la conversion de l'empire Romain, qui comprenoit la plus grande partie de la terre, accommoda ses loix, ses préceptes, ses moeurs et les cérémonies de la Religion à l'esprit et à la mode de ces tems-là. Et comme les Païens mangeoient indifféremment de tout, on leur fit entendre que cela étoit conforme à la volonté de Jésus-Christ, qui étoit venu délivrer les hommes de l'esclavage et de la servitudė des superstitions Mosaïques. Ce fut par la même condescendance, qu'on introduisit dans l'Eglise l'usage des images et des peintures: les habits sacerdotaux, les ornemens des autels, les cierges, les lampes, l'encens, les pots à fleurs et autres religieuses gentillesses ne s'établirent, que sur les modèles qu'on reçut des Prêtres de Jupiter, d'Apollon, de Venus, de Diane et d'autres Divinités Païennes. De-là vient que les Fêtes des Dieux et dès Déesses furent changées en Fêtes de Saints, et que les Temples, auparavant consacrés au Soleil, à la Lune et aux Etoiles, furent dédiés tout de nouveau aux Apôtres et aux Martyrs. Le Panthéon mème, ou [I-317] le Temple, de tous les Dieux, qui étoit à Rome, fut par succession de tems, et par l'adresse des Ecclésiastiques, changé en une Eglise, qui est consacrée à tous les saints. Il sembloit en un mot, que le Christianisme n'étoit, en toutes choses, que le Paganisme déguisé. Encore falloit-il croire que c'étoit une fraude pieuse, d'attirer bongré malgré dans le sein de l'Eglise, tant de millions de pécheurs.... En quoi on peut véritablement dire, que l'Eglise Romaine a bien autant paganisée de Chrétiens, qu'elle auroit christianisée de Païens. L'Eglise Ethiopienne est un témoin vivant contr'elle; car les Chrétiens d'Ethiopie ont observé de toute ancienneté, et même du tems des Apôtres, cette partie de la loi de Moïse, qui regarde la pureté et l'impureté et qui prescrit le choix que nous devons faire des viandes, dont il est permis de manger, défendant celles qui sont défendues par cette Loi de Moïse. De là vient, dit cet Auteur, qu'il y a dans ce pays-là plus de Juifs convertis à la Foi Chrétienne, que dans tout le reste du Monde. Les Chrétiens d'Orient sont, ce semble, dit-il, moins condamnables que les Chrétiens Romains; car, quoiqu'ils n'observent pas aussi ponctuellement, que ceux d'Ethiopie, les loix de la pureté et de l'impureté des viandes et des liqueurs etc., ils ne mangent pas néanmoins de sang, ni d'aucune chose étouffée. Leurs Ecclésiastiques s'abstiennent de toute sorte de chair, durant tout le cours de leur vie, ils observent quantité de purifications et de saintes manières de vivre. Mais les Chrétiens Romains se plongent, dit-il, comme des pourceaux dans toutes [I-318] sortes d'ordures et ne laissent pas de se persuader, qu'ils sont les seuls vrais Catholiques; les seuls Elus de Dieu, et le seul peuple de la terre, qui soit dans le grand chemin du ciel. Je ne sais, dit cet Auteur, quel jugement faire de cela, il n'y a aucune aparence de voir les Juifs se convertir, que ces achopemens ne soient ôtés. Qui ne riroit, dit ce même Auteur, de voir la sotise des hommes, de rendre des honneurs divins à un épouvantail de jardin, à un arbre, à un pourceau, à un chien, à un cheval, à un serpent etc., ou à la prémiere chose, que l'on voit le matin, comme font les Laponois et tant d'autres idolâtres. Mais, d'un autre côté, qui pouroit s'empêcher, dit-il, de pleurer de voir des gens, qui font profession de croire à la Loi de Moïse et à celle du Messie, qui ont tous deux préché l'unité d'un Dieu, des gens, qui se vantent d'avoir la plus pure et la plus sainte Religion du Monde (qui sont les Chrétiens Romains), qui pouroit, dis-je [382], s'empêcher de pleurer de voir ces gens-là adorer le bois et la pierre, des peintures et des images, des cloux, des haillons, des os, des cheveux, des morceaux de vieux bois et en général, tout ce que les Prêtres artificieux leur proposent, comme digne de leur admiration."
Toutes ces erreurs et tous ces abus-là se voïent manifestement dans l'Eglise Romaine, ils sont entièrement contraires à la prémière institution de la Religion Chrétienne et contraires à l'institution même de JésusChrist, son premier fondateur, de sorte, que si c'est [I-319] par raport aux vices, ou par raport aux erreurs et aux abus, qu'il a dit que les Portes de l'enfer ne prévaudroient point contre son Eglise, ou contre ce qu'il établissoit, sa promesse se trouve manifestement fausse dans l'Eglise Romaine, puisqu'elle enseigne plusieurs erreurs et plusieurs abus, qu'il auroit condamnés lui-même. Et présentement encore il est facile de voir, qu'elle n'est pas infaillible dans sa doctrine, puisqu'elle condamne maintenant, par la constitution Unigenitus, qu'elle reçoit et qu'elle oblige partout de recevoir, la doctrine, qu'elle avoit ci-devant reçuë, qu'elle avoit ci-devant établie dans ses conciles et dans ses décrèts, et qui est formellement contenue dans ses prétendus saints et sacrés livres.
9°. Jésus-Christ a dit [383]: Voici l'heure qui vient, que tous ceux, qui sont dans les sépulchres ou dans les tombeaux, entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux, qui l'entendront, auront la vie. Il y a près de 2000 ans que cela a été dit, et par conséquent il y a près de 2000 ans, que cette heure auroit dû venir, et cependant on ne voit point encore cette heure. C'étoit donc bien faussement qu'il disoit: Voici l'heure qui vient, puisque cette heure n'a pas encore été venue, et qu'il n'y a pas même encore d'aparence qu'elle doive bientôt, ni même jamais, venir.
10°. Le même Jésus-Christ [384] disoit à ses Disciples, qu'ils n'avoient que faire de se mettre en peine de ce qu'ils diroient, ni de ce qu'ils répondroient, lorsqu'ils seroient menés devant les Juges et devant les [I-520] Gouverneurs, ou même devant les Rois, parce qu'il leur donneroit pour lors, disoit-il, une sagesse et des paroles auxquelles leurs Ennemis ne pouroient résister, ni contredire. Si cette promesse eut eu son effèt, ils auroient facilement convaincu, par leur sagesse et par la force de leurs raisons et de leurs discours, tous ceux, qui auroient voulu s'oposer à eux. Or on ne voit nulle part, ni dans leurs discours, ni dans leurs Ecrits, qu'ils aïent jamais convaincu par raison aucun de leurs ennemis, ni aucun infidèle; on ne voit, dis-je, nulle part aucune marque de cette sagesse divine, ni même aucune force de raison, capable de convaincre, ni même capable de persúader aucune personne sage et éclairée; au contraire, on voit qu'ils ont toujours été confondus eux-mêmes et qu'ils ont toujours été regardés avec indignation et wépris, comme des misérables fanatiques. C'est pourquoi aussi ils étoïent persecutés, comme on le voit par toutes les Histoires [385].
11°. Jésus-Christ disoit à ses Disciples, qu'il étoit la Lumière du monde, qui éclairoit tout homme qui vient au monde, et que celui qui le suivroit, ne marcheroit point dans les ténèbres; on ne voit cependant point d'autre lumière, qui éclaire tous les hommes, que celle du soleil, encore ne sauroit-elle éclairer les aveugles. Il est dit dans S. Jean, qu'il donneroit à tous ceux, qui croiroient en lui, le pouvoir de devenir les enfans de Dieu, qui ne sont point nés, dit-il, de la volonté de la chair, ni du sang, ni [I-321] de la volonté de l'homme, mais qui sont nés de Dieu. Où sont-ils, ces divins enfans de Dieu, et qui sont nés d'une si divine manière, sans la coopération de l'homme? On n'en voit certainement point d'autres, que ceux qui viennent par la voïe naturelle de la chair et du sang.
12°. Jésus-Christ disoit, qu'il étoit la voïe, la vérité et la vie [386], qu'il étoit la résurrection même, que celui qui croiroit en lui ne mourroit jamais [387]. De même aussi il disoit, que si quelqu'un gardoit sa parole, qu'il ne mourroit jamais [388]. Il n'y a donc personne, qui ait encore gardé sa parole, ni qui ait véritablement cru en lui, et non pas même ses plus fidèles Disciples, puisqu'il n'y en a aucun de ce temslà, ni de tous les siècles suivans, qui ne soient morts et que nous voïons encore tous les jours mourir les hommes, qui croïent en lui, sans qu'aucun d'eux puisse échaper, ni éviter la mort. Mais comment auroit-il pû empêcher aucun homme de mourir, puisqu'il n'a pû lui-même se conserver en vie, ni éviter la mort? Où est donc la vérité de toutes ces promesses? Qui ne riroit de les entendre et d'en voir si peu d'effets? Si on ne peut en montrer la vérité, il faut conclure qu'elles sont absolument fausses et même tout-à-fait ridicules.
Dire que ces paroles et que ces sortes de promesses doivent s'entendre dans son sens spirituel, et qu'elles sont véritables dans ce sens spirituel, quoiqu'elles ne le soïent pas dans le sens littéral des paroles [I-322] mêmes, c'est une pure illusion, puisque ce prétendu sens spirituel n'est qu'un sens forgé et un sens imaginaire, que l'on peut apliquer et tourner comme l'on veut à toutes sortes de sujets, comme le soulier de Theracunes, qui convenoit à tous les piés, n'y aïant aucunes promesses ou propositions si fausses, si absurdes et si ridicules qu'elles puissent être, auxquelles on ne puisse donner quelque sens spirituel, allégorique et figuré, si on vouloit y faire trouver seulement quelques vérités spirituelles et imaginaires, comme celles que nos Christicoles prétendent trouver dans les paroles et dans les promesses de leur Christ, si bien que le sens spirituel, qu'ils leur donnent, n'étant qu'un sens imaginaire, les vérités aussi qu'ils prétendent y trouver, ne sont que des vérités imaginairės, auxquelles il seroit ridicule de vouloir sérieusement s'arrêter. D'ailleurs, comme les susdites promesses et paroles ne se trouvent pas plus véritables dans le sens spirituel, qu'on veut leur donner, que dans le sens naturel et littéral des paroles, il s'ensuit qu'elles sont aussi fausses dans un sens que dans l'autre.
13°. Jésus-Christ [389] disoit, qu'on le verroit descendre du ciel et qu'on le verroit venir dans les nuës du ciel avec une grande Puissance et une grande Majesté, qu'il envoiëroit ses Anges, qui, avec le son puissant d'une trompette, assembleroient tous les élus des quatre coins du monde, et depuis une extrémité du ciel jusqu'à l'autre, que le soleil deviendroit obscur, [I-323] que les Etoiles tomberoient du ciel et qu'alors toutes les Nations de la terre déploreroient leur malheur, et il assuroit que toutes ces choses arriveroient dans fort peu de tems après, c'est-à-dire, pendant la vie même des Hommes, qui étoient en ce tems-là. En vérité, disoit-il à ses Disciples [390], je vous ai dit que cette génération-ci ne passera pas, que toutes ces choses n'arrivent. Et dans une autre occasion, voici ce qu'il disoit à ses Disciples: En vérité je vous dis, qu'entre ceux, qui sont ici présens, il y en a quelques-uns, qui ne mourront point, qu'ils ne voïeni venir le Roïaume de Dieu dans sa puissance, et qu'ils ne voïent venir le Fils de l'homme dans son règne [391]. Voilà une prophétie bien expresse, et qui se devoit faire, peu de tems après qu'elle a été faite. Cependant il est évident, que rien de tout cela n'est arrivé. Voilà, depuis cette prophétie, bien des Générations, qui se sont passées, il n'y a plus aucun de ceux, qui devroient voir l'accomplissement de cette prophétie, il y a près de 2000 ans, qu'ils sont tous morts, et ainsi autant qu'il est évident que cette prophétie n'a point eu son accomplissement, autant il est évident qu'elle est fausse.
14°. Jésus-Christ disoit [392], que lorsqu'il seroit élevé de terre, il attireroit toutes choses à lui, c'est-à-dire, comme disent nos Christicoles, qu'il attireroit tous les hommes à lui, c'est-à-dire à sa connoissance et à son amour. Il s'en faut beaucoup que cette parole [I-324] ne se trouve véritable, puisque le nombre de ceux, qui le connoissent et qui l'adorent, n'est presque rien en comparaison de ceux, qui ne le connoissent pas et qui ne le servent point. Si on prétend que ces paroles sont suffisamment véritables, parcequ'il en a attiré à lui de tout âge, de tout sexe et de toute condition, c'est une interprétation vaine, puisqu'il n'y a point d'imposteurs, qui n'en pouvoient dire et faire autant.
15°. Il est dit que [393] de même, que la mort est venue par un seul homme, de même aussi la résurrection et justification viendroient par un seul homme; que de même, que tous les hommes sont morts en Adam, qu'ils revivroient aussi tous en Jésus-Christ. Il est prédit et annoncé, comme un mistère de foi divine, que [394] tous les morts ressusciteront pour être immortels, et que ce corps mortel doit être revêtu d'immortalité, et il est dit que Dieu [395] feroit de nouveaux cieux et une nouvelle terre, dans laquelle la justice habiteroit. Toutes ces promesses et prédictionslà se trouvent manifestement fausses, puisque l'on n'en voit aucun effet, ni aucune apparence de vérité; il est dit avec cela que Dieu ne tarde point ses promesses, mais n'est-ce pas assez longtems tarder que de différer pendant plusieurs milliers d'années l'exécution des choses, qui se doivent faire.
16°. Enfin il est parlé de la venue [396] et de la naissance [I-325] de Jésus-Christ, comme de la venue et de la naissance de celui, dans lequel Dieu devoit accomplir toutes les belles et avantageuses promesses, qu'il avoit fait aux anciens Patriarches Abraham, Isaac et Jacob, c'est pourquoi aussi Marie, sa mère, se croïant enceinte d'un enfant tout divin, dans lequel Dieu feroit paroître des merveilles toutes extraordinaires de sa Toute-Puissance, se réjouissoit en elle même et glorifioit le Seigneur, en disant, qu'il avoit fait de grandes choses en elle, qu'il alloit deploïer la puissance de son bras, pour dissiper les mauvais desseins des hommes orgueilleux et superbes, pour faire tomber les Monarques de leurs Trônes et élever les humbles à leur place; qu'il alloit combler de biens, ceux qui étoient pressés de la faim et reduire à la disette, ceux qui vivoient dans l'abondance, et qu'enfin il alloit prendre en sa protection le peuple d'Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde, qu'il avoit promise à leur Père Abraham et à sa postérité pour tout jamais...... Et Zacharie [397], Grand Prêtre, disoit au même sujet: Béni soit le Seigneur, Dieu d'Israël, de ce qu'il est venu visiter et racheter son peuple, et qu'il nous a suscité un puissant sauveur, dans la maison de son serviteur David, ainsi qu'il l'avoit promis par la bouche de ses saints Prophètes, qui ont vécu dans les siècles passés, pour nous délivrer de la puissance de nos ennemis et de la main de tous ceux, qui nous haïssent, afin d'exercer sa miséricorde [I-326] envers nos pères, et de se souvenir de sa sainte Alliance, selon le serment qu'il avoit fait à notre père Abraham, qu'il nous feroit cette grâce, afin qu'étant délivrés de la main de nos ennemis, nous le servions sans crainte, marchant devant lui dans la sainteté et dans la justice, tous les jours de notre vie [398]. C'étoit pour cela aussi, que Paul l'Apôtre, prêchant la foi de Jésus-Christ aux Juifs d'Antioche, leur disoit: c'est à vous, mes Frères, qui êtes les enfans de la race d'Abraham, que la parole de salut est adressée; nous vous annonçons l'effet de la promesse, qu'il a faite à nos Pères; c'est à nous, qui sommes leurs enfans, que Dieu en fait voir l'évènement, en ressuscitant JésusChrist. Sachez donc, mes Frères, leur disoit-il, que c'est [399] par celui-là, c'est-à-dire par Jésus-Christ, que je vous annonce le pardon des péchés et la rémission de toutes choses, dont vous n'avez pû être justifiés par la loi de Moïse; quiconque croît en lui est justifié. Et Jésus-Christ lui-même, parlant à ses Apôtres du sujet de sa venue, leur disoit, que [400] tout ce qui étoit dit de lui dans la loi de Moïse, dans les Prophètes et dans les Pseaumes fut accompli, et que la pénitence et la rémission des péchés fut prêchée en son nom, parmi toutes les Nations. Et c'étoit par raport à ce prétendu accomplissement des promesses, qu'il annonçoit lui-même, et qu'il commandoit à ses disciples, d'annoncer [401] partout la venue prochaine du Roïaume des cieux, entendant par ce Roïaume des [I-327] cieux l'accomplissement de toutes ces belles et magnifiques promesses, qu'il croïoit avoir été faites de la part de Dieu à leurs anciens Pères; par où il est évident que la venue et la naissance de Jésus-Christ étoit regardées dans ce tems-là, au moins par ses Disciples, comme la venue de celui, qui devoit faire l'accomplissement de toutes ces belles promesses, que l'on prétend avoir été faites de la part de Dieu aux anciens Patriarches Abraham, Isaac et Jacob. C'étoit pour cela aussi, que ce Disciple lui demandoit un jour, si ce seroit bientôt qu'il rétabliroit leur Roïaume d'Israël, Domine si de tempore hoc restitues regnum Israël [402].
Or est-il évident, qu'il n'a nullement accompli les susdites promesses, et que leur accomplissement ne s'est nullement fait en lui; c'est ce qu'il est facile de montrer, en faisant comparaison de ce qui est porté par les susdites promesses, avec ce que Jésus-Christ a été et avec ce qu'il a fait. Les promesses portent expressément, comme j'ai remarqué ci-dessus, que Dieu feroit une Alliance éternelle avec le peuple d'Israël, qui est maintenant le peuple Juif; que quand il disperseroit ce peuple parmi toutes les Nations de la terre, en punition de leurs péchés, qu'il les délivrera de leur servitude, qu'il les rassemblera de tous [I-328] les endroits du monde, où il les auroit dispersés, et que pour cet effèt il leur envoïeroit son puissant libérateur, qui les délivreroit, qui les rassembleroit de toutes les nations de la terre, et qui les feroit glorieusement rentrer dans la possession de leur païs, où ils serviront fidèlement à tout jamais leur Dieu, et où ils jouiront à tout jamais, en sûreté et en paix, de toutes sortes de biens et de félicité, sans craindre d'être plus jamais exposés aux insultes de leurs ennemis. Ces promesses portent expressément aussi, comme je l'ai remarqué, que la ville de Jerusalem, qui est la ville capitale de ce peuple, seroit la ville sainte, la ville choisie de Dieu, pour y établir à tout jamais le Trône de sa gloire; que pour ce sujet il la rendroit la plus belle, la plus riche, la plus glorieuse et la plus florissante ville de tout le monde. Ces promesses ont été plusieurs fois réitérées par les prétendus Prophètes, qui ont prédit et annoncé des merveilles sur ce sujet, comme je l'ai aussi marqué ci-devant, et, suivant toutes ces belles promesses et prédictions, le peuple Juif devroit maintenant être, nonseulement délivré de toute servitude, mais il devroit être encore le plus saint, le plus béni, le plus heureux, le plus puissant, le plus glorieux et le plus triomphant de tous les Peuples de la terre, et la ville de Jerusalem devroit être maintenant la plus sainte, la plus glorieuse, la plus heureuse, la plus riche et la plus triomphante ville de tout l'univers. Et comme il est évident qu'il n'est rien de tout cela, et que rien de tout cela ne s'est fait, et n'a paru se devoir faire depuis la naissance et la venue de Jésus-Christ, [I-329] non plus que devant sa naissance et sa venue, il est évident aussi que l'accomplissement des dites promesses ne s'est nullement fait en lui, ni dans aucun autre que lui, et par conséquent il est évident que les dites promesses et prophéties soïent entièrement vaines et fausses.
Je sais fort bien, que nos Christicoles regardent comme une grossiéreté d'esprit, de vouloir prendre au pié de la lettre les susdites promesses et prophéties, comme elles sont exprimées, et croïent, eux, bien faire les subtils et les ingénieux interprêtes des desseins et des volontés de leur Dieu, de laisser le sens littéral et naturel des paroles, pour leur donner son sens, qu'ils apellent mystique et spirituel, et qu'ils nomment allégorique et tropoliogitique, disant par exemple, que par le peuple d'Israël et de Juda, auxquels ces promesses ont été faites, il faut entendre non les Israëlites selon la chair, mais les Israëlites selon l'esprit, comme ils disent, c'est-à-dire les Chrétiens, qui sont, suivant ce qu'ils disent eux-mêmes, l'Israël de Dieu, c'est-à-dire, le vrai peuple choisi, et auquel l'accomplissement de toutes les susdites promesses étoit réservé, pour s'y accomplir d'une manière toute spirituelle et divine; que par la délivrance promise au peuple, de les délivrer de la captivité de tous ses ennemis, il faut entendre, non une délivrance corporelle d'un seul peuple captif, mais la délivrance spirituelle de tous les hommes de la servitude du Démon et du péché, qui se devoit faire par Jésus-Christ, leur divin Sauveur, qui s'est livré lui-même, comme ils disent, pour le salut de tous les hommes; illusions vaines et ridicules interprétations.
[I-330]
Que par l'abondance des richesses, des biens et de toutes les félicités temporelles, promises à ce peuple, il faut entendre l'abondance des grâces et bénédictions spirituelles, que Dieu communique dans la Religion Chrétienne aux âmes saintes, par les mérites de Jésus-Christ, leur divin Sauveur. Et enfin, que par la ville de Jerusalem, dont il est si avantageusement parlé dans les susdites promesses et prophéties, il faut entendre non la Jerusalem terrestre, mais la Jerusalem spirituelle, qui est l'Eglise Chrétienne ou la Jerusalem céleste, qui est le ciel même, et qui est, suivant ce que disent nos Christicoles, la véritable demeure de Dieu, le lieu, qui est le Trône de sa gloire et de sa souveraine Majesté, le lieu, où se trouvent éminemment tous les biens, que l'on peut souhaiter et toutes les félicités, dont on peut jouir, où rien de souillé ne peut entrer, et où les véritables Elus seront éternellement bienheureux, sans plus jamais craindre aucun mal. Et ainsi, suivant cette interprétation spirituelle et mystique des promesses, faites aux susdits anciens Patriarches: Abraham, Isaac et Jacob, quand Dieu leur promettoit de bénir et de multiplier leur race et leur postérité, comme les grains de sable de la mer, ou comme les grains de poussière, qui sont sur la terre, c'étoit seulement une expression figurée, par laquelle il vouloit ou auroit voulu faire entendre, qu'il béniroit et qu'il multiplieroit les Chrétiens, qui étoient spirituellement entendus par cette postérité des anciens Patriarches; lorsqu'il leur promettoit de faire une Alliance éternelle avec eux, cela s'entendoit de l'Alliance éternelle et spirituelle, qu'il feroit avec l'Eglise Chrétienne, en [I-331] lui donnant la loi Evangélique, qui subsisteroit jusqu'à la fin des siècles. Quand il leur promettoit, à eux et à toute leur postérité, de leur donner un Rédempteur, qui les délivreroit de toute servitude et de toutes misères, qui les rassembleroit de tous les païs du monde, où ils auroient été dispersés et menés captifs, et qui les raméneroit victorieux et triomphans dans la possession de leurs terres et païs de Chanaan et de la Palestine, cela s'entendoit non littéralement, d'un Rédempteur temporel, mais spirituellement, d'un Rédempteur, qui délivreroit spirituellement les hommes de la captivité du Démon, du péché, qu'il les raméneroit tous à la connaissance du vrai Dieu, et non d'un Rédempteur, qui dût délivrer seulement le peuple Juif de leur captivité temporelle. Et quand il leur promettoit de les faire jouir abondamment de toutes sortes de biens, dans leur païs, après leur délivrance, et qu'il leur promettoit abondance de froment, de vin, d'huile, de lait, de miel et de toutes autres sortes de biens, cela s'entendoit, non des biens temporels de la terre, comme sont le froment, le vin et les autres richesses temporelles, mais des biens spirituels de la grâce, qui étoient figurés par les biens temporels, et que le Sauveur spirituel des âmes devoit aporter aux hommes, après les avoir délivrés de leurs péchés. Illusions vaines et ridicules interprétations. Et enfin, quand il promettoit de rendre la ville de Jerusalem si sainte, si riche, si abondante, si florissante et si heureuse; cela s'entendoit non de la Jerusalem terrestre, mais de la Jerusalem spirituelle, qui devoit être l'Eglise Chrétienne, ou de la Jerusalem céleste, qui est la [I-332] véritable demeure de Dieu et le véritable séjour des Ames bienheureuses..... Et ainsi de même de toutes les autres Promesses ou Prophéties, qui ont été faites en faveur de ce peuple d'Israël et en faveur de leur ville de Jerusalem. Lesquelles promesses ou prophéties, se trouvant manifestement fausses dans leur sens propre naturel, et nos Christicoles ne voulant pas néanmoins reconnaître ouvertement leur fausseté, parce que c'est sur ces prétendues promesses et prophéties, que leur Religion est fondée, ils ont été obligés de leur donner un sens qu'elles n'ont point, afin de tacher de couvrir leur fausseté et d'y faire trouver, s'ils peuvent, une vérité, qui n'y est pas et qui n'y sera jamais.
Mais il est facile de voir, que ce prétendu sens allégorique n'étant qu'un sens étranger, un sens imaginaire et un sens forgé à la fantaisie des interprétes, il ne peut nullement servir à faire voir la vérité, ni la faušseté d'une proposition, ni d'une promesse ou prophétie, et il est même ridicule de forger ainsi des sens spirituels; car il est constant que ce n'est que par raport au sens naturel et véritable d'une proposition, d'une promesse ou d'une prophétie, que l'on peut juger de sa vérité ou de sa fausseté! Une proposition, par exemple, une promesse ou une prophétie, qui se trouve véritable dans le sens propre et naturel des termes, dans lesquels elle est conçue, ne deviendra pas fausse en elle-même, sous prétexte, que l'on voudroit lui donner un sens étranger, qu'elle n'auroit pas. De même, une proposition, une promesse ou une prophétie, qui se trouve manifestement fausse [I-333] dans le sens propre et naturel des termes, dans lesquels elle est conçue, ne deviendra pas véritable en elle-même, sous prétexte, que l'on voudroit lui donner un sens étranger, qu'elle n'auroit pas. Ainsi quand il y a, et que l'on voit dans un discours, dans une promesse ou dans une prophétie un sens clair et net, un sens propre et naturel, par lequel on peut facilement juger de sa vérité ou de sa fausseté, c'est un abus et folie de vouloir lui forger des sens étrangers, pour y chercher des vérités ou des faussetés, qui n'y sont pas, et il est ridicule, comme j'ai dit, de vouloir quitter la vérité d'un sens clair, d'un sens propre et naturel, pour chercher dans un sens forgé et imaginaire des vérités, qui ne seroient qu'imaginaires.
C'est ce que font néanmoins nos Christicoles, lorsqu'ils quittent le sens propre et naturel et le sens véritable des promesses et des prophéties, dont je viens de parler, pour leur forger des sens spirituels et mystiques, qui ne sont certainement que des sens imaginaires et des sens ridiculement imaginés, car en quittant ainsi, comme font nos Christicoles, le sens propre et naturel des susdites prophéties et promesses, ils quittent le sens réel et véritable, pour s'attacher à des sens, qui ne sont qu'imaginaires et qui ne servent qu'à établir de nouvelles erreurs, pour couvrir les anciennes. Je dis que ces sens spirituels et allégoriques ne sont qu'imaginaires, parcequ'il ne dépend effectivement que de l'imagination des interprêtes, de leur donner tel sens spirituel et mystique qu'ils voudront; de sorte que s'il ne tenoit qu'à forger ainsi des sens spirituels, allégoriques, et mystiques, pour rendre des promesses [I-334] ou de prétendues prophéties véritables, on pouroit facilement, par ce moïen, rendre véritables toutes celles qui seroient les plus fausses et les plus absurdes, ce qu'il seroit encore très ridicule de vouloir faire.
D'ailleurs, vouloir donner à des promesses ou des prophéties, prétendues divines, d'autre sens que celui qu'elles contiendroient manifestement en elles-même, c'est une témérité et une présomption, qui n'est pas suportable dans les hommes, parce que c'est absolument changer, altérer et corrompre, et même anéantir en quelque façon, les susdites promesses et prophéties, c'est, dis-je, les anéantir au moins en tant qu'elles seroient de Dieu, on ne prétend pas néanmoins que le sens spirituel, allégorique et mystique, que nos Christicoles leur donnent, soit véritablement de Dieu, ni des Prophètes mêmes. Car on ne prétend pas que ce soit Dieu lui-même, ni les Prophètes, qui aïent dit qu'il falloit les entendre et les interpréter spirituellement, allégoriquement et mystiquement, comme font nos Christicoles. Ainsi ce sont nos Christicoles eux-mêmes, qui forgent, comme ils veulent, ou qui ont forgé, comme ils ont voulu, tous ces beaux prétendus sens spirituels, allégoriques et mystiques, dont ils entretiennent et repaissent vainement l'ignorance des pauvres peuples; et ainsi quand ils nous proposent d'une part les prétendues promesses et prophéties, comme venant de Dieu même, et qu'ils nous les expliquent ensuite, non dans leur sens propre et naturel, mais dans un sens forgé et dans un sens suposé, qu'ils apellent allégorique, spirituel et mystique, ou dans un sens analogique ou tropologique, [I-335] comme il leur plaira de dire, ce n'est plus la parole de Dieu, qu'ils nous proposent et qu'ils nous débitent sous ce sens-là; mais ce sont seulement leurs propres pensées, leurs propres fantaisies et les idées creuses de leurs fausses imaginations, et ainsi elles ne méritent pas que l'on y ait aucun égard. Et ce qui nous fait encore voir l'illusion et la vanité de ces prétendus sens spirituels et mystiques, c'est qu'il n'y auroit point de sectes et de nations, qui ne pouroient également se servir de ces mêmes prétendues promesses et prophéties en faveur de leur fausse Religion, comme font nos Christicoles en faveur de la leur, s'ils vouloient, comme eux, leur donner des sens spirituels et mystiques convenables à leur croïance, à leurs mistères et à leurs cérémonies: car on peut en inventer et en forger tant que l'on veut, et les apliquer comme on veut à tout ce qu'on veut, cela ne dépend que du génie et de l'imagination de ceux, qui veulent leur donner ces sortes de significations ou d'interprétations.
Il paroit que ç'a été ce grand Mirmadolin, vase d'élection de Jésus-Christ, nommé S. Paul, qui a trouvé le premier l'invention de ces beaux sens spirituels et mystiques; car voïant d'un côté, que les choses qu'il croïoit devoir arriver, conformement aux susdites promesses et proféties prétendues divines, n'arrivoient pas et que le tems de leur accomplissement se passoit, sans que l'on vit aucune aparence qu'elles dussent véritablement s'accomplir, comme il le croïoit; et d'un autre côté, ne voulant pas reconnoitre, ni avouer sincérement son erreur en cela, de crainte sans doute [I-336] d'avoir la honte de passer pour dupe, il s'avisa, pour déguiser l'erreur, de quitter le sens littéral, le sens propre et naturel des susdites promesses et prophéties et de leur donner un nouveau sens, auquel on ne s'attendoit point et auquel on n'avoit pas encore pensé, qui fut d'interpréter spirituellement, allégoriquement et mystiquement les susdites promesses et prophéties, disant pour cet effet, que tout ce qui avoit été dit et que tout ce qui s'étoit fait et passé, ou pratiqué dans la loi de Moïse, n'avoit été dit ou fait, qu'en figure de ce qui devoit s'accomplir et de ce qui devoit se faire dans le Christianisme.
Voici comme il s'explique dans sa première lettre aux Corinthiens: [403] Mes Frères, leur dit-il, je ne veux pas que vous ignoriez que nos Pères marchèrent sous la nuée et que tous passèrent la mer; que tous mangèrent la même viande spirituelle, et que tous burent le même breuvage spirituel. Or ils buvoient tous, dit-il, de la pierre spirituelle, qui les suivoit, et cette pierre, dit-il, étoit Jésus-Christ. Petra autem erat Christus. Mais, continue-t-il, plusieurs d'entr'eux ne furent pas agréables à Dieu, puisqu'il les fit mourir dans le désert; or ces choses, continue-t-il, nous ont servi de figures et d'instructions, afin que nous ne suivions pas, comme eux, nos désirs déréglés, et que vous ne tombiez pas, comme quelques-uns d'eux, dans l'idolatrie, selon ce qui est écrit, que le peuple s'assit pour manger et pour boire, et qu'il se leva pour danser, et que nous ne commettions point des [I-337] fornications, comme quelques-uns d'eux en commirent, ce qui causa la mort à 23 mille en un jour, que nous ne tentions point Jésus-Christ, comme quelques-uns d'entr'eux, qui, l'aïant tenté, périrent par les serpens, que vous ne murmuriez point, comme firent quelques-uns d'entr'eux, qui furent exterminés par l'Ange. Car toutes ces choses leur arrivèrent, pour être, dit-il, la figure de ce qui se devoit passer parmi nous, que nous trouvons à la fin des siècles, et elles ont été écrites pour notre instruction. Et dans sa lettre aux Galates, [404] voici comme il parle sur ce sujet: Dites-moi, vous qui voulez encore vous soumettre à la loi, n'avez-vous point lu ce qui est écrit dans la loi, qu'Abraham eut deux fils, l'un d'une servante et l'autre d'une femme libre, mais le fils de la servante, dit-il, naquit selon la chair, et le fils de la femme libre naquit selon la promesse, ce qui est dit par allégorie, dit-il, car ces deux mères, dit-il, sont les deux alliances, c'est à dire les deux testamens, dont l'un a été fait sur la montagne de Sinai et ne produit que des esclaves, c'est celui qui étoit signifié par Agar, qui étoit la servante. Car Sinai, dit-il, est une montagne d'Arabie, qui a du rapport avec la Jérusalem que nous voïons maintenant, et qui est esclave avec ses enfans. Mais la Jérusalem d'en haut, dit-il, est libre et c'est celle qui est notre mère et de laquelle il est écrit: réjouissez-vous, vous qui êtes stériles et qui n'avez point d'enfans, élevez votre voix et poussez des cris [I-338] de joie, vous qui n'enfantez point, parceque la femme, qui étoit délaissée, a plus d'enfans que celle qui a un mari. Or pour nous, mes frères, continue cet Apôtre, nous sommes comme Isaac, les enfans de la promesse, et comme alors, celui qui étoit né selon la chair, persécutoit celui qui étoit né selon l'esprit, ainsi, dit-il, la même chose se voit encore maintenant: mais que dit l'écriture, ajoute-t-il, chassez la servante et son fils, car le fils de la servante ne sera point héritier avec le fils de la femme qui est libre. Or, mes frères, conclut-il, nous ne sommes pas les enfans de la servante, mais de la femme libre, et c'est Jésus-Christ, dit-il, qui nous a mis en cette liberté, Dieu aïant envoïé son fils dans la plénitude des tems, afin qu'il fut, dit-il, le Redempteur de ceux, qui étoient sous la loi, et que l'adoption des enfans fut accomplie en nous.
C'est dans ce même sens, qu'il dit dans son Epitre [405] aux Romains, que tous ceux qui descendent d'Israel ne sont pas pour cela les vrais Israëlites, ni tous ceux qui sont nés d'Abraham ne sont pas pour cela ses vrais enfans, parce, disent-ils, que c'est seulement par Isaac que l'on doit regarder sa postérité, c'est à dire que ce ne sont point les enfans de la chair qui sont les vrais Israëlites et les vrais enfans de Dieu, mais que ce sont les enfans de la promesse, comme ceux d'Isaac, qui sont censés être les vrais enfans d'Abraham, et par conséquent les héritiers des promesses, à qui apartient, comme il [I-339] dit, l'adoption des enfans de Dieu, la gloire, l'alliance, la loi, le culte de Dieu et les promesses qui, selon lui, doivent s'accomplir, non littéralement, mais spirituellement en Jésus-Christ. C'est pourquoi il dit dans son Epitre [406] aux Galates, que Jésus-Christ nous a délivré de la malédiction de la loi, afin que la bénédiction, promise à Abraham, fut accomplie dans les Gentils par Jésus-Christ, et que par la foi nous reçussions l'Esprit, qui nous avoit été promis. Or Dieu, dit-il, fit ces promesses à Abraham et à son fils Isaac. Il ne lui dit pas, dit-il, à vos fils, comme s'il eut parlé de plusieurs, mais à votre fils, comme parlant d'un seul, qui est Jésus-Christ, dit-il, de sorte que la loi, qui a été donnée 400 ans après les dites promesses, nous a servi, dit-il, comme d'un Précepteur pour nous conduire à Jésus-Christ, afin que nous fussions justifiés par la foi, et depuis que la foi est venue, nous ne sommes plus, dit-il, sous le Précepteur, parce que vous êtes tous enfans de Dieu, par la foi en Jésus-Christ. Ainsi continue-t-il, il n'y a plus de Juifs, ni de Grecs, ni de libres, ni d'esclaves, ni d'hommes, ni de femmes; mais vous êtes tous un en Jésus-Christ. Vous êtes donc, leur disoit-il, les enfans d'Abraham et par conséquent les héritiers selon la promesse: laquelle promesse ne doit cependant, selon lui, s'accomplir que spirituellement en Jésus-Christ. C'est pourquoi il dit dans son Epitre [407] aux Ephésiens, que Dieu nous a béni en Jésus-Christ de toutes les bénédictions spirituelles [I-340] au-dessus des cieux et que Jésus-Christ nous a acquis la rémission de nos peines par les richesses spirituelles de sa grâce, en qui, dit-il, dans son Epitre [408] aux Colossiens, tous les trésors de la science et de la sagesse sont renfermés. Que personne donc, leur disoit-il, ne vous blâme pour le boire et le manger, ni pour les jours de fêtes, ni pour les nouvelles lunes ou pour les jours de Sabath, qui n'étoient que l'ombre des choses à venir, et dont Jésus-Christ est le corps. Si donc, ajoute-t-il, vous êtes ressuscités avec Jésus-Christ, cherchez les choses, qui sont en haut, où Jésus-Christ est assis à la droite de Dieu. Aimez [409], leur dit-il, ce qui est au ciel, et non pas ce qui est sur la terre, voulant leur faire entendre par ces paroles et par cette interprétation de la loi et des promesses, qu'ils ne doivent point s'arrêter seulement aux biens charnels et temporels de la terre, et qu'ils ne doivent pas y attacher leur coeur et leur affection; mais qu'ils doivent principalement désirer et rechercher ceux du ciel, comme étant les seuls biens qui leur avoient été promis par la loi et par les susdites promesses, sous la figure des biens charnels et temporels de cette vie, dont il est parlé.
Et pour faire d'autant mieux recevoir cette nouvelle interprétation de la loi et des Prophètes, et voulant même faire passer sa doctrine et tout ce qu'il disoit sur ce sujet, pour une sagesse toute surnaturelle et divine, voici comme il parloit dans sa première Epitre [410] aux Corinthiens. Nous prêchons, [I-341] dit-il, la sagesse, non pas la sagesse de ce monde, ni celle des princes du monde qui périssent; mais nous prèchons la sagesse divine, qui est cachée dans son mistère et qu'il a prédestinée avant tous les siècles, pour nous élever à la gloire. Sagesse, dit-il, qui n'a été connu d'aucun Prince du monde, mais que Dieu nous a révélée par son esprit, n'y aïant rien de si caché, que cet esprit ne sonde, jusqu'aux plus profonds secrèts de Dieu. L'homme charnel, dit-il, ne comprend point les secrèts de Dieu [411], il n'est pas capable de les comprendre, par ce que c'est par l'esprit de Dieu qu'ils se discernent. C'est pour cela encore, qu'il disoit que la lettre tuë, mais que l'esprit vivifie, comme voulant dire que l'interprétation littérale de la loi et des promesses se détruisoit d'elle-même, et qu'elle confondoit ceux qui vouloient s'y attacher; mais que l'interprétation spirituelle, qu'il leur donnoit, étoit le véritable sens, dans lequel il falloit les entendre. Et comme si ceux, à qui il prêchoit une si belle et si subtile doctrine, eussent du pour cela lui fournir abondamment tout ce qu'il lui falloit pour sa nourriture et son entretien: Vous étonnez-vous, leur disoit-il [412], si nous recueillons de vos biens temporels, après avoir semé parmi vous les biens spirituels. Si vobis spiritualia seminavimus magnum est si carnalia vestra metamus?
Ainsi, suivant la doctrine admirable de ce Docteur des Gentils, les deux femmes d'Abraham et ses deux fils nous figuroient spirituellement deux mistères. [I-342] Celle qui n'étoit que servante figuroit l'Alliance de Dieu avec la Sinagogue, qui n'étoit elle-même que servante et qui n'engendroit, comme disoit cet Apôtre, que des esclaves, et celle qui étoit épouse figuroit l'Alliance de Dieu avec l'Eglise Chrétienne, qui est la libre et qui est l'épouse de Jésus-Christ, suivant le dire de ce même Apôtre. Pareillement le fils de la servante, qui étoit né seulement selon la chair, figuroit le vieux Testament, qui n'étoit que pour les Juifs charnels, réputés par le fils de la servante; mais le fils de la femme libre, qui étoit né selon la promesse de Dieu, figuroit le nouveau Testament, qui est pour les Chrétiens, qui sont les vrais enfans, réputés par Isaac, qui étoit né suivant la promesse. Pour preuve de quoi, dit cet Apôtre, (remarquez bien ceci) est que Sina, où la loi ancienne a été donnée, est une montagne d'Arabië, qui est conjointe à celle, qui est maintenant la Jérusalem terrestre, qui est esclave avec tous ses enfans, au lieu que la Jérusalem d'en haut, qu'il apelle notre mère, est celle qui est libre et qui engendre des enfans, qui sont selon la promesse. De sorte, qu'en suivant la Doctrine de cet Apôtre, la Jérusalem terrestre ne seroit pas la Ville Sainte, ni la ville toute particulièrement choisie et chérie de Dieu, comme le disent les écritures, mais ce seroit seulement la Jérusalem d'en haut, comme dit cet Apôtre, ou la Jérusalem céleste.
Pareillement, suivant la doctrine de cet Apôtre, les vrais Israëlites ne seroient pas ceux, qui sont véritablement Israëlites, selon la naissance de la chair, [I-343] mais seulement ceux, qui le seroient selon l'esprit de la foi des anciens Patriarches. Suivant la Doctrine de cet Apôtre, la promesse de leur donner un puissant Rédempteur, qui les délivreroit de la captivité de tous leur ennemis, ne s'entend point d'un Rédempteur, qui doit être puissant selon le monde, ni même d'une délivrance corporelle d'ennemis visibles, comme sont les hommes, mais seulement d'un Rédempteur, qui seroit puissant selon Dieu et d'une délivrance spirituelle d'ennemis invisibles, qui sont le Démon, les vices et le péché. Et enfin, suivant la Doctrine de cet Apôtre, la promesse de les faire glorieusement et victorieusement rentrer dans la possession de leurs terres et pays, où ils seroient pour tout jamais comblés de bonheur et de félicité, dans l'abondance de tous biens, ne s'entend point d'un retour glorieux et triomphant, qu'ils dussent jamais faire dans la Judée et dans la Palestine, où ils demeuroient, ni de la jouissance des biens temporels de cette vie; mais de la jouissance spirituelle des biens célestes et éternels, dont les justes doivent, selon cette belle doctrine, jouir éternellement dans le ciel, et où Jésus-Christ, leur Sauveur et Rédempteur, les conduira glorieux et triomphans, après qu'ils auront généreusement vaincu le Démon, les vices et les passions, qui seroient les plus grands ennemis de leur salut, toutes lesquelles choses, aussi bien que plusieurs autres semblables, qu'il seroit trop long de raporter, nous étoient, suivant la belle doctrine de cet Apôtre, divinement et mistérieusement figurées dans tout ce qui se faisoit et dans tout ce qui se passoit dans cette ancienne [I-344] loi, et tout cela, fondé sur cette belle raison, que Sina, où la loi ancienne a été donnée, est une montagne d'Arabie, qui est conjointe à celle, qui est maintenant la Jérusalem terrestre, qui est esclave avec tous ses enfans, et sous prétexte qu'Abraham auroit eu deux femmes, dont l'une, qui n'étoit que servante, figuroit la sinogague et l'autre, qui étoit épouse, figuroit l'Église Chrétienne; et sous prétexte encore, que cet Abraham auroit eu deux fils, dont l'un, qui étoit de la servante, figuroit le vieux Testament et l'autre, qui étoit de son épouse, figuroit le nouveau Testament. Qui est-ce qui ne riroit d'une si vaine, d'une si sotte et d'une si ridicule doctrine que celle-là? Spectatum admissi risum teneatis amici? Apol. Τ. 2, 350.
Si, suivant cette belle manière d'interpréter allégoriquement, figurativement et mistérieusement tout ce qui s'est dit, tout ce qui s'est fait, et tout ce qui s'est pratiqué dans cette ancienne loi des Juifs, si on vouloit de même interpréter allégoriquement et figurativement tous les discours, toutes les actions et toutes les avantures de ce fameux Don Quichote de la Manche, on y trouveroit certainement autant de mistères et autant de figures mistérieuses que l'on voudroit; on y forgeroit autant d'allégories que l'on voudroit, et on y trouveroit même une sagesse toute surnaturelle et divine, aussi bien que dans tout ce qui s'est fait dans cette anciene loi; mais il faut être merveilleusement simple, ou merveilleusement crédule, pour ajouter pieusement foi à de si vaines interprétations, à de si vaines promesses. C'est néanmoins [I-345] sur ce vain et ridicule fondement, que toute la Réligion Chrétienne subsiste, et c'est sur ces vaines et ridicules interprétations spirituelles et allégoriques, que nos Christicoles font de leurs prétenduës Ecritures Saintes, qu'ils fondent tous leurs mistères, toute leur doctrine et toute ces belles espérances, qu'ils ont d'une vie éternellement bienheureuse dans le ciel. C'est pourquoi, il n'est presque rien dans toute cette ancienne loi, que leurs docteurs ne tachent d'expliquer mistiquement et figurativement de quelque chose qui se fait dans la leur; ils trouvent et voïent presque partout, comme feroient des visionnaires, la figure de leur Christ et la figure de ce qu'il a été et de ce qu'il a fait; ils trouvent sa figure, et ils la voïent dans plusieurs personnes de cet ancien Testament, comme dans Abel, dans Isaac, dans Josué, dans David, dans Salomon et dans plusieurs autres, car ils prétendent que tous ces personnages-là étoient la figure de leur Christ; ils trouvent et voïent aussi sa figure dans les animaux et dans les bêtes, car ils la trouvent dans l'agneau paschal, dans le lion de la tribu de Juda, et même dans les boucs, dont il est parlé dans le 16° Chapitre du Lévitique. Enfin, ils la trouvent et ils la voïent même dans des choses inanimées, comme dans le rocher que Moïse frapa de sa verge, dans la montagne où Dieu parla à Moïse, et dans le serpent d'airain que ce même Moïse fit dresser dans le désert: car ils prétendent que toutes ces choses et plusieurs autres semblables, que je passe sous silence, étoient la figure de leur Christ; et ainsi, suivant cette belle manière de parler et [I-346] d'interpréter allégoriquement tout ce qui se faisoit dans cette ancienne loi, ils trouvent que tout répresentoit leur mistères.
La délivrance des Juifs de la captivité d'Egypte et leur passage de la Mer rouge étoient, suivant les Pères de l'église et les Docteurs christicoles une excellente figure de la délivrance du genre humain de la captivité du Diable et du péché, par les eaux du Baptême. Les Egyptiens, qui furent submergés et noïés dans les eaux de la Mer, en poursuivant les Israélites, sont une figure que les passions déréglées, les cupidités et tous les mauvais désirs dans les Chrétiens doivent être submergés et noïés sous les eaux de la pénitence.
Le passage des Juifs à travers la Mer rouge et la nuée qui les couvroit, étoit la figure du baptême et de la loi nouvelle. La manne qu'ils ont mangé dans le désert, étoit une figure de l'Eucharistie. L'eau que Moïse fit sortir de la pierre, qu'il frapa, étoit une figure de Jésus-Christ même, et ceux qui furent punis dans le désert, étoient une figure de la punition que Dieu fera des mauvais Chrétiens.
La naissance, ou la venue de Jésus-Christ a été figurée, disent les mêmes Pères de l'Eglise, par la semence de la femme Eve, qui devoit écraser la tête du Serpent. Les bénédictions, que Dieu promit à Abraham et à toute sa postérité, qui devoit être aussi nombreuse que les Etoiles du ciel et que les grains de sable de la Mer, étoient une figure des bénédictions spirituelles, que Jésus-Christ devoit aporter aux hommes, et une figure du grand nombre de fidèles, [I-347] qui se réuniroient sous la loi. Voyez l'épitre aux Galates, ci-dessus raportée.
Abel, disent ces mêmes St. Pères, étoit une figure de Jésus-Christ, et sa mort la figure de la mort de Jésus-Christ, et Caïn qui tua son Frère Abel, étoit la figure des Juifs, qui firent mourir Jésus-Christ. Isaac, offert en sacrifice, étoit, disent-ils, une figure de Jésus-Christ, immolé sur la croix. Le bois, que portoit cet Isaac pour son sacrifice, lorsqu'il alloit avec son Père, pour être sacrifié, étoit une figure de Jésus-Christ, portant sa croix. L'alliance, que Dieu fit avec Abraham et son fils Isaac, étoit une figure de l'alliance de Dieu avec les hommes, par son fils Jésus-Christ, et les deux enfans d'Abraham, savoir Ismaël, qui étoit né d'Agar, sa servante, et Isaac, qui étoit né de Sara, sa femme, étoient une figure, comme j'ai déjà dit, de deux Testamens, dont l'ancien étoit figuré par Ismaël, fils de la servante, et le nouveau figuré par Isaac, fils de l'épouse. Les enfans, qu'Abraham eut de ses concubines, figuroient, dit S. Augustin, les hommes charnels du nouveau Testament, et les présens, qu'Abraham leur fit avant que de mourir, figuroient, dit le même S. Augustin, les dons naturels et les avantages temporels, que Dieu fait en ce monde-ci aux hommes charnels, aux hérétiques et aux infidèles. Mais, faisant son fils Isaac héritier de tout, cela figuroit, dit-il, que les vrais Chrétiens, qui sont les enfans bien aimés de Dieu, seroient les héritiers de sa grâce, de son amitié et de la vie éternelle.
Le serment, qu'Abraham fit faire à son serviteur, en lui touchant la cuisse, lorsqu'il l'envoïa chercher [I-348] une femme à son fils Isaac, figuroit, dit S. Augustin, que Jésus-Christ devoit naître de sa chair et, pour ainsi dire, descendre de cette cuisse, qu'il lui faisoit toucher. C'est pourquoi, emploïant figurativement toutes les circonstances de cette mission, il dit qu'Abraham figuroit le Père éternel, qu'Isaac, son fils, figuroit le fils de Dieu, que Rebecca, qui devoit être l'épouse d'Isaac, figuroit l'Eglise de Jésus-Christ, que le serviteur, qui joignit Rebecca auprès de la fontaine, figuroit les Apôtres de Jésus-Christ, qui font l'alliance de l'Église avec son Chef, qui est le même Jésus-Christ, que la fontaine, où se faisoit la rencontre du serviteur et de Rebecca, figuroit les eaux du Baptême, où se faisoit le commencement de l'alliance spirituelle, que l'on contracte avec Jésus-Christ, dans le baptême. Les joïaux, que le serviteur donna à Rebecca, figuroient l'obéissance et les bonnes oeuvres des fidèles, que Laban, frère de Rebecca, qui reçut le serviteur, et qui eut soin de lui fournir la nourriture, aussi bien qu'à ses bestiaux de la paille et du foin, [413] figuroit ceux, qui donnent une partie de leurs biens temporels, pour faire subsister les prédicateurs de l'Evangile, et enfin, que Isaac, sortant de la maison, pour aller au devant de sa Maitresse, figuroit le fils de Dieu, qui quitte pour ainsi dire le ciel, pour venir au monde. Voilà certainement de belles imaginations. Est-il possible qu'un docteur, et qu'un si fameux docteur que celui-là, ait pu s'amuser à dire de telles sotises! Ce n'est pas tout.
La collision, qui se fit des deux enfans dans le [I-349] ventre de Rebecca, auparavant que d'accoucher, figuroit, dit le même Docteur Augustin, la collision, c'est à dire la mauvaise intelligence, les débats et les contestations, qui sont entre les bons et les méchans, dans le ventre de Rebecca, c'est-à-dire dans le sein de l'Église, qui est leur mère commune. Sermon. 78 de temp. Les deux enfans mâles, qui sortoient de son ventre, [414] figuroient, dit Dieu lui-même, deux peuples, qui en devoient naître et qui seroient divisés, et sur ce qui est dit, que le plus grand serviroit le plus petit, cela figure que les méchans, qui sont en plus grand nombre et les plus forts, serviroïent les bons et les élus, qui sont en plus foibles et les plus petits en nombre; mais comment les méchans, qui sont en plus grand nombre et les plus forts, servent ils les bons, qui sont les plus foibles et les plus petits? Il semble au contraire, qu'ils s'élèvent au-dessus d'eux et qu'ils les opriment. C'est, dit S. Augustin, en ce que les méchans exercent la vertu et la patience des justes, et qu'ils leur donnent souvent occasion de mériter beaucoup et de faire un grand progrès dans la vertu. Augustin. Epist. 157 et Serm. 78 de temp.
L'action, que fit Jacob, [415] en se revêtant de peau de bouc, pour paroitre velu, comme son frère Esaü, et pour tromper, par ce moïen, son père Isaac, qui avoit perdu la vue, figuroit Jésus-Christ, qui s'est volontairement revêtu d'une chair humaine, pour portes les péchés des autres. Et en ce qu'il dit ensuite à son père, qu'il étoit son premier né et son fils [I-350] Esaü, il figuroit le peuple des Gentils, qui devoient entrer en l'héritage du Seigneur, en la place des Juifs. Orig. hom. 5. Hilarius in Psalm 154. Ambrois. liv. 2 tit 5 contra Marcianum, et August. en plusieurs endroits.
Les bénédictions, qu'Isaac donna à Jacob, en lui disant: [416] det tibi Deus de rore coeli et de pinguedine abundantiam frumenti et vini.... et celle qu'il donna ensuite à Esaü, disant: in pinguedine terrae et in rore coeli desuper erit benedictio tua, ne furent pas sans mistères, disent les St. Pères. Car Jacob figuroit l'Eglise Chrétienne, à laquelle est promis, prémièrement le Roïaume du ciel et ensuite les biens temporels, et Esaü figuroit les Juifs, auxquels sont promis, prémièrement les biens temporels et ensuite les éternels. Voilà qui est bien subtil!
L'échelle, [417] que vit Jacob, en dormant, par laquelle les Anges montoient et descendoient, figuroit la descente du fils de Dieu en ce monde-ci, par son incarnation. Les divers dégrés de cette échelle sont les diverses générations de Jésus-Christ, qui nous sont marquées par S. Mathieu et par S. Luc, l'un faisant sa généalogie en descendant, et l'autre en montant, depuis Jésus-Christ jusqu'à Dieu, qui créa Adam. Theod. Thers. et Aug. Serm. de temp.
La pierre, que ce même Jacob dressa en cet endroit-là, en mémoire de ce qu'il y avoit vu et entendu, et l'huile, qu'il versa sur cette pierre, figuroit Jésus-Christ, qui a été oint d'une onction préférablement [I-351] à tous les autres. Prae consortibus suis. Aug. in Ps. 44 et Serm. de temp. 79.
Le nom, que Jacob donna à ce lieu, en l'apellant Bethel, c'est-à-dire Maison de Dieu, figuroit la véritable Eglise des Fidèles, qui a toujours été la demeure et la porte, par laquelle on entre dans le ciel.
Lia et Rachel, qui étoient les deux femmes de Jacob, figuroient la sinagogue et l'Eglise Chrétienne. Lia, qui étoit laide et chassieuse, figuroit la sinagogue, qui étoit pleine d'imperfection, et Rachel, qui étoit belle, figuroit l'Eglise Chrétienne, qui est sans rides et sans taches, et Jacob, qui servit longtems pour avoir ces deux femmes, figuroit Jesus-Christ, qui a servi sur la terre, pour gagner à lui la Sinagogue, aussi bien que son Eglise. Justin. Dial. contra Triph. Hieron. Epist. 11.
Joseph, fils de Jacob, a été, disent les St. Pères, presque dans toutes ses actions, une figure de JésusChrist. Il est né, disent-ils, dans la vieillesse de ses Parens, pour marquer que [418] Jésus-Christ naitroit vers la fin des siècles, dans la vieillesse du monde. Il étoit plus aimé que ses frères, pour marquer l'amour infini du Père éternel envers son divin Fils unique. Il étoit revêtu d'une robe de diverses couleurs, pour marquer, que le fils de Dieu seroit revêtu d'une nature humaine, ornée de toutes sortes de perfections et vertus. Il va à ses frères, pour figurer que le fils de Dieu viendroit visiter les hommes, qui sont ses frères selon la chair. Les récits de ses songes [I-352] lui attirent la haine de ses frères, de même JésusChrist s'est attiré la haine des Juifs, par les reproches qu'il leur faisoit de leur vie et de leur aveuglement, les songes qu'il eut et qui lui représentèrent qu'il seroit élevé en gloire et adoré, figuroient la Résurrection et l'Ascension glorieuse de Jésus-Christ dans le ciel et qu'il seroit adoré par les nations. Ses frères pensèrent à le faire mourir, de même les Juifs pensèrent à faire mourir Jésus-Christ. Ils le depouillérent de sa robe et la teignirent de sang, pour faire accroire à leur père qu'une bête sauvage l'avoit dévoré, figure, du même Jésus-Christ dans sa mort, qui fut dépouillé de son humanité, qui fut teint de son propre sang. Ils le jettent dans une citerne, figure de Jésus-Christ, mis dans le sépulchre et qui descend dans les enfers. Ils le vendent pour 20 pièces d'argent à des étrangers, figure de Jésus-Christ, vendu par Judas 50 pièces aux Juifs. Il est conduit en Egypte par ces étrangers, figure de Jésus-Christ, conduit par les Nations étrangères, par la prédication de sa parole. Après beaucoup de traverses et de souffrances il est élevé aux prémiers honneurs dans l'Egypte, figure de Jésus-Christ, élévé au plus haut des cieux, après beaucoup de traverses et de souffrances dans ce monde-ci. Hieron. lib. 1 adversus Jovin. Tertul, lib. contra Jud. cap. 10 et lib. contra Marc, cap. 18. Ambros. lib. de Joseph, et Aug. Serm. 81 de temp. Voilà bien des sotises, que disent tous ces grands hommes.
[1] Hoc sentite in vobis. Sentez aussi cela en vous-mêmes. Philip. II. 5.
[2] Vidi sub sole in loco judicii impietatem et in loco justitiæ iniquitatem. Eccl. III. 16.
[3] Laudavi magis mortuos quam viventes: et feliciorem utroque judicavi, qui nec dum natus est, nec vidit mala quæ sub sole fiunt. Eccl. IV, 2.
[4] Erganes, Roi d'Ethiopie, fit mourir tous les prêtres de Jupiter dans une de ses villes, parce qu'ils avoient remplis la ville d'erreurs et de superstitions. Dict. Histor. Le Roi de Babylone fit la même chose aux prêtres de Bel. Dan. XIV: 21.
[5] Jules III.
[6] Boniface VIII.
[7] Acte XX: 35.
[8] Essai de Montagne, Livr. III, Ch. 13.
[9] Job. XXIX: 15, 16.
[10] Ibidem, ibid. 17.
[11] Telem. Tome: 2, pag. 84.
[12] Essai de Montagne, Livr. II, Ch. VI, pag. 345.
[13] Esp. Turc, T. III. Lett. 78. Édit. de 1715.
[14] Essai de Montagne, Livr. II, Ch. 16. pag. 601.
[15] Essai de Montagne, p. 503.
[16] Idem, p. 479.
[17] Voïez le 14 chap. du Livre de la Sagesse.
[18] Hist. Rom. Tom. III.
[19] Ess. de Montag. Liv. II, Ch. 12, p. 498.
[20] Act. XII, 21, 22.
[21] Ess. de Montag. p. 498.
[22] Ibid. p. 502.
[23] Pline, Liv. 2, 7.
[24] Essai de Montagne, pag. 484.
[25] Ess. de Montag. pag. 498.
[26] Ess. de Montag. pag. 485.
[27] Les Chrétiens sont dans des sentimens bien contraires; ils font gloire de prêcher la naissance et la mort de leur Dieu Christ.
[28] Genese 4. 26.
[29] Sap. 14. 27.
[30] Sap 14. 27.
[31] 16.
[32] 17.
[33] 18.
[34] Sap. 14. 22.
[35] ibid. 14, 27.
[36] Essai pag. 501 liv. 2. Ch. 12.
[37] Num. 12. v. 6.
[38] Reg. III. 3. 10.
[39] au Dimanche de l'Oct. de la Nativité de J. C. Sap. 18. 15.
[40] Ess. de Montagne Liv. 1. Ch. 31. pag. 182.
[41] ibid. pag. 78.
[42] Ess. de Montagne. Liv. I, Ch. 31, pag. 79.
[43] Recueil des Confer: Tom. 5, pag. 375.
[44] Ess. de Montagne 1036.
[45] Sess. 6. ch. 8.
[46] Hebr. 11: 6.
[47] Prov. 25, 27.
[48] Hebr. 11: 1.
[49] Essai de Montagne, p. 408.
[50] Juv. Sat. 15. 36.
[51] Caractère. p. 573.
[52] Pic de la Mirand.
[53] Rich. de S. Victor.
[54] Essai de Montagne, pag. 406.
[55] Ibid. 48.
[56] Ibid. pag. 498.
[57] Dict. Hist,
[58] Ovide au IVme Liv. de ses Fastes.
[59] Tacite. Hist. lib. 4°. N°. 81.
[60] Confess. T. V. p. 297.
[61] Ovide. Liv. 5 des Fastes.
[62] Diod. Liv. 4 Ch. 5 et Liv. 6 Ch. 2.
[63] Str. Liv. 10.
[64] Exod. 8:7.
[65] Dict. Hist.
[66] Apolog. des Gr. Hom. T. 1. p. 244.
[67] Ess. de Montag., pag. 1038.
[68] Ess. de Montag., pag. 1036.
[69] Ess. de Mont., p. 1037.
[70] Ess. de Mont., 1038, 1039.
[71] Matth. 24:5, 11, 24.
[72] Epit. Thessal. II. 2, 9, 10.
[73] L. Paral. 18, 23.
[74] 1 Reg. 22, 24.
[75] Essai de Montagne, pag. 79.
[76] Ibid. pag. 1038.
[77] Essai de Montagne, p. 601.
[78] Esp. Turc. Tom.4, Lettre 83.
[79] Chaeremon ne nomme pas ici Aaron, mais bien Joseph. (Josué) R. C.
[80] Caract. Ch. des ouvrages d'esprit 8.
[81] Dans son prologue à Paulin.
[82] Esdras Ch. 4:14.
[83] Chron. pag. 162.
[84] Dict. Hist.
[85] Chron. pag. 287.
[86] Niceph. L. 4, Ch. 24.
[87] Chr. pag. 355.
[88] Timothée 1. 4
[89] Tit. 3. 9.
[90] Luc. 3:21.
[91] Math. 17: 1. Marc. 9:2. Luc, 9:28.
[92] Jean: 2:13 et : 1 et 6:4 et 7:2, 10 et 11:5: et 12:12.
[93] Math. 4: 1. Marc. I: 12. Luc. 4:1.
[94] Jean 2: 11. Math. 4:13.
[95] Luc. 4: 16, 31.
[96] Math. 4:18; Marc. 1: 16; Luc. 5.
[97] Jean 1:6, 40, 45.
[98] Jean. 13:5.
[99] Math. 26:43. Marc. 14:37. Luc, 22:45.
[100] Non in die festo ne... Matth. 26: 5.
[101] Math. 26:17. Marc, 14:12. Luc. 26: 7.
[102] Math. 27:55. Marc. 15:40. Luc. 23:49.
[103] Jean 19:25.
[104] Math. 28:9, 17.
[105] Marc. 16:9, 12, 14.
[106] Luc. 24:13, 36.
[107] Joan. 20:15, 19, 26.
[108] Joan. 21: 1.
[109] Math. 28:16.
[110] Marc. 16:14.
[111] Luc. 24:50.
[112] Joan. 20:19 et 21: 1.
[113] Math. 28:20.
[114] Luc. 24:50.
[115] Act. 1: 12.
[116] Luc. 24: 13, 29, 51.
[117] Act. 1:3.
[118] Session, 4.
[119] Deut. 1:17.
[120] Deut. 16: 19.
[121] Levit. 19:15.
[122] Deut. 10:17.
[123] Il y a erreur dans la citation de ce texte. R. C.
[124] Sap. 6:8
[125] Ibid. 11:25.
[126] Gen. 12: 1.
[127] Gen. 13:16.
[128] Ibid. 17:10, 12.
[129] Ibid. 17: 11.
[130] Ibid 17: 8.
[131] Gen. 15:18.
[132] Gen.
[133] Exod, 19:5, 6.
[134] Exod. 23:20, 26, 27.
[135] Deut. 7:5, 6, 7.
[136] Deut. 7:14.
[137] Deut. 14: 2.
[138] Deut. 26:18, 19.
[139] Josué 6:4-20.
[140] Ibid: 10:13.
[141] Gen. 16:7, 9.
[142] Gen. 20:6.
[143] Gen. 19:14.
[144] Judic. 13:3-5.
[145] 4 Reg. 19:35.
[146] 1 Reg. 6:19.
[147] 2 Reg. 24:15.
[148] Deut. 29:4.
[149] Sap. 10: 10.
[150] Act. 5:15.
[151] Voïez au 3me Mai la vie des Saints.
[152] Apolog. des Grands Hommes, Tom. 1, pag. 13.
[153] Apologie des Grands Hommes, Tom. 2, pag. 458.
[154] Jean, 3:6.
[155] Jean, 10:10.
[156] Math. 18:11.
[157] Luc. 19:10.
[158] Jean, 1:19.
[159] Jean, 3:7.
[160] Tit. 2: 11.
[161] Eph. 5:25.
[162] Jean, 12:32.
[163] Gen. 12:1.
[164] Ibid. 12: 7.
[165] Ibid. 15: 1.
[166] Ibid. 15:17.
[167] Ibid. 15:18.
[168] Ibid. 17: 1.
[169] Ibid. 17:2.
[170] Ibid. 17:4.
[171] Ibid. 17: 5.
[172] Ibid. 17:7.
[173] Ibid. 17:10.
[174] Ibid. 17: 11.
[175] Ibid. 17: 12.
[176] Ibid. 17:13.
[177] Ibid. 17:22, 27.
[178] Ibid. 22: 1.
[179] Ibid. 22; 2.
[180] Ibid. 22:3.
[181] Gen. 27:1.
[182] Gen. 26:4, 24.
[183] Gen. 28: 11, 18.
[184] Ibid. 31: 12.
[185] Gen. 32:25, 28.
[186] Exod. 29.9.
[187] Gen. 8. 21.
[188] Exod. 25. 1.
[189] ibid. 25. 8.
[190] ibid. 27. 1.
[191] ibid. 29. 1.
[192] Exod 29. 1-20.
[193] Exod. 29, 21, 29, 36, 38, 44, 45.
[194] Levit. 1, 1-10.
[195] Levit. 1. 11-16.
[196] Levit. 5. 15.
[197] Voyez encore sur ce sujet le IX ch. du Levit. et le XVI. ch. touchant le Bouc émissaire, et encore en plusieurs endroits.
[198] Num. 15.1-11.
[199] Esdras, 4, 30.
[200] Esp. Turc Tom. 3. Lettre 40.
[201] Gen. 1:29.
[202] Essai de Montagne, p. 488.
[203] Nouveau Théatre du monde, Tom. 2: pag. 1329.
[204] Ibid.
[205] Essai de Montagne, pag. 167.
[206] Ibid.
[207] Théatre du monde, Tom. 1, pag. 121.
[208] Essai de Montagne, pag. 489.
[209] Essai de Montagne, p. 490.
[210] Lucréce, L. 1: 88.
[211] Jeremie, 23:15.
[212] Apoc. 15.
[213] Joseph, Histoire des Juifs, Tom. 1, Ch. 13.
[214] Isaïe 1. 11.
[215] Jérémie 6. 20.
[216] Amos 5. 21, 22.
[217] Apol. des Gr. hommes, pag. 192
[218] Gen. 12. 2 et 22. 17 et 28. 14. Exod. 23. 25-27. Deut. 7. 14. Gen. 26. 3. Deut. 26.19. Gen. 26. 24. Deut. 15. 4. Exod. 20. 24. Gen. 28. 14. Gen. 17. 7 et 13. 15 et 18.18. Psal. 110. 3
[219] Gen. 13. 15, 17. 8, 35. 12.
[220] 2 Petr. 1. 19.
[221] Ibid. 21.
[222] Viri illusores, comme a dit un de ces prétendus prophètes.
[223] Isaie 28. 14. Jude 18.
[224] Soph. 3. 4.
[225] Ezechiel 12.1-4.
[226] Ezechiel 13. 6, 8, 9.
[227] Jeremic 23. 11.
[228] 21.
[229] 13.
[230] 14.
[231] Jerem. 23. 15.
[232] Jerem. 27. 15.
[233] Jerem. 27.9.
[234] Jerem. 29. 8.
[235] Lament. Jer. 2. 14.
[236] Matth. 24. 4, 11, 24, 25.
[237] Deut. 13. 1, 5.
[238] Deut. 18. 15, 18-20.
[239] Num. 12.5-8.
[240] Gen. 15. 1-17.
[241] Gen. 22. 3.
[242] Gen. 46. 2.
[243] I Paral. 17.3-14.
[244] Isaïe 1. 1.
[245] Jerem. 14. 14.
[246] Job. 33. 15.
[247] II Cor. 12. 2.
[248] Recueil des Con. Tom. 5. pag. 201.
[249] Reg. 18. 19, 22, 40.
[250] Deut. 18. 20.
[251] lbid. 22.
[252] Jerem. 28. 9.
[253] Psalm 130. 7.
[254] Psalm III. 7, 9.
[255] Psalm 96. 11, 12.
[256] Psalm 22. 27-30.
[257] Isaie 11. 12.
[258] Isaïe 2. 1, 2, 3, 4, 17, 18.
[259] Isaïe 35.4-10.
[260] Isaïe 40. 1, 10, 11.
[261] Isaïe 45. 17.
[262] Isaïe 52. 1.
[263] Isaïe 43. 25.
[264] Isaie 54.
[265] Isaïe 60.
[266] Isaïe 62.
[267] Isaïe 65. 17-25.
[268] Joan. 16. 20.
[269] Matth. 10. 17. Luc. 21. 16. 17,
[270] Isaïe 66. 11, 16.
[271] Isaïe 65. 13, 14.
[272] Jerem. 3. 15, 16, 17.
[273] Jerem. 30. 8, 9, 10.
[274] Jerem. 31. 7, 12.
[275] Jerem. 31. 27-37.
[276] Jerem. 32. 36.
[277] Jerem. 33. 6, 7, 8.
[278] Ezech. 28. 25.
[279] Ezechiel 39. 25, ibidem 34. 24 et 36. 23.
[280] Ezechiel 39.25.
[281] Ezechiel 37. 21.
[282] Jerem. 23.5.6.
[283] Daniël 2. 44. et 7. 27 et 9. 24.
[284] Osée 3. 4. 5.
[285] Osée 2. 18, 21, 22, 23, 24.
[286] Joël 2. 18 et 3. 1.
[287] Amos 9. 13.
[288] Abdias 17.
[289] Mich. 2. 12 et 4. 1.
[290] Mich. 5. 6 et 7. 18.
[291] Nahum. 1. 15.
[292] Sophonie 3. 14.
[293] Zach. 2. 10; 9.9; 14.8
[294] Zach. 8. 7.
[295] 2 Sam. 7. 12
[296] Psalm 89.36.
[297] Psalm 72. 1, 7, 9.
[298] Psalm 111. 9. Isaïe 52. 10.
[299] Isaïe 9. 5, 6.
[300] Isaïe 11. 1.
[301] Jerem. 33. 14.
[302] Ezechiel 34. 28. 24.
[303] Agg. 2.7-9.
[304] Zachar. 3. 8; 6.12;9.9.
[305] Malachie 3. 1-4.
[306] Isaïe 46. 13.
[307] Ezech. 12. 23.
[308] Combien, dit le Sr. de Montagne, y a-t-il des histoires de pareils cocuages, procurés par les Dieux contre les pauvres humains. En la Religion de Mahomet, il se trouve par la croïance de ce peuple, assez d'enfans sans père spirituel, nés divinement au ventre des pucelles. Essai pag. 500.
[309] Matth. 1. 20 et Luc. 1. 30.
[310] Matth. 4. 17.
[311] Matth. 6. 33.
[312] Matth. 7.7-11.
[313] Matth. 10. 8.
[314] Matth. 13. 41.
[315] Matth. 16. 18, 19.
[316] Matth. 16. 27.
[317] Matth. 16. 28.
[318] Matth. 19. 28, 29.
[319] Matth. 20. 25-27.
[320] Matth. 24.
[321] Matth. 28.
[322] Matth. 21. 22 et Marc. 11. 23.
[323] Marc. 16. 17.
[324] Luc. 1. 46-53.
[325] Luc. 1. 68.75.
[326] Luc. 2. 25.
[327] Luc. 10. 22.
[328] Matth. 10. 19.
[329] Luc. 22. 30.
[330] Joan. 1. 12.
[331] Joan. 1. 51.
[332] Joh. 4. 21.
[333] Joan. 5.25.
[334] Joan. 6.40.
[335] Joan. 6.48.
[336] Joan. 7.37.
[337] Joan. 8. 12.
[338] Joan. 10. 30.
[339] Joan. 11, 25.
[340] Joan. 16.20.
[341] Joan. 12. 32.
[342] Act. 1. 11.
[343] Act. 13, 32.
[344] 1 Cor. 15. 21.
[345] 1 Cor. 15. 51.
[346] 2 Cor. 5. 17, 18, 19.
[347] Gal. 3. 29.
[348] Eph. 4. 11-13.
[349] 2 Petr. 3. 9.
[350] 2 Petr. 3. 10.
[351] 1 Joh. 5.7-12.
[352] 1 Cor. 10. 11.
[353] Hebr. 10. 37.
[354] Apoc. 1. 1 et 3. 11.
[355] Арос. 5. 8-10.
[356] Apoc. 10. 6.
[357] Apoc. 11. 15.
[358] Арос. 13:11-15.
[359] Apoc. 21:1-5, 10, 18, 21, 22.
[360] Арос. 22:1-5, 16.
[361] Deut. 28. 1 et 11. 13.
[362] Ezech. 18:21.
[363] Luc. 1:32.
[364] Luc. 2. 32.
[365] Matth. 4. 17.
[366] Matth. 6.25-34.
[367] Matth. 7. 7. Luc. 11. 9. Marc. 11. 24. Jean 14. 13. Matth. 17. 20. Marc. 11. 23. Luc. 17. 6.
[368] Marc. 16. 17, 18.
[369] Joan. 14. 13.
[370] Matth. 18. 19.
[371] Luc. 11. 13.
[372] Marc. 11. 23, 24.
[373] Matth. 16. 19
[374] Luc. 22.30.
[375] Matth. 19. 28, 29. Marc. 10. 29.
[376] Joan. 8. 51.
[377] Ibid. 6. 54.
[378] Matth. 16. 18.
[379] Esp. Turc Tome. VI. Lettre VI.
[380] Matth. 5. 17.
[381] Act. 15. 29.
[382] Esp. Turc. Tome. 5. Lettre 25.
[383] Joan. 5. 25.
[384] Matth. 10. 19. Luc. 12. 11.
[385] Act. 5. 41.
[386] Joan. 14. 6.
[387] Joan. 11. 25.
[388] Joan. 8. 51.
[389] Matth. 24. 30. Luc. 21. 27.
[390] Matth. 24. 34.
[391] Matth. 16. 28. Marc. 8. 38.
[392] Joan. 12. 32.
[393] Rom. 5. 17.
[394] 1 Cor. 15. 51.
[395] 2 Pet. 3. 13.
[396] Act. 13. 32 et 10. 42, 43. Christus nos redemit de maledicto legis.... ut in Gentibus benedictio Abraham fieret in Christo Jesu.... ut promissio ex fide Jesu Christi donetur credentibus. Gal. 3. 13, 14, 22. At ubi venit plenitudo temporis misit Deus Filium suum, ut eos, qui sub lege erant, redimeret. Gal. 4. 4.
[397] Luc. 1. 67.
[398] Luc. 1. 68, etc.
[399] Act. 38, 39.
[400] Luc. 24. 44.
[401] Novissimis diebus istis, locutus est nobis Deus in filio quem constituit haeredem universorum. Hebr. 1. 2.
[402] Act. 1. 6.
[403] 1 Cor. 10. 1.
[404] Gal. 4:21.
[405] Rom. 9:6.
[406] Gal. 3: 13.
[407] Ephes. 1: 13.
[408] Colos. 2:3. Ibid. 16.
[409] Colloss. 3: 1.
[410] 1 Cor. 2: 6.
[411] 2 Cor. 3: 6.
[412] 1 Cor. 9:11.
[413] Gen. 24.
[414] Gen. 25.
[415] Ibid. 27.
[416] Gen. 27. 28, 39.
[417] Gen. 28.
[418] Gen. 37.

[II-1]
L'accouchement de deux enfans de Thamar [1] est aussi mystérieux; l'un qui fut nommé Zara, qui montra sa main auparavant que de naître et à qui la sage-femme y attacha un ruban d'écarlatte, qui ensuite retira sa main, et l'autre enfant vint le premier au monde et fut apellé Phares. Ce Zara, disent les St. Pères, étoit une figure du peuple fidèle, qui tient un ruban d'écarlatte, c'est-à-dire la foi aux mérites de la passion de Jésus-Christ. Il a pour ainsi dire montré sa main avant que de naître, parce qu'il a paru peu avant la publication de la foi. Ensuite Phares est né, qui signifie le peuple juif, qui a été entre ceux qui précédoient la loi de Moïse et ceux qui sont sous la loi de Jésus-Christ. Et enfin Zara est né, qui est la figure de tous ceux qui sont dans la véritable Eglise et qui croïent en Jésus-Christ. Ambros. lib. III in Lucam. Theodoret. Quest. 95 in Gen.
La conduite de Joseph à l'égard de la dame, [2] qui le sollicitoit au péché, est encore une figure de l'innocence de Jésus-Christ. La femme Egyptienne, qui le sollicitait au péché, est une figure de la synagogue [II-2] des juifs, qui, regardant le Messie comme un Seigneur temporel, n'attendoient de lui que des biens charnels et temporels. Joseph, qui laisse son manteau à cette femme impudique et qui s'enfuit, figuroit Jésus-Christ, qui laisse aux juifs la lettre et les cérémonies de la loi, qui le couvroient comme d'un manteau et s'en va vers les Gentils pour les éclairer de sa lumière. Ruper et Prosper.
Le même Joseph, [3] en prison avec deux autres, dont l'un est sauvé, et l'autre pendu, est une figure de Jésus-Christ en la croix, entre deux larrons, dont Jésus-Christ sauve l'un, et l'autre périt abandonné. Joseph est mis hors de prison, figure de Jésus-Christ, qui sortit glorieux des enfers. Il est enlevé en honneur, figure que le même Jésus-Christ seroit honoré des Gentils. Il fait des amas de vivres pour le tems de la famine, figure de Jésus-Christ, qui fait un amas de grâces et de bénédictions spirituelles. La bénédiction, que Jacob [4] donna à son fils Juda, est apliquée aussi figurativement à Jésus-Christ, car il est apellé le lion de la tribu de Juda, au contraire celle qu'il donna à son fils Dan convient figurativement à l'Antechrist, aussi croïent ils qu'il doit naître de sa race. Greg. Amb. Theod.
Moïse étoit aussi une figure de Jésus-Christ: il est exposé à sa naissance aux vagues des eaux de la mer, pour éviter la cruauté de l'édit de Pharaon, qui commandoit de tuer tous les enfans mâles des juifs, il figuroit Jésus-Christ, [5] qui a été exposé en sa naissance [II-3] à la cruauté d'Hérodes, qui fit mourir tous les enfans nouveaux nés à Bethléem et aux environs. La fille de Pharaon retire Moïse des eaux, figure de Jésus-Christ, qui revient d'Egypte ou il s'étoit sauvé. Moïse est rendu à celle qui l'a enfanté, figure de Jésus-Christ, qui après son retour d'Egypte, est rendu à la synagogue qui l'avoit enfanté. Moïse vécut longtems dans le désert, en paissant les brebis, figure de Jésus-Christ qui vécut longtems dans la solitude. Moïse fit de grands prodiges devant Pharaon, pour obtenir la liberté du peuple de Dieu, figure de ceux que Jésus-Christ feroit devant les juifs, pour les retirer de leur aveuglement. Enfin Moïse delivra le peuple de Dieu de la captivité d'Egypte, figure que Jésus-Christ délivreroit les hommes de la captivité du péché et des Démons. Aug. Serm. 88 de temp. Isid. cap. 5 in Exod.
Dieu aparut à Moïse [6] dans un buisson ardent, sans le consumer, figure, dit S. Bernard, que Dieu aparoitroit et s'incarneroit dans une vierge, sans blesser sa virginité. Serm. 2 super missus est et Greg. lib, 25 mor. capt. 2 l'expose autrement et dit que cela figuroit que la Divinité se revêtiroit de notre chair et qu'elle en ressentiroit les douleurs, comme des pointes d'épines, sans consumer néanmoins la nature humaine. Les 10 plaïes de l'Egypte [7] sont apliquées figurativement et mystiquement aux 10 préceptes du Décalogue par Aug. in frag. Serm. 10 et selon le même Aug. les grenouilles figuroient les grands [II-4] parleurs et notamment les hérétiques, qui font du bruit de leurs paroles contentieuses et de leurs disputes captieuses, qui criaillent comme des grénouilles, qui croassent dans les marais.
L'agneau paschal, que les juifs immoloient tous les ans, en mémoire de ce qui se fit au tems de leur délivrance de la captivité d'Egypte, comme aussi toutes les circonstances, qui accompagnoient cette action, étoient une excellente figure de Jésus-Christ, qui a été immolé pour le salut des hommes. Cet agneau, ou ce chevreau devoit être mâle et sans tâches, figure de la candeur et de l'innocence de Jésus-Christ. Il devoit être roti à la broche, figure du suplice de la croix. Les poteaux et le haut des portes des maisons devoient être arrosés de son sang, figure que nous serons arrosés, lavés et purifiés par le sang de Jésus-Christ. Il devoit être immolé et mangé au soir, figure que Jésus-Christ seroit immolé à la fin des siècles. Il n'y avoit que les juifs qui mangeassent cet Agneau immole, figure que le véritable agneau, qui est JesusChrist ne devoit être mangé que par les Chrétiens. Il devoit être mangé avec des pains sans levain, [8] figure de la sincérité et de la pureté de conscience, avec laquelle il faut recevoir le vrai agneau de Dieu. Il falloit le manger avec des laituës amères, figure qu'il faut avoir une douleur amère dans le coeur, de tous ses péchés. Il falloit manger la tête avec les piés, figure de l'humanité et de la divinité de Jésus-Christ, que l'on reçoit dans le divin sacrement de [II-5] l'Eucharistie. On ne devoit pas lui rompre aucun os, figure que les os de Jésus-Christ demeureroient entiers en la croix, sans en casser un seul. Enfin le peuple juif devoit célébrer tous les ans la Pâque et immoler cet agneau, en mémoire du passage de l'Ange et du passage qu'ils firent de la Mer rouge, figure que les peuples chrétiens célébreroient tous les ans leur Pâques spirituellement, avec l'Agneau divin Jésus-Christ, en mémoire de ce passage qu'ils ont fait des ténèbres à la lumière, du péché à la grâce et de l'état de la damnation à l'état du salut, lorsque le divin fils de Dieu les réconcilia à son Père, par sa mort. C'est ce que dit St. Paul, [9] puisque Jésus-Christ, dit-il, a été immolé pour être notre Agneau paschal, vous devez rejetter tout levain. Célébrons done, dit-il, notre Pâque, non avec le vieux levain, ni avec le levain de la malice et de la méchanceté, mais avec les pains sans levain de la sincérité et de la vérité.
La colonne de feu, [10] qui conduisoit. de nuit les Israëlites dans le désert, figuroit le fils de Dieu, et la nuée, qui les conduisoit de jour, figuroit le St. Esprit, dit Orig. hom. 27, et de même que le feu éclaire de sa lumière, de même le fils de Dieu éclaire l'Esprit de ses vérités éternelles; et comme la nuée couvre, de même le St. Esprit couvre les âmes de sa grâce. De là vient, qu'il est dit de la vierge Marie, que le St. Esprit la couvrit de son ombre. Marie, soeur figure de la d'Aaron et de Moïse, étoit aussi une vierge Marie.
[II-6]
Le bois [11] que Moïse jetta dans les eaux du désert, pour les rendre douces, d'amères qu'elles étoient auparavant, étoit une figure du glorieux bois de la croix, qui rend douces les plus grandes amertumes des souffrances et des afflictions. Et les eaux, rendues douces, étoient une figure des eaux du Baptême, qui répandent dans les âmes la douceur de la grâce du sauveur. Aug. Tert. Orig. Hier.
La manne, que les Israëlites mangèrent dans le désert, étoit une figure de cette manne céleste, que Jésus-Christ nous a laissé dans le sacrement de l'Eucharistie, en nous y donnant son corps, pour servir de nourriture et son sang, pour servir de breuvage à nos ames. Cette manne tomboit du ciel et étoit comme un pain du ciel, mais le corps de Jésus-Christ est véritablement un pain du ciel. Cette manne étoit ainsi apellée, d'un nom qui tient d'admiration, figure que le sacrement d'Eucharistie seroit tout plein de miracles, dignes d'admiration. Cette manne ne tomboit que pendant les ténèbres de la nuit, figure que cette manne Eucharistique ne se verroit et ne se connoitroit qu'à travers les ténèbres de la foi. Cette manne étoit la nourriture de ceux, qui étoient sortis de la captivité d'Egypte, figure que celle de l'Eucharistie seroit la nourriture de ceux, qui sont sortis de la captivité du Démon et du péché. Cette manne [12] étoit la nourriture de ceux, qui s'en alloient à la terre promise, figure que l'Eucharistie seroit la nourriture de ceux, qui aspirent à la céleste Patrie. Cette manne avoit toutes sortes de suavité, figure que [II-7] celle de l'Eucharistie feroit sentir aux âmes pures toutes sortes de douceurs spirituelles. Cette manne étoit blanche, figure que celle de l'Eucharistie ne demanderoit que de la pureté. Cette manne devoit être pilée et broïée pour être mangée, figure qu'il faut piler et broïer la dureté du coeur, pour manger dignement celle de l'Eucharistie. Ceux qui ramassoient beaucoup de cette manne, n'en avoient pas plus, que ceux qui en ramassoient moins, figure que ceux qui reçoivent la St. Eucharistie n'en reçoivent pas plus les uns que les autres, Jésus-Christ étant aussi entier sous un petit volume, que sous un plus grand.
Moïse étendant les mains, pendant que les Israëlites combattoient contre les Amalecites, figuroit Jésus-Christ attaché à la croix, les mains étendues. Moïse eut les mains étendues jusqu'au soleil couché, figure que Jésus-Christ demeureroit attaché à la croix jusqu'à vêpres. Lorsqu'il tenoit les mains élevées, les Israëlites étoient victorieux, lorsqu'il les baissoit tant soit peu [13], les Amalecites étoient vainqueurs et cela étoitainsi, dit Justin, non pas tant à cause de la prière qu'il faisoit, qu'à cause de cette posture qu'il tenoit, qui représentoit la croix du Sauveur; car si ce n'eut été cela, ajoute-t'-il, il n'eut pas été nécessaire, qu'on lui eut soutenu les bras, lorsqu'il étoit las, il eut suffit qu'il eut continué sa prière. Justin contra Triphon. Les Israëlites combattans figuroient les bons Chrétiens, qui sont les vrais Israëlites, qui combattent les péchés, les mauvaises inclinations de la chair et les Ennemis [II-8] du salut, qui sont figurés par les Amalécites. Ils vainquent ces Ennemis, lorsqu'ils s'apliquent à la prière, et qu'ils s'apuïent sur les secours de la grâce, mais ils sont vaincus, lorsqu'ils abandonnent la prière.
Vous ne ferez cuire le chevreau dans le lait de sa mère. [14] Ce précepte, dit S. Augustin, a été donné en figure de ce que Jésus-Christ ne devoit pas être tué par Hérodes, ni par les juifs, dans son enfance ou dans son bas âge. Augt.
Moïse, aïant offert des veaux en sacrifice, il arrosa de leur sang le peuple d'Israël, en leur disant: c'est ici le sang de l'Alliance, que le Seigneur a faite avec vous, ce qui étoit, disent les Pères de l'Eglise, une figure du nouveau Testament, qui se devoit faire par l'effusion du sang de Jésus-Christ; car l'ancien Testament, suivant leur dire, n'est qu'une figure du nouveau.
Les septantes anciens, qui virent Dieu avec Moïse et Aaron, Nadab et Abiu, [15] figuroient les prédestinés, qui verront Dieu à tout jamais dans le ciel. Le saphir qui parut sous les piés de Dieu, figure la vie sainte et les âmes innocentes des prédestinés, dans lesquels Dieu se repose, comme sur un Trône. Aug.
Le Tabernacle, [16] que Dieu ordonna à Moïse de faire, est une figure de la demeure, que nous devons préparer à Dieu dans nous-mêmes et dans nos âmes. Lorsqu'il lui commanda d'emploïer à ce Tabernacle ce qu'ils avoient de plus précieux, or, argent etc, l'or figure [II-9] la sagesse et l'intelligence des mistères par la foi, l'argent la parole de Dieu, qui est marquée dans les Stes Ecritures, l'airain figure la prédication de la foi, l'hyacinthe figuroit l'espérance des choses célestes, la pourpre figure l'amour de la croix et des souffrances, l'écarlatte, teinte deux fois, figuroit le double précepte de charité qu'il faut avoir dans le coeur, à l'égard de Dieu et à l'égard du Prochain. Le lin figuroit la pureté de la chair et des affections du coeur. Les poils de chèvre figuroient les rigueurs de la pénitence. Les peaux de mouton, teintes en rouge, figuroient le bon exemple des Pasteurs qu'il faut suivre, les peaux hyantines figuroient l'immortalité des corps célestes, l'huile des lampes figuroit les doux fruits des oeuvres de charité et de miséricorde, les bois de setim, qui sont incorruptibles, figuroient la pureté incorruptible, qu'il faut conserver dans le corps et dans le coeur. Les baumes aromatiques figuroient l'odeur agréable de la bonne vie et du bon exemple, les pièrres précieuses figuroient toutes sortes d'actions des vertus chrétiennes. Aug. Bern. et autres.
L'arche d'Alliance figuroit l'humanité de Jésus-Christ. Greg. L'arche dans le Sanctuaire figuroit les Saints, qui sont dans le ciel et qui ont Jésus-Christ au-dessus d'eux, qui leur sert de propitiatoire, comme il est écrit: ipse est propitiatio pro peccatis [17] et ils sont entourés d'Anges, comme l'Arche, qui étoit entre deux Chérubins. Aug.
Le chandelier du Tabernacle figuroit Jésus-Christ. [II-10] Il est fait d'or pur, parce que Jésus-Christ étoit sans aucun péché; il étoit de fonte, pour marquer que Jésus-Christ seroit comme fondu sous les coups, qu'il reçut en sa passion. La tige de ce chandelier figuroit l'Eglise chrétienne et ses branches figuroient les prédicateurs. Greg. hom., ou autrement, le chandelier figuroit l'Eglise, le tronc figuroit Jésus-Christ, les branches figuroient les prédicateurs, les sept lampes figuroient les sept dons du St. Esprit ou les sept Sacrements de l'Eglise. v. Béde.
Le Tabernacle construit et portatif figuroit l'Eglise militante, comme le temple de Salomon, qui étoit stable, figuroit l'Eglise triomphante, qui se repose et qui est stable en Dieu. Les dix courtines de diverses couleurs figuroient tous les Elus, ornés de différentes sortes de vertus. La couverture de ce Tabernacle figuroit les Pasteurs, sous la conduite desquels les peuples sont à couvert [18]. Les peaux de mouton rouges figuroient les martyrs, qui ont teint leur chair de leur propre sang, pour la défense de la foi. Les peaux hyantines figuroient les autres Saints, ornés de diverses vertus et surtout ceux qui ont excellé en chasteté. Les vases d'argent figuroient les livres de la Loi et des Prophètes. Les Tables figuroient les travaux des Apotres et des hommes apostoliques. Les léviers et les anneaux, qui étoient d'or, figuroient les promesses du ciel, qui tiennent les fidèles attachés au service de Dieu. Je ne me lasserois point d'écrire de si belles choses. Continuons donc, le Saint des Saints [II-11] figuroit le ciel même, où sont les bienheureux, l'arche signifioit les Saints, qui sont dans le ciel. Le Propitiatoire, qui étoit sur l'arche, figuroit Jésus-Christ, qui est au-dessus des Saints. Les Tables figuroient les Résurrections spirituelles des fidèles dans les Sacremens et surtout dans l'Eucharistie. Le chandelier avec ses lampes figuroient la lumière de la foi et celle qui vient de la doctrine chrétienne, comme aussi les sept dons du S. Esprit. L'autel des parfums figuroit les oraisons et les prières des fidèles, dont la bonne odeur monte jusqu'au ciel. Red. Grég. Cir. Aug.
Les habits sacerdotaux n'étoient pas non plus sans nous figurer quelque chose. La tunique de lin figuroit la terre, celle d'hyacinthe figuroit l'air, les pommes de grénades et grelots, qui y pendoient, figuroient les foudres et tonnère, ou bien la combinaison des quatre élémens. La ceinture figuroit l'Océan, qui environne la terre. L'Ephod figuroit le ciel des étoiles. Les deux pierres d'onix figuroient le soleil et la lune; les 12 pierres du rational les 12 mois de l'année où les 12 signes du zodiaque. La lame d'or où étoit le nom du Dieu Tetragrammaton, [19] figuroit Dieu même, qui précide à toutes ses créatures. La thiare figuroit le ciel. Le Pontife figuroit donc ainsi toutes choses, pour montrer par ses habits, comme par ses paroles, que toutes choses auroient besoin du Sauveur et de la miséricorde de Dieu. Hieron. Epist. 128. Joseph. Antiq. L. 3 C. 8. Béde, Greg.
Dieu dit à Moïse [20], qu'il ne verroit pas sa face, [II-12] mais bien son derrière, la figure est que la face de Dieu signifie la divinité, que l'on ne peut voir par les yeux du corps et son derrière figure la nature humaine en Jésus-Christ, laquelle on peut voir. Il dit donc qu'il verroit son derrière, parce que les Juifs, qui étoient ici figurés par Moïse, ont vu le fils de Dieu dans son humanité. Aug.
Le sacerdoce de l'ancien Testament n'étoit non plus qu'une figure du sacerdoce de la loi Evangélique, comme aussi tout les sacrifices de cet ancien Testament, suivant cette doctrine de nos Christicoles, n'étoient que des figures du sacrifice de la loi nouvelle de Jésus-Christ.
Le veau qu'on offroit en holocauste, figuroit Jésus-Christ, qui s'est offert à son Père, en sacrifice d'holocauste sur la croix. Ce veau étoit tiré des troupeaux, figure que Jésus-Christ descendroit des anciens patriarches, c'est pourquoi il étoit figuré par le veau tiré du troupeau; il étoit aussi figuré par l'agneau, à cause de son innocence et de sa douceur; il étoit pareillement figuré par le bélier, à cause de sa souveraine puissance, il étoit aussi figuré par le bouc, [21] à cause qu'il portoit la ressemblance du péché dans sa chair, il étoit encore figuré par la tourterelle et par la colombe, à cause de sa divinité et de son humanité.
Les sacrifices anciens se faisoient hors du Tabernacle, pour figurer que Jésus-Christ devoit souffrir la mort, hors la ville de Jérusalem extra portam passus est, dit S. Paul. Les victimes étoient écorchées, [II-13] figure que Jésus-Christ seroit dépouillé de sa robe, le sang des victimes étoit répandu autour de l'autel, figure que le sang de Jésus-Christ seroit répandu autour de sa croix, qui étoit son autel. Les victimes étoient mises en pièces, en figure de ce que la chair de Jésus-Christ seroit déchirée et comme mise en pièces par les coups de fouët. La chair des victimes étoit brulée, en figure de ce que Jésus-Christ brûleroit en lui-même du feu de la charité. Aug. Cir. Alex. et autres.
Par les deux boucs, dont il est parlé au 16 Ch. du Levitique, sont figurées les deux natures de Jésus-Christ. Celui qui a été immolé, figurait la nature humaine de Jésus-Christ, qui a été immolé en la croix et celui qu'on laissoit aller au désert, figuroit la nature divine, qui est impassible. Theod. Ciril. et d'autres disent que ce bouc [22] émissaire, que l'on chargeoit des péchés du peuple, et que l'on chasseoit au désert avec imprécations et malédictions, figuroit Jésus-Christ, qui s'est volontairement chargé de tous les péchés des hommes, qui en a été le rebut des Juifs et qui en a reçu mille malédictions. Aug. D'autres disent encore que l'un de ces deux boucs figuroit Jésus-Christ et que l'autre figuroit Barrabas. Ciril. Tertul.
La défense de semer dans une même terre, différentes espèces de grains ou de vêtir des habits faits de différentes tissures, [23] figuroit qu'il ne faut avoir dans le coeur des moeurs contraires, mais qu'elles doivent être uniformes, pour éviter la duplicité.
[II-14]
Le Sabath des Juifs figuroit le repos de l'âme, que Jésus-Christ devoit procurer à ses fidèles, en les délivrant des soins superflus de la vie et des inquiétudes du siècle. Leur jubilé [24] figuroit le temps de la rémission générale, qui se fera à la fin des siècles, lorsque tous les fidèles entreront en la possession du Paradis, qui est véritablement leur héritage. Le son des trompettes, dans le tems du jubilé, figuroit le son des trompettes des Anges, qui apelleront tous les morts à la résurrection et au jugement géneral. Cyril. et autres.
L'ordre, [25] que les Israëlites gardoient dans leur camp, lorsqu'ils marchoient dans le désert, figuroit l'Église militante et les différens ordres, qui sont dans l'Église, laquelle, pour ce sujèt, est terrible, disent-ils, comme une armée rangée en bataille, terribilis ut castrorum acies ordinata. L'arche, qui étoit au milieu des escadrons du camp des Israëlites, figuroit Jésus-Christ, qui est la véritable Arche d'alliance et qui réunit les hommes à Dieu, qui est au milieu de son Eglise. Le camp des Israëlites étoit composé des douze tribus des Israelites, figure que l'Eglise Chrétienne seroit d'abord composée des douze Apôtres de Jésus-Christ. Les principaux enseignes des escadrons des Israëlites avoient pour figure, l'un, savoir Juda, un lion; un autre, savoir Ruben, avoit une face d'homme; l'autre, savoir Ephraïm, avoit une figure de boeuf; le quatrième enfin, savoir Dan, avoit une figure d'aigle, tenant un serpent dans ses griffes, [II-15] figure que les quatre Evangelistes seroient marqués par ces figures-là; Mathieu par une face d'homme, Marc par un lion, Luc par un boeuf, et Jean par un aigle. Aug. Orig.
Les Nazaréens [26], mot qui veut dire être séparé, consacré et saint, figuroient Jésus-Christ, qui a été séparé du siècle, consacré à Dieu et rempli de sainteté. Cyril. Jerom. Amb. Les bénédictions que les prêtres donnoient au peuple, en répétant trois fois de suite le nom du Seigneur, figuroient le mistère de la trinité des personnes divines. Aug. Rup.
Le murmure de Marie et d'Aaron contre Moïse, pour avoir épousé une femme Ethiopienne, étoit tout figuratif. Moïse, qui épousa une femme Ethiopienne, figuroit Jésus-Christ, qui épouse l'Eglise des Gentils, figurée par l'Ethiopienne. Marie et Aaron, qui figuroient la Sinagogue et le Sacerdoce de la loi, en murmurèrent, pour figurer, que la Sinagogne [27] murmureroit de ce que leur Sacerdoce et leur loi sont comme transférés à des Gentils, qui font du fruit. Dieu aprouve ce mariage de Moïse, figure que Dieu recevroit l'Eglise des Gentils. Marie, en punition de son murmure, devient lépreuse, de même la Sinagogue, figurée par cette Marie, devient comme lépreuse et difforme, à cause de son aveuglement et de ses péchés. Marie, devenue lépreuse est séparée pour un tems, en figure de ce que la Sinagogue seroit rejettée de Dieu pour un tems, enfin, après sept jours d'exil elle revient, figure que la Sinagogue, après les sept âges du monde, c'est à [II-16] dire, à la fin des tems, se réunira à l'église. Orig. Ambros.
La verge d'Aaron, [28] qui poussa des boutons et des fleurs, figuroit la Vierge Marie, qui, seule par la vertu du St. Esprit, a poussé et mis au monde la fleur divine, c'est-à-dire Jésus-Christ. Ciryl et selon d'autres la verge d'Aaron figuroit la croix de Jésus-Christ. Les boutons et les fleurs, qu'elle produisit, figuroient les Gentils, qui se convertissoient à la prédication de la croix du Sauveur. Orig. Selon d'autres encore la verge d'Aaron figuroit la puissance de Jésus-Christ, les boutons sa beauté spirituelle, procédant de la grâce et les fleurs la douceur de son esprit.
La vache rousse, dont il est parlé au 19 chap. des Nombres, étoit figurative, la vache figuroit l'humanité de Jésus-Christ, sa couleur rousse figuroit sa passion, son âge entier et parfait figuroit l'âge viril de Jésus-Christ, elle étoit sans tâche, pour marquer son innocence de tous péchés, elle n'avoit point portée le joug, pour marquer la liberté des enfans de Dieu et surtout de Jésus-Christ. Elle étoit tuée ou immolée par Eléasar Prêtre, pour figurer que Jésus-Christ soufriroit des prêtres de la loi, elle étoit tuée hors du camp, pour figurer que J. C. souffriroit la mort hors de Jerusalem. La flamme, qui brûloit cette vache et qui alloit en montant, figuroit, suivant ces mêmes Docteurs, la résurrection et l'ascension de Jésus-Christ. Le bois de cèdre, qui servoit à la brûler, figuroit la croix de Jésus-Christ. L'hyssope figuroit la vertu du baptême et l'écarlatte figuroit le sang de Jésus-Christ. [II-17] Aug. Isid. Greg. Theod. etc. Pouvoit-on dire de plus belles choses que celles-là?
La vache, [29] qui devoit être immolée, lorsque l'on trouvoit le cadavre d'un homme mort, dont on ne connoissoit point le meurtrier, figuroit encore la chair ou l'humanité de Jésus-Christ, qui a été immolée pour le salut des hommes, qui étoient morts dans le péché. Cette vache ne devoit point avoir porté le joug, pour marquer que Jésus-Christ étoit sans péchés, elle étoit tuée à cause d'un homicide trouvé, figure que Jésus-Christ seroit mis à mort pour les tués par le péché. Cette vache étoit tuée dans une vallée âpre, pour figurer le calvaire, ou la Nation juive, qui étoit revêche, infidèle et désagréable. Par le taureau, dont il est parlé au 33 chap. du Deuteronome, est figuré Jésus-Christ, et par ses cornes sont figurés les bras de la croix. Aug. Tert. Ambros.
Vous ne lierez point la bouche du boeuf, [30] qui foule le grain, ce qui a été dit par figure, pour mar-. quer les Prédicateurs de l'Evangile, qui, en prêchant l'Evangile et convertissant les infidèles, relèvent et multiplient la race de Jésus-Christ, en tant que les convertis s'apellent chrétiens du nom de Christ, que s'ils refusent de prêcher et d'aller convertir comme le frère, il est comme lui rejetté et méprisé de l'Eglise. Aug. contre Faust. Orig. Ce qui est figuré par le frère, [31] qui épousoit la femme de son frère, pour relever sa race.
Les Enfans d'Israël résistoient pendant 40 jours [II-18] à Goliath et aux Philistins, qui étoient leurs ennemis. Pourquoi pendant 40 jours? Cela figuroit, dit S. Augustin, les quatre tems et les quatre parties de la terre, qui signifient la vie présente, dans laquelle les Chrétiens, figurés par les Israëlites, sont obligés de combattre contre le Diable et ses Anges, qui étoient figurés par Goliath et son Armée. David, qui vient avec son bâton pour combattre contre ce Goliath, étoit la figure de Jésus-Christ, qui devoit combattre contre le Goliath spirituel, c'est-à-dire contre le Diable, avec le bois de sa croix. Goliath fut frappé au front d'un coup de pierre, que David lui jetta. Pourquoi fut-il ainsi frappé au front? C'étoit, dit le même S. Aug. parce qu'il n'avoit pas fait le signe de la croix. sur son front. Car de même, dit-il, que le bâton de David figuroit la croix, de même aussi, dit-il, la pierre dont ce Goliath fut frappé, figuroit le Seigneur Jésus-Christ. Aug. Serm. 197 de Temp. Voyez le 4me Dimanche après la Pentecôte.
Le Temple si magnifique, que Salomon fit bâtir à Dieu, n'étoit, dit le même S. Aug. qu'une figure de celui que Jésus-Christ lui bâtiroit, et qui seroit fait, dit-il, non de bois, ni de pierres, comme celui de Salomon, mais qui seroit fait d'hommes vivans, tel, disoit-il, que nous avons maintenant la joïe de le voir. Aug. de civit. lib. 17 cap. 8. Qui ne riroit de toutes ces inépties-là?
Enfin toute la loi ancienne n'étoit, suivant cette doctrine de nos Christicoles, qu'une figure de leur loi nouvelle; car, suivant leur dire, les actions mêmes, aussi bien que les paroles, y étoient figuratives et [II-19] prophétiques. La terre promise, dont il est dit qu'elle étoit toute coulante de lait et de miel, pour marquer l'abondance de ses biens, n'étoit, suivant leur dire, qu'une figure de la vie bienheureuse, qu'ils espèrent dans le ciel, et qui est, comme ils disent, leur seule véritable Patrie. Tous les biens temporels, que Dieu promettoit aux juifs, n'étoient qu'une figure des biens spirituels de la grâce ou des récompenses éternelles du ciel, et comme aussi les menaces, qu'il leur faisoit, des châtimens temporels de cette vie, n'étoient qu'une figure des châtimens éternels de l'enfer. Les captivités, où les juifs furent réduits, n'étoient qu'une figure de la captivité du Démon et du péché, où étoient tous les hommes. La délivrance promise de leur captivité, n'étoit qu'une figure de la délivrance spirituelle de la captivité du Démon et du péché. Le puissant Redempteur, qui leur étoit promis, comme un très-puissant prince et Seigneur, qui domineroit sur la terre, n'étoit, suivant leur dire, qu'une figure de Jésus-Christ, dont la puissance spirituelle a delivré tous les hommes de cette captivité du Démon et du péché, où ils étoient réduits. La Jerusalem terrestre, qui devoit être à tout jamais glorieuse et si triomphante, n'étoit aussi, suivant leur dire, qu'une figure de la Jerusalem céleste, où ils prétendent que toutes sortes de biens se trouvent en abondance, de sorte que tout ce qui est dit dans les prophètes, ou dans la loi de cette Jerusalem terrestre, ou de ce puissant redempteur qui étoit promis, ou même des sacrifices et des cérémonies, qui se faisoient en ce temslà, ne devoient s'entendre figurativement et [II-20] allégoriquement, que de ce qui se fait maintenant dans la Religion Chrétienne et ne doivent s'entendre que de la Jerusalem céleste, que de la puissance spirituelle de Jésus-Christ et de la redemption spirituelle des hommes, faites par les mérites prétendus infinis de sa mort et passion; et même tout le peuple juif, selon la chair, n'étoit, suivant leur dire, qu'une figure des Chrétiens, qui sont, disent-ils, les vrais Israëlites, ou l'Israël de Dieu, comme dit leur grand S. Paul, de sorte que tout ce qui est dit littéralement de ce peuple et de toutes les grandes et magnifiques promesses, qui lui avoient été faites de la part de Dieu, ne devroit s'entendre que spirituellement et allégoriquement que des Chrétiens et de ce qui se fait dans leur Réligion, si bien que, suivant cette doctrine de nos Christicoles, tout ce qui auroit jamais été dit et promis de plus beau, de plus grand, de plus magnifique et de plus avantageux, touchant la venue d'un prétendu si puissant Redempteur et touchant sa prétendue future possession et jouissance de tant de si grands et si inestimables biens, que Dieu auroit promis à son peuple d'Israël, qui étoit son peuple choisi et son peuple bien-aimé, se termineroit seulement à des biens imaginaires, à une Redemption imaginaire et à un vil et ridicule fanatisme, qui se seroit trouvé et qui se trouveroit encore maintenant dans le Christianisme, à l'occasion de quoi on aurait certainement bien raison d'apliquer ici ce qui est dit de ce tant renommé et si prodigieux enfantement prétendu d'une montagne, qui se termina seulement à la production d'une chétive souris. Parturiunt montes nascitur ridiculus mus.
[II-21]
Ce qui est manifestement abuser des termes de la susdite loi et des susdites promesses et prophéties, c'est en pervertir le sens et la véritable signification, de sorte que quand on voudroit même suposer qu'elles séroient véritablement de Dieu, elles se trouveroient entièrement détruites et anéanties par ces sortes d'interprétations allégoriques et mistiques, qu'ils en font, lesquelles sont entièrement vaines et frivoles, d'autant qu'elles ne sont dans le fond, que des imaginations creuses et des vaines et ridicules fictions de l'esprit humain, qui se plait dans la vanité et dans le mensonge.
Ainsi elles ne méritent pas que l'on y fasse la moindre attention et si j'en ai raporté ici un si grand - nombre d'exemples, ce n'est que parce qu'elles sont tout à fait dignes de risée et qu'elles sont très-propres à faire manifestement voir la vanité des susdites promesses et prophéties, qui ne sont pas moins vaines et frivoles, que les interprétations spirituelles et allégoriques ou mistiques, que nos dits Christicoles affectent de leur donner.
Je trouverois fort étonnant, que tant de si grands et de si illustres personnages se seroient amusés à nous dire et à nous débiter tant de sotises sur de si vains sujets, si je ne savois d'ailleurs qu'ils peuvent y avoir été portés par quelques fausses vûës, et par quelques vaines considérations particulières. Les plus grands hommes sont quelques fois capables de mille foiblesses, aussi bien que les autres. Il ya mille plis et replis dans le coeur et dans l'intention des hommes, qu'il seroit difficile de déveloper. On ne [II-22] voit pas toujours par quels motifs ils parlent, ni dans quelles vûës ils agissent. Pour moi, j'aurois peine à croire, comme dit le Sr de Montagne, que ces grands hommes, dont je viens de parler, aïent parlé sérieusement, lorsqu'ils nous ont débité tant de sotises sur ce sujet: Si ce n'est peut-être, qu'ils se soïent ensuite persuadés à eux-mêmes, ce qu'ils vouloient d'abord faire seulement accroire aux autres; semblables en cela, comme dit encore le St de Montagne, à ces enfans, qui s'effraïent de ce même visage, qu'ils ont barbouillé et noirci à leurs compagnons, ou semblables à ces sots idolâtres, qui révérent religieusement des troncs de bois ou de pierres, auxquels ils auront donné quelque figure. Et nos Christicoles eux-mêmes, qui adorent maintenant de foibles petites images de pâte, après que leurs Prêtres ont mistérieusement et secrètement prononcé seulement quatre paroles sur les susdites petites images de pâte. Y a t-il rien de plus sot, de plus vain et de plus ridicule?
Je croirois donc bien plûtôt, que ces grands hommes ont voulu en cela se jouer de notre commune ignorance et bêtise, sachant bien qu'il n'y a rien qu'on ne puisse facilement faire accroire aux ignorans; et si on veut néanmoins, qu'ils aïent véritablement dit leurs pensées en cela, comme ils le croïoient, je ne saurois dans ce cas-là m'empêcher de penser qu'ils n'aïent eux-mêmes été en cela des ignorans et des sots. On me pardonnera, si on veut, cette expression, car j'écris ici naïvement ce que j'en pense, après y avoir néanmoins réfléchi plusieurs fois, et en suivant toujours, autant qu'il m'étoit possible, les plus [II-23] claires lumières de la raison, pour voir si je ne me trompois pas moi-même: Car la raison naturelle est le seul chemin, que je me suis toujours proposé de suivre dans mes pensées, étant celui qu'il me paroit évidemment que chacun devroit toujours suivre, pour ne pås marcher aveuglément, comme on fait dans des chemins et dans des Païs, que l'on ne connoit pas; et plus j'y ai passé, plus ai-je trouvé de quoi me confirmer dans mes pensées.
Comme donc les susdites promesses et prophéties, prises dans le sens propre et naturel des paroles, n'ont point eu leur accomplissement; et que de l'aveu même de nos Christicoles, elles ne peuvent l'avoir eu que dans un sens spirituel, allégorique et mistique, qui n'est dans le fond, qu'un sens étranger et un sens ridicule et imaginaire; il s'en suit manifestement, que ces promesses et prophéties sont fausses, puisqu'elles ne sauroient être vraïes ou véritables que dans un sens, qu'elles n'ont point en elles-mêmes et qui dans le fond n'est qu'imaginaire. Et si ces promesses ou prophéties se trouvent fausses dans un sens litteral, qui leur est propre et naturel et qui est le seul propre et véritable sens, il est clair et évident, qu'elles ne viennent point de Dieu, et qu'elles ne peuvent, en aucune manière, servir de preuves, ni de témoignages assurés de la vérité d'aucune Réligion, non plus que les prétendus miracles, dont j'ai ci-devant parlé; et ainsi tous ces prétendus motifs de crédibilité, sur lesquels nos Christicoles prétendent fonder la certitude de la vérité de leur Religion, n'étant d'aucun poids, ni d'aucune autorité, pour prouver ce qu'ils [II-24] prétendent, il s'en suit manifestement, que leur Religion est fausse, et que tout ce qu'ils en disent, comme venant de la part et de l'autorité de Dieu, n'est, comme j'ai dit, qu'erreur, illusion, mensonge et imposture, et c'est la quatrième preuve démonstrative qui j'avois à en donner.
Passons à la cinquième preuve, que je tirerai de la fausseté de leur doctrine. Il n'y a point de Religion, qui ne prétende enseigner la plus pure, la plus sainte et la plus véritable doctrine. Cependant il n'y en a pas une, qui ne soit toute mêlée et comme paitrie d'erreurs, d'illusions, de mensonges et d'impostures: c'est ce que l'on peut par conséquent véritablement dire de la Religion Chrétienne, Apostolique et Romaine, aussi bien que de toutes les autres Religions: d'où je tire cet argument: Une Religion qui reçoit, qui aprouve et qui autorise même des erreurs dans sa doctrine et dans sa morale, ne peut être une véritable Religion, et ne peut véritablement être d'institution divine. Or la Religion Chrétienne, et principalement la secte Romaine, reçoit, aprouve et autorise des erreurs dans sa doctrine et dans sa morale, c'est ce qu'il est facile de faire voir: 1°. elle reçoit, aprouve et autorise des erreurs dans sa [II-25] doctrine, puisqu'elle enseigne et qu'elle oblige de croire, non seulement des choses qui sont fausses, mais aussi des choses qui sont ridicules et absurdes, et qui sont entièrement contraires à ce que l'on devroit penser de la bonté, de la sagesse, de la justice et de la miséricorde d'un Dieu, qui seroit infinement parfait. En second lieu elle reçoit, aprouve et autorise aussi des erreurs dans sa morale. 2°. Parce qu'elle aprouve et autorise des maximes, qui tendent au renversement de la justice et de l'équité naturelle. 3°. Parce qu'elle blâme et qu'elle condamne comme vicieuses, les plus légitimes inclinations de la nature, et qu'elle souffre, qu'elle favorise et autorise des abus, qui choquent ouvertement la droite raison, et qui sont entièrement contraires à la justice et au bon gouvernement des hommes. C'est ce qu'il est facile de faire manifestement voir, par la seule exposition de ces erreurs et de ces abus-là: car les exposer simplement et naïvement, tels qu'ils sont, avec toutes leurs circonstances et dépendances, c'est suffisamment les rechercher.
Prémièrement donc la Réligion Chrétienne, Apostolique et Romaine enseigne et oblige de croire, qu'il n'y a qu'un seul Dieu et en même tems elle enseigne aussi et oblige de croire, qu'il y a trois personnes divines, chacune desquelles personnes est véritablement Dieu. [II-26] Trinum Deum unicumque cum fervore praedicat: car s'il y en a trois, qui soient véritablement Dieu, ce sont véritablement trois Dieux, et si ce sont véritablement trois Dieux, il est faux de dire qu'il n'y ait qu'un seul Dieu; ou s'il est vrai de dire qu'il n'y a véritablement qu'un seul Dieu, il est faux de dire qu'il y en ait véritablement trois, qui sont Dieu, puisqu'un et trois ne se peut véritablement dire d'une seule et même chose. La même Réligion Chrétienne enseigne et oblige de croire, que la prémière de ces prétenduës personnes divines, qu'elle apelle le Père, a engendré la seconde personne, qu'elle apelle le Fils, et que ces deux premières personnes ensemble ont produit la troisième, qu'elle apelle le Saint Esprit, et néanmoins elle enseigne et oblige de croire, que ces trois prétendues divines personnes ne dépendent nullement l'une de l'autre, et qu'elles ne sont pas même plus anciennes l'une que l'autre, l'une n'aïant jamais été avant l'autre, ce qui est encore manifestement absurde, puisqu'une chose ne peut recevoir son être d'une autre; sans quelque dépen-dance de cette autre; et qu'il faut nécessairement qu'une chose soit, pour qu'elle puisse donner l'être à une autre. Si donc la seconde et la troisième de ces prétendues personnes divines, ont reçu leur être de la prémière, il faut nécessairement qu'elles dépendent dans leur être de cette prémière personne, qui leur auroit donné l'ètre, ou qui les auroit engendré et produit, et il faut nécessairement aussi, que cette prémière, qui auroit donné l'être aux deux autres, ait été, avant que de leur pouvoir donner l'être, [II-27] puisque ce qui n'est point, ne peut donner l'être à rien. Si donc la prémière personne a véritablement donné l'être aux deux autres, et que ces deux autres aïent véritablement reçu leur être de cette prémière, il faut nécessairement que la prémière ait été, lorsque les deux autres n'étoient pas encore, et par conséquent, qu'elles aïent été l'une avant l'autre. D'ailleurs il répugne et il est absurde de dire, qu'une chose, qui auroit été engendrée ou produite, n'auroit point eu de commencement: Or, selon nos Christicoles, la seconde et la troisième personne divines ont été engendrées ou produites, donc elles ont eu un commencement: et si elles ont eu un commencement, et que la prémière personne n'en ait point eu, comme n'aïant point été engendrée, ni produite d'aucune autre, il s'en suit nécessairement, que l'une ait été avant l'autre, c'est-à-dire, que la prémière ait été avant la seconde et que la seconde ait été avant la troisième: étant absurde de dire, qu'elles soient produites l'une de l'autre, sans aucune dépendance l'une de l'autre, et sans aucune priorité, ou postériorité l'une de l'autre. Que si cela est absurde, il n'est certainement pas moins absurde de dire, qu'il n'y ait véritablement qu'un seul Dieu et qu'il y ait cependant trois personnes en Dieu. Nos Christicoles, qui sentent ces absurdités, et qui ne sauroient s'en parer par aucune bonne raison, n'ont point d'autres ressources que de dire, qu'il faut pieusement fermer les yeux de la raison humaine, qu'il faut captiver son esprit sous l'obéissance de la Foi, et qu'il faut adorer humblement de [II-28] si hauts et si adorables mistères, sans vouloir les comprendre. Mais, comme ce qu'ils apellent Foi, n'est véritablement. qu'un principe d'erreurs, d'illusions et d'impostures, comme je l'ai ci-devant démontré; lorsqu'ils nous disent, qu'il faut se soumettre pieusement et aveuglement à tout ce que leur Foi leur enseigne et les oblige de croire, c'est comme s'ils disoient, qu'il faut pieusement et aveuglement croire et reçevoir toutes sortes d'erreurs, d'illusions et d'impostures, par un principe même d'erreurs, d'illusions et d'impostures.
Voici, comme un de nos fameux Deïchristicoles Romains parle de cette aveugle soumission à leur Foi, à l'occassion de ce pretendu mistère de leur Dieu en trois personnes:
» Rien ici d'humain, dit-il, [32] rien de charnel, que la raison soit captive sous le joug de la Foi, pour adorer des mistères, qu'elle ne peut comprendre. Un Dieu, dit-il, qui est la même chose que son Fils, et qui n'est pas la même personne. Un Fils qui réside dans son Père et un Père dans son Fils et qui sont distingués réellement l'un de l'autre; un Fils qui reçoit tout et l'être même de son Père, sans indigence, sans dépendance et sans postériorité, un Père qui donne et communique tout ce qu'il est à son Fils, sans lui donner commencement, sans rien perdre de ce qu'il donne à son Fils coéternel, consubstantiel et opérant avec lui par la même Toute-puissance; ce sont, dit-il, des vérités ou la raison se perd."
[II-29]
Il a raison ici de dire qu'elle se perd; parce qu'il faut effectivement l'avoir perdu et renoncer entièrement à ses lumieres, pour vouloir soutenir des propositions aussi absurdes que celles-là. Voilà cependant un des principaux points de la doctrine de nos Deïchristicoles, ils voïent bien eux-mêmes que la raison se perd dans les absurdités de ces beaux prétendus mistères, et cependant ils jugent, qu'ils doivent plûtôt perdre leur raison, que d'aller contre leur Foi, en suivant les lumières de leur raison: c'est pour eux, dit Mr. de Montagne, [33] une raison de croire, que de rencontrer une chose incroïable et elle est selon eux d'autant plus selon la raison, qu'elle est contre l'humaine raison; mais c'est cela même, qui prouve évidemment leur aveuglement et la fausseté de leur doctrine.
Nos Deïchristicoles blâment et condamnent ouvertement l'aveuglement des anciens Païens, qui reconnoissoient et adoroient plusieurs dieux, ils se raillent de ce qu'ils disoient de la généalogie de leurs Dieux, de leur naissance, de leur mariage et de la génération de leurs enfans. Et ils ne prennent pas garde eux-mêmes, qu'ils disent des choses, qui sont beaucoup plus ridicules et plus absurdes, que tout ce que les Païens ont dit de leurs Dieux; car si les Païens ont reconnu et adoré plusieurs Dieux, ils ne disoient pas, qu'ils n'avoient tous qu'une même nature, qu'une même puissance, et qu'une même Divinité; ils attribuoient ingénuement et sans mistère à chacun d'eux leur propre nature, leur propre puissance, leur propre volonté, leurs [II-30] propres inclinations et leur propre Divinité; mais nos Deïchristicoles, en reconnoissant de nom un seul Dieu, ils en admettent effectivement trois, auxquels cependant ils n'attribuent qu'une même nature, qu'une même puissance et qu'une même Divinité; ce qui est certainement beaucoup plus absurde, que ce que disoient les Païens de la pluralité des Dieux.
Si ces mêmes Païens ont cru, qu'il y avoit des Déesses comme des Dieux, et que ces Dieux et ces Déesses se marioient ensemble, et qu'ils engendroient des enfans, ils ne pensoient en cela rien que de naturel, car ils ne s'imaginoient pas encore que les Dieux fussent sans corps et sans sentimens. Et croïant qu'ils avoient des corps et du sentiment, aussi bien que les hommes, il ne faut pas s'étonner, s'ils croïoient qu'il y eut des Dieux mâles et des Déesses femelles: car s'il y en avoit effectivement quelques uns, pourquoi n'y en auroit-il point de l'un et de l'autre sexe? On ne voit point qu'il y ait plus de raison de nier, ou de reconnoitre plutôt l'un que l'autre, et suposant, comme faisoient les Païens, qu'il y avoit des Dieux et des Déesses, pourquoi ne se marieroient-ils pas? Et pourquoi ne prendroient-ils pas leurs plaisirs ensemble, ces Dieux et ces Déesses, en engendrant des enfans, et cela en la manière que font les hommes? Il n'y auroit certainement rien de ridicule, ni d'absurde dans cette doctrine et dans cette croïance des Païens, si le fondement de leur doctrine et de leur croïance étoit vrai, c'est-à-dire, s'il étoit vrai qu'il y eut effectivement des Dieux.
[II-31]
Mais dans la doctrine et dans la croïance de nos Deïchristicoles il y a quelque chose de plus ridicule et de plus absurde, car, outre ce qu'ils disent d'un Dieu qui en fait trois, ou de trois qui ne font qu'un, ce qui est déjà, comme j'ai remarqué, une absurdité assez grande, ils disent que ce Dieu triple et unique n'a ni corps, ni forme, ni figure aucune. Ils disent que la prémière personne de ce Dieu triple et unique, qu'ils apellent le Père, a engendré toute seule, par sa propre pensée et par sa propre connoissance, une seconde personne; qu'ils apellent le Fils, et qui est tout semblable à son Père, étant comme lui, sans corps, sans forme et sans figure aucune, qui est ce qui fait que la prémière personne se nomme le père plutôt que la mère, et qui est ce qui fait que la seconde se nomme plutôt le fils que la fille? Car si la prémière est véritablement père, plutôt que mère et si la seconde est véritablement fils, plutôt que fille, il faut nécessairement, qu'il y ait quelque chose dans l'un et dans l'autre de ces deux personnes, qui fasse que l'une soit père, plutôt que mère, et que l'autre soit plutôt fils, que fille. Or qu'est-ce qui feroit cela, si ce n'est qu'elles seroient tous deux mâles et non fémelles? Mais comment seront-elles plutôt mâles que fémelles, puisqu'elles n'ont ni l'une, ni l'autre, ni corps, ni forme, ni figure aucune? Cela n'est pas imaginable, cela se détruit de soi-même; mais n'importe, ils disent et il leur plait de dire toujours [II-32] à bon compte que ces deux personnes, qui sont ainsi sans corps, sans forme et sans figure aucune, et qui par conséquent ne peuvent être d'aucun sexe, c'est-à-dire ni mâles, ni fémelles, sont néanmoins père et fils, et qu'ils ont produit par leur mutuel amour une troisième personne, qu'ils apellent le St. Esprit, laquelle personne n'a, non plus que les deux autres, ni corps, ni forme, ni figure aucune. Et ainsi, suivant l'admirable et sainte doctrine et croïance de nos subtils et savants Deïchristicoles, il n'y a qu'un seul triple et unique Dieu, qui est sans corps et sans forme, sans figure et sans couleur aucune: et dans ce seul triple et unique Dieu, il y a cependant trois personnes divines, lesquelles sont toutes trois sans corps, sans forme et sans figure aucune. On ne peut pas dire qu'elles soient d'aucun sexe, c'est-à-dire, qu'elles soient mâles, ni fémelles, et quoiqu'elles ne soient ni mâles, ni fémelles, elles n'ont pas laissé néanmoins que de s'engendrer et de se produire les unes les autres, ce qui s'est fait, disent nos Christicoles, non charnellement, mais spirituellement et d'une manière toute spirituelle et mistérieuse et ineffable, c'est-à-dire, d'une manière que nos Christicoles eux-mêmes ne sauroient exprimer, ni concevoir.
Jugez și cette doctrine et si cette croïance n'est pas incomparablement plus ridicule et plus absurde, que toutes celles des anciens Païens? Elle est certainement incomparablement plus ridicule et plus absurde: car ces anciens Païens croïoient, suivant le cours ordinaire de la nature, dans ses générations, que les Dieux pouroient en engendrer plusieurs et [II-33] plusieurs enfans, et que leurs enfans pouroient en engendrer plusieurs et plusieurs autres et continuer toujours ainsi de générations, en générations, dans tous les siècles. Et, suivant leur principe, il n'y avoit encore rien de ridicule, ni d'absurde, dans leur pensée et dans leur croïance. Mais par quelle raison, nos Christicoles veulent-ils borner la puissance générative de leur Dieu, le Père, à la génération d'un seul fils? Est-ce qu'il n'auroit pu, ou qu'il n'auroit pas voulu engendrer davantage? Ou seroit-ce peut-être, qu'il ne lui auroit pas été convenable, d'avoir plusieurs fils et plusieurs filles? Ce ne doit pas être pour cette dernière raison, qu'il n'auroit voulu avoir qu'un seul fils, car la multitude des enfans, lorsqu'ils sont tous bien nés, qu'ils sont tous beaux, sages et honnêtes, fait l'honneur et la gloire d'un père, qui les a engendrés; et il ne faut point douter, que le Dieu Père n'auroit engendré toujours que de beaux enfans, qui auroient tous été aussi sages et aussi parfaits, qu'il auroit voulu, et par conséquent, auroient fait l'honneur et la gloire de leur père. D'ailleurs ce divin Père n'avoit pas lieu de craindre, comme des hommes, de voir jamais aucun de ses enfans dans l'indigence et dans la misère, puisqu'étant le souverain Maître et Seigneur du ciel et de la terre, il auroit pu leur donner à tous des apanages convenables à leur divine naissance, et il auroit pu même leur donner à chacun d'eux un monde entier à gouverner et à y faire tout ce qu'ils auroient voulu, et se réserver ce monde-ci pour lui, s'il l'avoit trouvé bon. Ainsi il ne paroit pas, que ce puisse avoir été pour une telle, ou autre [II-34] semblable raison, qu'il n'auroit voulu engendrer qu'un seul fils.
Dire qu'il n'auroit pû en engendrer aucun autre, attendu que sa puissance générative auroit été entièrement épuisée par la génération de ce premier fils, ce seroit dire une chose ridicule et absurde, parce qu'il seroit ridicule et absurde de vouloir borner si court une puissance, que l'on dit être infinie. Or, nos Christicoles disent que la puissance de ce divin Père est infinie, et si elle est infinie, elle ne sauroit donc jamais être épuisée par la génération de ce prémier fils, et ainsi ils n'auroient pas raison de dire, que sa puissance générative seroit épuisée par la génération d'un seul Fils. Quoi! Cette puissance d'engendrer se trouve t'-elle épuisée dans les hommes, par la génération d'un seul enfant? Point du tout, bien loin de cela elle ne l'est pas même toujours par la génération de 12, ni de 15, puisqu'il y en a plusieurs, qui en ont eu un plus grand nombre. Ægypte, par exemple, prémier Roi du Roïaume de ce nom, eut 50 fils, qu'il maria à 50 filles, que son frère Dardanus avoit. On dit qu'Amurat, troisième Roi des Turcs, eut 102 enfans. On dit que Hiérôme, Roi des Arabes, en eut 600! On dit aussi que Scieure, Roi des Tartares, laissa 80 enfans måles. Il y a aparence, que le Roi Salomon en avoit eu encore un bien plus grand nombre, que tous ceux-ci, puisqu'il n'avoit pas moins que 700 femmes, qui étoient comme autant de Reines, et qu'il avoit encore 300 concubines, en sorte que s'il avoit seulement eu un enfant de chacune, il n'en auroit pas eu moins qu'un millier. Cette [II-35] puissance d'engendrer ne se borne pas non plus dans les femmes à la génération d'un seul enfant, il y en a beaucoup, qui en font jusqu'à plus d'une douzaine, et il y en a même eu plusieurs, et il y en a encore plusieurs, qui en font deux on trois d'une seule ventrée. Le Journal historique du Mois de Mai 1709 raporte que la femme d'un artisan de Londre mit au monde 5 garçons et 3 filles d'une même couche. On dit qu'une comtesse de Pologne, nommée Marguerite, enfanta d'une seule portée 56 enfans. Bien plus qu'une Comtesse de Hollande, nommée aussi Marguerite, s'étant moquée d'une pauvre femme, qui étoit fort chargée d'enfans, eut d'une seule ventrée autant d'enfans, qu'il y a de jours en l'an, savoir 365, qui furent tous mariés [34].
Je ne parle pas de plusieurs espèces d'animaux, qui d'ordinaire font 10 ou 12 petits de leur espèce, d'une seule ventrée. Il paroit bien par tous ces exemples, et par l'expérience de ce que l'on voit tous les jours, que la puissance d'engendrer dans les hommes et dans les bêtes, ne se borne point à la génération d'un seul, mais qu'elle va beaucoup plus loin; pourquoi donc nos Christicoles veulent-ils borner si court, dans leur Dieu, une si douce, si charmante et si estimable puissance que celle-la? Ils n'en sauroient donner aucune raison solide, et c'est en quoi aussi ils se rendent ridicules, et plus ridicules que n'étoient les païens, dans la croïance qu'ils avoient de la génération de leurs Dieux.
[II-36]
Mais pourquoi encore ne veulent-ils pas que la seconde, ni que la troisième personne de leur triple et unique Divinité aïent, comme la prémière, la puissance d'engendrer chacun un fils semblable à eux? Si cette puissance d'engendrer un fils est une perfection dans la prémière personne, c'est donc une perfection et une puissance, qui n'est point dans la seconde, ni dans la troisième personne, et ainsi ces deux personnes, manquant d'une perfection et d'une puissance, qui se trouvent dans la prémière, elles ne seront certainement pas égales entr'elles, comme nos Christicoles prétendent qu'elles le soient. Si, au contraire, ils disent que cette puissance d'engendrer un fils n'est pas une perfection, ils ne devroient donc pas l'attribuer à la prémière personne, non plus qu'aux deux autres, parce qu'il ne faut attribuer que des perfections à un Étre, qui seroit souverainement parfait. D'ailleurs ils n'oseroient dire, que la puissance d'engendrer une divine personne, ne soit pas une perfection. D'un autre côté, s'ils disent que cette prémière personne auroit bien pû engendrer plusieurs fils et plusieurs filles, mais qu'elle n'auroit voulu engendrer que ce seul fils, et que les deux autres personnes pareillement n'en auroient point voulu engendrer, ni produire d'autres, on pouroit prémièrement leur demander, d'où ils savent que cela soit ainsi: car on ne voit point dans les prétendues Ecritures saintes, qu'aucune de ces prétendues divines personnes se soient positivement déclarées la-dessus. Comment nos Christicoles peuvent-ils savoir ce qui en est? Ils n'en peuvent certainement rien savoir, et ils n'en parlent donc, que suivant leurs idées et leurs [II-37] imaginations et qui sont des imaginations creuses. C'est en quoi ils se rendent encore ridicules et téméraires; car c'est se rendre ridicule et téméraire, que de vouloir juger et parler si positivement des intentions et des volontés des Dieux, sans savoir ce qui en est. En second lieu, on pouroit dire, que si ces pretenduës et divines personnes avoient véritablement la puissance d'engendrer plusieurs fils et plusieurs filles, et qu'elles n'en voulussent cependant point engendrer, il s'en suivroit, que cette divine puissance demeureroit en elles sans effèt et comme inutile; elle seroit tout-à-fait sans effèt dans la troisième personne, qui n'engendre et ne produit aucune personne, et elle seroit presque sans effèt dans les deux autres, puisqu'elles voudroient la borner à si peu d'effèts: et ainsi cette puissance qu'elles auroient, d'engendrer ou de produire quantité de fils et de filles, demeureroit en elles comme oisive et inutile, ce qui ne seroit nullement convenable à dire de divines personnes.
D'ailleurs on pouroit dire, que ce seroit dans la personne du Père une marque assez évidente, qu'elle n'auroit eu guères de plaisir et de contentement dans la génération de son fils, puisqu'il n'en auroit point voulu engendrer d'autres, et ce seroit dans les trois personnes une marque évidente, qu'elles n'auroient voulu guères de bien à tant d'autres divines personnes, qu'elles auroient pû engendrer, puisqu'elles n'auroient pas voulu leur donner l'être, qui leur auroit été si glorieux et si avantageux d'avoir. C'est certe bien dommage, que ces divines personnes aïent eu si peu d'inclination à l'amour de la génération, et qu'elles aïent [II-38] si peu aimé la multiplication de leur espèce: car si elles l'eussent aimée, seulement autant que les hommes aiment la multiplication de la leur, et qu'elles eussent voulu multiplier leur divine race, seulement autant que celle de Jacob multiplioit en Egypte, et qu'elles eussent voulu donner des corps à tous leurs enfans, ou que tous ces divins enfans eussent bien voulu s'incarner dans des corps humains, comme a fait le prétendu fils unique de Dieu le Père, la terre et les cieux seroient maintenant tout peuplés de divins enfans et de divines personnes, qui vaudroient beaucoup mieux que toute cette multitude d'hommes vicieux et corrompus, qui remplissent la terre de crimes et de méchancetés, et ainsi, de quelque côté que nos Christicoles puissent rendre ce prémièr et capital point de leur doctrine, elle se trouve toujours manifestement fausse, ridicule, et absurde en ce point.
Nos Deichristicoles ou Christideicoles blâment et condamnent les païens, de ce qu'ils attribuoient la Divinité à des hommes mortels, comme aussi de ce qu'ils les adoroient comme des Dieux, aprés leur mort. Ils ont certainement raison de les blâmer et de les condamner en cela. Mais ces Païens-là ne faisoient en cela, que ce que font encore maintenant nos Christicoles eux-mêmes, qui attribuent la Divinité à leur Christ, qui n'étoit véritablement qu'un homme comme les autres; de sorte, que si nos Deichristicoles blâment et condamnent les païens, de ce qu'ils adoroient comme des Dieux des hommes mortels, ils devroient donc bien se condamner aussi eux-mêmes, puisqu'ils sont dans la même erreur, que ces Païens étoient, et qu'ils [II-39] adorent comme leur Dieu, un homme qui étoit mortel, et qui étoit même si bien mortel, qu'il mourut honteusement sur une croix, après avoir été condamné à la mort. Il ne serviroit de rien à nos Deichristicoles, de dire ici, qu'il y a une grande différence entre leur Jésus-Christ et les Dieux des Païens, sous prétexte que leur Christ seroit, comme ils disent, vrai Dieu et vrai homme tout ensemble, attendu que la Divinité se seroit incarnée en lui, au moïen de quoi la nature divine, se trouvant jointe et unie hypostatiquement, comme ils disent, avec la nature humaine, ces deux natures auroient fait, dans Jésus-Christ, un vrai Dieu et un vrai homme, ce qui ne s'étant jamais fait, comme ils disent, dans les Dieux prétendus des anciens Païens, c'étoit manifestement erreur et folie en eux de les adorer comme des Dieux, puisqu'ils n'étoient que des hommes foibles et mortels comme les autres.
Mais il est facile de faire voir la foiblesse et la vanité de cette réponse, et de cette prétendue différence de l'un aux autres; car, d'un côté, n'auroit-il pas été aussi facile aux Païens, qu'aux chrétiens, de dire que la Divinité, ou la nature divine, se seroit véritablement incarnée dans les hommes, qu'ils adoroient comme Dieux, et qu'elle se seroit véritablement incarnée dans leur Saturne, dans leur Jupiter, dans leur Mars, dans leur Apollon, dans leur Mercure, dans leur Bacchus, dans leur Esculape et dans tous les autres, qu'ils adoroient comme Dieux? Pareillement, que la Divinité se seroit véritablement incarnée dans leur Junon, dans leur Diane, dans leur Pallas, dans leur Minerve, dans leur Cérès, dans leur Venus et [II-40] dans toutes les autres Déesses, qu'ils adoroient? II leur auroit certainement été aussi facile, de dire cela de leurs Dieux et de leurs Déesses, qu'aux Chrétiens de le dire de leur Jésus-Christ. D'un autre côté, si la Divinité avoit bien voulu s'incarner et s'unir hypostatiquement, comme disent nos Deichristicoles, à leur nature humaine, dans leur Jésus-Christ, que savent-ils, si cette même Divinité n'auroit pas bien voulu aussi s'incarner et s'unir hypostatiquement à la nature humaine, dans ces grands hommes et dans ces admirables femmes, qui par leurs vertus, par leurs belles qualités et par leurs belles actions ont excellé par dessus le commun des hommes, et se sont fait ainsi adorer comme des Dieux et comme des Déesses? Certainement la Divinité auroit pu aussi facilement s'incarner dans les Dieux des Païens, comme dans le Christ des Chrétiens. Et si nos Deichristicoles ne veulent pas croire, que la Divinité se soit jamais incarnée dans ces grands personnages, pourquoi veulentils nous faire croire, qu'elle se seroit incarnée dans leur Christ? Quelle raison et quelle preuve en ontils? Point d'autre que leur foi et que leur croïance aveugle, qui est, comme j'ai dit, un principe d'erreurs, d'illusions et d'impostures, et qui étoit dans les Païens, également comme dans eux, ce qui fait manifestement voir, qu'ils sont à deux de jeu à cet égard, et qu'ils sont également dans l'erreur, les uns comme les autres.
Mais ce qu'il y a en cela de plus ridicule dans le Christianisme, que dans le Paganisme, c'est que les Païens n'ont ordinairement attribué la Divinité, qu'à de grands hommes et à de grands personnages, comme [II-41] å des Empereurs, à des Rois, à de puissans Princes, ou à des personnes, qui ont excellé en quelques vertus, en quelques belles et rares perfections, qui ont, par exemple, inventé les sciences et les arts, qui ont rendu quelques signalés services au public, ou qui ont fait quelques grandes et généreuses actions; mais nos Deichristicoles, à qui attribuent-ils la Divinité? A un homme de néant, qui n'avoit ni talent, ni esprit, ni science, ni adresse et qui étoit tout à fait méprisé dans le monde. A qui l'attribuent-ils? Le dirai-je? Oui je le dirai, ils l'attribuent à un fou, à un insensé, à un misérable fanatique et à un malheureux pendart.
Oui, mes chers amis, c'est à un tel personnage, que vos Prêtes et vos Docteurs attribuent la Divinité; c'est un tel personnage, qu'ils vous font adorer comme votre divin Sauveur et Redempteur, lui qui ne s'est pu sauver lui-même du supplice honteux de la croix. Car ce Jésus-Christ, qu'ils vous font adorer comme un Dieu fait homme, n'étoit, suivant même le portrait, que nous en font les Evangélistes et ses disciples, qu'un misérable fanatique et un malheureux pendart, qui a été attaché et pendu en croix, et que l'on pouroit, pour cette raison, dire avoir été maudit de Dieu et des hommes, suivant ce qui est écrit dans leurs propres livres, que maudit de Dieu, celui qui est pendu en croix, maledictus a Deo est qui pendet in ligno [35]. Il n'est pas besoin que je prouve, qu'il n'étoit qu'un homme vil et méprisable dans le monde, car, [II-42] outre qu'il disoit lui-même, qu'il n'avoit pas seulement un lieu, où il puisse reposer sa tête, [36] vous savez qu'il est venu au monde dans un étable, qu'il est né de pauvres parens, qu'il a toujours été pauvre, qu'il n'étoit fils que d'un charpentier et que, depuis qu'il avoit voulu paroitre dans le monde et faire parler de lui, qu'il n'a passé que pour un insensé, pour un fou, pour un démoniaque et pour un séducteur, qu'il a toujours été méprisé, moqué, persécuté, fouetté et qu'enfin il a été pendu à une croix, où il a misérablement fini ses jours: maledictus a Deo qui pendet in ligno. Ainsi on ne peut nier, qu'il n'ait été misérable et malheureux dans le monde, de sorte que pour prouver qu'il n'étoit en effèt qu'un fou, qu'un insensé, qu'un misérable fanatique et un malheureux pendart, il ne s'agit que de prouver et faire voir, qu'il étoit véritablement un fou, un insensé, un fanatique, c'est ce que je vais prouver évidemment par ces trois choses.
Premiérement par le jugement, que l'on faisoit de lui dans le monde. 2°. Par ses propres pensées et discours. 3°. Par ses actions et ses manières d'agir. Quant au jugement que l'on faisoit de lui dans le monde, on voit clairement par les Evangiles mêmes, [II-43] qu'il ne passoit que pour un homme, tel que je viens de dire. On voit dans l'Evangile St. Luc, que la premiére fois, qu'il voulut se mêler de prêcher dans sa ville de Nazareth, où il avoit été nourri et élevé [37], les peuples furent tellement indignés, de ce qu'il leur disoit, que, s'étant mis tous en colère contre lui, ils le chassèrent de leur ville et le menèrent sur le haut d'un précipice, pour le jetter en bas. Une autre fois, comme il faisoit plusieurs reproches injuricux aux Scribes et Pharisiens et même aux Docteurs de la loi et qu'il leur donnoit plusieurs maledictions, un d'entre eux fut obligé de lui dire: Maître, ne voyez-vous pas, qu'en parlant de la sorte, vous nous faites injure [38]. Mais lui, continuant ses reproches injurieux et ses outrageantes malédictions, ils furent obligés de le reprendre plus sévèrement et de lui fermer entiérement la bouche, comme il est marqué dans cet Evangile: Coeperunt Pharisoei et legisperiti graviter insistere et os ejus opprimere de multis, Luc. 11:53. Une autre fois, comme il parloit aux Juifs, et ces Juifs, voïant qu'il ne leur disoit que des sotises et des impertinences, qui les choquoient, ils lui dirent: N'avons nous pas bien raison de dire que tu es un Samaritain et que tu as le Démon dans le corps, et comme il continuoit nonobstant cela de leur dire des sotises, ainsi qu'on le peut voir dans l'Evangile selon St. Jean, ils lui dirent pour une seconde fois, c'est maintenant que nous connoissons que tu es un fol, ou que tu as le démon dans le corps, nous savons [II-44] qu'Abraham est mort et que tous les prophètes sont morts, et que tu dis, lui dirent-ils [39]: Que si quelqu'un garde ta parole, qu'il ne mourra jamais. Et comme il persistoit encore à leur dire des sotises, ils lui dirent encore: Quoi! Tu n'a pas encore 50 ans et tu as vu Abraham, qui est mort depuis tant de siècles. Enfin, voïant qu'il leur répondoit et qu'il leur disoit toujours quelques sotises, ils prirent des pières pour le lapider et pour lors il fut contraint de se retirer et de se cacher d'eux.
Un jour, aïant dit aux Juifs qu'il leur donneroit sa chair à manger et son sang à boire, que s'ils ne mangeoient sa chair et ne buvoient son sang, qu'ils n'auroient point la vie en eux [40], ils trouvèrent ce discours si dur et si absurde, qu'ils en furent fort scandalisés, et se dirent les uns aux autres, comment celui-ci peut-il nous donner sa chair à manger, et son sang à boire? Plusieurs de ses Disciples ne pouvant souffrir la dureté et l'absurdité d'un tel discours, se séparérent de lui et l'abandonnèrent, jugeant bien par ce discours qu'il n'étoit qu'un insensé! Une autre fois, comme il les entretenoit encore, suivant son ordinaire, de quelques vains discours, ceux qui l'entendoient parler jugèrent diversement de lui [41], les uns disant qu'il étoit bon, les autres disant que non, mais qu'il étoit un séducteur de peuple; mais la plûpart le regardoient comme un fol et comme un insensé et disoient: il est possédé du Démon et est hors d'esprit, pourquoi l'écoutez-vous [42]: dicebant [II-45] multi demonium habet et insanit, quid eum auditis? Ses Frères mêmes ne croïoient pas en lui, ils ne le regardoient que comme un insensé. Nous en voïons un témoignage bien clair dans l'Evangile selon St. Marc, [43] car il y est expressément marqué, qu'étant un jour entré dans une maison, il s'y assembla tant de monde, que l'on n'y [44] pouvoit plus entrer, et que ses Parens, en aïant été avertis, ils vinrent là pour le retirer, disant qu'il étoit hors d'esprit. Exiérunt sui tenere eum dicebant enim quoniam in furorem versus est. Et il y a bien aparence, qu'il parut effectivement tel, lorsqu'il fut mené devant le Roi Herodes, car ce Roi, aïant fort desiré de le voir, il fut d'abord, dit-on, réjoui de voir qu'on le lui ménoit, croïant qu'il lui verroit faire quelques merveilles, mais lui aïant fait quelques questions, et voïant qu'il ne lui répondoit rien, [45] il n'en eut que du mépris et le renvoïa, par moquerie, revêtu d'une robe blanche; enfin, ce n'étoit que par dérision de sa personne, que les Juifs se moquoient de lui et de sa Roïauté imaginaire, lorsqu'ils lui mirent, par dérision, une couronne d'épines sur sa tête et un roseau à la main, pour lui servir de sceptre et qu'ils fléchissoient le genouil devant lui, en lui disant [46]: nous vous saluons, Roi des Juifs. Sur quoi l'Apôtre S. Paul dit formellement, qu'aucun Prince du monde ne connut sa prétenduë sagesse et que, s'ils l'eussent connue, qu'ils ne l'auroient jamais crucifié. Si enim, dit-il, cognovissent, numquam Dominum [II-46] gloriae crucifixissent. 1 Cor. 2: 8. Tous ces témoignages nous font évidemment voir, qu'il n'étoit véritablement regardé dans le monde, que comme un fou, comme un insensé et conime un fanatique.
C'est ce que l'on peut encore évidemment voir par ses propres pensées et par ses propres discours; car 1°. [47] ses pensées et son imagination étoient, qu'il étoit né pour sauver le monde et pour être Roi des Juifs, [48] et pour régner éternellement sur eux; [49] il s'imaginoit, qu'il les délivreroit de la servitude de toutes les nations, [50] et qu'il alloit rétablir leur Roïaume dans un état beaucoup plus florissant, qu'il n'avoit jamais été [51]. Il s'imaginoit, qu'on le verroit descendre du ciel avec ses Anges, tout plein de gloire et de puissance, avec une grande Majesté pour juger, c'est-à-dire pour gouverner, tous les vivans et les morts, qu'il croïoit devoir faire ressusciter, [52] et pour gouverner toute la terre dans la justice et dans la vérité [53]. Il s'imaginoit qu'il alloit bientôt créer de nouveaux cieux et une nouvelle terre, où la justice habiteroit et où il régneroit éternellement avec ses Elus [54]. Il s'imaginoit, qu'il feroit régner ses Apôtres avec lui, et qu'il les feroit asseoir sur 12 Trônes, pour juger, [55] c'est-à-dire pour gouverner, les 12 Tribus d'Israël, et qu'il les feroit boire et manger à sa table, lorsqu'il seroit dans son Roïaume [56]. Il s'imaginoit, ou au moins il disoit, que tous ceux, [57] qui auroient, pour l'amour de lui, quitté [II-47] en ce monde-ci père, mère, frère, soeurs, enfans, maisons, terres ou héritages, qu'il leur en donneroit cent fois davantage, qu'ils n'en auroient quitté pour l'amour de lui [58]. Il s'imaginoit, qu'il alloit bientôt faire entendre sa voix à tous les morts [59], qu'il alloit les ressusciter et faire sortir de leurs tombeaux, par la Toutepuissance de sa voix, et qu'il empêcheroit même de mourir, ou garantiroit pour tout jamais de la mort, tous ceux qui observeroient sa parole [60]. Il s'imaginoit qu'il étoit le grand et puissant libérateur, qui avoit été tant de fois promis [61] aux Juifs et à la ville de Jérusalem, dans la loï de Moïse et dans tous les Prophètes. Il croïoit donner le St. Esprit et la puissance de remettre tout péché, par le seul soufle de sa bouche. Insufflavit et dixit eis: accipite spiritum sanctum [62]. Il croïoit être un pain vivant, descendu du ciel pour donner la vie aux hommes, et que ceux qui le mangeroient, vivroient éternellement; et enfin il s'imaginoit, que c'étoit en lui que Dieu alloit accomplir toutes les grandes et magnifiques promesses, qu'il avoit faites à ce peuple, et que tous ses Élus seroient éternellement bénits en son nom etc. et croïoit être le Tout-puissant et le Fils éternel d'un Dieu tout-puissant et éternel [63].
[II-48]
Ne sont-ce pas-là assez évidemment des pensées et des imaginations de fanatique. Jamais Don Quixote, le fameux fanatique et chevalier errant, en eutil de pareilles? En eut-il jamais de semblables? Non certainement, ses imaginations et ses pensées, toutes déréglées et toutes fausses qu'elles étoient, n'ont jamais été dans un tel excès de déréglement. Il faut être archifanatique, comme le Christ des Chrétiens, pour avoir des pensées et des imaginations aussi vaines, aussi ridicules et absurdes et aussi extravagantes, qu'il a eu. Quand il reviendroit maintenant lui-même, ou quelqu'autre semblable personnage, nous dire et nous faire voir, qu'il auroit de telles pensées et de telles imaginations dans l'esprit, nous ne le regarderions certainement encore maintenant, que comme un visionnaire, comme un fou et comme un fanatique, ainsi qu'il a passé pour tel dans son tems.
Venons à ses paroles et à ses discours; ils nous montreront encore assez évidemment le caractère de son Esprit, qui étoit tel que je le viens de dire. On le voit déjà assez évidemment dans ce prémier discours, qu'il fit dans la Sinagogue de Nazareth. Car, quoiqu'il soit marqué dans un Evangile [64], que tout le [II-49] monde lui donnoit d'abord des louanges et que chacun étoit surpris d'entendre les paroles pleines de grâce, qui sortaient de sa bouche, cela néanmoins ne dura guères, puisque leur admiration changea bientôt, et un moment après, en mépris et en indignation, jusqu'à le vouloir chasser, comme j'ai dit, de leur Sinagogue et à vouloir le jetter en bas d'un précipice. La folie qui paroit dans ce discours, (sans parler de quelques autres sotises, qui choquoient sans doute plus particulièrement les Juifs, car il semble qu'ils n'auroient pas dû se choquer si fort contre lui pour celle que je veux raporter ici), consistoit en ce qu'il vouloit s'attribuer la gloire, de faire voir en lui l'accomplissement de toutes ces grandes et magnifiques promesses, qui avoient été faites dans la Loi, et dont les Prophètes avoient tant de fois si bien parlé et notamment le Prophète Isaïe, le témoignage duquel il rencontra à l'ouverture du livre qui lui fut présenté: car, aïant pris son texte du témoignage de ce Prophète, [65] qu'il trouva, comme je viens de dire, à l'ouverture du livre, il voulut persuader au peuple, que c'étoit en lui que toutes ces grandes et magnifiques promesses, que Dieu avoit faites à leurs Pères, s'alloient accomplir. En quoi paroit manifestement le déréglement de son imagination, puisqu'il s'imaginoit si vainement de pouvoir faire tant de si belles choses, dont il étoit si peu capable de faire voir aucun effèt, et cela prouve en même tems, qu'il doit avoir dit dans son discours quelque chose de plus choquant [II-50]
et de plus injurieux aux Juifs, puisqu'ils en étoient si fort indignés contre lui: car s'il n'eut rien dit de plus choquant, un tel discours n'auroit dû, ce semble, exciter que leur risée et leur mépris, et non pas leur colère et leur indignation.
Que nos Christicoles ne prétendent pas dire ici, que leur Christ a suffisamment montré des effèts de l'accomplissement de la parole du Prophète, qu'il lisoit, par les miracles surprenans qu'il a faits, en guérissant miraculeusement toutes sortes de maladies et infirmités. Car, outre que j'ai ci-devant fait voir assez clairement la vanité et la fausseté de ces prétendus miracles, c'est que quand bien même ils seroient vrais, ce ne seroit rien en comparaison de ce qu'il auroit dû faire, ou de ce qui se seroit fait, pour montrer véritablement l'accomplissement de ce que disoit ce Prophète. Car ce prophète (en l'endroit que Jésus-Christ lisoit, dans l'occasion dont je viens de parler) ne prédisoit rien moins que la délivrance, le bonheur, la gloire et la félicité de tout un peuple entier, et non pas seulement de la délivrance de quelques Démoniaques ou la guérison de quelques maladies particulières et douteuses, laquelle délivrance de tout le peuple devoit, suivant ce que dit le même Prophète, se faire par un puissant Prince, qui prendroit le gouvernement de l'empire sur ses épaules, qui, pour ses belles et admirables qualités, seroit apellé [66] l'admirable, le conseiller, le Dieu fort, le Père du siècle avenir, le Prince de paix, qui seroit assis sur le Trône [II-51] de David, qui régneroit à tout jamais dans son Roïaume, qui l'établiroit et l'affermiroit dans la justice et dans la vérité, pour durer à tout jamais, ne devant jamais y voir aucune fin à la paix, ce qui est certainement bien éloigné d'être arrivé dans le tems de Jésus-Christ, ni dans aucun autre tems. Dire que cette prophétie se seroit accomplie spirituellement en Jésus-Christ, comme nos Christicoles le pretendent, c'est une pure illusion, puisque ce prétendu accomplissement spirituel ne peut être qu'imaginaire, et qu'il seroit aussi facile de l'attribuer à un autre, qu'à Jésus-Christ même, et ainsi c'est vouloir s'aveugler et s'en imposer à soimême, que de prétendre que Jésus-Christ ait, par ses prétendus miracles, suffisamment montré des effèts de l'accomplissement de la prophétie, qu'il lisoit dans cette prémière occasion, dont je viens de parler.
Passons à ses autres discours et à ses prédictions, qui sont certainement des plus singulières et des plus remarquables dans leurs espèces. Voici comme il commença à prêcher [67]: faites pénitence, disoit-il aux peuples, car le Roïaume du ciel est proche. Croïez cette bonne nouvelle-là, disoit-il [68], et il alloit par toute la Province de Galilée, prêchant ainsi dans les villes, bourgs et villages cette bonne nouvelle de la prétendue venue prochaine du Roïaume du ciel, et comme personne n'a encore vû et que l'on ne voit encore présentement aucune aparence de l'avenue de ce prétendu Roïaume, c'est une preuve évidente, que ce Roïaume n'étoit qu'imaginaire et qu'il falloit avoir [II-52] l'esprit de travers, ou avoir l'esprit renversé pour aller et courir de côté et d'autre, comme il faisoit, prêcher ainsi la venue prochaine d'un tel Roïaume. Mais voïons comme il faisoit, dans ses autres prédications, l'éloge et la description de ce beau prétendu Roïaume, pour en faire connoitre la grandeur et l'excellence et pour en faire concevoir une haute idée et une haute estime. Voici comme il en parloit aux Peuples. Le Roïaume des cieux, leur disoit-il [69], est semblable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ, mais pendant que les hommes dormoient, son ennemi est venu, qui a semé la zizanie parmi le bon grain. Le Roïaume du ciel, leur disoit-il [70], est semblable à un trésor, caché dans un champ; l'homme, aïant trouvé le trésor, l'a caché de nouveau, et il a tant de joie de l'avoir trouvé, qu'il a vendu tout son bien et a acheté ce champ. Le Roïaume du ciel, [71] leur disoit-il, est semblable à un marchand, qui cherche de belles perles, et qui, en aïant trouvé une de grand prix, va vendre tout ce qu'il a et achette cette perle. Le Roïaume du ciel, leur disoit-il [72], est semblable à un filet, qui a été jetté dans la mer et qui renferme toutes sortes de poissons; étant plein, les pêcheurs l'ont retiré et ont mis les bons poissons ensemble dans des vaisseaux et ont jetté dehors les mauvais. Le Roïaume du ciel, leur disoit-il [73], est semblable à un grain de senevé, qu'un homme a semé dans son champ, il n'y a point, disoit-il, de grain [II-53] si petit que celui-là; néanmoins, disoit-il, quand il est crû, il est plus grand que toutes les légumes, et il devient comme un arbre, où les oiseaux du ciel viennent se reposer sur les branches. Le Roïaume du ciel, leur disoit-il encore, est semblable à un levain, qu'une femme a pris et qu'elle a mis dans trois mesures de farine, jusqu'à ce que tout ait été levé. [74] Enfin il prêchoit et enseignoit toujours les peuples sous des paraboles et il ne leur parloit point sans paraboles, comme il est expressément marqué dans les Evangiles [75].
Voilà certainement bien des belles et subtiles prédications, pour un homme, qui se disoit être le fils de Dieu, et que nos Christicoles prétendent avoir été la sagesse même et la sagesse éternelle. Voilà de bien belles et bien ingénieuses paraboles, ou comparaisons, et qui sont bien capables de donner une haute idée de la grandeur et de l'excellence de ce beau Roïaume du ciel, puisqu'il est semblable à tant de si belles et si admirables choses, qui sont: un grain de senevé semé dans un champ, où un filet jetté dans la mer, ou un levain mêlé dans une quantité de pâte ou de farine, etc. Si quelques-uns de nos Docteurs et de nos Prédicateurs nous faisoient maintenant de semblables prédications, ne se moqueroit-on pas d'eux? On n'en feroit certainement que rire et on n'en auroit que du mépris. Et nos Deichristicoles voudroient encore nous persuader, que ce sont-là des discours d'une sagesse infinie et d'une sagesse éternelle. Et ce qui [II-54] est encore à remarquer en ceci, est, que cette prétendue admirable et divine sagesse [76] ne parloit ainsi aux peuples en telles paraboles, qu'afin, comme elle disoit elle-même, [77] qu'en voïant, ils ne vissent point et qu'en écoutant, ils ne comprissent point ce qu'elle leur disoit, et qu'ainsi ils ne se convertissent point et que leurs péchés ne leur soient point pardonnés. Et dans une autre occasion elle disoit, cette prétendue divine sagesse [78], qu'elle étoit venue pour aveugler ceux qui voïent clair. Ego veni, disoit Jésus-Christ, ego veni in hunc mundum ut qui vident coeci fiant. Cela étant, il y auroit donc non seulement de la folie, mais aussi de la malice et de la méchanceté dans ses discours et dans ses Prédications, puisqu'il auroit parlé exprès en termes ambigus et obscurs, afin que l'on ne comprit point ce qu'il disoit et que personne n'en fit son profit. Il est dans le sage Ecclésiastique, que celui qui parle sophistiquement, c'est-à-dire, que celui qui parle d'une manière ambigue et trompeuse est odieux [79], qui sophistice loquitur odibilis est. A plus forte raison, celui qui parle exprès dans le dessein de tromper et d'aveugler et de perdre ceux à qui il parle, doit-il être odieux; et ainsi le Christ des Chrétiens, aïant parlé exprès, comme il disoit lui-même, en paraboles aux peuples, afin qu'en voïant ils ne vissent point, et qu'en écoutant ils ne comprissent point ce qu'il leur disoit, et qu'ainsi ils ne se convertissent point, et que leurs péchés në leur soient pas pardonnés, il s'en suit manifestement qu'il [II-55] y avoit ou qu'il y auroit eu non seulement de la folie, mais aussi de la malice et de la méchanceté dans ses discours et dans ses prédications, en quoi il se rendoit non seulement méprisable, mais aussi digne de la haine des peuples. D'un côté il disoit qu'il était venu pour sauver les hommes, pour chercher et sauver tout ce qui étoit perdu; qu'il étoit venu pour apeller et sauver les pécheurs; qu'il ne demandoit point de sacrifices, mais qu'il vouloit seulement faire miséricorde; qu'il étoit la lumière du monde; qu'il étoit la voie et la vérité et la vie; qu'il étoit un bon pasteur, et qu'il donnoit même sa vie pour le salut de ses brebis. Et d'un autre côté il disoit, qu'il étoit venu pour aveugler ceux qui voïoient clair; qu'il ne falloit point penser [80], qu'il soit venu pour aporter la paix sur la terre, mais plutôt pour y allumer le feu de la guerre. Ne pensez pas, disoit-il lui-même, que je sois venu aporter la paix sur la terre, je n'y suis point venu pour aporter la paix, mais l'épée, car je suis venu, disoit-il, mettre la division entre le fils et le père, entre la mère et la fille, entre la belle-mère et la belle-fille, et les domestiques d'un homme seront ses ennemis. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, disoit-il encore, n'est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi, n'est pas digne de moi, et quiconque, ajoutoit-il, ne prend pas sa croix et ne me suit pas, n'est pas digne de moi [81]. Ne faut-il pas être fou et extravagant, pour faire de tels discours et de telles prédications, qui se contredisent et se détruisent entièrement les uns les autres. [II-56] Car s'il étoit venu pour éclairer les hommes et les instruire de sa sagesse, comment disoit-il, qu'il étoit venu pour aveugler ceux qui voïent clair? Et pourquoi parloit-il aux peuples en paraboles, afin qu'ils n'entendissent point et ne comprissent point ce qu'il leur disoit? Ce n'étoit pas-là le moïen de les instruire, ni de les éclairer par sa sagesse. Et s'il étoit venu, comme il disoit, pour sauver les hommes, pour sauver les pécheurs et pour leur faire miséricorde, pourquoi avoit-il peur qu'ils ne se convertissent, et que leurs péchés ne leur soient pardonnés, s'ils venoient à se convertir et à faire pénitence? Et enfin s'il étoit, comme il disoit, le bon pasteur, et s'il venoit pour donner sa vie pour le salut de ses brebis, c'est-àdire pour le salut des hommes et pour les sauver tous, comment pouvoit-il dire qu'il étoit venu pour les perdre, pour allumer entr'eux le feu de la guerre et de la division, et mettre la discorde partout et même entre les plus proches parens et amis? Tout cela se contredit et se détruit manifestement de soi-même, et il n'apartient qu'a un fou et à un fanatique de parler de la sorte.
Voici encore comment il prêchoit. Se voïant un jour suivi par des troupes de peuples, [82] il monta sur une montagne, et s'étant assis, il ouvrit sa bouche, et regardant ses disciples, il leur dit, comme en prononçant des oracles: Bienheureux sont les pauvres d'esprit, car le Roïaume du ciel est à eux; bienheureux sont ceux qui ont l'esprit doux, car ils auront la terre [II-57] pour héritage; bienheureux sont ceux qui pleurent, car ils seront consolés; bienheureux sont ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés; bienheureux sont les miséricordieux, car ils recevront la miséricorde; bienheureux sont ceux, qui ont le coeur pur, parce qu'ils verront Dieu; bienheureux sont les pacifiques, car ils seront apellés les enfans de Dieu; bienheureux sont ceux, qui souffrent persécution pour la justice, car le Roïaume du Ciel est à eux. Vous serez bienheureux, leur disoit-il, lorsqu'à mon sujet on vous aura fait des affronts, qu'on vous aura persécuté et que l'on aura dit faussement toute sorte de mal contre vous; [83] vous devez vous en réjouir et en être ravis de joie, leur dit-il, parce qu'une grande recompense vous attend dans le ciel. Gaudete et exultate quoniam merces vestra copiosa est in coelis. Il n'y a point d'imposteurs, ni de fanatiques, qui n'en pouroient dire et promettre autant à leurs disciples. Voici encore comme il prêchoit. En vérité, en vérité, disoit-il, aux troupes qui le suivoient, je vous dis que si un grain de froment, qui tombe en terre, ne meurt, il demeure tout seul et ne fait aucun fruit, mais étant mort il porte beaucoup de fruit. Celui qui aime son âme [84], disoit-il, la perdra; mais celui qui hait son âme en ce monde-ci la conservera pour la vie éternelle. Que celui qui me sert, me suive, disoit-il, car il faut que celui qui me sert, soit avec moi, et celui qui me sert, mon Père l'élevera en honneur. Mais voici, disoit-il en même tems, que [II-58] j'ai l'ame troublée. Que dirai-je donc, mon Père délivrez-moi de cette heure et glorifiez votre nom. Que vos reins soient ceints, leur disoit-il [85], et que vos lampes soïent toujours allumées entre vos mains, étant en cela semblables à des hommes, qui attendent que leur maître vienne des noces, afin de lui ouvrir promtement la porte, lorsqu'il arrivera et qu'il frapera à la porte. Si quelqu'un vient à moi, disoit-il, aux troupes qui le suivoient, si quelqu'un vient à moi, [86] et qu'il ne hait pas son père et sa mère, sa femme et ses enfans, ses frères et ses soeurs, et sa propre âme, il ne peut être mon disciple, et quiconque ne porte pas sa croix (ou sa potence) et ne me suit pas, ne peut-être mon disciple. C'est une bonne chose que le sel, leur disoit-il, mais si le sel devient insipide, avec quoi le salera-t'-on? [87] Que celui, qui a des oreilles pour entendre, m'entende, disoit-il, qui habet aures audiendi audiat etc. Ne voilà-t'il pas de belles prédications pour une sagesse toute divine et éternelle. Voici encore comme il prêchoit. Un semeur, disoit-il, sortit un jour de sa maison, pour aller semer son grain; lorsqu'il semoit, une partie du grain, dit-il, tomba sur le bord du chemin, et les oiseaux du ciel vinrent, qui le mangèrent aussitôt; une autre partie, dit-il, tomba sur des pierres, où il y avoit peu de terre, où elle poussa, mais comme la terre n'étoit pas profonde, le soleil s'étant levé, elle fut brûléę et devint sêche, parce qu'elle n'avoit point de racine; une autre partie, dit-il, tomba sur des épines, et les [II-59] épines étant cruës, l'étoufèrent. Enfin l'autre partie tomba, dit-il, dans une bonne terre et raporta du fruit au centuple [88], un des grains, dit-il, en rendoit cent, l'autre 60 [89]. Et en disant toutes ces belles choses, il crioit tout haut ces paroles: que celui qui a des oreilles entende hien ce que je dis: Haec dicens clamabat, qui habet aures audiendi audiat. Un jour, comme il prêchoit dans le temple de Jérusalem, les Juifs, par railleries, faisoient semblant d'admirer sa doctrine, et croïant qu'ils l'admiroient véritablement, il leur dit ces paroles: ma doctrine n'est pas ma doctrine, mais la doctrine de celui qui m'a envoïé. Moïse, leur disoit-il, vous a donné une loi et pas un de vous n'observe cette loi. Pourquoi cherchez-vous à me faire mourir [90]. Les Juifs, étonnés de ces dernières paroles, lui dirent, tu es fol ou tu es possedé du Démon, qui est ce qui a cherché à te faire mourir? Et comme il continuoit de les prêcher en sa manière, et voïant aparemment que les Juifs ne faisoient pas grand état de l'entendre, ni de l'écouter, il se mit à crier tout haut dans le temple ces paroles-ci: Eh vous me connoissez bien, et vous savez bien d'où je suis, et je ne suis pas venu de moimême [91], mais celui qui m'a envoïé est véritable et vous ne le connoissez point, mais pour moi je le connois, parce que je viens de lui, et que c'est lui qui m'a envoïé. Une autre fois il leur disoit encore ceci: en vérité, en vérité, je vous dis, que si quelqu'un [II-60] garde ma parole, il ne moura jamais [92]. Une autre fois il leur disoit: je suis le pain vivant qui est descendu du ciel, si quelqu'un mange de ce pain, il ne moura jamais, et le pain que je donnerai c'est ma chair, que je donnerai pour la vie du monde: car ma chair, leur disoit-il, est une véritable nourriture et mon sang un véritable breuvage. Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi et moi en lui, et je lui donnerai la vie éternelle. En vérité, en vérité, leur disoit-il, je vous dis que si vous ne mangez ma chair et ne buvez mon sang, vous n'aurez point la vie en vous: car celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour [93]. Une autre fois, qui étoit le dernier jour d'une grande fête solemnelle, il se mit au milieu d'une place publique, dans la ville de Jerusalem, et commença tout d'un coup à crier tout haut et à dire ces paroles [94]: Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive. Il sortira, dit-il, des fleuves d'eau vive des entrailles de ceux qui croiront en moi, et plusieurs autres semblables discours, qu'il seroit trop long de raporter ici. En bonne foi ne sont-ce pas là des discours de fous et de fanatiques? Il faut certainement avoir perdu l'esprit, pour faire de tels discours. Si quelques uns venoient maintenant nous en faire de pareils, nous les regarderions certainement tous, tant qu'ils seroient, pour des fous et pour des fanatiques.
Voici encore quelques autres discours plus particuliers, que le Christ faisoit un jour à un Pharisien, [II-61] qui l'avoit invité à diner chez-lui avec quelques autres personnes. Y étant allé et s'étant mis à table sans laver ses mains, le Pharisien, qui l'avoit invité, ne trouva pas cela honnête, sans témoigner néanmoins qu'il ne trouvait pas cela bon; voici comme Jésus-Christ le traita [95]. Vous autres Pharisiens, lui dit-il, vous nettoïez le dehors de la coupe et du plat et au dedans vous êtes pleins de rapines et d'injustices. Insensés que vous êtes, lui dit-il, celui qui a fait le dehors, n'a t'il pas aussi fait le dedans? Malheur à vous, Pharisiens, continue-t-il, malheur à vous, qui païez la dixme de la menthe et de la rue et de toute autre légume et qui abandonnez le jugement et la charité de Dieu; il falloit bien observer ces choseslà, mais il ne falloit pas omettre celui-ci. Malheur à vous, Pharisiens, poursuivit-il, qui aimez que l'on vous donne les...... parceque vous êtes semblables à des sépulchres blanchis, dont le dehors paroit beau aux yeux des hommes, mais dont le dedans est plein d'ossemens de morts et de pourriture. Ainsi vous, [96] lui disoit-il, au dehors vous paroissez justes aux yeux des hommes, mais au dedans vous êtes remplis d'hypocrisie et d'injustices. Pharisiens aveugles, lui disoitil, nettoyez prémiérement le dedans de la coupe et du plat, afin que le dehors soit aussi rendu nèt! Peuton s'imaginer qu'un homme de bon-sens puisse jamais faire un tel discours à une personne, qui l'auroit invité honnêtement à venir manger chez-elle et qui seroit actuellement à sa table? Cela ne se peut, il n'y a [II-62] assurément qu'un fol, qu'un insensé et un imprudent fanatique, qui puisse venir à un tel excès d'impertinence et de folie.
Voici encore un raisonnement, qu'il faisoit et qui montre assez clairement le déréglement de son esprit. Les juifs lui aïant dit un jour, que c'étoit lui-même qui rendoit témoignage de sa personne et que pour cette raison son témoignage n'étoit pas recevable: Quoique je me rende témoignage à moi-même, leur dit-il, mon témoignage ne laisse pas que d'être véritable, parceque je sais, leur dit-il, d'où je suis venu et où je vais, mais vous autres vous ne savez pas d'où je viens, ni où je vais, et si je jugeois quelqu'un, mon jugement seroit juste, parce que je ne suis pas seul, mais que mon père, qui m'a envoïé est avec moi, et il est écrit dans votre loi, leur dit-il, [97] que le témoinage de deux personnes est reçu pour véritable, or, leur disoit-il, je rends témoignage de moi-même et mon père aussi, qui m'a envoïé, rend témoignage de moi..... etc. Donc, suivant son raisonnement, son témoignage, qu'il rendoit de lui-même, devoit être reçu pour véritable. Ne voilà-t-'il pas une belle preuve? qui ne riroit d'un tel raisonnement? Il est facile de voir, par tous ces discours-lå et par tout ce que je viens de raporter, qu'il n'étoit véritablement qu'un fol et un fanatique, et il est certain, que quand il reviendroit encore présentement parmi nous, si cela se pouvoit faire, et qu'il fit encore les mêmes choses, nous ne le regarderions certainement encore nous-mêmes, que comme un fol et un fanatique.
[II-63]
On fera encore facilement le même jugement de lui, si l'on examina de près ses actions et ses manières d'agir; car 1°. courir par toute une Province dans les villes, bourgs et villages, comme il a fait, en prêchant, comme il faisoit, la venue prochaine d'un Roïaume imaginaire des cieux, cela n'apartient qu'à un fanatique, et on prendroit encore maintenant pour fanatique tout homme qui feroit la même chose. 2°. Avoir été, comme il est dit dans son Evangile, transporté par le Diable [98] sur une haute montagne, d'où il auroit cru voir tous les Roïaumes du monde, cela certainement ne peut convenir qu'à un visionnaire et à un fanatique; car il est certain, qu'il n'y a point de montagne sur la terre, d'où on puisse seulement voir tout un Roïaume entier, si ce n'est peut-être le petit Roïaume d'Yvetot, qui est en notre France. Ce ne fut donc que par l'imagination, qu'il vit tous ces Roïaumes du monde, et ce ne fut aussi sans doute que par l'imagination, qu'il fut transporté sur cette montagne, aussi bien que sur le pinacle du temple, dont il est parlé dans les mêmes Evangiles. Or it n'apartient encore qu'à un fou, à un visionnaire et à un fanatique, d'avoir de telles visions et de tels transports d'imagination. 5°. Lorsqu'il guérit le sourd et muet, dont il est parlé dans S. Marc [99], il y est dit qu'il le tira en particulier, qu'il lui mit ses doigts dans les oreilles, et qu'aïant craché, il lui toucha la langue, puis, jettant les yeux au ciel, il jetta un grand soupir et lui dit: Eppheta, qui signifie: ouvrez vous! [II-64] Toutes ces particularités-là et ces manières d'agir-là, ne conviennent certainement encore qu'à un fanatique. Un autre jour il se trouva tout d'un coup ému de joïe dans son esprit et dit: je vous bénis, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudens et que vous les avez découvertes aux petits. Oui, mon père, disoit-il, en parlant tout seul, c'est parce qu'il vous a plû ainsi; puis, se tournant vers ses disciples, il leur dit: [100] bienheureux sont les yeux, qui voïent ce que vous voïez, car je vous déclare, leur disoit-il, que plusieurs Prophètes et plusieurs Rois ont desiré de voir ce que vous voïez et ne l'ont point vu, et d'entendre ce que vous entendez, et ne l'ont pas entendu. Voilà encore justement ce que diroient et ce que feroient des visionnaires et des fanatiques.
Lorsqu'il ressuscita le Lazare, ou qu'il fit semblant de le ressusciter, il fit le pleureur; il frémit en son esprit et s'émeut, puis, s'étant aproché du sépulchre du prétendu mort, il frémit encore en lui-même, puis, levant les mains. au ciel, il dit: mon Père je vous rends grâce de ce que vous m'avez écouté, alors il cria tout haut: Lazare, sortez dehors! Toutes ces manières-là ne conviennent encore qu'à un fanatique.
Un jour, comme il alloit à Jerusalem, lorsqu'il aprocha de cette ville, et qu'il la vit, il se mit à pleurer sur elle, en disant: Ah! si tu connoissais au moins en ce jour, qui seroit favorable pour toi, les choses qui se présentent pour te donner la paix! mais non, [II-65] elles sont maintenant cachées à tes yeux: car il viendra un tems malheureux pour toi, auquel tes ennemis t'environneront [101] de tranchées, t'assiégeront et te serreront de toutes parts, razeront tes maisons, extermineront tes habitans et ne te laisseront pas pierre sur pierre, parce que tu n'as pas connu le tems de ta visite. Lorsqu'il fut entré dans le temple, il chassa avec un fouët ceux qui y vendoient et y achetoient, renversa leurs tables, et leurs siéges et leur dit [102]: il est écrit, ma maison est une maison de prières et vous en faites une caverne de larrons. Voilà encore de véritables actions et de véritables discours de fanatiques.
La veille de sa mort, comme il parloit à ses disciples, tout d'un coup il se troubla dans son esprit et leur dit, en protestant: en vérité, en vérité, quelqu'un d'entre vous me trahira [103]. Un moment après, celui qui devoit le trahir, étant sorti, Jésus dit: c'est maintenant que le Fils de l'homme est glorifié et que Dieu est glorifié en lui; Dieu le glorifiera aussi en lui-même et il le glorifiera bientôt. Mes petits Enfans, dit-il, à ses disciples, je ne suis plus avec vous que pour peu de tems; puis levant les yeux au ciel, il dit: Mon Père, l'heure est venue, glorifiez votre fils, afin que votre fils vous glorifie, comme vous avez établi sa puissance sur tous les hommes, afin qu'il fasse part de la vie éternelle à tous ceux que vous lui avez [II-66] donnés; la vie éternelle consiste à vous connoitre, vous qui êtes le seul vrai Dieu et Jésus-Christ que vous avez envoïé [104]. Je vous ai glorifié sur la terre, j'ai accompli l'oeuvre que vous m'aviez donné à faire, vous aussi, mon Père! glorifiez-moi maintenant en vous-même de la gloire que j'ai eu en vous avant que le monde fut fait.... Mon Père, poursuivit-il, je désire que ceux que vous m'avez donné, soïent où je suis, afin qu'ils voïent ma gloire, que vous m'avez donné. Je leur ai donné la gloire, que vous m'avez donné, afin qu'ils soïent un comme nous sommes un. Je suis en eux, et vous êtes en moi, afin qu'ils soïent consommés dans l'unité. Père juste [105], continuoit-il, le monde ne vous a pas connu, mais moi je vous ai connu et ceux-ci ont connu que vous m'avez en voïé etc, et plusieurs autres semblables exemples de pareils discours que je pourois raporter. Il est certain, encore un coup, que si on voïoit maintenant dans le monde de tels personnages, qui parloient ainsi, ils ne manqueroient jamais de passer tous, tant qu'ils seroient, pour des fols et pour des fanatiques.
Tous ces témoignages donc, que je viens de raporter ici de la personne de Jésus-Christ, de ses pensées, de ses imaginations, de ses paroles, de ses actions, de ses manières d'agir et des jugemens que l'on faisoit de lui dans le monde, montrent évidemment qu'il n'étoit qu'un homme du néant, un homme vil et méprisable, qui étoit sans esprit, sans talens, sans science, et enfin qu'il n'étoit qu'un fol, qu'un insensé, qu'un misérable fanatique et un malheureux [II-67] pendart. Et cependant c'est à un tel personnage que celui-là, que nos Deichristicoles attribuent la Divinité, c'est un tel personnage, qu'ils adorent comme leur aimable et divin Sauveur et comme le Fils tout-puissant d'un Dieu tout-puissant; c'est en quoi aussi ils se rendent évidemment plus ridicules et plus blamables que les Païens, qui n'attribuoient ordinairement la Divinité qu'à de grands hommes et à des personnages qui avoient quelques rares et singulières perfections. Cela étant, il est évident que le Christianisme n'étoit dans son commencement qu'un véritable fanatisme, puisque ce n'étoit d'abord qu'une secte de gens vils et méprisables, qui faisoient profession de suivre aveuglement les fausses pensées, les fausses imaginations, les fausses maximes et les fausses opinions d'un vil et méprisable fanatique, sorti de la plus vile et de la plus misérable de toutes les nations, qui leur avoit déjà si bien persuadé, ce qu'il leur disoit touchant le prétendu rétablissement du Roïaume d'Israël, et touchant toutes les autres belles promesses qu'il leur faisoit, qu'ils lui demandoient déjà si ce seroit bientôt qu'il rétabliroit le Roïaume d'Israël et qu'il accompliroit toutes les autres belles promesses qu'il leur avoit faites [106]. Domine, si in tempore hoc restitues regnum Israël. Et pour preuve que le Christianisme n'étoit véritablement qu'un vil et méprisable fanatisme, il ne faut que voir comme les Historiens de ce tems-là en parlent, et comme les premiers Christicoles en parlent eux-mêmes.
[II-68]
Les Historiens de ce tems-là ne parlent du Christianisme que comme d'une secte pernicieuse, vile et méprisable et comme d'une détestable superstition. Voici comme Tacite, historien romain, en parle:
» Néron, dit-il, voulant décharger le crime de l'embrasement de la ville de Rome sur quelques autres que lui, fit mourir cruellement les Chrétiens, comme incendiaires, et ils étoient, dit-il, des gens haïs pour leur infamie, que le peuple apelloit Chrétien à cause de Christ, leur auteur, qui fut puni du dernier supplice sous le règne de Tibère par Ponce-Pilate, Gouverneur de la Judée. Mais cette pernicieuse secte, dit-il, après avoir été réprimée pour quelque tems, pulluloit tout de nouveau, non seulement dans le lieude sa naissance, mais dans Rome même, qui est, dit-il, le rendez-vous et comme l'égoût de toutes les ordures du monde. On insulta même, dit-il, à leurs morts, [107] en les couvrant de peaux de bêtessauvages et les faisant dévorer par les chiens, où les attachant en croix et les brûlant pour servir la nuit de feu et de lumière..... Encore que ces misérables, dit-il, ne fussent pas innocens et eussent mérités les derniers supplices, on ne laissoit pas néanmoins d'en avoir compassion, parceque le Prince ne les faisoit pas tant mourir pour l'utilité publique, [II-69] que pour satisfaire sa cruauté."
Voilà comme cet historien en parle.
Lucien [108] n'en parle pas plus honorablement, il les traite de misérables.
» Ces misérables, dit-il, méprsent toutes choses et la mort même sur l'espérance de l'immortalité de l'âme, et s'offrent volontairement aux supplices, car leur prémier législateur, qui a été, dit-il, crucifié dans la Palestine, pour avoir introduit cette secte, leur a fait accroire qu'ils sont tous frères, depuis qu'ils ont renoncé à notre Religion, et qu'adorant le crucifié ils vivent selon ses loix et croient que tout est commun, recevant ses dogmes avec une aveugle obéissance."
La haine contre les Chrétiens, [109] dit l'histoire гоmaine, étoit si grande dans l'empire romain, qu'on les accusoit d'être la cause de tous les malheurs qui arrivoient dans l'empire, de sorte que si le Tibre s'enfloit, si le Nile ne montoit pas assez haut, si le ciel s'arrêtoit, si la terre trembloit, s'il venoit une famine ou une contagion, le peuple enragé contr'eux, crioit qu'il falloit les exposer aux lions et aux bêtes farouches.
Mais aprenons, d'eux-mêmes l'estime que l'on faisoit d'eux et de leur doctrine et de leur manière de vivre, car leur témoignage ne doit pas être suspect en ce qu'ils disent à cet égard. Nous prêchons, disoit leur grand S. Paul [110], un Jésus-Christ crucifié, qui est un sujet de scandale aux Juifs et qui paroit une folie aux Gentils. Mais comme il s'imaginoit qu'il y avoit [II-70] une grande sagesse cachée dans cette folie, il s'en glorifioit aussi, comme d'une véritable et toute extraordinaire et divine sagesse. A Dieu ne plaise [111] disoit-il, que je me glorifie en autre chose, qu'en la croix de Jésus-Christ. Je pense, disoit-il ailleurs, que Dieu nous a exposé comme des personnes condamnées à la mort, nous faisant servir de spectacle au monde; nous sommes fous, disoit-il, pour l'amour de Jésus-Christ, nous sommes faibles, nous sommes dans le mépris jusqu'à présent, dit-il, nous souffrons la faim, la soif, la nudité, les mauvais traitemens, et nous n'avons point de demeure assurée, nous rendons des bénédictions pour les malédictions que l'on nous donne, [112] on nous persécute et nous le souffrons, on nous dit des injures et nous prions que l'on nous pardonne et on nous traite comme des victimes, que l'on immole pour les crimes publics, et comme les ordures, que toute la terre rejette. Nous sommes pressés de toutes parts, disoit-il encore, nous sommes persécutés [113], nous portons toujours dans notre corps la mortification de Jésus-Christ. Nous montrons en toutes choses, disoit-il encore, que nous sommes serviteurs de Dieu, par une grande patience dans l'affliction, dans les adversités, dans les oppressions, dans les plaïes, dans les prisons, dans les séditions, dans les travaux, dans les veilles et dans les jeunes, nous passons par l'infamie et par les calomnies des séducteurs, [114] quoique nous soïons prédicateurs de la vérité, comme des [II-71] inconnus, quoique nous soïons connus, comme des hommes que l'on châtie et qui sont toujours prêts de souffrir la mort. Souvenez-vous, disoit-il, en parlant à ses confrères Chrétiens, souvenez-vous de ce prémier tems, auquel, après avoir été baptisés, vous eûtes de grands et rudes combats à soutenir, étant d'une part exposés aux oprobres et aux afflictions, et de l'autre sentant la douleur de ceux que l'on traitoit de la même sorte: car vous avez compati, leur disoit-il, ceux qui étoient dans les chaines et vous avez souffert avec joie, que l'on vous ravit vos biens, sachant que vous aviez des biens incomparablement plus grands et qui ne périront jamais. Et le même Apôtre, parlant de ceux qui étoient morts dans les persécutions, il disoit: les uns ont été tourmentés sur des chevalèts, d'autres ont souffert les oprobres, les fouëts, les liens, la prison, d'autres ont été lapidés, sciés, tentés et passés par le fil de l'épée, d'autres ont été errans ça et là, vêtus de peaux de brébis et de chèvres, étant pauvres, affligés et maltraités. D'autres se sont retirés dans les déserts, sur les montagnes, dans des antres et dans les cavernes de la terre.... etc. Voilà des témoignages, qui sont bien contraires à tout ce que les anciens prétendus prophètes avoient prédit de si glorieux et de si avantageux pour les peuples, lorsque leur prétendu Messie et libérateur viendroit les délivrer de leur captivité, mais ils montrent bien évidemment aussi, que le Christianisme n'étoit et ne passoit dans son commencement que pour une folie et pour un vil et méprisable fanatisme; car pourquoi les prémiers Chrétiens étoient-ils [II-72] ainsi traités, haïs, méprisés et persécutés partout, ce n'étoit certainement qu'à cause de la fausseté, de la folie et de l'absurdité de leur doctrine et à cause de leur folle et ridicule manière de vivre, c'étoit cela qui les rendoit si odieux et si méprisables partout: et ce qui est encore de plus remarquable est, que nonobstant cela ils ne laissoient pas que de se croire plus sages que tous les autres hommes: car ils s'imaginoient que leur folie étoit une sagesse toute surnaturelle et divine: c'est pourquoi ils disoient avec leur grand Mirmadolin S. Paul, que ce qui sembloit folie en Dieu, étoit plus sage que tous les hommes et que c'étoit par la folie de leurs prédications [115] et de leur doctrine, que Dieu vouloit sauver ceux qui embrasseroient leur foi, et qu'il avoit changé la sagesse du monde en folie: Stultitiam Deus fecit sapientiam hujus mundi. C'est pourquoi ils disoient encore, en parlant d'eux-mêmes, que Dieu avoit choisi dans le monde ceux qui sembloient être sans esprit, afin de confondre les sages; qu'il avoit choisi les foibles pour confondre les puissans et qu'il s'étoit servi de ceux, qui étoient vils et méprisables dans le monde, et qui étoient comme rien, pour détruire ce qui étoit grand. Quae stulta sunt mundi elegit Deus, ut confundat sapientes, et infirma mundi elegit Deus ut confundat fortia et ignobilia mundi et contemptibilia mundi elegit Deus ut ea quae sunt destrueret. Et cela, suivant leur imagination, afin que personne ne puisse se glorifier devant Dieu ut non glorietur omnis caro in [II-73] conspectu ejus. Tout cela fait évidemment voir, que le Christianisme n'étoit dans son commencement qu'un vil et ridicule fanatisme, et par conséquent il est évident, que nos Christicoles sont dans des erreurs grossières sur ce point, et qu'ils sont même dans des erreurs plus ridicules et plus absurdes, que n'étoient autrefois les Païens; car les Païens n'ont jamais prétendu faire tourner la sagesse humaine en folie, ni la folie humaine en sagesse surnaturelle et divine, comme font les Chrétiens et ainsi il ne faut pas s'étonner, s'il y a en Italie un Proverbe qui dit: qu'il faut être fou pour être Chrétien.
Nos Christicoles Romains, aussi bien que les autres qui ne sont pas Romains, blâment et condamnent les Païens de ce qu'ils adorent des idoles de bois, de pierre, de cuivre, de bronze, de plâtre, d'or ou d'argent, et ils trouvent que c'étoit et que c'est encore maintenant une grande folie et un grand aveuglement dans les hommes d'adorer ainsi des statues et des idoles immobiles, qui n'ont ni vie ni sentiment aucun, et qui ne sont nullement capables de faire aucun bien, ni aucun mal à personne, ils se moquent eux-mêmes, nos Christicoles Romains, de ces idoles et de ces prétenduës Divinités de bois ou de pierre, d'or ou d'argent, etc, qui ont, comme ils disent, des yeux et qui [II-74] ne voïent point, des oreilles et qui n'entendent point, qui ont des bouches et qui ne parlent point, qui ont des piés et qui ne marchent point, et qui ont des mains et qui ne peuvent rien faire, etc. Ils ont effectivement raison de se moquer de telles Divinités et de ceux qui les adorent. Mais pourquoi donc sontils si sots ou si fous eux-mêmes, que de faire la même chose et d'adorer eux-mêmes, comme ils font, de foibles petites idoles ou images de pâte, qui sont en un sens moins que des idoles d'or ou d'argent: c'est pourquoi on pouroit fort bien à cette occasion apliquer à nos Christicoles Romains le reproche: que le chaudron noir faisoit à la marmite, lorsqu'ils se reprochoient leur noirceur et qu'ils se disoient l'un à l'autre: voe tibi, voe nigroe dicebat cacabus olloe! Ils voïent, comme disoit Jésus-Christ, un fétu dans l'oeil de leur frère et de leurs compagnons, les Païens, et ils ne voïent pas une poutre qui leur crève l'oeil, c'est-à-dire, qu'ils voïent dans les Païens, leurs frères, la folie de leurs idolatries et ils ne voïent point dans eux-mêmes de plus grandes folies, de plus grandes idolatries et de plus grandes superstitions, que celles des Païens. Je ne dis pas ceci pour les idoles de bois et de pierre, ni pour les idoles de cuivre ou de plâtre, d'or ou d'argent, auxquelles nos Christicoles Romains rendent extérieurement les mêmes honneurs, que les Païens rendoient à leurs fausses Divinités: car je sais bien, que ce n'est pas leur intention de les adorer comme des Divinités, ainsi que faisoient les Païens; mais je parle principalement pour leurs petites idoles de pâte et de farine, qu'ils font cuire entre [II-75] deux fers, qu'ils consacrent ensuite et qu'ils mangent tous les jours; quoiqu'ils les adorent véritablement comme leur Dieu et leur Sauveur.
Si la Divinité veut bien, comme nos Christicoles Romains le prétendent, se faire adorer dans le pain et dans le vin, ou comme ils disent, sous ces espèces ou aparences visibles du pain et du vin, pourquoi ne voudroit-elle pas bien aussi et pourquoi n'auroit-elle pas bien voulu aussi se mettre ou se faire adorer dans le bois et dans la pierre, dans le plâtre et dans le cuivre, dans l'or et dans l'argent, ou si on veut, sous les espèces ou aparences visibles de ces mêmes choses ou d'autres semblables? Car il n'y a certainement pas plus d'impossibilité, ni plus d'indécence d'un côté que de l'autre. Nos Christicoles n'oseroient nier que leur Dieu Christ ne puisse aussi facilement changer le bois ou la pierre, ou l'or et l'argent en son corps et en son sang, comme ils prétendent qu'il y change le pain et le vin; car s'ils nioient l'un, il y auroit autant de raison de nier l'autre, et ainsi, suivant leur principe, la possibilité de faire telle chose seroit égale dans l'un comme dans l'autre, c'est-àdire, qu'elle seroit égale d'un côté comme de l'autre, et par conséquent la Divinité pouroit aussi véritablement se trouver dans les idoles de bois ou de pierre, d'or ou d'argent et de plâtre, si on veut, que dans les petites idoles ou images de pâte, que les Christicoles Romains adorent, et ainsi ils seront encore de ce côté-là à deux de jeu avec les Païens, et ils seront aussi bien fondés les uns que les autres dans leurs opinions, parcequ'il leur sera aussi facile aux uns [II-76] qu'aux autres, de dire que la Divinité réside véritablement dans les idoles de bois ou de pierre, d'or ou d'argent, comme dans les idoles de pâte ou de farine.
Mais d'ailleurs, si on faisoit réflexion sur ce qui sembleroit à cet égard devoir être plus convenable à la majesté d'un Dieu, il semble certainement qu'il lui seroit plus convenable de se faire adorer dans quelque sujet ferme et solide, comme dans le bois et la pierre, ou dans quelqu'autre riche et précieuse matière, comme l'or et l'argent, plutôt que de vouloir se faire adorer dans de viles et foibles petites images de pâte et de farine, qui n'ont en elles-mêmes aucune solidité, qui fondroient à la pluïe et qui se laisseroient aller au vent, et qui se laisseroient manger par les rats et par les souris. Certainement si c'est un aveuglement et une folie dans les Païens, de croire que la Divinité réside véritablement dans leurs idoles de bois, de pierre, d'or ou d'argent, ou de plâtre, c'est bien un plus grand aveuglement et une bien plus grande folie dans nos Christicoles, de croire que leur Dieu réside véritablement en corps et en âme, en chair, en os et en sang dans de foibles petites images de pâte et de farine, que le moindre vent seroit capable d'emporter et que la moindre souris seroit capable de manger.
Si on vous disoit, mes chers amis, qu'il y a dans certains païs étrangers une nation et une religion, où les peuples et les prêtres mangent les Dieux, qu'ils adorent, et où les Dieux ne sont que de foibles et petites images de pâte, qu'ils font cuire entre deux [II-77] fers, que les prêtres consacrent avec quatre paroles, qu'ils prononcent secrètement dessus, et qu'ils ont soin de conserver précieusement leurs Dieux dans des boëtes, de peur que les rats et les souris ne les mangent avant eux, ou de peur que le vent ne les emporte, ne ririez-vous pas de leur simplicité, ou plutôt de la bêtise de ces pauvres ignorans-là, d'adorer ainsi des Dieux que des rats et des souris mangeroient et que le moindre vent seroit capable d'emporter, s'ils n'avoient soin de les conserver, comme je viens de dire? Vous ne manqueriez certainement pas de rire, si vous ne sentiez déjà bien que la risée retomberoit sur vous, puisque vous êtes vous-même ce peuple qui croit si sotement adorer et manger son Dieu, en adorant et en mangeant pieusement et dévotement, comme vous faites, vos petites images de pâte, que vos prêtres vous font accroire être votre Dieu et votre divin Rédempteur.
Il y a une étrange bizarrerie dans le Christianisme, car les peuples y font profession de manger dévotement leurs Dieux [116], et ils se mangent et se [II-78] déchirent inhumainement les uns les autres, cela est bien barbare! Comment a-t-on pû persuader à des hommes, qui ont tant soit peu de bon sens, des choses si étranges et si absurdes! Comment a-t'-on pû leur persuader que tout le corps et tout le sang, l'âme et la divinité d'un Homme-Dieu seroient véritablement et réellement sous la forme et la figure d'une vaine, petite image de pâte, et sous la forme et la figure d'une fort petite goûte de vin, et que tout ce corps et tout ce sang seroient non seulement dans toute la figure de l'image de pâte et de la goûte de vin, mais qu'ils seroient en même tems tout entier sous chacune partie de cette petite image et sous chaque partie de cette goûte de vin? Comment a-t-'on pû persuader, que toute la substance de cette image de pâte et que toute la substance de ce vin seroient entiérement changées au corps et au sang de cet Homme-Dieu, et que ce changement se feroit en un instant par la vertu et puissance de 4 paroles seulement, qu'un Prêtre prononceroit sur les dites petites images et sur le dit vin! Et qu'autant de fois que les Prêtres voudroient prononcer les susdites paroles sur différentes images de semblable nature, ou sur différentes quantités de vin, autant de fois ils changeroient leurs substances en celle du corps et du sang de cet Homme-Dieu, qui se trouveroit par ce moïen en même tems en mille et mille milliers et millions de différens endroits et cela sans aucuno multiplication de son Etre et sans aucune division de lui-même? Il n'y a certainement rien de si ridicule, et de si absurde, dans toutes les Religions des [II-79] Païens. Comment donc a-t-on pû persuader à des hommes raisonnables et judicieux des choses si étranges et si absurdes? Je ne suis pas fort surpris que des peuples ignorans et grossiers se soient laissés persuader telles choses: car on fait assez facilement accroire tout ce que l'on veut aux ignorans et aux simples d'esprit. Mais que des personnes sages et éclairées, et que des hommes doctes et savans, et que des gens d'esprit, et même d'un esprit éminent en vivacité et en pénétration, se soient laissés aller, aussi bien que les ignorans, à des erreurs si grossières et si absurdes, qu'ils s'en soient rendus et qu'ils s'en rendent encore tous les jours les protecteurs et les défenseurs, pour les apuïer et les maintenir par de laches motifs d'intérêts temporels et de respect humain, ou pár de ridicules entêtemens de vouloir soutenir un mauvais parti, plutôt que de se faire un plaisir, de désabuser de bonne foi les peuples, en leur faisant clairement voir la vanité et la fausseté de tout ce qu'on leur fait si sotement accroire; c'est ce qui m'a toujours paru fort étrange. Quoi! des Docteurs et de fameux docteurs, qui savent si bien blâmer et condamner les erreurs de l'idolatrie dans des Païens, n'ont pas honte de se prosterner eux-mêmes devant des idoles muettes et devant de foibles petites images de pâte, comme feroient les plus ignorans du peuple? Ils ne rougissent pas de prêcher publiquement et hautement parmi eux, ce qu'ils condamnent si ouvertement dans les Païens? N'est ce pas un abus et une manifeste prévarication de leur ministère? Pensentils que la vaine et ridicule consécration, qu'ils font [II-80] de leurs foibles idoles de pâte, a plus de force ét plus d'effèt que la vaine consécration, que les Païens font de leurs idoles de bois ou de pierre, d'or ou d'argent? Pensent-ils que les 4 paroles de leur prétendue consécration auroient plus de force et plus de vertu que cette fameuse, pompeuse, magnifique prétendue consécration, qui se fit par exemple en Babylone, de cette fameuse et prodigieuse statuë d'or que le Roi Nabucadenazar fit dresser dans la plaine de Dura, dans son Roïaume? Cette statue, qui étoit toute d'or, étoit de 60 coudées de hauteur et de six coudées de largeur. Le Roi, l'aïant fait dresser dans le champ que je viens de nommer, voulut en faire la dédicace et la consécration, de la manière la plus solemnelle qu'il lui fut possible. Pour cet effèt il commanda à tous les grands Seigneurs, à tous les Princes, à tous les Gouverneurs, à tous les Magistrats et à tous les Officiers de son Roïaume, de venir et de se rendre à tel jour qu'il leur marqua, devant cette statue pour en faire solemnellement la dédicace et la consécration, et fit en même tems commandement à tous les peuples, que du moment qu'ils entendoient le son des trompettes, des hautsbois et de tous les autres instrumens de musique, qui commenceroient à jouer aussitôt après la consécration de la statue, ils aïent tous à se prosterner devant elle et à l'adorer comme un Dieu, menaçant de faire sévèrement punir tous ceux, qui ne l'adoreroient point. Ce que le Roi commanda, fut ponctuellement exécuté, tous les grands Seigneurs, tous les Princes, tous les Gouverneurs, tous les Magistrats et tous les Officiers de son Roïaume se rendirent au[II-81] jour marqué devant cette statue, avec une multitude infinie de peuples, qui se rendirent de tous côtés, pour voir cette prodigieuse statue et pour voir la magnificence de cette consécration, qui se fit effectivement devant tout ce peuple, de la manière la plus solemnelle, qui se peut faire. Aussitôt que cette consécration prétendue fut faite, les trompettes et les hautsbois et tous les autres instrumens de musique commencèrent à sonner, et en même tems chacun se prosterna, pour adorer cette statue, comme un Dieu nouvellement fait. Voilà peut-être la consécration la plus solemnelle et la plus magnifique, qui s'est jamais faite. Nos Christicoles penseroient-ils, qu'une telle consécration auroit pû avoir la force ou la vertu de faire de cette statue d'or un véritable Dieu, soit en changeant toute la substance de l'or de cette statue en Dieu, soit en attirant ou en arrêtant la Divinité même dans cette statue? Non, sans doute, ils ne voudroient pas le penser, et ils auroient même honte de le dire! Pourquoi donc pensent-ils, que leur vaine et frivole prétendue consécration de quatre paroles seulement, qu'ils disent sur de foibles petites images de pâte et sur quelques goûtes de vin, auroit la vertu de changer du pain et du vin au corps et au sang de leur Dieu-Christ? D'où tireroit-elle cette prétendue force et puissance, de faire ainsi d'une petite image de pâte et de quelques goûtes de vin un Dieu tout-puissant, et de changer, comme ils disent, en un moment toute la substance du pain et du vin, au corps et au sang d'un Homme-Dieu? ô les insensés Docteurs! Comment osent-ils soutenir, ou même [II-82] seulement avancer et proposer publiquement des choses si ridicules et si absurdes? Il faut que la prévention, que l'habitude, que la naissance et que l'éducation fassent d'étranges effèts dans l'esprit des hommes, puisqu'elles les aveugle jusqu'à ce point. Car il n'y a que la prévention, que l'habitude, que la naissance et que l'éducation, qui puisse maintenant faire recevoir aveuglement des choses si ridicules et si absurdes. Il n'y en a certainement point de pareilles dans tout le Paganisme, et il semble que la Religion Chrétienne n'a été inventée, que pour faire voir jusque à quel excès de folie les hommes sont capables de se laisser aller; car il n'y a rien de si ridicule, ni de si absurde qu'il soit, que nos Deichristicoles Romains ne pensent devoir aveuglement croire, sous prétexte de leur foi divine. C'est aux Chrétiens, dit le Sr. de Montagne, [117] une occasion de croire, que de rencontrer une chose incroïable: elle est d'autant plus selon la Religion, qu'elle est contre l'humaine Raison
Omnia jam fiunt, fieri quae posse negabam,
Et nihil est de quo non sit habenda fides !
En effèt on ne peut rien s'imaginer de plus ridicule et de plus absurde, que ce que cette Religion enseigne et oblige de croire. Pour preuve de quoi il n'y a qu'à remarquer encore sur quel fondement nos Christicoles Docteurs se fondent, pour établir de si beaux et si admirables mistères que les leurs, vous seriez surpris de l'aprendre, si je ne vous l'avois [II-83] déjà moitié fait entendre: mais il faut vous le dire tout clairement et tout ouvertement!
Ils ne se fondent précisément, que sur quelques paroles équivoques d'un misérable fanatique, leur Christ, qui leur a dit que lui et son père n'étoient qu'un et qu'il leur envoïeroit un Esprit de vérité, qui procéderoit de son Père et de lui, et de là ils concluent leur prétendu Très-Haut, Très-Saint et Très-Adorable mystère de la Trinité, qu'ils disent être un seul Dieu en trois Personnes, qu'ils nomment le Père, le Fils et le St. Esprit, comme si des paroles équivoques, comme celles-là de leur Christ, ne pouvoient avoir qu'un seul sens. Tenant du pain, qu'il donnoit à manger à ses Apôtres, il leur dit [118]; prenez et mangez, car ceci est mon corps, pareillement présentant du vin à boire dans un calice, il leur dit: buvez en tous, car ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance, qui sera répandu pour le salut de plusieurs; et sur ces paroles nos Christicoles Docteurs veulent et soutiennent absolument que leur Christ ait changé dans ce moment le pain et le vin, qu'il tenoit, en son corps et en son sang, et qu'il donna véritablement et réellement son corps et son sang, son âme et sa Divinité à ses Apôtres, sous les espèces et apparences du pain et du vin, qu'il leur donnoit à boire et à manger, comme si ces paroles de leur Christ ne pouvoient avoir d'autre sens, que celui qu'ils leur donnent. Et d'autant qu'il dit dans ce même tems à ses Apôtres, de faire la même chose, en mémoire de [II-84] lui, ils concluent encore, qu'il donna dans ce même tems à ses Apôtres, et en leurs personnes, à leurs successeurs, qui sont maintenant les prêtres, le pouvoir de changer comme lui, le pain et le vin en son corps et en son sang et conséquemment que son âme et sa Divinité s'y trouvent aussi; d'autant qu'un corps vivant comme il étoit, et qu'ils prétendent qu'il est encore, n'est point sans son âme, ni un Dieu sans sa Divinité! Et voilà comme sur des paroles équivoques d'un homme fanatique, nos Docteurs Christicoles bâtissent des mistères imaginaires, qu'ils apellent surnaturels et Divins. Voilà comme sur les paroles équivoques d'un fanatique, ils adorent un Dieu en trois personnes, ou trois personnes en un seul Dieu, et c'est sur ce même fondement de paroles équivoques de ce fanatique, qu'ils s'attribuent le pouvoir ou la puissance de faire des Dieux de pâte et de farine et même d'en faire tant qu'ils veulent. Car, suivant leur principe, ils n'ont qu'à dire seulement quatre paroles sur telle quantité qu'ils voudront de ces petites images de pâte, ou sur telle quantité qu'ils voudront de verres de vin, ils en feront autant de Dieux, qu'ils auront devant eux de ces petites images de pâte, et qu'ils auront de verres de vin devant eux, y en eut-il des milliers et des millions; car ils prétendent, qu'avec leurs quatre paroles: ceci est mon corps où ceci est mon sang, qu'ils disent être efficaces par elles-mêmes, il leur est, ou il leur seroit aussi possible de consacrer des centaines de milliers et des milliers de millions de ces petites images de pâte, que d'en consacrer une seule, et par conséquent qu'il leur est ou qu'il leur [II-85] seroit aussi possible de faire par ce moïen des centaines de milliers et des milliers de millions de Dieux, que d'en faire un seul. Quelle folie! Ils ne sauroient, ces hommes vains, ces prêtres, et ces abuseurs de peuples, ils ne sauroient avec toute la prétendue Puissance de leur Dieu-Christ faire la moindre mouche ni le moindre ver de terre, et ils croïent pouvoir faire des Dieux à milliers! Leur Dieu-Christ n'auroit pû leur donner le pouvoir de faire un seul grain de froment, ni un seul grain d'orge, ni d'avoine, il n'auroit sû leur donner le pouvoir de faire, quand ils voudroient et tant qu'ils voudroient, des Dieux, en changeant avec quatre paroles le pain et le vin en son corps et son sang! Il faut être frappé d'un étrange aveuglement et d'une étrange prévention d'esprit, pour croire et pour vouloir soutenir des choses si ridicules et si absurdes, et cela sur un si léger et si vain fondement, que celui de quelques paroles équivoques d'un fanatique. Il a dit pareillement à ses Disciples [119], qu'il leur donneroit une pleine puissance et autorité sur les esprits impurs, pour les chasser tous, et pour guérir toutes sortes de maladies et d'infirmités. Nos docteurs et nos prêtres s'attribuent-ils pour cela le pouvoir de guérir toutes sortes de maladies et d'infirmités? Ils se feroient bien moquer d'eux.
[II-86]
Ne voïent-ils pas, ces aveugles Docteurs, que c'est ouvrir une porte large et spacieuse à toutes sortes d'idolâtries, que de vouloir adorer et faire adorer ainsi des images et des idoles de pâte, sous prétexte, que des Prêtres auroient le pouvoir de les consacrer et de les faire changer en Dieux, en prononçant seulement 4 paroles vaines et frivoles? Tous les prêtres des idoles n'auroient-ils pas pû, et ne pouroient-ils pas encore maintenant, se vanter, d'avoir un semblable pouvoir? S'il ne tenoit qu'à alléguer et à trouver d'aussi vains et d'aussi foibles prétextes, que ceux de nos Christicoles, pour s'attribuer un tel pouvoir, il seroit facile à tous les idolâtres d'en trouver, et même d'en trouver de plus spécieux et de plus vraisemblables. Il est dit dans les prétendus saints livres de nos Christicoles, que [120] Dieu confondoit la sagesse des sages et qu'il changeroit la sagesse du monde en folie. Mais qui que ce soit, qui ait dit ces paroles, on peut dire qu'elles se trouvent bien véritablement accomplies dans nos Christicoles Docteurs. Car leur sagesse [121] se trouve dans cette occasion-ci bien véritablement changée en folie, puisqu'ils ont la foiblesse et la bassesse, d'adorer de foibles petites idoles de pâte, et qu'ils sont si fous, que de croire avoir reçu d'un misérable fanatique la puissance de faire des Dieux.
[II-87]
Quand je vois ou que je me représente nos Docteurs et même un docteur angélique à leur tête, qui se prosternent tous très-humblement devant leurs petites idoles, ou images de pâte, et qu'ils disent dévotieusement, avec leur Docteur angélique: je vous adore dévotement, suprême Déité, qui êtes véritablement sous ces figures cachée, adoro te devote latens Deitas quoe sub his figuris vere latitas; ou qu'ils chantent dévotement ces paroles: Tantum ergo sacramentum veneremur cernui....... etc, je trouve que c'est un spectacle tout-à-fait digne de risée et d'indignation tout ensemble. Je dis digne de risée, parceque tous ces beaux docteurs-là mériteroient bien effectivement d'être ris et moqués, de faire telle chose, mais il y a en même tems bien de quoi s'indigner, de voir que ceux-là-mêmes, qui devroient tirer les autres de l'erreur et les désabuser d'une si vaine et si folle superstition, sont ceux-là-mêmes, qui les y enfonceroient tous les jours de plus en plus, s'ils pouvoient par leurs discours et par leurs exemples, et cela principalement afin d'en tirer pour eux d'autant plus de profit. Car il est bien sûr, que s'ils ne trouvoient point en cela leur profit et leur avantage, ils ne se mettroient guères en peine d'entretenir, ni de faire valoir une si vaine et si odieuse superstition que celle-là, et s'il y en avoit quelques-uns parmi eux, qui fussent assez ignorans, ou assez sots, que de croire bonnement ce qu'ils en disent aux autres, je les trouverois certainement en cela plus dignes d'être attachés aux rateliers des ânes, et de manger des chardons avec eux, que d'être assis au rang des sages: encore ne voit-on [II-88] pas que des ânes, ni des boeufs soient si sots que de se prosterner devant des idoles, et ainsi j'ose bien dire que tous ceux qui les adorent, se mettent en cela au dessous des ânes et des boeufs. O les insensés Galates! Qui est ce qui a pû les aveugler jusqu'à ce point? O insensati Galate? Quis vos fascinavit? Gal. 3. 1.
Ne voïent-ils pas aussi, ces habils et subtils Docteurs, ne voïent-ils pas que les mêmes raisons ou argumens, qui démontrent la vanité des Dieux ou des idoles de bois ou de pierre, d'or ou d'argent, que les Païens adoroient, démontrent pareillement et également la vanité des Dieux et des idoles de pâte et de farine, que nos Christicoles adorent? Par quelle raison et par quel droit, par exemple, nos Christicoles Docteurs se moquent-ils de la vanité et de la fausseté des Dieux et des idoles des Païens? N'est ce point-là cette raison claire et évidente et que ce ne sont que des ouvrages des mains des hommes, et que ce ne sont que des images muettes et insensibles, qui ont des yeux et qui ne voïent point, qui ont des oreilles et qui n'entendent point, qui ont une bouche et qui ne parlent point, qui ont des mains et qui ne font rien, qui ont des piés et qui ne marchent point, et enfin qui ne sauroient faire aucun bien à ceux qui les révèrent, ni aucun mal à ceux qui les méprisent. C'est sur ce ferme et solide fondement de vérité, que tous les hommes sages et éclairés, que tous les prétendus St. Profètes, et que les Apôtres mêmes de Jésus-Christ, tout fanatiques qu'ils étoient, ont condamné l'idolâtrie et qu'ils ont rejeté avec mépris le culte [II-89] superstitieux des idoles de bois et de pierre, aussi bien que le culte des idoles d'or ou d'argent, ou de quelqu'autre matière que ce pût être.
Voici comme les Prophètes en parlent. Les Dieux des nations, dit le Prophète Roi David [122], ne sont qu'or et argent et des ouvrages faits des mains des hommes. Ils ont, dit-il, des yeux et ne voïent point, des oreilles et n'entendent point, ils ont une boucheet ne parlent point; ils ont des narines et ne flérent point, ils ont des mains et ne touchent rien, ils ont des piés et ne marchent point et ne rendent aucun son, ni aucune voix par le gosier. Que tous ceux qui les font, dit-il, leur deviennent semblables et tous ceux qui mettent leur confiance en eux. Similes illis fiant qui faciunt ea et omnes qui confidunt in eis. L'auteur du livre de la sagesse [123] apelle tous les idolâtres des insensés, d'autant, dit-il, qu'ils croïent que toutes les idoles des Nations sont des Dieux, quoiqu'ils ne puissent se servir de leurs yeux pour regarder, ni de leurs narines pour respirer l'air, ni de leurs oreilles pour entendre, ni des doigts de leurs mains pour toucher quelque chose, non plus que de leurs piés pour marcher. Misérables, dit-il, sont ceux qui ont apellés Dieux les ouvrages de leurs mains, l'or et l'argent mis en oeuvre par artifice, ou le bois et la pierre à qui ils auront donné quelque ressemblance d'homme ou d'animal, pour les adorer, puis les maintenir dans quelques lieux honorables, contre une muraille, à laquelle ils les attachent fortement avec du [II-90] fer, de crainte qu'ils ne tombent, car ils ne sauroient se tenir fermes tous seuls et sans apuï, ni s'aider en aucune manière; et nonobstant cela ils n'ont point de honte, dit-il, de se prosterner devant ces idoles; ils n'en ont point de parler et de faire des voeux pour eux et pour leurs enfans, à des choses qui sont sans vie et sans âme; ils n'ont point de honte de demander la santé à des choses mortelles et inanimées; ils n'ont point de honte de demander un heureux voyage à celui qui ne sauroit marcher, ni faire un seul pas; ils demandent force, adresse, industrie à celui qui n'a aucun sens; ils consultent sur tout ce qu'ils doivent faire celui qui ne sauroit leur rendre aucune réponse; et enfin ils invoquent et apellent a leur secours des choses qui sont entièrement inutiles. Maudit soit, dit le même auteur de la sagesse, maudit soit le bois et toute autre matière, dont les idoles sont faites, et maudits soient ceux qui les font, parceque le commencement de tous vices et de toute corruption vient, dit-il, de l'invention des idoles, et que le culte de ces malheureuses idoles, est l'origine, la source, le commencement et la cause de tous les maux et de toutes les méchancetés dont la terre est remplie [124]. Infandorum enim idolorum cultura omnis mali causa est initium et finis.
Voici comme le Prophète Jérémie parloit de la vanité de ces idoles, en écrivant à ceux de sa Nation, qui avoient été emmenés captifs, pour être conduits en Babylone, où il y avoit quantité de ces idoles. [II-91] Quand vous serez arrivés en Babylone, leur disoit-il, vous y verrez porter sur les épaules avec magnificence des Dieux d'or et d'argent, de pierres et de bois, qui inspirent aux peuplés de la crainte et de la vénération pour eux. Gardez-vous bien, leur disoit-il, de devenir semblables à ces peuples idolâtres, et gardez-vous bien d'adorer ces Dieux, ni d'avoir pour eux aucune crainte, ni aucune dévotion, car ce ne sont, leur disoit-il, que de faux Dieux, leurs langues ont été polies par des ouvriers, elles sont dorées et argentées, mais ils ne sauroient parler; ils ont des couronnes d'or sur la tête, mais les Prêtres les leur mettent et les leur ôtent quand ils veulent et eux ne sauroient se garder de la rouille, ni de la vermine. Ils sont quelques fois revêtus de pourpre et de soie, mais ils ne sauroient secouer la poussière de dessus leurs visages; ils ont quelque fois un sceptre à la main, mais ils ne sauroient s'en servir, pour faire rendre justice à personne. Pareillement ils ont quelque fois une épée à la main, mais ils ne sauroient s'en servir pour se défendre contre les voleurs qui viendroient les dépouiller [125], d'où vous devez savoir qu'ils ne sont pas des Dieux, ainsi ne les craignez point, leur disoit ce Prophète; on allume devant eux, continue-t-il, quantité de chandelles, mais ils n'en voïent aucune (il en est de même des idoles de nos Christicoles, la même chose que dit ce Prophète, se voit dans les Eglises) les chauve-souris, les hirondelles et les hiboux viennent se reposer sur leurs têtes [II-92] et y font leur fiente et ils n'en sentent rien. Sachezdonc, leur disoit-il, que ce ne sont point des Dieux et ne les craignez en aucune manière. On les porte, continue ce Prophète, on les porte sur les épaules, (il semble qu'il parle autant des idoles des Chrétiens, que des idoles mêmes des Païens) parcequ'ils ne sauroient marcher, s'ils tombent par terre, ils ne sauroient se relever, si on ne les redresse, ils ne sauroient se tenir debout, ni se mouvoir; ils ne sauroient rien donner, ni rien ôter à personne, ils ne sauroient récompenser personne des services qu'on leur rend, ni punir les injures qu'on leur fait; ils ne sauroient secourir la veuve, ni l'orphelin, ils sont comme des pierres brutes, que l'on tire des montagnes et comme des troncs de bois inutiles. Tous ces Dieux de bois ou de pierres, et tous ces Dieux d'or et d'argent, les plus viles bêtes de la terre, dit ce même Prophète, valent mieux qu'eux, parce qu'elles peuvent se réfugier sous quelque toit et dans quelque 'trou et qu'elles peuvent être utiles à quelque chose: mais ces Dieux de bois, dit-il, ces Dieux de pierre et ces Dieux d'or et d'argent ne peuvent être utiles à rien. Sachez, sachez donc, conclut-il, qu'ils ne sont point des Dieux et ne les craignez en aucune manière. Unde sciatis quia non sunt Dii, ne ergo timueritis eos.
C'est pourquoi aussi il étoit très-expressement défendu dans la Loi des Juifs, sur laquelle néanmoins nos Christicoles fondent leur Religion et tous leurs principaux mistères, il y étoit expressement défendu non-seulement d'adorer ces Dieux d'or et d'argent, de bois ou de pierre; mais il étoit aussi très-expressement [II-93] défendu de faire aucune image taillée, ni aucune image de toutes les choses, qui sont dans le ciel, sur la terre ou dans la mer, [126] non facies tibi sculptile neque omnem similitudinem quoe est in coelo desuper et quoe est in terrâ deorsum vel eorum quoe sunt in aquis sub terrâ non adorabis ea neque coles [127] de peur, dit la Loi, que les hommes, venant à se laisser séduire par la ressemblance de quelque chose, qui seroit dans le ciel, sur la terre ou dans les eaux, ils ne les adorent comme des Divinités. Et l'Apôtre S. Paul, [128] parlant de ces. insensés Docteurs idolâtres, ne dit-il pas qu'ils seront perdus dans la vanité de leur raisonnement, et que leur esprit insensé a été rempli de ténèbres, et qu'en se disant sages, ils sont devenus fous, en ce qu'ils ont, dit-il, transféré la gloire de Dieu incorruptible à la figure de l'homme corruptible, des oiseaux, des bêtes à 4 piés et des serpens. Et ailleurs il exhorte ses confrères de fuir l'idolâtrie [129]: fugite ab idolorum cultura. Tous les Apôtres de Jésus-Christ défendoient unanimement l'idolâtrie et le culte des idoles. C'est-ce qu'ils défendoient mêmes aux Païens, qui embrassoient leur foi. Pour ce qui est, disoient-ils, de ceux d'entre les Gentils, qui ont reçu la foi, nous leur avons écrit de s'abstenir du culte des idoles et même des viandes, qui auroient été immolées aux idoles [130]. Que si ils leur défendoient ainsi le culte des idoles, [II-94] qui sont de bois et de pierres, d'or et d'argent, ce n'étoit certainement pas pour leur proposer des idoles et des images de pâtes à adorer. Effectivement on ne voit point qu'ils les aïent adoré, ni qu'ils les aïent jamais voulu faire adorer, et quand ils les auroient voulu faire adorer, ce n'auroit été en eux qu'un surcroit de folie et d'extravagance, de défendre absolument le culte des idoles et de vouloir en même tems faire adorer de foibles petites images de pâte; mais on ne voit point que leur folie soit venue jusques-là en ce point, et il est étonnant, qu'aujourd'hui même que le monde paroit si déniaisé et être revenu de tant d'autres erreurs grossières, il y ait cependant encore des hommes assez fous, pour vouloir se donner la peine de traverser les mers et d'aller au péril de leur vie dans les païs étrangers, sous prétexte de convertir, ou plutôt de pervertir, des peuples à leur fausse Religion. Il est étonnant que nos Missionnaires osent entreprendre de faire connoître à ces peuples étrangers, la vanité des idoles et des Dieux de bois et de pierre, d'or et d'argent, qu'ils adorent, et qu'ils osent en même tems leur proposer des idoles et des Dieux de pâtes et de farine à adorer, et il est étonnant que ces zélés Missionnaires et Ministres d'erreurs aïent pû, et qu'ils puissent encore persuader telles choses à des peuples, qui ont de la Raison, et qu'ils puissent leur faire quitter le culte des idoles d'or et d'argent, pour leur faire adorer de foibles petites images de pâte. Que ceci soit dit en passant.
Pareillement on ne voit point que Jésus-Christ lui-même ait jamais prétendu vouloir se faire adorer dans [II-95] le pain, ni dans les images de pâtes, et quoiqu'il ait dit, qu'il étoit le Fils de Dieu, qu'il étoit le pain vivant, qui étoit descendu du ciel, que celui, qui le mangeroit, ne mourroit jamais, mais qu'il auroit la vie éternelle, et qu'il ait dit, que si on ne mangeoit sa chair, et que si on ne buvoit son sang, qu'on n'auroit point la vie en soi, il ne paroit point néanmoins qu'il ait jamais dit, qu'il étoit Dieu lui-même, ni qu'il falloit l'adorer comme Dieu, bien loin de cela, il s'apelloit souvent lui-même le Fils de l'homme; et un certain quidam, lui aïant dit un jour [131]: Bon Maître, que faut-il que je fasse, pour avoir la vie éternelle? il lui répondit: Pourquoi m'apellez-vous bon, puisqu'il n'y a que Dieu seul qui soit bon. Il ne se croïoit donc pas Dieu, et ne prétendoit pas qu'on le crut Dieu, ni qu'on l'apellât Dieu, puisqu'il n'aprouvoit pas même qu'on l'apellât simplement bon. Et après sa prétendue résurrection, voulant disparoître entièrement d'avec ses Apôtres, il dit à une femme, qu'il rencontra: Allez dire [132] à mes frères, que je m'en vais monter à mon Père et à votre Père, à mon Dieu et à votre Dieu. Il paroit encore assez manifestement par-la, qu'il ne se croïoit pas Dieu, puisqu'il reconnoissoit avoir un même Dieu, et un même Dieu pour père, avec ses Apôtres. D'ailleurs il disoit lui-même aussi qu'il étoit descendu du ciel, non pour faire sa volonté, mais pour faire la volonté de Dieu, son Père, qui l'avoit envoïé, et qui étoit plus grand que lui [133]. Cela étant, il ne se croïoit donc pas Dieu, [II-96] puisqu'il disoit que son Père étoit plus grand que lui, et qu'il ne prétendoit pas faire sa volonté, mais celle de Dieu; et s'il ne se croïoit pas Dieu, il n'y a point d'aparence, qu'il auroit voulu se faire adorer dans sa personne et par conséquent encore moins dans du pain, ni dans de foibles petites images de pâte. Et ce que confirme d'autant plus cette pensée, c'est qu'il aprouvoit la Loi, qui défend de faire ni d'adorer aucune image. Il a dit expressement qu'il étoit venu, non pour détruire cette loi, ni pour la violer, mais pour l'accomplir. Si donc il étoit venu pour l'accomplir, ce n'étoit donc pas pour vouloir introduire des idoles, ni des images de pâte, pour s'y faire adorer, puisque cette loi le défendoit si expressement et si rigoureusement, [134] que ceux, qui adoroient les idoles, ou qui les auroient voulu faire adorer, n'auroient rien moins mérité que la mort. D'ailleurs Jésus-Christ lui-même recommandoit encore aux peuples de faire et d'observer soigneusement ce que leurs Docteurs, les Scribes et les Phariséens leur diroient et leur enseigneroient de faire, conformément à cette loi. Car ils leur enseignoient, conformément à cette Loi, qu'il ne falloit pas adorer des idoles, ni faire aucune image pour les adorer. Et Jésus-Christ lui-même recommandoit aux peuples d'observer fidèlement cette Loi et qu'il falloit même l'observer jusqu'au plus petit trait et jusqu'au plus petit point, disant que [135] celui, qui violeroit un de ses moindres préceptes, seroit le moindre dans le Roïaume des cieux. Jota unum aut unus apex non praeteribit a lege donec omnia fiant. [II-97] Cela étant, il n'y a donc point d'aparence, qu'il auroit voulu lui-même leur faire faire, ce que leur loi et ce que leurs docteurs leur auroient expressément défendu de faire, et par conséquent il n'y a point d'aparence, qu'il ait pensé à vouloir se faire adorer dans des idoles, ni dans des images de pâte; car ç'auroit été comme s'il leur auroit voulu faire faire, ce qu'il leur auroit d'ailleurs recommandé expressément de ne point faire. C'est à quoi, ce semble, nos idolâtres Christicoles Romains devroient faire un peu plus d'attention qu'ils ne font. A quoi, si on ajoute qu'il est dit dans les Prophètes, que les idoles seroient quelques jours entièrement détruites et que ce seroit particulièrement à la venue du Messie, que cette prétendue prophétie auroit son accomplissement, il n'y a certainement aucun lieu de penser, que ce Messie auroit voulu multiplier les idoles, au lieu de les abolir. Et il les auroit cependant multiplié, en ajoutant de nouvelles idoles de pâte et de farine aux idoles de bois et de pierre et aux idoles d'or et d'argent, que les hommes adoroient déjà, au lieu qu'il auroit dû les détruire entièrement. Nos docteurs savent bien tout cela, ils voïent bien la force et l'évidence de tous ces argumens-là et de tous ces raisonnemens-là: car s'ils ne la voïoient point, ils ne seroient que des ignorans, et s'ils la voïent, ils sont manifestement des prévaricateurs de la Loi, qui tiennent injustement la vérité captive et qui changent la vérité en mensonge: Veritatem in injustitiä detinent ....... commutaverunt veritatem Dei in mendacium, comme dit leur S. Paul [136], puisque [II-98] contre tant de si forts, de si clairs et de si convaincans témoignages de vérité, ils veulent maintenir et soutenir des erreurs et des idolâtries, si contraires à la Loi, qu'ils aprouvent et qu'ils reconnoissent comme avoir été véritablement donnée de Dieu, et qui sont si contraires au bon sens et aux lumières de la droite raison; car enfin il faut que nos Docteurs reconnoissent la force ou la foiblesse, la certitude ou l'incertitude de cet argument-ci, de tous les Prophètes et de toutes les personnes sages, contre l'idolâtrie des Païens. Voici leur argument et leur raisonnement.
Tous les simulacres et idoles des Païens ne sont que bois, que pierre, or ou argent, et ne sont que des ouvrages faits des mains des hommes; donc, concluent-ils, ce ne sont point des Dieux. Cet argument-là ou ce raisonnement-là est fort ou il est foible, il conclut certainement vrai ou il ne conclut pas certainement vrai. Pareillement celui-ci: les simulacres ou les idoles des Païens n'ont ni vie, ni sentiment, ni mouvement, et ne sauroient faire ni bien, ni mal à personne, donc ce ne sont pas des Dieux. Pareillement encore celui-ci: les simulacres ou idoles des Païens ont des yeux et ne voïent point, ils ont des oreilles et n'entendent point, une bouche et ne sauroient parler, des mains et ne sauroient rien faire, des piés et ne sauroient marcher, donc ce ne sont point des Dieux. Ces argumens-là, dis-je et ces raisonnemens-là et tout autre semblable, que l'on pouroit faire sur ce sujet, sont forts ou ils sont foibles, ils concluent vrai, ou ils ne concluent pas vrai; il faut que nos Deichristicoles reconnoissent l'un ou [II-99] l'autre. S'ils osent taxer de faiblesse et d'incertitude ces raisonnemens et ces argumens-là de leurs Prophètes, il faut donc 1°. qu'ils taxent en même tems de foiblesse et d'incertitude tous les plus forts et les plus convaincans raisonnemens des hommes: car il est constant que la raison naturelle et humaine n'en peut fournir de plus forts, ni de plus convaincans sur ce sujèt.
Or, taxer de faiblesse et d'incertitude les plus forts et les plus convaincans raisonnemens des hommes, c'est en quelque façon détruire la raison même, ou au moins, c'est détruire entièrement toute certitude et toute assurance de vérité, et par conséquent, c'est détruire aussi toute certitude et toute assurance de vérité en matière de Foi et de Religion, aussi bien qu'en toute autre matière de science, ce que nos Christicoles ne voudroient pas dire, puisqu'ils prétendent que la vérité de leur Religion est plus certaine que toute autre vérité, et qu'ils ne pouroient prétendre telle chose, s'ils ne suposeroient qu'il y a de la certitude dans les raisonnemens humains. En second lieu, s'ils taxent de foiblesse ou d'incertitude les susdits argumens et raisonnemens des Prophètes et de toutes les personnes bien sensées, il faut aussi qu'ils taxent en même tems tous les Prophètes et toutes les personnes sensées d'ignorance ou de faute de jugement: car c'est ignorance et c'est manquer de jugement, que de croire être bien fondé en raison, lorsque l'on n'est pas bien fondé; c'est ignorance et c'est manque de jugement, que de prendre des raisonnemens et des argumens foibles et incertains pour des [II-100] raisonnemens et des argumens les plus forts, les plus sûrs et les plus convaincans qui puissent être. Or les Prophètes et toutes les personnes les plus sensées, en raisonnant comme ils ont fait, contre l'idolâtrie des Païens, ont cru être bien fondés en raison, et ils ont cru démontrer clairement la vanité des idoles et la fausseté des Dieux des Païens, par les plus forts, par les plus assurés et par les plus convaincans témoignages de vérité, que l'on puisse donner sur ce sujèt; de sorte que si leurs argumens et leurs raisonnemens sur ce sujet se trouvent faibles et incertains, c'étoit en eux ignorance et faute de jugement de les produire, comme ils ont fait, pour des raisonnemens et pour des argumens si sûrs et si convaincans; et comme nos Christicoles prétendent encore que ces Prophètes parloient alors par inspiration de Dieu même, il s'en suivroit encore de-là, que Dieu lui-même ne leur auroit inspiré que des raisonnemens et des argumens foibles et incertains, et qu'il n'auroit peut-être même pû leur en inspirer de plus forts, ni de plus convaincans: car s'il avoit pû leur en inspirer de plus forts et de plus convaincans, il n'auroit sans doute point manqué de les leur inspirer; et comme Dieu ne leur en a point inspiré d'autres, il y auroit lieu de dire et de penser, qu'il n'auroit effectivement pû leur inspirer que des argumens foibles et incertains, et c'est néanmoins ce que nos Christicoles n'oseroient dire: il faut donc, malgré eux, qu'ils reconnoissent la force et la certitude des susdits raisonnemens et des susdits argumens de leurs Prophètes, contre l'idolatrie des Païens et contre la fausseté de [II-101] leurs Dieux, et s'ils en reconnoissent la force et la certitude, il faut nécessairement aussi, qu'ils reconnoissent, que ces mêmes argumens et que ces mêmes raisonnemens-là concluent également, avec autant de force et avec autant d'évidence, contre eux-mêmes et contre leurs idolâtries, que contre les Païens et contre leurs idolâtries et il faut qu'ils reconnoissent, que ces mêmes argumens-là démontrent également la vanité de leurs idoles et la fausseté de leurs Dieux de pâte et de farine, comme ils démontrent la vanité des idoles. des Païens, la fausseté de leurs Dieux de bois et de pierre et de leurs Dieux d'or et d'argent. Et la raison évidente de cela est, que les idoles ou les Dieux de pâte et de farine sont également les ouvrages des mains des hommes, comme le sont les Dieux de bois et de pierre et les Dieux d'or et d'argent. Et quand nos Deichristicoles feroient ou formeroient à leurs Dieux de pâte des yeux et des oreilles, des narines et une bouche, des mains et des piés, ils leur seroient aussi inutiles, qu'ils le sont aux Dieux de bois et de pierre et aux Dieux d'or et d'argent: car ils ne verroient point par leurs yeux et n'entendroient point par leurs oreilles, ils ne respireroient point par leurs narines, et ne parleroient point par leur bouche, et ils ne feroient rien par leurs mains et ne marcheroient point par leurs piés, non plus que les Dieux de bois et de pierre et que les Dieux d'or et d'argent, dont ces Prophètes parloient, et ainsi il est évident, que les Dieux de pâte que nos Deichristicoles Romains adorent, ne sont point à cet égard de meilleure condition, que ne sont les Dieux des [II-102] Païens. Et il n'y auroient point d'idolâtres, qui, en se prosternant devant ces idoles de plâtre ou de pierre, d'or ou d'argent, de cuivre ou d'airain, ne prétendroient pouvoir dire, aussi bien que le Docteur Angélique: je vous adore dévotement, suprême Déité, qui êtes véritablement sous ces figures cachée, adoro te devote latens Deitas, quae sub his figuris vere latitas. Ce qui tend manifestement à justifier toutes sortes d'idolâtries.
Mais on pouroit dire, que sous quelqu'autre considération les idoles Païens seroient de meilleure condition et qu'elles seroient préférables à celles des Chrétiens, non seulement parcequ'elles sont plus fermes et plus solides en elles-mêmes et qu'elles sont aussi de plus riche et de plus précieuse matière, mais aussi parcequ'elles sont d'une forme, d'une grandeur, et d'une figure plus noble et plus avantageuse, que celle des Chrétiens. Car les idoles des Païens, étant d'une forme, d'une grandeur et d'une figure majestueuse, comme celle par exemple de cette grande statue d'or, dont j'ai ci-devant parlé, ou d'une figure monstrueuse et hideuse, comme quelques autres que les mêmes Païens adorent, elles peuvent par leur forme et figure inspirer des sentimens de crainte ou de respect, au moins dans le coeur et dans l'esprit des ignorans et des simples. Mais les idoles des Chrétiens Romains, n'étant que de foibles et vils petites images de pâte, elles ne peuvent d'elles-mêmes inspirer à leurs adorateurs aucun sentiment de crainte, ni de vénération; elles ne peuvent résister, pour ainsi dire, deux momens à la pluïe, ni au vent, et les moindres bêtes de la [II-103] terre sont capables de les manger. C'est pourquoi aussi il faut que les Prêtres les tiennent continuellement et fort soigneusement renfermées dans des boëtes, de peur, comme j'ai dit, que le vent ne les emporte, ou que les rats et les souris ne les mangent; en quoi il est manifeste que nos idolâtres Christicoles sont beaucoup plus fous, plus ridicules et plus insensés que les Païens, qui adorent les idoles de bois et de pierre, ou des idoles d'or ou d'argent; de sorte que si les susdits raisonnemens et argumens des Prophètes devoient faire manifestement voir aux Païens la vanité et la fausseté de leurs Dieux de bois et de pierre, et de leurs Dieux d'or et d'argent, à plus forte raison devroient-ils faire voir à nos idolâtres Christicoles la vanité et la fausseté de leurs Dieux de pâte; et ils devroient bien avoir honte d'adorer, comme ils font, des Dieux, qui fondroient incontinent à la pluïe, qui se laisseroient incontinent emporter par le vent, et qui se laisseroient incontinent manger par les rats et par les souris.
Que nos idolâtres Deichristicoles ne prétendent pas éluder ici la force de cet argument, en distinguant et en séparant, comme ils voudroient faire, la substance; qu'ils ne prétendent pas dire ici, pour couvrir leur honte, que ce n'est point le pain, ni la pâte, qu'ils adorent dans leur prétendu sacrement, que le pain, ni la pâte n'y sont plus, qu'il n'en reste seulement que les accidens, c'est-à-dire les espèces et aparences visibles, mais que toute leur substance est changée au corps et au sang de leur Seigneur Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, et par conséquent [II-104] qu'ils ne sont point idolâtres, comme les Païens, qui n'adorent que des images ou des statuës de bois ou de pierres, ou d'or et d'argent et non pas le véritable Dieu; qu'ils ne prétendent pas, dis-je, alléguer de si vains raisonnemens, pour tâcher de couvrir la honte de leurs idolâtries; car il est évident, que s'il ne tenoit qu'à dire, comme ils font, que la substance du pain et du vin seroit changée au corps et au sang de leur Christ, et que son âme et sa divinité seroient par concomitance dans ce prétendu saint sacrement, il seroit aussi facile à tous les idolâtres Païens, de dire que la substance du bois en de la pierre et que la substance de l'or ou de l'argent des images et des statuës, qu'ils adorent, seroit véritablement changée au corps et au sang, à l'âme et à la divinité de leur Dieu Jupiter par exemple, ou à la divinité de leur Dieu Mars, de leur Dieu Mercure, de leur Dieu Apollon, de leur Dieu Esculape.... etc. et à la Divinité de leur Déesse Cibelle, de leur Déesse Junon, de leur Déesse Cérés, de leur Déesse Minerve, de leur Déesse Diane ou de leur Déesse Vénus... ou même dire, s'ils vouloient, que leurs Divinités se trouveroient véritablement dans leurs images, ou dans leurs statuës, conjointement avec la substance du bois et de la pierre et avec la substance de l'or et de l'argent, dont elles seroient composées, et par conséquent qu'ils ne seroient point idolâtres.
Si les Païens prétendoient justifier par-là le culte de leurs idoles (et il faut bien, en effèt, que ce soit par cette ou autre semblable raison, qu'ils se portent à adorer leurs idoles, car il n'est pas à croire que [II-105] leur intention soit d'adorer seulement du bois ou de la pierre dans leurs idoles; mais ils prétendent, sans doute, adorer quelque Divinité, qu'ils croïent résider d'une façon toute particulière dans le bois, dans la pierre, dans l'or ou dans l'argent, dont leurs idoles sont composées) si, dis-je, ces Païens prétendoient justifier par-là le culte de leurs idoles, nos Christicoles ne laisseroient pas pour cela que de les blâmer et de les condamner, et même de se moquer d'eux et de leur prétendue croïance. Qu'ils se reconnoissent donc eux-mèmes dignes de blâme, dignes de condamnation et dignes de honte et de confusion, puisqu'ils disent et font eux-mêmes, ce qu'ils jugent être dignes de condamnation et de confusion dans les autres. Si, par exemple, les Prêtres de l'idole de Bel, dont il est parlé dans le prophète Daniel, eussent eu l'adresse, l'avisement ou l'industrie, de savoir distinguer, comme font nos Christicoles, la substance des accidents, et de dire que leur Dieu Bel mangeoit seulement la substance de toute cette grande quantité de pain, de viande et de vin, qu'on lui donnoit tous les jours, et qu'il leur laissoit à eux, à leurs femmes et à leurs enfans seulement les accidens à manger, et qu'on les eut cru sur leur parole, dans une si belle et si subtile doctrine, ils n'auroient eu que faire, de manger en cachette ce que l'on présentoit à cette idole; ils auroient pû se repaitre agréablement eux, leurs femmes et leurs enfans, des bons restes de leur Dieu, et cela à la vûe de tout le monde, sans courir aucun risque; ils auroient certainement bien mieux joué leur jeu et bien mieux couvert leurs tromperies et [II-106] n'auroient pas eu la confusion d'être surpris en fraude, comme ils furent, et n'auroient pas eu le déplaisir, d'en porter si tragiquement la peine. Il y a aparence, qu'on ne s'étoit pas encore avisé en ce tems-là d'un si beau secrèt, pour tromper impunément les hommes.
Mais comme ce prétendu beau secret, n'est qu'une invention et une fiction chimérique de l'esprit humain, et que cette fiction ne tend manifestement, qu'à justifier toutes sortes d'idolâtrie et à donner lieu à toute autre semblable imposture, et qu'il n'y a point d'imposteur, qui ne pouroit se prévaloir d'une telle ou autre semblable fiction, si on y avoit égard, et même s'en prévaloir aussi avantageusement et avec autant d'assurance, que celui, qui diroit la vérité; et que cette fiction chimérique anéantiroit entièrement toute la force de la preuve de l'argument, ou du raisonnement, que faisoient les Prophètes, pour démontrer la vanité et la fausseté des Dieux des Païens, et la vanité du culte de leurs idoles (lequel argument est néanmoins le plus fort, le plus convaincant et le plus démonstratif, que l'on puisse faire sur tel sujet) il n'est nullement croïable, qu'un Dieu tout-puissant, qui seroit infiniment bon, infiniment sage, voudroit par telle voïe, où par telle manière se faire adorer des hommes, puisque ce seroit manifestement vouloir les induire en erreur, et leur donner lieu de l'adorer également dans le bois et dans la pierre, ou dans le plâtre, et dans l'or et dans l'argent, ou, si on veut, sous les accidens, ou aparences visibles de ces sortes de choses, comme de l'adorer dans le pain et dans le vin, puisqu'on ne peut nier, dans le sentiment même de nos [II-107] Christicoles, que Dieu ne pouroit également se mettre et se cacher dans le bois et dans la pierre, dans le plâtre, ou dans l'or, ou dans l'argent, et dans toute autre chose que ce puisse être, comme il se mettroit et se cacheroit dans le pain et dans le vin, ou sous leurs accidens et aparences visibles.
Or, suivant le témoignage des susdits Prophètes, que nos Christicoles ne sauroient recuser, Dieu auroit clairement et manifestement témoigné, qu'il ne vouloit pas se faire adorer, ni qu'on l'adorât dans le bois, ni dans la pierre, ni dans l'or, ni dans l'argent, ni dans aucune autre chose semblable, ni même sous aucune forme ou figure, ni sous aucune image de ce qu'il y auroit dans le ciel, ou sur la terre et dans les eaux. Tout cela est évident, par les témoignages mêmes que nos Christicoles ne sauroient recuser, donc il n'est pas croïable; on ne doit pas même croire, qu'il auroit jamais voulu se faire adorer dans le pain, ni sous aucune image de pâte, puisqu'il seroit expressément défendu, de l'adorer sous aucune forme ou figure. Et c'est pour cette même raison, que l'on ne doit pas croire non plus, qu'il auroit jamais voulu s'incarner et se faire homme, ni prendre en aucune manière la forme ou figure d'homme, puis qu'il défendoit, ou qu'il auroit expressément défendu de l'adorer sous aucune forme ou figure.
C'est pourquoi l'Apôtre S. Paul regardoit comme fous et comme insensés, ceux qui changeroient, disoit-il, la gloire de Dieu incorruptible en la figure de l'homme corruptible, ou en la figure des oiseaux, [II-108] et des bêtes à quatre piés, et disoit, [137] qu'ils changeroient la vérité de Dieu en mensonge — Commutaverunt veritatem Dei in mendacium. Et comme, suivant le témoignage de cette même loi, prétendue divine, Dieu défendoit, ou auroit expressément défendu, et même sous peine de mort, de manger du sang et de la chair humaine, il n'est pas croïable, que ce même Dieu, dans le Christ, auroit véritablement voulu donner sa chair à manger et son sang à boire aux hommes, puisqu'il auroit voulu auparavant si expressément et si rigoureusement défendre de manger le sang, et qu'il auroit ordonné d'observer à tout jamais cette loi [138] carnem cun sanguine non comedetis, sanguinem universae carnis non comedetis; [139] quicumque comederit illum interibit, anima que ederit sanguinem peribit de populis suis [140]. Hoc solum cave ne sanguinem comedas [141]. Et cet autre: Mandavit in aeternum testamentum suum [142]. Legitimum sempiternum erit vobis in cunctis generationibus vestris [143]. Tous ces témoignages et tous ces raisonnemens-là sont clairs et évidens, et montrent manifestement que la Religion Chrétienne est fausse, et qu'elle enseigne des erreurs et même des erreurs plus ridicules et plus absurdes, que celles qui étoient dans le paganisme. A quoi, si on ajoute que toutes ces idolâtries-là des Dieux de pâte et de farine ne sont fondeés, comme [II-109] j'ai dit, que sur quelques paroles vaines et équivoques d'un misérable et malheureux fanatique, il y aura lieu de s'étonner encore plus, qu'une telle idolatrie ce soit pû établir et se maintenir, comme elle fait parmi des peuples, où il y a tant de gens d'esprit et éclairés. Or, que les susdites paroles soient équivoques, nos Christicoles eux-mêmes le font assez manifestement voir, puisqu'ils n'ont encore pû eux-mêmes s'accorder entr'eux, sur le sens des susdites paroles de leur divin Christ, et que les uns leur donnent un sens contraire à celui que les autres prétendent leur donner, et que Jésus-Christ lui-même a suffisamment déclaré à ses Disciples, qu'il les entendoit d'un autre sens qu'eux, lorsqu'il leur dit à cette occasion, que les paroles qu'il leur disoit, étoient esprit et vie, c'est-à-dire qu'ils devoient les entendre en un sens spirituel et figuré, et non pas dans le sens propre des paroles mêmes, comme ils les entendoient. D'ailleurs on sait, que sa coutume étoit de parler toujours en paraboles, qui sont des discours obscurs et figurés, et par conséquent aussi des discours équivoques, qui peuvent se prendre en divers sens.
Passons à d'autres erreurs. La Religion Chrétienne enseigne et oblige de croire, que Dieu avoit créé le premier homme et la prémière femme dans un état [II-110] de perfection, quant au corps et quant à l'âme, c'est-à-dire dans une parfaite santé, dans une parfaite raison et dans une parfaite innocence, exemts de toutes les infirmités du corps et de tous les vices de l'âme; qu'il les avoit mis dans un lieu de délices et de félicité, qu'ils apelloient un Paradis terrestre, où ils auroient vécu, eux et toute leur posterité, dans un parfait contentement, s'ils eussent toujours demeuré fidèls et obéissans à leur Dieu; mais qu'aïant, par l'instigation d'un serpent, indiscrètement mangé d'un fruit, que Dieu leur avoit défendu de manger, ils méritèrent, pour cette faute, d'être incontinent chassés de ce paradis terrestre, et d'être, eux et toute leur postérité, c'est-à-dire tout le genre humain, assujétis à toutes les misères de cette vie; et non seulement à toutes les misères de cette vie, mais encore à une réprobation et à une damnation éternelle, qui consiste, suivant la doctrine de cette Religion Chrétienne, à être éternellement rejetté de Dieu, à être éternellement les objets de sa colère et de son indignation, et à souffrir éternellement dans des enfers les suplices et les tourmens les plus cruels et les plus effroïables, que l'on puisse imaginer: laquelle dammation éternelle et lesquels suplices tous les hommes généralement, sans exception d'aucun, auroient été obligés de souffrir éternellement, si ce même Dieu, comme disent nos Christicoles, n'eut bien voulu avoir pitié d'eux et avoir la bonté de leur donner un Rédempteur pour les en délivrer, lequel prétendu Rédempteur est, selon nos Christicoles, leur Jésus-Christ, qui étoit un homme juif de nation, fils d'un charpentier, nommé Joseph et [II-111] d'une femme, nommée Marie, laquelle néanmoins nos Christicoles disent avoir toujours été vierge, aussi bien après que devant son enfantement, lequel Jésus-Christ, après avoir parcouru toute la Galilée, comme un fanatique, en prêchant une nouvelle doctrine de la venue prochaine d'un prétendu Roïaume du ciel, fut enfin crucifié à Jerusalem, comme un séducteur de peuple et comme un séditieux, nonobstant quoi nos Christicoles ne laissant pas que de le reconnoitre et de l'adorer comme un homme tout divin et divinement descendu du ciel, dans le sein de la susdite prétendue vierge [144] intacta nesciens virum verbo concepit filium, où s'étant fait homme, en prenant un corps et une âme pour le salut du monde, ils disent qu'il s'est volontairement soumis à la mort et même à la mort honteuse de la croix, pour sauver tous les hommes, pour expier leurs péchés, et pour satisfaire, par sa mort et par l'effusion de son sang, à la justice de Dieu, son père, qui avoit été indignement offensé par les péchés des hommes, et notamment par la désobéissance de ce premier homme, qu'il avoit créé, au moïen de laquelle satisfaction, qui étoit, disent nos Christicoles, d'un mérite infini, ils prétendent qu'il a racheté tous les hommes de la dammation éternelle et des suplices éternels de l'enfer. C'est pourquoi aussi ils l'apellent, comme j'ai déjà dit, leur divin [II-112] Sauveur et leur divin Rédempteur; voilà quelle est la doctrine et la croïance de nos Christicoles sur ce sujét, c'est leur Religion, qui leur enseigne cette belle doctrine, et qui les oblige de la croire, sous peine de damnation, de réprobation et de malédiction éternelle.
Mais comme cet erreur renferme plusieurs choses ridicules et absurdes, il faut tâcher d'en faire manifestement voir la ridiculité et l'absurdité: je ne m'arrêterai cependant point ici à réfuter en particulier cette fable de la prétendue création du prémier homme et d'une prémière femme, ni cette fable d'un jardin, ou d'un Paradis terrestre, ou Dieu les auroit mis; ni celle d'un prétendu fruit de l'arbre de la science du bien et du mal, qu'il leur auroit défendu de manger, ni celle d'une prétendue séduction de ce prémier homme et de cette prémiére femme, causée par les discours trompeurs d'un serpent, qui auroit été plus fin et plus rusé que l'homme même, avec toute sa prétendue perfection, dans laquelle il auroit été créé; ni celle de la prétendue punition particulière de ces deux prémiers chefs du genre humain, non plus que de la prétendue punition de ce serpent, ni enfin celle d'une prétendue vierge, qui auroit divinement enfantée un fils. Je ne m'arrêterai point, dis-je, à réfuter en particulier toutes ces fables là, ni plusieurs autres semblables, il y auroit trop de choses à dire sur ces sortes de sujets et cela me mèneroit trop loin, il suffira ici de remarquer seulement trois principaux points de la susdite doctrine, et d'en faire manifestement voir la fausseté, la ridiculité et l'absurdité.
Prémièrement elle est fausse, ridicule et absurde [II-113] en ce qu'elle enseigne, que les vices et les péchés des hommes offensent griévement Dieu et qu'ils irritent sa colère et son indignation. 2°. Elle est fausse, ridicule et absurde, en ce qu'elle enseigne et assure, que Dieu punit les péchés des hommes, non seulement par des châtimens temporels dans cette vie, mais aussi par des châtimens éternels dans une autre vie, et même par des châtimens les plus terribles que l'on puisse imaginer. 3°. Elle est fausse, ridicule et absurde, en ce qu'elle enseigne et oblige de croire, que Dieu lui-même se seroit fait homme et qu'il se seroit livré lui-même à la mort et au supplice honteux de la croix, pour racheter des hommes, qui l'auroient si griévement offensé et qui auroient mérité par leurs péchés la damnation éternelle. Tout cela, dis-je est faux, ridicule et absurde; c'est ce qu'il faut un peu plus amplement faire évidemment voir.
Premièrement il est sûr et constant et même évident, que la Religion Chrétienne enseigne, que les vices, que les péchés et que les mauvaises actions des hommes, et même plusieurs de ceux, qui sembleroient ne devoir être que de légères fautes, comme par exemple celle qu'Adam et Éve, qui étoient les prémiers du genre humain, commirent dans le Paradis terrestre, en mangeant dans un jardin d'un fruit que [II-114] Dieu leur avoit défendu de manger, offensent néanmoins très-griévement Dieu, excitent sa colère et son indignation. C'est ce que toutes les prétendues Stes Écritures de nos Deichristicoles témoignent expressément; c'est ce que nos Christicoles disent eux-mêmes dans tous leurs livres de piété, c'est ce qu'ils prêchent publiquement dans leurs temples, et ce qu'ils enseignent dans leurs écoles et dans toutes les instructions particulières et publiques, qu'ils font au temple. Leur St. Chrysostome [145] assure en général, que le péché est la chose du monde, qui déplait le plus aux yeux de Dieu. Leur grand St. Augustin[146] dit, que ceux qui commettent le péché, offensent Jésus-Christ, régnant dans le ciel. Leur grand St. Paul [147] dit, que ceux qui commettent le péché, crucifient de nouveau Jésus-Christ dans leur âme. Et St. Augustin [148] dit, que ceux qui péchent, l'offensent plus griévement, que les Juifs ne l'ont offensé, lorsqu'ils le crucifioient sur la terre. Le Concile de Trente [149] apelle le péché une offense de Dieu et même une très griève offense. Tantam Dei offensionem; c'est pourquoi nos Christicoles Romains chantent d'un ton lugubre, dans le commencement de leur carême, ces paroles-ci: Nostris malis offendimus tuam Deus clementiam ..... comme aussi ces autres: Nostra te conscientia grave offendisse monstrat. Et ces autres: multum quidem peccavimus, sed parce confitentibus [150]. Ibis et tu ad populum tuum ..... quia offendisti me in deserto sin [II-115] in contradictione multitudinis [151]. Ne offendas quia abominatio est Domini Dei tui [152]. Constat enim Deum nostrum sic peccatis offensum ut mandaverit per prophetas suos [153] Et dans leur prétendu St. Livre de la Genèse [154] il est marqué, qu'au tems de Noé Dieu fut si griévement offensé par les péchés des hommes, qu'il s'en sentit frapé de douleur, jusque dans le coeur, et dit pour ce sujet, qu'il se repentoit d'avoir fait l'homme .... Tactus dolore cordis intrinsecus .... Suivant quoi tous les Théologiens .... etc. Deus qui culpâ offenderis poenitentiâ placaris. Orat.
Tous les Théologiens Christicoles demeurent d'accord, que la griéveté du péché est si grande, que quand même tout ce qu'il y a d'hommes et tout ce qu'il y a d'anges dans le ciel seroient assemblés, pour déplorer l'injure qu'il fait à Dieu, et pour en faire toute la pénitence, qu'ils seroient capables de faire, jamais, suivant ce qu'ils disent, ils ne pouroient par leurs larmes, ni par leur pénitence, ni par toutes les meilleures actions, qu'ils pouroient faire, dignement satisfaire à la justice de Dieu, offensé par un seul péché mortel. De sorte, suivant leur dire, que tout le sang des martyrs, par exemple, toute la pureté des vierges et tout le mérite des anges et des saints ne seroient pas suffisans par eux-mêmes, pour satisfaire dignement à la justice de Dieu offensé par le péché; il falloit pour cela, disent nos Christicoles, les mérites infinis d'un Homme-Dieu, pour y satisfaire dignement,[II-116] parceque, suivant ce qu'ils disent, l'injure que le péché fait à Dieu, étant en quelque manière infinie, il ne falloit pas moins que des mérites infinis pour y satisfaire dignement. Et comme tout le mérite des créatures, joint ensemble, n'est pas d'une valeur infinie, il s'en suit, disent-ils, que tout le mérite des créatures ensemble n'étoit pas suffisant, pour satisfaire dignement à la justice de Dieu, offensé par le péché mortel; et c'est pour cela aussi, ajoutent-ils, que le fils de Dieu lui-même, voulant racheter les hommes, a bien voulu s'incarner lui-même et se faire homme comme nous, afin de satisfaire dignement à la justice de Dieu, son Père éternel, pour tous les péchés des hommes et par les mérites infinis de sa mort et passion.
L'offense ou l'injure, que le péché fait à Dieu, disent nos Christicoles, est si grande, qu'il n'est pas possible de la bien concevoir; elle est, disent-ils, en un sens incompréhensible. Voici la raison qu'ils en alléguent: c'est, disent-ils, que pour bien comprendre ou connoitre la grandeur d'une offense, il faut connoitre la qualité de celui qui est offensé, et la qualité de celui qui offense, d'autant, disent-ils, que la grandeur se tire non seulement de la qualité ou de la nature de l'offense même, mais qu'elle se tire aussi de la grandeur, de l'excellence et de la dignité de la personne qui est offensée, comme aussi de l'indignité et de la bassesse de celui qui offense. C'est pourquoi, suivant leur raisonnement, pour bien comprendre l'excès de l'injure ou de l'offense, que le péché fait à Dieu, il faudroit pouvoir connoitre et mesurer, pour ainsi dire, la grandeur et la sainteté de Dieu même, parce [II-117] que le péché tire sa griéveté de l'oposition, qu'il a avec sa grandeur et sa sainteté; et comme il n'y a personne, qui puisse comprendre la grandeur et l'excellence de Dieu, puisqu'il est infini en toutes sortes de perfections, il est impossible aussi aux hommes de pouvoir bien connoitre la griéveté de l'offense et de l'injure, que le péché mortel fait à Dieu. Cette griéveté, ou cette énormité du péché mortel est si grande, suivant leur dire, que toutes les flames de l'enfer même ne sont pas capables de l'effacer. C'est pourquoi leur grand S. Augustin dit, et tous les Théologiens Christicoles après lui disent, qu'il vaudroit mieux laisser périr tout le monde, c'est-à-dire le ciel et la terre et tout ce qu'ils contiennent, que de commettre volontairement un seul péché mortel. Pécher, dit ce grand Docteur, c'est déshonorer Dieu, et c'est, dit-il, ce que nulle personne ne doit jamais faire, quand toutes les créatures en devroient périr. Cette injure, qui se fait à Dieu par le péché, est si terrible, qu'elle a fait dire à saint Anselme, que s'il voïoit d'un côté l'enfer ouvert, avec toutes ses flames et d'un autre côté un seul péché mortel à commettre, et qu'il lui fut de nécessité de choisir l'un ou l'autre, il aimeroit mieux, disoit-il, se jetter tout vif dans l'enfer, que de commettre volontairement un seul péché mortel.
Voici ce qu'ils disent des moindres péchés, qu'ils apellent des péchés véniels; dès-là qu'ils disent, que le péché véniel est une offense et un mal de Dieu, il s'en suit que c'est un plus grand mal, que tous les maux des Créatures joints ensemble, que les saints aimeroient mieux perdre mille vies que de commettre [II-118] un seul péché véniel de propos déliberé [155], qu'on ne pouroit pas en conscience dire le moindre mensonge, pour rendre à Dieu la plus grande gloire, et que toutes les créatures devroient s'estimer heureuses de sacrifier leur être, pour empêcher le plus petit péché véniel, plus qu'il est un mal incomparablement plus grand que tous les maux du monde et que ne seroit la désolation de tous les peuples, la ruine de toutes les créatures et la destruction de tout l'univers. Ne faut-il pas être fou, pour parler ainsi?
Voilà cependant comme nos pieux et superstitieux Christicoles parlent de l'offense et de l'injure prétendue, que le péché fait à Dieu. Il y auroit bien des réflexions à faire sur cette belle doctrine, si on en vouloit faire distinctement voir tout le ridicule, mais passons. Voici comme ils parlent, ou comme ils font parler leur Dieu, dans sa colère et dans son indignation. Ces peuples, lui font-ils dire, m'ont provoqué à courroux, par leurs vices et par leurs méchancetés, mais je les provoquerai aussi moi à mon courroux, par mes châtimens: car le feu, qui s'est allumé dans ma colère, brûlera jusqu'au fond des plus bas lieux, il dévorera toute la terre, et brûlera les fondemens des montagnes; j'emploïerai sur eux, lui font-ils dire, toutes sortes de maux et je décocherai sur eux toutes mes flêches, ils seront brûlés de famine et rongés d'ardeurs et de destructions amères .... [156] J'envoïerai, lui font-ils dire, mes flêches de sang, et mon épée dévorera la chair de ceux qui auront été occis, je [II-119] ferai vengeance sur ceux qui me haissent [157]. Ce même Dieu, parlant par la bouche de son Prophète Isaïe, de la punition, qu'il avoit faite de quelques peuples, disoit [158]: j'ai marché sur eux dans ma colère, et je les ai foulé dans ma fureur. Voici ce qu'il disoit par son Prophète Jérémie [159]: Les enfans d'Israël et de Juda ne cessoient point tous les jours de mal faire; c'est pourquoi ils ont excité ma colère, ma fureur et mon indignation; .... mais après que je les aurai dispersé dans ma colère, dans ma fureur et dans mon indignation, .... Et parlant par son Prophète Ezechiel, voici ce qu'il disoit [160]: Parceque vous avez violé mes loix et que. vous vous êtes abandonnés à toutes sortes de vices et de méchancetés, je ne vous épargnerai point, je n'aurai point compassion de vous, vous périrez par la peste, par la faim et par l'épée, mais quand j'aurai, dit-il, satisfait ma colère et mon indignation sur vous, pour lors ma colère s'apaisera, mon indignation prendra fin, et je vous consolerai. Je ferai de cruelles vengeances sur eux, dit-il, par ce même Prophète [161], je les reprendrai dans ma fureur et ils sauront que je suis leur Dieu, lorsque j'exercerai ma vengeance sur eux. Et plusieurs autres semblables manières de parler, que les susdits Prophètes attribuent à leur Dieu.
Voici aussi comme ils parloient eux-mêmes de la colère, de l'indignation et de la fureur de leur Dicu. Le peuple d'Israël aïant murmuré contre Moïse, de ce qu'il n'avoit point de la chair à manger, il est dit, [162] [II-120] que Dieu entra dans une grande colère contr'eux et que, leur aïant envoïé des cailles en abondance, ils en mangèrent tout leur saoul; mais, qu'incontinent après la fureur de Dieu s'étant allumée contr'eux, il les frapa d'une cruelle plaïe. Ils ont rejetté la loi de Dieu, disoit le Prophète Isaïe [163], ils ont méprisé sa parole; c'est pourquoi, dit-il, la fureur de Dieu s'est allumée contre son peuple, il a étendu sa main sur lui, il l'a frapé, les montagnes en ont été ébranlées, et les cadavres des morts ont été jettés comme des charognes au milieu des ruës, et néanmoins sa colère, dit-il, n'a pas été apaisée pour cela, mais son bras est encore étendu pour fraper, il a brisé, dit Jérémie, [164] toute la force d'Israël dans la fureur de sa colère. Toute la terre. s'est ébranlée dans la colère du Seigneur, disoit Isaïe [165]. Seigneur, disoit le Roi David, [166] ne me reprenez point dans votre colère, et ne me châtiez point dans votre fureur. Je mélois, disoit-il, [167] la cendre avec mon pain et mes larmes avec ma boisson, dans la crainte que j'avois de votre colère et de votre indignation. Le Seigneur, disoit-il encore, se moquera des pécheurs, il leur parlera dans sa colère et il les perdra dans sa fureur. Enfin il est expressément marqué dans leur livre de la création du monde, que Dieu maudit la terre à cause du péché, que le prémier homme commit en mangeant du fruit, qu'il lui avoit défendu de manger; il est expressément marqué, qu'il fut chassé du Paradis [II-121] terrestre pour cette seule faute, et que pour ce seul sujèt lui, et tous ses descendans, furent condamnés à la mort et à toutes les misères de cette vie; et non seulement à toutes les misères de cette vie, mais aussi, comme disent nos Christicoles, à la damnation éternelle; de sorte que tous les hommes, qui sont venus depuis, ou qui viendront ci-après, jusqu'à la fin des siècles, ne sont et ne seront dès leur naissance, comme dit leur S. Paul, [168] que des enfans de colère, dignes de punition éternelle. Eramus enim naturae filii irae ....[169] Venit enim ira. Dei. in filios diffidentiae.
Tous ces témoignages et quantité d'autres semblables, que l'on pouroit alléguer, montrent évidemment que la Religion Chrétienne croit et enseigne, que les vices et que les péchés des hommes, et mêmes ceux qui ne sembleroient être que des fautes légères, offensent très-griévement Dieu, et qu'ils excitent sa colère, son indignation et sa fureur. Or c'est une erreur de croire et de penser, qu'un être tout-puissant et infiniment parfait, tel que seroit un Dieu, puisse être véritablement offensé par aucun vice, ni par aucune méchanceté des hommes, et pareillement c'est une erreur de croire et de penser, qu'un être immuable, infiniment parfait et infiniment sage, tel que seroit un Dieu, puisse véritablement être ému de colère, de fureur et d'indignation, ni même d'aucune autre passion. C'est ce que je prouve évidemment par cet argument-ci. Un être qui seroit infinement au-dessus de toute offense et de toute injure, ne peut être véritablement [II-122] offensé par aucune chose, ni recevoir véritablement aucune injure, de qui, ni de quoi que ce soit. Or un être qui seroit tout-puissant et infiniment parfait, seroit, par sa nature, infiniment au-dessus de toute offense et de toute injure, non seulement parce qu'il éloigneroit et qu'il empêcheroit, par sa toute-puissance, tout ce qui sembleroit être capable de lui nuire, ou de lui faire aucune injure ou déplaisir, mais aussi parce qu'il seroit, par sa nature-même invulnérable, inaltérable et impassible et étant, par sa nature-même, invulnérable, inaltérable et impassible, il s'en suit évidemment, qu'il séroit entiérement au-dessus de toute offense, et de toute injure, et par conséquent, qu'il ne pouroit être aucunement offensé par les vices, ni par les méchancetés des hommes, aussi bien loin, que cette prétendue infinie grandeur et majesté de Dieu soit une raison pour dire, que les vicés et les péchés des honımes offensent d'autant plus griévement, qu'il est plus élevé que les hommes en grandeur et toutes perfections; ce seroit plutôt, au contraire, une raison de dire, qu'ils ne l'offenseroient nullement, et qu'ils ne seroient pas même capables de pouvoir l'offenser en aucune manière, puisqu'il seroit infiniment au-dessus de tout ce que les hommes pouroient faire pour l'offenser; quand tous les hommes, par exemple, lanceroient toutes leurs flêches et qu'ils tireroient tous leurs mousquets et leurs gros canons contre le soleil et contre la lune, pouroient-ils y faire quelques brèches, ou y donner la moindre atteinte? Point du tout! Pourquoi? c'est parcequ'ils sont trop élevés au-dessus des flêches, que les hommes pouroient lancer [II-123] contr'eux, et qu'ils sont entiérement hors de la portée de leurs mousquêts et de toute leur artillerie. Pareillement quand ces mêmes hommes voudroient jetter de la boue contre le soleil ou la lune, pouroient ils y faire aucune tache? Point du tout! Pourquoi? C'est parcequ'ils sont trop élevés au-dessus de tout ce que les hommes pouroient faire, pour eux ou contr'eux. A plus forte raison, Dieu étant infiniment au-dessus de tout ce que les hommes pouroient faire pour lui, ou contre lui, tout le bien, ni tout le mal qu'ils sauroient faire, n'est pas capable de faire aucun bien, ni aucun mal à Dieu, et par conséquent, tous leurs vices, tous leurs péchés et toutes leurs méchancetés ne sont pas capables de l'offenser en aucune manière. C'est ce que nos Christicoles eux-mêmes sont enfin obligés de reconnoitre, suivant ce qui est marqué dans leurs prétendus St. livres, notamment dans celui de Job [170], où il est dit: Quoi! L'homme peut-il être comparé à Dieu? Si l'homme est juste, Dieu en vaudra-t-il mieux? Et si sa vie est sans tache, quel bien cela lui fera-t-il? Et ailleurs, regardez le ciel, dit-il, contemplez les astres, qui sont au dessus de vous: si vous péchez, quel mal ferez-vous à Dieu? Et si vous multipliez vos crimes et vos iniquités, quel tort lui ferez-vous? Pareillement, dit-il, si vous êtes juste, quel bien ferez-vous à Dieu? Quel profit lui en reviendra-t-il? Point du tout, c'est à l'homme même que nuit son iniquité, et à lui-même que sa vertu est utile et avantageuse, et non pas à Dieu.
[II-124]
A l'égard de l'exemple, que l'on pouroit alléguer, d'une injure ou d'une offense, qu'une personne de basse qualité commettroit à l'égard d'un Roi, ou à l'égard d'une personne de haute qualité, laquelle injure seroit, dit-on, beaucoup plus griève et plus criminelle, que si cette même personne commettoit une pareille offense à l'égard de son semblable: on en convient; mais cet exemple ne prouve pas que ce seroit de même à l'égard d'un Dieu, parcequ'un Roi, ni aucune autre personne de quelque qualité que ce puisse être, n'est entièrement au-dessus des rigoureuses atteintes des injures et des offenses, que les personnes de la plus basse qualité pouroient leur faire, bien loin de cela, étant d'une complexion plus délicate que les autres, ils en ressentiroient eux-mêmes plus vivement la rigueur des atteintes; c'est pourquoi aussi ils s'en tiendroient beaucoup plus offensés, que ne feroient d'autres, qui seroient de moindre qualité. Mais ce ne seroit point le même d'un Dieu, qui seroit infiniment parfait, parcequ'étant par sa nature même invulnérable, comme j'ai dit, inaltérable et impassible, il seroit infiniment au-dessus de toutes les atteintes des injures et des offenses, rien de tout ce que les hommes pouroient faire ne seroit capable de l'offenser. En effèt, si les vices et les méchancetés des hommes étoient capables d'offenser tant soit peu la divine nature, j'entends d'une offense réelle et véritable, car c'est ainsi qu'il faut l'entendre, s'ils étoient, dis-je, capables de l'offenser tant soit peu, on pouroit dire que Dieu seroit lui-même le plus offensé, le plus maltraité, le plus outragé et le plus tourmenté et par [II-125] conséquent, qu'il seroit aussi le plus malheureux et le plus misérable de tous. Car, être tous les jours en bute aux injures et offenses qu'une infinité d'hommes lui. feroient tous les jours, si chaque vice et chaque péché, qui se commettent, lui faisoient seulement autant de peine, qu'une mouche ou qu'une puce seroit capable d'en faire à un homme, ce seroit assez pour le rendre le plus tourmenté et le plus malheureux du monde. Imaginez-vous quelle peine et quel tourment ce seroit pour un homme, s'il étoit continuellement et à tous momens piqué ou mordu d'un million de mouches ou de puces, qui seroient incessamment à l'entour de lui, à le mordre, ce lui seroit certainement un tourment plus fâcheux et plus insuportable, que la plus douloureuse maladie, ne lui en pouroit faire; la mort même lui seroit plus suportable et moins fâcheux qu'un tel suplice.
Voilà cependant en quelque façon l'image de l'état, où, selon nos Christicoles, leur Dieu seroit réduit, si les vices et les péchés des hommes étoient capables de l'offenser tant soit peu; car, quoique chaque vice ou que chaque péché ne l'offenseroit pas beaucoup, cependant le grand nombre et la multitude presqu'infinie de vices et de crimes et de péchés, qui se commettent tous les jours et à tous momens dans le monde, le rendroient le plus malheureux et le plus misérable de tous les êtres. Or ne seroit-il pas ridicule et absurde de dire, qu'un Dieu, qui seroit l'Etre tout-puissant, l'Etre infiniment parfait, et qui par conséquent devroit aussi être le plus heureux, le plus tranquile et le plus content, séroit néanmoins, pour [II-126] les vices et pour les péchés des hommes, le plus malheureux et le plus misérable de tous. Cela seroit entièrement ridicule et absurde; donc il est ridicule et absurde de dire, qu'un Dieu seroit véritablement offensé par les vices et par les péchés des hommes, et il est ridicule et absurde d'exagérer, comme font nos Christicoles, la griéveté et l'énormité des vices et des péchés des hommes, par raport à cette prétendue offense, qu'ils font à Dieu, puisque cette offense n'est point réelle, ni véritable, et qu'elle n'est qu'imaginaire et tout au plus métaphorique, et ainsi il est ridicule de dire, comme ils font, qu'un seul péché véniel est un plus grand mal, que tous les maux des créatures jointes ensemble; il est ridicule de dire, comme ils font, qu'il vaudroit mieux perdre mille vies, laisser même périr toutes les créatures, que de commettre volontairement un seul péché véniel. Et enfin il est ridicule de dire, comme quelques-uns d'entr'eux disent, qu'ils aimeroient mieux entrer tout vifs dans les flames de l'enfer, que de commettre volontairement un seul péché véniel, car c'est comme s'ils disoient, qu'ils aimeroient mieux souffrir tous les tourmens de l'Enfer, que de dire seulement un mensonge officieux, ou qu'une seule parole vaine ou frivole seroit un plus grand mal que tous les maux du monde joins ensemble; et qu'il vaudroit mieux laisser périr tout le monde, que de dire seulement un mensonge officieux, ou une seule parole vaine et frivole. Quelle folië, de dire telle chose. Et si cela étoit ainsi, ils devroient donc dire aussi, que Dieu auroit bien mieux fait de ne faire jamais aucune créature,[II-127] que d'avoir permis, comme il a fait, qu'il se commit jamais aucun péché véniel, ou qu'il se dise jamais aucun mensonge officieux, ou qu'il se dise jamais aucune parole vaine et frivole. Jugez s'il ne seroit pas entièrement ridicule de dire telle chose; il est donc aussi tout-à-fait ridicule de dire, que les vices ou les péchés des hommes offenseroient griévement et mortellement Dieu, comme disent nos Christicoles.
Ajoutez à cela, qu'être offensé, ou pouvoir être offensé, est un témoignage assuré de foiblesse et d'imbécillité, qui ne se peut nullement trouver dans un être, qui seroit infiniment parfait, et par conséquent, qui ne se peut trouver en Dieu.
Et pour la mème raison c'est une erreur de croire, qu'il se fâcheroit et qu'il se mettroit en colère, ou qu'il entreroit en fureur et en indignation contre les hommes, à cause de leurs vices et de leurs péchés, c'est dis-je, une erreur de dire et de penser cela, non seulement parceque cela seroit indigne de la sagesse d'un être infiniment parfait, tel que seroit un Dieu, comme on le supose, mais aussi, parcequ'étant immuable et inaltérable par sa nature même, comme on le supose aussi, il ne pouroit être sujet à aucune de ces passions-là. Et la raison de cela est, que les passions sont des émotions extraordinaires de l'âme, qui changent et qui altèrent la disposition naturelle et ordinaire de l'âme, et ainsi Dieu étant, comme on le supose, immuable de sa nature et inaltérable, il est évident qu'il ne pouroit être ému par aucunes de ces passions-là. C'est ce que nos Christicoles eux-mêmes sont encore obligés de [II-128] reconnoitre, témoins ce que disent les principaux d'entr'eux. Dieu, dit St. Ambroise, ne peut penser de même que les hommes, comme si ses pensées et ses volontés lui venoient les unes après les autres; il ne se fâche pas de même que les hommes, comme s'il étoit sujet à quelque changement. On dit neanmoins, ajoute-t-il, qu'il se fâche et qu'il se courrouce; mais c'est seulement, dit-il, pour marquer la griéveté et la malice de nos péchés, qui est telle, dit-il, qu'il semble qu'elle provoqueroit Dieu lui-même à la colère, quoiqu'il ne puisse naturellement être ému de colère; ni de haine, ni d'aucune autre passion.
» Neque enim Deus, dit-il, cogitat sicut hominus ut aliqua ei nova succedat sententia, neque irascitur quasi mutabilis, sed ideo haec leguntur ut exprimatur peccatorum nostrorum acerbitas, quae divinam meruerit offensam tanquam eo usque increverit culpa ut etiam Deus qui naturaliter non movetur irá aut odio, aut passione ulla provocatus videatur ad iracundiam."
Et St. Augustin, parlant à Dieu, lui disoit: Vous êtes jaloux de votre glorie, mais vous ne craignez rien; vous vous répentez, mais c'est sans douleur, sans chagrin et sans regret; vous vous fâchez, mais vous êtes toujours tranquile [171] » Zelus et securus es, poenitet te et non doles, irasceris et tranquillus es." Voici ce qu'il dit encore ailleurs, parlant à son Dieu: Mon Seigneur, dit-il, vous m'avez déjà dit d'une voix forte à l'oreille intérieur de mon coeur, que vous êtes éternel, parceque jamais vous ne changez, ni par [II-129] l'impression d'une nouvelle forme, ni par la vicissitude d'aucun mouvement. Votre volonté pareillement, n'est pas sujète à l'inconstance du tems, d'autant qu'une volonté, qui varie dans ses résolutions, de quelque façon que ce soit, ne peut être immortelle dans sa durée [172]. Je vois clairement, dit-il, cette vérité en votre présence .... etc. Ces mêmes lumières, que vous m'avez communiquées, ajoute-t-il, me montrent que la désobéissance d'aucune de vos créatures ne nuit à votre personne, ni ne trouble l'ordre de votre empire, soit dans le ciel, soit sur la terre. Et ailleurs il dit encore, que Dieu et les Anges punissent sans se mettre en colère et qu'ils font miséricorde sans être touchés de compassion: » Sine irá puniunt et sine misericordia compassione subveniunt." Et enfin il dit encore, dans un autre endroit, que Dieu ne varie point dans ses pensées, ni dans ses volontés, par le changement des tems, comme font les hommes; il dit que Dieu ne pensoit pas autrement, avant qu'il créât le monde, qu'il ne pense présentement, après l'avoir créé, et qu'il ne pensera pas autrement, après que le monde aura pris fin, parceque, dit-il, la volonté de Dieu demeure éternellement:
» Non est, dit-il, in Deo cogitatio, quae temporis volubilitate varietur, neque enim, sicut homines, aliter cogitavit, priusquam mundum faceret, aliter cogitat postquam fecit mundum, aut aliter cogitaturus est postquam mundi hujus figura transiverit, quia consilium Domini, dit-il, manet in aeternum.
Fulgence dit la même chose etc. Et notre Apôtre S. Jacques [II-130] dit formellement, que tout bienfait excellent et que tout don parfait vient de Dieu, qui n'est, dit-il, sujèt à aucun changement, ni à aucune ombre de révolution: apud quem non est transmutatio, nec vicissitudinis obumbratio [173]. Par où il est clair et évident, que nos Christicoles eux-mêmes sont obligés de reconnoitre, qu'un Etre infiniment parfait, tel que seroit leur Dieu, [174] ne peut être sujèt à aucune passion, et par conséquent, que c'est une erreur de dire et de penser, et à plus forte raison d'enseigner tous les jours, comme font nos Christicoles, que les vices et les péchés des hommes excitent la colère, la fureur et l'indignation de Dieu. Il est ridicule et absurde de dire, qu'un Etre, qui seroit par sa nature même immuable et inaltérable, puisse être aucunement sujét aux mouvemens de ces sortes de passions-là.
Les Philosophes et particulièrement les Stoïciens estiment, qu'il est indigne d'une personne sage de se laisser aller aux mouvemens d'aucune passion, ainsi à plus forte raison jugeroient-ils, qu'il seroit indigne d'un Etre infiniment parfait de s'y laisser aller. Et ce qui fait voir encore, que les vices et que les pé1 chés des hommes n'offensent nullement Dieu, et qu'ils ne lui font aucun tort, aucun mal, ni aucun déplaisir et que même ils n'excitent aucunement sa colère ni son indignation, c'est qu'il ne les empêche en aucune manière: car s'ils l'offensoient véritablement et [II-131] s'ils excitoient véritablement sa colère et son indignation, comme disent nos Christicoles, il ne manqueroit pas de les empêcher, ou du moins, s'il ne les empêchoit point, ce ne seroit point faute de puissance. — Et ainsi ne les empêchant point, ce seroit qu'il ne voudroit pas les empêcher et en ce cas il iroit non seulement contre la nature de la bonté et de la sagesse, qui tendent toujours d'elles-mêmes, autant qu'elles peuvent, à procurer le bien et empêcher le mal. Mais il se rendroit en cela même digne de risée et de moquerie: car ce seroit folie en lui de vouloir se laisser incessamment offenser et outrager par toutes sortes de vices et de péchés, et ce seroit folie en lui, de vouloir s'en fâcher et se mettre en colère et en fureur, pour des maux que l'on pouroit empêcher, et qu'il ne voudroit pas empêcher. Mais, diront nos Christicoles, c'est que Dieu ne veut point ôter aux hommes la liberté de faire ce qu'ils veulent, et en leur laissant la liberté de faire ce qu'ils veulent, ils abusent volontairement du pouvoir qu'il leur donne, en faisant le mal, en quoi ils l'offensent griévement. Mais on peut aussi leur dire, que Dieu étant tout-puissant et infiniment sage, comme ils le suposent, il pouroit, sans ôter la liberté aux hommes, conduire et diriger si bien leur coeur et leur esprit, leurs pensées et leurs désirs, leurs inclinations et leurs volontés, qu'ils ne voudroient jamais faire aucun mal, ni aucun péché; et ainsi qu'il pouroit facilement empêcher toutes sortes de vices et de péchés, sans blesser la liberté, ni le franc arbitre des hommes, et par conséquent c'est une vaine raison, de [II-132] dire qu'il ne voudroit pas empêcher les vices et les méchancetés des hommes, sous prétexte qu'il voudroit leur laisser la liberté de faire ce qu'il leur plait.
Bien plus, comme nos Christicoles soutiennent et enseignent, que leur Dieu est lui-même le prémier principe et le prémier moteur de tout ce qui se meut et de tout ce qui se fait dans le monde, et que rien ne se fait sans lui et sans sa prémotion et coopération, il s'en suivroit de-là qu'il seroit le prémier principe, le prémier moteur et le prémier tuteur de tout ce qui se feroit de bien et de mal dans les hommes et dans toutes les créatures, et par conséquent, s'il se fâchoit et se mettoit en colère contre les vices et les déréglemens des hommes, ce seroit contre ce qu'il feroit lui-même en eux, qu'il se fâcheroit et qu'il se mettroit en colère et ce seroit lui-même qui s'offenseroit par les vices et par les péchés des hommes, comme un homme, par exemple, qui voudroit se poignarder lui-même par la main de quelqu'autre que lui, ce qu'il seroit ridicule de dire et de penser d'un Dieu, c'est-à-dire d'un Etre, qui seroit infiniment parfait, infiniment bon et infiniment sage. Car il n'apartient qu'à des fous, de s'offenser volontairement eux-mêmes et de se fâcher et de se mettre en colère contre ce qu'ils veulent bien faire eux-mêmes. Ce qui fait bien manifestement voir que nos Christicoles sont dans l'erreur, lorsqu'ils disent que les vices et les péchés des hommes offensent griévement et mortellement leur Dieu, et que pour ce sujet ils excitent sa colère et son indignation.
Nos Christicoles, voïant bien eux-mêmes, que leur manière de parler touchant la prétendue offense et
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touchant la prétendue colère et indignation de leur Dieu [175] et que cela ne peut subsister dans le véritable sens des paroles, dont ils expriment leurs pensées, ils ont été contraints de leur donner un sens métaphorique et figuré. C'est pourquoi aussi ils disent, que ces termes d'offense et d'injure, d'ire et de colère, de fureur et d'indignation et autres semblables ne se doivent point entendre strictement au sens de la lettre, mais qu'ils doivent seulement s'entendre métaphoriquement des effets extérieurs, que ces passions là ont coûtume de produire dans les hommes, qui sont véritablement offensés, qui sont véritablement émus de colère et d'indignation. Et d'autant que c'est l'ordinaire des hommes qui se sentent offensés, de se mettre en colère, en fureur et en indignation contre ceux qui les offensent, ou qui font contre leurs volontés et contre leurs commandemens, et que dans leur colère ils usent de vengeance et de sevérité, en punissant et maltraitant violemment et rigoureusement ceux qui les offensent ou qui font contre leur volonté et contre leur commandement, de même aussi, disent nos Christicoles, Dieu, punissant souvent et sévérement les hommes, qui s'abandonnent aux vices et aux péchés, et qui violent et méprisent sa loi et ses commandemens et les punit même avec autant de rigueur et de sévérité, que s'ils l'offensoient griévement et que s'il s'en fâchoit et s'en mettoit véritablement en colère; c'est pour cela, disent-ils, que par manière de parler on dit, que les vices et les péchés des hommes [II-134] offensent Dieu et qu'ils excitent sa colère et son indignation. De sorte que, suivant leur véritable sentiment, quand ils disent que les vices et que les péchés des hommes offensent griévement et mortellement leur Dicu, et qu'ils disent qu'ils excitent sa colère, sa fureur et son indignation, toutes ces expressions-là ne signifient rien autre chose, si non que Dieu châtie et punit rigoureusement les vices et les péchés des hommes, et ils trouvent à propos de se servir de ces sortes d'expressions, afin de s'accommoder, comme ils disent, à la manière ordinaire de parler des hommes et en même tems afin d'inspirer de la crainte et de la terreur aux hommes pécheurs, afin d'humilier les superbes, afin d'exciter les négligens à la vertu, afin d'exciter les esprits curieux et afin d'entretenir l'esprit de piété dans les justes.
Mais si c'est seulement là ce qu'ils entendent par leurs susdites manières de parler et si c'est seulement-là leur intention, il est donc vrai, comme j'ai dit, que les péchés des hommes n'offensent nullement Dieu et qu'ils n'excitent nullement sa colère et son indignation, et par conséquent nos Christicoles sont dans l'erreur et ils ont tort d'exagérer vainement, comme ils font, la griéveté et l'énormité des péchés par raport à cette prétendue offense de Dieu, puisqu'elle n'est, selon eux, qu'une offense métaphorique et une offense imaginaire. D'ailleurs c'est abuser des termes que d'apeller, comme ils font, injure et offense de Dieu, ce qui n'est ni injure, ni offense de Dieu; et c'est abuser des termes que d'apeller, comme ils font, ire et colère, fureur et indignation, ce qui n'est [II-135] ni ire, ni colère, ni fureur, ni indignation. On n'apelleroit point colère, ni fureur le prononcé, ni même l'exécution de la sentence d'un juge, qui ordonneroit de punir sévèrement des criminels. Pourquoi donc apeller ire, et colère, et fureur, et indignation, le juste châtiment qu'un Dieu infiniment sage feroit des méchancetés des hommes, puisqu'il les châtieroit sans colère et sans indignation.
Mais si, suivant cette explication de la manière de parler de nos Christicoles, les vices et les péchés des hommes ne sont que métaphoriquement et improprement apellés des injures ou des offenses de Dieu, que parcequ'il les punit, il s'en suivra de-là, que s'il ne les punissoit point, ils ne seroient pas seulement, même métaphoriquement et improprement, des injures ni des offenses de Dieu, et ils ne seroient métaphoriquement et improprement des injures et des offenses de Dieu, que lorsqu'il les puniroit; de sorte que s'il ne les punissoit jamais, et qu'il ne les eut jamais puni, jamais aussi ils n'auroient été et ne seroient jamais non plus métaphoriquement, ni improprement des offenses de Dieu, et ainsi par exemple, si Dieu n'eut jamais puni le péché et la désobéissance d'Adam, que nos Christicoles disent être la seule cause du malheur et de la réprobation des hommes, jamais il n'auroit été, ni même dû être apellé une offense de Dieu. Je ne sai si nos Christicoles pouroient bien accorder ceci, avec ce qu'ils disent de la griéveté et de l'énormité de ce péché, par raport à cette prétendue offense de Dieu.
Ils sont pareillement dans l'erreur par raport à la [II-136] punition temporelle et éternelle, qu'ils disent que Dieu fait des crimes et des péchés des hommes; 1°. ils y sont par raport aux peines temporelles, que les hommes souffrent dans cette vie: car on ne peut pas certainement dire, ni même penser avec aucune aparence de vérité, que les peines et les maux de cette vie soient des châtimens, que Dieu leur envoïe en punition de leurs péchés, et la raison évidente et convaincante de cela est, que si ces peines et ces maux étoient véritablement des châtimens de Dieu, elles seroient, ces peines, et ils seroient, ces maux, toujours proportionnés à la griéveté de leurs crimes et de leurs péchés, et jamais les innocens, ni les justes ne porteroient la même punition que les coupables, parce qu'un Dieu étant infiniment bon et infiniment juste, comme on le supose, il n'est pas à croire qu'il voudroit punir rigoureusement et également les innocens, comme les coupables. Il n'est pas à croire qu'il voudroit punir rigoureusement de légères fautes dans les uns, et de ne punir que légèrement des crimes abominables dans les autres; il n'est pas à croire qu'il voudroit laisser des crimes abominables impunis, ni qu'il voudroit faire souffrir aux innocens la peine, que les méchans et les coupables auroient méritée. Or on voit manifestement tous les jours, dans le monde, mille et mille crimes et méchancetés abominables, qui demeurent impunis; on voit tous les jours manifestement dans le monde que les innocens et les justes portent la même peine que les coupables et que les justes et les innocens gémissent dans les souffrances et dans les afflictions et qu'ils y périssent souvent misérablement, [II-137] pendant que de méchans et de détestables impies vivent dans la joie et dans la prosperité, et qu'ils triomphent dans leurs iniquités.
Et suivant ce que nos Christicoles eux-mêmes disent, par exemple, de la punition du prémier péché d'Adam et d'Eve, de la punition des Bethsamites, qui regardèrent l'Arche, et de la punition du dénombrement, que le Roi David fit faire de son peuple et de plusieurs autres semblables exemples; suivant, dis-je, ce que nos Christicoles en disent, Dieu puniroit rigoureusement des fautes légères dans quelques-uns, pendant qu'il ne puniroit point ou qu'il ne puniroit que légèrement de très grands crimes dans les autres. Car 1°. pour ce qui est du prétendu péché d'Adam, qu'il auroit commis, en mangeant dans un jardin d'un fruit qui lui auroit été défendu, ce ne pouvoit être-là qu'une très-légère faute, en comparaison, par exemple, du péché que commit ensuite Caïn, en tuant méchamment son frère Abel. Cependant, suivant le dire de nos Christicoles, Dieu auroit très-rigoureusement puni le péché d'Adam, qui n'étoit qu'une légère faute, et il n'auroit point, ou au moins il n'auroit que trèslégèrement puni le péché de Caïn, qui étoit un crime détestable. A l'égard des Bethsamites [176], quel péché ou quel mal pouroient-ils avoir fait, en regardant seulement une Arche ou un coffre, qui étoit sur un char, que des vaches trainoient à l'aventure parmi des champs? Cependant cette prétendue faute, qui n'auroit pas même l'aparence de péché, auroit été très-rigoureusement [II-138] punie sur ces pauvres Bethsamites, pendant qu'une infinité de très-méchans crimes auroient demeurés impunis. Ce n'étoit pas un crime dans Oza, de toucher cette arche pour une bonne intention, pour l'empêcher de tomber, dans le danger où il la voïoit de tomber, il semble même que ç'auroit été en lui une action louable, plutôt qu'une action blamable de l'empêcher de tomber. Cependant, suivant le dire de nos Christicoles, cette action auroit été bien plus rigoureusement punie, que les sacriléges des impies. Et à l'égard du dénombrement, que le Roi David fit faire de son peuple, ce ne pouvoit être qu'une très-légère faute, si faute étoit, ce n'étoit qu'une petite vaine gloire au plus, et vaine gloire qui ne nuisoit à personne; cette faute n'étoit pas comparable à celle que ce même Roi commit, en faisant tuer Uriel pour avoir sa femme, cependant, suivant le dire de nos Christicoles, Dieu auroit bien plus sévèrement puni la première faute, qui n'étoit rien, qu'il n'auroit puni cette seconde, qui étoit un très-grand crime.
Ces exemples et plusieurs autres semblables que l'on pourroit alléguer, et tous ceux que l'on voit même encore tous les jours dans le monde des malheurs et des accidens fâcheux, qui arrivent aux gens de bien, et qui n'arrivent pas à une infinité de méchans, qui mériteroient d'être sévèrement punis, font manifestement voir que Dieu puniroit souvent très-sévérement des fautes légères dans les uns, pendant qu'il ne puniroit point, ou qu'il ne puniroit que très-légèrement de grands crimes dans les autres, et qu'il puniroit même souvent également les bons comme les [II-139] méchans, et les innocens comme les coupables, et les justes comme les injustes; ce qui étant manifestement contraire à la souveraine bonté, à la souveraine sagesse et à la souveraine justice d'un être qui seroit infiniment parfait, il n'y a nulle aparence que les peines et les maux temporels de cette vie soient véritablement des punitions de Dieu. Ce ne sont que des effèts naturels de la constitution des choses, qui sont corruptibles et mortelles. D'ailleurs seroit-il croïable qu'un Dieu, qui seroit infiniment bon et infiniment sage, et qui auroit créé les hommes pour les combler de biens et de faveurs et pour les rendre perpétuellement heureux et contens dans un Paradis terrestre, auroit voulu, incontinent après les avoir créés ainsi, les exclure entièrement de sa grâce et de son amitié et les réduire tous dans cette malheureuse nécessité, de souffrir toutes les peines et toutes les misères de cette vie, et cela pour la faute d'un seul homme, et même pour une faute aussi légère, que seroit celle d'avoir indiscrètement mangé dans un jardin, d'un fruit qui lui aurait été défendu? Cela n'est pas croïable! Quoi! un Dieu infiniment bon, infiniment sage, auroit voulu faire dépendre tout le bonheur ou tout le malheur temporel et éternel de tous les hommes, d'une vaine et légère obéissance, ou désobéissance d'un seul homme foible et fragile, dont il aurait connu la foiblesse et la fragilité et qu'il auroit même bien prévû devoir tomber dans cette désobéissance? Cela n'est pas croïable. Quoi! pour une telle faute et pour une telle désobéissance, qui n'étoit qu'une bagatelle, qui n'étoit de nulle conséquence en elle-même, [II-140] qui ne faisoit aucun tort, ni aucun préjudice à Dieu, ni à personne, et qui auroit même été commise sans aucun mauvais dessein, et qui présentement ne mériteroit seulement pas un coup d'étrivières, un Dieu, dis-je, infiniment bon, infiniment sage auroit voulu, pour une telle prétendue faute, perdre tout le genre humain, priver tous les hommes de la grâce, les condamner tous à la mort, et leur faire souffrir, en punition d'une telle faute, toutes les peines et toutes les misères de cette vie, et avec cela les condamner encore à une reprobation et à une malédiction éternelle, pour un tel sujet? Cela n'est nullement croïable. C'est faire injure à la souveraine bonté et à la souveraine sagesse d'un Dieu, d'avoir seulement ces pensées-là.
Si un prince, par exemple, se mettoit en fantaisie de vouloir perdre tous les peuples d'une province, pour une légère désobéissance d'un de ses sujets favoris, ou si un père de famille, qui seroit riche et puissant, et qui auroit bon nombre d'enfans, se mettoit en tête de vouloir les chasser tous de la succession de ses biens et les rendre tous misérables et malheureux, tout le tems de leur vie, pour la désobéissance et même pour une légère désobéissance d'un seul de ses enfans, ne diroit-on pas de ce prince et de ce père que ce seroient des insensés et des fous? On auroit raison de le dire, car en effèt, il faudroit avoir perdu tout-à-fait la raison et tomber dans un excès de brutalité et de fureur, pour en venir jusques-là. Comment est-ce donc, qu'un Dieu et qu'un être qui seroit infiniment bon et infiniment sage, auroit pû tomber [II-141] dans une si furieuse et cruelle démence, que de vouloir perdre et rendre malheureux à tout jamais tous les hommes, qui sont ses enfans et ses peuples? Comment, dis-je, auroit-il pû tomber dans une telle démence, que de vouloir les perdre tous et les rendre tous éternellement malheureux, par la faute d'un seul homme, qui n'auroit fait que manger indiscrètement d'une pomme, par exemple, ou d'une prune, qui lui auroit été défendue? Cela, dis-je, n'est nullement croïable; il est ridicule même d'en avoir la pensée: partant, c'est manifestement une erreur dans nos Christicoles de dire, comme ils font, que Dieu punisse les crimes et les péchés des hommes par les peines temporelles de cette vie, qui ne sont certainement, comme j'ai dit, que des suites naturelles de la constitution naturelle des choses.
Mais cette erreur paroit encore plus, en ce qu'ils disent que Dieu ne punit pas seulement les péchés des hommes par des peines temporelles de cette vie, mais les punit encore bien plus rigoureusement en l'autre vie, par des suplices éternelles de l'enfer, et par les plus effroïables châtimens que l'on puisse imaginer d'un enfer, qui est toujours, disent-ils, plein de feu et de flames et plein de toutes sortes d'horreurs et de malédictions; car c'est vouloir pousser la vengeance de Dieu jusqu'à un tel excès de cruauté et de barbarie et d'inhumanité, qu'il n'y auroit point d'homme, parmi les plus cruels tyrans, qui ont jamais été, qui auroit voulu, ou qui auroit eu le coeur de vouloir la pousser si loin; mais c'est aussi vouloir pousser à cet égard l'extravagance jusqu'au dernier [II-142] point, où elle peut aller. Quoi! tous les maux, toutes les miséres, et toutes les afflictions de cette vie ne suffiroient pas à un Dieu, pour venger sur les hommes le prétendu crime d'une légère désobéissance? Ils ne suffiroient pas pour venger le prétendu crime d'avoir indiscrètement mangé quelque pomme ou quelque prune dans un jardin. Ils ne suffiroient pas non plus pour venger le crime, d'avoir seulement transgressé indiscrètement quelque loi du jeune ou de l'abstinence, commandée par l'Eglise? Ils ne suffiroient pas pour venger le crime d'avoir fait quelqu'excés dans le boire ou dans le manger, dans un festin d'amis? Ils ne suffiroient pas pour venger dans de jeunes hommes ou dans de jeunes filles ou femmes le crime d'un doux baiser ou d'un embrassement, ni même pour venger le crime d'y avoir seulement pensé, ou de s'être seulement regardés les uns les autres avec complaisance? Mais il lui faudroit encore des châtimens éternels pour les punir, et même des châtimens les plus terribles et les plus effroïables, que l'on puisse imaginer: des feux et des flames éternelles, et tout ce que l'on peut imaginer de plus terrible? II lui faudroit, dis-je, ces sortes de châtimens, pour satisfaire sa vengeance, et pour avoir le plaisir de les tourmenter à tout jamais? Cela passeroit tout excès de cruauté et d'inhumanité. Et vouloir soutenir telle chose, c'est vouloir, comme j'ai dit, pousser l'extravagance jusqu'au dernier point. Ne dites-vous pas, Mrs. les Christicoles, que Dieu est plein de bonté et de miséricorde? [177] qu'il est un Père plein de [II-143] miséricorde, et un Dieu de toutes consolations? Pater misericordiarum et Deus totius consolationis? Ne dites vous pas qu'il aime à pardonner, qu'il est largiteur du pardon et amateur du salut des hommes, Deus veniae largitor, et humanae salutis amator? Et ne dites-vous pas même que la multitude de ses miséricordes surpasse la malice de nos péchés, multae misericordiae ejus et prestabilis super malicia? Vous dites tout cela. Comment donc pouvez-vous dire qu'il puniroit si sévèrement, si cruellement et si impitoïablement de si légères fautes? Cela se contredit et se détruit entièrement de soi-même. Si flagellat occidat semel, disoit le bon Job [178] et non de poenis nocentum vel innocentum rideat.
Réprésentez-vous un peu l'effroïable malheur, où seroient plusieurs de ces malheureux réprouvés, qui n'auroient peut-être pour tout crime, que celui d'avoir eu la foiblesse de goûter seulement quelque doux plaisir naturel; d'autres qui n'auroient peut-être que celui d'avoir eu un peu trop de complaisance pour des amis; d'autres qui n'auroient peut-être pour tout crime que celui d'avoir eu la volonté ou le desir de se venger de quelque méchant ennemi qu'ils avoient; d'autres qui n'auroient peut-être que celui d'avoir manqué quelques messes, ou de n'avoir pas observé quelques jeunes, ou de n'avoir pas cru assez fermement quelques articles de foi etc. Les voilà donc, ces pauvres malheureux, les voilà donc irrémissiblement condamnés à souffrir pour tout jamais les cruels et effroïables [II-144] suplices de l'enfer et à brûler éternellement dans les flames, sans espérance d'avoir jamais aucune délivrance! Que de douleurs! que de cris! que de gémissemens! que de hurlemens effroïables, ces pauvres malheureux-là ne seroient-ils pas contrains de faire continuellement! Un Dieu qui seroit, comme on le dit, infiniment doux, infiniment bon et infiniment miséricordieux, ne se laisseroit-il jamais fléchir, ou ne se lasseroit-il jamais de voir de si effroïables tourmens? ni d'entendre les cris et les gémissemens pitoïables de ces pauvres malheureux? Ne se laisseroitil jamais toucher de compassion pour les moins coupables, non plus que pour ceux qui auroient été les plus méchans? Si un Dieu étoit capable de cela, et qu'il fit effectivement telle chose (ce qui est néanmoins tout à fait impossible et incroïable) j'oserois dire, qu'un tel Dieu mériteroit d'être haï, détesté et maudit, et même d'être maudit à tout jamais, puisqu'il seroit plus cruel que tous les plus cruels Tirans, qui ont jamais été, ou qui pouroient jamais être. Voyez si cela se peut dire d'un Dieu, c'est-à-dire d'un être, qui seroit infiniment parfait, infiniment bon et infiniment sage. Or, autant qu'il est moralement ridicule et absurde de dire, qu'un être infiniment bon, infiniment sage, mériteroit d'être haï, détesté et maudit, autant il est ridicule de dire, qu'un Dieu infiniment bon et infiniment sage voudroit punir éternellement dans des enfers, non seulement des péchés de malice et de méchanceté, mais aussi des péchés de foiblesse et d'infirmité, comme sont ceux, dont je viens de parler et tout autre semblable. Cela même est contraire [II-145] à ce qui est expressément marqué dans un de leurs prétendus St. Prophètes, où ce Prophète, parlant des plus grands crimes qui s'étoient commis dans la ville de Jérusalem et de la punition rigoureuse, qu'il disoit que Dieu en avoit faite, voici ce qu'il en dit, et comme il faisoit parler son Dieu, en cette occasion, au peuple même de cette ville. Consolez-vous, consolez-vous mon peuple, dit votre Dieu, consolez-vous; dites à Jerusalem que le tems de sa malice est accompli, que son iniquité lui est pardonnée et qu'elle a reçue de la main de Dieu le double des châtimens qu'elle méritoit pour tous ses péchés [179]: Consolamini, consolamini, popule meus, dicit Dominus vester, loquimini ad cor Jerusalem et advocate eam quoniam completa est malicia ejus, dimissa est iniquitas illius, suscepit de manu Domini duplicia pro omnibus peccatis suis. Si les châtimens temporels, dont ce Prophète dit que Dieu punit pour lors les plus grands et les plus énormes péchés, que les peuples de cette ville auroient pû avoir commis, furent, suivant son dire et suivant même le dire de son Dieu, sensés être doubles de ce qu'ils avoient mérité par leurs péchés, ou si, pour mieux dire, ils furent doublement punis de leurs péchés, par les châtimens temporels que Dieu en auroit fait pour tous, et que pour cette raison leurs péchés leur furent entièrement pardonnés, ce n'étoit pas pour vouloir encore impitoïablement les punir éternellement, par les suplices effroïables d'un Enfer, tel que nos Christicoles nous le dépeignent. Leurs prétendus saints [II-146] et divins livres témoignent, que Dieu se repentit d'avoir si sévèrement punis les hommes de leurs méchancetés, lorsqu'il les fit tous périr par les eaux du déluge, qui auroit inondé toute la terre, au tems de Noé [180]; ils disent que Dieu promit pour lors, qu'il ne maudiroit plus la terre, à cause des péchés des hommes, et qu'il ne leur envoïeroit plus de déluge, parce qu'ils sont naturellement enclins au mal. Il leur dit même qu'il mettroit son arc dans les nuées, pour marque assurée de son alliance avec les hommes et avec toute créature vivante, qu'il ne leur envoïeroit plus de déluge [181]. Et il auroit créé et formé un effroïable enfer pour les tourmenter et les faire cruellement et éternellement brûler dans des flames? Cela se peut-il dire? Cela se peut-il seulement penser d'un Être, qui seroit infiniment bon et infiniment sage? Certainement non, cela ne se peut et ne se doit nullement dire, ni penser.
Notre prétendu Christ disoit d'un de ses disciples, qui devoit le trahir, qu'il lui auroit été avantageux et qu'il auroit mieux valu pour lui, qu'il n'eut jamais été né, etc. Mais si ce que je viens d'exposer de la doctrine de nos Christicoles étoit véritable, on pouroit bien certainement dire, qu'il auroit beaucoup mieux valu que Dieu n'eut jamais créé d'hommes, que de les avoir créés et de les avoir laissés, comme il auroit fait, dans une condition si faible et si fragile. Nos Christicoles ne sauroient nier cette conséquence: car, puisqu'ils disent eux-mêmes, et que c'est une maxime [II-147] de leur morale, qu'il vaudroit mieux laisser périr toutes les créatures, que de commettre un seul péché véniel, que de dire un seul mensonge officieux, ou une seule parole oisive et frivole, qui seroient seulement des péchés véniels, suivant leur doctrine, il est évident, qu'il vaudroit donc aussi beaucoup mieux, qu'il n'y eut jamais eu d'hommes, et qu'il n'y eut jamais eu aucun monde, que d'y en avoir eu et d'y en avoir encore tant de si méchans vices et tant de si détestables crimes; il vaudroit beaucoup mieux qu'il n'y eut jamais eu d'hommes, que d'y en avoir pendant toute une éternité tant de si misérables et si malheureux reprouvés. En un mot, il vaudroit beaucoup mieux que Dieu n'eut jamais rien créé, que d'avoir permis ou laissé faire le moindre mal, c'est-à-dire le moindre péché, ou la moindre désobéissance à ses commandemens. Jugez si un Étre infiniment parfait, infiniment bon et infiniment sage auroit jamais voulu, ou voudroit jamais faire, ou auroit jamais voulu permettre ce qu'il auroit mieux valu, qu'il n'eut jamais fait et qu'il n'eut jamais permis de faire. Il est ridicule et absurde de dire, qu'il auroit jamais voulu faire ou permettre, ce qu'il auroit mieux valu qu'il ne permit jamais, puisqu'il agiroit en cela même contre la nature de son infinie bonté et de son infinie sagesse. Tous ces raisonnemens-là font évidemment voir, que nos Christicoles sont encore dans l'erreur, en ce qu'ils disent, que Dieu punit les crimes et les péchés des hommes par des châtimens éternels.
Mais voïons encore une autre erreur de leur doctrine, toute contraire et opposée à celle que je viens [II-148] de réfuter; car après nous avoir représenté leur Dieu, comme un monstre terrible de colère, de fureur et d'indignation contre les hommes pécheurs, pour punir impitoïablement leurs moindres péchés mortels par les châtimens effroïables et éternels d'un enfer, et pour punir sévèrement pendant plusieurs années les moindres péchés véniels par les flames brûlantes d'un purgatoire, ils nous le répresentent comme un admirable prodige de bonté, de douceur, de clémence et de miséricorde, pour pardonner facilement les plus grands et les plus détestables crimes. Témoin ce qui est marqué dans presque tous les prétendus saints et sacrés livres, où la miséricorde de Dieu est exaltée par dessus toutes ses oeuvres [182], et particulièrement dans les livres des Prophètes, où il est dit que Dieu est doux et bénin, miséricordieux, patient, que ses miséricordes sont grandes, et que sa bonté surpasse la malice des pécheurs. Et ailleurs, [183] où il est dit que Dieu ne veut point la mort, c'est-à-dire la perte des pécheurs, mais qu'il désire qu'ils vivent et qu'ils se convertissent. Et ailleurs encore, où il est dit, [184] que quand les crimes des hommes pénitens seroient rouges comme l'écarlate, qu'il les rendra aussi blancs que la neige, et que quand leurs péchés seroient rouges comme vermillon, qu'il les blanchira comme la laine, voulant dire par cette manière de parler, que quand leurs péchés seroient très-grièfs et très-énormes, qu'il ne laissera pas que de leur faire grâce et miséricorde et qu'il les laveroit de toutes les ordures de leurs péchés.
[II-149]
C'est pourquoi aussi la Religion Chrétienne enseigne et oblige de croire, sous peine de damnation et de malédiction éternelle, que Dieu, aïant bien voulu, par un excès de sa bonté et de sa miséricorde, avoir pitié et compassion de la perte de tous les hommes, causée par le péché d'Adam, et que voulant les racheter de tous leurs péchés, il a eu tant de bonté pour eux, que de vouloir bien se faire homme lui-même et mourir honteusement sur une croix [185], pour satisfaire par sa mort à sa divine justice, qui avoit été offensée par les péchés des hommes, et par ce moïen les racheter de la damnation éternelle et leur procurer en même tems une vie éternellement bienheureuse dans le ciel. Si cela est, comme la Religion Chrétienne le dit, voilà certainement un témoignage assuré de la plus grande bonté et de la plus grande miséricorde, qu'il auroit pû faire à des pécheurs, qui l'auroient si griévement offensé par leurs péchés. Mais il est facile de faire voir les absurdités de cette doctrine.
Car premièrement, comment accorder dans un même Dieu un si grand excès de bonté et un si grand excès. d'amour pour les hommes, avec si peu de soin, qu'il auroit eu, de les conserver dans leur innocence, lorsqu'ils y étoient, et avec une si grande foiblesse et une si grande fragilité, que celle dans la quelle il les auroit volontairement laissé, pour tomber si facilement et si tôt, qu'ils ont fait, dans le péché? Car il n'auroit certainement tenu qu'à lui, de leur donner assez de [II-150] force, assez de courage, assez de lumière, assez de sagesse et assez de vertu, pour résister aux tentations du péché et pour demeurer toujours fermes dans leur innocence, sans jamais tomber dans le péché; et pour cela il n'auroit tenu et ne tenoit qu'à Dieu, de le vouloir ainsi, et en ce cas-là jamais les hommes n'auroient tombé dans le péché, et par conséquent, suivant la doctrine de nos Christicoles, il n'y auroit jamais eu aucun mal, ni par conséquent jamais aucune créature malheureuse, ce qui auroit été le plus grand bonheur du monde. Mais Dieu, suivant la même doctrine de nos Christicoles, ne l'aïant pas voulu ainsi, comment peuvent-ils accorder cela avec une si grande bonté et un si grand amour, que celui qu'ils disent qu'il a pour les hommes? Cela ne se peut accorder. Comment encore accorder, dans un même Dieu, une si grande bonté et une si grande miséricorde envers les pécheurs et un si grand amour, avec une si grande rigueur et une si grande sévérité, avec laquelle il puniroit leurs moindres fautes? Comment accorder, dans un même Dieu, une si grande bonté et un si grand amour pour les hommes pécheurs, avec une si grande colère, avec une si grande fureur et avec une si grande indignation, qu'il auroit pour ces pécheurs, et même avec une si cruelle vengeance, que celle qu'il exerceroit contr'eux ? Des extrémités si contraires et si oposées ne peuvent se trouver ensemble dans un même sujèt, puisqu'elles se détruisent nécessairement l'une l'autre. Il est donc ridicule et absurde de vouloir les attribuer à un même Dieu.
2°. Est-il croïable qu'un Dieu infiniment bon, et [II-151] qui auroit tant de douceur et de bonté pour les hommes, auroit voulu reprouver, perdre et condamner tout le genre humain, non seulement à toutes les peines et à toutes les misères de cette vie, mais aussi à brûler éternellement dans les flames effroïables d'un enfer, pour une si légère faute, que celle qu'Adam auroit commise, en mangeant dans un jardin quelques fruits qui lui auroient été défendus? Et pour une faute, qui ne méritoit pas un coup d'étrivière. Il est indigne d'avoir seulement une telle pensée d'un Dieu, qui seroit souverainement bon et souverainement sage.
3°. Si une telle faute devoit tellement irriter et offenser sa divine Majesté, que de vouloir pour un si petit sujet réprouver, perdre et rendre malheureux tous les hommes, est-il croïable qu'un Dieu infiniment bon, infiniment sage et tout-puissant n'auroit pas voulu empêcher ou détourner cette faute, plutôt que de vouloir la laisser commettre, pour avoir des suites et des conséquences si funestes et si fâcheuses pour tout un monde? Il auroit pû facilement par sa Sagesse, par sa Providence et par sa Toute-puissance empêcher cette prétendue faute, s'il avoit voulu, et sans même qu'il lui en eut coûté aucune peine, ni aucun travail; et ne l'aïant point empêché, c'est donc qu'il n'auroit pas voulu l'empêcher ou qu'il n'y auroit pas pensé: ni l'un ni l'autre ne se peut dire d'un Dieu qui seroit tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage; car il seroit entièrement contre la nature d'une souveraine bonté et d'une souveraine sagesse de ne pas vouloir empêcher ou détourner la source et la cause d'un si grand mal, ou plutôt la [II-152] source et la cause de tant de si grands et si détestables maux!
4°. Est-il croïable, qu'un Dieu infiniment bon, infiniment sage, auroit voulu s'offenser si griévement pour une si légère faute et même pour une faute, qu'il auroit bien voulu permettre et qu'il n'auroit pas voulu empêcher? Est-il croïable, qu'après l'avoir voulu permettre et qu'après n'avoir pas voulu l'empêcher, il auroit voulu l'expier et la punir sur lui-même, ou sur la propre personne de son prétendu divin Fils éternel et consubstantiel avec lui, comme disent nos Christicoles? Est-il croïable que ce prétendu divin Fils éternel et consubstantiel à son Père, auroit voulu se faire homme lui-même et souffrir une mort cruelle et honteuse, pour réparer une injure et une offense, qui n'étoit qu'imaginaire et métaphorique? Je dis imaginaire et métaphorique, parceque tous les crimes et les péchés des hommes ne sont par raport à Dieu, comme j'ai dit, que des injures et des offenses imaginaires? Est-il croïable, qu'un Dieu Père éternel auroit voulu livrer son propre Fils entre les mains des hommes mêmes, pour le faire honteusement [186] et cruellement mourir, comme un malfaiteur, avec des voleurs, afin de réparer et d'effacer par sa mort l'injure et l'offense, qui lui auroit été faite par un homme, qui auroit seulement mangé une pomme ou une prune contre son commandement? Est-il croïable, qu'un Dieu auroit regardé cette mort cruelle et honteuse de son [II-153] divin Fils, comme une digne satisfaction et comme une digne réparation de l'injure, qui lui auroit été faite par un tel prétendu [187] péché? Rien de plus vain, de plus sot, de plus extravagant et de plus ridicule que tout cela: c'est comme si on disoit, qu'un Dieu infiniment sage auroit voulu, par un excès de bonté et de miséricorde, réparer ou effacer une injure et une offense imaginaire et métaphorique par la plus grande, par la plus griève et par la plus injurieuse de toutes les offenses qui s'auroit pû faire. C'est comme si on disoit, qu'un Dieu infiniment sage se seroit grièvement offensé contre les hommes et qu'il se seroit très-rigoureusement irrité contr'eux pour un rien et pour une bagatelle, et qu'il se seroit miséricordieusement apaisé et réconcilié avec eux, par le plus grand de tous les crimes et par un horrible déicide, que les mêmes hommes auroient commis en la personne de son divin Fils, en l'attachant et le faisant honteusement et cruellement mourir sur une croix.
Falloit-il qu'un Dieu tout-puissant se fit fouetter et se fit pendre lui-même, pour faire grâce et miséricorde à des hommes pécheurs? Et falloit-il, pour les retirer de la puissance d'un ennemi imaginaire, qu'il lui en coûtat la vie? Quelle folie d'avoir seulement cette pensée! C'est néanmoins sur ce prétendu beau et adorable mistère d'un Dieu homme, d'un Dieu fouetté, d'un Dieu pendu et d'un Dieu ignominieusement mort en croix, que toute la Religion Chrétienne [II-154] est fondée. Y a t-il rien de plus ridicule, de plus absurde et de plus extravagant que tout cela? Quoi! un Dieu infiniment bon et infiniment sage, qui se seroit pour une pomme si griévement offensé contre les hommes, que de vouloir les réprouver tous, les perdre tous et les rendre tous malheureux à tout jamais, pour une faute, qui ne mériteroit pas, comme j'ai dit, un coup d'étrivière; et il se seroit ensuite apaisé et réconcilié avec eux par un horrible déicide, qu'ils auroient commis en crucifiant et en faisant honteusement et cruellement mourir son divin Fils? Etonnez-vous, Ciel et la terre, d'une si étrange doctrine [188] — obstupescite coeli super hoc! Cette seule offense, que les hommes auroient jamais commise en cela, auroit dû les perdre à tout jamais, et elle les auroit heureusement sauvé tous! Quelle folie! Quelle folie encore un coup, de dire et de penser seulement telle chose! Il faut être prodigieusement frappé d'aveuglement et d'entêtement, pour ne pas vouloir reconnoitre et condamner des erreurs si grossières, si visibles, si ridicules et si absurdes que sont celles-là. On peut certainement dire qu'il n'y en a jamais eu de pareilles dans le Paganisme [189]. Et c'est néanmoins ce que la Religion Chrétienne enseigne et c'est ce qu'elle oblige absolument de croire et par ainsi elle contient manifestement des erreurs dans sa doctrine. [II-155] Je ne m'arrèterai pas ici à réfuter en particulier les erreurs qu'elle enseigne, touchant ses prétendus sacremens, ni touchant les indulgences, ni touchant ses reliques des saints et ses pélerinages, ni même touchant ses vaines bénédictions et ses vaines, superstitieuses et ridicules célébrations de messes et autres choses semblables: car tout cela se trouvera suffisamment réfuté, tant par tout ce que je viens de dire, que par tout ce que je dirai dans la suite. Je passe donc aux erreurs de Morale qu'elle contient.
J'en remarque particulièrement trois. La prémière est, qu'elle fait consister la perfection de la vertu et le plus grand bien et avantage de l'homme dans l'amour et dans la recherche des douleurs et des souffrances, suivant ces maximes de Jésus-Christ, leur divin Chef, qui disoit, que bienheureux sont les pauvres, que bienheureux sont ceux qui pleurent, que bienheureux sont ceux qui ont faim et qui ont soif, que bienheureux sont ceux qui souffrent persécution pour la justice ..... Et suivant ces autres maximes du même Jésus, qui disoit, qu'il faut porter sa croix, qu'il faut renoncer à soi-même et à tout ce que l'on possède, et que, si on veut être parfait, il faut vendre tout ce que l'on a et le donner aux pauvres. Et au contraire qui prononce malheur et [II-156] malédiction aux riches et à ceux qui ont leurs plaisirs et leurs contentemens dans ce monde. La deuxième erreur de sa morale consiste en ce qu'elle condamne comme des vices et comme des crimes dignes des punitions éternelles, non seulement les oeuvres, mais aussi les pensées, les désirs et les affections de la chair qui sont les plus naturelles et qui sont les plus convenables et les plus nécessaires à la conservation et à la multiplication du genre humain: car elle les condamne absolument et les regarde comme des vices et comme des crimes, dignes des châtimens éternels, dans tous ceux et celles qui ne sont point légitimement conjoints ensemble selon ses loix et ses ordonnances; ce qu'elle entend non seulement de l'union charnelle et effective du mâle et de la femelle, mais aussi de toutes autres actions et attouchemens lascifs et même de tous désirs, de toutes pensées, de toutes affections et de tous regards, qui tendroient volontairement à cette fin, toutes lesquelles affections ou désirs elle regarde, dis-je, comme des crimes dignes de punition éternelle, suivant cette maxime de leur Christ, qui a dit, que [190] quiconque regarde une femme avec le dessein ou le desir de jouir d'elle, a déjà commis l'adultère dans son coeur, il est déjà coupable de ce crime — jam moechatus est eam in corde suo. De sorte que suivant cette maxime, la Religion Chrétienne, que je crois la plus pure et la plus sainte, regarde comme des péchés mortels, dignes des châtimens éternels de l'enfer, non seulement toutes les [II-157] actions et tous les attouchemens lascifs, mais aussi tous les désirs, toutes les pensées, tous les regards et tous les discours, qui tendroient volontairement à cette fin dans ceux et dans celles qui ne seroient point legitimement, comme j'ai dit, engagés dans le mariage, suivant ses loix et ses ordonnances. La troisième erreur de sa morale consiste en ce qu'elle aprouve et qu'elle recommande la pratique et l'observance de certaines maximes et quasi de certains préceptes, qui tendent manifestement au renversement de la justice et de l'équité naturelle, et qui tendent manifestement aussi à favoriser les méchans et à faire oprimer les bons et les foibles: car elle aprouve et recommande la pratique et l'observance de ces préceptes et de ces maximes du Christ, qui disoit et qui commandoit à ses disciples d'aimer leurs ennemis et de faire du bien à ceux qui leur feroient du mal; qui leur recommandoit de ne point résister aux méchans, mais de souffrir paisiblement leurs injures et leurs mauvais traitemens, non seulement sans s'en venger, mais aussi sans s'en fâcher, sans en murmurer et sans s'en plaindre. C'est pourquoi il leur disoit encore, que [191] si quelqu'un les frapoit sur une jouë, qu'ils devoient présenter encore l'autre [192] et que si quelqu'un leur ôtoit leur manteau, qu'ils devoient encore laisser prendre leur robe, etc. et ainsi, conformement à ces belles maximes, un [193] de nos fameux Christicoles auroit eu raison de dire, que la devise de l'homme charnel étoit de vaincre pour ne pas souffrir, [II-158] mais que la devise de l'homme Chrétien étoit de souffrir pour vaincre, d'être foulé aux piés pour ne pas tomber et de mourir pour vivre; quoique l'on n'en voïe guères parmi eux qui suivent ces belles maximes. Aparemment qu'ils n'y ajoutoient point foi eux-mêmes, et qu'ils savent qu'ils ne s'en trouveroient guères bien. Car en effèt .......
C'est une erreur de dire que la perfection de la vertu consiste dans l'amour et dans la recherche des douleurs et des souffrances: car c'est comme si on disoit que la plus grande perfection de la vertu consistoit à aimer d'être misérable et malheureux; c'est comme si on disoit que la plus grande perfection de la vertu consisteroit à aimer et à rechercher ce qui seroit le plus contraire à la nature et ce qui tendroit même à sa destruction: car on ne peut nier que les douleurs et les souffrances, que la faim et la soif, que les injures et les persécutions ne soient contraires à la nature, et que toutes ces choses-là ne tendent même à la destruction de la nature.
Or c'est manifestement une erreur et c'est même une folie de dire, que la perfection de la vertu consisteroit à aimer et à rechercher ce qui seroit contraire à la nature et ce qui tendroit même à sa destruction; et c'est manifestement aussi une erreur et une folie de dire que le plus grand bien et le plus grand bonheur de l'homme consisteroit à pleurer et à gémir, à être pauvre et malheureux et à avoir faim, soif etc. Et par conséquent, c'est une erreur de dire, que la perfection de la vertu, et que le plus grand bien de l'homme consiste dans l'amour des souffrances. [II-159] Il est vrai que ce n'est pas précisement et formellement dans les douleurs et dans les souffrances que nos Christicoles prétendent faire consister la perfection de la vertu et le plus grand bien de l'homme, puisque c'est toujours un mal que de souffrir des douleurs, et que ceux qui souffrent le plus, ne sont pas toujours pour cela les plus vertueux; mais ils prétendent seulement dire que la perfection de la vertu consiste à souffrir constamment pour une bonne fin, et que le plus grand bien de l'homme consiste dans la possession et dans la jouissance des grands biens et des grandes récompenses, dont ils prétendent que jouiront dans le ciel tous ceux et celles, qui auront été dans les douleurs et dans les souffrances et qui les auront patiemment et vertueusement souffert. C'est pourquoi aussi le Christ disoit que: bienheureux sont ceux qui pleurent, parce qu'ils seront, disoit-il, consolés, et que: bienheureux sont ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce, disoit-il, que le Roïaume du ciel est pour eux ..... Mais cela n'empêche pas que cette maxime de morale de nos Christicoles, qui recommande l'amour et la recherche de souffrances et de douleurs, ne soit absolument fausse, puisque c'est toujours une erreur et même une folie d'aimer et de rechercher des douleurs et des souffrances, sous prétexte d'acquérir par ce moïen des biens et des récompenses éternelles, qui ne sont qu'imaginaires. Car ce prétendu Roïaume du ciel, dont il semble que nos Christicoles font tant de cas, n'est, comme je l'ai ci-devant démontré, qu'un Roïaume imaginaire, et c'est abuser de la simplicité et de la [II-160] crédulité des peuples, que de vouloir leur faire aimer la recherche des douleurs et des souffrances réelles, sous prétexte d'acquérir par ce moïen de telles récompenses qui ne sont qu'imaginaires. D'ailleurs cette maxime, d'aimer et de rechercher les croix et les souffrances, de renoncer à soi-même et à tout ce que l'on pouroit posséder, n'est fondée que sur la parole d'un misérable fanatique, comme je l'ai ci-devant démontré, et ainsi c'est erreur et folie à des hommes de vouloir ajouter foi et de vouloir suivre une telle maxime qui est si contraire au bien de la nature et à la droite raison.
Pareillement c'est une erreur de la morale chrétienne de condamner, comme elle fait, tous les plaisirs naturels de la chair et non seulement les actions et les oeuvres naturelles de la chair, mais aussi tous les désirs et toutes les pensées volontaires d'en jouir, si ce n'est, comme ils disent, dans un légitime mariage, fait, suivant ses loix et ses ordonnances. C'est, dis-je, une erreur dans cette morale de regarder toutes ces choses comme des actions, 'ou comme des pensées criminelles et dignes de punition éternelle: car, comme il n'y a rien de plus naturel et de plus légitime que cette inclination, qui porte naturellement tous les hommes à ce penchant, c'est en quelque façon condamner la nature même et son auteur, si elle en avoit un autre qu'elle-même, que de condamner comme vicieuse et comme criminelle, dans les hommes et dans les femmes, une inclination qui leur est si naturelle et qui leur vient même du fond le plus intime de leur nature. Quoi! un Dieu infiniment [II-161] bon voudroit, par exemple, faire brûler éternellement dans les flames de l'enfer de jeunes gens, pour avoir pris ensemble quelques momens de plaisir, pour avoir suivi le doux penchant de leur nature, pour s'être laissés aller à un penchant, que Dieu lui-même auroit si fortement imprimé dans la nature, ou même pour avoir seulement consenti, ou pris complaisance, dans des pensées, dans des désirs ou dans des mouvemens charnels, que Dieu lui-même auroit formé et excité en eux? Cela est entièrement ridicule et absurde, et il est ridicule d'avoir seulement de telles pensées d'un Dieu et d'un Être qui seroit infiniment bon et infiniment parfait; la pensée seule d'une telle cruauté et d'une telle indignité fait horreur meminisse horret animus. Et ainsi c'est manifestement une erreur dans la Morale Chrétienne de condamner, comme elle fait, dans les hommes des pensées, des désirs et des inclinations qui leur sont si naturelles et qui sont si légitimes et si nécessaires à la conservation et à la multiplication du genre humain; et c'est une erreur de les regarder comme des inclinations vicieuses ou comme des vices dignes de punition et de réprobation éternelle.
Je ne dis cependant point ceci pour aprouver ou pour favoriser en aucune manière le libertinage de ceux et de celles, qui s'abandonnent indiscrètement ou excessivement à cette inclination animale. J'en blâme et j'en condamne les excès et les déréglemens, aussi bien que tout autre excès et dérèglement, et ne prétends pas excuser ceux ou celles qui s'exposent indiscrètement à perdre leur honneur, ou à encourir par-là [II-162] quelqu'autre fâcheuse disgrâce, pour avoir un tel plaisir, ni même excuser ceux ou celles, qui par une conduite suspecte donneroient lieu ou sujet de mal parler ou de mal penser d'eux, d'autant qu'à cet égard, aussi bien qu'en beaucoup d'autres choses, il faut se conformer aux loix accoûtumés et aux usages des païs où l'on se trouve. Parmi nous le mariage entre les proches parens est absolument défendu. Ce seroit un double crime de s'unir éternellement avec une proche parente, au moins si on le faisoit sans permission et sans dispense légitime, et ailleurs cela seroit communément permis, et ce seroit même un devoir de piété et de justice, qui perfectionneroit le mariage par ce double lien d'amour qui procéderoit de la parenté et de l'union conjugale, suivant ce que dit un Poëte de quelque nation où cela se fait communément .....
Gentes esse feruntur in quibus et nato genitrix et nata parenti jungitur et pietas geminato crescit amore.
Ovid. Lib. 3. 31.
Le meilleur donc en cela pour tous particuliers est de suivre sagement les loix et les coûtumes de son païs, sans faire mal parler ni mal penser de soi, suivant cette autre maxime de nos Christicoles-mêmes, qui disent: que si vous êtes à Rome, vivez comme à Rome, et si vous êtes ailleurs, vivez comme ailleurs, —
Si fueris Romae Romano vivito more,
si fueris alibi vivito sicut ibi.
Mais de dire que ces sortes d'actions, de désirs ou de [II-163] pensées et de complaisance soient des crimes, dignes des châtimens et des suplices éternels d'un Enfer, comme la Religion et la Morale Chrétiennes l'enseignent, c'est une erreur qui n'est nullement croïable, et il est indigne de penser qu'une souveraine bonté voudroit si rigoureusement punir les hommes pour de si vains et de si légers sujets. Sages néanmoins sont ceux, qui peuvent se contenir et qui ne suivent pas aveuglement, ni indiscrètement ce doux et violent penchant de la nature. Et sage étoit celui, qui par raport à ce sujèt disoit, qu'il n'achetoit pas si cher un repentir — non emo tanti poenitére. Demosthenes. Voyez Dict. Hist. Mais sots aussi, à mon avis, sont ceux, qui par bigoterie et par superstition n'oseroient goûter au moins quelque fois ce qui en est. Il y auroit encore plusieurs autres réflexions à faire sur ce sujèt, mais ce que j'en viens de dire suffit pour faire manifestement voir l'erreur de la Morale Chrétienne à cet égard.
Voici encore une autre erreur de cette même Morale Chrétienne. Elle enseigne qu'il faut aimer ses ennemis, qu'il ne faut point se venger des injures et qu'il ne faut pas même résister aux méchans; mais qu'il faut au contraire bénir ceux qui nous maudissent, faire du bien à ceux qui nous font du mal, nous laisser dépouiller, lorsque l'on veut nous prendre ce que nous avons, et souffrir toujours paisiblement les injures et les mauvais traitemens que l'on pouroit nous faire etc. C'est, dis-je, une erreur ou plutôt ce sont des erreurs, que d'enseigner telles choses et de vouloir faire suivre et pratiquer de telles maximes de morale qui sont si contraires au Droit naturel, si [II-164] contraires à la droite Raison et si contraires à la Justice et à l'Equité naturelle et même si contraires au bon et légitime gouvernement des hommes.
Or ces maximes de morale sont entièrement contraires à tout ce que je viens de dire: car il est évidemment du droit naturel et il est évidemment de la droite raison, et il est évidemment de la justice et de l'équité naturelle de repousser le mal et de se défendre quand on est injustement attaqué; il est pareillement du droit naturel, de la droite raison et de la justice et de l'équité naturelle de conserver son corps, sa vie et ses biens, contre ceux qui voudroient nous les ôter injustement. Et comme il est. naturel de haïr le mal, il est naturel aussi de haïr ceux qui nous font injustement du mal. Or les susdites maximes de la Morale Chrétienne vont directement contre tous ces droits naturels, et par conséquent elles sont fausses, et c'est erreur de vouloir les enseigner et les faire pratiquer, puisqu'elles sont contraires à tout droit naturel et qu'elles tendent manifestement au renversement de la justice, à l'opression des pauvres et des foibles, et qu'elles sont contraires à ce bon gouvernement des hommes. Il me souvient d'avoir lû quelque part, que ce fut pour une telle raison que Julien l'Empereur, surnommé l'Apostat, quitta la Religion Chrétienne, ne pouvant se persuader qu'une Religion, qui par ses préceptes et maximes de morale tendoit au renversement de la justice et de l'équité naturelle, pût être véritable.
Or ces maximes de la Morale Chrétienne tendent non seulement au renversement de la justice; mais [II-165] elles tendent encore manifestement à favoriser les méchans et à faire oprimer les bons et les foibles par les méchans: car d'un côté n'est-ce pas manifestement favoriser les méchans que de dire, qu'il ne faut point se venger des injures et des mauvais traitemens qu'ils nous feroient injustement? N'est-ce pas les favoriser que de dire, qu'il ne faut pas leur résister, qu'il faut les laisser faire, et se laisser même dépouiller, lorsqu'ils voudroient nous prendre ce que nous avons? N'est-ce pas les favoriser, que de dire, qu'il faut les aimer et leur faire du bien pour tout le mal qu'ils nous feroient? Certainement c'est trop les favoriser, c'est les autoriser dans leur malice et dans leur méchanceté; c'est leur donner lieu d'attaquer hardiment les bons et les foibles, c'est leur donner lieu de faire impunément et sans crainte tout ce qu'ils voudroient. D'un autre côté, n'est-ce pas manifestement aussi exposer les gens de bien, les bons et les foibles aux injures, aux insultes et aux mauvais traitemens des méchans, qui ne demanderoient pas mieux que de se prévaloir de ces belles maximes-là pour offenser et pour attaquer librement et plus hardiment les justes, les gens de bien et les faibles, sous prétexte qu'ils n'oseroient ou qu'ils ne voudroient pas entreprendre de se venger, ni même de se défendre contr'eux, comme ils le devroient faire? Certainement c'est les exposer aux injures et aux insultes des méchans, et c'est en quelque façon vouloir que les bons s'abandonnent eux-mêmes en proie aux méchans et à leurs ennemis. Car comme les bons et les gens de bien ne sauroient [II-166] suivre, ni pratiquer ces maximes-là, sans laisser librement faire les méchans tout ce qu'ils veulent, ou tout ce qu'ils voudroient, dire aux gens de bien qu'il faut suivre ces susdites maximes-là, c'est comme si on leur disoit qu'ils doivent laisser faire les méchans; ce qui tend manifestement, comme j'ai dit, à un renversement d'ordre et de justice et par conséquent ces maximes-là sont manifestement fausses et préjudiciables au véritable bien public.
Il est bien vrai qu'il y a quelquefois certains cas et certaines rencontres, dans lesquels il vaudroit mieux souffrir passiblement quelque tort, quelque dommage, quelque injure, et quelqu'injustice, que de vouloir s'en venger, et dans lesquels il vaudroit mieux céder quelque chose aux méchans, que de ne vouloir jamais rien leur céder. On sait bien qu'il est de la prudence, dans des occasions, de choisir un moindre mal pour en éviter un plus grand; il faut acheter la paix quand on ne peut l'avoir autrement. Mais dire généralement, suivant les maximes de la Morale Chrétienne, qu'il faille tout souffrir des méchans, qu'il faille se laisser dépouiller, se laisser maltraiter, se laisser déchirer, et si l'occasion se présentoit, se laisser brûler tout vif, et qu'il faille encore avec cela aimer les méchans et leur vouloir, ou leur faire du bien, et tout cela sous prétexte d'une plus grande perfection de vertu, et sur l'espérance vaine et trompeuse d'une plus grande récompense éternelle, qui ne viendra jamais : ce sont des erreurs ridicules et absurdes, des erreurs contraires au bon sens, contraires à la nature [II-167] et contraires à la droite raison, nuisibles aux gens de bien et préjudiciables à l'Etat et au bon gouvernement des hommes, qui demande que les gens de bien soient maintenus en paix et que les méchans soient sévèrement réprimés et punis de leurs méchancetés.
C'est pourquoi aussi il étoit ordonné par la Loi ancienne de Moïse, que nos Christicoles reconnoissent pour une Loi divine, il étoit ordonné, dis-je, par cette loi aux plus proches Parens de celui qui auroit méchamment été tué par quelque méchant ennemi, de venger sévèrement la mort de leur parent sur celui qui l'auroit méchamment tué. Voici ce que porte cette Loi. Si quelqu'un, étant méchamment frapé, meurt du coup qu'il aura reçu, sa mort sera vengée par la mort de celui qui l'aura frapé, le plus proche parent de celui qui aura été tué, tuera le meurtrier à la prémière rencontre qu'il trouvera, et si c'est par haine et par embuche qu'il l'ait tué, le plus proche parent du mort vengera sa mort sur le meurtrier et l'égorgera à la prémière rencontre où il le trouvera. Cognatus occisi statim ut invenerit eum jugulabit. Et ces autres paroles de la même loi: propinquus occisi homicidam interficiet, statim ut aprehenderit eum interficiet. Laquelle loi, étant manifestement contraire aux susdites maximes de la Morale Chrétienne, elle montre encore évidemment qu'elles sont fausses: et ainsi la Religion Chrétienne, contenant manifestement des erreurs dans sa doctrine et dans sa morale, comme je viens de le démontrer par tous ces derniers argumens et raisonnemens-ci, il s'en suit manifestement, [II-168] qu'elle est fausse, et partant, qu'elle n'est point d'institution divine, comme nos Christicoles voudroient nous le persuader. C'est la cinquième démonstration que j'avois à en donner.
Voici encore une autre démonstration qui sera la sixième. Je la tirerai des abus, des véxations injustes et même de la tirannie qu'elle souffre, qu'elle aprouve et qu'elle autorise dans les Grands, au grand préjudice du bien public et du bien commun des peuples et des particuliers; d'où je forme cet argument-ci: une religion qui souffre, qui aprouve et qui autorise même des abus contraires à la justice et au bon gouvernement des hommes, et qui autorise même la tirannie des Grands, au préjudice des peuples, ne peut être véritable, ni être véritablement d'institution divine, d'autant que toutes les loix et ordonnances, qui seroient divines, seroient justes et équitables et que toute Religion, qui seroit divine, blâmeroit et condamneroit tout ce qui seroit contraire à la justice et au bon gouvernement d'hommes. Or la Religion Chrétienne souffre, aprouve et autorise plusieurs abus qui sont contraires à la justice, à la droite raison et au bon gouvernement des hommes, et qui plus est, elle souffre [II-169] et autorise plusieurs véxations injustes et même la tirannie des Rois et des Grands de la terre, au grand scandale et au grand préjudice des peuples, qui sont malheureux et misérables sous le joug de leur dure et cruelle domination. C'est ce qu'il est facile de faire assez clairement voir. Je commencerai par les abus et j'en remarque particulièrement cinq ou six.
Le prémier est cette énorme disproportion que l'on voit partout entre les différens Etats et Conditions des Hommes, dont les uns semblent même n'être nés que pour dominer tiranniquement sur les autres et pour avoir toujours leurs plaisirs et leurs contentemens dans la vie, et les autres au contraire semblent n'être nés que pour être de misérables, de malheureux et de vils esclaves et pour gémir toute leur vie dans la peine et dans la misère; laquelle disproportion est toute-à-fait injuste, parce qu'elle n'est nullement fondée sur le mérite des uns, ni sur le démérite des autres; et elle est odieuse, parce qu'elle ne sert d'un côté qu'à inspirer et entretenir l'orgueil, la superbe, l'ambition, la vanité, l'arrogance et la fierté dans les uns, et de l'autre côté ne fait qu'engendrer des haines, des envies, des colères, des désirs de vengeance, des plaintes, des [II-170] murmures, toutes lesquelles passions sont ensuite la source et la cause d'une infinité de maux et de méchancetés qui se font dans le monde; lesquels maux et méchancetés ne seroient certainement pas, si les hommes établissoient entre eux une juste proportion, et telle qu'il seroit seulement nécessaire pour établir et garder entr'eux une juste subordination, et non pas pour dominer tiranniquement les uns sur les autres.
Tous les hommes sont égaux par la nature, ils ont tous également droit de vivre et de marcher sur la terre, également d'y jouir de leur liberté naturelle et d'avoir part aux biens de la terre, en travaillant utilement les uns et les autres, pour avoir les choses nécessaires et utiles à la vie; mais comme ils vivent en société, et qu'une société, ou communauté d'hommes, ne peut être bien réglée, ni même, étant bien réglée, se maintenir en bon ordre, sans qu'il y ait quelque dépendance et quelque subordination entr'eux, il est absolument nécessaire pour le bien de la Société humaine, qu'il y ait entre les hommes une dépendance et une subordination des uns aux autres. Mais il faut aussi que cette dépendance et que cette subordination des uns et des autres soit juste et bien proportionnée; c'est-à-dire, qu'il ne faut pas qu'elle aille jusqu'à trop éléver les uns et trop abaisser les autres, ni à trop flatter les uns et à trop fouler les autres, ni à trop donner aux uns et ne rien laisser aux autres, ni enfin à mettre tous les biens et tous les plaisirs d'un côté et à mettre de l'autre toutes les peines, tous les soins, toutes les inquiétudes, tous les chagrins et tous les déplaisirs, d'autant qu'une telle dépendance et subordination seroit [II-171] manifestement injuste et odieuse et contre le droit de la nature même: c'est aussi ce qu'un Auteur judicieux du dernier siècle a fort bien remarqué dans ses caractères. Mettez, dit-il, [194] l'autorité, les plaisirs et l'oisiveté d'un côté, la dépendance, les soins et la misère de l'autre, ou ces choses, dit-il, sont déplacées par la malice des hommes, ou Dieu n'est pas Dieu. Une trop grande disproportion, dit-il encore, et telle qu'elle se remarque parmi les hommes, est leur ouvrage et la loi des plus forts. Nous avons tous, dit Sénèque, [195] une même naissance et une même origine, il ne se trouve aucun qui soit plus noble que l'autre, si ce n'est lui qui a l'esprit meilleur et plus capable de la vertu et des sciences littérales. La nature, dit-il, nous fait naître tous parens et alliés, quand elle nous engendre de même nature et à même fin. C'est pourquoi il ajoute, que tous ces noms et qualités de Rois, de Princes, de Monarques, de Potentats, de Noble, de sujet, de vassal, de serviteur, d'affranchi, d'esclave sont des noms que l'ambition a engendré, et que l'injure et la tirannie ont fait naître.
Nos Christicoles eux-mêmes ne sauroient aller en cela contre les sentimens de ce Philosophe Païen, puisque leur Religion même les oblige de se regarder et de s'aimer tous les uns les autres comme frères, et qu'elle leur défend expressément de vouloir dominer impérieusement les uns sur les autres. Ce qui se voit manifestement pas ces paroles expresses que leur Jésus-Christ disoit à ses Disciples. Vous savez, leur disoit-il, [196] [II-172] que les Princes des nations dominent sur elles et que les Grands les traitent avec autorité, mais pour vous, leur disoit-il, vous n'en userez pas de même. Que celui d'entre vous, qui voudra être le plus grand, soit le moindre de tous et le serviteur de tous, que celui qui voudra être le premier parmi vous, qu'il soit le dernier de tous. Ne prenez-pas, leur disoit-il encore [197] ne prenez pas ces vains noms de maître ou de Mr. parce que vous n'avez tous qu'un seul Maître et que vous êtes tous frères. Et conformément à ce précepte du Christ, fondé en ce cas-ci sur la justice et sur l'équité naturelle, l'apôtre S. Jacques représentoit fort bien à ses confrères, qu'il ne falloit avoir à cet égard aucune acception de personne, mais qu'il falloit également traiter et considérer les uns comme les autres. Mes frères, leur disoit-il, [198] la Foi que vous avez en Christ ne vous permet pas que vous aïez aucune acception de personne. Car s'il entre, leur disoit-il, dans votre Assemblée un homme qui ait une bague d'or et un habit magnifique, et qu'il y vienne aussi un pauvre mal vêtu, et que, regardant celui qui est richement vêtu, vous lui disiez, asseïez-vous ici dans cette place honorable, et que vous disiez au pauvre, tenez-vous-la debout, ou asseïez-vous-là à nos piés, ne faites-vous pas différence en vous-mêmes entre l'un et l'autre, et ne formez-vous pas un jugement sur des pensées injustes? Ecoutez-moi, mes Frères, leur disoit-il, si vous accomplissez le précepte de la charité, qui dit: vous aimerez votre prochain comme vous-même, vous faites [II-173] bien; mais si vous faites acception de personne, vous péchez, et vous vous rendez prévaricateurs de la Loi. C'est donc manifestement un abus et un très-grand abus dans la Réligion Chrétienne, d'y voir, comme on y voit, non seulement des injustes et odieuses acceptions de personnes, mais d'y voir aussi une si énorme, une si injuste et une si odieuse disproportion entre les différens états et conditions des hommes. Mais voïons un peu aussi d'où provient présentement cet abus, et quelle en pouroit être l'origine et la cause. Voici comme un Auteur judicieux en parle.
Si nous considérons, dit-il, [199] l'orgine de la Noblesse et de la Grandeur Roïale, et si nous suivons la Généalogie des Princes et des Potentats et que nous allions jusques à la source, nous trouverons, dit-il, que les prémiers parens de ceux qui font tant de bruit et tant de cas de leur noblesse, étoient des gens sanguinaires et cruels, des oppresseurs, des tyrans, des perfides, violateurs de la Foi publique, des voleurs, des parricides, en un mot la Noblesse la plus ancienne n'étoit que méchanceté, soutenue de la puissance et qu'impiété, accompagnée de dignité. Qu'a t-on fait en rendant jusqu'à present la noblesse successive ou par hérédité, [II-174] ou par élection, ou autrement, que de perpétuer un pouvoir et un honneur exorbitant, acquis et agrandi pas les vices les plus énormes, pas des pratiques indignes d'hommes et desquelles les auteurs mêmes ont de tout tems eu honte. De-là vient que l'on a couvert et que l'on couvre encore aujourd'hui les plus injustes attentats et les plus violentes usurpations du prétexte spécieux de la justice et de la vertu, et que l'on apelle conquête, ce qui n'est au pié de la lettre qu'un véritable brigandage. Ces injustes et cruels usurpateurs font semblant de maintenir les libertés et les droits des peuples, leur Religion et leurs loix, pendant qu'ils sont dans le fond les plus grands tirans du monde, des fourbes hypocrites, des athées et des proscrits. Cela, dit cet auteur, n'est pas seulement vrai de quelquesuns, mais aussi de toutes les maisons qui ont fait quelque figure considérable et quelque bruit dans le monde. Qu'étoient-ils les quatre fameuses prémières Monarchies, qu'autant d'empires de bandits, autant d'États composés d'avanturiers, de pirates et de voleurs, dont la seule force faisoit l'apologie de leurs brigandages. Diomède le sût fort bien dire à Alexandre, surnommé le grand. On m'apelle corsaire, lui dit-il, [200] parceque je cours les mers avec un seul vaisseau, et toi, on t'apelle empereur, parceque tu fais la même chose avec une puissante flotte; si tu étois seul et captif, comme moi, on te regarderoit comme un brigand, et je serois respecté comme un empereur, si j'étois à la tête d'une nombreuse armée. Toute la différence qu'il [II-175] y a entre nous est, que tu fais plus de mal que moi. La misère m'a forcé de voler et rien ne t'oblige à faire la même chose, qu'un orgueil insuportable et une avarice insatiable. Si la fortune m'avoit été plus favorable, peut-être aurois-j'été plus honnête homme, au lieu que tes pogrès continuels te rendent tous les jours plus méchant. Alexandre, admirant la hardiesse de cet homme et la résolution de son esprit, lui donna du commandement dans son armée, afin que désormais il put voler et piller avec autorité.
Mais prenons, dit le même Auteur, les choses de plus loin, et commençons par l'empire des Assyriens, que Ninus commença par le sang et par le carnage, par la ruine et par la destruction de tous ses voisins, et que Semiramis, son épouse, continua par les mêmes voïes. Cette femme, dont l'antiquité a tant parlé, demanda à son époux de pouvoir seulement règner 15 jours. Sa demande lui aïant été octroïée, elle prit les habits roïaux, et étant montée sur le trône, elle commanda aux gardes de déposer et de tuer son mari; ses ordres aïant été exécutés, elle succéda à l'empire, ajouta l'Ethiopie à ses autres états, porta la guerre dans les Indes, et fut enfin tuée par Nicias son fils, après avoir entouré Babylone d'une magnifique muraille. Ainsi fut fondée sur le parricide, le massacre et le carnage, la Monarchie des Assyriens.
Arbace, dit le même auteur, la fit passer aux Mêdes par les mêmes voïes et fit mourir Sardanapale, le dernier et le plus efféminé des Rois Assyriens, au milieu de ses concubines, ainsi passer de main en main avec la puissance souveraine, la trahison et le [II-176] carnage, jusqu'à ce que Cyrus, Roi des Perses, la transfera dans son pays.
Cambyses, fils de Cyrus, commença la seconde Monarchie universelle et y ajouta les ruines de plusieurs roïaumes, affermissant son empire par le sang de son frère et de son fils; cependant après tout, le sceptre fut transferé aux Macédoniens par le moïen d'Alexandre le Grand, qui ne répandit pas moins de sang et ne commit pas de crimes moins crians. D'Alexandre la monarchie passa aux Romains. Quel besoin est-il de parler de la scandaleuse naissance de Remus et de Romulus, deux enfans gémeaux d'une incestueuse vestale? Que serviroit-il de faire mention de leur éducation aussi scandaleuse que leur naissance, puisqu'ils furent élevés par une prostituée publique, que l'on a fait passer pour une louve, à cause de ses excessives lascivetés? A quoi bon raconter en détail l'horrible fratricide, commis par Romulus sur son frère Remus, ou le célèbre rapt des femmes et des filles des Sabins [201]. Il paroitroit odieux de raporter le détestable meurtre de Titus Latius, bon et ancien Capitaine des Sabins, et plusieurs autres cruels massacres.
Cependant ces crimes énormes furent les fondemens de la grandeur et de la noblesse romaine, qui fut ensuite si formidable à toute la terre. Les progrès de cette dernière puissance répondirent aux commencemens; le Gouvernement passa par diverses révolutions jusqu'au règne d'Auguste, où il acquit le titre de quatrième Monarchie universelle.
[II-177]
Quoique ce Prince passat pour le meilleur et le plus juste prince de la terre, il fonda néanmoins son trône sur le sang de ses parens et sacrifia ses enfans à son oncle par des vûës de politique et pour imiter l'ingratitude des autres princes, il fit mourir barbarement les enfans de son père, qui l'avoit adopté pour lui succéder à l'empire, il n'épargna pas même les glorieux noms d'Antoine et de Cléopatre, qui lui étoient si proches et qui l'avoient mis en état de faire ces inhumanités. Je ne ferai point, dit ce même auteur, la relation des abominables vices et mauvaises actions de Néron, de Domitien, de Caligula, d'Héliogabale, de Galien et autres semblables monstres couronnés. L'Histoire même rougit de raconter de tels prodiges d'impiétés, et les noms mêmes des Princes ont été et seront odieux à toute la postérité. Si de ces puissans empires on passe aux roïaumes moins considérables, on y trouvera les mêmes vices. Les histoires anciennes et modernes sont pleines de ces sortes de tragédies. Le premier roïaume des Grecs ne doit sa naissance qu'au parricide de Dardanus, et l'empire des Amazones ne commença que par le barbare massacre que ces femmes firent de leurs maris. Tous les siècles et toutes les nations fournissent des exemples de cette nature, et les plus hautes dignités se sont de tout tems acquises par les plus hautes injustices.
Voilà certainement la vraie source et la véritable origine de toute cette fière et orgueilleuse noblesse et grandeur, qui se trouve dans les grands et dans les nobles de la terre; et cela étant, bien loin de se glorifier, comme ils font, d'une naissance et d'une source [II-178] si criminelles et si odieuses, s'ils en jugeoient bien, ils devroient plutôt en avoir honte.
C'est donc manifestement un abus et une injustice manifeste, de vouloir, sur un si vain et si odieux fondement et prétexte, établir et maintenir une si étrange et si odieuse disproportion entre les différens états et conditions des hommes, qui met, comme on le voit manifestement, toute l'autorité, tous les biens, tous les plaisirs, tous les contentemens, toutes les richesses et même l'oisiveté du côté des grands, des riches et • des nobles, et met du côté des pauvres peuples tout ce qu'il y a de pénible et de fâcheux, savoir la dépendance, les soins, la misère, les inquiétudes, toutes les peines et toutes les fatigues du travail; laquelle disproportion est d'autant plus injuste et odieuse, qu'elle les met comme dans une entière dépendance des nobles et des riches, et qu'elle les rend pour ainsi dire leurs esclaves, jusques-là qu'ils sont obligés de souffrir non seulement toutes leurs rebufades, leurs mépris et leurs injures, mais aussi leurs véxations, leurs injustices et leurs mauvais traitemens. Ce qui a donné lieu à un auteur de dire, qu'il n'y avoit rien de si vil et de si abject, rien de si pauvre et de si méprisable que le païsan de France, d'autant, dit-il, qu'il ne travaille que pour les Grands et pour les Nobles, et qu'il a bien de la peine avec tout son travail de gagner du pain pour soi-même. En un mot, dit-il, les païsans sont absolument les Esclaves des Grands et des Nobles, dont ils font valoir les terres et de ceux dont ils les tiennent à ferme: ils ne sont pas moins oprimées par les taxes publiques et les [II-179] gabelles, que par les charges particulières que leurs maitres leur imposent, sans compter, dit-il encore, ce que les Ecclésiastiques éxigent injustement de ces pauvres malheureux. En effèt on voit tous les jours les vexations, les violences, les injustices et les mauvais traitemens, qu'ils font aux pauvres peuples. Ils ne se contentent point d'avoir partout les prémiers honneurs, ni même d'avoir partout les plus belles maisons, les plus belles terres et les plus beaux héritages, il faut encore qu'ils tâchent d'avoir par finesse et par subtilité ou par violence ce que les autres ont, il faut qu'ils se fassent païer des droits, et qu'ils se fassent faire des corvées, et qu'ils se fassent rendre des services qui ne leur sont pas dûs. Ils ne sont pas même contens, si on ne leur céde tout ce qu'ils demandent et qu'ils ne voïent tous chacuns ramper sous eux. Il n'est pas jusqu'aux moindres gentilâtres et jusqu'aux moindres petits seigneurs de villages, qui ne se fassent craindre et obéir des peuples, qui n'exigent d'eux des choses injustes et qui ne soient à charge au public, qui ne tâchent toujours d'usurper quelque chose sur les uns ou sur les autres et qui ne tâchent d'en prendre par où ils peuvent. On a bien raison de comparer ces gens-là à des vermines, car de même que la vermine ne fait qu'incommoder et qu'elle ne fait que manger et ronger continuellement le corps de ceux qui en sont infestés, de même aussi ces gens-là ne font qu'inquiéter, que tourmenter, que manger et ronger les pauvres peuples. Ils seroient heureux, ces pauvres peuples, s'ils n'étoient pas incommodés de cette méchante vermine: mais il est sûr [II-180] qu'ils seront toujours malheureux, tant qu'ils ne s'en dépouilleront point.
On vous parle, mes chers amis, on vous parle de diables, on vous épouvante, même du seul nom de Diable, parceque l'on vous fait accroire que les diables sont ce qu'il y a de plus méchant et de plus effroïable à voir, qu'ils sont les plus grands ennemis du salut des hommes et qu'ils ne s'attachent qu'à les perdre et à les rendre éternellement malheureux, avec eux, dans les enfers. Mais sachez, mes chers amis, qu'il n'y a point pour vous de plus méchans, ni de plus véritables Diables à craindre, que ces gens-là dont je parle; car vous n'avez véritablement point de plus grands ni de plus méchans adversaires et ennemis à craindre, que les Grands, les Nobles et les Riches de la terre, puisque ce sont effectivement ceux-là qui vous foulent, qui vous tourmentent et qui vous rendent malheureux comme vous êtes. Et ainsi nos Peintres se trompent et s'abusent, lorsqu'ils nous représentent sur leurs tableaux les diables comme des monstres horribles et effroïables à voir; ils s'abusent, dis-je, et vous abusent aussi bien que vos Prédicateurs, lorsque dans leurs tableaux et dans leurs prédications, ils vous les représentent si laids, si hideux, si difformes. Ils devroient plutôt les uns et les autres vous les répresenter comme tous ces beaux Messieurs les Grands et les Nobles, et comme sont toutes ces belles Dames et Demoiselles que vous voïez si bien parées, si bien mises, si bien frisées, si bien poudrées, si bien musquées et si bien éclatantes d'or, d'argent, de pierreries si précieuses. Car ce sont ceux-là et celles-là [II-181] qui sont, comme j'ai dit, les vrais Diables et les vraïes Diablesses, puisque ce sont ceux-là mèmes qui sont vos plus grands ennemis et ceux qui vous font le plus de mal. Les Diables que vos Prédicateurs et que vos Peintres vous dépeignent et vous répresentent sous des formes et des figures si laides et si monstreuses, ne sont certainement que des Diables imaginaires, qui ne sauroient faire peur qu'aux enfans et qu'aux ignorans, et qui ne sauroient faire que des maux imaginaires à ceux qui les craignent. Mais ces autres Diables et Diablesses de Dames et de Messieurs, dont je parle, ne sont certainement pas imaginaires, ils sont bien réellement visibles, ils savent bien véritablement se faire craindre, et les maux qu'ils font aux pauvres peuples sont bien véritablement réels et sensibles. C'est donc encore un coup un abus et même un très-grand abus de voir, comme on voit, une si étrange et si énorme disproportion entre les différens états et conditions des hommes. Et comme la Religion Chrétienne souffre, aprouve et qu'elle autorise même une si étrange, une si énorme et une si injuste disproportion d'états et de conditions parmi les hommes, c'est une preuve assez évidente qu'elle ne vient point de Dieu et qu'elle n'est point d'Institution divine, puisque la droite raison nous fait évidemment voir, qu'un Dieu qui seroit infiniment bon et infiniment sage et infiniment juste ne voudroit pas établir, ni autoriser et maintenir une si grande et si criante injustice.
[II-182]
Un second abus qui régne parmi les hommes, et particulièrement dans notre France, est que l'on y souffre, que l'on y maintient et que l'on y autorise même plusieurs autres sortes de conditions de gens qui ne sont d'aucune nécessité, ni d'aucune véritable utilité dans le monde et que non seulement on souffre et on autorise des gens qui ne font aucune utilité, mais ce qu'il y a de pis est, que l'on souffre et que l'on autorise même aussi plusieurs sortes de gens, dont les emplois ne servent qu'à fouler, qu'à piller et oprimer les peuples, ce qui est encore manifestement un abus, puisque tous ces gens-là sont injustement et inutilement à charge au public, et qu'il est contre la raison et contre la justice de vouloir charger les peuples de rudes et pesans fardeaux et de vouloir encore les exposer aux vexations injustes de ceux qui seroient pour leur mal faire. Or qu'il y ait, dis-je, parmi les hommes plusieurs sortes de conditions de gens, qui ne sont d'aucune nécessité, ni d'aucune véritable utilité dans le monde, et plusieurs même dont les emplois ne sont qu'à charge aux bons peuples. Cela paroit manifestement non seulement dans une infinité de canailles, qu'il y a de l'un et de l'autre sexe, qui ne font métier que de gueuser et de mendier lâchement leur pain, au lieu qu'ils devroient s'occuper utilement, comme ils pouroient faire, à quelque honnête travail; mais cela paroit encore dans une quantité [II-183] de riches fainéans, qui, sous prétexte qu'ils ont abondamment ou suffisamment de quoi vivre de ce qu'ils apellent leurs rentes et revenus annuels, ne s'occupent à aucun travail, ni à aucun négoce, mais vivent comme dans une continuelle oisiveté, n'aïant d'autres soins, ni d'autres occupations que celle de se promener, de jouer et de se divertir, de dormir, de boire et de manger et de prendre leurs plaisirs et leurs contentemens dans la vie. Il est manifeste que tous ces gens-là, gueux ou riches fainéans, ne sont d'aucune utilité dans le monde, et n'étant d'aucune véritable utilité dans le monde, il faut nécessairement qu'ils soient à charge au public, puisqu'ils ne vivent et ne subsistent que du travail des autres. Ainsi c'est manifestement un abus de souffrir et d'autoriser une telle oisiveté et une telle fainéantise dans des hommes, et c'est un abus de souffrir que des gens qui ne font rien et qui ne veulent rien faire, soient inutilement à charge au public. Bien plus sagement étoit ordonné autrefois parmi les Egyptiens, que chacun eut à aller déclarer devant le Magistrat de quel art et profession il vivoit ou prétendoit vivre, et si quelqu'un se trouvoit mentir ou se trouvoit vivre d'ailleurs que d'un juste et honnête travail, il étoit sévèrement puni.
Cet abus paroit encore assez manifestement dans une quantité prodigieuse d'Ecclésiastiques et de Prêtres inutiles, tant séculiers que réguliers, comme sont [II-184] quantité de Mrs., d'Abbés, de Prieurs et de Chanoines, et particulièrement dans une quantité prodigieuse de Moines et de Moinesses que l'on voit dans l'Eglise Romaine, car certainement tous ces gens-là ne sont d'aucune nécessité, ni d'aucune véritable utilité dans le monde, excepté néanmoins les Evêques et les Curés ou Vicaires des Paroisses. Car quoique leur fonction de Evêque ou de Curé soit entièrement vaine et inutile, néanmoins comme ils sont établis et qu'ils sont préposés pour enseigner les bonnes moeurs et toutes les vertus morales, aussi bien que pour enseigner et pour maintenir les erreurs et les superstitions d'une fausse Religion, on ne doit pas les regarder tout-àfait comme inutiles, puisqu'il faut dans toutes les Républiques bien réglées, qu'il y ait des maîtres qui enseignent la vertu et qui instruisent les hommes dans les bonnes moeurs, aussi bien que dans les sciences et dans les arts, et ainsi les Evêques et les Curés ou leurs Vicaires étant chargés, comme ils disent, du.gouvernement spirituel des âmes et du soin de les instruire dans les bonnes moeurs, aussi bien que dans les vaines superstitions de leur Religion, on peut dire qu'ils travaillent en quelque façon pour le bien public, et en cette considération, ils ont quelque droit de vivre et d'être entretenu du bien public.
[II-185]
Mais tous ces autres Prêtres ou Ecclésiastiques, tous ces Abbés et Prieurs, tous ces Chanoines et Chapelains et particulièrement encore tous ces pieux et ridicules mascarades de moines et de moinesses, qui sont de tant de diverses sortes et en si grand nombre dans l'Eglise Romaine et Gallicane, de quelle nécessité ou de quelle utilité sont-ils dans le monde? D'aucune! Quel service rendent-ils au Public? Aucun! Quelle fonctions font-ils dans les Paroisses? Aucune! Cependant tous ces gens-là sont encore les mieux rentés et les mieux pourvus de tous les biens et de toutes les commodités de la vie; ils sont les mieux logés, les mieux meublés, les mieux vêtus, les mieux chaussés, les mieux nourris et les moins exposés aux injures et aux incommodités des tems et des saisons; ils ne sont point, comme les autres, fatigués de travail; ils ne sont point, comme eux, frapés des afflictions et des misères de la vie. In laboribus hominum non sunt et eum hominibus non flagellabuntur [202]. S'ils tombent quelquefois dans des maladies ou dans des infirmités, ils sont si promtement et si soigneusement secourus et sollicités dans leurs besoins, que le mal même n'a presque pas le temps de les offenser; et ce qu'il y a de plus particulier encore à l'égard des Moines, c'est que, quoiqu'ils fassent des voeux de pauvreté et de renoncer au monde, à toutes ses pompes et à toutes ses vanités, [II-186] qu'ils fassent profession de vivre dans la mortification du corps et de l'esprit et dans des exercices continuels de pénitence, cependant ils ne laissent pas que de vivre agréablement dans le monde, ils ne laissent pas que de posséder les richesses et les biens et d'avoir agréablement toutes les commodités de la vie. C'est pourquoi aussi leurs couvents sont comme des Maisons de Seigneurs, ou comme des Palais de Princes, leurs jardins sont comme des Paradis terrestres, où sont toutes sortes de fleurs et toutes sortes de fruits agréables à la vûë et au goût, leurs cuisines sont toujours abondamment fournies de tout ce qui peut contenter leur apétit, tant en chair qu'en poisson, suivant les tems et les saisons, ou suivant l'institution de leurs ordres. Ils ont de tous côtés des fermes considérables, qui leur raportent de grands revenus, sans qu'ils se donnent la moindre peine de les faire valoir par leurs mains, ils perçoivent dans la plupart des Paroisses quantité de bonnes dixmes et souvent même ils jouissent des droits de Seigneurs, de sorte qu'ils ont le bonheur de moissonner abondamment et sans peine et sans travail, là où ils n'ont rien semé, et ils ont le bonheur d'amasser copieusement là, où ils n'ont rien répandu, ce qui les rend réellement riches sans rien faire, qu'ils se trouvent tous en état de vivre bien à leur aise, mollement, dans une douce et pieuse oisiveté.
Le seul Ordre de St. Benoît, dit Trithème, fameux Moine de cet Ordre, a de droit la troisième partie de tous les biens du Christianisme et que, s'il ne la posséde pas, c'est qu'on la lui a volée, et pour le présent [II-187] il est si pauvre, dit Mr. l'Evêque du Bellay, il est si pauvre qu'il n'a pas, au plus petit pié, moins que 100 millions d'or de revenu ou rente annuelle. Ses Abbés, dont St. Bernard loue d'un si beau ton et d'un air si magnifique en tant de lieux l'humilité, voulurent, dit Mr. du Bellay [203], premièrement avoir toutes les marques Episcopales et pontifier en Evêque avec l'anneau, les sandales ou les bottines, les gands, les tunicelles, la mitre, les crosses, le tronc; par après, non contens de l'exemtion de la jurisdiction des Ordinaires, c'est-à-dire des Evêques, ils voulurent avoir en divers lieux la jurisdiction épiscopale, non seulement sur leurs frères, mais aussi sur les Ecclésiastiques du Clergé, avoir aussi aux Synodes grands Vicaires, Promoteurs, Tribunaux, Bref, tout ce que l'on apelle Fort et Loi Diocésain. Presque par tous les Evêchés, continue t-'il, ils ont éléve Eglise contre Eglise, dignité contre dignité, autorité contre autorité, jurisdiction contre jurisdiction, richesse contre richesse et ont effacé tout le lustre et toute la puissance de la Dignité Episcopale. On voit peu de Cathédrale, dit-il encore, qui n'ait en front des Monastères de l'Ordre de S. Benoît, qui les contrecarrent en tout et qui même ne surpassent de beaucoup la splendeur des Episcopales. Il y en a tel qui a cent millé Ecus de rente dans une Cité, où l'Evêque n'en a que six mille, un autre qui a 50 mille Ecus de rente dans une cité, où l'Evêque n'a pas deux mille livres de rente; l'abondance et la richesse de cet Ordre est une mer, dit-il, qui n'a ni fond ni rive. [II-188] De la plupart des villes Episcopales on n'en voit presqu'aucune qui n'ait quelque Abbaïe de l'Ordre de S. Bénoit, dont la magnificence, l'autorité et la richesse ne ravale entièrement l'honneur qui est dû à l'Evêque du lieu, témoin, dit-il, l'Abbaïe de Frescamp, de Jumiége, le Bec, St. Ouin au Diocèse de Rouen, de combien surpassent-elles les biens de l'Archevêque de St. Remy à Rheims, St. Liévain de Beauvais, St. Etienne de Caën, St. Servin de Toulouse, St. Martin de Tours, St. Vincent du Mans, St. Martin de Cais, St. Michel près d'Avranche et tant d'autres, que l'on pouroit nommer à centaine, sont autant d'exemples de cette vérité. L'Evêché de Paris, le plus peuplé de l'Europe et possible de tout le monde, avant que Msgr. le Cardinal de Gondy y eut augmenté les revenus de plus de cinq parts, n'étoit pas de dix mille livres de rentes, cependant il avoit devant lui l'Abbaïe de S. Denys, celle de S. Germain des Prez, et même le Prieuré de St. Martin des Champs, l'une des filles de l'Abbaië de Clugny, dont ces deux Abbaïes, outre toutes les marques et jurisdictions Episcopales et Loi Diocésaine avoient 30 fois autant de revenus que l'Evêque, et le Prieuré 30 fois autant. Les Bénédictins ont sans doute raison, comme dit par raillerie Mr. l'Evêque du Bellay, ils ont raison de mettre aux piés de leur Fondateur les Mitres et les Crosses, pour montrer qu'ils traitent les Evêques en petits garçons. L'on tient qu'il n'y a pas moins dans cet ordre que 15 mille Abbaïes d'hommes, dont tous les Abbés sont crossés et mitrés et 15 mille Abbaïes de Moinesses ou Moniales, dont les Abbesses portent la crosse et [II-189] quelques-unes mêmes ont aussi Loi Diocésaine et jurisdiction Episcopale avec Officiaux, Vicaires-généraux, Promoteurs, Tribunaux et Synodes sur des Curés et Ecclésiastiques séculiers, et outre cela encore 14 mille Prieurés, dont les Prieurs portent la crosse et tout cela aux piés du vénérable S. Benoît et sur la tête des bénits frères Bénédictins.
La seule Abbaïe du Mont Cassin, qui est comme le chef de tout l'Ordre de S. Benoît, a, au rapport de Stillatius, moine de cet Ordre, sous sa domination cinq cités, c'est-à-dire cinq villes Episcopales, qui relèvent au temporel de cette Abbaïe, quatre Duchés, deux Principautés, vingt quatre Comtés et tant de milliers de Villages, de Fermes, de Terres, de Moulins, de Rentes, le Gouvernement perpetuel de la Campagnie et de la Terre de labour et 2 Provinces du Roïaume de Naples; d'ou l'on peut conjecturer, qu'il n'y a point de Prince Souverain en Italie qui ait tant de revenus, que cette seule Abbaïe en possède, sans compter 30 mille autres Abbaïes de ce même Ordre, dont il n'y en a pas une qui ne possède des rentes et des revenus très-considérables. C'est encore en ce sens-là que l'on peut mettre sous les piés du vénérable S. Benoît des couronnes de Ducs, de Princes, de 'Marquis, de Comtes, avec les Thiares, les Mitres et les Crosses. Trithème écrit que St. Placide, Bénédictin, aïant été envoïé en Sicile pour y étendre son Ordre, il réussit si bien et acquit tant de richesses depuis une mer jusqu'à l'autre, qu'avant sa mort il avoit acquis à son Ordre la plus grande partie de l'Isle, c'est-à-dire plus de la moitié; en sorte que le Roi de Sicile n'étoit qu'une petit [II-190] Compagnon du disciple de S. Benoit. Et puis, qui s'étonnera, dit le Mr. du Bellay, qui s'étonnera si les bénits Frères Moines Bénédictins mettent des couronnes et des sceptres, avec les Mitres et les crosses, sous les piés de leur bien aimé Père.
Tous les autres Monastères des autres différends Ordres, qui sont rentés, ont pareillement de très-grands biens et de très-grands revenus, de sorte que l'on peut dire de tous, qu'ils sont des réservoirs de tous biens, de toute abondance et de toutes richesses. Comment peuvent-ils donc accorder des prétendus voeux de pauvreté et de mortification avec la possession et la jouissance de tant de biens et de tant de richesses. Un petit Moine Bénedictin qui a, par exemple, 15 mille Monastères pour se retirer, comme dit Trithème, ou 37 mille, comme dit Fallengius, tous deux Moines de cet Ordre, lesquels Monastères sont pour la plupart bâtis comme des Palais de Princes et de Rois, peut-il se dire ou se croire pauvre? Etre dans un des Couvents de 50, de 80, ou de 100 mille Ecus de rentes, et en un besoin être dans celui du Mont Cassin, qui a près de deux millions d'or de revenus annuels, pour entretenir cent ou six vingt cellules de Moines, estce être pauvre? Est-ce être allligé? Est-ce observer le voeu de pauvreté, que d'avoir la possession et la jouissance de tant de biens et vivre au milieu d'une telle abondance de richesses? Voilà des pauvres qui sont bien à plaindre! Quel abus! et quelle momerie! De prétendre faire ainsi des voeux, pour les observer si mal! Quel abus et quelle folie de souffrir et d'approuver un tel déréglement! Quel abus et quelle folie, [II-191] de donner et de laisser tant de biens et tant de richesses à des gens, qui font profession de renoncer au monde et qui devroient vivre dans la pauvreté et dans les rigoureux exercices de la pénitence! Quel abus et quelle folie de donner et de laisser tant de biens et tant de richesses à des gens, qui ne font rien qui vaille et qui sont entièrement inutiles au monde. Mais quelle folie et quelle injustice en même tems n'est ce pas, de vouloir que tant de fainéans vivent ainsi grassement du travail d'autrui, et qu'ils soient si inutilement à charge au Public; je dis qu'ils soient à charge au Public, parce que, quoiqu'ils possèdent de très-grands biens et de très-grandes richesses, on ne sauroit néanmoins dire qu'ils ne vivent pas du travail d'autrui, et qu'ils ne soient pas à charge au Public, puisqu'ils ne font point valoir leurs biens par eux-mêmes, et que ce n'est effectivement que du Public et du travail d'autrui, qu'ils tirent toute leur subsistance et toutes leurs richesses? C'est une injustice criante de faire manger ainsi à des fainéans, à des gens oisifs et inutiles, la nourriture que les seuls bons ouvriers devraient avoir; c'est une injustice. criante d'arracher de leurs mains ce qu'ils gagnent et ce qu'ils font venir à la sueur de leur corps, pour le donner à tant de moines inutiles.
Si c'est un abus de souffrir, que tant de moines rentés fassent des voeux de pauvreté et de mortification [II-192] continuelle, et qu'ils possèdent néanmoins ou qu'ils jouissent de tant de si grands biens et de tant de si grandes richesses, et qu'ils soient encore avec cela si inutilement à charge du Public, ce n'est pas un moindre abus de souffrir encore qu'il y en ait inutilement tant d'autres que l'on apelle Mendians et qui sont certainement encore plus à charge au public, puisqu'ils ne vivent que de quête et des aumônes qu'ils demandent et qu'on leur donne. Voici comme Mr. l'Evêque du Bellay parle de l'abus de cette quantité prodigieuse de moines mendians:
Les moines ou Cénobites mendians sont obligés, dit-il, [204] de gagner leur vie au travail de leurs mains, comme il est marqué, dit-il, au Vme Chap. de la règle de S. François et en son Testament qui ordonne à ses Frères de travailler, afin de vivre du loïer de leur travail, et si on ne leur donne point le loïer de leur travail, il leur permet d'avoir recours à la Table du Seigneur, en demandant l'aumone de porte en porte etc. Depuis le Pape Nicolas III, par sa déclaration, a exemté du travail manuel ceux qui seroient suffisamment occupés aux fonctions cléricales, en administrant les Sacremens ou en prêchant. Ainsi, suivant leur première institution, la mendicité ne leur est permise que lorsqu'ils ne reçoivent point le loïer de leur travail manuel ou spirituel, et elle ne leur permet aussi la quête, qu'en vûë des services qu'ils rendent au Public. Si bien, qu'auparavant de quêter, ils doivent avoir rendu service à ceux à qui ils demandent: car c'est une chose [II-193] tout-à-fait blamable, dit Mr. du Bellay, qu'il y ait tant de moines mendians, nourris tous au dépend du Public, dans l'oisiveté, et qu'il y en ait si peu, qui soient capables de rendre des services au Public, ce qui est fort onéreux pour les peuples.
Touchant le nombre prodigieux de ces moines mendians, voici ce qu'il en dit: de 98 Ordres de moines qu'il y a dans l'Eglise, il y en a 34 tous différens, qui sont mendians, et peut-être, dit-il, un plus grand nombre. Il le prend sur le pié du Catalogue, qu'en a fait le Directeur désintéressé au Traité de l'apropriation claustrale. Un seul de ces 34 Ordres fait, dit-il, 300 mille têtes, un autre en fait 180 mille, reste pour 32 autres Ordres de ces moines mendians, où cela iroit-il; qui voudroit enfoncer cette suputation, ce seroit, dit Mr. du Bellay, pour effraïer le monde et épouvanter tous les Monarques de la terre, cela donne dans plusieurs millions. Pardonnons, ditil, à l'Arithmétique et restraignons-nous à un nombre si bas, qu'il ne puisse être contredit, qui sera, dit-il, de 1200 mille cénobites mendians. Il est certain, continue-t-il, que de ce grand nombre il n'y en a pas la 20me partie de prédicateurs et confesseurs. Mettons qu'il y en ait la 12me, reste pour onze cent mille bouches, tant de choristes que de serviteurs de ces choristes, qui sont les Frères Laïcs. Voilà, dit Mr. du Bellay, bien des Prébendes et des Canonicats sur le dos du Public à plein et à plat. Onze cent mille Prébendiers, qui sont tous de vrais Israëlites, qui murmurent s'ils ne sont rassassiés. Le point est de savoir, dit-il, si le pape Nicolas III et ses [II-194] successeurs ont eu dessein, en confirmant les Ordres cénobitiques non rentés, de fonder aux dépens du Public onze cent mille canonicats, sans autre obligation, que de psalmodier et chanter au choeur, les déchargeant de tout autre labeur et chargeant les peuples chrétiens de leur nourriture. Car de dire qu'ils ne sont point Prébendiers ou Chanoines, c'est une échapatoire frivole, puisque l'on sait, dit-il, que chaque cénobite mendiant est mieux et plus assurément prébendé de son pétitoire, que beaucoup de chanoines et de cénobites fondés ne le sont de leurs possessions, et qu'en un mot, n'aïant rien en aparence, ils possèdent tout en effet, et cela avec moins de soin, de travail, de peines et de fatigues. Car de même, continue-t-il, que la plume tranche le fer dans le siècle où nous sommes, c'est-à-dire que les gens de judicature déterrent la Noblesse toute en vie, aussi pour le regard du cénobisme le pétitoire vaut incomparablement mieux que le possessoire. Ce qui est clair, dit-il, par des démonstrations tout évidentes. Tout ce qu'il y a de beau et de rare dans les cités les plus illustres, se voit dans les couvens de ceux, que l'on apelle mendians. S'il y a des ruines et des réparations, et quelque chose de délabrée, cela se rencontre dans les Monastères rentés: ceux-là, c'est-à• dire les mendians, sont les maîtres de toutes les consciences et de toutes les bourses des villes, et ils n'ont qu'à demander et ils ont; ce sont des petits Dieux, ils disent et c'est fait. Manquer à correspondre à leurs volontés ou à leur désir, pour assister de vrais pauvres, c'est, dit le même Mr. du Bellay, jouer [II-195] à se perdre d'honneur, de réputation et de crédit. Ce n'est-là, dit-il, qu'une chétive idée des secrèts du Pétitoire de ces moines mendians: car on sait qu'il y a des communautés non rentées dans les grandes villes, qui en 7 ou 8 ans ont élevé des couvens de 100 et de six vingt mille écus, sans compter l'entretien, gros et abondant de 60 et 80 Frères et tant d'ornemens d'Église et de précieuse argenterie, qu'il y a dans les sacristies de semblables pauvres couvents, qui vont à plus de 100 mille écus. A votre avis, dit Mr. du Bellay, y a-t-il de quoi exercer la patience dans ces incommodités-là et de quoi crier au ventre et à la faim sur des monceaux d'or et de bled? Est-ce observer des voeux de pauvreté, que de vivre ainsi dans l'abondance de tous biens.
Les moines mendians, dit Mr. du Bellay, prétendent s'exemter du travail corporel et spirituel, sur ce que, disent-ils, aïant renoncé aux rentes et aux revenus en commun et en particulier, la quête et la mendicité leur tient lieu de rentes et de domaines, sans qu'ils soient obligés au travail pour gagner leur vie. Mais si cela est, voilà, dit Mr. du Bellay, une large porte ouverte à la fainéantise, à la ruine et au bouleversement de toutes les Républiques. Car si n'avoir ni rentes, ni revenus, met en état de vivre d'aumones sans travailler, voilà tous les Argotiers, les gros Grédins, les Truans, les Gueux, les Coquins et les Bélitres à couvert de reproche, puisqu'ils n'ont ni rentes, ni revenus. Que si ceux qui se disent être dans l'état de perfection, dans la Religion parfaite, non commune et vulgaire, ont droit de vivre d'aumones, [II-196] sans aucune obligation au travail, ni corporel ni spirituel, selon la singulière doctrine des moines mendians, dans le livre doré des heureux succès de la Religion, si cela a lieu sur le verd pour quoi non sur le sec? Si cela est permis aux parfaits, pourquoi les imparfaits ne tâcheroient-ils pas de se former sur ce St. Exemplaire et d'aspirer par-là à la perfection de la Ste Oisiveté? Que si les Loix publiques condamnent à de grandes peines les valides mendians, et les châtient comme des larrons, qui volent par artifice et par truanderie aux vrais misérables les aumônes, qui leur apartiennent et qui leur seroient distribuées par la piété des gens de bien, qui oseroit dire que l'Église, en aprouvant leur règle, ait voulue renverser les saintes et salutaires Loix en favoir de ceux, qui devroient servir de sel à la terre et de lumière au monde, et qui devroient se glorifier, comme St. Paul, de travailler plus que les autres, et qu'elle les autorisat pour boire et manger sans travailler, et pour vivre du fruit, qui provient de la sueur du front de tous les autres hommes? Ceux, qui aspirent à la perfection, doivent travailler plus que les autres, par ce que la sueur est au front de la vertu et le temple du labeur devant celui de l'honneur et non pas pour demeurer dans la fainéantise et pour vivre de mendicité. Il est plus convenable, plus glorieux et plus louable de donner que de recevoir, comme Jésus-Christ disoit au raport de St. Paul [205]: Beatius est magis dare quam accipere. Il vaudroit mieux, dit [II-197] l'Ecclésiastique, mourir que d'être toujours dans l'indigence: melius est mori quam indigére. Mauvaise vie, dit-il encore, d'aller de maison en maison, mendiant son pain: Vita nequam hospitandi de domo in domum; c'est une vie malheureuse, dit-il [206], d'aller de maison en maison, parceque, dit-il, là où l'on est étranger, on n'oseroit ouvrir la bouche. Mon enfant, disoit-il, ne mène point une vie de mendicité, car il faut mieux mourir que mendier. La vie de l'homme, dit-il, qui s'attend à la table d'autrui, ne doit point être tenue pour une vie, car il se tourmente après les viandes d'autrui; mais un homme sage et prudent s'en gardera bien; car la mendicité, dit-il, n'est douce et plaisante qu'à ceux, qui n'ont point de honte ni d'honneur. Salomon [207], qui étoit le plus sage des hommes, ne demandoit à Dieu dans ses prières, que le nécessaire à la vie et le prioit de ne lui point donner des richesses excessives et de ne le point laisser tomber dans la nécessité de mendier, de peur, disoit-il, que l'abondance ne le rende orgueilleux et superbe, ou que la mendicité ne l'induise ou le contraigne à mal faire. Voilà des maximes bien différentes de celles de nos moines mendians, et elles font assez manifestement voir que c'est une erreur et un abus en eux de vouloir, comme ils le prétendent, faire consister la perfection de la vertu dans une lâche et honteuse mendicité. [208]
A l'égard de toutes les diverses et ridicules formes et figures de leurs habillemens, il en faut faire [II-198] le même jugement, que Tertullien faisoit autrefois de plusieurs semblables habillemens, qu'il voïoit dans son tems être en usage parmi les prêtres des Idoles et des faux Dieux. Voici comme il en parle dans son petit livre du manteau ..... Je n'excepte pas, dit-il, cette nouveauté d'habits, qu'un tas d'esprits bizares, extravagans et superstitieux ont aportés, le théâtre n'en a point de si ridicules, les pantalons ne sont rien en comparaison de ceux-ci, qui sont si grotesquement vêtus, que si ceux-là nous font rire, ceux-ci nous font pâmer. Mais ce que les bouffons, dit-il, font par plaisir et pour faire rire, ces mélancoliques et hypochondriaques le font par piété, pour efaroucher moins la Raison et accompagner leur extravagance de quelque sorte de respect, qui empêche qu'on ne les sifle. Ils jurent que c'est une Divinité qui les a ainsi accoutrés, que c'est l'honneur qu'ils lui doivent et non pas leur caprice, qui leur a fait prendre cet habit, qu'ils feroient contre la religion, qu'ils prennent exprès pour garant, s'ils s'habilloient autrement. Imposteurs, dit-il, qui intéressent une chose si sacrée dans leurs fantaisies, et qui veulent qu'un Dieu soit comptable de leurs sotises. Les uns, dit-il, sont vêtus de blanc, sans aucun mélange d'autre couleur, avec une bandelette, et portent un chapeau ou une péruque, qui en a la forme, avec un gâteau qu'ils mettent par dessus. D'autres prennent un habit tout contraire et sont aussi noirs que les autres sont blancs. Vous diriez qu'ils sont habillés de ténèbres, tant la couleur de leur habit est obscure. Les prêtres de Saturne ne sont ni blancs ni noirs, ils sont tous rouges, [II-199] ils ont une tunique remplie de grandes bandes d'écarlatte et dessus un manteau couleur de feu. Ceux d'Esculape n'ont point d'autres habits que celui des Grecs et sont chaussés comme eux. Quelle diversité je vous prie, dit cet auteur, mais quelle bizarrerie! Cependant tout cela est de l'invention des Dieux. Qui le dit? Des fous, dit-il, qui ont voulu faire passer leur caprice pour un trait de Divinité et nous persuader qu'à faire ce que feroient les plus extravagans, il y a une sagesse plus qu'humaine et que pour être divin, il faut être aussi sot qu'eux. On s'arrête néanmoins, continue-t-il, à ce qu'ils disent, comme aux réponses de quelques faux oracles, et leurs impostures sont parmi les hommes autant de mistères, et c'est la raison que l'on croit avoir d'honorer leurs habits et de déférer à leur folie, comme à quelque haute et extraordinaire sagesse. Voilà ce que cet Auteur disoit fort judicieusement de cette ridicule diversité de formes et de figures des habillemens de ceux, dont il se moquoit. Il en faut dire et penser de même de cette ridicule et bizarre diversité de formes et de figures des habillemens de nos moines; car ils ne sont certainement pas moins ridicules que ceux, dont il se moquoit.
Voici ce que Mr. l'Evêque du Bellay en disoit lui-même: Les anciens moines, dit-il, ne s'arrêtoient point à la forme, ni à la couleur de leurs habits, ils avoient plus de soin de se revêtir de vertus que non pas de frocs, de capuces et de sandales etc. Cette variété et cette différence d'habits n'a point été vue dans l'Eglise dix ou onze cent ans. Et certe, dit-il, [II-200] je ne sais, si ce n'est point cette bigarure d'habits et cette extrême variété de couleurs de capuce, de frocs et de sandales, de scapulaires et de tuniques etc., qui rendent aujourd'hui ceux qui les portent si peu considérables. Car nous voïons maintenant que ces noms de frères, de moines, de frocs et de capuces autrefois estimés, sont maintenant reçus en si mauvaise part, qu'il ne faut qu'apeller un moine par son nom pour lui déplaire. Les Fondateurs des Ordres de moines n'ont point, dit-il, déterminé la forme ni la couleur des habits, mais la simplicité et la grossièreté, pour leur inspirer des sentimens d'humilité, de pénitence et de renoncement au monde. Cette grande diversité d'habits n'a été inventée que depuis, à l'occasion de diverses réformes, qui se sont faites dans les Ordres cénobitiques, pour les distinguer les uns d'avec les autres. C'est pourquoi les uns sont tout blancs, d'autres tout noirs, d'autres blancs et noirs, d'autres tous gris, d'autres tous bruns, d'autres blancs et gris, d'autres blancs et bruns etc. Les uns ont le froc grand et large, d'autres l'ont étroit, d'autres pyramidale, d'autres long, d'autres court, les uns pointu, les autres rond et d'autres quarré, d'autres pyramidale, les uns laissent croître leur barbe, d'autres la rasent, les uns ont des ceintures de cuir, d'autres de laine, et d'autres ont des cordes qui leur servent de ceinture. Quelle étrange bigarure!
Corneille. Agrippa, dans son Livre: de la vanité des sciences, les apelle des troupes de cabotins et joueurs de farces — turba Histrionum, dit-il, cuculati, vorbigeri, imberbes, funigeri, loripedes, lignipedes, nigriti, [II-201] albati, etc. Toutes difformes et ridicules, que soïent toutes ces différentes formes et figures de leurs habillemens, encore veulent-ils, comme ceux, dont parle Tertullien, qu'elles viennent d'institution divine, et qu'on les regarde comme quelque chose de saint. C'est pourquoi aussi on voit, qu'en tous les tableaux de leur sainte confrairie, ils représentent leurs Fondateurs ou le Fondateur de leurs Ordres, comme recevant du ciel quelques marques particulières de l'aprobation de leur Règle. On voit, par exemple, un St. Dominique, qui reçoit immédiatement des mains de la Vierge Marie des Chapelets; un S. François, qui reçoit du ciel des cordons; un St. Simon Stoc, qui reçoit des scapulaires; un St. Augustin, des ceintures de cuir avec des boucles de corne des propres mains de cette Reine du ciel. Après cela, dit Mr. du Bellay, qui ne rira de ces mystérieuses visions et de ces miraculeuses revélations, qui ne se trouvent que dans les chroniques des moines. Ce n'est pas, dit-il, un article de Foi, que cela soit ainsi, et on n'est pas obligé de prendre les visions ou les illusions des bénits Frères moines pour des revélations Divines.
Voici la pensée d'un Turc sur cette grande quantité et sur cette grande diversité de moines, qu'il voïoit parmi les Chrétiens:
» Je ne conçois pas, disoitil, par quelle politique on cultive ainsi des Pépinières de sangsuës spirituelles, qui ne servent qu'à succer, jusqu'à la dernière goute, le sang de la Nation."
Il avoit bien raison de les qualifier ainsi; car tous ces gens-là ne sont effectivement que des sangsuës, qui, sous prétexte de vaquer plus religieusement que [II-202] les autres au culte d'une Divinité imaginaire, et sous prétexte d'aller réglément tous les jours, à certaines heures du jour et de la nuit, adorer dévotieusement un Dieu de pâte et de farine, lui offrir de l'encens, lui faire des douzaines de génuflexions et de profondes révérences, et marmotter et chanter devant lui des Pseaumes et des Cantiques, que ce Dieu n'entend pas et ne sauroit entendre, puisqu'il n'a point d'oreilles pour entendre, ni des yeux pour voir les honneurs, qu'ils lui rendent, non plus que des narines pour sentir l'odeur de leur encens et de leurs parfums, s'imaginent faire assez pour mériter d'avoir, les uns tous les grands biens qu'ils possèdent, et les autres pour avoir, en quêtant partout, les Aumônes grasses et abondantes qu'on leur donne, sans être obligé de faire aucun autre travail. C'est pourquoi aussi on voit, qu'après qu'ils ont emploïé seulement quelques heures du jour et de la nuit au culte de leurs Divinités et de leur Dieu de pâte, ils n'ont plus rien à faire qu'à se reposer, qu'à se divertir agréablement, qu'à se promener, à jouer, à faire bonne chère et à s'engraisser dans une douce et pieuse oisiveté. Car on ne sauroit nier que ce ne soit-là la vie ordinaire de tous ces fainéans moines, de tous ces fainéans Abbés et de tous ces fainéans Chanoines, qui possèdent partout de si grands biens, et qui ont partout tant de si bons revenus.
On a bien à faire de tous ces gens-là dans le monde, on a bien à faire de tous ces diseurs de messes et de bréviaires, de tous ces diseurs de matines et de complies, de tous ces diseurs d'Oraisons [II-203] et de Chapelets; on a bien à faire qu'ils se déguisent sous tant de diverses et si ridicules formes d'habits; on a bien à faire qu'ils s'enferment dans des cloitres, qu'ils marchent piés nuds dans des neiges et dans des boues, et qu'ils se donnent tous les jours la discipline; on a bien à faire qu'ils aillent tous les jours réglément à certaines heures du jour et de la nuit chanter des Pseaumes et des Cantiques dans leurs églises. Les oiseaux sauvages chantent et ramagent assez dans les champs et dans les bois; les peuples n'ont que faire de nourrir si grassement tant de gens, pour ne faire que chanter dans des temples. On a bien à faire encore qu'ils aillent tous les jours leur faire des génuflexions et de profondes révérences. On a bien à faire, dis-je, de tout cela dans le monde, tout cela n'est d'aucune utilité, tout cela ne sert de rien, tout cela n'est que sotise et vanité, et quand ils occuperoient même tout le jour et toute la nuit à marmotter et à chanter, ainsi qu'ils feroient chaque jour mille et mille dévotieuses révérences devant leur idole de pâte, tout cela ne serviroit de rien au monde. C'est donc manifestement un abus et un très-grand abus, de leur donner pour cela de si grandes richesses, et de les nourrir si grassement au dépend du Public et au grand préjudice des bons et des meilleurs ouvriers, qui s'occupent tous les jours à des honnêtes et utiles emploïs, et qui manquent néanmoins fort souvent de ce qui leur seroit le plus nécessaire dans la vie. La nature seule, disoit le sage Mentor à Télémaque, tireroit de son sein fécond tout ce qu'il faudroit pour un nombre infini d'hommes modérés et laborieux, mais [II-204] c'est l'orgueil, dit-il, la mollesse et l'oisiveté de certains hommes, qui en mettent tant d'autres dans une affreuse misère et pauvreté, oui certainement, c'est ce grand nombre de gens inutiles et fainéans, qui réduisent les autres dans une affreuse misère.
Mais, dira-t-on, tous ces Ecclésiastiques, tous ces Abbés, tous ces Chanoines et tous ces bons moines prient tous les jours pour les peuples, ils célèbrent tous les jours les saints mistères, ils offrent tous les jours le saint sacrifice de la Messe, qui est, dit-on, d'une valeur et d'un mérite infini, ils détournent par leurs prières les fléaux de Dieu, et attirent sur les peuples les grâces et les bénédictions du ciel, ce qui est, dira-t'-on, le plus grand bien que l'on puisse désirer, et par conséquent il est bien juste et raisonnable de leur fournir abondamment de quoi subsister et s'entretenir honnêtement, puisqu'ils procurent tant de biens au monde par leurs prières. Mais vanité que celle-là, une seule heure de bon travail vaut mieux que tout cela. Quand tous les moines et que tous les prêtres célébreroient chacun 20, 30 et même 50 messes par jour, elles ne vaudroient pas toutes ensemble un seul cloud à soufflet, comme on dit ordinairement. Un cloud est utile et nécessaire et on ne sauroit même s'en passer en plusieurs choses, mais toutes les prières, toutes les oraisons et toutes les messes, que les moines profez et les autres prêtres sauroient dire, ne servent de rien et ne sont utiles, qu'à faire venir de l'argent à ceux qui les disent. Un seul coup de hoïau par exemple, qu'un pauvre manouvrier donne en terre pour la cultiver, est utile et sert à faire [II-205] venir du grain pour nourrir l'homme, et à force de donner des coups de hoïaux en terre des bons manouvriers feroient venir du grain et du froment pour eux vivre. Un bon laboureur en fait venir avec sa charue plus qu'il ne lui en faut pour vivre, mais tous les prêtres ensemble ne sauroient avec toutes leurs prières et tous leurs prétendus saints sacrifices de messes, contribuer à la production d'un seul grain, ni faire aucune chose, qui soit de la moindre utilité dans le monde, la profession des moindres artisans est utile et nécessaire dans toutes les Républiques, celle même des comédiens et des joueurs de flutes et de violons ont leur mérite et leur utilité; car les gens de cette profession servent au moins à réjouir et à divertir agréablement les peuples; il est bien juste que ceux, qui s'occupent tous les jours utilement au travail et même à des travaux pénibles et laborieux, il est bien juste, dis-je, qu'ils aient au moins quelques heures de divertissemens, et par conséquent il est bon qu'il y ait des joueurs de flutes et de violons pour divertir et récréer de tems en tems ceux, qui seroient fatigués de travail. Mais la profession des prêtres et particulièrement celle des moines n'est qu'une profession d'erreurs, de superstitions et d'impostures, et par conséquent, bien loin qu'une telle profession doive être censée utile et nécessaire dans une bonne et sage République, elle devroit au contraire y être regardée comme nuisible et comme pernicieuse, et ainsi, au lieu de gratifier si bien les gens d'une telle profession, il faudroit plutôt les interdire absolument de toutes les superstitieuses et abusives fonctions de leur ministère,[II-206] et les obliger absolument à s'occuper à quelque honnête et utile exercice comme font les autres. Les plus vils et les derniers emploïs d'une bonne République sont utiles et nécessaires, il faut qu'il y ait des gens qui s'en mêlent, on ne sauroit s'en passer. On a besoin par exemple dans toutes les Paroisses de quelque berger et de quelque porcher pour garder les troupeaux, et on a besoin par tout de fileuses de laines et de blanchisseuses de linges. Mais quel besoin a-t-on dans une République de tant de prières, de tant de moines et de tant de moinesses, qui vivent dans l'oisiveté et dans la fainéantise? Quel besoin a-t'on de tous ces pieux fainéans et de toutes ces pieuses fainéantes? Certainement on en a aucun besoin et ils ne sont d'aucune véritable utilité dans le monde. C'est donc encore un coup, un abus et un très-grand abus de souffrir que tant de moines et de moinesses, et que tant de Prêtres et d'Ecclésiastiques soient si inutilement à charge au Public. Cela est manifestement contre la droite Raison et contre la justice; et cela est si vrai que l'Eglise Romaine elle-même n'a pû s'empêcher de reconnoître cet abus à l'égard de la moinerie. C'est pourquoi aussi pour empêcher le progrès continuel de cet abus, elle a fait des défenses expresses d'inventer dans la suite de nouvelles formes de Religions, prévoïant bien que cette grande multitude et diversité de moines pouroit causer du désordre et de la confusion dans l'Eglise. Ce fut premièrement dans le Concile de Latran, sous le pape Innocent III, qu'elle fit cette défense. Voici comme parlent les Pères de ce Concile. Et afin, [II-207] disent-ils (ces Pères), que cette grande multitude et variété de Religions monacales n'aportat davantage de confusion dans l'Eglise, nous défendons expressément et fermement à toutes personnes d'inventer ou d'introduire à l'avenir aucune nouvelle Religion. Mais si quelqu'un veut entrer en Religion, qu'il prenne l'une de celles, qui sont aprouvées — Ne nimia Religionis diversitas gravem in Ecclesia Dei confusionem induceret, firmiter prohibemus ne quis de caetero Religionem inveniat, sed quicumque ad Religionem convenire voluerit, unam de aprobatis assumat. Concil. Later. Cap. fin. de Relig. Dom. Le même décret fut renouvellé et confirmé dans le Concile de Lyon, comme il se voit au Chap. Relig. Cod. tit. in 6., où on lit ces paroles: Le Concile général a sagement défendu la trop grande diversité de Religion, de peur que cette trop grande diversité ne causât de la confusion dans l'Eglise. Et après avoir raporté le décret de ce Concile, voici ce qui suit: Nous défendons strictement, que personne à l'avenir ne se mêle d'inventer aucun nouvel Ordre, ni aucune nouvelle Religion — Strictius inhibentes, disent les Pères de ce Concile de Lyon, ne aliquis de caetero novum ordinem aut Religionem adinveniat. Par où on voit clairement que l'Eglise elle-même reconnoît, qu'il y a de l'abus dans l'institution, et dans la tolérance d'une si grande multitude et d'une si grande diversité de moines et de moinesses, qui sont inutilement à charge au public.
L'Empereur Antonin détestoit tellement les esprits oiseux, qu'il ôta les gages à ceux qu'il trouva inutiles au Public, disant, qu'il étoit honteux et cruel de [II-208] laisser manger la République à ceux, qui ne travaillent point pour elle. L'empereur Alexandre Sevère bannit de sa Cour, non-seulement toutes les personnes infâmes, mais aussi tous ceux, qui furent jugés être inutiles au service de l'empire, disant, que les Empereurs qui nourrissoient des entrailles et du sang des habitans des Provinces des personnes, dont ils pouvoient se passer et qui ne servoient à rien à la République, étoient de mauvais oeconomes d'un Etat. Il faudroit encore maintenant quelque Antonin ou quelque Alexandre Sevère pour réformer tous ces moines et moinesses et tous ces Ordres Ecclésiastiques, qui sont si inutiles et si à charge au peuple; cela feroit bien du bien au Public.
Et non-seulement on souffre et on autorise, comme j'ai dit, plusieurs sortes de gens, qui ne sont d'aucune utilité dans le monde, mais ce qu'il y a de pire est, que l'on souffre et que l'on y autorise encore plusieurs autres sortes de gens, qui ne servent pour ainsi dire qu'à fouler, qu'à piller et qu'à tourmenter les autres et à extorquer d'eux, tout ce qu'ils en peuvent avoir. Au rang de ces gens-là, il faut premièrement mettre quantité de personnes, que l'on apelle ordinairement les gens de justice, mais qui sont plutôt des gens d'injustice, comme sont les Sergens, les Procureurs, les Avocats, les Greffiers, les Notaires, les Conseillers etc., car la plupart de ces gens-là ne tendent effectivement qu'à ronger et qu'à piller les peuples, sous prétexte de leur rendre ou de vouloir leur faire rendre justice. Il est marqué dans l'Histoire de Dom Pierre, Roi de Portugal, surnommé le juste, [II-209] qu'il banit et chassa de son Roïaume tous les Procureurs et Avocats, parce qu'ils chicanoient et prolongeoient les procès à la ruine des Parties. Pareillement il est marqué que le pape Nicolas III, personne de grand mérite et de grand conseil et amateur des hommes doctes, chassa de Rome les Notaires et les chicaneurs, comme sangsuës des Pauvres et pestes publiques. Il auroit été à souhaiter que ces grands hommes eussent eu le pouvoir de les banir et de les chasser entièrement du monde. En second lieu il faut mettre dans ce même rang quantité de maltotiers, rats-de-cave, quantité de commis des bureaux, quantité de receveurs des tailles et d'impôts, et enfin une infinité de coquins, de canailles et de fripons de gardes-sel et de tabac, qui ne font que roder le païs et aller et venir continuellement pour chercher leur proïe. Tous ces gens-là ne se plaisent encore qu'à la ruine des pauvres peuples et ils sont ravis de joïe quand ils peuvent attraper quelqu'un dans leurs pièges et qu'ils trouvent quelque bonne proïe à dévorer. Dans un Roïaume, comme notre France, il n'y a peut-être pas moins que 40 ou 50 mille hommes emploïés ainsi à fouler et à piller les pauvres peuples, sous prétexte de servir le Roi, à amasser ses deniers et cela sans comprendre encore une infinité d'autres insolens soldats, qui n'aiment encore qu'à piller et à ravager tout ce qu'ils trouvent. Des Rois et des Princes, qui aimeroient véritablement le bien de leurs sujets et qui aimeroient à les gouverner et à les maintenir en justice et en paix, comme ils devroient faire, n'auroient garde de vouloir entretenir si mal à propos [II-210] tant de coquins aux dépens de leurs bons sujets, et n'auroient garde de vouloir les exposer tous les jours, comme ils font, aux dures et injustes vexations et concussions, que tous ces gens-là leur font. Les bons Princes n'en ont jamais usé ainsi, c'est donc manifestement un abus, et c'est même une injustice criante dans un Etat, d'y souffrir et même d'y autoriser tant de sortes de gens qui ne servent qu'à fouler, qu'à piller, à ruiner et à accabler les pauvres peuples.
Un autre abus encore et qui est presque universellement reçu et autorisé dans le monde, est l'apropriation particulière que les hommes se font des biens et des richesses de la terre, au lieu qu'ils devroient tous également les posséder en commun et en jouir aussi également tous en commun. J'entends tous ceux d'un même endroit ou d'un même Territoire, en sorte que tous ceux et celles qui seroient d'une même ville, d'un même bourg, d'un même village, ou d'un même paroisse ne composassent tous ensemble qu'une même famille, se regardant et se considérant tous les uns et les autres comme frères et soeurs, et comme étant tous les enfans de mêmes pères et de mêmes mères, et qui, pour cette raison, devroient tous s'aimer les uns [II-211] les autres comme frères et comme soeurs et par conséquent devroient vivre paisiblement et communément ensemble, n'aïant tous qu'une même ou semblable nourriture et étant tous également bien vêtus, également bien logés et bien couchés et également bien chaussés, mais s'apliquant aussi également tous à la besogne, c'est-à-dire au travail, ou quelqu'autre honnête et utile emploi, chacun suivant sa profession, ou suivant ce qui séroit plus nécessaire ou plus convenable de faire, suivant les tems ou les saisons et suivant les besoins que l'on pouroit avoir de certaines choses, et tout cela sous la conduite, non de ceux qui seroient pour vouloir dominer impérieusement et tiranniquement sur les autres, mais seulement sous la conduite de ceux qui seroient les plus sages et les mieux intentionnés, pour l'avancement et pour le maintien du bien public. Toutes les villes et autres communautés, voisines les unes des autres, aïant aussi, chacune de leur part, grand soin de faire alliance entr'elles et de garder inviolablement la paix et la bonne union entr'elles, afin de s'aider et de se secourir mutuellement les unes les autres dans le besoin, sans quoi le bien public ne peut nullement subsister et il faut nécessairement que la plupart des hommes soïent misérables et malheureux.
Car 1° qu'arrive-t-il de cette division particulière des biens et des richesses de la terre, pour en jouir par les particuliers, chacun séparément les uns des autres, comme bon leur semble? Il arrive de là, que chacun s'empresse d'en avoir le plus qu'il peut, par toutes sortes de voïes, bonnes ou mauvaises: car la [II-212] cupidité, qui est insatiable, et qui est, comme on sait, la racine de tous les maux, voïant pour ainsi dire par une espèce de porte ouverte à l'accomplissement de ses désirs, elle ne manque pas de profiter de l'occasion et fait faire aux hommes tout ce qu'ils peuvent, pour avoir abondance de biens et de richesses, tant afin de se mettre à couvert de toute indigence, qu'afin d'avoir par ce moïen le plaisir et le contentement de jouir de tout ce qu'ils souhaitent, d'où il arrive que ceux, qui sont les plus forts, les plus rusés, les plus habiles et souvent même aussi les plus méchans et les plus indignes, sont les mieux partagés dans les biens de la terre et les mieux pourvûs de toutes les commodités de la vie. Il arrive de-là que les uns et ont plus, les autres moins, et souvent même que les uns prennent tout et que les autres n'ont rien, que les uns sont riches et que les autres sont pauvres, que les uns sont bien nourris, bien vêtus, bien logés, bien meublés, bien couchés et bien chaussés, pendant que les autres sont mal nourris, mal vêtus, mal logés, mal couchés et mal chaussés, et pendant même que plusieurs n'auroient point de lieu pour se retirer, qu'ils languiront de faim et qu'ils seront tout transis de froid.
Il arrive de-là, que les uns se saoulent et se crèvent de boire et de manger, en faisant bonne chère, pendant que les autres meurent de faim. Il arrive de-là, que les uns sont presque toujours dans la joïe et dans les réjouissances, pendant que les autres sont continuellement dans le deuil et dans la tristesse. Il arrive de-là, que les uns sont dans les honneurs et dans la [II-213] gloire, pendant que les autres sont toujours dans la crasse et dans le mépris; car les riches sont toujours assez honorés et considerés, mais on ne fait ordinairement que du mépris des pauvres. Il arrive de-là, que les uns n'ont rien autre chose à faire que de se reposer, que de jouer, que de se promener et dormir tant qu'ils veulent, et enfin rien à faire que de boire et de manger tout leur saoul, et s'engraissent ainsi dans une douce et molle oisiveté, pendant que les autres s'épuisent de travailler, qu'ils n'ont point de repos ni jour ni nuit, et qu'ils suënt sang et eau pour faire venir les choses nécessaires à la vie. Il arrive de-là, que les riches trouvent dans leurs maladies et dans tous leurs autres besoins tous les secours, toutes les assistances et toutes les douceurs, toutes les consolations et tous les remèdes, qui se peuvent humainement trouver, pendant que les pauvres demeurent abandonnés dans leurs maladies et dans leurs misères, et qu'ils y meurent sans secours d'aucun remède, sans douceurs et sans consolations dans leurs maux. Et enfin il arrive de-là, que les uns sont toujours dans la prospérité et dans l'abondance de tous biens, dans les plaisirs et dans la joïe, comme dans une espèce de Paradis, pendant que les autres sont au contraire toujours dans les peines, dans les souffrances, dans les afflictions et dans toutes les misères de la pauvreté, comme dans une espèce d'enfer, et ce qui est encore de plus particulier à cet égard, est que souvent il n'y a qu'un très-petit interval entre ce Paradis et cet enfer; car souvent il n'y a que le travers d'une Rue, ou l'épaisseur d'une muraille ou [II-214] d'une parois entre les deux, puisque fort souvent des maisons des riches, où se trouve l'abondance de tous biens, et où sont les joïes et les délices d'un Paradis, on peut atteindre aux maisons des pauvres, où se trouve l'indigence de tous biens, et où sont toutes les peines et toutes les misères d'un enfer. Et ce qui est, encore en cela de plus indigne et de plus odieux est que très-souvent ceux, qui méritent le plus de jouir des douceurs et des plaisirs de ce Paradis sont ceux, qui souffrent les peines et les supplices d'un enfer, et que ceux au contraire, qui mériteroient le plus de souffrir les peines et les misères de cet enfer sont ceux, qui jouissent le plus tranquillement des douceurs et des plaisirs de ce paradis. En un mot, les gens de bien souffrent dans ce monde-ci les peines que devroient souffrir les méchans. Et les méchans y jouissent ordinairement des biens, des honneurs et des contentemens, qui ne devroient être que pour les gens de bien. Car. l'honneur et la gloire ne devroient apartenir qu'aux gens de bien, comme la honte, la confusion et le mépris ne devroient apartenir qu'aux méchans et qu'aux vicieux; cependant le contraire arrive ordinairement dans le monde, ce qui est manifestement un très-grand abus et une injustice tout-à-fait criante, et c'est sans doute ce qui a donné lieu à un autre, que j'ai déjà cité, de dire que ces choses sont renversées par la malice des hommes, ou que Dieu n'est pas Dieu, car il n'est pas croïable qu'un Dieu voudroit souffrir un tel renversement de justice.
Ce n'est pas tout, il arrive encore de cet abus, [II-215] dont je parle, que les biens, étant si mal partagés entre les hommes, les uns aïant tout ou aïant beaucoup plus qu'il ne leur en faudroit pour leur juste portion, et les autres au contraire n'aïant rien, ou manquant de la plupart des choses, qui leur seroient nécessaires ou utiles, il arrive de-là, dis-je, que naissent d'abord les haines et les envies entre les hommes. De-là naissent ensuite les murmures, les plaintes, les troubles, les séditions et les guerres qui causent une infinité de maux parmi les hommes. De-là naissent aussi mille et mille milliers de mauvais procès, que les Particuliers sont obligés d'avoir entr'eux pour défendre leurs biens et pour maintenir leurs droits, comme ils prétendent. Lesquels procès leur donnent mille peines du corps et mille et mille inquiétudes d'esprit, et causent assez souvent la ruine entière des uns et des autres. De-là arrive aussi que ceux, qui n'ont rien ou qui n'ont pas tout le nécessaire, sont comme contraints et obligés d'user de quantité de méchans moïens, pour avoir de quoi subsister. De-là viennent les fraudes, les tromperies, les fourberies, les injustices, les rapines, les vols, les larcins, les meurtres, les assassins et les brigandages, qui causent une infinité de maux parmi les hommes.
[II-216]
Pareillement qu'arrive-t-il de ces vaines, odieuses et injurieuses distinctions des Familles, que les hommes font mal à propos entr'eux, comme s'ils étoient de différentes espèces et de différente nature, ou qu'ils fussent d'une meilleure et d'une plus pure origine les uns que les autres, qu'arrive-t-il de-là? Que ceux, qui sont de diverses familles, se méprisent et se dédaignent les uns les autres, sous prétexte que les uns se croïent être de meilleure ou de plus honorable famille que les autres. Il arrive de-là qu'ils se méprisent, qu'ils se déshonorent, et qu'ils se diffament les uns les autres, et qu'ils ne veulent pas même se prendre les uns les autres en mariage, sous prétexte, qu'il y auroit quelque chose à redire à la famille de ceux-ci ou à la famille de ceux-là, et ce quelque chose, qui est à redire, n'est cependant ordinairement fondé que sur de vains bruits sourds et confus et sur de fausses imaginations et opinions, que les hommes se mettent en tête, qu'il y a des races de sorciers et de sorcières, c'est-ce qu'ils s'imaginent sur des riens, sur des bagatelles, et sur de simples ouï-dire et sur de mauvais discours, que des gens ignorans et passionnés ou mal intentionés font les uns contre les autres, à quoi si on vouloit toujours s'arrêter, il n'y auroit peut-être point de famille, qui pouroit s'assurer d'être tout-à-fait exemte de ces [II-217] prétendues sortes de tâches, puisque l'on voit tous les jours que celles qui se croïent les plus nettes et qui trouvent le plus à redire aux autres, sont celles-là mêmes de qui les autres parlent. D'ailleurs, quand il y auroit dans quelques familles quelques particuliers, qui se seroient mal comportés et qui auroient fait mal, comme cela arrive assez souvent, et qu'il n'y a même guères de familles, dans lesquelles il n'y ait quelques-uns, qui se comportent mal, est-il juste que tous les autres de la même famille, qui seroient peut-être honnêtes gens, soient pour cela mal regardés et méprisés? Faut-il que les innocens et que les honnêtes gens souffrent pour les coupables et qu'ils portent aussi bien qu'eux la honte et la confusion de leurs vices et de leurs dérèglemens? Cela certainement n'est pas juste; il faut estimer un chacun par son propre mérite et non par le mérite, ni par le démérite d'aucun autre. Qu'arrive-t-il encore de ces vaines et odieuses distinctions de famille? Il arrive de-là, que ceux qui sont d'une fortune plus élevée que celle des autres, veulent se prévaloir de cet avantage et s'imaginent pour cela valoir beaucoup plus que les autres. C'est pourquoi aussi ils veulent toujours dominer impérieusement et tiranniquement sur les autres, et veulent les assujétir à leurs loix, comme s'ils n'étoient nés eux que pour dominer et pour commander, et que les autres ne fussent nés que pour les servir et pour être leurs esclaves.
Les Grands, comme il est dit dans Télemaque, sont nourris et élevés dans une hauteur et dans une fièreté qui ternit tout ce qu'il y auroit de bon en eux; ils [II-218] se regardent comme étant d'une autre nature que le reste des hommes; les autres ne leur semblent avoir été mis sur la terre par les Dieux que pour leur plaire, les servir et prévenir leurs désirs et aporter tout à eux comme à des Divinités. Le bonheur de les servir est, selon eux, une assez haute récompense pour ceux qui les servent. Il ne faut jamais rien trouver d'impossible, quand il s'agit de les contenter, les moindres retardemens irritent leur naturel ardent et violent; ils sont incapables d'aimer aucune chose qu'eux-mêmes. Ils ne sont sensibles qu'à leur propre gloire et à leurs plaisirs, il n'y a, dit le même auteur, que les malheurs de la vie, qui rendent ordinairement les Princes et les Grands plus modérés et plus sensibles aux misères des autres; quand ils n'ont jamais gouté que le doux poison des prospérités, ils se croïent presque des Dieux sur la terre, ils veulent que les montagnes s'aplanissent pour les contenter, ils comptent pour rien les hommes, ils veulent se jouer de la nature. Quand ils entendent parler des souffrances, ils ne savent ce que c'est, c'est un songe pour eux, ils n'ont jamais vu la distance du bien et du mal, l'infortune seule peut leur donner de l'humanité et changer leur coeur de roche en un coeur humain; alors ils sentent qu'ils sont hommes, et qu'il faut ménager les autres hommes qui leur ressemblent.
Tous lesquels inconvéniens font assez manifestement voir l'abus, qu'il y a dans ces vaines et odieuses distinctions de famille, que les hommes font mal à propos entr'eux.
[II-219]
Pareillement encore qu'arrive-t-il de cet autre abus, qu'ils ont entr'eux, de rendre, comme ils font, les mariages indissolubles jusqu'à la mort de l'une ou de l'autre des parties? Qu'arrive-t-il de-là, dis-je? Il arrive de-là qu'il y a parmi eux une infinité de mauvais et de malheureux mariages, une infinité de mauvais et de malheureux ménages, dans lesquels les hommes se trouvent misérables et malheureux avec de mauvaises femmes, ou des femmes misérables et malheureuses avec de mauvais maris, ce qui cause souvent la ruine et la dissipation des ménages. Car, autant qu'il y a de ces mauvais mariages et de ces mauvais ménages, dans lesquels l'homme et la femme ne s'aiment point et ne peuvent s'accommoder paisiblement ensemble, mais au contraire sont toujours en haine, en divorce et en dissention continuelle l'un contre l'autre, ce sont autant de malheureux et de malheureuses, qui détestent et maudissent tous les jours leurs mariages. Et ce qui augmente d'autant plus leur déplaisir est de voir, qu'ils ne peuvent se dédire d'un si mauvais marché et qu'ils ne peuvent légitimement rompre un lien et un engagement, qui leur est si désagréable et si désavantageux et quelquefois si funeste. Et c'est-ce qui les porte enfin à faire assez souvent de scandaleuses séparations de corps et de biens, et quelquefois même aussi à attenter l'un ou [II-220] l'autre sur la vie de leur contre-partie, afin de se dégager entièrement, par ce moïen-là, d'un lien et d'un joug, qui leur est si odieux et si insuportable.
Qu'arrive-t-il encore de ces mauvais mariages? II arrive souvent de-là que les enfans qui en naissent, sont misérables et malheureux par la faute et par la mauvaise conduite de leurs pères et de leurs mères, qui leur donnent tous les jours de si mauvais exemples, et qui négligent de les instruire et de les faire instruire, comme il faudroit dans les sciences et dans les arts, aussi bien que dans les bonnes moeurs. Et d'ailleurs comme la plupart de ceux qui s'engagent ainsi dans le mariage, sont de pauvres gens, qui ont été eux-mêmes mal élevés, mal nourris, mal entretenus et mal instruits, et qu'ils n'ont pas le moïen, ni la capacité de mieux élever, de mieux nourrir, de nieux entretenir, ni de mieux instruire ou mieux faire instruire leurs enfans, qu'ils n'ont été eux-mêmes, il arrive de-là, qu'ils demeurent toujours dans l'ignorance, dans la bassesse, dans l'ordure et dans la crasse, dans la pauvreté et dans la misère, si bien que l'on en voit souvent, qui meurent de disette et de souffrance, ou qui ne sauroient s'amender, faute d'avoir suffisamment le nécessaire à la vie. Et comme la plupart des peuples ont été ainsi mal nourris et élevés dans l'ignorance, dans la bassesse, dans la pauvreté et dans la misère, accoutumés de leur jeunesse à de rudes et pénibles travaux, et cela toujours sous la dépendance et sous la domination des Riches et des Grands de la terre, c'est-ce qui fait qu'ils ne connoissent presque point les Droits naturels de leur [II-221] condition humaine, ni le tort et l'injustice qu'on leur fait, de les rendre si esclaves, si misérables et si malheureux qu'ils sont. C'est pourquoi aussi ils ne pensent presque point à se tirer d'une si grande misère, en secouant un joug qui les rend si malheureux, mais pensent seulement à vivre chétivement dans leurs peines et dans leurs misères, comme ils sont accoutumés de faire, et comme s'ils n'étoient effectivement nés, que pour servir les autres et pour vivre et mourir dans la pauvreté et dans la misère.
Qu'arrive-t-il encore de ces sortes de mariages particuliers et indissolubles. Il arrive de-là, que lorsque des pères et mères viennent à mourir et à laisser de jeunes enfans, s'ils sont pauvres, ce sont des enfans malheureux, qui le sont doublement, qui demeurent orphelins, qui demeurent sans appui et sans protection, qui ne savent assez souvent ou s'arrêter ni ou se retirer, et qui sont obligés, au moment qu'ils peuvent marcher, de mendier misérablement leur pain de porte en porte, et avec cela fort souvent maltraités par des beau-pères et par des belle-mères, qui les traitent avec rigueur et sévérité, et s'ils ont quelque chose à dépenser, leurs biens sont souvent si mal gouvernés, qu'il ne leur reste presque rien lorsqu'ils viennent en âge d'en jouir, ce qui leur cause un très-grand préjudice. Tous ces inconvéniens-là et tous ces maux-là naissent ordinairement, et comme nécessairement, de ces sortes d'abus, dont je viens de parler.
[II-222]
Si les hommes possédoient et jouissoient également en commun, comme j'ai dit, des richesses, des biens et des commodités de la vie, s'ils s'occupoient unanimement tous à quelque honnête et utile travail, où au moins à quelque honnête et utile exercice, et s'ils ménagoient sagement entr'eux les biens de la terre et les fruits de leurs travaux et de leur industrie, ils auroient suffisamment lieu tous de vivre heureux et contens: car la terre produit presque toujours assez suffisamment et même assez abondamment de quoi les nourrir et les entretenir, s'ils faisoient toujours un bon usage de ces biens, et c'est fort rarement quand la terre manque à produire le nécessaire à la vie; et ainsi chacun auroit suffisamment de quoi vivre paisiblement, personne ne manqueroit de ce qui lui seroit nécessaire; personne ne seroit en peine d'avoir pour soi, ni pour ses enfans de quoi vivre, ni de quoi se vêtir; personne ne seroit en peine ni pour soi, ni pour ses enfans de savoir où il logeroit, ni ou il coucheroit, car chacun trouveroit sûrement, abondamment, facilement et commodément tout cela dans une communauté bien réglée; et ainsi personne n'auroit que faire d'user de fraudes, ni de finesses et de tromperies pour surprendre son prochain; personne n'auroit que faire d'avoir des procès pour défendre son bien; personne n'auroit que faire d'avoir de l'envie contre son prochain, ni d'être envieux les uns contre les autres, puisqu'ils seroient tous à peu près, dans une [II-223] même égalité. Personne n'auroit que faire de penser à aller voler et dérober, ni à aller tuer et assassiner personne, pour avoir sa bourse et son bien, puisque cela ne lui serviroit de rien dans son particulier. Personne même n'auroit que faire de se tuer, pour ainsi dire, soi-même par des excès de fatigues et de travail, comme font maintenant une infinité de pauvres gens, qui sont comme contrains de se tuer de fatigues et de travail, pour subvenir aux fraix que l'on exige rigoureusement d'eux. Personne, dis-je, n'auroit que faire de se tuer ainsi de peines et de fatigues, puisque chacun aideroit de son côté à porter les peines du travail et que personne ne demeureroit dans l'oisiveté.
Vous étonnez-vous, pauvres peuples! que vous aïez tant de mal et tant de peines dans la vie? C'est que vous portez seul tout le poids du jour et de la chaleur, comme ces laboureurs, dont il est parlé dans une parabole de l'Evangile, c'est que vous êtes chargés, vous et tous vos semblables, de tout le fardeau de l'État; vous êtes chargés, non seulement de tout le fardeau de vos Rois et de vos Princes, qui sont vos premiers tyrans; mais vous êtes encore chargés de toute la Noblesse, de tout le Clergé, de toute la Moinerie, de tous les gens de justice, de tous les gens de guerre, de tous les maltotiers, de tous les gardes de sel et de tabac, et enfin de tout ce qu'il y a de gens fainéans et inutiles dans le monde. Car ce n'est que des fruits de vos pénibles travaux, que tous ces gens-là vivent, eux et tous ceux et celles qui les servent. Vous fournissez par vos travaux tout ce qui est nécessaire à leur subsistance, mais encore [II-224] tout ce qui peut servir à leurs divertissemens et à leurs plaisirs. Qu'est-ce-que ce seroit, par exemple, des plus grands Princes et des plus grands Potentats de la terre, si les peuples ne les soutenoient? Ce n'est que des Peuples, qu'ils ménagent cependant si peu, ce n'est, dis-je, que des peuples qu'ils tirent toute leur grandeur, toutes leurs richesses et toute leur puissance, en un mot ils ne seroient rien que des hommes foibles et petits comme vous, si vous ne souteniez leur Grandeur, ils n'auroient pas plus de richesses que vous, si vous ne leur donniez pas les vôtres, et enfin ils n'auroient pas plus de puissance ni d'autorité que vous, si vous ne vouliez pas vous soumettre à leurs loix? Si tous ces gens-là, dont je viens de parler, partageoient avec vous la peine du travail, et s'ils vous laissoient également, comme à eux, une portion convenable de ces biens, que vous gagnez et que vous faites si abondamment venir à la sueur de votre front, vous seriez d'un côté beaucoup moins chargés et beaucoup moins fatigués, et d'un autre côté vous auriez beaucoup plus de repos et de douceurs dans la vie, que vous n'en avez. Mais non, toute la peine est pour vous et pour vos semblables, et tout le bien est pour les autres, quoiqu'ils le méritent le moins, et c'est pour cela que ces pauvres peuples ont tant de mal et tant de peine dans la vie. On voit, dit Mr. de la Bruyère dans ses Caractères [209], on voit, dit-il, certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus dans la campagne, noirs, livides et [II-225] très-brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible, ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs piés, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes, ils se retirent la nuit dans des tanières, ou ils vivent de pain noir, d'eau et de racines, ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi, dit-il, de ne pas manquer de ce pain, qu'ils ont semé et qu'ils ont fait venir avec tant de peine. Oui certainement, ils mériteroient de n'en pas manquer, ils mériteroient bien même d'en manger les premiers et d'en avoir la meilleure part, comme aussi d'avoir la meilleure part de ce bon vin, qu'ils font venir aussi avec tant de peines et de fatigues. Mais ô cruauté inhumaine! Les Riches et les Grands de la terre leur ravissent la meilleure part des fruits de leurs travaux et ne leur laissent, pour ainsi dire, que la paille de ce bon grain et la lie de ce bon vin, qu'ils font venir avec tant de peines et de travail. L'auteur, que j'ai cité, ne dit pas ceci, mais il le fait assez suffisamment entendre. Enfin, si tous les biens étoient, comme j'ai dit, sagement gouvernés, personne n'auroit que faire de craindre pour soi, ni pour les siens la disette, ni la pauvreté, puisque tous les biens et que toutes les richesses seroient également pour tout le monde, ce qui seroit certainement le plus grand bien et le plus grand bonheur, qui pouroit arriver à des hommes.
Pareillement, si les hommes ne s'arrêtoient point, comme ils font, à de vaines et injurieuses distinctions [II-226] de familles et de familles, et s'ils se regardoient et se considéroient véritablement les uns les autres comme frères et soeurs, ainsi qu'ils le devroient faire, suivant même les principes de leurs superstitieuses Religions, nuls d'entr'eux ne pouroient se prévaloir, ni se vanter d'être d'une meilleure, ni d'une plus noble naissance que leurs compagnons, et par conséquent ils n'auroient point lieu de se mépriser les uns les autres, ni de se faire les uns aux autres des reproches injurieux au sujet de leur naissance, ou de leur famille, mais chacun se trouveroit estimable suivant son propre mérite personnel, et non suivant le mérite imaginaire d'une prétendue meilleure, ou d'une prétendue plus noble naissance, ce qui feroit encore un très-grand bien parmi les hommes.
Pareillement, si les hommes, particulièrement nos Christicoles, ne rendoient pas, comme ils font, les mariages indissolubles entr'eux, et si, au contraire, ils laissoient toujours également la liberté aux hommes et aux femmes de se joindre indiffèremment ensemble, chacun suivant son inclination, comme aussi la liberté de se quitter et de se séparer les uns des autres, lorsqu'ils ne se trouveroient pas bien ensemble, ou lorsque leur inclination les porteroit à former quelque autre nouvelle alliance, on ne verroit certainement point tant de mauvais mariages, ni tant de mauvais ménages, qu'il y a entr'eux; il n'y auroit point tant de discorde et de dissention, qu'il y en a entre les maris et les femmes. Ils n'auroient que faire d'en venir aux injures, ni aux emportemens, les uns contre les autres, comme ils font si souvent; ils n'auroient [II-227] que faire de se maltraiter les uns les autres, ni de se maudire, ni de se déchirer avec tant de fureur, comme ils font les uns les autres, parcequ'ils pouroient librement se quitter, du moment qu'ils cesseroient de s'aimer ou de se plaire ensemble, et qu'ils pouroient librement chercher leur contentement. En un mot, il n'y auroit point de maris malheureux, ni de femmes malheureuses, comme il y en a tant, qui sont pendant toute leur vie misérables, sous le joug fatal d'un mariage indissoluble; au contraire ils auroient toujours agréablement et paisiblement les uns les autres leurs plaisirs et leurs contentemens ensemble, parceque ce seroit pour lors toujours la bonne amitié, qui seroit le principe ou le motif principal de leur union conjugal, ce qui seroit un très-grand bien pour eux, aussi bien que pour les enfans qui en proviendroient, parcequ'ils ne seroient pas comme tant de pauvres enfans, qui demeurent orphelins de père ou de mère, et souvent de l'un et de l'autre, tout ensemble, et qui, pour ce sujet, sont comme abandonnés d'un chacun, et lesquels on voit souvent malheureux sous les loix et l'autorité de quelques bruteaux beau-pères, ou de quelques mauvaises belles-mères, qui les font jeûner et qui les maltraitent de coups, ou sous la conduite de quelques tuteurs ou curateurs, qui les négligent et qui mangent ou dissipent mal à propos leurs biens. Ils ne seroient pas non plus comme tant d'autres pauvres enfans, que l'on voit malheureux sous la conduite même de leur père et de leur mère, et qui souffrent, dès leur plus tendre jeunesse, toutes les misères de la pauvreté, le froid de l'hiver, la chaleur [II-228] de l'été, la faim, la soif et la nudité, qui sont toujours dans la crasse et dans l'ordure, sans éducation et sans instruction, et qui ne sauroient même presque croître, ni amander, comme j'ai dit, faute d'avoir suffisamment l'entretien nécessaire à la vie. Mais ils seroient tous également bien élevés, tous également bien nourris et entretenus de tout ce qu'il leur faudroit, parcequ'ils seroient tous élevés, nourris, et entretenus en commun des biens publics et communs.
Pareillement aussi ils seroient tous également instruits dans les bonnes moeurs et dans l'honnêteté, aussi bien que dans les sciences et dans les arts, autant qu'il seroit nécessaire et convenable à chachun d'eux de l'être, par raport à l'utilité et au besoin que l'on pouroit avoir de leur science, en sorte, qu'étant tous instruits dans les mêmes principes de morale, et dans les mêmes règles de bienséance et d'honnêteté, il seroit facile de les rendre tous sages et honnêtes, de les faire tous conspirer au même bien et de les rendre tous capables de servir utilement leur Patrie, ce qui seroit certainement encore trèsavantageux pour le bien public de la Société humaine.
Ce n'est pas de même, quand les hommes sont élevés et qu'ils sont instruits dans divers principes de morale, et qu'ils ont pris divers principes de morale et diverses règles de vivre, car pour lors cette diversité d'éducation, d'instruction et de manière de vivre n'inspire dans les hommes qu'une contrarieté et qu'une diversité d'humeurs, d'opinions et de sentiments, qui fait qu'ils ne peuvent s'accorder paisiblement' ensemble, ni, par conséquent, concourir tous unanimement [II-229] au même bien, ce qui cause des troubles et des divisions continuelles entr'eux, mais quand ils ont tous été élevés et instruits, de jeunesse, dans les mêmes principes de morale, et qu'ils ont tous apris à suivre les mêmes règles de vivre, pour lors ils se portent tous bien plus parfaitement au bien et conspirent tous unanimement et paisiblement au même bien.
Ce seroit donc bien mieux fait aux hommes de laisser toujours entr'eux la liberté des Mariages et de l'union conjugale; ce seroit bien mieux fait à eux, de faire élever, nourrir, entretenir et instruire également bien tous leurs enfans dans les bonnes moeurs, aussi bien que dans les sciences et dans les arts. Ce seroit bien mieux fait à eux de se regarder et de s'aimer toujours tous, les uns les autres, comme frères et comme soeurs. Ce seroit bien mieux fait à eux, de ne point faire entr'eux de distinction de familles à familles et de ne point se croire de meilleure famille, ni de plus noble naissance, les uns que les autres. Ce seroit bien mieux fait à eux, de s'occuper tous à quelque bon travail ou à quelque honnête et utile exercice et de porter chacun d'eux leur part de la peine du travail et des incommodités de la vie, sans vouloir injustement laisser aux uns toute la peine et toute la charge du fardeau, pendant que les autres ne feroient que prendre leur plaisir et leur contentement. Enfin ce seroit bien mieux fait à eux, de posséder tout en commun et de jouir paisiblement tous en commun des biens et des commodités de la vie, et tout cela sous la conduite et direction des plus sages. Ils seroient certainement tous incomparablement [II-230] plus heureux et plus contens, qu'ils ne sont: car on ne verroit point de misérables et de malheureux sur la terre, comme on y en voit tant tous les jours. Voici comme un ancien Philosophe parle sur ce sujet chez Senèque, fondé sur le raport de Possidonius, autre plus ancien Philosophe; voici ce qu'il dit dans son Epitre 90:
» Dans ces siècles fortunés, dit-il, que l'on apelle siècle d'or, tous les biens de la terre demeuroient en commun, pour être jouis indifféremment par tous et auparavant que l'avarice et la folle dépense eussent rompu cette Société, qui étoit entre les mortels, et que d'une communauté ils eussent courrus au pillage. Il n'y a homme au monde, dit-il, qui put louer et priser davantage aucune autre façon de vivre entre les Humains, ni donner aux peuples des moeurs et des coutumes plus louables et meilleures que celles, que l'on raconte avoir été entr'eux, parmi lesquels, ditil, par bornes et confins on ne voïoit aucun qui divisât les champs, tous vivoient en commun, la terre même, lors sans aucune sémence libérale, portoit tout fruit en abondance; que pouvoit-on voir, dit-il, de plus heureux que cette sorte d'hommes; la nature et les choses étoient jouïes de tous en commun; elle seule, comme mère, suffisoit à tenir tout le monde sous sa tutelle, c'étoit une possession très-assurée des richesses publiques. Pourquoi ne pourrois-je dire à bon droit que cette condition d'hommes étoit infiniment riche, entre lesquels on ne pouvoit trouver un seul pauvre. L'avarice, dit-il, se jetta d'abord sur des choses saintement réglées, et comme elle désira de [II-231] retirer quelque bien à part et le convertir à son particulier profit, elle mit tout en la puissance d'autrui, et s'étant, d'une possession infinie, retranchée à un petit coin, elle amena la pauvreté, et quand elle commença à désirer beaucoup, elle perdit tout; mais pourtant, qu'elle veuille courir pour gagner ce qu'elle a perdue, pourtant qu'elle se peine de joindre champ à champ et qu'à prix d'argent ou de force elle chasse son voisin, jaçoit qu'elle étende ses Domaines par tout une grande Province et qu'elle apelle sa profession, un long voïage qu'elle fait, passant toujours par ses terres, jamais aucune étendue de champ pour si longue qu'elle soit, ne nous pourra ramener jusqu'au lieu, d'où nous sommes partis; après que nous aurons tout fait, nous aurons beaucoup, si vous voulez, mais nous avions tout; la terre d'elle même étoit plus fertile que quand elle fut labourée, et plus prodigue pour l'usage des peuples quand ils ne la ravissoient point; ils avoient, dit-il, autant de plaisir à montrer ce qu'ils avoient trouvé, comme à le trouver, aucun n'en pouvoit avoir trop ou trop peu, tout étoit parti entre personnes, qui étoient bien d'accord. Le plus puissant n'avoit point encore jetté la main sur le plus foible; l'avaricieux, qui cachoit ce qu'il tenoit en reserve inutile, n'avoit point encore privé un autre de ce qui lui étoit nécessaire [210].
On avoit autant de soin d'autrui que de soi-même. Ceux qu'une forêt épaisse défendoit des ardeurs du soleil, y vivoient avec toute assurance dans une petite loge couverte de feuillages et de branchages [II-232] pour se garder de la rigueur de l'hiver et de la pluïe, passoient doucement les nuits sans jetter un seul soupir; mais les soucis et les peines nous tourmentent, dit-il, dans notre écarlatte et nous piquent de cruels aiquillons, au contraire les autres dormoient d'un someil gracieux sur la dure. L'auteur du Journal [211] historique raporte à-peu-près la même chose des hommes de ces prémiers tems-là. Heureux, dit-il, étoient les peuples qui vivoient sous l'Age d'or, et dans cette innocence, dont parle le Poëte lorsqu'il dit:
L'Age d'or commença, cet Age ou de l'enfance
L'homme tant qu'il vivoit conservoit l'innocence,
Et, réglant ses projets sur la seule équité,
Joignit l'exactitude à la fidélité.
Les loix, que pour punir, l'on a depuis trouvées
N'avoient point sur l'airain encore été gravées,
Et, tous en sûreté, vivant sans intérêt,
On ignoroit les noms de juges et d'arrêt.
Mr. Pascal, [212] dans ses réflexions, témoigne assez clairement être de ce même sentiment, lorsqu'il marque que l'usurpation de toute la terre et les maux tous qui s'en sont ensuivis, ne sont venus que de ce que chaque particulier a voulu s'aproprier des choses, qu'il auroit dû laisser en commun. Le chien est à moi, disoient ces pauvres enfans, c'est-là ma place au soleil. Voilà, dit cet auteur, le commencement de l'image de l'usurpation de toute la terre. Platon, le divin Platon, voulant dresser une République, dont les [II-233] citoyens pussent vivre en bonnes intelligence, en bannit avec raison, les mots de mien et de tien, jugeant bien que, tandis qu'il y auroit quelque chose à partager, il se trouveroit toujours des mécontens, d'ou naissent les troubles, les divisions et les procès.
C'étoit, suivant toutes les aparences, à cette forme de vivre en commun, comme à la meilleure et à la plus convenable aux hommes, que la Religion Chrétienne vouloit dans son commencement ramener ses sectateurs. C'est ce qui paroit non seulement en ce qu'elle les obligeoit de se regarder tous comme frères et comme égaux entr'eux, mais aussi en ce qui se pratiquoit parmi eux, dans leur commencement. Car il est marqué dans leurs livres, qu'ils mettoient pour lors tout en commun entr'eux et qu'il n'y avoit aucun pauvre parmi eux; toute la multitude de ceux qui croïoient, dit leur Histoire [213] n'avoient qu'un coeur et un même esprit, aucun ne regardoit rien de ce qu'il possedoit comme lui apartenant en particulier, mais ils mettoient tout en commun et il n'y avoit point de pauvres parmi eux, parce que tous ceux qui avoient des terres, des héritages ou des maisons, les vendoient et en aportoient le prix aux Apôtres, qui le faisoient distribuer à chacun [II-234] d'eux, selon leurs besoins, de-là vient qu'ils mirent pour un des principaux points, ou articles de leur foi et de leur religion, celui de la communion des saints, c'est-à-dire de la communauté des biens, qui étoit entre les saints, voulant dire et faire entendre par-là, qu'ils étoient tous saints et que tous les biens étoient communs entr'eux; mais cette prétendue sainte communion ou commune union de tous biens ne dura pas longtems entr'eux; car la cupidité s'étant glissée dans leur coeur, elle rompit bientôt cette commune union de biens et mit bientôt la division entr'eux, comme elle étoit auparavant. Néanmoins, pour ne pas paroitre avoir tout-à-fait anéanti cet Article du symbole de leur Foi et de leur Religion, qui étoit le principal et qui étoit le seul qu'ils auroient dû le plus inviolablement garder, que firent-ils? Ils s'avisèrent, à savoir les prémiers et les principaux d'entr'eux, après s'être les mieux partagés, s'avisèrent de retenir toujours le même Article de leur Foi, et d'attacher ce mot de communion à une communion imaginaire de biens spirituels, qui ne sont véritablement aussi que des biens imaginaires, et particulièrement à la réception et manducation dévotieuse de quelques petites images de pâte, cuites entre deux fers, que leurs Prêtres font semblant de consacrer à leurs Messes et qu'ils mangent prémièrement eux-mêmes en particulier, et qu'ils donnent ensuite à manger indifféremment à tous ceux et celles, qui ont la dévotion de s'y présenter, pour en avoir leur part. Voilà à quoi ils ont abusivement et ridiculement réduit cet Article de leur Foi, touchant la communion des biens et la commune participation des biens, [II-235] qu'ils auroient dûs toujours inviolablement conserver entr'eux, comme ils avoient commencé. De sorte qu'il n'y a presque plus de biens, possédés en commun parmi eux, si ce n'est parmi ceux que l'on apelle des Moines: car pour ce qui est des Paroisses ou Communautés laïques et seculières, s'ils ont encore quelques biens en commun, c'est si peu de chose, que ce n'est pas la peine d'en parler, puisque cela ne fait presque rien à chaque particulier.
Mais les Moines, comme plus sages, et plus prudens en cela que les autres, ont toujours eu soin de conserver tous leurs biens en commun et d'en jouir tous en commun. C'est pourquoi aussi on voit qu'ils se maintiennent toujours dans un état florissant, que rien ne leur manque et qu'ils ne se sentent jamais des misères ni des incommodités de la pauvreté, qui rendent la plupart des autres hommes si malheureux dans la vie. Leurs couvents sont aussi superbement bâtis et aussi magnifiquement ornés et meublés, que des maisons de Seigneurs et que des palais de Rois, leurs jardins et leurs parterres sont comme des Paradis terrestres et comme des jardins de délices, et leurs gréniers, aussi bien que leurs basses-cours, sont toujours abondamment fournis de tout ce qu'il y a de meilleur, c'est-à-dire des meilleurs vins, des meilleurs grains et des meilleures volailles. En un mot, leurs maisons sont comme des réservoirs de tous biens et de toutes commodités, dont tous les particuliers ont le bonheur de jouir en commun. Et on pouroit dire, qu'ils seroient les plus heureux des mortels, si avec tous les biens et toutes les commodités, dont ils jouissent, ils [II-236] auroient encore la liberté de jouir, suivant leur inclination et leur désir, des plaisirs du mariage, et s'ils n'étoient point d'ailleurs, comme ils sont, esclaves des plus sotes et des plus ridicules superstitions de leur Religion. Il est sûr, que s'ils cessoient de posséder leur bien en commun et s'ils venoient à les partager entr'eux pour en jouir, chacun d'eux séparément de leur part et portion, comme bon leur sembleroit, ils seroient bientôt comme les autres, exposés et réduits à toutes les misères et à toutes les incommodités de la vie, ce qui fait manifestement voir, que c'est par leur bonne règle et par leur bonne manière de vivre en commun et de jouir en commun des biens qu'ils possédent, qu'ils se maintiennent si fermement dans l'état florissant où ils sont. C'est par cette manière de vivre, qu'ils se procurent agréablement et avantageusement toutes les commodités de la vie, et c'est par-là aussi, qu'ils se mettent heureusement à couvert de toutes les peines et de toutes les misères de la pauvreté.
Il en seroit certainement de même de toutes les Paroisses, si les peuples, qui les composent, vouloient bien s'entendre pour vivre paisiblement tous ensemble en commun, pour travailler utilement tous en commun et pour jouir tous exactement en commun des fruits de leurs travaux et des biens qu'ils auroient en leur possession, chacun dans leur territoire. Ils pouroient dans ce cas, s'ils vouloient, et même avec beaucoup plus de facilité que les Moines se faire partout des palais et des maisons agréables et solides pour se loger commodément tous, eux et tous leurs troupeaux; [II-237] ils pouroient partout, s'ils vouloient, se faire des jardins et des vérgers agréables et utiles, où ils pouroient avoir toutes sortes de beaux et bons fruits en abondance; ils pouroient partout soigneusement cultiver et ensemencer les terres, pour y faire ensuite d'abondantes récoltes de toutes sortes de grains; enfin ils pouroient, s'ils vouloient, par cette manière de vivre en commun se procurer partout une abondance de tous biens, et se mettre par-là à couvert de toutes les misères et de toutes les incommodités de la pauvreté, ce qui les mettroit en état de pouvoir vivre tous heureux et contens, au lieu qu'en jouissant, comme ils font, tous séparément les uns les autres, des biens de la terre et des commodités de la vie, ils s'exposent et s'engagent, la plupart d'eux, dans toutes sortes de maux, et de misères, étant impossible qu'il n'y ait une infinité de malheureux, tant que les biens de la terre seront si mal partagés et si mal gouvernés entre les hommes. C'est donc manifestement un abus, et même un très-grand abus aux hommes, de posséder séparément, comme ils font, les uns des autres, les biens et les commodités de la vie, et d'en jouir séparément, comme ils font, les uns des autres, puisqu'ils se privent par-lå de tant de si grands biens et qu'ils s'exposent et s'engagent par-là dans tant de si grands maux et dans tant de si grandes misères.
[II-238]
Enfin un autre abus, qui achève de rendre la plupart des hommes misérables et malheureux dans la vie, c'est la tirannie presque universelle des Grands, la tirannie des Rois et des Princes, qui dominent presque universellement sur la terre, avec une Puissance absolue sur tous les autres hommes. Car tous ces Rois et Princes ne sont maintenant que de véritables tyrans, puisqu'ils tirannisent et qu'ils ne cessent point de tiranniser misérablement les pauvres peuples, qui leur sont soumis par une infinité de loix et de charges onéreuses, qu'ils leur imposent et dont ces pauvres peuples se trouvent tous les jours oprimés. Platon, dit le Sr. de Montagne [214], définit dans son Gorgias un tiran, qui a licence en une cité d'y faire tout ce qu'il lui plait, et suivant cette définition on peut bien certainement dire, que tous les souverains sont maintenant des tyrans, puisqu'ils se donnent tous licence de faire tout ce qu'il leur plait, non seulement dans quelques villes ou cités, comme dit Platon, mais dans les Provinces et dans des Roïaumes entiers, et ils osent même pousser cette licence jusqu'à tel point d'orgueil et d'insolence, que pour toute raison de leur conduite, de leurs loix et de leurs ordonnances, ils n'en alléguent point d'autre, que celle de leur volonté et de leur plaisir, parceque, disent-ils, tel est notre [II-239] plaisir, comme ce qui disoit: Sic volo, sic jubeo, stat pro ratione voluntas.
Le Profète Samuel avoit bien raison de reprocher au peuple d'Israël, c'est-à-dire au peuple Juif, son aveuglement et sa folie, lorsqu'ils lui demandèrent, qu'il leur donnât un Roi pour les gouverner, en la manière que les autres Nations se gouvernoient. Ce Profète protesta contre cette demande, qu'ils lui faisoient et pour les détourner d'une si folle pensée et d'un si mauvais dessein, il les avertit bien sérieusement de la dureté insuportable du joug, que ce Roi leur imposeroit. Sachez, leur dit-il [215], que vos Rois prendront vos fils et vos filles, pour les emploïer à toutes sortes d'exercices et d'usages, les uns à conduire leurs chariots, les autres dans la guerre, pour être tous les jours exposés à la mort, les autres auprès de leurs personnes, pour les servir continuellement à toutes sortes de choses, les autres pour exercer divers arts et métiers, et les autres pour travailler à leurs terres, comme feroient des esclaves achetés à prix d'argent. Ils prendront vos filles, pour les emploïer à divers ouvrages, de même que des servantes, que la crainte des châtimens contraindroit de travailler. Ils prendront vos héritages et vos troupeaux, pour les donner à leurs favoris, à leurs eunuques et à d'autres domestiques, et enfin tous vos enfans, et vous serez tous assujétis, non seulement à un Roi, mais aussi à ses serviteurs. Alors, leur dit-il, vous vous souviendrez de la prédiction que je vous fais aujourd'hui, et touchés de regrèt de votre [II-240] faute, vous gémirez et vous implorerez dans l'amertume de votre coeur le secours de Dieu, pour vous délivrer d'une si rude sujétion, mais il ne vous écoutera pas et 'il vous laissera souffrir la peine que votre imprudence et votre ingratitude auront méritée. Le peuple n'eut point d'oreilles, pour écouter les avertissemens si salutaires de ce Prophète; au contraire, il insista plus que jamais dans sa demande, ce qui obligea Samuel de leur donner effectivement son Roi; mais ce fut entièrement contre son inclination. Car ce Prophète, qui aimoit aparemment la justice, n'aimoit pas la Roïauté, parce qu'il étoit persuadé [216], que l'Aristocratie étoit le plus heureux de tous les gouvernemens, comme dit le même Joseph.
Jamais Prophetie, si Prophetie est, ne fut plus véritablement accomplie, que celle que fit pour lors ce Prophète, car on en a vû malheureusement pour les Pauvres l'accomplissement dans tous les Roïaumes et dans tous les Siècles qui se sont passés depuis ce tems-là, et maintenant encore les Peuples n'ont que trop de malheur, de voir l'accomplissement, et particulièrement dans notre France et dans le Siècle ou nous sommes, où les Rois et les Reines même se rendent, comme feroient des petits Dieux, les maitres absolus de toutes choses: leurs flatteurs leur persuadent, qu'ils sont absolument les maitres absolus des corps et des biens. C'est pour quoi aussi on voit, qu'ils n'épargnent nullement leurs vies ni leurs biens, mais qu'ils les sacrifient tous à leur gloire, à leur ambition, à leur [II-241] avarice ou à leur vengeance, selon que la passion les anime et les transporte.
Que ne font-ils pas pour avoir tout l'or et l'argent de leurs sujets; d'un côté ils imposent, sur divers faux et vains prétextes de nécessité, de grosses tailles, taillons, subsides et autres pareilles taxes par toutes les Paroisses de leurs dépendances; ils les augmentent, ils les doublent, ils les triplent comme bon leur semble, sous divers autres vains et faux prétextes de nécessité. On voit presque tous les jours de nouvelles impositions, de nouveaux édits et de nouvelles ordonnances ou de nouveaux mandemens de la part des Rois ou de leurs premiers Officiers, pour obliger les peuples à leur fournir tout ce qu'ils leur demandent et à satisfaire à tout ce qu'ils exigent d'eux, et s'ils n'obéissent pas aussitôt, pour ne pouvoir assez habilement satisfaire à tout ce qu'on leur demande et pour ne pas pouvoir fournir assez tôt les sommes exorbitantes, auxquelles ils sont taxés, on envoïe aussitôt les Archers en campagne, pour les contraindre rigoureusement de païer ou de faire ce qu'on leur commande, on leur envoïe des Garnisons de soldats ou de quelques autres semblables canailles, qu'ils sont obligés de nourrir, de païer tous les jours à leurs fraix et dépens, jusqu'à ce qu'ils aïent entièrement satisfait. Souvent même, de peur d'y manquer, on leur envoïe par avance des contraintes, avant que le tems de païer ne soit venu, de sorte que c'est toujours contraintes sur contraintes et fraix sur fraix pour les pauvres peuples; on les poursuit, on les presse, on les foule, on les pille en toutes manières. Ils ont beau [II-242] se plaindre et représenter leur pauvreté et leur misère, on n'y a point d'égards, on ne les écoute seulement point, ou si on les écoutoit, ce seroit plutôt à l'exemple du Roi Roboam, pour les surcharger que pour les soulager. Ce Roi, comme on sait, voïant que ses peuples se plaignoient des tailles et des impôts, dont son père le Roi Salomon les avoit chargés, qu'ils lui en demandoient la diminution, il leur fit cette fière et insolente réponse: mon petit doigt, leur ditil, est plus gros que le dos de mon père, si mon père vous a chargés de tailles et d'impôts, je vous en chargerai encore plus; mon père vous a fouettés avec des verges, et moi, leur dit-il, je vous fouetterai avec des scorpions. Voilà la réponse, qu'il leur fit: [217] minimus digitus meus grossior est dorso patris mei ..... Pater meus coecidit vos flagellis, ego autem coedam vos scorpionibus. Les plaintes des pauvres peuples ne seroient maintenant guères plus favorablement écoutées, qu'elles ne le furent en ce tems-là: car la maxime des Princes souverains et de leur premiers Ministres est d'épuiser les peuples et de les rendre gueux et misérables [218], afin de les rendre plus soumis et les mettre hors d'état de pouvoir entreprendre aucune chose contre leur autorité. C'est une maxime à eux de permettre que les Financiers et Receveurs des Tailles s'enrichissent aux dépends des peuples, afin de les dépouiller puis après et s'en servir comme d'éponges, que l'on presse après les avoir laissé emplir. C'est une maxime à eux d'abaisser les Grands de leur [II-243] Roïaume et de les mettre en tel état, qu'ils ne puissent leur nuire, et c'est une maxime à eux de sémer des querelles et des divisions entre leurs principaux Officiers et même entre leurs peuples, afin qu'ils ne pensent point à conspirer contr'eux. C'est à quoi ils réussissent comme ils le souhaitent, en chargeant, comme ils font, leurs peuples de grosses tailles: car par ce moïen ils s'enrichissent eux-mêmes, autant qu'ils veulent, en épuisant leurs sujèts, ils mettent par ce moïen le trouble et la division entr'eux: car pendant que les particuliers de chaque Paroisse sont en discorde, en haine et en contestation entr'eux, au sujet de la répartition particulière, qu'ils sont obligés de faire entr'eux des dites tailles, dont chacun d'eux se plaint d'en avoir trop et d'en avoir plus, qu'il ne devroit avoir par raport à son voisin, qui est plus riche et qui en aura peut-être moins que lui, pendant, dis-je, qu'ils sont en discorde et en dispute sur ce sujèt, qu'ils se quérellent et qu'ils se donnent mille injures et mille maledictions les uns aux autres, ils ne peuvent seulement point s'en prendre à leur Roi, ni à ses Ministres, qui sont néanmoins la seule véritable cause de leurs troubles et de leurs fâcheries, ils n'osent murmurer ouvertement contre leur Roi, ni contre ses Ministres, ils n'oseroient s'en prendre à eux, ils n'ont pas même l'esprit ou le courage de s'unir de concert ensemble, pour secouer, d'un commnn accord, le joug tirannique d'un seul homme, qui les commande avec tant de dureté, qui leur fait souffrir tant de mal, et ils s'égorgeroient volontiers les uns les autres pour satisfaire leur haine et leur animosité particulières.
[II-244]
Les Rois donc, voulant absolument s'enrichir et se rendre les Maîtres absolus de toutes choses, il faut que les pauvres peuples fassent tout ce qu'ils exigent d'eux, et qu'ils leur donnent tout ce qu'ils leur demandent, et cela sous peine d'y être contrains par toutes sortes de voïes rigoureuses, par saisies et exécutions de leurs biens, par l'emprisonnement de leurs personnes et par toutes autres sortes de violences, ce qui fait gémir les peuples sous un si rude esclavage. Et ce qui augmente encore la dureté d'un joug et d'un gouvernement si odieux et si détestable, c'est la rigueur avec laquelle ils se voïent tous les jours maltraités, par un millier de rudes et sévères exacteurs des deniers de leur Roi, qui sont ordinairement tous gens fiers et arrogans, et dont il faut que les pauvres peuples souffrent toutes les rebufades, toutes les voleries, toutes les fourberies, toutes les concussions et toutes autres sortes d'injustices et de mauvais traitemens; car il n'est si petit officier, ni si petit receveur ou si petit commis de Bureau, ni si vil archer, ni si vil garde de sel ou de tabac, qui, sous prétexte d'être aux gages du Roi, ou sous prétexte de recevoir et d'amasser ses derniers, ne croïe devoir faire le fier, et avoir droit de bafouer, de maltraiter, de fouler et de tiranniser les pauvres peuples. D'un autre côté ils mettent, ces Rois, de gros impôts sur toutes sortes de marchandises, afin d'avoir leur profit de tout ce qui se vend et de tout ce qui s'achête; ils en mettent sur les vins et sur les viandes, sur les eaux-devie et sur les bierres et sur les huiles; ils en mettent sur les laines, sur les toiles et sur les dentelles; ils en mettent sur le poivre et sur le sel, sur [II-245] le papier et sur le tabac et sur toutes sortes de denrées; ils se font païer des droits d'entrée et de sortie, des droits de contrôle et des droits d'insinuation, ils s'en font païer pour les mariages, pour les baptêmes et pour les sépultures; ils s'en font païer pour les amortissemens, pour les aisances, pour les bois et forêts, et pour le cours des eaux, peu s'en faut qu'ils n'en fassent encore païer pour le cours des vents et des nuées. Laissez faire Ergaste, dit assez plaisamment Mr. de la Bruïère [219], dans ses caractères, laissez faire Ergaste, il exigera un droit de tous ceux qui boivent de l'eau de la rivière ou qui marchent sur la terre ferme, il sait convertir en or jusqu'aux roseaux, aux joncs, à l'orti. Si on veut trafiquer sur les terres de leur domination et aller et venir librement pour vendre et acheter, ou pour transporter.des marchandises, il faut avoir, comme il est dit dans l'Apocalypse, le caractère de la bête, c'est-à-dire la marque de la maltôte et de la permission du Roi; il faut avoir des certificats de ses gens, des acquits, des passeavants, des lettres à caution, des congés, des passeports et autres semblables lettres de permission, qui sont véritablement ce que l'on peut apeller la marque de la bête, c'est-à-dire la marque de la permission du Tiran, sans quoi, si on vient malheureusement à ètre rencontré, ou pris des Gardes ou Ofliciers de la susdite Bête Royale, on court risque d'être ruiné et perdu, car on met aussitôt en arrêt, on saisit, on confisque les marchandises, [II-246] les chevaux, les chariots, et outre cela les marchands ou les conducteurs des dites marchandises sont encore condamnés à de grosses amendes, à des prisons, à des galères et quelquefois même à des morts honteuses, tant il est rigoureusement défendu de trafiquer et d'aller et de venir avec des marchandises sans avoir, comme j'ai dit, le caractère ou la marque de la bête [220]: Et datum est illi ut ...... ne quis posset emere aut vendere nisi qui habet caracterem Bestiæ, aut nomen Bestiæ aut numerus nominis ejus.
Et si ces Rois se mettent en fait de vouloir étendre les bornes de leurs Roïaumes ou de leur Empire, et de vouloir faire la guerre à leurs voisins, pour envahir leurs Etats ou leurs Provinces sous tels vains | prétextes, qu'ils voudront trouver, c'est toujours aux dépends de la vie et des biens des pauvres peuples. Car ils se font donner des hommes, tant qu'ils en veulent, pour composer leurs armées, ils les font prendre aussi de gré ou de force là, où leurs officiers les peuvent attraper; ils se font de l'argent et des provisions de vivres, pour nourrir et entretenir leurs troupes, ce qui n'empêche pas néanmoins que les pauvres peuples de la campagne ne soient encore tous les jours [II-247] exposés aux insultes, aux outrages et aux violences de leurs insolens soldats, qui n'aiment qu'à fourager et à piller tout ce qu'ils trouvent, et lorsqué leurs armées peuvent pénétrer dans le païs ennemi, ils ne font rien moins que de faire tout ravager et désoler entièrement les Provinces, et faisant mettre tout à feu et à sang, ce sont là les effets ordinaires de la cruauté des Princes et des Rois de la terre, et particulièrement celle de nos derniers Rois de France; car il n'y en a point, qui aïent poussé si loin l'autorité absolue, ni qui aïent rendu leurs peuples si pauvres, si esclaves et si misérables, que ces derniers-ci, et il n'y en a point qui aïent fait répandre tant de sang, qui aïent fait tant tuer d'hommes, qui aïent fait tant verser de larmes aux veuves et aux orphelins, ni qui aïent fait ravager et désoler tant de villes et de provinces, que ce dernier Roi Lois XIV, surnommé le Grand, non véritablement pour les grandes et louables actions qu'il ait fait, puisqu'il n'en a point fait, qui soient véritablement dignes de ce nom, mais bien véritablement pour les grandes injustices, pour les grandes voleries, pour les grandes usurpations, pour les grandes désolations et pour les grands ravages et carnages d'hommes, qu'il a fait faire de tous côtés, tant sur mer que sur terre.
Voici comme un Auteur en parle, c'est l'esprit de Mazarin: je suis, dit-il, dans un état à ne plus dissimuler, je dis la vérité, parceque je ne crains plus personne. Si le Roi Louis XIV a effectivement acquis le surnom de Grand, toute la terre conviendra, dit-il, que ce qui contribue à ce dégré de grandeur, auquel [II-248] nous le voïons présentement élevé, est l'abolition des Edits, le manquement de Foi, la violation des Sermens, qu'il a prêtés sur les Evangiles, pour tromper plus facilement ceux qui ont contracté avec lui, n'aïant jamais été religieux observateur de sa foi et de sa parole roïale, que lorsque son intérêt l'a demandé. En effet, continue-t-il [221], si ce Prince porte le surnom de Grand, c'est pour avoir affoibli l'Empire et l'Espagne, c'est au préalable après avoir manqué de foi aux Traitéz, qu'il avoit fait avec eux. Si ce Prince est grand pour avoir extirpé les Huguenots dans son Roïaume, ce n'est qu'en annullant les Edits, qu'il avoit juré de maintenir, au jour de son sacre, en violant la foi des Privilèges, que lui et ses Prédécesseurs leur avoient si solemnellement donnés par tant de déclarations roïales, sous la foi desquelles ils ont vécu paisiblement pendant l'espace de plus d'un siècle et demi. Et enfin, dit-il, si le Roi est grand dans le Roïaume, par son Esprit et par ses intrigues galantes, c'est en faussant la foi conjugale. La Dame de Maintenon, concubine de ce Prince, étoit [222], dit cet auteur, comparée à la Déesse Junon, et étoit qualifiée par un Auteur de mignonne de Jupiter Bourbon. L'on n'entend, dit ce même Auteur, dans toutes les Provinces de France que des cris et des plaintes, à cause de la tirannie de l'usurpation, de la volerie et des rapines, qui s'exercent en France, qui ont réduit tous les habitans à la besace et les ont contrains de vendre leurs habits, pour se conserver à peine une [II-249] chemise; tout fuit, le Noble abandonne ses terres, le païsan son labeur et les habitans des villes leurs métiers.
La France, dit encore ce même Auteur, est aujourd'hui accablée d'un grand nombre d'exacteurs et de maltotiers, qui rongent le pauvre peuple jusqu'aux os, en telle sorte que je crains, dit l'Auteur, qu'à la fin le Roi ne perde ses Droits. On devroit, dit-il, lui conseiller, de ne plus à l'avenir déclarer la guerre si injustement à ses voisins, de ne plus jamais rompre la paix sans un juste sujèt, ni la trêve avant que terme soit expiré, par ce moïen il évitera, dit-il, la peine ou il se trouve présentement, pour chercher la paix; qu'il ne tirannise plus son pauvre peuple comme il fait, ni les violente continuellement, pour les forcer à donner ce qu'ils n'ont point; mais au contraire, qu'il leur serve de père, au lieu de les accabler de taxes et de nouveaux impôts [223]; qu'il leur accorde à tous une honnête liberté, sans quoi, dit cet Auteur, on doit s'attendre à de grandes révolutions dans son Roïaume. Les Rois, comme les Peuples, dit ce même Auteur, sont également sujets aux loix, et c'est à tort que les Rois de France se croïent au-dessus des Loix divines et humaines. Le Roi Louis XIV, [224] voïant que la Fortune le favorisoit, s'est laissé persuader avec plaisir, qu'il étoit envoïé du ciel pour dominer seul dans tout l'univers et commander à toute la terre, et que, comme il n'y avoit qu'un soleil dans le firmament, il ne devoit y avoir aussi qu'un seul Monarque dans le monde; et dans cette espérance, continue [II-250] ce même Auteur, le Roi prit cet astre pour sa devise. Si j'osois, dit-il, parler au Roi, je lui dirois volontiers, ce qu'un pirate répondit un jour à Alexandre le Grand [225]. Ce monarque, lui reprochant le vol qu'il faisoit: Je suis, dit le Corsaire, un petit brigand, mais tu en es un grand, car, non content du Roïaume que Dieu t'a donné, tu voudrois envahir toute la terre.
Il n'est rien, dit un Auteur étranger, il n'est rien de si abject, de si pauvre et de si méprisable, que le païsan de France, il ne travaille que pour les autres et a bien de la peine, avec tout son travail, à gagner du pain pour soi-même. En un mot, dit-il, les païsans de France sont absolument les esclaves de ceux, dont ils font valoir les terres et de ceux dont ils les tiennent à ferme [226]; ils ne sont pas moins oprimés par les taxes publiques et les gabelles, que par les charges particulières, que leurs Maîtres leur imposent, sans compter ce que les Ecclésiastiques exigent injustement de ces malheureux. Ces véxations, dit-il, leur font souhaiter qu'il arrive une Révolution dans le Gouvernement, dans l'espérance que leur condition deviendroit meilleure. Les Rois de France, dit ce même Auteur [227], se sont emparés de tout le sel du Roïaume, ils obligent leurs sujets de l'acheter d'eux aux prix qu'ils y mettent eux-mêmes. Pour cet effet ils ont des officiers partout pour le vendre, et c'est ce que l'on apelle Gabelle. Il semble qu'ils en usent ainsi, pour empêcher que leurs sujets ne se corrompent, comme s'ils avoient peur qu'ils se pourissent [II-251] tous vivans; car il n'y a point d'homme dans leurs États, qu'il ne soit obligé d'en prendre la quantité que les officiers du Roi lui imposent, il faut en excepter quelques Provinces particulières, qui en sont exemtes pour des raisons d'état, ou parce qu'elles ont traité. Le revenu que le Roi tire de cette Gabelle, monte annuellement à près de 3 millions d'Écus; il tire 8 millions d'un autre côté, de l'impôt qu'il a mis sur les denrées des païsans, outre les impôts particuliers sur la viande, sur le vin et autres marchandises. Cependant, dit cet Auteur, il perd une grande partie de ses revenus, en les affermant à ses sujets, ou en les engageant en tems de guerre, pour avoir de l'argent comptant. Il n'y a guères moins, dit-il, de 30 mille officiers, il y en a peut-être maintenant plus de 40 mille, tous emploïés à la collecte de ces impôts. Les gages de tant de gens diminuent les revenus de la couronne de plus de la moitié; de sorte, dit-il, que de 80 millions d'Écus, que l'on arrache tous les ans des peuples, à peine en entre-t-il 30 millions dans les coffres du Roi. Tu seras surpris, dit-il, écrivant ceci à son grand Mufti [228], tu seras surpris de l'impudence de ces infidéles et tu condamneras en même tems la tirannie et l'injustice qui oprime, qui pille et ruine ceux qui leur fournissent tout ce qui est nécessaire à la substance humaine, non pour s'enrichir, mais pour enrichir aussi une troupe de chenilles avides, car on ne sauroit, dit-il, donner d'autre nom à ceux qui font la collecte des [II-252] revenus de cet Etat; il n'en est pas de même, dit-il, dans l'empire Ottoman, où la justice a élevé son trône, où l'oppression n'oseroit lever la tête. Voilà ce que dit cet Auteur.
Suivant ce que dit l'auteur du Journal Historique, Philippe, surnommé le long, fut le prémier, qui mit en France un denier sur chaque minot de sel. Philippe de Valois y en ajouta un second, Charles VI l'augmenta de deux autres déniers, Louis XI poussa cet impôt jusqu'à 12 deniers. Mais Francois I, sous prétexte de nécessité de la guerre, multiplia cette taxe jusqu'a 24 & le muid, et depuis ce tems-là on l'a encore augmenté en différentes occasions, jusqu'au période où nous le voïons. On a dit plusieurs fois, ajoute-il, que si le Roi vouloit fixer ses droits sur le sel dans les endroits où on le fabrique et laisser ensuite la liberté au peuple de le commercer, sa Majesté en tireroit un plus gros revenu qu'elle ne fait, et déchargeroit son État de la dépense d'une infinité d'officiers de bureaux, de commis et de gardes, qui consument presque la moitié du produit de ces impôts. Les prémiers Rois de France n'avoient ni domaines, ni tailles, ni gabelles, mais après avoir assemblé les [II-253] Etats du Roïaume, ils régloient la dépense, qui se devoit faire tant pour leur maison que pour les fraix de la guerre; ils avisoient aux moïens de lever sur le revenu de leurs sujets ce qu'ils croïoient devoir suffire. Pépin, arrivant à la couronne, y annexa toutes les belles terres, qu'il possédoit en Austrasie et ailleurs, qui furent dés-lors apellées le Domaine de la Couronne: les Rois de la troisième Race [229] ont fort augmenté ce Domaine, par les Réglemens qu'ils firent des fièfs, qui demeuroient vaquans en grand nombre par les guerres de la terre sainte, à quoi d'autres Rois ont encore ajouté les terres, qu'ils possédoient auparavant qu'ils fussent parvenus à la couronne, dont on voit des exemples en Philippe de Valois, Louis XII, François I et Henri IV. Les autres enfin l'ont augmenté de tailles, Gabelles et autres impositions, qui sont en très-grand nombre et si onereuses au peuple. Les prémiers Domaines de la couronne, quoique fort considérables, n'étant pas suffisans pour fournir aux besoins de l'Etat et aux fraix de la guerre, on a été obligé de léver sur les peuples certains subsides, que l'on apelle tailles, lesquelles d'abord ne se levoient que pour quelques nécessités extraordinaires et urgentes. Le Roi St. Louis a été le premier, qui a donné ce nom de taille aux taxes, qui se mettoient sur chaque famille, pour la levée des deniers, acordés par les résultats. Charles VII les a rendu ordinaires, pour la subsistance de la Gendarmerie qu'il institua, sans aucune distinction de tems de guerre [II-254] ou de paix, ce qui facilita le soulèvement, presque de toute la France, contre le Roi Louis XI, son successeur, sous la conduite du Duc de Berry, frère du Roi et des Ducs de Bretagne et de Bourgogne, qui prirent ce prétexte de vouloir soulager le peuple de ces impositions, qui se rendoient ordinaires d'extraordinaires et gratuites qu'elles étoient auparavant; et pour ce sujèt apellèrent cette Rébellion d'un nom fort spécieux — la guerre du Bien public. Mais le Roi Louis XI trouva moïen d'abord de satisfaire l'ambition de ces Princes, et les aïant séparés les uns des autres, les châtia en particulier, et après qu'ils furent rangés à la raison, il vint aussi à bout de ce qu'il avoit entrepris auparavant, touchant le sujet des tailles, qui depuis ce tems-là ont été païées sans contradiction et sans qu'il ait été besoin d'assembler les Etats pour ce sujèt, si non en Languedoc, Provence, Bourgogne, Dauphiné et Bretagne, qui pour cette raison sont apellés Païs d'États.
Le tallion fut institué ensuite par le Roi Henri II, l'an 1549, pour augmenter la solde des Gens de guerre. La subsistance est encore une autre taxe, qu'on a commencé de lever depuis quelques années; elle est ainsi nommée, parce qu'elle est destinée pour faire subsister les soldats dans les quartiers d'hyver, moïennant quoi les peuples doivent être exemts du Logement de la Gendarmerie durant l'hyver.
Le Roi Charles VII, dit le Sr. de Commines, fut le premier qui gagna ce point, qui est d'imposer des tailles à son plaisir, sans le consentement des Etats de son Roïaume, et pour lors, dit-il, il y avoit grande [II-255] matière, tant pour garnir les Païs conquis, que pour départir les gens de compagnies, qui pilloient le Roïaume. Et à ceci consentirent les Seigneurs de France, pour certaines pensions qui leur furent promises, pour les deniers qu'on leveroit en leurs terres; mais de ce qui est avenu depuis et aviendra, il chargea, dit-il, fort son âme et celle de ses successeurs et mit une cruelle plaïe sur son Roïaume, qui longuement saignera, et maintenant elle saigne encore plus que jamais, et suivant toutes les aparences saignera toujours de plus en plus, si on n'y met remède. Le Roi Charles VII levoit, dit-il, à l'heure de son trépas 18 cent mille francs en toutes choses sur son Roïaume, et tenoit environ 17 hommes d'ordonnance, pour tous Gendarmes, et ceux-là en bonne justice, à la garde des Provinces de son Roïaume, qui de longtems avant sa mort ne chevauchèrent par le Roïaume (ce qui étoit grand repos au peuple) et à l'heure du trépas du Roi Louis XI il levoit 47 cent mille francs et avoit d'hommes d'armes quelques 4 ou 5 mille gens de pié, tant pour le camp que de mortes païes plus de 25 mille; ainsi ne faut s'esbahir, dit-il, s'il avoit plusieurs pensées et imaginations, et s'il pensoit de n'être point bien voulu et s'il avoit grande peur en cette chose, car sûrement, dit cet Auteur, c'étoit compassion de voir ou savoir la misère et la pauvreté du peuple. Il prenoit, dit-il, des pauvres, pour le donner à ceux qui n'en avoient point besoin. C'est certainement bien pire dans l'état ou nous sommes maintenant, et si, en ce tems-là, la misère et la pauvreté du peuple faisoit déjà pitié et compassion, elle devroit maintenant [II-256] faire beaucoup plus de pitié et de compassion, puisque les peuples sont incomparablement plus chargés et plus tiranisés en toutes manières, qu'ils ne l'étoient en ce tems-là, en l'année 1164. La recette du Roi étoit déjà de plus de 63 millions et maintenant elle passe de beaucoup plus cette somme comme on verra ci-après.
Voici comme un Auteur du dernier siècle parle de la conduite et du gouvernement tirannique de nos derniers Rois de France. Il auroit, dit-il, sujet de s'étonner que la France propose la paix au milieu de ses victoires, si l'histoire de ses Règnes ne nous aprenoit, par une funeste expérience, que la paix lui a plus servie à avancer ses conquêtes, que la guerre même. Ainsi ce sera merveille, dit-il, si quelque Auteur François ne nous fait un jour remarquer, par une fausse plaisanterie, qu'elle sera enfin parvenue à force de paix et de rupture à la Monarchie universelle, où l'on voit qu'elle tend à pleines voiles. Mais ce qu'il y a de plus outrageant dans sa conduite, c'est que, non contente de violer tous les traités, elle ne fait plus d'invasion, qu'elle ne soit accompagnée des cruautés les plus énormes, comme si, après s'être [II-257] mise au-dessus de tous droits divins et humains, elle se croïoit autorisée à suivre impunément tous les mouvemens de fureur et d'impiété, que son génie lui inspire, le fer, le feu, la profanation et tout ce qui se peut imaginer de la licence la plus débordée du soldat, sont emploïés pour ravager le païs où ses Armes peuvent pénétrer, nulle considération pour l'âge, ni pour le sexe, nulle distinction pour aucune dignité ecclésiastique ou séculière, nul respect pour la sainteté des lieux, ni pour ce qu'il y a de plus sacré dans la Religion, rien ne doit demeurer ou être, que ce qu'elle est sûre de garder, de sorte que s'il y a une paix à espérer avec elle, ce ne peut être que de celles dont parle Tacite, qui sont les suites malheureuses d'une désolation générale: auferre, trucidare, rapere falsis nominibus imperium atque ubi solitudinem fecerint pacem apellant [230]. Il seroit superflu, dit l'auteur, d'entrer icí dans le détail de ses ravages et de ses cruautés, tant à cause que les exemples en sont tous réçens, que parce que le récit n'en pourroit donner qu'une idée fort imparfaite .... Il ne s'agit pas ici, dit-il, des désordres suivis dans la chaleur de l'action, comme il en arrive dans toutes les guerres. Les ordres de la cour y ont été précis, les généraux ont dû présider à l'exécution, et s'il y en a eu qui s'y soient relachés par l'indignité du crime, ils en ont été punis sévèrement pour l'exemple, ce qui marque en elle un dessein formé de diriger à l'avenir toutes ses conquètes sur les maximes des nations les plus barbares.
[II-258]
Je ne m'étendrai point, continue-t-il, sur le détail de toutes les usurpations, ni à en faire voir l'injustice et l'indignité, parceque d'autres l'ont fait avant moi, il suffit, dit-il, de faire remarquer ici que l'usurpation y fut si générale et si autorisée, qu'il n'y eut personne dans le Roïaume qui ne voulut s'y signaler [231]. Les gens de plume s'y distinguèrent par mille inventions monstreuses de chicane et de violence, qui parurent sous le nom de dépendance et de réunion, en quoi ils se portèrent si vaillamment, ou, pour mieux dire, avec tant d'insolence, qu'ils firent faire toutes les loix anciennes et nouvelles et c'est ce qu'on apelle encore aujourd'hui, par excellence, les conquêtes du Parlement de Metz. Les Gens d'Eglise.firent encore plus à mon avis; car pour faire quelque chose d'éclatant dans leur propre sphère, ils attentèrent, l'Archevêque de Paris à leur tête, sur les droits du S. Siége et de l'Eglise, pour les sacrifier à la vanité du Gouvernement, et c'étoit tout ce que l'on pouvoit attendre d'eux en fait de conquètes. Ensuite que ne pouroit-on pas dire ici de ses hauteurs et de ses violences, dans ce tems de pétulance et de rapine, amis, alliés, ennemis tout y fut traité de même, et s'il y eut de la distinction ce ne fut que par la difficulté de nuire ou par la crainte du retour. On ne sauroit réfléchir sans horreur sur l'énormité du procédé, qu'elle y tint à l'égard du Pape Innocent II, car il n'y eut jamais de persécution ni plus atroce, ni plus scandaleuse; le S. Père fournissoit du secours à l'Empereur [II-259] et à ses Alliés contre les infidèles, et c'étoit-là son crime. Mais de quoi n'est-elle pas capable, lorsque, libre de toute crainte, elle mesure son droit par sa puissance; on ne peut mieux la concevoir que par ces paroles de Jornandes: Optat mundi generale habere servitium, causas proelii non requirit, sed quidquid commiserit hoc putat esse legitimum ambitum suum, brachis metitur supertia, licentiam satiat, jus fasque contemnens hostem se exhibet natura cunctorum [232]. Telle est la France, en peu de mots, et telle sera-t-elle, aussi longtems que la fortune lui sera favorable.
Ce fut sous le régne de Louis XIII que la Monarchie de France a commencé à se rendre si redoutable par sa puissance et par ses invasions au-dehors .... On remarque qu'elle entretenoit pour lors cinq gros corps d'armée, un en Italie, un aux Païs-Bas, un en Allemagne, un en Roussillon et le cinquième au-dedans du Roïaume, pour s'oposer au soulèvement, que l'humeur remuante du Duc d'Orléans y excitoit de tems en tems ...... Ajoutons à cette dépense celle des Pensions, qu'il falloit païer ponctuellement à la Suède, à la Hollande, et à diverses Princes d'Allemagne et d'Italie, pour les tenir attachés à ses intérêts [233], celle de l'entretien de la Marine qui [II-260] étoit devenue considérable dans les deux Mers et d'une infinité d'autres créatures et d'émissaires, que l'on tenoit dans toutes les Cours, pour être averti ponctuellement de tout ce qui se passoit.... Ces dépenses et plusieurs autres que j'obmets, pour éviter la longueur, montoient à des sommes immenses, et cependant l'Etat ne laissoit pas d'y fournir, quoiqu'il s'en fallut beaucoup que les Revenus de la couronne fussent pour lors aussi grands qu'ils sont à présent, car ils ne passoient pas les 50 millions de livres, au lieu que Colbert les a accru sous ce Règne de 80 millions et plus, outre qu'il y avoit beaucoup de désordres dans l'Administration, à quoi l'on a remédié sous le même Ministre; d'où l'on peut voir que tout est devenu possible à la France, depuis que le Roïaume a été assujéti à la violence arbitraire de ses Rois.
Pour ce qui est des Grands et des Princes du sang, même leur crédit y est tellement abaissé, qu'on ne peut plus les considérer que comme les plus illustres Esclaves de la cour; nulle autorité dans le Gouvernement, nulles prérogatives dans les Provinces. Ce n'est qu'à force de servitude qu'ils peuvent aspirer à un dégré de distinction .... [234]. Le Cardinal de Richelieu, Prémier Ministre de Louis XIII et le génie le plus élevé de son tems, s'étant mis en tête de rendre la Monarchie florissante au dehors, il crut que cette même pétulance de la Nation, qui en avoit si longtems arrêté le progrès, y serviroit utilement, si l'on y pouvoit raporter toute son animosité, et ce fut ce qui lui [II-261] fit concevoir un plan de Gouvernement tout différent du précédent. Il avoit observé que de toutes les Monarchies, il n'y a que celle des Ottomans en qui il se soit trouvé une consistance plus solide et plus suivie, puisque non seulement elle s'est toujours conservée en son entier, depuis son commencement, mais même n'a cessé de s'étendre, au lieu que les autres s'étoient détruites d'elle-mêmes par le luxe, par le relachement de discipline, et par l'ambition des Grands, du moment qu'elles étoient entrées dans l'inaction, ou avoient dû céder à la force d'un nouveau conquérant. C'est pourquoi il lui prit envie de former celle de France sur ces principes, il ne la voulut pas purement militaire, comme celle-là, parce qu'il auroit eu des extrémités trop dangereuses à apréhender dans une Revolution, outre que c'eut été en banir les arts, l'industrie, et le commerce, d'où il falloit qu'il tirât toutes les richesses. Il y trouva donc un milieu, qui fut d'attacher à la guerre la Noblesse et tout ce qu'il y avoit de gens oisifs dans le Roïaume et de réserver les peuples aux exercices que je viens de dire ..... Aïant donc formé ce plan, il commença à y diriger toutes ses vuës et ce fut ce qui rendit son Ministère si odieux [235] en général, et ce qui lui attira la haine de tous les Grands, par la crainte de la servitude, où ils se voïoient sur le point de tomber. Néanmoins, aïant eu l'adresse de mettre toujours le Roi et le Bien de l'Etat de son côté et d'attirer à soi, par cette voïe, toute l'autorité des loix et des Magistrats, il ne laissa [II-262] pas de l'élèver à une telle hauteur, qu'il a été facile à ses successeurs de l'achever. En effet, les Intendans furent établis dans les Provinces, pour attirer à eux, avec l'apui de la cour, toute l'autorité du Gouvernement politique et militaire, les lieutenans du Roi, instalés dans toutes les places fortes, pour y partager le commandement avec les Gouverneurs et les créatures du Ministère, préférées dans toutes les charges aux brigues et aux recommandations des Grands et à la qualité! Enfin, n'y aïant plus de bienfaits à espérer, que du côté de la cour, il fallut renoncer à tous les attachemens particuliers, pour se dévouer entièrement à elle. Ces nouveautés étoient autant de coups mortels aux prérogatives de ceux, qui faisoient le plus de figure dans l'Etat, parcequ'ils voïoient que leur credit cessant, ils ne seroient plus en aucune considération. Mais le Pouvoir arbitraire aïant déjà pris racine, et les plus téméraires aïant été punis sans exceptions, tous se trouvèrent dans la nécessité de céder à la violence. C'est par ces grands ressorts et par plusieurs autres, qui sont d'une trop longue discussion, que la France a changé de forme sous le Roi Louis XIII, pour servir d'instrument à l'ambition de ses Rois, comme on ne l'a que trop éprouvé sous le Roi Louis XIV. On jugera mieux de ce changement, à la considerer dans tous ses Membres, par la différence du passé!
Autrefois le Clergé, qui étoit le prémier Membre de l'Etat, étoit en vénération au-dedans et en reputation au-dehors, parce que les Dignités Ecclésiastiques se donnoient à la science et à la vertu, que l'on alloit déterrer dans les universités et dans les solitudes, pour [II-263] les y élever; il y eut du changement, dès que François I eut obtenu, par le concordat, la Faculté de nommer aux prémiers Bénéfices du Roïaume: néanmoins on y garda longtems assez de distinction, tant afin d'ôter aux Papes tout sujet de plaintes, que parce que l'on avoit besoin pour lors de gens habiles et de vie exemplaire, pour les oposer aux Huguenots, mais à présent que l'on s'est mis au-dessus de toutes ces considérations, et que la faveur tient lieu de mérite à tout Ecclésiastique qui veut s'avancer, on n'y voit plus qu'une prostitution générale de tous les droits de l'Eglise à l'ambition du Prince et à la violence du Ministère. C'est ce qui se vit à l'assemblée du Clergé [236], qui se tint en 1682. Au sujet de la Régale où, au lieu de les soutenir contre les attentats de la cour, comme ils y étoient obligés, tant par la justice de la cause, que par son propre interèt, il eut la lâcheté, non seulement de les lui abandonner, mais de passer même son Acte injurieux à la dignité du chef, et cela par ce que la cour vouloit le mortifier. Ce qu'il y eut de plus curieux et de plus ridicule tout ensemble dans la dispute, est que des années auparavant des docteurs de Sorbonne avoient été exilés, pour avoir sontenu: que le Pape étoit faillible, et qu'ici l'on en punit d'autres de la même peine pour avoir soutenu le contraire; d'où l'on peut voir que le Roi ne s'est pas moins acquis de supériorité sur le spirituel, que sur le temporel et que tout y roule présentement sur son bon plaisir, qui est devenu la loi de l'Etat.
[II-264]
Mais ce qui marque le plus cette corruption générale, c'est qu'à présent le Clergé raporte toutes les prérogatives du caractère ecclésiastique à autoriser la violence du Gouvernement [237]. Car on y voit les Prélats justifier les concussions dans les Provinces, tantôt sous prétexte de Religion et tantôt sous celui d'une nécessité publique. Les Prédicateurs séculiers et réguliers mélèrent indistinctement la gloire du Roi avec la parole de Dieu dans leurs sermons, et les Professeurs de droit et de théologie tournerent toutes leurs subtilités à accréditer ses usurpations et à y conformer toutes les loix divines et humaines, c'est par ces sortes de prostitutions que l'on se fait connoître à la Cour. La plus vile et souvent la plus criminelle y fait la distinction du mérite.
La Noblesse, qui est le second rang ou le second membre de l'Etat, tenoit de même un Rang trèsconsidérable dans l'Etat, tant par les prérogatives, dont elle jouissoit sur ses teres, que pour les égards, qu'on avoit pour elle à la cour; mais aujourd'hui que le Gouvernement des Provinces est entre les mains des Intendans, et que le Ministère a attiré tout à lui, il n'y a rien de plus souple et de plus rampant [238], il n'y a de salut pour elle que dans le service. Les intendans, ces furêts de Provinces, ont sû la déterrer dans toutes ses demeures de Campagne. Il n'y a point de véxatoins, pour injurieuses qu'elles puissent être, dont ils ne se soient servis, pour la réduire à la nécessité de servir. C'étoit assez qu'un Gentilhomme [II-265] eut du bien, pour leur être en vûë. Il falloit lever un Régiment ou une Compagnie, chacun selon ses moiens, afin d'en être considéré; et malheur à qui prétendoit s'en défendre pour vivre dans le repos; on soutenoit un païsan contre son Seigneur; on condamnoit celuici à des amendes et à des réparations honteuses; on lui disputoit à tous momens ses titres et ses prérogatives, et s'il apelloit à la Cour de ces persécutions, il y étoit rebuté et renvoïé, après des dépenses et des sollicitations inutiles, à son prémier jugement. C'est par la continuation de ces violences et véxations, que toute la Noblesse s'est jettée à la guerre; et comme elle y est toute ruinée pas les dépenses, dont on l'y surcharge, il n'y a plus que les charges et les pensions qui les soutiennent.
Il seroit inutile de parler ici de l'opression des peuples, parce qu'elle est connue de tout le monde, il suffit de dire, que la violence de ce Règne a tellement épuisée les peuples, qu'à peine leur reste-t-il de quoi soutenir leur misère: mais ce qui fait le malheur des sujets, est ce qui établit au-dehors la puissance de la Monarchie; car c'est ce qui fournit à la depense de ses armemens, qui n'ont jamais été si nombreux sur terre et sur mer et ce qui réveille leur industrie, en les attachant au commerce et aux manufactures, qui servent à attirer en France toutes les Richesses des Païs étrangers [239]. Ce qu'il y a à remarquer sur ce sujet est, que le Parlement, qui était autrefois médiateur entre le Roi et le peuple, et qui, par un doux [II-266] tempérament entre l'autorité de l'un et l'obéissance de l'autre, maintenoit sagement les privilèges et les libertés du Roïaume; ce corps, [240] dis-je, qui dans les siècles précédens attiroit l'admiration des Nations voisines, par sa justice et son intégrité, ne sert plus maintenant que d'organe mercenaire à la cour, pour légaliser toutes ses injustices et ses concussions; mais on lui pardonneroit encore cette vile complaisance, dans un tems où il est si dangereux de contredire, s'il s'étoit reservé son ancienne intégrité dans l'administration de la justice, et c'est ce que l'on ne voit plus; on diroit que son tribunal est devenu l'écueil de l'équité naturelle, [241] parce que la chicane et les formalités l'y renversent à tous momens, ou plutôt c'est un théâtre public, où la brigue, la faveur de la couret l'intérêt particulier jouent impunément la justice et les loix. En un mot, ce corps, autrefois si auguste, n'est plus qu'un vain fantôme de ce qu'il a été, n'aïant plus rien de l'ancien que le nom, la robe et le bonnet.
Il ne paroit que trop, par tous ces changemens, que l'ordre naturel est entièrement perverti dans le Roïaume et que la France est en elle-même la prémière victime de l'ambition de ses Rois, puisque tout s'y raporte à une vaine image de gloire, qui n'est que pour eux et que cette vaine image sert à apésantir toujours plus les chaines, sous lesquelles elle gémit depuis ces derniers règnes. Aussi y a-t-il lieu de s'étonner que les François, qui prétendent être les plus polis et les plus éclairés que tout le reste du monde, [II-267] aïent pû donner si longtems dans ces fausses vuës, et qu'à présent, qu'ils sont convaincus, par une expérience à laquelle il n'y a point de réplique, que les prospérités au dehors ne tournent qu'à leur opression, ils ne tachent de se mettre au large à la faveur de cette guerre. Car outre que la différence de leur condition à celle de leurs voisins les y devoit inviter, il est certain que, s'ils pouvoient recouvrer leur ancienne liberté, ils vivroient plus heureusement chez-eux et seroient plus considérés à la cour. A quoi l'on peut ajouter que le Ministère, étant moins autorisé, il se commettroit beaucoup moins d'injustice et de violence en matière d'Etat et de Religion; mais c'est prêcher à des sourds, ils sont formés à l'esclavage de longue main, le bon plaisir du Roi leur est une loi souveraine, et se seroit une espèce de sacrilège, dans leur sens, que de n'y pas sacrifier biens, vie, honneur et conscience: de sorte que s'il est vrai, selon Tite-Live, que c'est le propre des Barbares de n'avoir pour loi que les commandemens de leurs maîtres, on peut dire aujourd'hui, qu'il n'y a point de nation plus barbare que la Françoise. Ainsi, que la France gémisse sous le faix qui l'accable, et qu'elle périsse même, s'il le faut, ce n'est pas ce dont le Ministère s'embarasse, il est de la gloire du Roi de conquérir tous les Etats de l'Europe, et c'est à ses sujets de seconder son ambition, sans consulter si les Guerres, qu'il entreprend dans cette vûë, sont justes ou injustes. En effêt on y vole, on s'y ruine, on s'y sacrifie, il n'y a rien dont les François ne soient capables, pour s'y signaler, contens d'être malheureux, pourvû qu'ils puissent [II-268] servir d'instrumens au malheur de leurs voisins. C'est sur des maximes semblables que l'Empire Ottoman s'est toujours agrandi, mais il y a encore cette différence, que le Ministère de France [242] en a rejetté cette espèce de bonne-foi qu'on y a observée, parce qu'il s'est fait une nouvelle morale et une nouvelle jurisprudence, qui en dispense; de sorte que tout y conspire présentement à l'injustice, à la violence et à l'usurpation.
C'est à la faveur de tous ces beaux principes que la France est parvenue, sous ce règne, à un si haut dégré de puissance, et c'est sur les mêmes qu'elle s'élevera toujours plus, si l'on ne fait les derniers efforts, dans cette guerre, pour l'abaisser ... On diroit que la France a répandu, parmi tous les Princes voisins, un poison lent, qui les tient assoupi à la vue du danger où ils sont... ou que, content du repos présent, ils attendent d'elle la grace de Polypheme, qui est, d'être dévorés les derniers. Cependant je ne vois pas qu'il y ait lieu de se flatter là-dessus; car le danger n'est peut-être pas si éloigné qu'il se le figure ... Mais posons le cas que la France s'oblige, par Traité à faire, de ne donner aucun secours au Turc, ni directement, ni indirectement, quelle confiance peut-on prendre dans cette obligation, elle qui est en possession et qui croit même être en droit de n'en tenir aucun [243] ? Elle a trompé l'Espagne par des promesses toutes semblables au Traité de Vervin et à celui des Pyrénées et elle ne manquera pas d'en user [II-269] de même avec l'Empereur en celui-ci. Il a fallu que la France ait convaincu tous les Alliés de l'iniquité de ses maximes, qu'ils en aïent éprouvé tous et chacun en particulier mille funestes effèts, et qu'enfin le danger commun les ait unis par une nécessité inévitable de se défendre; il a fallu, dis-je, que cette couronne ait attaqué les uns de gaïeté de coeur, et menacé les autres après 40 ans d'injustice, de violence et d'usurpation, pour former une ligue si juste et si nécessaire. Et enfin, quand il n'y auroit que la justice de venger toutes ces incendies, tous ces sacrilèges et toutes ces cruautés excérables, dont elle a désolé, dans ses guerres, les belles Provinces de l'Allemagne, où ses armées ont pénétré, il est certain que ce seroit assez pour y faire entrer toute l'Europe, par un intérêt général de sauver à la Postérité l'énormité de l'exemple. Quoi! La France aura pû inciter le Ture à la conquête de la Hongrie et de l'Empire, puis sur le malheur du succès relever ses espérances, par une infraction la plus énorme qui fut jamais? Elle aura pû, dis-je, [244] outre l'indignité de l'alliance et l'injure de l'infraction, mettre tout à feu, villes, églises, bourgs, palais, chateaux et en un mot tout ce qui se sera présenté à la fureur de ces incendiaires; enveloper hommes, femmes et enfans dans les flammes, profaner le sanctuaire par une infinité de sacrilèges et d'abominations et se faire honneur, pour ainsi dire, du renversement de toutes les loix divines et humaines? Oui, elle aura pû commettre toutes ces énormités de volonté délibérée, et dans un pays où elle ne trouveroit aucune résistance, [II-270] sans que toute l'Europe se soit unie pour en tirer une vengeance exemplaire? Au contraire il aura fallu qu'elle ait menacé les uns, attaqué les autres, comme pour insulter à leur insensibilité, et après tout on aura la lacheté, même sur le déclin de sa fortune, de lui accorder la paix, aux conditions qu'il lui aura plû de préscrire? C'est ce que l'on aura peine à croire dans les siècles à venir. Mais s'il y en a qui doivent être touchés d'un plus juste sentiment de vengeance, se sont tous les princes de l'Empire en général, comme étant du sang de ces grands empereurs, dont ils ont vu profaner si indignement les cendres et les tombeaux à Spire. Il y en a peu qui n'en soïent issus; aussi est-il à croire qu'une profanation si atroce, si injurieuse, aura fait bouillonner le sang dans leurs veines, par une impression que la nature y a dû faire: d'où il est à présumer qu'ils ne poseront les armes, qu'après l'avoir vengé hautement, [245] et satisfait en même tems à ce qu'ils doivent à leur naissance, à leur patrie et à la gloire de l'Empire, qui a été si prostituée dans cette occasion. etc.
Tout ce que je viens de raporter ici du Gouvernement tirannique des Princes et des Rois de la terre, et particulièrement de nos derniers Rois de France, font manifestement voir qu'ils ne sont que des tirans et qu'ils abusent grandement de leur puissance et autorité, puisque cette puissance et autorité ne leur a été donnée, que pour gouverner sagement les peuples, dans la justice et l'équité et les maintenir en paix. Les Peuples, comme dit fort bien le Sr. Dumoulin, [II-271] ne sont pas faits pour les Princes, mais les Princes sont faits pour les peuples, et peuvent à bon droit être apellés serviteurs du Public. Il y a eu au monde des peuples, avant qu'il y ait eu des Princes. Le devoir du Prince est d'acquérir au peuple du repos par son travail et de la sureté par ses périls, et faire par sa vigilance que ses sujets dorment en sureté; bref, il s'est, dit-il, ôté à lui-même, quand il s'est donné à la République. Ils doivent aimer leurs sujets, comme des Pères doivent aimer leurs enfans; mais un tiran fait tout le contraire, il traite ses sujets en esclaves. Un bon Roi se fait aimer, un tiran se fait craindre; un bon Roi s'expose pour le salut de son peuple, mais un tyran sacrifie tous ses peuples à son orgueil, à son ambition, à sa vengeance; ôter à de pauvres peuples toutes les douceurs de la vie, leur arracher des mains le pain qu'ils font venir avec tant de peine et de travail, les rendre misérables et malheureux dans la vie, et les faire gémir dans leurs misères, cela est bien cruel et odieux; cela est bien indigne de la qualité et de la dignité des Rois et des Princes, et cela devroit bien faire partout leur honte, leur confusion, et leur condamnation. Le bon Roi s'assujettit aux loix, mais le Tyran veut que tout lui soit permis. Alexandre et Cæsar, qui furent les deux plus grands Princes et Empereurs, dont il est parlé dans l'Histoire, ne furent que deux boute-feux, ou deux torrens à ravager le monde par divers endroits, quisque suum populatus iter. Dieu, dit un Auteur, se sert des méchans Princes comme de bourreaux et de satellites, pour punir les Provinces et les Royaumes auxquels [II-272] ils dominent. Néanmoins, après qu'il s'en est servi comme des verges de sa fureur, il les jette au feu, comme il est marqé en la vie de S. Antonin au 2. de Mai. Antonin le débonnaire, Empereur, disoit qu'il aimoit mieux sauver la vie à un de ses sujets, que de tuer mille de ses Ennemis. Le Roi Louis XIV n'étoit pas de cette humeur-là, car il auroit certainement mieux aimé sacrifier mille de ses sujets, que de pardonner à un seul de ses Ennemis.
Le bien de l'Etat, dit le Cardinal de Richelieu, est le but que Dieu lui-même a proposé à tous les Rois en leur mettant la couronne sur la tête; il n'est rien qui leur doive être plus considérable; c'est le centre où doivent tendre toutes leurs actions. L'Empereur Trajan, donnant l'épée au grand prêvot de l'Empire, lui dit ces belles et mémorables paroles, dignes de la grandeur et de la générosité d'un grand Prince; tandis que je ferai justice, lui dit-il, emploïe ce glaive à la manutention de mon autorité, et si je deviens tyran dégaine le contre moi. C'est une inhumanité, dit Mentor à Télémaque, c'est une inhumanité, que d'arracher des mains des peuples, par des desseins pleins de fastes et d'ambition, les doux fruits de la terre, qu'ils ne tiennent que de la libéralité de la nature et de la sueur de leur front. La nature seule tireroit de son sein fécond tout ce qu'il faudroit, pour un nombre infini d'hommes modérés et laborieux; mais c'est l'orgueil et la mollesse de certains hommes, qui en mettent tant d'autres dans un affreuse misère et pauvreté. Les Princes avides et sans prèvoïance, qui chargent d'impôts ceux d'entre leurs sujets, qui sont [II-273] les plus vigilans et les plus industrieux pour faire valoir leurs biens, c'est qu'ils espèrent en être païés plus facilement, en même tems ils chargent moins ceux, que la paresse rend plus misérables. Renversez, dit-il, le mauvais ordre qui accable les bons, qui récompense le vice, et qui introduit une négligence aussi funeste au Roïaume, qu'à tout l'Etat. Mettez, dit Mentor, des taxes, des amendes et même, s'il le faut, d'autres peines rigoureuses sur ceux, qui négligent leurs champs, comme vous puniriez des soldats, qui abandonneroient leurs postes dans la guerre. Donnez des grâces et des exemptions aux Familles qui se multiplient; augmentez à proportion la culture de leurs terres; alors la profession du laboureur ne sera plus méprisée, n'étant plus accablée de tant de maux; on reverra la charue en honneur, maniée par les mains victorieuses des ennemis de la patrie; il ne sera pas moins beau de cultiver l'héritage de ses ancêtres pendant une heureuse paix, que de l'avoir généreusement défendu pendant les troubles de la guerre; toute la campagne refleurira, Cérès se couronnera d'épics d'or, Bacchus, foulant à ses piés les raisains, fera couler du penchant des montagnes des ruisseaux de vins plus doux que le nectar; les creux vallons rétentiront des concerts des Bergers, qui, le long des clairs ruisseaux, chanteront sur leurs flutes leurs peines et leurs plaisirs, pendant que leurs troupeaux bondissans paîtront sur l'herbe, parmi les fleurs, sans craindre le loup. Ne serez-vous pas trop heureux, ô Idomenée, dit-il, d'être la source de tant de biens, et de faire vivre à l'ombre de votre nom tant de peuples dans [II-274] un aimable repos? Cette gloire n'est-elle pas plus touchante, que celle de ravager la terre, de répandre partout et presqu'autant chez soi, au milieu même des victoires, que chez les Etrangers vaincus le carnage, le trouble, l'horreur, la langueur, la consternation, la cruelle faim et le désespoir! O heureux le Roi, assez ami des Dieux et d'un coeur assez grand pour entreprendre d'être ainsi les délices de tout un peuple et de montrer à tous les siècles, dans son Règne, un si charmant spectacle? La terre entière, loin de se défendre de sa puissance par des combats, viendra à ses piés le prier de règner sur elle. Mais les peuples, direz-vous, étant ainsi dans l'abondance, tourneront leurs forces contre moi et se soulèveront, ne craignez point cela, dit le sage Mentor, c'est un prétexte qu'on allègue toujours pour flater les Princes prodigues, qui veulent accabler les peuples d'impôts... Quelle détestable maxime, de ne croire trouver sa sureté que dans l'opression des peuples, ne les point faire instruire, ne les point conduire à la vertu, ne s'en faire jamais aimer, les pousser par la terreur au désespoir, les mettre dans l'affreuse nécessité, ou de ne pouvoir jamais respirer librement, ou de secouer le joug de votre tirannie! Quelle domination est-ce là? Est-ce là le chemin qui mène à la gloire? Souvenez-vous que les païs, où la domination du Souverain est plus absolue, sont ceux, où les Souverains sont moins puissans; ils prennent, ils ruinent tout, ils possèdent seuls tout l'Etat, mais aussitôt l'Etat languit, les campagnes sont en friche et presque désertes, les villes diminuent chaque jour, le commerce [II-275] tarit, le Roi qui ne peut être Roi tout seul et qui ne l'est que par ses peuples, s'anéantit lui-même peu à peu par l'anéantissement insensible des Peuples, dont il tire ses richesses et sa puissance; son pouvoir absolu fait autant d'esclaves, qu'il y a de sujets, on fait semblant de l'adorer, on tremble au moindre de ses regards; mais attendez la moindre révolution, cette puissance monstrueuse, poussée jusqu'à un excès trop violent, ne sauroit durer; elle n'a aucune ressource dans le coeur des peuples; elle a lassé et irrité tous les corps de l'Etat, elle contraint tous les membres de ce corps à soupirer avec une égale ardeur après un changement, au premier coup qu'on lui porte l'idole se renverse et est foulée aux piés [246] ... Le Roi, qui dans sa vaine prospérité ne trouvoit pas un seul homme, qui osât lui dire la vérité, ne trouve pas dans son malheur un homme, qui daigne ni l'excuser, ni le défendre contre ses ennemis.
Il n'y a Rois, ni Seigneurs sur la terre, dit le Sr. de Comines, qui ait pouvoir outre son Domaine, de mettre un Dénier sur ses sujets, sans octroi et consentement de ceux, qui le doivent païer, si non par tirannie et violence. On pouroit répondre, dit-il, qu'il y a des saisons, qu'il ne faut pas attendre l'Assemblée [II-276] et que la chose seroit trop longue; à commencer la guerre, repond-il, et à l'entreprendre ne se faut pas tant håter, et a-t-on assez de tems quand le besoin le requiert. Pertinax, étant parvenu à l'Empire, eut un soin extrême du Public, déchargeant les peuples d'impôts, que la tirannie avoit mis sur toutes les Provinces de l'Empire, aux portes, aux ponts et aux passages des villes et des rivières, faisant par ce moïen refleurir le commerce et rétablissant partout l'ancienne liberté de la République. Il donna aussi toutes les terres, qui se trouvèrent en friche, même celles qui apartenoient aux Princes, à la charge de les cultiver, et pour faire naître l'envie à tout le monde d'y travailler, outre la perpétuelle possession qu'il en laissa à ceux, qui les labouroient, il leur donna encore dix ans d'exemtions et de franchise de toutes sortes d'impôts et de charges.
L'Empereur Marc Aurèle [247] donna une grande marque de sa bonté, en ce qu'aïant épuisé toutes les Finances en la longue et ennuïeuse guerre, qu'il eut contre les Allemans, il ne voulut jamais que l'on mit aucun impôt extraordinaire sur aucune Province de l'Empire, mais, se voïant pressé d'argent, exposa en vente et mit à l'encan sur la place de Trajan les ornemens impériaux, les beaux vases d'or, d'argent et de cristal, les pierreries et les riches tables, qu'il troúva parmi ses meubles ou dans le cabinet d'Adrien, et en fit une si notable somme, qu'il eut de quoi soutenir la dépense, qu'il falloit faire en tout ce grand [II-277] mouvement, et même offrit depuis à ceux, qui les a voient achetés, de leur restituer leur argent, s'ils vouloient rendre ce qu'ils avoient acheté, et quant-à ceux, qui ne voulurent pas s'en défaire, il ne les contraignit point de les représenter. On ne verra rien de pareil dans l'histoire de nos derniers Rois; ils étoient bien éloignés de faire si belles choses. Un Empereur Turc, étant à l'article de la mort, fit confiance d'un impôt, qu'il avoit nouvellement mis sur ses sujets, et par son Testament ordonna de le suprimer. Cela étant que devroit faire un Prince Chrétien qui n'a, comme dit le Sr. d'Argenton, aucune autorité fondée en raison de rien imposer sur ses sujets, sans congé et permission de son peuple?
Mais les flateurs de Rois leur font entendre aujourd'hui, qu'ils ont droit d'être les plus absolus de toute la terre; qu'ils sont seuls maîtres de tout dans leurs Roïaumes; qu'ils peuvent seuls faire des alliances avec les Princes et les Etats étrangers; qu'ils ont seuls le pouvoir de déclarer la guerre et de faire la paix, qu'ils ont seuls le pouvoir de lever des tailles et mettre des impôts comme bon leur semble, et qu'enfin ils peuvent seuls faire des loix, des édits et ordonnances, comme bon leur semble; de-là vient aussi qu'ils les finissent toujours par ces paroles absolues: car tel est [II-278] notre plaisir: sic volo, sic jubeo, stat pro ratione voluntas.
Les mêmes flateurs tâchent de leur persuader, qu'il y auroit du danger et de l'excès dans toutes ces réformes, que de sages mentors leur conseilleroient; ils les prennent par leurs propres intérêts. Si vous mettez, leur disent-ils, les peuples dans l'abondance, ils ne travailleront plus, ils deviendront fiers et indociles et seront toujours prêts à se révolter; il n'y a que la misère et la foiblesse qui les rend souples; et ainsi, en voulant soulager les peuples, disent les flateurs des Rois, vous rabaissez la puissance roïale, et par-là vous faites aux peuples mêmes un tort irréparable, car ils ont besoin qu'on les tienne bas pour leur propre intérêt.
A tout cela le sage Mentor [248] répondoit: Eh quoi, ne peut-on soumettre un peuple sans le faire mourir de faim? Quelle inhumanité? Quelle politique brutale! Combien voïons-nous de peuples traités doucement, qui sont très-fidèles à leurs Princes! Ce qui cause les Révoltes, c'est l'ambition et l'inquiétude des Grands d'un Etat, quand on leur donne trop de licence et qu'on a laissé leurs possessions s'étendre sans bornes, c'est la multitude des grands et des petits, qui vivent dans la mollesse, dans le luxe et dans l'oisiveté; c'est la trop grande abondance, d'hommes adonnés à la guerre, qui ont négligé toutes les occupations utiles, qu'il faut prendre dans le tems de paix, enfin c'est le désespoir des peuples mal traités, [II-279] c'est la dureté, la hauteur des Rois et leur molesse, qui les rend incapables de veiller sur tous les Membres de l'Etat, pour prévenir les troubles. Voilà, dit Mentor, ce qui cause les révoltes et non pas le pain, qu'on laisse manger en paix aux laboureurs, après qu'ils l'ont gagné à la sueur de leur visage. Quand le peuple est chargé d'exactions insuportables, par l'avarice ou l'orgueil des Princes, qui lèvent des deniers sur lui par des voïes et des impositions inhumaines, il y a toujours du danger de mutinerie. De compte fait l'on trouve 45 Empereurs Grecs, qui sont la moitié de tout ce qu'il y en a eu, qui ont fini leur vie par une mort violente, digne punition de leur orgueilleuse tirannie. Onze de ces Empereurs ou Princes de leur sang ont eu les yeux crêvés, et six le nez coupé! Il paroit en Senéque qu'il prête un peu à la tirannie des Empereurs de son tems. Mais je tiens pour certain, dit le Sr de Montagne, que c'est d'un jugement forcé qu'il condamne la cause de ces généreux meurtriers de Caesar. Les Sauvages, dit-il, ne m'offensent pas tant de rotir et de manger les corps des trépassés, que ceux qui les tourmentent et persécutent vivans, ainsi on peut dire qu'ils sont pires, que ceux qui les mangent après leur mort.
Les peuples, comme il est dit dans Télémaque, sont malheureux par l'ambition des Rois, par leur faste et par leur imprudence; car les peuples ne souffrent ordinairement que par les fautes des Rois, qui devroient veiller incessamment pour les empêcher de souffrir. Delirant Reges plectuntur achivi. Un Roi n'est que pour avoir soin de son peuple, comme un Berger de [II-280] son troupeau, ou comme un Père de sa famille; il n'est pas tant fait pour commander impérieusemert aux hommes, qu'il est fait pour les gouverner sagement. Enfin le Cardinal de Richelieu lui-même, tout flateur et idolâtre qu'il étoit de la grandeur de son Roi Louis XIII .... n'a pû s'empêcher de reconnoitre, ni de dire dans ses Réflexions Politiques: qu'un Roi se rendoit grandement coupable envers son Etat, s'il n'avoit plus d'égard, en toutes ses actions, au bien commun, qu'au contentement de quelques Particuliers. Les bons Empereurs, dit-il, ont toujours préféré l'Etat à leurs pères et à leurs enfans, et il leur doit être en effèt de telle considération, qu'ils sont obligés de n'avoir aucun égard à leur volonté, lorsqu'ils désirent quelque chose à son préjudice. Le bien civil, qui est l'objèt des Princes, n'est autre que celui des peuples en général. Un Roi, dit-il, ne mérite pas de porter la couronne, s'il souffre impunément l'opression de ses sujèts, Dieu ne lui aïant confié la main de la justice, que pour le maintenir dans l'obéissance et le garantir d'outrages. C'est le propre des Particuliers d'avoir soin de leurs propres interêts, et la charge d'un Roi est de ne regarder rien que le bien public. L'opression du pauvre peuple, ajoute-t-il, est un crime qui monte jusqu'au ciel, pour demander à Dieu vengeance des outrages qu'il reçoit; il a, dit-il, cet avantage par dessus les riches et en échange des biens de la Fortune, que Dieu l'avoue à lui et en reçoit les particuliers pour autant de parties de son corps, de sorte que considérant les violences qui lui sont faites, comme si elles attaquoient sa Divinité, il ne veut pas qu'elles [II-281] demeurent impunies. Il donne, continue-t-il, assez de pouvoir aux Rois pour se défendre eux-mêmes et n'en aïant point accordé au peuple, il se rend son protecteur, et il oblige étroitement les Rois, qui ont l'honneur d'être des images vivantes de sa puissance et ses Lieutenant en terre, de lui faire raison. C'est pour cela qu'il dit encore dans un autre endroit, que le bien de l'Etat est le but que Dieu lui-même a proposé à tous les Rois, en leur mettant la couronne sur la tête, qu'il n'y a rien qui leur doit être plus considérable et que c'est le centre où doivent tendre toutes leurs actions, parce que les Rois, comme il est dit dans Télémaque, ne sont Rois que pour avoir soin de leurs peuples, comme des Bergers ont soin de leurs troupeaux, ou comme de bons pères de famille ont soin de leurs enfans et qu'ils ne sont pas tant fait pour commander impérieusement aux hommes, comme ils sont faits pour les gouverner sagement.
Cependant, quoique la plupart des Princes et des Rois de la terre ne soient maintenant que des fiers et orgueilleux tyrans et que la plupart des peuples ne soient que de pauvres et malheureux esclaves sous le joug tirannique de leur domination, on ne voit néanmoins personne qui ose les contredire, ni même qui ose ouvertement condamner ou blâmer leur conduite; au contraire, on voit bien plutôt des milliers de lâches et vilains flateurs, qui, pour faire leur cour et pour mieux se faire valoir, s'efforcent de leur complaire en toutes choses, leur cachent leurs défauts et leurs vices et tachent même de faire passer leurs vices pour des vertus, ou pour peu qu'ils aïent de talens et de [II-282] vertu, ils affectent de les faire passer pour des rares et éminentes vertus et pour des vertus héroïques, et font merveilleusement éclater le peu de bien qu'il leur arrive quelque fois de faire à quelques particuliers. De-là vient que l'on voit assez souvent comme des débordemens de vains éloges et de vaines louanges en leur faveur. Les Juges et les Magistrats, qui sont établis pour maintenir la justice et le bon ordre partout, qui sont établis pour réprimer le vice et pour punir sévèrement les coupables, n'oseroient rien entreprendre contre les vices, ni contre les injustices des Rois: ils poursuivent et punissent sévèrement les petits criminels, ils font pendre et rouer les petits voleurs et les petits meurtriers; mais ils n'osent rien dire aux grands et puissans voleurs, à ces grands et puissans meurtriers et incendiaires qui désolent toute la terre, qui mettent tout à feu et sang et qui font périr des milliers et des millions d'hommes.
Et ce qu'il y a de plus particulier à remarquer en cela est, que ceux-là-mêmes qui par leur profession de piété et de Religion, qui en leur prétendue qualité de Ministre de Dieu et en leur prétendue qualité de père, ou de pasteur spirituel des peuples, comme sont particulièrement nos St. Pères les Papes, nos Seigrs. les Evêques, Messieurs les Docteurs et généralement tous les Prêtres, et Prédicateurs de l'Evangile qui se vantent d'infaillibilité dans leur foi et dans leur doctrine, qui devroient par conséquent aussi être incorruptibles dans leurs moeurs, et qui devroient se sacrifier eux-mêmes pour la vérité et pour la justice en faveur des peuples, ceux-la-mêmes, dis-je, qui devroient [II-283] être les plus zélés défenseurs de la justice et de la vérité, et qui devroient être les plus fermes et les plus fidèles protecteurs des peuples contre les injustes véxations et contre les injustes attentats des Princes et des Rois de la terre, sont souvent ceux-là-mêmes qui les flattent le plus et qui trahissent le plus lachement et plus indignement les devoirs de leur Ministère, de sorte que l'on peut encore maintenant dire, avec autant de vérité que jamais, ce que plusieurs anciens soi-disant Prophètes disoient des Rois et des Prêtres ou des faux Prophètes de leur tems. Les princes et les Rois, disoient-ils, sont au milieu des peuples comme des Loups ravissans et comme des Lions rugissans qui cherchent leur proïe, ils sont toujours prèts à répandre le sang et à ôter la vie aux hommes, et les Prêtres, aussi bien que les faux Prophètes, qui sont d'intelligence avec eux, les flatent dans leurs vices et dans leurs méchancetés, ils publient leurs crimes, leurs violences et leurs injustices et leur font accroire que Dieu leur a parlé, quoiqu'il ne leur ait point parlé [249]. Principes ejus in medio illius quasi lupi rapientes praedam ad effundendum sanguinem et ad perdendas animas. Prophetae autem ejus liniebant eos absque temperamento videntes vana et divinantes eis mendacium, dicentes: Haec dicit Dominus Deus, cum Dominus non sit locutus. C'est ce que l'on voit encore manifestement tous les jours dans les Princes et dans les Rois de la terre: car les Rois sont véritablement comme des Loups ravissans et comme des [II-284] lions rugissans qui cherchent la proïe: ils sont toujours prèts à charger les peuples de tailles et d'impôts, toujours prèts à en établir de nouveaux et à augmenter les anciens, et aussi toujours prèts à allumer le feu de la guerre et par conséquent toujours prèts à répandre le sang et à ôter la vie aux hommes; ils sont toujours prèts à désoler les villes et à ravager les campagnes; et les Prêtres, qui sont les Ministres de la Religion, les aplaudissent dans leurs mauvais desseins, comme faisoient les faux Prophètes, dont je viens de parler. Ils consentent à leurs mauvaises volontés, et aprouvent toutes leurs injustes et violentes procédures, eux qui déclament, qui crient, et qui tonnent dans leurs chaires avec tant de véhemence contre les moindres vices et contre les moindres fautes des peuples, sont des chiens muets à l'égard des 'vices et des déréglemens abominables des Rois et des Princes de la terre; ils enseignent même qu'ils sont tous établis de Dieu, qu'il faut leur obéir et leur être soumis en toutes choses, en conséquence de quoi ils disent et font accroire aux pauvres ignorans peuples, que ceux qui leur résistent, s'oposent à l'ordre de Dieu, et qu'ils s'attirent la damnation éternelle [250], qui potestati resistit, Dei ordinationi resistit, qui autem resistunt ipsi sibi damnationem acquirunt. Et comme s'il étoit fort important pour le bien et pour le salut des peuples, qu'ils eussent toujours des tirans pour les commander, ils font tous les jours des prières publiques pour leur conservation et pour la prospérité [II-285] de leurs armes, si bien, que lorsqu'il arrive que le sort de la guerre ne leur est point favorable, que leurs armées sont mises en déroute par celle de leurs ennemis, ou que leurs villes sont prises et mises au pillage, ils en attribuent aussitôt la cause aux péchés des peuples, ils leur font acroire que Dieu est irrité contr'eux et qu'ils doivent tâcher de fléchir et d'apaiser sa colère par des oeuvres de pénitence et par une véritable conversion de leur coeur à Dieu. C'est pourquoi on les entend pour lors chanter d'un ton lugubre des: Domine non secundum peccata nostra faciat nobis, neque etc. Domine ne memineris iniquitatum nostrarum, et des: Domine adjuva nos et libera nos. Mais lorsqu'il arrive au contraire, qu'ils remportent quelques victoires signalées sur leurs ennemis, qu'ils mettent leurs armées en déroute, qu'ils prennent leurs villes, qu'ils ravagent leurs campagnes et qu'ils font sur eux quelque butin considérable, ils regardent toutes ces victoires-là, comme des marques visibles de la protection et des bénédictions de leur Dieu: les Magistrats et les Peuples en font partout des feux-de-joie et des réjouissances publiques, et vont en foule et en cérémonies dans leurs Temples, ou Eglises, chanter avec les Prêtres de magnifiques Te Deum, c'est-à-dire de magnifiques cantiques de joïe et de louange, en action de grâce à leur Dieu, comme pour le remercier d'autant plus dignement des victorieux carnages, des victorieux ravages et des victorieuses désolations qu'ils font sur la terre, et ainsi, tous tant qu'ils sont, sont si aveugles que de regarder tant de si grands, tant de si funestes, et tant de si détestables maux comme de [II-286] grands sujets de joïe et de réjouissance; on peut bien véritablement dire qu'ils sont insensés dans leurs joïes et dans leurs réjouissances, comme il est marqué dans un de leurs prétendus saints et sacrés livres [251]: et in magno viventes inscientiae bello tot et tanta mala pacem apellant ...... cum laetantur insaniunt.
Et comme ces mêmes Prêtres et Ecclésiastiques, lâches flateurs des riches et des grands de la terre, savent que les tyrans ne sont point en assurance de leurs personnes et qu'ils ont toujours sujet de craindre ce qu'ils mériteroient tous les jours de recevoir, pour leur faire plaisir et les mettre un peu plus en assurance de leur propre vie, ils enseignent publiquement qu'il n'est pas permis à un particulier de tuer un tiran et ils ont même déclaré et défini dans leur concile de Constance [252]: que c'étoit une hérésie de croire qu'il soit permis à aucun particulier de tuer un tyran. Ce qui fait manifestement voir que la Religion Chrétienne souffre et aprouve et qu'elle autorise même la tirannie des Princes et des Rois de la terre aussi bien que tous les autres abus dont je viens de parler. Et comme tous ces abus et la tirannie des Princes et des Rois de la terre sont entièrement contre la justice et contre l'équité naturelle, et qu'ils sont entièrement contraires au bon gouvernement des Peuples, et qu'ils sont, comme j'ai dit, la source, l'origine et la cause de tous les vices, de tous les maux, de toutes les misères et de toutes les méchancetés des hommes, il est visible que la Religion Chrétienne [II-287] souffre, qu'elle aprouve et qu'elle autorise même en cela le mauvais gouvernement des hommes, en quoi, par conséquent, il est visible qu'elle fomente, qu'elle entretient et qu'elle autorise même en cela les vices et les dérèglemens des hommes, au lieu qu'elle devroit les condamner ouvertement et qu'elle devroit tâcher de les empêcher et de les extirper entièrement. C'est ce qu'elle ne manqueroit certainement point de faire, si elle étoit véritablement si pure et si sainte, qu'elle se vante de l'être.
D'où je forme cet argument clair et démonstratif: Une Religion, qui enseigne des erreurs, qui souffre des abus contraires à la justice et à l'équité naturelle et contraires au bon gouvernement des hommes, et préjudiciables au bien public, qui les aprouve et qui les autorise, et qui même autorise la tyrannie ou le Gouvernement tyrannique des Rois et des Princes de la Terre, qui font gémir les peuples sous le joug tyrannique de leur domination, ne peut être une véritable Religion. Cette proposition est claire et évidente, et elle ne peut être contestée. Or la Religion Chrétienne enseigne toutes les erreurs, dont j'ai cidessus parlé, elle souffre et aprouve et même autorise aussi tous les abus dont je viens de parler, et enfin elle autorise la tirannie et le gouvernement tirannique des Rois et des Princes de la terre, comme je le viens de démontrer, et que l'expérience de ce que l'on voit tous les jours le fait manifestement voir; donc la Religion Chrétienne ne peut être véritablement fondée sur l'autorité de Dieu et par conséquent elle est fausse et même aussi fausse que toute autre [II-288] Religion pouroit l'être. Je ne m'arrêterai pas à réfuter ici en particulier plusieurs autres abus, comme sont par exemple l'invocation des morts, le culte réligieux et dévôt des images et des reliques des prétendus saints morts, les pélérinages, les jubilés, les indulgences, les bénédictions qu'ils donnent au peuple, ni celle qu'ils font de toutes sortes de choses et autres semblables superstitions, parceque toutes ces vanités et toutes ces sotises-là se trouvent suffisamment réfutées, tant par tout ce que j'ai dit jusqu'à présent, que par tout ce que je dirai encore dans la suite [253].
Mais comme tous ces abus-là, aussi bien que tous les autres abus et erreurs, dont j'ai parlé, ne sont fondés que sur la croïance et sur la persuasion qu'il y a un Dieu, c'est-à-dire sur la croïance et sur la persuasion qu'il y a un Etre souverain tout-puissant, infiniment bon, infiniment sage et infiniment parfait, qui veut être adoré et servi des hommes d'une telle [II-289] ou telle manière; et que les Princes et les Rois de la terre prétendent même aussi fonder leur puissance et leur autorité sur celle d'un Dieu tout-puissant, par la grâce duquel ils se disent établis pour gouverner et commander tous les autres hommes; il faut maintenant prouver et faire manifestement voir qu'il n'y a point de tel Être et qu'il n'y a point de Dieu, et par conséquent que c'est faussement et abusivement que les hommes se servent du nom et de l'autorité d'un Dieu, pour établir et pour maintenir les erreurs de leur Religion, aussi bien que pour maintenir la puissance tirannique de leurs Rois. C'est ce que je vais manifestement faire voir par des argumens démonstratifs, tirés des principes de métaphisique, des principes de phisique et des principes de morale; et c'est la septième preuve démonstrative, que j'ai à donner de la vanité et de la fausseté de toutes les Religions, que nous voïons dans le Monde.
Mais auparavant il est à propos de faire remarquer ici, que la croïance ou la persuasion de l'existence d'un Dieu n'a pas toujours été si universellement, ni [II-290] si constamment reçue parmi les hommes, qu'il n'y en ait toujours eu beaucoup, qui l'ont non-seulement révoqué en doute, mais qui l'ont même absolument nie; car sans parler de plusieurs Nations, qui, suivant ce qui est raporté dans les histoires, ne reconnoissent aucune Divinité, on peut dire que dans tous les siècles passés, plusieurs de ceux, qui ont été les plus éclairés, les plus savans et même les plus sages, au moins selon le monde, ont été ceux, qui ont le moins cru l'existence d'un Dieu. Témoin, par exemple, un Socrate, qui a été jugé le plus sage Philosophe de son tems et même par l'oracle d'Apollon, lequel Socrate, aïant été accusé d'avoir mauvaise opinion des Dieux, ne daigna pas seulement se justifier et purger de ce prétendu crime et avala, avec une constance non pareille, la poison, qui lui avoit été ordonné de prendre. Témoin aussi Aristote [254], le plus grand Philosophe de son tems, et surnommé le génie de la nature, qui aïant aussi été accusé d'avoir de mauvais sentimens des Dieux, fut obligé de se retirer en la Colchide, où il mourut âgé de 63 ans. Témoin encore un Platon, Philosophe surnommé le divin, pour sa grande suffisance, lequel défendoit dans ses loix, d'intimider les hommes par aucune crainte des Dieux. Témoins un Diagoras, un Pithagore, tous deux grands Philosophes, qui furent exilés et bannis et leurs livres brûlés, pour avoir parlé mal des Dieux et écrit contre eux, et plusieurs autres semblables Philosophes, comme un Vaninus, célèbre Athée, un Théodore, surnommé [II-291] l'Athée, un Zozias, un Ætius, un Averhoës, célèbre Médecin Arabe [255] , un Pline, fameux naturaliste, qui se moquoit des opinions des hommes touchant la croïance des Dieux, et qui disoit que, s'il avoit à reconnoître quelque Divinité, il n'en reconnaitroit point d'autre que le Soleil. Témoin encore un Tribonian, fameux jurisconsulte, un Lucien, fameux et facétieux auteur, un Rabelais, Curé de Meudon, auprès de Paris, qui se moquoit de toutes les Religions du monde, un Spinosa, qui ne reconnoissoit aucune Divinité. Témoin encore un Jules III, Pape, 225, qui se moquoit lui-même de sa Dignité et de sa Religion, et enfin sans parler de plusieurs autres, témoin Léon X, pape Florentin de l'illustre maison de Médicis, homme docte, qui, se moquant de sa Religion, disoit par raillerie, ah! combien nous sommes enrichis par cette fable de Christ! Il y a grande aparence que notre fameux duc d'Orléans, ci-devant Régent de France, étoit dans de pareils sentimens touchant sa religion, s'il est vrai, comme on le tient, qu'il ait dit, à l'occasion de quelques pieuses Remonstrances que sa Mère lui faisoit: qu'il ne craignoit rien en ce monde et qu'il n'espéroit rien en l'autre.
Mais qu'est-il nécessaire de citer ici les sentimens particuliers de tant de personnes, puisque l'on voit presque manifestement partout, que c'est-là le véritable sentiment de la plus grande partie des gens du monde, et particulièrement des grands de la terre et des savans du siècle? C'est ce qui se voit assez [II-292] clairement tous les jours, par la manière indifférente ou cavalière, dont ils traitent les choses de la Religion, par l'amour excessif, qu'ils ont pour la vie présente et pour tous les Biens de la terre, par le peu de zèle, qu'ils ont pour la gloire de leur Dieu, et pour le salut particulier de leurs âmes, par le peu d'inclination, qu'ils ont d'aller jouir des prétendus recompenses éternelles du ciel, qui leur sont si avantageusement et si magnifiquement promises, et enfin par le peu de crainte, qu'ils ont de ces prétendus châtimens éternels d'un enfer, dont ils sont si terriblement menacés. Tout cela, dis-je, fait manifestement voir, qu'ils ne sont guères persuadés de ce qu'on leur en dit, et que les Prêtres ne le sont pas davantage de ce qu'ils en disent eux-mêmes aux autres; car s'ils en étoient véritablement persuadés les uns et les autres, il seroit moralement impossible qu'ils en fussent si peu touchés et si peu émus.
Voici comme un auteur judicieux parle sur ce sujet, c'est le Sr. de Comines [256], Seigneur d'Argentón, dans ses Mémoires. Je dis, dit-il, que c'est faute de foi, dont il me semble que procédent tous les maux, qui sont par le monde; et par spécial les maux qu'ont partie de ceux, qui se plaignent d'être grévés et foulés d'autrui et des plus forts. Car le pauvre homme ou riche, dit-il, qui aura vraïe foi et bonne, quel qu'il soit, et qui croiroit fermement les peines d'enfer être telles que véritables elles sont, qui aussi craindroit avoir prins de l'autrui à tort, ou que son père ou son [II-293] grand-père l'eût prins et lui le possédât, soit Duché, Comté, ville ou château, meubles, prez, étangs ou moulins, chacun en sa qualité, et qu'il crut fermement, comme le devons croire: je n'entrerai jamais en Paradis, si je ne fais satisfaction, et si je ne rends ce que j'ai de tel, il ne sauroit être croïable, qu'il y eut Prince ou Princesse au monde, ni autre qui voulût rien retenir de son sujet, ni de son voisin, ni qui voulût faire mourir nul à tort, ni le tenir en prison, ni ôter aux uns pour donner aux autres et les enrichir, qui est le plus cruel métier qu'ils fassent, ni procurer choses déshonnêtes contre ses parens et serviteurs pour leurs plaisirs, comme pour femme ou cas semblable. Par ma foi non, dit-il, ou il n'est pas croïable, s'ils avoient donc ferme foi, et qu'ils crussent ce que Dieu et l'Eglise nous commandent sur peine de damnation, connoissant les jours être si brièfs, les peines d'enfer être si horribles et sans nulle fin, ni rémission pour les damnés, ils ne feroient pas ce qu'ils font. Il faut donc conclure, dit-il, que tous les maux viennent de faute de foi. Et pour exemple, ajoute-t-il, quand un Roi ou un Prince est prisonnier et qu'il a peur de mourir en prison, a-t-il rien si cher au monde, qu'il ne baillât pour sortir? II baille le sien et celui de ses sujets, comme vous avez vû du Roi Jean de France, prins par le Prince de Galles à la bataille de Poitiers, qui païât 3 millions et bailla toute l'Aquitaine, au moins ce qu'il en tenoit, et assez d'autres cités, villes et places, et comme le tiers du Roïaume et mit le Roïaume en si grande pauvreté, qu'il y avoit pour longtems monoïe courante [II-294] de cuir, qui avoit un petit clou d'argent. Et tout ceci bailla le Roi Jean et son fils, le Roi Charles-le-Sage, pour la délivrance du dit Roi Jean. Et quand ils n'eussent rien voulu bailler, si ne l'eussent point les Anglois fait mourir; mais tout au pis aller, ils l'eussent mis en prison [257] . Et quand ainsi eut été qu'ils l'eussent fait mourir, si n'eut été le païement semblable à la millième partie de la moindre peine d'enfer. Pourquoi donc bailloit-il tout ce que j'ai dit et détruisit ses enfans et sujets de son Roïaume; si non pourcequ'il croïoit ce qu'il voïoit et qu'il savoit bien qu'autrement ne seroit délivré. Or n'est-il Prince, dit-il, ou peu, que s'il tient une ville de son voisin, que pour crainte de Dieu la voulût bailler, ni pour éviter les peines d'enfer. Et le Roi Jean, dit-il, bailla si grandes choses pour se délivrer seulement de prison. D'où il conclut avec raison, que c'est faute de foi et de croïance pour ces prétenduës grandes et importantes vérités, que la Religion enseigne. Et ainsi ce qu'ils 'ont de foi ou de croïance, ou plutôt ce qu'ils font 'semblant d'en avoir, n'est bien certainement qu'une vaine aparence de foi et de religion, ne voulant pas pour des raisons de politique, déclarer, ni découvrir plus ouvertement, les véritables sentimens de leur coeur.
Quand au commun des hommes on voit bien aussi par leurs moeurs et par leur conduite, que la plupart d'entr'eux ne sont guères mieux persuadés de la vérité de leur Religion que ceux, dont je viens de parler, [II-295] quoiqu'ils en fassent plus règlement les excercices. Et ceux qui parmi le peuple ont tant soit peu d'esprit et de bon sens, tout ignorans qu'ils sont d'ailleurs, ne laissent pas que d'entrevoir et de sentir en quelque façon la vanité et la fausseté de ce qu'on leur fait accroire sur ce sujet. De sorte que ce n'est que comme de force, comme malgré eux, comme contre leurs propres lumières, contre leur propre raison et contre leurs propres sentimens, qu'ils croïent ou qu'ils s'efforcent de croire ce qu'on leur dit. Et cela est si vrai, que la plupart même de ceux, qui sont les plus soumis, sentent cette répugnance et cette difficulté, qu'il y a à croire ce que la Religion leur enseigne et les oblige de croire. La nature y sent une sécrète répugnance et une sécrète oposition. De-là vient aussi que nos Christicoles tiennent pour maxime dans leur Religion, qu'il faut captiver l'esprit sous l'obéissance de la Foi in captivitatem redigentes omnem intellectum in obsequium Christi, 2 Cor. 10:5. laquelle Foi, ils avouent eux-mêmes, avoir été souvent ébranlée dans leurs plus grands Saints, lorsqu'ils voïoient la prospérité des méchants; et prétendent que c'est un grand mérite de captiver ainsi son esprit sous l'obéissance de leur Foi.
Or contraindre et captiver ainsi son esprit sous l'obéissance de la Foi et vouloir renoncer ainsi aux propres lumières de sa raison, pour s'efforcer de croire contre ses propres sentimens, n'est pas véritablement croire; au contraire c'est plutôt faire voir que l'on ne croit véritablement point et que l'on ne sauroit véritablement croire; car une véritable croïance est une [II-296] persuasion intime de l'âme et un consentement intérieur de l'esprit qui voit, ou qui au moins croit voir, la vérité de ce qu'il croit. Car comme dit S. Augustin [258] lui même: Suasionibus agit Deus ut velimus et credamus ... neque enim credere potest homo quaelibet arbitrio, si nulla sit persuasio, cui credat. Or il n'y a point de suasion ou de persuasion là où il n'y a que de la contrainte d'esprit: et ainsi cette prétendue croïance contrainte et forcée, qu'ont la plupart des hommes des choses de la Foi, ne venant point d'une persuasion intime de l'âme, mais plutôt d'une répugnance intérieure de l'âme ou de l'esprit, qui ne voit point et qui même ne sauroit voir la vérité de ce qu'on voudroit lui faire croire, n'est pas une véritable croïance. C'est comme si un homme de bon sens, qui verroit en plein midi la belle clarté du jour et du soleil, vouloit néanmoins s'efforcer de croire qu'il seroit nuit, ou comme si ce même homme, se voïant dans l'obscurité et dans les ténèbres de la nuit, voudroit néanmoins s'efforcer de croire, qu'il seroit à la clarté du jour et du soleil. Il me paroit évident qu'une telle croïance, qui seroit ainsi contrainte et forcée, ne seroit pas une véritable croïance; et qu'elle ne sauroit même être une preuve certaine et assurée de la vérité de ce que l'on prétendroit vouloir croire par une telle croïance. Les uns, dit le Sr. de Montagne [259], sur ce sujèt font croire au monde, qu'ils croïent ce qu'ils ne croïent pas. Les autres en plus grand nombre se le [II-297] font acroire à eux-mêmes, ne sachant pas pénétrer ce que c'est que croire.
Puis donc que la prétendue telle quelle croïance des vérités de la Religion, et que la croïance même de l'Existence de Dieu n'est dans la plupart des Hommes qu'une croïance aveugle et qu'une croïance contrainte et forcée, comme je viens de dire, on peut non seulement dire que ce n'est pas une véritable croïance; mais on peut encore assurer qu'une telle croïance n'est pas une preuve de la certitude des vérités de la Religion, et qu'elle n'est pas même une preuve de la certitude de l'Existence de Dieu. Ainsi c'est en vain que nos Christicoles prétendent se prévaloir d'une telle croïance, pour montrer. la certitude de l'Existence d'un Dieu, puisqu'une telle croïance est manifestement plutôt une preuve de l'incertitude, que de la certitude de son Existence: car il est visible que si son Existence étoit si certaine et si évidente qu'on le prétend, les hommes n'auroient que faire de se contraindre eux-mêmes, ni de captiver, comme ils font, leur esprit pour la croire; ce qui fait déjà manifestement voir que la croïance de l'Existence d'un Dieu n'est pas si certaine et si assurée que l'on prétend; et par conséquent l'Athéisme n'est pas une opinion si étrange, ni si monstrueuse et si dénaturée que nós superstitieux Deicoles le font entendre; ce qu'il est bon de remarquer, comme j'ai dit, avant d'entrer dans de plus grandes preuves.
[II-298]
D'ailleurs il paroit assez clairement que la prémière croïance des Dieux ne vient, que de ce que certains hommes plus fins, plus rusés, plus subtils et peut-être même aussi plus malins et plus méchans que les autres, aïant voulu s'élever par ambition au-dessus des autres et aïant voulu peut-être aussi se jouer agréablement de leur ignorance et de leur sotise, se sont avisés de prendre le nom et la qualité de Dieu et de souverain Seigneur, pour se faire d'autant plus craindre et respecter, et les autres, soit par crainte, soit par sotise, soit par complaisance et par flaterie, les aïant laissé faire, ils se sont rendus les Maitres, et étant les Maitres, ils ont retenu le nom de Dieu et la qualité de souverain Seigneur, comme nous voions maintenant que les grands conquérans, c'est-à-dire les grands voleurs et usurpateurs des Provinces et des Roïaumes de la terre, se donnent le nom et le titre de Duc, de Roi, d'Empereur et de Prince souverain, se qualifiant même de très-grands, de très-hauts et de très-puissans Seigneurs, et peu s'en faut qu'ils ne se qualifient encore maintenant du nom et du titre de Dieu tout-puissant, tant leur orgueil tâche de s'élever au-dessus des autres hommes. Il paroit, dis-je, assez clairement que ce n'est que de-là que vient la prémière croïance des Dieux. C'est ce qui paroit [II-299] notamment par la croïance de ce Dieu des Juifs et des Chrétiens, dont il est parlé dans leur Histoire de la prétendue Création du Monde [260], car il y est expressément marqué que ce Dieu parloit, raisonnoit, marchoit et se promenoit dans un jardin, ni plus ni moins que feroit ordinairement un homme, et il y est marqué [261], que ce Dieu avoit créé le prémier homme à son image et ressemblance, marque assez évidente que ce prétendu Dieu étoit effectivement un homme, puisqu'il y avoit de la ressemblance de l'un à l'autre. II est donc très-vraisemblable, que ce Dieu prétendu étoit un homme fin et rusé, qui vouloit se jouer et se moquer de la simplicité et de la grossièreté de celui qui s'apelloit Adam, qui n'étoit, suivant toutes les aparences, qu'un lourdaut, qu'un niais et un sot, puisqu'il est marqué dans la même histoire [262], qu'il se laissa si facilement et si sotement séduire par les paroles d'une femme et par les promesses trompeuses d'un serpent, qui auroit été plus fin et plus rusé que lui, comine l'Histoire même le marque. Pareillement il faut croire que ce Dieu prétendu qui parloit à Moïse, n'étoit véritablement qu'un homme, ou même seulement un homme suposé, puisque Moïse lui-même lui attribue non seulement la parole et le discours humain; mais qu'il lui attribue encore même tous les membres et toutes les passions d'un homme; et que ce Dieu lui-même, voulant se moquer de Moise, sur ce qu'il lui avoit demandé de voir son visage [263], lui [II-300] répondit assez plaisamment, qu'il pouroit bien voir son derrière et ses fesses, [264] s'il vouloit; mais qu'il ne verroit pas son visage. Videbis posteriora mea, faciem autem meam videre non poteris. Ce Dieu prétendu avoit donc aparemment un visage humain et un derrière ou des fesses; puisqu'il le disoit lui-même, et par conséquent ce n'étoit qu'un homme, qui vouloit se déguiser en Dieu ou contrefaire le Dieu. Mais comme il ne vouloit montrer que son derrière et non pas son visage, aparemment qu'il avoit peur encore de faire connoitre qui il étoit, en montrant son visage, ce qui est une marque assez évidente, qu'il n'étoit véritablement qu'un homme et non pas un Dieu; si ce n'est que l'on veuille plutôt dire, que ces prétendues paroles et discours de Dieu à Moïse, ne sont que les paroles et les discours de Moïse même, qui les attribuoit à Dieu, afin de leur donner plus de crédit et d'autorité parmi les hommes, auxquels il parloit, ce qui pouroit bien être, car il y a si longtems que les imposteurs se servent de ces sortes d'artifices pour tromper les hommes, que ce seroit maintenant une grande sotise, de vouloir encore s'y laisser tromper et y ajouter foi.
[II-301]
Au reste on ne peut nier, que tous les autres Dieux et Déesses qui sont venus après, et qui ont été adorés dans tous les siècles passés, sous les noms, par exemple, de Saturne, de Jupiter, de Mars, d'Apollon, de Mercure, d'Esculape et d'un millier d'autres semblables Dieux, ou sous les noms de Cybelle, de Junon, de Cérés, de Diane, de Minerve ou Pallas, de Venus et d'un millier encore d'autres semblables Déesses, n'aient tous été des hommes ou des femmes illustres, des Princes et des Princesses par exemple, ou quelques autres personnes de distinction, qui se sont donnés à eux-mêmes, ou auxquels on a donné, comme j'ai dit, par ignorance, par complaisance et par flaterie le nom de Dieu et de Dieux, les hommes étant pour lors si sots et si aveugles, que de croire que des hommes foibles et mortels, comme ils sont tous, pouvoient néanmoins, devant ou après leur mort, devenir des Dieux immortels. Et ce qui est plus surprenant, c'est que des Philosophes même se sont laissés aller, ou ont fait semblant de se laisser aller à une si vaine et si sote pensée que celle-là Témoin un Plutarque, grand et renommé Philosophe, lequel, au raport du Sr. de Montagne [265], dit, qu'il faut estimer [II-302] et croire fermement que les âmes des hommes vertueux, selon nature et selon justice divine, deviennent d'hommes saints, et de saints demi-Dieux et de demisDieux, après qu'ils sont parfaitement, comme ès sacrifices de purgation, nétoïés et purifiés, étant délivrés de toute passibilité et de toute mortalité, ils deviennent, non par aucune ordonnance civile, mais à la vérité et selon raison vraisemblable, Dieux entiers et parfaits, en recevant une fin très-heureuse et très-glorieuse. Je ne m'arrêterai pas à réfuter ici un si vain discours et une si vaine opinion que celle-là: il me suffit d'avoir seulement fait remarquer ici, qu'il n'y a nulle certitude, ni aucun véritable fondement dans cette croïance, que l'on a de l'Existence des Dieux, puisque la première connoissance que les hommes en ont eue, ne vient que d'erreurs, d'ignorance et d'imposture: ce qui est tellement vrai, qu'il y a déjà longtems que la plupart des hommes ont reconnu en cela l'erreur des Anciens; et ils ont si bien reconnu la vanité et la fausseté de toutes ces anciennes Divinités-là, qu'ils ont été obligez de rejèter, comme ils rejettent encore maintenant la croïance de tous ces Dieux corporels et humains et de tous ces autres Dieux matériels et visibles de bois, de pierres ou d'or et d'argent, que la` sotise et l'ignorance des anciens hommes leur faisoit adorer.
Mais ni nos Christicoles, ni les autres Deicoles, n'aïant pas voulu pour cela rejetter toute croïance de Dieu, ils ont été obligés de se restraindre au moins à la croïance d'un seul Dieu, unique en substance et en nature, comme ils disent, mais triple en personnes, [II-303] comme nos Christicoles le prétendent: et cela étant, voilà déjà tout d'un coup bien des Dieux anéantis; puisque d'un si grand nombre de Divinités, que les superstitieux Deicoles reconnoissoient et adoroient dans les siècles passés, il a fallu que leurs descendans se soient réduits et restraints à la croïance et à l'adoration d'un seul Dieu et même d'un Dieu invisible, et d'un Dieu incorporel et immatériel et par conséquent d'un Dieu qui n'a ni chair, ni os, ni corps, ni membres, qui n'a ni dos, ni ventre, ni bras, ni jambes, ni piés, ni mains, ni yeux, ni tête, ni bouche, ni langue, ni oreilles, ni dents, ni ongles, ni griffes, ni aucune autre partie, et qui par conséquent encore n'a ni forme, ni figure, ni couleur au dehors, ni aucun / côté, ni aucune configuration au dedans, ou plutôt qui n'a aucun dedans, ni aucun dehors, ni aucun dessous, ni aucun dessus; d'un Dieu néanmoins qui, selon eux, est partout, qui voit tout, qui fait tout, qui sait tout, qui conduit tout, qui gouverne tout, qui soutient tout, qui est tout entier en tous lieux, et tout entier en chaque partie de lieux, qui est tout-puissant, infiniment bon, infiniment sage, infiniment juste, infiniment aimable et enfin qui est infiniment parfait en toutes sortes de perfections, dont la nature est immuable, immobile et éternelle, dont la nature est sa puissance, sa sagesse, sa bonté et sa volonté mème; et dont réciproquement la puissance, la sagesse, la bonté et la volonté sont sa nature et son essence-même. Voilà certainement une bien surprenante idée d'Etre; mais on peut bien certainement dire aussi, que c'est l'idée d'un Etre entièrement imaginaire et [II-304] tout-à-fait chimérique; et il ne paroit pas même que l'on puisse, quand on le voudroit exprès se former ou se forger l'idée d'un Etre plus chimérique que celui-ci. La chimère des anciens, ni le Sphynx ou le Typhon, ni toutes les Fictions des Poêtes et des faiseurs de Romans n'ont rien, qui aproche des absurdités, qui se trouvent renfermées dans l'idée que nos nouveaux Deicoles se forment de leurs Dieux. Je les apelle nouveaux, depuis qu'ils ont été obligés de se restraindre, comme j'ai dit, à la croïance d'un seul Dieu et qu'ils ont été obligés de retrancher de lui tout corps, toute forme, et toute figure matérielle et sensible. En quoi on peut à cet égard dire, qu'ils se sont encore plus égarés, dans la vanité de leur esprit et de leurs raisonnemens, et que, croïant devenir plus sages et plus subtils que les autres, ils sont devenus plus fous qu'ils n'étoient auparavant [266]. Evanuerunt in cogitationibus suis... dicentes enim se esse sapientes stulti facti sunt.
Mais voïons s'ils sont mieux fondés dans la croïance de ce seul et unique Dieu, qu'ils n'étoient dans la [II-305] croïance de cette pluralité des Dieux, qu'ils ont été obligés de rejetter, après en avoir connu l'erreur et la vanité. Voions s'ils sont mieux fondés dans la croïance d'un Dieu tout invisible et immatériel, qu'ils n'étoient dans la croïance d'un ou de plusieurs Dieux corporels et visibles; car il me paroit d'abord, qu'ils ne sauroient être guères mieux fondés dans l'une que dans l'autre. Examinons donc cela.
Ce qui oblige nos superstitieux Déicoles à reconnoître au moins l'Existence d'un seul Dieu tout-puissant, infiniment bon, infiniment sage et infiniment parfait est la vûë de tant de si grandes, de tant de si belles et de tant de si admirables choses, qu'ils voïent dans la nature. Ils s'imaginent que tant de si grandes, de si belles et de si admirables choses ne peuvent avoir été faites, ni avoir été mises et placées dans l'ordre et dans la situation, où elles sont, que par la Toute-Puissance d'un Etre infiniment puissant, infiniment bon, infiniment sage et infiniment parfait, auquel ils donnent le nom de Dieu. Je ne puis ouvrir les yeux, dit un de nos plus fameux Archi-Déicoles, [267] (c'est Mr. de Fénelon, ci-devant Archevêque de Cambrai) je ne puis, dit-il, ouvrir les yeux, sans admirer l'art qui éclate dans toute la nature. Le moindre coup-d'oeil, dit-il, suffit pour apercevoir la main, qui fait tout etc. ... Voilà comme il commence son livre, où il prétend démontrer l'existence d'un Dieu. Cependant, comme cette main, qu'il croïoit voir au premier coup-d'oeil, n'est qu'une main imaginaire, et [II-306] que lui-même, aussi bien que tous ceux de sa bande, ont été obligés de reconnoître, qu'il n'y a aucun Etre visible, ni aucun Etre corporel ou matériel, auquel ils puissent véritablement attribuer une puissance et une sagesse infinie, ni, par conséquent, auquel ils puissent véritablement attribuer la Divinité; c'est ce qui les a obligé de se former dans leur imagination l'idée d'un Etre invisible et d'un Etre incorporel et immatériel, auquel ils ont attribué une toute-puissance et une sagesse infinie et auquel, par conséquent, ils ont attribué la Divinité et ont donné le nom de Dieu, se persuadant qu'il falloit nécessairement qu'il y eut un tel Etre et que cet Etre soit la première cause efficiente, et la première cause conservatrice et gubernatrice de tous les autres Etres, en soutenant en même tems, que la seule vûë des beautés et des perfections admirables, que nous voïons dans les ouvrages de la Nature, nous fait évidemment voir la nécessité de l'existence de ce prétendu Etre infiniment parfait. Voïons si ce qu'ils disent est vrai.
Premièrement pour ce qui est de la beauté, de l'ordre et de la perfection, que nous voïons dans les [II-307] ouvrages de l'art, il faut convenir avec eux, que leur beauté et leur perfection démontrent nécessairement l'existence, la force, la puissance, la sagesse, l'adresse etc. de l'ouvrier qui les a faits, parceque l'on voit bien qu'ils ne pouroient se faire eux-mêmes, comme ils sont, si quelques habiles ouvriers n'y mettoient la main; mais il faut nécessairement aussi reconnoître que la beauté, que l'ordre et que les perfections, qui se trouvent naturellement dans les ouvrages de la nature, c'est-à-dire dans les ouvrages du monde, ne démontrent et ne prouvent nullement l'existence, ni, par ter conséquent, la puissance, ni la sagesse d'aucun autre ouvrier ou ouvrière que celle de la nature même, quinn fait tout ce que nous pouvons voir de plus beau et de plus admirable. Car enfin, quoiqu'en puissent dire nos Déicoles, il faut absolument qu'ils reconnoissent que les perfections infinies, qu'ils s'imaginent être dans leur Dieu, démontrent qu'il auroit été fait lui-même par un autre, ou qu'ils disent qu'elles ne le démontrent pas. S'ils disent que les perfections infinies, qu'ils imaginent être dans leur Dieu, démontrent pareillement qu'il auroit été fait lui-même par un autre, il faut, par cette même raison, qu'ils disent encore, que les perfections infinies de cet autre démontrent aussi qu'il auroit encore été fait par un autre et celui-ci encore par un autre, lequel auroit lui-même encore été fait par un autre et ainsi toujours de même, en remontant de cause en cause et de Dieux en Dieux, jusqu'à l'infini, ce qui seroit tout-à-fait ridicule et absurde; et c'est aussi ce que nos Déicoles ne voudroient pas dire; car pour un Dieu infiniment parfait, [II-308] qu'ils voudroient suposer et établir, il faudroit nécessairement qu'ils en reconnussent, et qu'ils en admissent encore une infinité d'autres, ce qui répugne entièrement à la droite Raison. Et si, au contraire, ils disent, que les perfections infinies qu'ils imaginent être dans leur Dieu, ne démontreroient et ne prouveroient nullement qu'il auroit été fait par un autre, pourquoi donc veulent-ils que les perfections qu'ils voient dans ce monde-ci démontrent, qu'il a été fait par un autre? Certainement il n'y a pas plus de raison de dire l'un que l'autre; si ce n'est peut-être que les plus grandes et infinies perfections, qui se trouveroient dans un Dieu infiniment parfait, démontreroient d'autant plus nécessairement qu'il auroit dû avoir été fait par un autre, parcequ'une plus grande perfection demanderoit une cause plus parfaite; et en ce cas l'existence d'un Dieu démontreroit plutôt la nécessité de l'existence d'une infinité de Dieux, que l'existence du monde ne démontreroit la nécessité de l'existence d'un Dieu, ce qui est encore une absurdité manifeste, que nos Déicoles ne voudroient pas admettre; et ainsi il faut nécessairement qu'ils disent la raison, pourquoi ils prétendent que les perfections qu'ils voïent dans ce monde-ci, démontrent nécessairement l'existence d'un Dieu, qui l'ai fait et pourquoi, au contraire, ils prétendent que les perfections infinies, qu'ils imaginent dans ce Dieu ne démontrent pas qu'il ait été fait aussi lui-même par un autre. Toute la raison qu'ils en peuvent alléguer est, de dire que leur Dieu est de lui-même et par lui-même tout ce qu'il est, et par conséquent que toutes ses divines perfections [II-309] sont d'elles-mêmes et par elles-mêmes tout ce qu'elles sont, sans qu'elles puissent jamais avoir eu besoin d'aucune production, ni d'aucune autre cause qu'elles-mêmes; mais que le monde ne peut être par lui-même ce qu'il est, et que les perfections, qu'on y voit, ne pouroient nullement être, si un Dieu tout-puissant ne les avoit créé et formé comme elles sont, ce qui fait, diront-ils, une très-grande différence de l'un à l'autre. Or cette raison est manifestement vaine, non-seulement parcequ'elle supose gratis et sans preuve ce qui est en contestation, mais aussi parcequ'il est aussi facile de dire et de suposer que le monde est par lui-même ce qu'il est, que de dire et de suposer que Dieu seroit par lui-même ce qu'il est, et par conséquent il est aussi facile de dire que les perfections, que nous voïons dans le monde, sont d'elles-mêmes et par elles-mêmes ce qu'elles sont, que de dire que les perfections d'un Dieu seroient d'elles-mêmes et par elles-mêmes ce qu'elles sont. Et cela étant, il ne reste plus qu'à voir lequel des deux est le plus véritable ou le plus vraisemblable. Or il est manifeste et évident, qu'il y a beaucoup plus de raison d'attribuer l'existence nécessaire, ou l'existence par elle-même à un Etre réel et véritable, que l'on voit, que l'on a toujours vû et qui se trouve toujours manifestement partout, que de l'attribuer à un Etre, qui n'est qu'imaginaire, qui ne se voit et ne se trouve jamais nulle part. Pareillement il est manifeste et évident, qu'il y a beaucoup plus de raison d'attribuer l'existence par elle-même à des perfections que l'on voit et que l'on a toujours vû, que de l'attribuer à des perfections [II-310] imaginaires, qui ne se trouvent nulle part et que l'on n'a jamais vu, ni trouvé nulle part. Cela est clair et évident.
Or le monde, que nous voïons, est manifestement un Etre très-réel et très-véritable, il se voit, il se trouve toujours manifestement partout; ses perfections de même sont aussi très-réelles et très-véritables; elles se voïent et se trouvent manifestement partout et on les a toujours vûes; et au contraire ce prétendu Etre infiniment parfait que nos Déicoles apellent Dieu, n'est qu'un Etre imaginaire, qui ne se voit et ne se trouve nulle part; pareillement ses prétendues infinies perfections ne sont qu'imaginaires, elles ne se voïent et ne se trouvent nulle part et personne ne les a jamais vûës, donc il y a beaucoup plus de raison d'attribuer l'existence par elle-même au monde même et aux perfections, que nous y voïons, que de l'attribuer à un prétendu Etre infiniment parfait, qui ne se voit et ne se trouve nulle part et qui, par conséquent, est fort incertain et douteux en lui-même.
Puis donc qu'il faut nécessairement, que les Déicoles reconnoissent qu'il y a quelqu'Etre et quelques perfections, qui sont nécessairement d'elles-mêmes et par elles-mêmes, et qu'elles sont indépendantes de toute autre cause, c'est manifestement un abus, une erreur et une illusion à eux, de vouloir attribuer de telles perfections à un Etre imaginaire, qui ne se voit et ne se trouve nulle part, plutôt que de les attribuer à un Etre réel et véritable, qui se voit et se trouve toujours manifestement partout; d'où il s'en suit, que les perfections, qui se voïent dans les choses du monde, [II-311] ne démontrent et ne prouvent nullement l'existence d'un Dieu infiniment parfait.
D'ailleurs il est clair et constant, pour peu que l'on y fasse attention, que la suposition de ce prétendu Etre Divin ne les avance de rien, ni pour la connoissance, ni pour l'explication des choses naturelles; il est clair et évident que cette suposition ne. lève pas pour cela toute difficulté; et il est même constant, que si nos Déicoles prétendent se tirer parlà d'une difficulté, ce n'est certainement que pour s'engager dans une autre, et même dans une autre qui est beaucoup plus grande que celle, qu'ils vouloient éviter, et, par conséquent, il est inutile à eux de recourir à la suposition d'un Etre tout-puissant et infiniment parfait, pour expliquer la nature et la formation des choses naturelles du monde. Car si d'un côté ils trouvent de la difficulté à comprendre ou à concevoir et à suposer que le monde et toutes les choses naturelles soient d'elles-mêmes, comme elles sont, sans aucun autre principe de leur Etre, de leur formation et de leurs dispositions entr'elles, d'un autre côté ils ne peuvent pas moins trouver de difficulté à comprendre et à concevoir comment ce premier et souverain Etre, qu'ils apellent Dieu, auroit pû être de lui-même ce qu'il est, et comment il auroit pû avoir créé et formé de rien tant de si grandes, tant de si belles et tant de si admirables choses. Car la création, qu'ils suposent, de toutes choses visibles est un mystère, qui n'est certainement pas moins caché, ni moins difficile à expliquer et à concevoir, que le pouroit être la formation naturelle des choses, en suposant qu'elles [II-312] seroient d'elles-mêmes ce qu'elles sont; et ainsi la difficulté étant de ce côté-là égale, ou pouvant paroître égale de part et d'autre, il n'y auroit pas plus de raison de dire, que le monde et que toutes les choses du monde auroient été créées de Dieu, que de dire, qu'elles auroient toujours été d'elles-mêmes et qu'elles se seroient ainsi formées et rangées d'elles-mêmes, dans l'état où elles sont, la matière aïant été d'elle-même de toute éternité.
Ce premier raisonnement devroit déjà suffire pour nous faire au moins suspendre pendant quelque tems notre jugement sur un tel sujet: car dans une contestation de cette nature, où il ne s'agit que de découvrir la vérité d'une chose, s'il n'y a pas plus d'aparence de vérité d'un côté que de l'autre, il n'y a point de raison à vouloir juger plutôt en faveur de l'un, qu'en faveur de l'autre. Mais pour mieux connoitre ce qui en est, ou ce qui en pouroit être, examinons plus particulièrement la chose et voïons 1°. si la difficulté proposée est effectivement égale de part et d'autre, ou si plutôt elle ne seroit pas même beaucoup plus grande dans le système de la création que dans le système de la formation naturelle du Monde, faite par la matière-même dont il est composé. Dans le premier système, qui est celui de la création, je vois d'abord plusieurs difficultés, qui se présentent à l'esprit et qui paroissent insurmontables. La première est d'expliquer, ou de concevoir quelle pouroit être l'essence ou la nature de cet Etre souverain, qui auroit créé tous les autres. La seconde est de faire voir par quelques raisons convaincantes, que l'on doive attribuer [II-313] à cet Etre l'éternité et l'indépendance, plutôt qu'à la matière-même, que l'on peut suposer être éternelle et indépendante de toute autre cause, aussi bien que le seroit celui que l'on prétend l'avoir créé. Car puisque dans l'une et dans l'autre des deux supositions, chacun convient de reconnoitre un premier Etre et une première cause incréée qui est éternelle et indépendante de toute autre cause, il faut, dans la création du monde, montrer par des raisons convaincantes, que ce premier Etre est nécessairement autre que la matière, et faire voir que la matière ne peut être éternelle, ni être d'elle-même ce qu'elle est, ce qui certainement n'est pas une petite difficulté, puisque nos Déicoles, tous tant qu'ils sont, n'ont encore pû jusqu'à présent en venir à bout. La troisième est de comprendre comment il seroit possible de créer et de pouvoir faire quelque chose de rien, ce qui est incontestablement beaucoup plus difficile à comprendre que de concevoir simplement une matière universelle, qui seroit d'elle-même ce qu'elle est. Pourquoi donc ne pas vouloir suposer d'abord que la matière seroit effectivement d'elle-même ce qu'elle estr Et pourquoi vouloir recourir, pour la faire exister, à un Etre inconnu, à un mistère incompréhensible de création; puisqu'il faut nécessairement suposer, non seulement un Etre incréable et éternel dans le système de la création même, mais qu'il faut encore suposer que cet Etre en puisse créer un autre, ce qui est absolument inconcevable et absolument impossible, comme je le ferai plus amplement voir dans la suite? Il est évident, qu'en reconnoissant la matière seule pour première [II-314] cause, pour l'Etre éternel et indépendant, on éviteroit par ce moïen bien des difficultés insurmontables, qui se trouvent nécessairement dans le système de la création, et par ce moïen même on expliqueroit assez facilement la formation de toutes choses. La quatrième difficulté, qui s'y trouve, est de dire et de marquer précisément où est cet Etre, que l'on supose ainsi avoir créé tous les autres et être le plus puissant de tous? Où est-il? Où se retire-t'il. On ne le voit, on ne le sent, on ne le reconnoit nulle part. Ce n'est point le soleil, ni la terre, ce n'est point l'air, ni le feu; et quand on feroit mille et mille fois la revûë et le dénombrement de tous les Etres, on ne le trouveroit dans aucun, ni dans aucun endroit. Quel pouroit être donc cet Etre, qui ne se trouveroit point au rang des Etres? Où pouroit-il être? C'est ce qu'il faut néanmoins expliquer dans le système de la création, puisque l'on n'a d'ailleurs aucune connoissance particulière et distincte de cet Etre. Ce n'est pas de même de la matière, car il est certain qu'elle est, personne n'en peut douter, on la voit, on la sent et on la trouve partout; elle est dans tous les Etres. Quel inconvénient y auroit-il done? Ou quelle répugnance trouveroit-on à dire, qu'elle seroit elle-même cette cause première, cette cause incrée et cette cause éternelle et indépendante, pour laquelle on dispute avec tant de chaleur.
[II-315]
Il ne serviroit de rien, pour répondre à cette dernière difficulté, de dire, comme on fait ordinairement, que ce premier et souverain Etre, créateur de toutes choses, est également partout, entier, en tous lieux, sans division et sans multiplication de son être: car c'est dire ce que l'on n'entend pas, et ce qu'il n'est pas possible d'entendre; c'est multiplier les difficultés, au lieu de les abréger, et plus on examineroit les divers attributs, que l'on seroit obligé d'accorder au prétendu souverain Etre, plus on s'enfonceroit dans des labirinthes de difficultés inexplicables, qui conduiroient à des absurdités manifestes, et qui feroient nécessairement tomber dans des contradictions inévitables. Témoin cette description énigmatique et chimérique, qu'en a fait assez ingénieusement un auteur célèbre:
» Dieu," dit-il, en parlant de ce prétendu Etre souverain, est lui-même son commencement et sa fin; il n'a cependant, dit-il, ni commencement, ni fin, et il ne manque pas de l'un ni de l'autre, étant le Père et l'auteur de l'un et de l'autre: il a toujours été et est toujours, sans aucune vicissitude de tems; à son égard le passé ne passe pas, ni le futur ne vient pas: tout tems lui est également présent. Il règne partout, sans tenir aucune place; il est immobile sans consistence; il est actif sans mouvement; il est tout hors de tout; [II-316] il est dans toutes choses, et n'est enfermé dans aucune; il est hors de tout, mais rien ne le découvre; il crée au-dehors et au-dedans il gouverne. Il est bon sans qualité; il est grand sans grandeur. C'est un Tout qui n'a point de partie et qui est immuable, quoiqu'il change toutes choses. Son vouloir est sa puissance; sa puissance est son vouloir; son oeuvre est sa volonté, et sa volonté est son oeuvre. Il est simple en lui-même, sans aucun mélange d'acte et de puissance. Il est actuellement tout ce qu'il peut être, ou, pour mieux dire, c'est un pur acte: étant lui-même le premier, le second et le dernier Acte. Enfin, dit cet Auteur, il est tout, il est en tout, il est pardessus tout, il est au-dedans de tout, hors de tout et outre tout; il est tout devant tout et tout après tout.
Voici comme il s'exprime en Latin, on verra si j'ai bien pris sa pensée.
Deus, dit-il, est sui ipsius principium et finis, utriusque carens: neutrius egens: utrinque parens atque autor. Semper est sine tempore: cui praeteritum non abit, nec subit futurum. Regnat ubique sine loco, immobilis absque statu: pernix sine motu: extra omnia omnis, intra omnia, sed non includitur ab ipsis. Extra omnia sed non ab ipsis recluditur. Intimus haec regit: extimus creavit: Bonus sine qualitate: magnus sine quantitate: totus sine partibus, immutabilis, cum caeteras mutat: cujus velle potentia ejus: cujus opus voluntas; simplex, in quo nihil est in potentia, sed in actu omnia imo ipse purus, primus, medius et ultimus actus. Denique est omnia, super omnia, extra omnia, praeter omnia et post omnia omnis.
Il est visible que cette description [II-317] est pleine d'absurdités et de contradictions palpables: ce qui fait clairement voir qu'elle ne peut s'entendre que d'un Etre qui est, comme j'ai dit, tout-à-fait imaginaire et chimérique. Par où il est évident, que le système de la création engage nécessairement dans un nombre presque infini de difficultés inexplicables, pleines de contradictions et d'absurdités insoutenables. C'est ce qui a fait naitre aussi parmi les Philosophes et parmi les Théologiens, qui admettent le système de la création, une multitude presque infinie d'opinions diverses et oposées les unes aux autres, sur lesquelles ils n'ont encore jamais pû et ne pouront jamais s'accorder, ce qui ne doit certainement pas donner un bon préjugé du sistème de la création. Ce n'est pas de même de celui de la formation naturelle des choses, faites par la matière même, dont elles sont composées, car ce système ne renferme aucune contrariété, ni aucune répugnance, et par conséquent on peut assurer, qu'il ne contient rien d'impossible. Il n'y a par exemple qu'à suposer seulement que la matière est éternelle, qu'elle est d'elle-même ce qu'elle est, et qu'elle a d'elle-même son commencement, laquelle suposition est très-simple et très-naturelle, et on voit assez clairement, qu'il n'y a rien d'impossible dans cette suposition. Car 1°. on voit clairement que la matière existe et que ce n'est pas un Etre imaginaire et chimérique. 2°. On voit clairement qu'une certaine portion, ou étenduë de matière, est capable de division, et que toute la matière est capable de mouvement; et nous voïons même que la matière se meut actuellement; nous ne pouvons douter d'aucune [II-318] de ces choses; pourquoi donc ne pouroit-on pas suposer que la matière est effectivement éternelle et qu'elle se meut effectivement d'elle-même; puisque l'on ne voit aucune répugnance en cela; que l'on ne voit rien, et que l'on ne peut rien voir qui puisse l'avoir créé, ni qui puisse lui avoir donné son mouvement? Enfin on ne peut douter que l'Etre en général n'ait de lui-même son Existence et son mouvement, car de qui auroit-il pû avoir reçu l'un ou l'autre? Certainement il ne peut l'avoir reçu de qui que ce soit. Or la matière est elle-même cet Etre en général, qui ne peut avoir que de lui-même son existence et son mouvement et cela seulement suposé, vous avez un principe clair, qui peut non seulement lever tout d'un coup toutes les difficultés, toutes les contrariétés et toutes les absurdités, qui suivent nécessairement du sistème de la création, mais qui peut encore ouvrir un chemin facile, pour entrer dans la connoissance et dans l'explication phisique et morale de toutes les choses de la nature. Car l'idée seule d'une matière universelle, qui se meut en divers sens, et qui, par ces diverses configurations de ses parties, se peut tous les jours modifier en mille et mille sortes de manières différentes, nous fait clairement voir, que tout ce qu'il y a dans la nature se peut faire par les loix naturelles du mouvement et par la seule configuration, combinaison et modification des parties de la matière.
[II-319]
Je sais bien qu'il n'est pas facile de concevoir, ce que c'est qui fait que la matière se meut, et ni ce que c'est qui fait qu'elle se meut d'une telle ou telle manière, ni d'une telle ou telle force ou vitesse. Je ne puis concevoir l'origine et le principe efficace de ce mouvement, je l'avoue; mais je ne vois cependant aucune répugnance, ni aucune absurdité de l'attribuer à la matière même. Je ne vois pas que l'on puisse y en trouver aucune; et les partisans mêmes du système contraire n'y en sauroient trouver. Tout ce qu'ils peuvent oposer est de dire que les corps grands ou petits n'ont point en eux-mêmes la force de se remuer, parce qu'il n'y a, disent-ils, aucune liaison nécessaire entre l'idée qu'ils ont des corps, et l'idée qu'ils ont de leur mouvement. Mais certainement cela ne prouve rien, car quand on ne verroit aucune liaison nécessaire entre l'idée d'un corps et l'idée d'une force mouvante, il ne s'en suit pas de-là qu'il n'y en ait point; l'ignorance où l'on est de la nature d'une chose, ne prouve nullement que cette chose ne soit pas; mais les absurdités et les contradictions manifestes qui suivent nécessairement de la suposition d'un faux principe sont des preuves convainquantes de la fausseté de ce principe. Et ainsi l'impuissance, où l'on [II-320] est, de concevoir et de démontrer par raison, que la matière a par elle-même la force de se mouvoir, n'est pas une preuve qu'elle ne l'ait point, mais au contraire les absurdités et les contradictions manifestes, qui suivent du principe suposé de la création, sont, comme j'ai dit, des preuves convainquantes de la fausseté de ce principe. Et comme il est certain, que la matière se meut, et que personne ne le peut nier, ni en douter, à moins que l'on ne soit tout-à-fait Pyrronien, il faut nécessairement qu'elle ait d'elle-même son Etre et son mouvement, ou qu'elle ait reçu d'ailleurs, l'un et l'autre. Elle ne peut les avoir reçu d'ailleurs, comme je viens déjà de le démontrer assez, et que je le démontrerai encore plus amplement dans la suite, il s'en suit donc qu'elle a d'elle-même son être et son inouvement, et par conséquent il est inutile de chercher hors d'elle-même le principe de son être et de son mouvement.
Mais voïons encore si nous ne pourions pas faire voir par quelques exemples, que quoique nous ne puissions apercevoir de liaison nécessaire entre une cause et un effet, cela n'empêche pas néanmoins qu'il n'y en ait véritablement quelqu'une. En voici donc quelques exemples. Nous ne voïons par exemple aucune liaison nécessaire entre la construction naturelle de notre oeil, et la vûë de quelque objet; nous ne saurions comprendre comment la vision d'un objet peut se faire; cependant il est sûr que nous voïons nous-mêmes par nos yeux. Ainsi il faut qu'il y ait quelque liaison naturelle entre la construction de l'oeil et la vision d'un objèt; quoique nous ne puissions voir en [II-321] quoi consiste cette liaison. Nous ne voïons point, par exemple encore, de liaison nécessaire entre notre volonté et le mouvement de nos bras ou de nos jambes, nous ne connoissons pas même la nature, ni l'usage de ces ressorts cachés, qui servent à faire remuer nos bras et nos jambes; cependant, quoique nous ne les connoissions point, tous ces ressorts ne laissent pas que de jouer, du moment que nous voulons remuer nos bras et nos jambes, et on voit tous les jours, que ceux qui connoissent le moins la construction naturelle de leur corps, sont souvent ceux qui remuent plus facilement et plus adroitement leurs membres; il faut donc qu'il y ait une liaison naturelle entre notre volonté et le mouvement des parties de notre corps, quoique nous ne connoissions point en quoi consiste cette liaison, ni comment cela se peut faire. Il en est sans doute de même de la liaison, qu'il y a entre le mouvement et l'ébranlement des fibres de notre cerveau et nos pensées; nous ne voïons point qu'il y ait de liaison entre l'un et l'autre, ni comment il peut y en avoir, cependant il ne laisse pas que d'y en avoir quelqu'une, puisque nos pensées dépendent de ce mouvement ou de cet ébranlement des fibres de notre cerveau, ou du mouvement des esprits animaux, qui y sont continuellement en mouvement. Mais prenons l'exemple de notre propre origine et de notre propre naissance. Je pose en fait que le plus habile Philosophe et le plus subtil Esprit du monde ne pouroit jamais se former une véritable idée de son origine et de sa naissance, s'il n'avoit jamais vû, ni ouï parler de génération et de naissance [II-322] d'hommes, ni de quelqu'autre animal. Devineroit-il, par exemple, par les seules lumières naturelles de sa raison, qu'il auroit été conçu et formé peu à peu dans le ventre d'une femme, par le moïen d'une espèce de liqueur et de semence aqueuse, qu'un homme, semblable à lui, auroit versé et insinué par certains canaux dans le ventre d'une femme? Devineroit-il ou s'imagineroit-il par les seules lumières de sa raison, qu'il auroit été neuf mois renfermé dans le ventre d'une femme et qu'il en seroit ensuite sorti d'une telle ou telle manière? Non certainement, il ne pouroit jamais imaginer cela et il ne penseroit même jamais, qu'il auroit tetteté une femme si, comme j'ai dit, il n'avoit jamais vû, ni ouï parler de telles choses. Et si cet habile Philosophe ou ce subtile Esprit, ne voulant raisonner que sur les idées des autres choses, qu'il auroit aprises ou qu'il auroit vû faire, prétendoit vouloir nier sa véritable origine, et l'attribuer à quelqu'autre chose, qu'il pouroit s'imaginer, sous prétexte qu'il ne pouroit apercevoir de liaison nécessaire entre le ventre d'une femme et la formation d'un homme, ne se feroit-il pas moquer de lui?
Oui, assurément. Voilà justement néanmoins ce que font ceux, qui nient l'Éternité de la matière et qui nient qu'elle ait d'elle-même la force de se mouvoir, sous prétexte qu'ils ne voïent point de liaison nécessaire entre l'idée de la matière et son mouvement; car ils ne veulent point reconnoître l'unique et véritable cause de l'origine commune de toutes choses, sous prétexte qu'ils ne peuvent comprendre qu'elle le soit, et en même tems ils en suposent une fausse, [II-323] qui est mille fois plus incompréhensible que celle qu'ils rejettent, sous prétexte de ne la pouvoir comprendre, et de ne point voir de liaison nécessaire entre une chose et la propriété d'une telle chose. Ce n'est pas là le moïen d'éclaircir beaucoup la difficulté, ni d'avancer fort dans la connoissance des choses de la nature. Ainsi quand l'idée, que nous avons de la matière, ne nous découvriroit pas et ne nous feroit pas clairement voir qu'elle a d'elle-même et par elle-même la force de se mouvoir, il ne s'ensuit pas delà qu'elle ne l'ait point véritablement, vû principalement qu'elle se meut et qu'il n'y a aucune répugnance. qu'elle se meuve d'elle-même. Si le mouvement actuel étoit essentiel à la matière, je veux croire que nous pourions voir une liaison nécessaire entre l'idée, que nous avons d'elle, et son mouvement; mais comme il est certain que le mouvement actuel ne lui est pas essentiel, et qu'il n'est qu'une propriété de sa nature, il ne faut pas s'étonner que nous ne voïons pas de liaison nécessaire entre l'idée, qui nous la représente, et son mouvement. Car son mouvement ne lui étant point essentiel et nécessaire, il ne doit point y avoir de liaison nécessaire entre l'une et l'autre; et ainsi quand l'idée, que nous avons de la matière, ne nous feroit point voir de liaison nécessaire avec son mouvement, ce n'est point une preuve, qu'elle ne puisse se mouvoir d'elle-même.
[II-324]
Mais pour mieux éclaircir la vérité de ces choses et faire d'autant plus clairement voir que la matière est d'elle-même, qu'elle a d'elle-même son mouvement, et qu'elle est véritablement la première cause de toutes choses, commençons par un principe, qui soit si clair et si évident, que personne ne puisse le révoquer en doute: le voici ce principe. Nous voïons clairement qu'il y a un monde, c'est-à-dire un ciel, une terre et une infinité de choses, qui sont comme renfermées entre le ciel et la terre; c'est de quoi personne ne peut raisonnablement douter, à moins que de vouloir expressément faire le Pyrronien et vouloir généralement douter de toutes choses; ce qui seroit vouloir fermer les yeux à toutes les lumières de la Raison humaine et vouloir s'oposer entièrement à tous les sentimens de la Nature. Si quelqu'un étoit capable d'en venir-là, il faudroit qu'il eut perdu le jugement, et s'il vouloit absolument persister dans de tels sentimens, il seroit plus à propos de le regarder comme fou, que d'emploïer inutilement des raisons pour l'instruire. Mais je crois qu'il n'y a aucun Pyrronien, si fou qu'il puisse être, qui ne sache, qui ne sente et qui ne soit même bien persuadé, qu'il y a au moins quelque différence entre le plaisir et la douleur, entre le bien et le mal, comme aussi entre un bon morceau de pain, qu'il mangeroit d'une main et un caillon, [II-325] qu'il tiendroit de l'autre. Le Pyrronisme ne va pas jusqu'à douter de toutes choses, ainsi on peut dire qu'il est plus imaginaire que réel et que c'est plutôt, un jeu d'esprit qu'une véritable persuasion de l'âme. C'est pourquoi, laissant à part ce doute universel et affecté des Pyrroniens, suivons les plus claires lumières de la Raison, qui nous montre évidemment l'existence de l'Etre; car il est clair et évident, au moins à nous-mêmes, que l'Etre est, que nous ne serions point, et que nous ne pourions pas même avoir la pensée de l'être, si l'être n'étoit point. Or nous savons bien certainement que nous sommes et que nous pensons, nous n'en pouvons nullement douter; donc il est certain et évident que l'être est, car si l'Etre n'étoit point, nous ne serions certainement point; et si nous n'étions point, nous ne penserions certainement point. Il n'y a rien de plus clair, ni plus évident que cela.
Cela suposé, il faut nécessairement reconnoître l'existence de l'être, et non-seulement il faut reconnoître l'existence de l'être, mais il faut nécessairement aussi reconnoître que l'être a toujours été et, par conséquent, qu'il n'a jamais été créé; car s'il n'avoit pas toujours été, il est sûr qu'il n'auroit jamais été possible qu'il fut, ni qu'il ait jamais commencé d'être. 1°. Il n'auroit jamais pû commencer d'être par lui-même, par ce que qui n'est point, ne peut nullement se faire, ni se donner l'être. 2°. Il n'auroit jamais pû non plus commencer d'être par aucune autre cause, ni par aucun autre Etre, qui l'auroit produit, puisqu'il n'y auroit eu aucun autre Etre, ni aucune autre cause [II-326] pour le produire, comme on le suposeroit, en disant que l'être n'auroit pas toujours été. Puis donc que l'Etre est, et qu'il est évident qu'il est, il faut nécessairement reconnoître qu'il a toujours été, et nonseulement il faut nécessairement reconnoître que l'Etre est et qu'il a toujours été, mais il faut encore nécessairement reconnoître que c'est l'Etre, qui est le pre↑mier principe et le premier fondement de toutes choses. Car il est évident que toutes choses ne sont nullement et véritablement ce qu'elles sont, que parce qu'elles ont l'Etre, et qu'elles sont elles-mêmes des participations de l'Etre, et il est clair et sûr que rien ne seroit, si l'Etre n'étoit point. D'où il s'en suit évidemment que l'Etre en général est, ce qu'il y a de premier et de principal et de fondement en toutes choses; et par conséquent que l'Etre est le premier principe et le premier fondement de toutes choses. Et comme l'Etre n'a jamais commencé d'être et qu'il a toujours été, comme on vient de le démontrer, et que d'ailleurs toutes choses ne sont que des diverses modifications de l'être, il s'en suit évidemment, qu'il n'y a rien de créé, et par conséquent, qu'il n'y a point de créateur. Toutes ces propositions-là se suivent et sont incontestables.
[II-327]
LA POSSIBILITÉ OU L'IMPOSSIBILITÉ DES CHOSES NE DÉPEND POINT DE LA VOLONTÉ, NI DE LA PUISSANCE D'AUCUNE CAUSE.
Je vois bien que nos Déicoles ne manqueront pas de dire que l'être, qu'ils apellent immatériel et divin, n'a jamais commencé d'être et qu'il a véritablement toujours été, comme l'argument le démontre; mais que l'être matériel et sensible n'a pas toujours été, et qu'il n'auroit même jamais été, ni pû être, si l'Etre immatériel et Divin ne l'eut créé. Mais il est facile de faire voir la foiblesse et la vanité de cette réponse. Premièrement elle est vaine, parce qu'elle supose sans preuve et sans fondement l'Existence d'un Etre qui est inconnu, qui est incertain et douteux, qui ne se voit et ne se trouve nulle part, et dont on ne sauroit même se former aucune véritable idée. Or l'Etre immatériel et divin, que la réponse supose, est un Etre qui est entièrement inconnu, qui est incertain et douteux, qui ne se voit et ne se trouve nullė part, et dont on ne sauroit même se former aucune véritable idée; de plus elle supose sans preuve et sans fondement l'existence de cet Etre, car on défie de pouvoir donner aucune preuve solide et suffisante de son existence, comme on le fera voir plus amplement dans la suite: donc la susdite réponse est vaine. 2°. Elle est vaine, parcequ'étant absolument nécessaire de reconnoître l'éternité de quelqu'Etre, il [II-328] est évident qu'il faut plutôt attribuer l'éternité à un Etre réel et véritable, dont on connoit certainement la nature et l'existence, et dont on ne sauroit montrer l'origine, ni le commencement, que de l'attribuer à un Etre incertain et douteux, dont on ne connoit point la nature, ni l'existence, et qui par consequent ne peut être qu'un Etre imaginaire; je dis imaginaire, parce qu'un Etre qui est incertain et douteux et qui ne se voit et ne se trouve nulle part, et dont on ne sauroit même se former aucune véritable idée, doit bien certainement passer plutôt pour un Etre imaginaire que pour un Etre réel et véritable. Et d'ailleurs ce prétendu Etre divin est tellement incertain et douteux, que depuis plusieurs milliers d'années, que l'on dispute de son existence, on n'a encore pû en donner aucune démonstration, ni aucune preuve claire et constante. 5°. Il faut nécessairement reconnoitre un premier Etre, de qui toutes choses soient faites, qui soit en toutes choses, et auquel finalement toutes choses se réduisent; or il est manifeste que l'Etre matériel est en toutes choses, que toutes choses sont faites de l'Etre matériel et que toutes choses enfin se réduisent à la matière, qui est l'Etre matériel. C'est ce qui ne se peut dire d'un Etre qui ne seroit point matériel: donc c'est l'être matériel, qui doit être reconnu pour le premier Etre. S'il est le premier Etre, il ne peut y en avoir eu d'autres avant lui, il ne peut avoir été fait, ni avoir été créé, et par conséquent il a toujours été. Ainsi la réponse, qui supose, sans preuve et sans fondement, que l'Etre matériel a été créé par un Etre immatériel et divin est une [II-329] réponse vaine. 4°. La susdite réponse est vaine, parceque l'Argument ci-dessus démontre évidemment l'éternité de l'Etre que l'on conçoit, et dont on a une idée claire et distincte: Or l'Etre matériel est le seul que l'on conçoive et dont on ait une idée claire et distincte: donc c'est l'existence et l'éternité de l'Etre matériel, que le susdit argument démontre. L'Etre, dont l'existence est démontrée par le susdit argument, ne peut être autre que l'Etre en général, que l'on connoit et que l'on conçoit par une idée claire et distincte, et que l'on conçoit même comme étendu, et comme étant généralement et également partout. Car on ne dira pas, que le susdit argument démontre l'existence d'un Etre que l'on ne connoit point, et dont on n'auroit aucune idée claire et distincte. Pareillement on ne dira pas, qu'il démontre l'existence d'un Etre qui ne seroit nulle part, ou qui seroit seulement en quelqu'endroit particulier: car il n'y a point et il ne peut même y avoir aucune raison de dire ou de penser, que l'Etre en général seroit plutôt ici que là, ni qu'il seroit plutôt en quelque certain endroit qu'en d'autres; et ainsi l'Etre, dont l'existence est démontrée par le susdit argument, ne peut être autre que celui qui est étendu, et qui est généralement et nécessairement partout. Or l'Etre qui est étendu et qui est généralement et nécessairement partout n'est autre que l'Etre matériel: donc c'est l'existence de l'Etre matériel qui est démontré par le susdit argument, et non l'existence d'aucun autre, parce qu'il ne peut y en avoir aucun autre, et par conséquent la réponse que l'on fait au susdit argument, ést entièrement vaine [II-330] et frivole. Et il faut nécessairement en convenir; car on ne peut pas dire, qu'il démontre évidemment l'éternité d'un Etre inconnu, d'un Etre incertain et douteux et dont on ne peut se former aucune véritable idée: car dès-lors il ne seroit plus inconnu, ni incertain et douteux, si l'argument susdit en démontroit véritablement l'existence et l'éternité. Ce n'est done pas l'éternité d'un Etre immatériel et inconnu, que le susdit Argument démontre; mais c'est l'éternité et l'existence d'un Etre évidemment connu, certain et indubitable, que le susdit argument démontre. Or le seul Etre matériel est évidemment et généralement connu de tous; il est seul certain et indubitable et le seul dont on ait une idée claire et distincte. Et au contraire le prétendu Etre immatériel et divin est entièrement inconnu, il est incertain et douteux, et on ne sauroit même, comme on l'a déjà dit, s'en former aucune véritable idée: donc c'est l'existence et l'éternité de l'être matériel qui est démontrée par le susdit argument, et non l'existence ni l'éternité d'un prétendu Etre immatériel et divin, que l'on ne connoit pas; et par conséquent la susdite réponse est vaine. 5°. Elle est vaine, parceque, suposé même que l'on veuille douter de l'éternité de l'Etre matériel, ou que l'on veuille douter qu'il ait toujours été, on ne sauroit douter qu'il n'ait au moins toujours été possible, et qu'il n'ait même toujours été possible en lui-même, indépendamment de toute autre cause. Je dis 1°. qu'on ne peut douter qu'il n'ait au moins toujours été possible: car s'il n'avoit pas été possible, il est évident qu'il n'auroit pû être, ni exister, comme [II-331] il fait. Et s'il n'avoit pas toujours été possible en lui-même, il est évident aussi qu'il n'auroit jamais pû être, ni exister, comme il fait; car il est clair et évident que ce qui n'est pas possible en soi, ne peut jamais exister, ni devenir possible. 2°. Je dis aussi qu'on ne peut douter, qu'il n'ait toujours été possible en lui-même et indépendamment de toute autre cause, 1°. parce qu'étant le premier Etre, comme on l'a suffisamment démontré ci-devant, il ne pouroit dépendre, dans sa possibilité, d'aucune autre cause. 2°. Parce que les choses qui sont possibles, ou celles qui sont impossibles ne tirent pas leur possibilité, ni leur impossibilité de la puissance arbitraire d'aucune cause étrangère, comme on pouroit se l'imaginer; mais elles tirent seulement d'elles-mêmes et comme du fond de leur propre nature leur possibilité ou leur impossibilité: en sorte qu'il n'y a aucune cause étrangère, qui puisse, à son gré ou à sa volonté, rendre possible ce qui est absolument impossible, ni rendre absolument impossible ce qui est possible. Je ne parle pas ici d'une possibilité ou d'une impossibilité, seulement morale ou relative; car on sait que les hommes mêmes peuvent vent ass assez souvent plusieurs choses en certain tems et en certaines circonstances, qu'ils ne pouroient pas en d'autres tems et en d'autres circonstances. Pareillement, il y a souvent plusieurs choses qui leur sont impossibles en certain tems et en certaines circonstances, qui ne leur seroient pas impossibles en d'autre tems et en d'autres circonstances. Ainsi ce n'est pas de cette sorte de possibilité ou d'impossibilité que je parle; mais je parle seulement d'une possibilité ou [II-332] d'une impossibilité réelle et absolue: et il faut nécessairement convenir qu'il n'y a aucun Etre, qui puisse, à son gré et à sa volonté, rendre possible, ce qui est de soi absolument impossible, ni qui puisse, à son gré et à sa volonté, rendre absolument impossible ce qui est possible en soi. De sorte que les choses sont possibles ou impossibles en elles-mêmes, indépendamment de toute puissance et de toute volonté d'aucun Etre, que ce soit. En voici la preuve. C'est que, s'il ne tenoit qu'à la puissance ou à la volonté de quelque Etre, de faire les choses absolument possibles ou impossibles, comme il voudroit, il n'y auroit rien de possible ou d'impossible, que ce que cet Etre auroit voulu rendre possible ou impossible: et ainsi, s'il avoit voulu, par exemple, que le ciel et la terre fussent impossibles, et qu'ils eussent toujours été impossibles, ils auroient donc toujours été impossibles; et maintenant qu'ils sont possibles, puisqu'ils sont actuellement en existence, il pouroit donc, cet Etre, s'il vouloit, les rendre tout-à-fait impossibles. Pareillement s'il avoit voulu ou s'il vouloit maintenant rendre possible une montagne sans vallée, elle seroit donc possible. De même, s'il avoit voulu, ou s'il avisoit maintenant de vouloir que deux et deux ne fissent pas 4 ou que le tout ne fut pas plus grand que sa partie, il le pouroit donc faire. Et, pour la même raison, s'il avoit voulu ou s'il s'avisoit maintenant de vouloir qu'un triangle n'ait point d'angles, il le pouroit donc faire aussi. De même encore, s'il avoit voulu, ou s'il s'avisoit maintenant de vouloir, qu'une chose fut et qu'elle ne fut point tout en même tems, elle seroit donc véritablement [II-333] et ne seroit véritablement point tout en même. tems. Et enfin si cet Etre s'avisoit lui-même de vouloir n'être point, il ne seroit donc point; et s'il n'étoit point, il ne seroit certainement pas possible lui-même, parce que ce qui n'est point, ne peut se faire ni se rendre soi-même possible; et il n'y auroit rien pour le pouvoir faire ni pour pouvoir le rendre possible; et ainsi il n'y auroit rien absolument de possible. Toutes ces conséquences-là sont manifestement absurdes; et partant il est évident que les choses sont d'elles-mêmes possibles ou impossibles, c'est-à-dire qu'elles tirent comme d'elles-mêmes et du fond de leur nature, leur possibilité ou leur impossibilité et cela indépendamment de la puissance et de la volonté de toute autre cause.
On dira peut-être contre la dernière conséquence, que je viens de tirer, que l'Essence et que l'Existence de ce seul premier Etre immatériel et divin sont absolument nécessaires et indépendantes de toute puissance et de toute volonté, et par conséquent que ce premier Etre ne peut se rendre lui-même impossible, ni même cesser d'exister et d'être ce qu'il est; mais qu'à l'égard de toutes autres choses matérielles et sensibles, visibles ou invisibles, qu'elles sont à la vérité aussi possibles ou impossibles en elles-mêmes, indépendamment de toute autre puissance et volonté; mais cependant qu'elles ne peuvent et ne pouroient actuellement exister d'elles-mêmes indépendamment de ce premier Etre immatériel et divin, que l'on apelle Dieu, ni par conséquent exister indépendamment de sa puissance et de sa volonté; et comme nous voïons [II-334] qu'elles existent actuellement, il faut, dira-t-on, et diront nos Déicoles, nécessairement reconnoître l'existence d'un Etre immatériel et divin, qui les ait créés.
Mais cela ne peut être et ne se doit nullement dire. 1°. Parceque c'est vouloir toujours suposer sans preuves et sans fondement ce qui est en contestation; ainsi ce raisonnement ne prouve rien et ne conclud rien. 2°. Parceque si toutes les choses matérielles et sensibles sont possibles ou impossibles en elles-mêmes, indépendamment de la puissance et de la volonté de tout autre Etre, comme on vient de le démontrer, et que l'on est obligé de le reconnoître, elles sont pareillement possibles ou impossibles, indépendamment de son Existence; car on ne dira pas que des choses qui ne peuvent dépendre de la puissance ni de la volonté d'une cause, puissent ou doivent dépendre de son Existence, et ainsi les choses matérielles et sensibles étant, comme on l'a démontré, et que l'on est obligé de le reconnoître, possibles ou impossibles, indépendamment de la puissance et de la volonté de tout Etre immatériel et divin, c'est-à-dire indépendamment de la puissance et de la volonté d'un Dieu, elles sont nécessairement aussi impossibles ou possibles, indépendamment de son existence. Et si elles sont possibles indépendamment de son existence, elles peuvent donc exister indépendamment de l'existence d'un Dieu, c'est-à-dire, que quand il n'y auroit point de Dieu, elles ne laisseroient pas que de pouvoir exister; et si dans ce cas-là-même elles ne laisseroient pas que de pouvoir exister, il faut non seulement dire qu'elles ne laisseroient pas que de pouvoir exister, [II-335] mais il faut dire encore qu'elles ne laisseroient pas même que d'exister effectivement; car si dans le cas suposé elles n'existoient pas effectivement, elles ne pouroient nullement exister, puisqu'elles ne pouroient se donner l'Etre ou l'existence qu'elles n'auroient pas et qu'il n'y auroit point de Dieu pour la leur donner, ni pour pouvoir la leur donner.
Et comme on reconnoit néanmoins dans ce cas-là qu'elles ne laisseroient pas que d'être possibles et de pouvoir exister, il faut donc reconnoître aussi qu'elles ne laisseroient pas que d'exister effectivement, quand même il n'y auroit point de Dieu; et cela étant, il est clair et évident qu'il n'est pas nécessaire et qu'il est même tout-à-fait inutile de vouloir suposer l'existence d'un Dieu, créateur du monde et des choses matérielles et sensibles qui y sont, puisqu'il faut reconnoître que toutes ces choses-là ne laisseroient pas que de pouvoir exister et même d'exister effectivement, quand il n'y auroit point de tel créateur. D'où il s'en suit évidemment, que les choses matérielles et sensibles sont d'elles-mêmes possibles ou impossibles, c'est-à-dire qu'elles tirent comme d'elles-mêmes et du fond de leur nature leur possibilité ou leur impossibilité, et cela indépendamment, comme j'ai dit, de la puissance et de la volonté d'aucune autre cause, et par conséquent l'Etre matériel et sensible, aïant toujours été possible, comme on vient de le démontrer, il ne pouvoit tirer sa possibilité que de lui-même et du fond de sa propre nature, indépendamment de toute autre cause; et s'il a toujours été aussi possible, il faut nécessairement conclure qu'il a pû exister aussi de lui-même et [II-336] indépendamment de toute autre cause. Car comme les choses ne sont possibles, qu'en tant qu'elles peuvent exister, et qu'elles ne peuvent exister, qu'autant qu'elles sont possibles et en la manière qu'elles sont possibles, il faut nécessairement que l'Etre matériel et sensible, aïant toujours été possible par lui-même et indépendamment de toute cause, comme on vient de le démontrer, il faut nécessairement, dis-je, qu'il ait toujours pû exister de lui-même et indépendamment de toute cause, et s'il a toujours pû exister de lui-même et indépendamment de toute cause, il faut nécessairement reconnoitre qu'il a effectivement toujours été et qu'il a toujours existé; car il est clair et évident que s'il n'avoit pas toujours existé, il n'auroit pû se donner l'existence, lorsqu'il ne l'avoit point. Et comme on ne peut douter qu'il ait maintenant l'existence, il faut nécessairement conclure qu'il l'a toujours eue, ou dire qu'il ne l'a eue et qu'il n'a même pû l'avoir que dépendamment de quelqu'autre cause et c'est ce qu'on ne peut dire, puisqu'on vient de démontrer qu'aïant toujours été possible par lui-même, du fond de sa propre nature et indépendamment de toute autre cause, il a pû aussi avoir de lui-même l'existence, indépendamment de toute autre cause.
Cet argument prouve déjà assez manifestement l'indépendance et l'Eternité de l'Etre matériel et sensible, mais ce qui confirme d'autant plus l'indépendance et, en même tems, l'éternité de cet Etre matériel et sensible, c'est qu'il n'y a aucune liaison, ni aucune relation nécessaire entre l'idée de l'Etre matériel et sensible et l'idée de ce prétendu Etre immatériel et [II-337] divin, ni entre l'existence de l'un et l'existence de l'autre: car il est manifeste que nous avons une idée claire et distincte de l'être matériel et sensible: nous connoissons clairement son existence, sa nature et ses propriétés, sans connoitre aucunement ce prétendu Etre spirituel et divin même, sans penser aucunement à lui, et, par conséquent, sans en avoir aucune idée. Bien plus, posons le cas qu'il n'y ait aucun être spirituel et divin, nous ne laisserons pas d'avoir toujours une idée claire et distincte de l'être matériel et sensible et toutes choses ne laisseroient pas que de subsister dans leur être et dans leur forme; le ciel et la terre et tout ce que nous y voïons ne laisseroient pas que de subsister, nous en aurions toujours une idée claire et distincte, comme je viens de dire, et nous en verrions toujours l'existence, comme nous la voïons, quand même il n'y auroit aucun être spirituel et divin. En un mot, la destruction ou la négation de Dieu n'emporte pas avec elle la destruction, ni la négation, de l'être matériel et sensible; mais, au contraire, la destruction ou la negation de l'être matériel et sensible détruit en même tems l'idée de tout être sensible. Car posez le cas qu'il n'y eut aucun être matériel et sensible, vous détruisez en même tems le ciel et la terre et tout ce qu'ils renferment: car on voit clairement, que s'il n'y avoit point d'être matériel et sensible, qu'il ne pouroit y avoir de ciel, ni de terre, ni aucune chose de ce que nous y voïons, mais on ne voit pas de même, qu'il ne pouroit y'avoir aucun être matériel et sensible, s'il n'y avoit point d'être spirituel et divin.
[II-338]
Enfin, que l'on supose tant que l'on voudra l'existence d'un être ou de plusieurs êtres immatériels et spirituels, comme nos Déicoles l'entendent, c'est-àdire, que l'on supose tant qu'on voudra un être ou plusieurs êtres, qui n'auroient ni forme, ni figure, ni corps, ni étendue aucune, que l'on en supose, disje, tant que l'on voudra, on ne voit pas pour cela l'existence d'aucun être matériel et sensible, et on ne voit pas pour cela l'existence du ciel, ni de la terre, ni même l'existence d'une seule mouche, ni même qu'elle puisse exister, parce qu'il n'y a point de raport d'un être matériel et sensible à un pretendu être inconnu, qui n'auroit rien de matériel et de sensible. Pareillement que l'on supose la destruction entière de tout être immatériel et spirituel, on ne voit pas pour cela la destruction du ciel, ni de la terre, ni même la destruction d'une seule mouche, parce qu'il n'y a point de raport de la destruction de l'un à la destruction de l'autre.
Ce n'est pas de même de la suposition de l'existence ou de la destruction de l'être matériel et sensible; car suposez seulement l'existence de l'être matériel et sensiblė, vous avez en même tems l'essence et la nature, ou au moins le fond de l'essence et de la nature de tout autre être matériel actuel ou possible, vous avez l'essence et la nature, ou au moins le fond de l'essence et de la nature du ciel et de la terre et de tout ce qu'ils renferment, et non seulement de tout ce qu'ils renferment actuellement, mais aussi de tout ce qu'ils ont jamais renfermé et de tout ce qu'ils pouroient jamais renfermer, parce que ce n'est que [II-339] dans l'être matériel et sensible, et dans la modification de l'être matériel et sensible, que consiste toute l'essence et toute la nature de tout ce qui est actuellement, de tout ce qui a été, de tout ce qui sera, ou de tout ce qui pouroit jamais être à l'avenir.
C'est ce que nos Déicoles devroient bien reconnoitre, puisqu'il est expressément marqué dans leurs propres prétendus saints livres et divins: qu'il ne se fait tien de nouveau dans le monde et que tout ce qui est actuellement n'est autre chose, que ce qui a déjà été dans les siècles passés et ce qui sera encore dans les siècles à venir. Quid est quod fuit? Ipsum quod futurum est. Quid est quod factum est? Ipsum quod faciendum est. Nihil sub sole novum, nec valet quisquam dicere: ecce hoc recens est: jam enim praecessit in saeculis quae fuerunt ante nos. Non est priorum memória [268] . Personne, dit-il, ne peut dire que ceci ou cela soit nouveau; et au contraire, suposez la destruction de l'être matériel et sensible, vous détruisez en même tems le ciel et la terre et tout ce qui peut y être renfermé. Cela étant, il est clair et évident, que l'être matériel et sensible n'a aucune liaison, ni aucune relation avec l'être spirituel et divin; il est clair et évident qu'il ne supose aucun être que lui-même, et s'il ne supose aucun autre être, il faut nécessairement qu'il existe de lui-même, indépendamment de toute autre être.
[II-340]
Il en est en quelque façon de même de l'éternité et de l'indépendance de certaines prémières et fondamentales vérités, qui sont tellement nécessaires et immuables en elles-mêmes et par elles-mêmes, qu'il n'y'a aucune puissance, qui soit capable de les faire changer de nature, c'est-à-dire qui soit capable de les rendre fausses, ou d'empêcher qu'elles ne soient vraïes. Telles sont par exemple ces vérités-ci: 2 × 2 font 4; trois fois 4 font 12; 15 et 5 font 20; le tout est plus grand que sa partie; un triangle fait trois angles; une chose ne peut pas être et n'être pas en même tems; tout ce qui est actuellement est possible; rien de tout ce qui se peut faire n'est impossible et nul ne peut faire ce qui n'est absolument pas possible etc. ..... Et plusieurs autres semblables propositions, qui sont tellement vraïes de leur nature qu'elles ne peuvent jamais être fausses: car il n'est pas possible que 2×2 ne soïent pas 4; que trois fois 4 ne soïent pas 12; et que le tout ne soit pas plus grand que sa partie. On ne peut nier, ni révoquer en doute ces sortes de prémières et fondamentales vérités, à moins que de vouloir renoncer entièrement à toutes les lumières de la Raison et de vouloir rejetter tout raisonnement humain. Car ces vérités-là se font connoitre par elles-mêmes et n'ont besoin d'aucune preuve, étant elles-mêmes plus claires et plus certaines que toutes autres preuves. Il est donc certain et indubitable, clair et évident que ces vérités [II-341] sont éternelles, qu'elles sont nécessaires et qu'elles sont tellement indépendantes de toute autre puissance.
Or l'éternité et l'indépendance de ces vérités-là démontrent encore évidemment l'éternité et l'indépendance de l'étre matériel et sensible, car il est clair et évident, que pour que ces vérités-là soient éternelles et indépendantes, comme elles sont, il faut nécessairement qu'elles aïent toujours été vraïes et qu'elles ne puissent jamais avoir été fausses, et par conséquent, pour qu'il soit vrai et qu'il ait toujours été vrai que 2×2 font quatre, il faut nécessairement qu'il y ait toujours eu 2 × 2; car s'il n'y avoit pas toujours eu 2 × 2, il n'auroit pas toujours été vrai que 2×2 font 4, car pour que 2 × 2 fassent 4 il faut nécessairement qu'il y ait 2 × 2 et par conséquent, s'il a toujours été vrai que 2 × 2 font 4 comme on n'en peut douter, il faut nécessairement qu'il y ait toujours eu 2 × 2. Pareillement pour qu'il soit vrai, que le tout est plus grand que sa partie, il faut nécessairement qu'il y ait un tout avec des parties dans ce tout; car s'il n'y avoit point de tout, ni de parties dans ce tout, il ne seroit pas vrai de dire que le tout seroit plus grand que sa partie, et s'il n'y avoit pas toujours eu avec quelque tout des parties dans ce tout, il n'auroit pas toujours été vrai de dire que le tout est plus grand que sa partie. Si donc il a toujours été vrai de dire que le tout est plus grand que sa partie, il faut nécessairement qu'il y ait toujours eu quelque tout avec des parties dans ce tout. Et comme il est démontré, que ces sortes de vérités sont éternelles et même qu'elles sont telles, indépendamment [II-342] de toute puissance, il faut nécessairement conclure, qu'il y a toujours eu 2 × 2, pour faire que 2×2 soient véritablement 4, et qu'il y ait toujours eu un tout avec des parties dans ce tout, pour faire que le tout soit véritablement plus grand que sa partie, ce qui démontre encore suffisamment et évidemment l'éternité et l'indépendance de l'être matériel: car il n'y a que l'être matériel, qui puisse véritablement faire ou former un tout, qui soit composé de plusieurs parties; on peut dire même que la vérité, généralement parlant, est tellement indépendante de tout ce que l'on pouroit penser ou imaginer, que quand même il n'y auroit aucun esprit, ni aucun corps, ni aucune forme, ni aucune matière, ni aucun créateur, ni aucune créature, et qu'il n'y auroit aucune chose du monde, il y auroit cependant encore au moins une vérité, parceque dans ce cas-là même, il seroit vrai qu'il n'y auroit rien, tant il est vrai de dire que les prémières et fondamentales vérités des choses sont éternelles et immuables en elles-mêmes, et entièrement indépendantes de toute puissance que ce puisse être.
Mais on objectera peut-être ici contre ce que je viens de dire de l'indépendance, de la possibilité et de l'existence actuelle de l'être matériel, qu'une maison, par exemple, qu'une ville, qu'un homme, qu'un cheval, qu'un arbre, qu'une horloge etc. sont des choses qui sont possibles en elles-mêmes et qui sont même possibles indépendamment de toute puissance humaine, et cependant qu'elles ne sauroient exister, que dépendamment de quelque autre cause qui les fasse exister [II-343] ou qui leur donne l'existence. Une maison, par exemple, un château, une ville ne sauroient exister d'eux-mêmes, à moins que des ouvriers ne les fassent; un homme, un cheval, un arbre, ou telle autre plante ou animal que ce puisse être ne sauroient avoir d'eux-mêmes leur existence, et ils n'existeroient nullement, s'ils n'étoient engendrés ou produits par quelque autre cause, et par conséquent, dira-t'-on, quoique l'être matériel et sensible soit possible de lui-même et qu'il ait même toujours été possible, indépendamment de toute puissance, il ne s'ensuit pas qu'il ait dû pareillement, ni qu'il ait pû avoir de lui-même son existence, puisque nous voïons tous les jours que des choses qui sont possibles en elles-mêmes, ne sauroient néanmoins avoir d'elles-mêmes leur existence.
Mais il est facile de répondre à cela, puisqu'il est visible que les choses possibles alléguées ci-dessus pour exemple, et toutes autres semblables, ne sont, quant à leur forme, que des ouvrages de l'art ou des ouvrages de la nature, qui ont leur commencement et leur fin, et à cet égard on ne peut nier qu'elles ne dépendent effectivennent de l'art ou de la nature, c'est-à-dire de l'être matériel qui les a formés; mais quant à leur substance, qui demeure toujours, sous quelque forme que ce puisse être, elles ne sont certainement que des portions de l'être matériel et sensible et des portions de cet être éternel que j'ai dit avoir de lui-même sa possibilité et son existence: et à cet égard on ne peut dire qu'elles soient les ouvrages de l'art, ni les ouvrages de la nature, ni que ce soient réellement de nouveaux êtres, puisque ce sont [II-344] toujours les mêmes portions de l'être matériel et sensible et de l'être éternel, qui paroissent sous quelques nouvelles formes et figures, ce qui se fait encore, non par aucune puissance ou force étrangère, mais par la seule puissance ou force mouvante de la nature même, c'est-à-dire de l'être matériel, qui, par son mouvement naturel, prend de lui-même toutes sortes de formes et de figures en divers sujets, et qui, par ses diverses modifications et configurations de ses parties, aussi bien que par ses divers mouvemens, inspire et donne aux hommes l'industrie des arts et des sciences, aux animaux les instincts et les inclinations qui leur conviennent, et aux plantes, aussi bien qu'aux autres choses inanimées, toutes les vertus et toutes les propriétés qui s'y trouvent, par où il est clair et évident que la prétendue objection ne fait rien contre ce que j'ai dit touchant l'indépendance de la possibilité et de l'existence éternelle de l'être matériel et sensible. Tous ces raisonnemens-ci, qui sont tirés des principes de la Métaphisique sont entièrement demonstratifs dans leur genre; mais il faut un peu d'aplication d'esprit pour en voir parfaitement l'évidence. Mais revenons à notre principe: nous voïons clairement, comme j'ai dit, qu'il y a un monde, ce monde est l'être matériel et sensible, que j'ai démontré être, non seulement possible en lui-même, indépendamment de la puissance et de la volonté de tout autre être, mais que j'ai démontré avoir aussi de lui-même son existence, indépendamment de la puissance et de la volonté de tout autre être, et cela étant, il faut nécessairement conclure que le monde a toujours été, au moins quant [II-345] à sa substance, d'autant que s'il n'avoit pas toujours été, il n'auroit jamais pû se donner l'être, ni l'existence, lorsqu'il ne l'auroit pas eue, et comme nous voïons présentement qu'il est, et que nous n'en pouvons nullement douter, il faut nécessairement conclure qu'il a toujours été au moins quant à sa substance.
Pour confirmation de quoi j'ajouterai encore cet argument-ci. Nous voïons tous les jours de nouvelles productions dans la nature, ces nouvelles productions ont leurs causes prochaines et immédiates, et quoique ces causes prochaines et immédiates soïent produites elles-mêmes par d'autres causes plus éloignées, il faut néanmoins dans toutes ces productions qu'il y ait une cause prémière non produite, et par conséquent qui soit d'elle-même et indépendante de toute autre cause, ou s'il n'y a point de telle prémière cause non produite, il faudra nécessairement remonter de cause en cause jusqu'à l'infini. Or il répugne de monter ainsi de cause en cause jusqu'à l'infini; donc il faut reconnoitre qu'il y a une prémière cause non produite et qui soit par conséquent d'elle-même, indépendamment de toute autre cause. Il n'y a personne qui ne doive convenir de ce principe ou de ce raisonnement; aussi voit-on que les Athées en conviennent aussi bien que les Déicoles et les Déicoles aussi bien que les Athées, et si les Déicoles n'en convenoient point, ils ne pouroient pas dire que leur Dieu seroit Créateur de toutes choses, comme ils le disent, mais ils ne conviennent point du nom, ni des qualités particulières, qui conviennent à cette prémière cause. Les Déicoles lui donnent le nom de Dieu et les Athéïstes [II-346] lui donnent le nom de Nature ou d'Etre matériel, ou simplement le nom de Matière. S'il ne s'agissoit que du nom, il seroit facile de les accorder; car comme les noms ne font point et qu'ils ne changent point la nature des choses, il seroit assez indifférent de donner à cette prémière cause le nom de Dieu ou celui de Nature et de Matière, ainsi il ne seroit point nécessaire de disputer beaucoup là-dessus. Mais comme les Déicoles lui attribuent la puissance de créer et de gouverner toutes choses avec une intelligence suprême et avec une volonté toute-puissante, d'où ils tirent ensuite plusieurs fausses conséquences et plusieurs vains prétextes, pour imposer, comme ils voudroient, des loix et des commandemens aux hommes, et pour leur faire accroire tout ce qu'ils voudroient, et que les Athéïstes lui dénient absolument cette puissance de créer et cette suprême intelligence, aussi bien que cette prétendue volonté toute-puissante, c'est en cela principalement qu'ils sont oposés, et c'est ce qu'il faut tout particulièrement examiner ici, en réfutant l'opinion de cette prétendue puissance de créer et de ce prétendu gouvernement de toutes choses par une volonté toute-puissante et par une intelligence souverainement parfaite.
Premiérement pour ce qui est de cette prétendue puissance de créer, je prouve qu'elle ne peut être: [II-347] créer, c'est faire quelque chose de rien, or il n'y a point de puissance qui puisse faire quelque chose de rien: donc il ne peut y avoir de puissance de créer. Je sais bien que l'on répond ordinairement, qu'il n'y a effectivement point de puissance créée et bornée qui puisse faire quelque chose de rien, mais qu'une puissance incréée et infinie, comme celle d'un Dieu tout-puissant peut faire quelque chose de rien et par conséquent qu'elle peut créer: mais outre que cette réponse ne satisfait point, puisqu'elle supose gfatis ce qui est en contestation, je prouve qu'il n'y a absolument aucune puissance qui puisse faire quelque chose de rien. Il n'y a point de puissance qui puisse créer et faire quelque chose de rien; s'il n'y a aucune chose qui puisse avoir été créée et faite de rien, cela est presque identique, or il n'y a aucune chose qui puisse avoir été créée et faite de rien: Donc etc. Je prouve la deuxième proposition de cet argument qui seule peut être niée. S'il y avoit quelque chose qui pût avoir été créée et faite de rien, ce seroit par exemple le tems, le lieu ou l'espace et l'étendue, et la matière, car si ces choses et nulles de ces choses ne peuvent véritablement avoir été créées et faites de rien, il sera facile de faire voir qu'il n'y a rien de créable, puisqu'il n'y a véritablement rien autre chose dans la nature que le tems, le lieu, l'espace, l'étendue et la matière que l'on puisse penser avoir été créés ou pouvoir être créables. Je ne parle pas ici de ce qu'on apelle ordinairement esprits ou substances spirituelles; car comme ces prétendues substances ne sont point et qu'elles ne sont même pas possibles, elles ne peuvent [II-348] avoir été créées, ni, par conséquent, avoir été faites de rien. Or je fais voir que ni le tems, ni le lieu, ni l'espace, ni l'étendue, ni même la matière ne sont pas créables et ne peuvent avoir été faits de rien, donc il n'y a point de puissance qui puisse créér et faire quelque chose de rien.
Christus sator omnium
Rex atque Factor temporum.Hymne de Carême.
Je commence donc par le tems et je prouve qu'il n'est pas créable, c'est-à-dire qu'il ne peut avoir été créé. Voici comme je m'y prends. Si le tems étoit quelque chose de créable, et s'il avoit été créé, comme nos Déicoles le prétendent, il ne pouvoit certainement avoir été créé que par un être qui l'auroit précédé; car si cet être ne l'avoit pas précédé, comment l'auroit-il pu créer? Et s'il l'a précédé, ce n'a pû être que par le tems même qu'il l'auroit précédé; car dire qu'il l'auroit précédé par l'Eternité et non pas par le tems, c'est une pure illusion, car l'Eternité n'est autre chose qu'une continúité perpétuelle de tems, sans commencement et sans fin; et ainsi dire, qu'il l'auroit précédé par l'Eternité, c'est accorder, sans y penser, plus qu'on n'auroit demandé, car c'est dire qu'il l'auroit précédé par un tems infini, c'est-à-dire par un [II-349] tems qui n'auroit jamais de commencement, et qui par conséquent ne pouroit jamais avoir été créé, ni avoir été précédé par aucune cause. Car il est clair et évident que rien ne peut précéder ce qui n'a jamais eu de commencement; ce qui est justement ce que l'on vouloit prouver: si on dit qu'il ne l'auroit précédé que par un tems limité, équivalent, par exemple, à la durée de quelques jours, de quelques mois ou de quelques années, cela ne se peut nullement. 1°. Parce qu'il répugne qu'un créateur souverain de toutes choses, que l'on supose nécessairement être éternel, n'ait précédé ses créatures et ses ouvrages que de quelque quantité de tems, équivalent à quelque nombre fini de jours et d'années; car s'il ne les avoit précédé que d'un tel tems, il auroit nécessairement eu un commencement lui-même; s'il avoit eu un commencement lui-même, il ne pouroit pas avoir toujours été; et s'il n'avoit pas toujours été, il ne pouroit être éternel, comme on le supose; et non seulement il ne pouroit être éternel, mais il ne pouroit même jamais avoir commencé d'être, parceque n'aïant pas toujours été, il n'auroit pû se donner l'être, lorsqu'il ne l'avoit pas, ni le recevoir d'un autre, parce qu'il n'y auroit rien eu de capable de le lui donner. Ainsi on ne peut dire, que le tems ait été créé par un être, qui ne l'auroit précédé que par quelque espace de tems limité et fini.
En second lieu je dis, que si cet être, prétendu créateur du tems, avoit précédé le tems seulement par quelque espace de tems limité et fini, il faudroit nécessairement que cette espace de tems limité n'eut [II-350] pas été créé, puisqu'il précéderoit la création du tems même; car s'il étoit créé lui-même, il ne précéderoit point absolument la création du tems même, mais seulement la création de quelques parties du tems, qui auroit ensuite été créé. Ou si on veut que cette espace de tems ait aussi été créé lui-même, l'argument revient dans toute sa force, et je dis qu'il ne peut avoir été créé, que par un être qui l'auroit précédé, et qui l'auroit même précédé par quelque espace de tems; et si on veut que ce tems ait encore été créé et ainsi des autres, il faudra nécessairement remonter jusqu'à l'infini et admettre des créations infinies de tems les unes devant les autres et admettre un créateur qui les auroit précédé toutes, ce qui répugne entièrement à la Raison, puisque rien ne peut précéder des tems qui seroient infinis. Et d'ailleurs il faudroit nécessairement encore admettre à chaque moment de tems de nouvelles créations de tems; car comme le tems est essentiellement dans son flux continuel et qu'il n'y a pas seulement deux parties de tems, si petites qu'elles soient, qui puissent être ou exister ensemble, il faudroit à chaque instant imperceptible de tems admettre de nouvelles créations de tems, ce qu'il seroit ridicule et absurde d'admettre. Ou si, au contraire, on prétend, que cet être, qui auroit créé le tems, l'auroit précédé par un tems qui n'auroit pas été créé, il est inutile de vouloir suposer un créateur du tems, puisqu'il faudroit nécessairement reconnoitre un tems qui n'auroit pas été créé et qui n'auroit pû avoir été créé. Car s'il y a un tems que l'on puisse dire n'avoir jamais été créé, il faut dire aussi, qu'il [II-351] n'y a nul tems qui puisse avoir été créé, parce qu'il n'y a point de tems plus ou moins créable l'un que l'autre.
2°. Le tems ne pouroit avoir été créé, que par une cause qui l'auroit précédé, comme on vient de dire, or rien ne peut avoir précédent le tems, donc rien ne peut avoir précédé le tems. Que rien ne peut avoir précédé le tems, en voici la preuve:
Si quelque chose pouvoit avoir précédé le tems, cette chose, ou cet être, qui l'auroit précédé, seroit avant le tems et ne seroit pas avant le tems, ce qui étant contradictoire, il est évident que cela ne se peut faire. Il seroit avant le tems, puisqu'il l'auroit précédé, comme on le supose, et cependant il ne seroit pas avant le tems, puisqu'il ne sauroit être avant le tems sans le tems même, qui seroit nécessairement aussi ancien que lui. [269] On dira peut-être que cet être créateur du tems ne l'auroit précédé que par une priorité de nature et non pas par une priorité de tems, et ainsi, quoique l'un ne soit pas avant l'autre, en égard au tems, cependant l'un peut être la cause de l'autre, et par conséquent l'un pouroit avoir créé l'autre, comme, par exemple, quoique le soleil et la lumière ne soient pas l'un avant l'autre, en égard au tems, cependant cela n'empêche pas que le soleil ne soit la cause de la lumière, car c'est le soleil qui produit ou qui fait la lumière du jour. A cela je réponds, que si l'être, prétendu créateur du tems, ne précéde le tems que d'une priorité de nature et non [II-352] pas d'une priorité de tems, il faut que le tems et le créateur suposé du tems soient aussi ancien l'un que l'autre, en égard au tems, c'est-à-dire, qu'ils seroient tous deux éternels, puisque le prétendu créateur seroit éternel, de même que dans l'exemple proposé du soleil et de la lumière, il faut que le soleil et la lumière soient aussi ancien l'un que l'autre et que si le soleil est éternel, il faut pareillement que sa lumière soit éternelle, suposé que l'un ne précéde l'autre que d'une priorité de nature. Or si le tems et le suposé créateur du tems sont éternels, ils ne peuvent avoir eu de commencement, ni l'un ni l'autre; ce qui ne peut avoir eu de commencement ne peut avoir été créé, donc si le tems est éternel ou co-éternel avec son prétendu créateur, comme il faudroit nécessairement le suposer, il ne peut avoir été créé, et ainsi point de créateur pour le tems. C'est ce qui se prouve encore évidemment par un autre raisonnement, que voici.
Si le tems étoit quelque chose de créable et s'il avoit effectivement été créé, il faudroit nécessairement qu'il fût en lui-même quelque chose de réel et de particulier, distingué de tout autre être; car la création devroit nécessairement se terminer à quelque chose de réel, c'est-à-dire à quelqu'être particulier, qui se soit fait de rien; car il est impossible de concevoir aucune création, lorsque rien ne se fait de rien. Si donc le tems a véritablement été créé, il faut nécessairement qu'il soit quelque chose de réel et particulier, qui aura été fait de rien et qui sera distingué de tout autre être, je dis distingué de tout autre [II-353] être, parce qu'il est évident que le tems n'est pas, par exemple, ce que nous apellons le ciel et la terre, ni aucun être particulier de ceux qui sont renfermés entre le ciel et la terre; car on ne dira pas, par exemple, que les pierres, les plantes, ni que les hommes ou les autres animaux soient le tems. De plus tous ces êtres ont en eux-mêmes quelque consistance permanente, toutes leurs parties peuvent subsister et subsistent actuellement ensemble, mais le tems passe continuellement et nulle de ses parties ne peut subsister avec une autre; le passé, par exemple, ne peut être avec le présent, ni le présent avec le futur, et même le présent est si bréf et si court, qu'il n'est pas plutôt, qu'il ne cesse d'être; c'est comme un point indivisible qui est sans aucune étendue. D'ailleurs on conçoit facilement que tous les êtres particuliers pourroient ne pas être et cesser d'être, on conçoit même facilement, par exemple, que les pierres, que les plantes, que tous les animaux et toutes autres choses semblables pouroient ne pas être et cesser d'être, on conçoit même facilement que le ciel et la terre pouroient ne pas être et cesser d'être ce qu'ils sont; mais il n'est pas possible de concevoir qu'il n'y ait point de tems et que le tems puisse finir et cesser d'être. Car en quelque point que l'on puisse suposer qu'il auroit pris fin ou commencement, il y en a nécessairement un auparavant qui précéde le commencement et un après qui suit la fin. Or cet auparavant et cet après marquent nécessairement différence de tems; et s'il y a différence de tems, il y a donc du tems; car il n'y a point de différence de tems, là où il n'y a point [II-354] de tems. D'où il s'en suit, que si le tems est une chose créable, c'est-à-dire un être qui puisse avoir 'été créé, il faut que ce soit un être réel et particulier, qui soit distingué de tout autre être.
C'est ce que je montre encore évidemment par cet argument-ci. Si le tems étoit un être réel qui ne fut point distingué des autres ètres, les propriétés du tems pouroient convenir aux autres êtres et pareillement les propriétés des autres êtres pouroient convenir au tems: car, selon la maxime des Philosophes, les choses qui sont de même nature avec une troisième sont de même nature entr'elles. Quae sunt eadem uni tertio, sunt eadem inter se; si donc le tems et les autres êtres sont de même nature entr'eux, il faut aussi que les propriétés du tems puissent convenir aux autres êtres et pareillement que les propriétés des autres êtres puissent convenir au tems. Or il est évident que les propriétés du tems ne peuvent convenir aux autres êtres, ni les propriétés des autres êtres convenir au tems. Si donc le tems est un être réel, capable d'avoir été créé, il faut qu'il soit un être réel et particulier et distingué de tout autre étre. Prémièrement, que les propriétés du tems ne puissent convenir aux autres êtres, en voici la preuve évidente. Les propriétés du tems sont de pouvoir être divisé en passé, en présent et en futur, c'est de pouvoir être divisé en siècles, en années, en jours, en heures et en momens. Or il n'y a aucun être que le tems qui puisse être ainsi divisé; donc les propriétés du tems ne peuvent convenir à aucun autre être que le tems. 2°. Que les propriétés des autres êtres ne [II-355] puissent convenir au tems en voici aussi la preuve. Tous les autres êtres sont corporels ou spirituels, au sentiment de quelques-uns, c'est-à-dire corps ou esprit. Les propriétés du corps sont de pouvoir être divisé en trois dimensions, savoir en longueur, en largeur et en profondeur, d'être impénétrable et d'être borné par quelque figure. Or le tems ne peut être borné par aucune figure; car on ne peut pas dire qu'il soit mol ou dur comme le corps, ni qu'il puisse avoir les trois dimensions du corps; on ne peut pas dire non plus qu'il soit rond, quarré ou triangulaire: car quoiqu'on puisse dire en un sens qu'il est court ou qu'il est long, on ne peut néanmoins dire qu'il soit large ou étroit, ni qu'il soit délié ou épais. Ainsi les propriétés du corps ne peuvent convenir au tems, non plus que les propriétés du tems convenir au corps. Pareillement les propriétés de l'esprit ne peuvent convenir au tems: en voici aussi la preuve. Les propriétés de l'esprit (si ce qu'on apelle esprit est distingué du corps) sont d'être des substances immatérielles, capables de penser, de vouloir, de connoitre et de sentir le bien et le mal. Or le tems n'est pas une substance matérielle ni immatérielle, le tems n'est pas une substance capable de penser, ni de vouloir, ni capable de sentir le bien ou le mal, donc si le tems est un être, il faut nécessairement que ce soit un être distingué du corps et de l'esprit, et-distingué de tous les autres êtres particuliers. Or il n'est pas possible de concevoir que le tems puisse être quelque être réel et particulier, donc il n'est pas une chose qui puisse avoir été créée.
[II-356]
Cependant il faut remarquer que le tems n'est pas tout-à-fait un rien et un néant; car le rien n'a aucune propriété, comme nous voïons que le tems en a plusieurs, ainsi que nous l'avons remarqué ci-dessus. Les années, par exemple, les heures et les momens qui sont des parties du tems, ne sont pas tout-à-fait des riens, puisqu'on les compte tous les jours et qu'ils multiplient tous les jours; et s'ils ne sont pas des riens, il faut donc qu'ils soient quelque chose, et quelque chose néanmoins qui n'a pas été créée et qui n'est pas créable; puisqu'il n'y a que des êtres réels, que l'on puisse suposer avoir été créées ou pouvoir être créées. Qu'est ce donc que pouroit être le tems, puisqu'il n'est pas un néant et qu'il n'est aucun être réel et particulier? Si nous y pensons bien, nous trouverons infailliblement que le tems ne peut être autre chose qu'une durée; de sorte que c'est proprement la durée qui fait le tems; et que ce n'est que par raport à la brièveté ou à la longueur de la durée, que l'on dit que le tems est court et qu'il est long. Pareillement ce n'est que par les différentes divisions que l'on fait des parties de cette durée, que l'on compte les heures, les jours, les années et les siècles.
Mais comme ce terme de durée ou durer ne se peut dire que de ce qui est et de ce qui dure effectivement, et que ce qui est et qui dure effectivement ne peut être sans sa durée, ni la durée sans ce qui dure, et que d'ailleurs ce n'est pas la durée des choses qui commencent et qui finissent, qui fait le tems, puisque le tems ne laissait pas que d'être avant leur commencement et qu'il ne laisse pas que d'être après [II-357] leur fin, il s'en suit qu'il n'y a que la durée d'un être stable et permanent qui puisse faire le tems, et comme il n'y a que le prémier être qui soit stable et permanent, et qu'il n'y a que ce prémier être qui soit sans commencement et sans fin, et que d'ailleurs ce premier être n'a jamais pû être sans sa durée, ni sa durée sans lui, il s'ensuit que sa durée, qui fait précisement ce que nous apellons le tems, n'a ni commencement ni fin: ainsi le tems n'est pas un être qui puisse avoir été créé, et par conséquent encore point de Créateur pour le tems, non plus que pour le prémier être, que personne sans doute ne peut dire avoir été créé.
Pour confirmation de ceci est, que si le tems étoit véritablement quelque chose de créé ou quelqu'être, il s'en suivroit que des heures, des années et des siècles entiers pouroient être créés tous ensemble dans un seul et même instant. Or il répugne que des années et des siècles entiers puissent être créés tous ensemble dans un seul et même instant, donc le tems n'est pas un être réel qui puisse avoir été créé. On répondra à cela que le tems est de telle nature, que les momens qui le composent ne peuvent être créés que successivement, les uns après les autres, et qu'ainsi les heures, les années et les siècles entiers ne peuvent venir que les uns après les autres et non pas tous ensemble dans un même instant. Je conviens de la vérité de cette réponse; mais c'est pour cela même qu'il faut dire, que le tems n'est pas un être qui puisse être créé; car s'il étoit véritablement un être qui puisse être créé, toutes ses parties pouroient être [II-358] créées ensemble, comme celles des autres êtres. Mais dire que le tems soit un être réel et que cependant toutes ses parties ne puissent être créées ensemble, c'est dire qu'il faut du tems pour créér le tems, et qu'il faut, par exemple, une heure de tems pour créér une heure, une année de tems pour créér une année et un siècle entier pour créér un siècle etc. ce qui est tout-à-fait ridicule et absurde: car c'est comme si on disoit que pour créér la matière il faudroit de la matière, que pour créér un pié ou une toise de matière, il faudroit un pié ou une toise de matière, et pour créér un monde, il faudroit un monde entier, il est visible que cela ne peut être, il faut donc conclure que le tems n'est pas un être qui puisse avoir été créé.
3°. Si le tems étoit un être qui pût avoir été créé, sans doute qu'il auroit pû avoir été seul; car quelle nécessité y auroit-il de créér d'autres êtres avec celui-là? Il n'en paroit point? Or si le tems eut été créé seul, je demanderois volontiers si cet être auroit été corps ou s'il auroit été esprit, s'il auroit été corporel ou spirituel. Quelle idée pourroit-on se former d'un tel être? Car enfin quand on parle, il faut savoir ce que l'on dit et avoir des idées distinctes de toutes les choses que l'on avance [270]; il est contre la raison de vouloir assurer ce que l'on ne sait pas et ce que l'on ne connoit pas. Il est honteux, comme dit un auteur judicieux [271] que des hommes d'esprit et des philosophes, qui sont obligés par toutes [II-359] sortes de raisons à la recherche et à la defense de la vérité, parlent sans savoir ce qu'ils disent, et se contentent de ce qu'ils n'entendent point [272]. Il est suffisamment démontré ci-dessus que le tems ne peut avoir été créé, voïons maintenant si nous pourions démontrer aussi que le lieu, l'espace ou l'étendue, qui sont comme la même chose, ne peuvent avoir été créés.
Si le lieu, l'espace ou l'étendue qui sont à peu près la même chose, étoient quelque chose de créé, comme nos Déicoles le prétendent, il est sûr qu'il n'y auroit eu aucun lieu, aucune espace, ni aucune étendue, avant qu'ils fussent créés. Par l'espace, l'étendue, ou le lieu j'entends ici la même chose, comme j'ai dit, avec cette différence seulement que le lieu est seulement une espace ou une étendue limitée qui contient son corps, l'espace une étendue plus spatieuse qui contient ou qui peut contenir plusieurs corps, et l'étendue en général une espace sans bornes et sans fin, qui contient tous les êtres, tous les lieux et toutes les espaces imaginables. Je dis donc que si le lieu, l'espace ou l'étendue sont quelque chose de créé, il faut qu'il n'y ait point eu de lieu, ni d'espace, ni d'étendue avant qu'ils fussent créés; car s'ils eussent déjà été, ils n'auroient pas eu besoin d'être créés, puisqu'ils auroient déjà été tout ce qu'ils pouroient être, avant leur prétendue création. Mais si alors il n'y avoit aucun lieu, ni aucune espace, ni aucune étendue, où étoit donc celui qui les auroit [II-360] créés? Il est évident qu'il ne pouroit être en aucun lieu, ni en aucun endroit, puisqu'il n'y avoit encore aucun lieu ni aucun endroit où il auroit pû être; de sorte qu'il n'étoit donc nulle part. Or ce qui n'est nulle part n'est point, et ce qui n'est point ne peut créer; donc le lieu, l'espace et l'étendue ne peuvent avoir été créés. Il seroit inutile de dire que celui qui les auroit créés n'étoit véritablement en aucun lieu, ni en aucun endroit particulier; mais qu'il étoit néanmoins en lui-même, et qu'étant tout-puissant en lui-même, il a créé tout ce qu'il y a de lieux, d'espaces et d'étendues; il est, dis-je, inutile de dire cela, par ce que ce qui n'est nulle part, n'a point de lui-même, n'est absolument point et ne peut-être quelque chose en lui-même; car n'être point et n'être nulle part, c'est équivalemment la même chose. Donc ce prétendu créateur du lieu, de l'espace et de l'étendue qui n'étoit nulle part, ne pouvoit être quelque chose en lui-même, puisqu'il n'avoit point de lui-même; car de même que n'être point, exclut toutes sortes de manières d'être, de même n'être nulle part exclut aussi toutes sortes de manières d'être.
De plus, ce qui n'est nulle part ne peut agir, ni rien faire nulle part, donc ce qui n'auroit été nulle part, n'auroit pû rien créer nulle part. Ce seroit déjà une chose bien admirable si ce qui ne seroit nulle part, auroit pû faire et auroit effectivement fait tout ce qui seroit généralement partout, c'est ce qui surpasse toute intelligence et toute possibilité. De plus cet être, que l'on supose avoir été en lui-même, quoiqu'il ne fut véritablement nulle part, cet être, dis-je, [II-361] étoit étendu en lui-même, ou il ne l'étoit pas: s'il étoit étendu en lui-même, il y avoit donc déjà de l'étendue et de l'espace où il étoit lui-même; car il n'est pas possible qu'il y ait de l'étendue sans espace, ni de l'espace sans étendue; et comme l'on supose que cet être n'étoit nulle part, il faut donc dire que cette étendue et cette espace n'étoient nulle part, ce qui répugne déjà de ce côté-là à la raison. Et comme, suivant la même suposition, cette étendue ou cette espace précéderoit toute création, il s'en suit qu'il n'auroit pû avoir été créé, et par conséquent l'étendue ou l'espace ne peuvent avoir été créés, puisqu'ils précéderoient toute création. Que si d'un autre côté on dit que cet être, qui n'auroit été nulle part et qui néanmoins auroit été en lui-même, n'avoit aucune étendue, comment donc pouroit-il avoir créé l'espace qui est d'une si vaste étendue, et qui est même d'une étendue infinie? Cela est absolument impossible, parce qu'il faut au moins qu'il y ait quelque raport, ou quelque proportion, entre la cause et l'effet, entre ce qui fait une chose et la chose qui est faite. Or il est évident qu'il n'y a aucun raport, ni aucune proportion entre un être qui n'a point d'étendue et un être qui a une étendue infinie, et par conséquent l'être qui n'avoit point d'étendue ne peut-être cause efficiente d'un être qui a une étendue infinie. Le fini ne peut faire l'infini, et ce qui n'a point d'étendue est nécessairement fini et même si petit et si fini qu'il ne pouroit l'être davantage; donc ce qui n'a point d'étendue n'a pû créer l'étendue, qui est nécessairement infinie, je dis nécessairement infinie, parce que, si [II-362] loin que l'on puisse étendre ses bornes, il y a nécessairement toujours un au de-là, qui supose encore nécessairement une étendue; donc cette étendue n'a point de fin; et ainsi ne peut avoir été créé par un être qui n'auroit point d'étendue. D'ailleurs tout ce qui est fait ou créé dépend nécessairement dans sa création ou dans sa production de la volonté ou de la puissance de celui qui fait ou qui créée; or l'étendue étant, comme j'ai dit, nécessairement infinie dans sa totalité, elle ne peut dépendre de rien, elle ne peut dépendre de la volonté ni de la puissance d'aucun créateur; car si elle en pouvoit dépendre, le créateur l'auroit pû faire et créer, comme il l'auroit voulu, c'est-à-dire qu'il auroit pû la créer plus ou moins grande, qu'il auroit pû en créer tant et aussi peu qu'il auroit voulu et même qu'il auroit pû n'en point créer du tout, et qu'il pouroit même maintenant anéantir tout ce qu'il y en a; mais non, cela ne se peut, l'étendue dans sa totalité est, comme j'ai dit, nécessairement infinie, elle est nécessairement et actuellement tout ce qu'elle peut être, on n'y peut rien ajouter, ni rien diminuer, elle a nécessairement toujours été telle qu'elle est, et sera nécessairement toujours telle et cela indépendamment de toute volonté et de toute puissance, telle qu'elle puisse être, et par conséquent elle ne peut avoir été créée.
2°. Pour créer il faut agir, pour agir il faut se mouvoir, et pour se mouvoir il faut de l'espace; car il est évident, que ce n'est que dans l'espace, que se fait le mouvement et que ce n'est que par le mouvement que se fait l'action; en sorte que de même [II-363] qu'il est impossible qu'il y ait de l'action sans mouvement et sans changement, tant du côté de celui qui agit, que du côté de ce qui se fait par l'action, de même il est impossible qu'il y ait aucun mouvement, ni aucun changement, soit de lieu, soit de situation, sans qu'il y ait quelque espace. Comme donc toute création est action et que toute action emporte quelque mouvement ou quelque changement, soit du lieu, soit de la situation, et que tout mouvement ou changement, soit de lieu, soit de situation, supose nécessairement quelqu'espace où ils se fassent, il s'en suit nécessairement que l'espace précéde toute action et tout mouvement et par conséquent, qu'il ne peut avoir été créé par aucune action.
On dira peut-être que la création du tems et de l'espace et de toutes autres choses s'est faite sans qu'il y ait eu pour cela aucun mouvement, ni aucun changement de la part de celui qui les a créé. Mais cela ne se peut: car, comme il ne créoit rien auparavant qu'il auroit commencé à créer, il n'auroit pû commencer à créer et à faire ce qu'il ne faisoit pas, s'il n'y avoit eu quelque changement en lui. En voici la preuve. Toute action est une modification d'être et diverses actions sont diverses modifications d'être. Or la création est ou auroit été une action de la part du créateur, donc elle auroit causé en lui une nouvelle modification d'être et par conséquent un nouveau changement en lui, car s'il n'y eut point eu de changement en lui, il n'auroit sû rien faire de nouveau. En voici encore la preuve. Ce qui est toujours de même, ne peut que faire toujours de meme, c'est une [II-364] maxime reçue parmi les Philosophes et qui est incontestable. Idem manens idem, semper facit idem. Or cet être, que l'on supose avoir créé toutes choses, ne créoit rien avant de commencer à les créer; donc il n'auroit jamais créé, s'il eut toujours demeuré de même qu'il étoit lorsqu'il ne créoit rien. Cela est évident, suivant la maxime que je viens de citer: idem manens idem, semper fuit idem. Et comme on veut cependant qu'il ait créé toutes choses, il faut donc qu'il n'ait pas toujours démeuré de même qu'il étoit lorsqu'il ne créoit rien, et par conséquent qu'il lui soit arrivé quelque changement, à l'occasion duquel il ait commencé à faire ce qu'il ne faisoit point auparavant, ce qui est manifestement contre la réponse à l'argument ci-dessus, tiré du mouvement et du changement, qui se trouvent nécessairement dans toutes actions, et par conséquent la dite réponse se trouve détruite, et le dit argument subsiste dans toute sa force. Ainsi quand on ne considéreroit l'être que comme agissant et comme non agissant, qui sont deux états différens, ou deux différentes manières d'être, il est impossible de concevoir, qu'aucun être puisse passer de l'une à l'autre sans aucune altération et sans aucun changement; et comme nulle altération ne se peut faire sans quelque mouvement et sans quelque changement de lieu ou de situation, et que tout changement de lieu ou de situation se passe nécessairement dans quelque espace, il s'en suit toujours que l'espace précéde nécessairement tout mouvement et toute action et par conséquent qu'il ne peut avoir été créé sans le mouvement d'aucune action.
[II-365]
Ce qui se confirme encore par cet argument-ci. Si l'espace étoit quelque chose de créé, il est sûr que celui qui l'auroit créé, n'auroit pû l'avoir créé que là où il n'étoit point, c'est-à-dire, là où il n'y avoit aucun espace, ni aucune étendue: car s'il y en avoit déjà eu, il est évident qu'il n'auroit eu que faire d'y en créer, puisqu'il y étoit déjà autant qu'il y pouvoit être: car ce qui est déjà de soi-même un être, autant qu'il peut être, ne peut recevoir encore une fois son être par la création. Il seroit ridicule de dire que Dieu créeroit des choses qui sont déjà créés, c'est-à-dire qui ont déjà leur être et leur existence, de sorte que si l'espace ou l'étendue ont C été créés, il faut nécessairement qu'ils aient été créés là où il n'y avoit aucun espace, ni aucune étendue; et par conséquent celui qui les auroit créés n'auroit eu besoin d'espace pour créer l'espace, ni besoin d'étendue pour créer l'étendue; tout cela est clair et évident.
Or cela suposé il s'en suit de-là une absurdité manifeste, qui est que Dieu, par exemple, qui auroit créé l'espace et l'étendue comme il auroit voulu, là où il n'y en avoit point, pouroit encore maintenant, s'il vouloit, créer d'autres semblables espaces ou étendues, là où il n'y en auroit point ou là où il n'y en auroit que très-peu, c'est-à-dire, qu'il pouroit créer une espace et une étendue aussi grande que tout cet univers dans le vuide, par exemple, d'une petite bouteille, ou dans le creux d'une noisette et même dans le creux d'une tête d'épingle, ce qui est manifestement absurde: car il est absurde de dire qu'il puisse y [II-366] avoir dans le creux d'une noisette ou dans le creux de la tête d'une épingle autant d'espace et autant d'étendue qu'il y en a dans tout l'univers. Or il est évident néanmoins, que cette absurdité s'en suivroit, si l'espace ou l'étendue avoient été créés, comme nos Déicoles le prétendent: car qui empêcheroit que ce même Dieu, qui auroit déjà créé tout l'espace et toute l'étendue de cet univers, n'en puisse encore créer autant et même mille et mille fois plus dans le creux d'une noisette ou dans le creux de la tête d'une épingle; car ce ne seroit point le défaut de puissance qui l'empécheroit, puisqu'on le supose toujours également tout-puissant en un tems comme en l'autre. Ce ne seroit point non plus le défaut de place ou d'étendue suffisante dans le creux de la noisette ou dans le creux de la tête d'épingle, puisqu'il ne lui en faut point pour en créer suffisamment, et que c'est par la création même qu'il fait l'espace et l'étendue, telle qu'il veut, là où il n'y en a point, comme on le supose encore. Ce n'est point, dis-je, cela non plus qui l'empécheroit de pouvoir créer dans le creux d'une noisette, ou dans le creux de la tête d'une épingle un espace aussi étendu que celui de tout cet univers. Il est donc évident, dans cette suposition, que rien ne pouroit l'empécher: cependant, comme cette conséquence est absurde, il s'ensuit évidemment que la suposition est fausse et par conséquent que l'espace ne peut nullement avoir été créé. Ce qui confirme ceci est qu'il est impossible de concevoir qu'il n'y ait point d'étendue. S'il est impossible de concevoir qu'il n'y ait point d'étendue, il faut nécessairement [II-367] qu'il y en ait et s'il faut nécessairement qu'il y en ait, il y en a nécessairement toujours eu et y en aura nécessairement toujours. Car s'il n'y en avoit toujours eu, il ne seroit pas plus nécessaire qu'il y en ait maintenant que lorsqu'il n'y en auroit point eu. Et s'il y en a toujours eu, elle est donc éternelle et n'a jamais commencé d'être; et si elle n'a jamais commencé d'être, elle ne peut avoir été créé, et par conséquent point de créateur pour le lieu, pour l'espace, ni pour l'étendue, non plus que pour le tems.
Reste maintenant à prouver que la matière ne peut avoir été créée, et si cela se prouve il faut tenir pour constant, qu'il n'y a absolument rien de créé, et par conséquent qu'il n'y a point de créateur. Si tous nos Déicoles et tous les Philosophes étoient du sentiment de ces nouveaux Cartésiens, qui font consister toute l'essence de la matière dans l'étendue seule, et qui ne mettent point de différence entre la matière et l'étendue, ni entre l'étendue et la matière, qu'ils disent n'être absolument qu'une seule et même chose, il seroit facile de prouver que la matière, ne peut avoir été créé, puisque les mêmes raisons et les mêmes argumens ci-dessus allégués, qui prouvent démonstrativement que l'étendue ne peut avoir été créée, prouveroient pareillement et démonstrativement aussi que la matière ne pouroit avoir été créée non plus que l'étendue, puisqu'ils seroient la même chose suivant les Carthésiens. Mais comme tous les Déicoles ne sont point de ce sentiment-là, et que je n'en serois point moi-même, il faut prouver par d'autres argumens que la matière ne peut avoir été créée.
[II-368]
Voici le premier argument. Si la matière a été créée ou si elle a pû avoir été créée, elle ne pouvoit avoir été créée que par un être qui ne seroit point matière: car si cet être qui l'auroit créée, étoit aussi lui-même matière, comme l'ont pensé autre fois plusieurs graves auteurs, ce ne seroit qu'une matière qui en auroit créée une autre, ce qui ne peut être: car d'où viendroit à une telle ou telle matière, plutôt qu'à une autre, le pouvoir ou la puissance de créer son semblable? Et pourquoi une matière ne seroitelle pas aussi incréable que celle qui l'auroit créée? Il n'y a certainement pas plus de raison d'attribuer la puissance de créer à l'une qu'à l'autre; matière pour matière, c'est toujours matière; il n'est pas possible de concevoir qu'une matière en puisse créer une autre; un atôme par exemple en pouroit-il créer un autre? Un grain de sable pouroit-il créer un autre grain de sable? Une montagne pouroit-elle créer une autre montagne? Ou tout ce monde pouroit-il créer un autre monde? Non sans doute. C'est pourquoi aussi il n'y a point de raison de dire, qu'une telle ou telle matière soit créée et qu'une autre ne le soit pas. De sorte que si l'on convient qu'il y a quelque matière qui ne soit point créée, il faut convenir que nulle matière n'est créée, c'est-à-dire que nulle matière n'a été faite de rien. Car c'est ainsi que l'on entend le mot de créer pour le distinguer de celui d'engendrer, de celui de produire et de celui de construire, qui tous signifient faire quelque chose de quelque autre chose qui étoit déjà. Or on conçoit facilement qu'un être matériel peut engendrer, produire ou faire quelqu'autre chose [II-369] ou quelqu'autre être qui sera pareillement matériel; car tous les jours cela se fait, et tous les jours cela se voit, dans les arts par l'industrie des hommes, et dans la nature par les générations et productions, qui s'y font, de nouveaux êtres, qui résultent d'un nouvel assemblage des parties de la matière. Mais qu'une matière ou qu'un être matériel puisse faire de rien quelqu'autre matière ou quelqu'autre être matériel, c'est ce qui ne se fait point, et ce qu'il n'est pas possible à la matière de pouvoir faire: ainsi on ne peut dire que la matière soit créée par un être, qui seroit lui-même matière. Voïons si elle pouroit avoir été créée par un être, qui ne seroit point matière, car il semble pareillement que cela n'est pas possible; en voici la preuve.
Un être qui n'a ni corps, ni parties qui se puissent mouvoir et se remuer, ne peut rien faire, ni rien créer; or un être qui n'est point matière n'a ni corps, ni parties qui se puissent mouvoir et se remuer: donc un être, qui n'est point matière ne peut avoir fait, ni avoir créé la matière. Qu'un être qui n'a ni corps, ni parties qui se puissent remuer ou qui se puissent mouvoir, ne puisse rien faire, ni rien créer, il est évident: car, comme j'ai déjà dit, agir c'est se mouvoir; et un être qui n'a ni corps, ni parties qui se puissent mouvoir, demeure nécessairement toujours dans un même état et ne peut se mettre en action quand il n'y est pas; et ce qui ne peut se mettre en action, ne peut agir, ni rien faire: donc ce qui n'a ni corps, ni parties qui se puissent mouvoir, ne peut agir, ni créer, et par conséquent un être qui [II-370] n'est point matière, n'aïant ni corps, ni parties qui se puissent mouvoir, ne peut nullement avoir créé la matière. De plus, des êtres qui n'ont ni corps, ni parties, et qui sont, comme l'on prétend, des êtres purement spirituels, quand il y auroit de tels êtres, (ce dont on ne convient pas) ils ne pouroient nullement agir sur la matière, ni faire aucun effet, ni aucune impression sur elle: car pour pouvoir agir et faire impression sur elle, il faut pouvoir la toucher et la manier. Or ce qui n'a ni corps, ni parties qui - se puissent mouvoir, ne peut toucher, ni manier la matière: donc il ne peut agir, ni faire impression sur elle. Tangere enim nisi corpus nulla potest res. Selon la maxime, toucher et être touché n'est propre qu'à des corps. On répond ordinairement à cela, qu'un être qui n'est point matière, étant une substance spirituelle, il n'agit pas corporellement par le mouvement de ses parties, comme font les êtres corporels, mais qu'il agit spirituellement, par entendement et par volonté, sans aucun mouvement de corps, ni de parties. Mais il est évident que cette réponse ne consiste qu'en des termes vagues, qui ne signifient rien de réel. Car 1°. dire que des êtres qui n'ont ni corps, ni parties soient des substances, c'est dire ce que l'on ne conçoit point, c'est presque dire que des riens ou que des choses qui ne sont rien, sont des substances. 2°. Dire qu'il y a des êtres et même des substances, qui sont purement spirituels et entiérement exemts de toute matière et de toute étendue, c'est feindre, c'est deviner, c'est suposer sans nécessité et sans fondement des choses que l'on ne conçoit point, [II-371] c'est-à-dire que l'on n'entend point, et qu'il n'est pas même possible d'entendre, puisque nul ne se peut former aucune idée de ces prétendus êtres et substances, que l'on veut suposer être exemts de toute matière et de toute étendue. 3°. Dire que des êtres qui n'ont ni corps, ni parties qui se puissent mouvoir, agissent néanmoins par entendement et par volonté, c'est pareillement dire ce que l'on n'entend point et ce qu'il est impossible d'entendre et de concevoir, et par conséquent, c'est dire des choses qui ne méritent pas d'être écoutées. 4°. Dire que des êtres et des substances purement spirituels qui n'ont ni corps, ni parties soient capables d'entendement et de volonté, c'est-àdire qu'ils sont capables d'actions vitales: car l'entendement et la volonté sont effectivement des actions vitales, or dire que des êtres qui n'ont ni corps, ni parties qui puissent se mouvoir, soient capables d'actions vitales, c'est pareillement encore feindre, c'est deviner, c'est suposer sans nécessité et sans fondement des choses qui ne peuvent être et qui ne se peuvent concevoir: car il n'est pas possible qu'il y ait des actions vitales sans vie, ni de vie sans mouvement, puisque la vie même est essentiellement et réellement un mouvement vital; l'action et la vie sont essentiellement des modifications d'être, et diverses modifications d'être emportent nécessairement divers changemens, qui ne se peuvent trouver dans des êtres qui n'auroient ni corps, ni parties qui se puissent mouvoir. 5°. Dire que des substances spirituelles agissent par l'entendement et la volonté, c'est dire seulement qu'elles sont capables de penser ou de [II-372] vouloir; or penser et vouloir simplement ne produisent rien au-dehors: donc des êtres qui ne peuvent que penser et vouloir, ne peuvent rien faire, ni rien créer au-dehors par leurs pensées, ni par leurs volontés. On dira ici que penser et vouloir dans des êtres créés et bornés ne produisent véritablement rien audehors, mais que penser et vouloir dans un être incréé et tout-puissant fait toutes choses: mais je dis encore que c'est feindre et suposer gratis, sans nécessité et sans fondement, des choses qui ne sont nullement concevables. Ce n'est pas philosopher que de raisonner ainsi, puisque c'est parler sans savoir ce que l'on dit; et ce seroit folie de vouloir ajouter foi et de vouloir faire ajouter foi à de telles fictions: car enfin tout ce que l'on dit de ces sortes de substances spirituelles, et de leur prétendue puissance et volonté ne sont que des fictions et des imaginations, dont on n'a jamais vu aucun effet réel et véritable. 6°. Ces sortes de prétendues substances spirituelles qui n'ont ni corps, ni parties qui se puissent mouvoir n'ont sans doute aucune étendue; si elles n'ont aucune étendue, elles sont donc réduites à des points imperceptibles, à des points mathématiques et même encore, si cela se peut, à quelque chose de plus petit que des points mathématiques. Or cela étant, quelle aparence qu'un être d'une si étrange petitesse puisse avoir créé la matière qui est infiniment étendue. C'est assurément penser et dire des choses qui sont absolument ridicules et absurdes. Mais on dira qu'il y a un être incréé et souverainement tout-puissant, qui, quoiqu'il n'ait aucune étendue, ni aucunes [II-373] parties, ne laisse pas néanmoins que d'être immense et d'être, par son immensité, présent et tout-puissant partout. Mais je dis aussi que parler ainsi, c'est multiplier toujours les absurdités et avancer toujours des choses de plus en plus impossibles et de plus en plus inconcevables et absurdes. Car dire qu'un être qui n'a aucune étendue, ni aucunes parties soit néanmoins partout par son immensité, c'est dire une chose tout-à-fait repugnante et contradictoire, c'est dire qu'un être qui n'a point d'étendue ne laisse pas que d'avoir une étendue infinie et d'être infiniment étendu: car qu'est ce qu'une immensité sans bornes, si ce n'est une étendue infinie qui n'a point de bornes? Dire encore de cet être qu'il est partout par son immensité, quoiqu'il ne se trouve nulle part, et dire néanmoins, qu'il n'a aucunes parties qui répondent aux diverses parties de tout cet espace immense qu'il contient, mais qu'il est tout entier partout, à raison de son immensité et tout entier en chaque partie de cet espace immense, à raison de sa simplicité et de l'indivisibilité de sa nature, c'est pousser les absurdités au de-là de toutes bornes et c'est dire et forger imaginairement des choses qui sont non seulement les plus impossibles, mais qui sont encore les plus absurdes et les plus ridicules que l'on puisse imaginer. Voilà jusqu'à quelle extrémité nos Déicoles se trouvent nécessairement réduits, pour vouloir soutenir l'existence d'un être qui n'est qu'imaginaire; il faut qu'ils disent mille et mille choses qui sont absurdes, qui sont inconcevables et qu'ils ne conçoivent et qu'ils n'entendent pas eux-mêmes. Ils parlent sans [II-374] savoir ce qu'ils disent, puisqu'ils n'entendent point et ne conçoivent point eux-mêmes ce qu'ils disent. Ils voudroient nous obliger, par des raisons qu'ils n'entendent point, à croire des opinions qu'ils ne peuvent comprendre, comme dit un Auteur [273]. Or des gens qui parlent ainsi, sans savoir ce qu'ils disent, sans entendre et sans concevoir ce qu'ils disent, ne méritent certainement pas seulement d'être écoutés. Par où il est évident, que nos superstitieux Déicoles sont dans l'erreur et qu'ils ne sont pas mieux fondés maintenant dans la croïance d'un seul et unique Dieu spirituel et immatériel, qu'ils ne l'étoient autrefois dans la croïance de plusieurs Dieux corporels et matériels: et comme ils ont enfin été obligés de reconnoitre leur erreur touchant la croïance, qu'ils avoient, de toutes ces fausses Divinités corporelles et matérielles, ils devroient encore bien maintenant reconnoitre leur erreur touchant la croïance qu'ils ont de cette seule et unique Divinité spirituelle et incorporelle, puisqu'une telle Divinité ne peut être qu'un être imaginaire et tout-à-fait chimérique.
Mais poursuivons nos pensées et tâchons toujours de ne rien dire, qui ne soit soutenu par de solides raisons. C'est une difficulté de connoitre le principe [II-375] du mouvement et de savoir comment la matière se meut ou se peut mouvoir. Les Déicoles soutiennent qu'elle ne peut nullement se mouvoir d'elle-même. Il est évident, dit un de nos fameux Déicoles, [274] que tous les corps, grands ou petits, n'ont point la force de se remuer. Une montagne, par exemple, dit-il, une maison, une pierre, un grain de sable, enfin le plus petit ou le plus grand corps que l'on puisse concevoir, n'a point la force de se remuer. Nous n'avons, dit-il, que deux sortes d'idées, idée d'esprit et idée de corps; et ne devant dire que ce que nous concevons, nous ne devons raisonner que suivant ces deux idées. Ainsi, dit-il, puisque l'idée, que nous avons de tous les corps, nous fait connoitre qu'ils ne se peuvent remuer, il faut conclure, dit-il, que ce sont les esprits qui les remuent. Mais quand on examine, poursuit-il, l'idée que l'on a de tous les esprits finis et bornés, on ne voit point de liaison nécessaire entre leur volonté et le mouvement de quelque corps que ce soit. On voit au contraire, dit-il, qu'il n'y en a point, et qu'il n'y en peut avoir, on doit donc aussi conclure, si on veut raisonner juste, selon les lumières de la Raison, qu'il n'y a aucun esprit créé qui puisse remuer quelque corps que ce soit, de même que l'on dit qu'aucun corps ne se pouvoit remuer soi-même. Mais lorsque l'on pense, dit-il, à l'idée de Dieu, [275] c'est-à-dire d'un être infiniment parfait et par conséquent tout-puissant, on connoit, dit-il, qu'il y a une [II-376] telle [276] liaison entre sa volonté et le mouvement de tous les corps, qu'il est impossible de concevoir qu'il veuille qu'un corps soit mu et que ce corps ne le [277] soit pas. Nous devons donc dire, continue-t-il, qu'il n'y a que sa volonté qui puisse remuer les corps, et ainsi, ajoute-t-il, la force mouvante des corps n'est point dans les corps qui se meuvent, puisque cette force mouvante n'est autre chose que la volonté de Dieu.
Mais non seulement, dit-il, les corps ne peuvent être les causes véritables de quoi que ce soit, les esprits, même les plus nobles, sont dans une semblable impuissance, ils ne peuvent rien connoitre si Dieu ne les éclaire [278], ils ne peuvent rien sentir si Dieu ne les modifie, et ils ne sont capables de vouloir quelque chose, que parceque Dieu les agite vers lui. Ils peuvent à la vérité déterminer l'impression que Dieu leur donne pour lui, vers autre chose que lui, dit le même auteur; mais je ne sais, dit-il, si cela se peut apeller puissance. Si les hommes, continue ce même auteur, tenoient d'eux-mêmes la puissance d'aimer le bien, on pouroit dire qu'ils auroient quelque puissance; mais les hommes, dit-il, ne peuvent aimer, que parceque Dieu veut qu'ils aiment et que sa volonté est efficace ...... Il est vrai, continue encore cet auteur, il est vrai que nous remuons nos bras quand nous [II-377] voulons; mais nons ne sommes point, dit-il, les véritables causes de ce mouvement. Car comment, dit-il, pourions-nous remuer nos bras? Pour les remuer il faut avoir des esprits animaux, les envoïer par certains nerfs vers certains muscles pour les faire enfler, et les faire racourcir ou étendre: car c'est ainsi, dit-il, que le bras qui est attaché, se remue, ou selon le sentiment de quelques autres, on ne sait pas encore comment cela se fait, et nous voïons que les hommes qui ne savent pas seulement s'ils ont des esprits, des nerfs et des muscles, remuent leurs bras et leurs jambes avec plus d'adresse et de facilité que ceux qui savent le mieux l'anatomie. C'est donc, conclut cet auteur, [279] que les hommes veulent remuer leurs bras ou leurs jambes, et qu'il n'y a que Dieu qui puisse et qui sache les remuer.
Suivant ce sentiment ce ne seroit pas seulement les corps inanimés qui n'auroient pas la force de se remuer eux-mêmes, mais tous les corps mêmes et les plus animés seroient dans une pareille impuissance, parceque l'on ne voit point qu'il y ait ou qu'il puisse y avoir de liaison nécessaire entre l'idée, que nous avons des corps, et leur mouvement. On ne voit point, dit-on, comment un corps, grand ou petit, soit capable de se mouvoir lui-même. Voilà toute la preuve que l'auteur, que j'ai cité, aporte et puisse aporter de son sentiment touchant le mouvement des corps. C'est déjà beaucoup, que lui, ni aucun autre n'aient point de plus grande preuve à aporter de ce qu'ils disent et [II-378] qu'ils ne voient cependant point qu'il y ait aucune répugnance, ni aucune absurdité à dire qu'un corps puisse se mouvoir de lui-même. Car si aucun de nos Déicoles avoit pû remarquer quelque répugnance ou quelque absurdité en cela, ils n'auroient pas marqué sans doute de les faire remarquer. Et ainsi n'en aïant pû faire remarquer aucune, c'est une preuve assez évidente qu'il n'y en a effectivement aucune: voïons si ce sera de même de ce que cet auteur avance: mais auparavant que d'en venir là, il est bon de faire valoir ici l'avantage, qu'il y a dans le sentiment que je prétends défendre. Quoique l'on ne voïe point qu'il y ait de liaison nécessaire entre l'idée, que l'on a des corps, et leurs mouvement, et que l'on ne voie pas clairement comment ils peuvent se mouvoir d'eux-mêmes, on ne voit cependant pas, comme je viens de dire, qu'il y ait aucune répugnance, ni qu'il s'en suive aucune absurdité à dire, qu'ils puissent se mouvoir d'eux-mêmes. S'il n'y a point de répugnance en cela, et qu'il ne s'en suive aucune absurdité à dire, qu'ils puissent se mouvoir d'eux-mêmes, il n'est donc pas impossible qu'ils puissent se mouvoir d'eux-mêmes, car s'il était impossible qu'ils puissent se mouvoir d'eux-mêmes, il y auroit quelque répugnance et il s'en suivroit quelque absurdité à dire, qu'ils puissent se remuer d'eux-mêmes: c'est pourquoi n'y aïant point de répugnance, ni d'absurdité à craindre de ce côté-là, on peut assurer, qu'il n'est point impossible que des corps puissent se remuer d'eux-mêmes. S'il n'y a point d'inconvéniens à dire, que des corps puissent se remuer d'eux-mêmes, il n'y a certainement point d'inconvénient [II-379] non plus à dire qu'ils se remuent effectivement d'eux-mêmes, et si on prétend qu'il y ait quelque répugnance ou quelque inconvénient en cela, ou qu'il s'en suive quelque absurdité, il faut faire voir quelles sont ces répugnances, quels sont ces inconvéniens et quelles sont ces absurdités-là qui s'en suivroient; et c'est ce que l'on défie tous les Déicoles de pouvoir faire, et par conséquent il est évident que les corps se peuvent remuer d'eux-mêmes et qu'il ne faut point. chercher d'autres causes de leur mouvement que la matière même dont tous les corps sont composés. Il ne serviroit de rien, comme j'ai déjà remarqué, de dire, qu'il n'y a point de liaison necessaire entre l'idée que nous avons des corps et leur mouvement, parceque quand il n'y auroit effectivement point de telle liaison entre ces deux choses, il ne s'en suivroit pas pour cela qu'il y auroit de la répugnance ou quelque absurdité à dire, que les corps puissent se mouvoir d'eux-mêmes. Et d'ailleurs il ne faut même pas s'étonner que l'on ne voïe point de liaison nécessaire entre ces deux choses, vû qu'il ne doit effectivement point y en avoir, puisque le mouvement n'est pas de l'essence des corps, mais seulement une propriété de leur nature. Si le mouvement étoit essentiel à la matière ou de l'essence des corps, il est à croire qu'il y auroit une liaison nécessaire entre l'idée que nous avons des corps et leur mouvement. Mais ce mouvement ne leur étant pas essentiel, puisqu'un corps peut être sans mouvement, il ne doit point y avoir de liaison nécessaire entre ces deux choses, et c'est en vain que l'on s'efforceroit d'y en trouver une. C'est [II-380] pour cette même raison que l'on ne voit point et que l'on ne peut même voir ce qui fait que la matière se meut d'une telle ou telle façon, c'est-à-dire d'une telle ou telle vitesse, ni ce qui fait qu'elle se meut de droite à gauche ou de gauche à droite, ni ce qui fait qu'elle se meut de haut en bas ou de bas en haut, ni enfin ce qui fait qu'elle se meut en ligne droite ou en ligne circulaire ou oblique, quoiqu'elle se meuve en tous ces différens sens-là avec une infinité de modifications diverses; c'est qu'il n'y a aucun de ces sortes de mouvements-là qui soit essentiel à la matière et c'est sans doute pour cela qu'il nous est impossible de voir clairement ce qui fait précisément le principe et la détermination de tous ces divers mouvemens-là, si ce n'est à l'égard du mouvement circulaire que l'on peut dire que la matière tendroit d'elle-même à se mouvoir toujours en ligne droite, comme étant le mouvement le plus simple et le plus naturel, mais qu'elle ne peut néanmoins toujours se mouvoir ainsi, parceque tout ce qu'il y a d'étendue étant pleine de matière, elle ne sauroit, la matière, toujours trouver où se mouvoir en ligne droite, sans rencontrer quelqu'autre matière qui l'empêche de continuer ainsi son mouvement, et n'aïant pas toujours où se mouvoir en ligne droite, elle se trouve contrainte de se mouvoir en ligne courbe ou circulaire; ce qui fait nécessairement que plusieurs certaines portions de matière ou plusieurs certains volumes de matière se meuvent toujours en rond et font ainsi plusieurs tourbillons de matière. Et il ne faut point douter que ce ne soit de là que vient la rondeur de [II-381] la terre, la rondeur du soleil, la rondeur de la lune et la rondeur de tous les autres astres et planètes, comme nos Cartésiens l'ont fort bien remarqué; et ainsi, quoique nous ne puissions clairement voir ce qui fait précisément le principe du mouvement de la matière, nous ne voïons cependant point et nous ne saurions même voir qu'il y ait aucune répugnance, aucun inconvénient, ni aucune absurdité à dire que tout ces divers mouvemens-là et toutes leurs diverses modifications viennent de la matière même, ce qui suffit pour assurer qu'ils viennent effectivement de la matière même et non d'aucune autre cause.
Mais faisons voir les répugnances et les absurdités qui s'en suivroient infailliblement du sentiment contraire. Si la matière n'avoit d'elle-même la force de se mouvoir, elle ne pouroit avoir reçu cette force que d'un être qui ne seroit point matière; car si cet être étoit aussi matière lui-même, ou s'il avoit de lui la force de se remuer, il seroit donc vrai de dire, que la matière auroit d'elle-même la force de se remuer; de sorte que si elle n'a pas d'elle-même cette force, il faut nécessairement qu'elle l'ait reçue d'un être qui ne soit point matière. Or il n'est pas possible que la matière ait reçu la force de se mouvoir d'un être qui ne seroit point matière: donc elle a d'elle-même la force de se mouvoir et de se remuer.
Je prouve la seconde proposition de cet argument. Rien ne peut mouvoir ou remuer la matière qui n'auroit point de mouvement, que ce qui est capable de la pousser et de l'ébranler: car il est clair et évident que ce qui ne seroit pas capable de la pousser ni de [II-382] l'ébranler, ne seroit pas capable de la remuer. Ce qui ne seroit pas capable, par exemple, de pousser une pierre ou une pièce de bois, il est sur qu'il ne seroit pas capable de la remuer. Il en est de même à proportion de toute autre matière qui ne seroit pas actuellement en mouvement; rien ne seroit capable de la mouvoir, s'il n'étoit capable de la pousser ou de l'ébranler; or rien n'est capable de pousser, ni d'ébranler la matière, que la matière même; et par conséquent il faut dire, qu'elle a d'elle-même le principe de son mouvement.
Que rien ne puisse pousser et ébranler la matière que la matière même, en voici la preuve. Rien ne peut pousser et ébranler la matière, que ce qui a en soi quelque solidité et quelque impénétrabilité aussi bien que la matière; car il est encore évident que ce qui n'auroit en soi aucune solidité, ni aucune impénétrabilité ne pouroit nullement pousser la matière, ni la faire changer de place, puisqu'il ne pouroit faire aucun effort, ni aucune impression sur elle et non pas même en s'apuïant ou en s'apliquant, en quelque manière que ce soit, contr'elle, parce qu'il la pénétreroit incontinent sans pouvoir trouver ni pouvoir faire aucune résistance, de sorte que ce seroit comme s'il ne touchoit rien, l'un ne pouvant et n'aïant pas même de quoi pouvoir faire impression ou effort sur l'autre: or il n'y a que la matière qui ait quelque solidité ou quelque impénétrabilité en elle-même, puisque l'on convient que les prétendus êtres spirituels, et immatériels n'en ont aucune; donc il n'y a que la matière qui puisse pousser la matière, et [II-383] qui puisse faire effort et impression sur elle, et qui puisse la mouvoir, et par conséquent, ce qui n'est point matière ne peut mouvoir la matière. Tangere enim et tangi, dit le Proverbe, nisi corpus nulla potest res, ainsi, encore un coup, un être qui n'est point matière ne peut avoir créé la matière: car comment pouroit-il l'avoir créé, puisqu'il n'auroit pas même seulement le pouvoir de la remuer; d'où il s'en suit évidemment, que la matière n'a pas été créée et qu'elle a d'elle-même son être et son mouvement, [280] et qu'elle est même incréable, aussi bien que le tems, que le lieu et que l'espace et que l'étendue: car enfin il est impossible de concevoir qu'il n'y ait point d'être, et il est impossible aussi qu'il n'y ait point d'être; il est impossible de concevoir qu'il n'y ait point de tems, et il est impossible aussi qu'il n'y ait point de tems; il est impossible de concevoir qu'il n'y ait point d'étendue et il est impossible aussi qu'il n'y ait point d'étendue; il est impossible de concevoir qu'il n'y ait point de nombre et il est impossible aussi qu'il n'y ait point de nombre; et enfin il est de même impossible que ces choses-là ne soient point infinies en elles-mêmes, chacune dans son genre et dans son espèce. La Raison naturelle nous fait clairement voir cela, pour peu d'attention qu'on y fasse, et il n'en faut [II-384] pas davantage, pour voir clairement que ces choses ne peuvent avoir été créées, comme on vient de le démontrer, il s'en suit évidemment qu'il n'y a rien de créé et par conséquent point de créateur.
Je sais bien que nos Déicoles prétendent, que leur Dieu, Créateur de toutes choses, fait tout par sa seule volonté, il n'a qu'à vouloir, disent-ils, et toutes choses sont faites, comme il est marqué dans leurs prétendus Sts Livres. [281] Ipse dixit et facta sunt omnia, ipse mandavit et creata sunt. Cela est bientôt dit et bien facile à dire, mais je sais bien aussi qu'ils ne savent guères ce qu'ils disent, parcequ'ils n'ont seulement aucune véritable idée de ce que c'est de la connaissance, de la puissance et de la volonté de cet être; mais qu'ils n'ont pas même aucune véritable idée de sa nature et de son être: car suivant même leur principe, tout ce qu'ils lui attribuent de vie, de connaissance, de volonté, de force et de puissance ne s'entend point et ne peut s'entendre dans le sens ordinaire et naturel des termes, mais seulement dans un sens équivoque, c'est-à-dire dans un sens qui ne convient nullement à notre manière de vivre, de penser, de vouloir ou d'agir. Et comme nous ne pouvons nous former d'autre idée de vie, que par raport à ce que nous connoissons et que nous sentons nous-mêmes de notre propre vie, qui consiste nécessairement dans un mouvement vital du corps et de l'âme, et que cette idée, que nous avons de notre propre vie, ne convient nullement à la prétendue vie d'un Dieu incorporel et [II-385] immatériel; il s'en suit que lorsque nos Déicoles disent que leur Dieu est vivant et qu'il a vie, ils ne savent ce qu'ils disent, parcequ'ils ne sauroient se former aucune véritable idée d'une vie qui lui soit propre et convenable. Pareillement nous ne pouvons nous former d'autre idée de pensée, que par raport aux actes de pensée et de volonté et par raport aux actes de connoissance que nous avons, que nous formons et que nous sentons en nous-mêmes, lorsque nous pensons et que nous voulons; or les actes de pensée, de connoissance et de volonté ne se font pas dans leur Dieu et ils ne sauroient se former néanmoins d'autre idée de connoissance et de volonté par raport à ces actes de connoissance et de volonté; donc quand ils disent, que leur Dieu connoit et qu'il veut, c'est-à-dire qu'il a connoissance et volonté, ils ne savent ce qu'ils disent, et disent ce qu'ils n'entendent point et ce qu'ils ne conçoivent point. De même encore nous ne pouvons nous former d'autre idée de force et de puissance ou d'action, que par raport à ce que nous en connoissons et que nous en sentons et à ce que nous faisons par nous-mêmes; et comme l'idée que nous avons de cette force et de cette puissance ne convient nullement à leur Dieu, il s'en suit encore, que lorsqu'ils disent qu'il est tout-puissant et qu'il agit avec une souveraine toute-puissance, ils ne savent ce qu'ils disent. Enfin nous ne pouvons nous former d'autre idée d'être et de substance que par raport à ce que nous savons des êtres et des substances que nous voïons et que nous connoissons; et comme cette idée ne convient point encore à Dieu et que ce [II-386] mot même d'être et de substance ne se dit de Dieu et des autres êtres et substances spirituelles que dans un sens équivoque, c'est-à-dire en deux diverses significations, dont l'une convient aux êtres et aux substances que nous connoissons et dont l'autre ne doit convenir qu'à Dieu seul, et que nos Déicoles eux-mêmes ne sauroient se former aucune véritable idée de ce qu'ils prétendent signifier dans leur Dieu par ce mot d'être et de substance, il s'en suit qu'ils n'ont aucune véritable connoissance de ce qu'ils lui attribuent, quand ils disent, qu'il est un être et une substance. Nous disons, dit le Sr. de Montagne [282], que Dieu craint, que Dieu se courouce, que Dieu aime etc., immortalia mortali sermone notantes. Ce sont, dit-il, toutes agitations et émotions qui ne peuvent loger en Dieu, selon notre forme; ni nous, l'imaginer selon la sienne. Quand nous disons, dit-il encore, [283] que l'infinité des siècles, tant passés qu'à venir, n'est à Dieu qu'un instant, que sa bonté, sa sagesse et sa puissance ne sont qu'une même chose avec son essence, notre parole le dit, continue-'t-il, mais notre intelligence ne l'apréhende point. Et par conséquent, quand nos Déicoles parlent de leur Dieu et qu'ils lui attribuent la vie, la force, la puissance, la connoissance, ou lors même qu'ils disent qu'il est un être et une puissance, ils ne savent ce qu'ils disent, puisqu'ils ne conçoivent point et qu'ils n'ont point de véritable idée de ce qu'ils prétendent signifier, quand ils parlent ainsi, ils ne méritent certainement pas d'être [II-387] écoutés; car ceux qui parlent, sans savoir ce qu'ils disent, ne méritent pas dêtre écoutés, et s'ils ne méritent pas d'être écoutés, beaucoup moins méritent-ils d'être crus dans ce qu'ils disent.
Mais reprenons notre argument et faisons voir les absurdités qui s'en suivroient, si la matière n'avoit pas d'elle-même la force de se mouvoir. Il s'en suivroit de-là, que tous les corps, étant une fois faits et formés, ils seroient de leur nature inaltérables et incorruptibles, et par conséquent, qu'ils n'auroient en eux-mêmes non seulement aucun principe d'action, mais qu'ils n'auroient aussi en eux-mêmes aucun principe naturel de génération, ni de corruption, ce qui paroit d'abord absurde: ils n'auroient en eux-mêmes aucun principe d'action, parce que pour agir il faut se mouvoir, comme j'ai déjà dit; de sorte que s'ils n'ont point en eux-mêmes le principe du mouvement, ils n'auront point non plus en eux-mêmes le principe d'action, et seront par conséquent dans une entière impuissance d'agir par eux-mêmes; et ainsi point de liberté dans les hommes, puisqu'ils n'auront point d'eux-mêmes la puissance de se remuer, ni la puissance d'agir; car comment la liberté subsisteroit-elle avec une si grande impuissance d'agir et de se mouvoir. 2°. Les corps vivans n'auroient aussi en eux-mêmes aucun principe de génération, ni de corruption, et seroient de leur nature incorruptibles et inaltérables; car comme c'est le mouvement des parties de la matière, qui est le principe des générations et des corruptions qui se font dans la nature, si les corps n'ont pas d'eux-mêmes le principe du mouvement, ils n'auroient point non plus [II-388] d'eux-mêmes le principe de la génération et de la corruption. Que le mouvement des parties de la matière soit le principe des générations et des corruptions qui se font dans la nature, cela est assez évident, puisque l'on voit que les générations ne se font effectivement que par une nouvelle union et un nouvel assemblage des parties de la matière, et que la corruption ne se fait effectivement que par la désunion, et par le détachement des mêmes parties de la matière: or l'union et la désunion des parties de la matière ne se peut faire que par le mouvement. Donc si les corps n'ont pas d'eux-mêmes le principe, du mouvement, ils n'auront point non plus d'eux-mêmes ou en eux-mêmes le principe de la génération, ni de la corruption. 3°. Si l'union ou la désunion des parties de la matière ne se fait pas par la force mouvante des corps-mêmes, il faut qu'elle se fasse par une cause étrangère; si elle se fait par une cause étrangère, les corps ne seront nullement les véritables causes, mais seulement les causes occasionnelles ou instrumentales des générations et des corruptions, aussi bien que de tous les autres effets et actions qui se font dans les corps, et non seulement dans les corps inanimés, mais aussi dans les corps animés; de sorte que ce ne seroient point, par exemple, les hommes, ni les animaux qui se remueroient d'eux-mêmes, lorsque nous les verrions remuer, agir et courir ou faire quelqu'autre chose; mais ce seroit quelque cause étrangère et invisible qui les agiteroit, qui les mettroit en mouvement et qui leur feroit faire tout ce qu'il semble qu'ils font d'eux-mêmes. Et comme ce n'est point, [II-389] par exemple, la scie qui se remue d'elle-même pour scier, que ce n'est point le couteau qui se remue de lui-même pour couper, et que ce n'est point le marteau qui se lève de lui-même pour fraper, ni les meules d'un moulin qui tournent d'elles-mêmes pour moudre le grain et que ce ne sont point les marionnettes qui dansent et qui sautent d'elles-mêmes, quand elles sautent et qu'elles dansent, mais que ce sont des causes étrangères qui les meuvent et qui leur font faire tout ce qui se fait par leur moïen, de même aussi les corps vivans n'auroient pas d'eux-mêmes la force de se mouvoir; ce ne seroient point les hommes, ni - les animanx mêmes qui remueroient les membres de leurs corps pour agir, ni pour faire quoique ce soit, mais ce seroit une cause étrangère et invisible qui les agiteroit et qui se serviroit de leurs membres pour leur faire faire tout ce qu'il semble que les hommes et les animaux font d'eux-mêmes; et ainsi lorsque l'on verroit par exemple quelque personne qui joueroit agréablement des instrumens de musique, qui chanteroit joïeusement des chansons, qui parleroit savamment de toutes choses, ou que l'on en verroit d'autres qui danseroient agréablement, qui sauteroient légèrement, ou qui feroient subtilement toutes sortes de tours d'adresse et de subtilités, ou enfin lorsqu'on verroit d'autres qui seroient tout transportés de colère et de fureur, ou qui seroient fols et insensés, qui écumeroient par la bouche, qui diroient mille sotises et feroient mille impertinences, ou mille méchancetés détestables, ce ne seroient point ces personnes-là qui [II-390] s'agiteroient ainsi, ce ne seroient pas elles-mêmes qui remueroient leurs bras et leurs jambes, ni qui remueroient leurs langues et leurs yeux, comme il sembleroit qu'ils font; mais ce seroit, comme j'ai dit, une cause étrangère et invisible qui les agiteroit ainsi et qui feroit par leurs moïens tout ce qu'il ya de réglé ou de déréglé et tout ce qu'il y a de bon ou de mauvais dans leur conduite, soit dans leurs paroles, soit dans leurs actions, soit même aussi dans leurs pensées, dans leurs désirs et dans leurs affections. Ce ne seroit point non plus, par exemple, une puce, ni une mouche qui s'agiteroient, lorsqu'elles viennent à sauter ou à prendre légèrement leur volée, mais ce seroit nécessairement une cause étrangère, qui remueroit tous les ressorts imperceptibles de leurs parties et qui feroit qu'elles s'élanceroient si vite et si subtilement qu'elles font; d'où il s'en suivroit évidemment que les hommes ne seroient nullement les causes véritables du bien ou du mal qu'ils font et partant qu'ils ne seroient non plus dignes de blame ou de louange, que ne le sont de purs instrumens inanimés, qui n'agissent que par les mains des ouvriers qui les manient; et cela étant, sur quoi sera fondée la prétendue récompense des bons et le châtiment des méchans? Puisque ni les uns, ni les autres ne peuvent rien faire d'eux-mêmes et qu'ils ne peuvent faire [284], [II-391] que ce qu'une force et une puissance supérieure leur fait [285] faire ou feroit en eux.
Ne dites pas qu'il y a une grande différence entre des hommes et de purs instrumens, comme aussi entre la manière d'agir des hommes et la manière d'agir des instrumens inanimés, puisque les instrumens inanimés sont privés de tout sentiment, de toute connoissance et de toute liberté, au lieu que les hommes, étant animés et doués non seulement de sentiment et de connoissance, mais aussi de volonté et de liberté, et ainsi ne faisant que ce qu'ils veulent, ils agissent librement et volontairement dans tout ce qu'ils font et par conséquent ils sont dignes de blâme et de châtimens lorsqu'ils font le mal, et au contraire sont dignes de louanges et de récompenses lorsqu'ils font le bien. Ne dites pas cela, dis-je, car quoiqu'il y ait grande différence entre des êtres qui ont vie et sentiment, et des êtres qui n'ont ni vie ni sentiment, il n'y auroit néanmoins pas plus de liberté dans les uns que dans les autres, si les uns et les autres ne pouvoient rien d'eux-mêmes et s'ils ne pouvoient pas plus les uns que les autres. Or ni les uns, ni les autres, suivant l'hypothese, ne peuvent rien d'eux-mêmes et ne peuvent pas plus les uns que les autres, puisqu'ils ne peuvent nullement se mouvoir d'eux-mêmes: donc ils ne seroient pas plus libres les uns que les autres, soit pour agir ou pour ne pas agir, soit [II-392] pour faire le bien ou pour faire le mal, et par conséquent ils ne seroient pas plus dignes de louange ou de blâme, ni plus dignes de récompense ou de châtimens les uns que les autres; si ce n'est que les louanges et les récompenses, comme aussi les blâmes et les châtimens sont plus convenables aux autres qui ont connoissance et sentiment, qu'à ceux qui n'en ont point; mais cela ne regarde point la liberté qui, selon l'hypothèse, ne seroit pas plus dans les uns que dans les' autres.
Ajoutez à cela que la connoissance et la volonté des êtres animés ne serviroient de rien dans cette hypothése, pour la liberté de ceux qui agiroient, puisque toutes leurs pensées, toutes leurs connoissances et toutes les volontés qu'ils pouroient avoir ne seroient que des suites et des effets nécessaires des diverses déterminations ou des diverses modifications des plus subtiles parties de la matière, lesquelles diverses modifications et déterminations du mouvement des plus subtiles parties de la matière, n'étant pas plus libres ni moins fortes et efficaces dans les corps animés que dans les corps inanimés, elles ne laisseroient pas plus de liberté dans les uns que dans les autres. Or il est évident que les êtres animés, comme sont les animaux, ont naturellement d'eux-mêmes plus de force et de puissance pour se remuer, que n'en ont des instrumens inanimés; et nous sentons certainement par nous-mêmes que nons avons naturellement, la force de nous remuer nous-mêmes, puisque nous nous remuons et que nous nous reposons effectivement quand nous voulons. Il en est de même des animaux, ils se [II-393] remuent d'eux-mêmes, lorsqu'il n'y a rien qui les empèche: donc ce n'est point par une force et par une puissance étrangère, que les êtres animés sé meuvent, mais par une force et par une puissance interne qui leur est propre et naturelle, et par conséquent la matière a d'elle-même la force de se mouvoir. Mais on dira, sans doute, que cette force et que cette puissance internes, que les êtres animés ont en eux-mêmes pour se mouvoir, ne vient pas de la matière dont ils sont composés, mais d'une force intérieure qui leur est communiquée par le souverain Etre, qui agit intérieurement dans tous les êtres animés, et qui leur donne tout ce mouvement, qu'il semble qu'ils ont d'eux-mêmes. Mais si cela est, je tire toujours ma conséquence qui est, que tous les êtres animés et les hommes mêmes ne sont que des instrumens incapables de se mouvoir d'eux-mêmes, et par conséquent point de liberté dans les hommes, non plus que dans des instrumens inanimés, ce qu'il seroit ridicule et absurde de dire.
De plus si la matière n'a pas d'elle-même la force de se mouvoir, il faut nécessairement qu'il y ait toujours partout quelqu'autre être, un ou plusieurs, qui soïent continuellement apliqués à la matière pour la remuer et la mouvoir: car comme elle se meut continuellement partout, et qu'elle se meut même en infinies sortes de manières et dans tous les différens corps qu'elle compose, et que même dans un seul corps, comme par exemple dans celui d'une plante ou dans celui d'un animal, et quand ce ne seroit même que dans celui d'une mouche, elle se meut presque [II-394] en infinies sortes de manières; il faudra que cet être ou que ces êtres, s'ils sont plusieurs, qui meuvent la matière soïent toujours unis et apliqués immédiatement à elle: il faudra de plus que cet être ou que ces êtres qui la remuent, connoissent parfaitement la nature et les besoins particuliers de chaque chose, et qu'ils connoissent parfaitement les plus petites partiés de la matière qui peuvent entrer dans leur composition. Car s'ils ne connoissoient point parfaitement ces choses, comment pouroient-ils former d'une manière convenable la nature de chaque chose? Et comment pouroient-ils mouvoir et ranger, comme ils font, chaque partie de la matière, pour former des corps parfaits, tels que sont tous ceux que nous voïons dans tout cet univers? Comment pouroient-ils, par exemple, former en tels et tels endroits de la terre tant de différens métaux, tant de différens minéraux, tant de différentes sortes de pierres qui se trouvent en tant de différens endroits? Comment pouroient-ils former sur la terre tant de diverses sortes de plantes et d'herbes et dans la terre tant de diverses sortes de racines et de fibres de toutes sortes d'espèces? Comment pouroient-ils former sur la terre tant d'hommes et tant d'autres sortes d'animaux de si différentes espèces? Comment pouroient-ils former tant de différentes sortes d'oiseaux et d'insectes qui volent dans l'air et tant de différentes sortes de poissons qui nagent dans les eaux? Comment pouroient-ils former si bien au juste à chaque sorte d'herbes, de plantes et d'arbres, le corps, les branches, l'écorce, les boutons, les fleurs, les feuilles et les fruits qui leur sont [II-395] convenables, chacun selon leurs espèces, et dans ces fruits des pépins ou des noïaux, dans lesquels il y a encore des germes capables de produire de nouvelles plantes, et quelquefois sur un seul pié d'arbre, dont on auroit coupé les principales branches et que l'on auroit ensuite greffé d'autant de diverses sortes de fruits, comme par exemple d'autant de différentes sortes de pommes sur un pommier, d'autant de différentes sortes de poires sur un poirier, ou d'autant de différentes sortes de cérises sur un cérisier? Comment, dis-je, ce prétendu prémier moteur de tous les êtres corporels, pouroit-il si bien se souvenir de faire toujours infailliblement produire à chaque arbre et même à chaque branche greffée des fruits convenables à la nature de l'arbre ou de la greffe, sans jamais se méprendre ou s'abuser, y eut-il 20 ou 30 greffes différentes sur chaque arbre? Comment pouroitil former tant de corps vivans et de toutes sortes d'animaux et d'insectes, et dans ces corps tant de parties internes et externes si bien rangées, si bien liées et si bien proportionnées, tant d'os et tant de jointures, si bien compassés, tant de poils de différentes couleurs et de différentes espèces sur le corps des animaux; les peaux et la chair qui couvrent tout le corps, tant de nerfs dans cette chair, tant de muscles, tant d'artères, tant de veines, tant de sang dans ces veines et tant d'esprits animaux, dont l'agitation et le mouvement réglé fait toute la vie, tout le sentiment, toute la force et toute la santé des corps animés? Il est évident que les prémiers moteurs de la matière, s'ils sont plusieurs et s'ils sont autres [II-396] que la matière même, ne sauroient former tant de si excellens et si délicats ouvrages, s'ils n'en connoissoient parfaitement la nature et s'ils ne savoient parfaitement bien comme il faut ranger, tourner et disposer toutes les plus grandes et les plus petites parties de la matière, afin de les mettre toutes dans l'ordre et dans la situation, qu'elles doivent garder entr'elles pour composer la nature et le corps de chaque chose; il est impossible, dis-je, que tout cela se fasse avec dessein, sans une parfaite connoissance dans celui ou dans ceux que l'on veut suposer en être les auteurs: car de même, par exemple, que des matériaux de bâtimens qui n'ont en eux-mêmes aucune force de se mouvoir ne s'assembleroient et ne s'ajenceroient jamais d'eux-mêmes, ni ne se mettroient jamais d'eux-mêmes dans l'ordre et la disposition qu'ils doivent avoir et garder entr'eux, pour faire un bâtiment parfait, mais qu'il faut nécessairement que des ouvriers les façonnent, qu'ils les assemblent, qu'ils les rangent et qu'ils les placent chacun dans l'ordre et dans la disposition qu'ils doivent avoir, pour faire une telle ou telle autre sorte de bâtiment complet et parfait; de même aussi tous les corps naturels, étant comme autant de divers bâtimens complèts et parfaits, composés de diverses parties de la matière jointes et liées ensemble, si ces diverses parties de la matière n'avoient pas d'elles-mêmes la force de se mouvoir, il faudroit nécessairement que celui ou que ceux qui lui donneroient le mouvement, connussent parfaitement la nature et les propriétés de chaque chose et qu'ils sûssent parfaitement comme il faudroit aproprier, [II-397] assembler, joindre, ranger et lier chaque partie de la matière, afin qu'elles composassent des bâtimens, c'est-à-dire des corps complèts et parfaits, chacun suivant leur propre nature.
Quelle adresse, quelle force, quelle subtilité, quelle pénétration, quelle aplication et quelle étendue d'esprit et de connoissance ne faudroit-il pas avoir pour former avec dessein et volonté déliberés par tout l'univers tant de si grandes et tant de si petites, comme aussi tant de si diverses et admirables machines? Cela passe, pour ainsi dire, infiniment l'infini et comment imaginer une telle force, une telle puissance, une telle sagesse et une telle étendue d'esprit et de connoissance dans un être ou dans plusieurs êtres qui n'auroient ni forme, ni figure, ni corps, ni parties, ni étendue aucune et dont il est impossible de se former aucune véritable idée? Ce qui prouve trop, dit-on, ne prouve rien, et par cette raison on pouroit dire aux Déicoles, que les argumens par lesquels ils prétendent prouver l'existence de leur Dieu ne prouvent rien, parce qu'ils conduisent à trop d'absurdités. Ce n'est pas tout, après que tous les corps naturels seront formés par les divers assemblages et arrangemens des diverses parties de la matière qui les composent, il faudra que celui ou que ceux qui auroient imprimé le mouvement nécessaire à leur formation, sachent encore leur imprimer à chaque moment tous les mouvemens, qui sont nécessaires à leur conservation, particulièrement si ce sont des corps animés, il faudra qu'ils sachent à tous momens leur imprimer intérieurement tous les mouvemens nécessaires à [II-398] la conservation de leur vie, aussi bien que tous les autres mouvemens qui sont convenables à leur nature, à leurs inclinations, et à leur disposition particulière. Ainsi il faudra qu'ils sachent en tems et lieu et à point nommé, pour ainsi dire, dans toutes les occasions imprimer dans leurs coeurs et dans leurs cerveaux, par le moïen des esprits animaux, tous les mouvemens qui sont nécessaires pour leur faire sentir du plaisir, de la joïe, de la douleur ou de la tristesse etc., ou pour exciter en eux les passions ou les sentimens dont ils sont capables; et enfin il faudra qu'ils sachent imprimer en tems et lieu, dans toutes les rencontres et dans tous les membres de leurs corps, dans tous leurs nerfs, dans tous leurs fibres et dans tous les muscles de tous les animaux le mouvement des esprits vitaux et animaux qui sont nécessaires pour agir en quelque manière que ce soit, ou pour faire quoique ce puisse être; ensorte qu'il n'y aura pas un seul atôme de matière dans tous les corps, ni même dans toute l'étendue de l'univers, qui ne reçoive tout son mouvement et toutes les modifications de son mouvement d'un être qui connoitroit parfaitement sa nature, et qui connoitroit parfaitement tous les usages auxquels il peut servir; ce qui supose nécessairement encore dans ce prémier moteur, s'il est seul, une étendue de connoissance et de puissance infiniment infinie, si cela se peut dire: car comme toutes les parties de la matière sont infinies en nombre, et que toutes les diverses modifications de leur mouvement, de leurs figures, de leurs combinaisons et de leurs liaisons ensemble sont infinies [II-399] et qu'elles changent presque à tous momens de situations les unes à l'égard des autres, il ne faudroit pas moins qu'une connoissance infiniment infinie pour les connoitre et pour les comprendre toutes. Et comme tous les différens corps qu'elles composent et que tous les différens effets qu'elles produisent, ou qu'elles peuvent produire continuellement partout par leur mouvement, par leurs figures diverses et par leurs diverses combinaisons sont pareillement infinies, il ne faudroit pas moins non plus qu'une puissance infiniment infinie pour les produire tous.
C'est déjà beaucoup et c'est même une chose toutà-fait impossible, tout-à-fait inconcevable de faloir suposer ainsi dans un seul être, qui n'a cependant ni corps ni étendue, qui n'a ni bras, ni jambes, ni piés, ni mains, ni tête, ni yeux, ni cerveau, ni aucune autre chose que l'on puisse imaginer; c'est déjà, disje, une chose tout-à-fait impossible et tout-à-fait inconcevable que de faloir suposer dans un tel être, qui n'est qu'imaginaire, une connoissance et une puissance actuellement infinie. Car comme nous n'avons point d'idée de connoissance que par raport à ce que nous en pouvons avoir par nous-mêmes par les actes de notre connoissance et de notre entendement et que nous n'avons point non plus d'idées de force et de puissance, que par raport à ce que nous en connoissons par la force mouvante que nous avons dans nous-mêmes, et que nous voïons dans tous les autres corps qui se meuvent d'eux-mêmes, il est visible, que suivant cette idée il ne peut y avoir et on ne peut même concevoir, qu'il y ait aucune connoissance, [II-400] ni aucune puissance dans un être qui n'auroit ni corps, ni étendue, qui n'auroit ni bras, ni jambes, qui n'auroit ni piés, ni mains et qui n'auroit ni tête ni cerveau, ni aucune autre chose semblable, cela, dis-je, ne peut pas être, cela est absurde et il n'est pas concevable que cela puisse être.. Pareillement il est visible, que suivant cette idée que nous avons de connoissance et de puissance, il ne peut y avoir aucun être particulier, doué d'entendement, qui soit capable de connoissance actuellement infinie, ni aucun être particulier qui soit capable d'une force infinie, parceque tout être particulier est fini et que nul être particulier et fini ne peut contenir en soi une force et une puissance infinie.
[1] Gen. 38:27.
[2] Gen. 39: 7.
[3] Gen. 40.
[4] Gen. 49.
[5] Exod. 2.
[6] Exod. 3:2.
[7] Ibid. 7.
[8] Exod. 12.
[9] 1 Cor. 5. 7.
[10] Exod. 13. 21.
[11] Exod. 15. 25.
[12] Exod. 16.
[13] Ibid. 17. 11.
[14] Exod. 23. 19.
[15] Exod. 24. 9. Idem. 24: 1.
[16] Exod. 26.
[17] Exod. 26.
[18] Exod. 26.
[19] Exod. 28.
[20] Ibid. 33. 23.
[21] Levit. 1.
[22] Ibid. 16. 10, 21.
[23] Ibid. 19. 19.
[24] Levit. 25. 10.
[25] Num. 2.
[26] Num. 6.
[27] Ibid. 12.
[28] Ibid. 17.
[29] Deut. 21. 3.
[30] Deut. 25. 4.
[31] Ibid. 25. 7.
[32] Quesnel sur St. Jean. Chap. 14. 10.
[33] Essai pag. 406.
[34] Voïez sur cela les Annales de Hollande et de Pologne.
[35] Deut. 21. 23.
[36] Luc. 9. 58.
[37] Luc. 4:29.
[38] Luc. 11:45.
[39] Joan. 8: 48. 52. 59.
[40] Joan. 6:53.
[41] Idem 7:12.
[42] Joan. 10:20.
[43] Marc. 3:21.
[44] C'est l'ordinaire de la menuë populace de s'assembler autour des fous, de courir après eux.
[45] Luc. 23:9.
[46] Math. 27:25.
[47] Joan. 3. 16. 17.
[48] Ibid. 18. 33.
[49] Luc. 4. 18. 22.
[50] Act. 1. 6.
[51] Matth. 17. 11.
[52] Matth. 24. 30. 31.
[53] Luc. 21. 27. 28.
[54] 2 Petr. 3. 13.
[55] Matth. 19.28.29.
[56] Luc. 22. 30.
[57] Matth. 19. 29.
[58] Joan. 5.25.
[59] Joan. 5 28.
[60] Joan. 8.51.
[61] Luc. 24. 44. 47. De son tems il y eut encore plusieurs autres semblables imposteurs, qui se disoient aussi être le vrai Messie, promis par la Loi, comme étoit aussi entr'autres, un certain Juda Galiléen, un Théodas, un Barcobas et autres, qui, sous ce vain prétexte, abusoient les peuples et tâchoient de les faire soulever, pour les attirer à eux, mais qui sont tous péris. Act. 5. 36.
[62] Joan. 20. 22.
[63] Joan. 3. 16. 17.
[64] Luc. 4. 22.
[65] Luc. 4. 17.
[66] Isaïe 9. 5.
[67] Matth. 4. 17.
[68] Marc. 1. 15.
[69] Matth. 13. 24.
[70] Ibid. 44.
[71] Ibid. 45.
[72] Ibid. 47.
[73] Ibid. 31.
[74] Ibid. 33.
[75] Matth. 13. 34.
[76] Matth. 13. 13.
[77] Marc. 4. 12.
[78] Jean. 9. 39.
[79] Eccles. 37. 23.
[80] Matth: 10. 34.
[81] Matth. 10. 38.
[82] Matth. 5. 1.
[83] Matth. 5. 12.
[84] Joan. 12. 24.
[85] Luc. 12. 35.
[86] Luc. 14. 26.
[87] Ibid. v. 35.
[88] Matth. 13. 3.
[89] Luc. 8. 8.
[90] Joan. 7. 16. 20.
[91] Joan. 7.28.
[92] Joan. 8. 51.
[93] Ibid. 6. 51.
[94] Ibid. 7:37.
[95] Luc. 11. 37.
[96] Math. 23. 26.
[97] Joan. 8. 13.
[98] Math. 4. 5, 8. Luc. 4. 5.
[99] Marc. 7. 32.
[100] Luc. 10. 21, 23.
[101] Cela ne s'accorde guères avec ce qu'en ont prédit tous les anciens Prophètes. Voïez ci-devant toutes ces belles choses, qu'ils en ont prédites.
[102] Luc. 19. 41.
[103] Joan. 13. 21. 31.
[104] Joan. 17. 1.
[105] Ibid. 21. 25.
[106] Act. 1. 6.
[107] Tacite.
[108] Lucien.
[109] Hist. Rom.
[110] 1 Cor. 1. 23.
[111] Gal. 6. 14.
[112] 1 Cor. 4. 9.
[113] 2 Cor. 4. 8.
[114] 2 Cor. 6. 4.
[115] Placuit Deo, disoit-il, per stultitiam praedicationis salvos facere credentes. 1 Cor. 1. 21.
[116] Et croïant manger mystérieusement leur Dieu, ils chantent: ô merveille! ô res mirabilis! manducat Dominum pauper servus et humilis.
[117] Essai de Montagne p. 466.
[118] Matth. 26. 28.
[119] Matth. 10. 1.
[120] Adducit consiliarios in stultum finem et judices in stuporem. Job. 12. 17. Periit enim sapientia a sapientibus ejus. Isaie 29. 14.
[121] 1 Cor. 1. 20.
[122] Psalm 113. 15. (115. 4.)
[123] Sap. 13. 10.
[124] Sap. 14. 12.
[125] Baruch 6.
[126] Exod. 20. 4.
[127] Deut. 4. 16-19. Voiez aussi Deut. 4. 15. 16. 17.
[128] Rom. 1. 21.
[129] 1 Cor. 10. 14.
[130] Act. 15. 29 et 21. 25.
[131] Luc. 18. 19.
[132] Joan. 20. 17.
[133] Natu major me est. Joan. 14. 28.
[134] Deut. 13.9.
[135] Math. 5. 18.
[136] Rom. 18.25.
[137] Rom. 1:23.
[138] Gen. 9. 4.
[139] Levit. 17. 14.
[140] Ibid. 7. 27.
[141] Deut. 12. 23.
[142] Psalm. 111. 9. et Gen. 17. 7.
[143] Levit. 23. 31.
[144] Combien, dit le Sr. de Montagne, y-a t-'il ès histoires de pareils cocuages, procurés par les Dieux contre les pauvres humains? En la Religion de Mahomed il se trouve, par la croïance de ce peuple, assez de Merlins, c'est-à-dire des enfans sans pères, nés divinement au ventre des pucelles. Essai pag. 500.
[145] Hom. 41.
[146] In nativat. 17.
[147] Heb. 6. 6.
[148] Sup. Psalm 6. 7.
[149] Sess. 14.61.
[150] Hymn. Quadrg.
[151] Num. 27. 14.
[152] Deut. 7. 25.
[153] Judith. 2. 8.
[154] Ch. 6. 6.
[155] Retraite de S. Ignace, pag. 17. 73.
[156] Deut. 32. 21.
[157] Deut. 32. 42.
[158] Isaie 63. 3.
[159] Jeremie 32. 30. 37.
[160] Ezech. 5. 11.
[161] Ibid. 24. 17.
[162] Num. 11. 10.
[163] Isaïe 5. 25.
[164] Jeremie, Lam. 2. 3.
[165] Isaïe 9. 18.
[166] Psalm 6. 1.
[167] Psalm 101. 11. (102. 9.)
[168] Ephes. 2. 3.
[169] Ibid. 5. 6.
[170] Job. 22. 3. et 35. 6. 7.
[171] Confess.
[172] Confess. C. 11.
[173] Jacob. 1. 17.
[174] L'offenseur et l'Etre offensé, dit le Sr de Montagne, font également témoignages d'imbécillité, ce qui ne peut convenir à un Etre infiniment parfait. Ess. de Montagne pag. 499.
[175] Cette phrase est incomplète; les mots est inexacte" semblent être omis par le copiste. R. C.
[176] 1 Reg. 6. 13. 19.
[177] 2 Cor. 1. 3.
[178] Job. 9. 23. (?)
[179] Isaïe 40. 1.
[180] Gen. 8. 21.
[181] Gen. 9. 13.
[182] Joël 2. 13.
[183] Ezéchiel 18. 23.
[184] Isaïe 1. 18.
[185] Deus beatos omnium, homo in fine temporum. Hymn. de ascens: Quae te vicit clementia ut ferres nostra crimina, crudelem mortem patiens ut nos a morte tolleres. ibid.
[186] Et cela après avoir dit, ou fait dire lui-même dans sa Loi, que maudit de Dieu est celui qui est pendu en croix, maledictus a Deo est qui pendet in ligno! Deut. 21:23.
[187] Deus qui pro nobis filium tuum crucis patibulum subire voluisti, ut inimici à nobis expelleres potestatem. Orais. du tems de Pâques.
[188] Jerem. 2:12.
[189] Tanta jam stultitia opressit miserum mundum ut nunc sic absurdae res credantur a Christianis quales nunquam antea ad credendum poterat quisquam suadere paganis. S. Agoar Evêque de Lyon. Apol. Tom. I. Ν. 87.
[190] Math. 5:28.
[191] Matth. 5:39.
[192] Luc. 6:32.
[193] Quesnel sur S. Joan Ch. 16. 1.
[194] Au Chap. des Usages.
[195] Liv. 3 des bienfaits Ch. 28.
[196] Matth. 20. 25.
[197] Ibid. 23. 8.
[198] Jacq. 2. 1.
[199] Esprit Turc. Tit. de Mold. T. 5, lettre 22.
[200] Esp. Turc. Tit. de Mold. T. 5. Lettre 22.
[201] Esp. Turc. Tit. de Mold. T. 5. Lettre 22.
[202] Psal 72.
[203] Dans son livre à Hermodore.
[204] Dans son livre à Hermodore.
[205] Act. 20:35.
[206] Eccles. 40:29.
[207] Eccles. 29:31.
[208] Prov. 30: 8.
[209] Ch. de Th. pag. 410.
[210] Senèque ... Epit. 90.
[211] Janvier 1710.
[212] Pascal, 331.
[213] Act. 2:44
[214] Essai de Montagne, p. 243.
[215] 1 Sam. 8:11.
[216] F. Joseph.
[217] 3 Reg. 12:10.
[218] Card. de Richelieu.
[219] Pag. 205.
[220] Apoc. 13: 17.
[221] Esprit de Mazarin, pag. 14.
[222] Ibid. pag. 44.
[223] Esprit de Mazarin, pag. 335.
[224] Ibid. p. 260.
[225] Esprit de Mazarin, pag. 74.
[226] Esprit Ture. Tom. 6. Lettre 17.
[227] Ibid. Tom. 2. Lettre 34.
[228] Espion Turc. Tom. 2. Lettre 34.
[229] Au suplement des Etats. Tom. 2 vers la fin.
[230] Agric. 30. 7.
[231] Salut de l'Europe en 1694.
[232] Lib. reb. gest.
[233] Le revenu de la couronne de France n'étoit sous le règne de Charles VII que de 1,800,000. Sous le règne de Louis XIII il étoit de 50 millions de Livres, sous le règne de Louis XIV il fut augmenté encore par l'adresse du Sr. de Colbert de plus de 80 millions. Et depuis ce tems-là il est encore augmenté de beaucoup et tous les jours il augmente par le savoir faire des Ministres de ce Prince.
[234] Salut de l'Europe 1694.
[235] Politique du Cardinal de Richelieu.
[236] Corruption du Clergé.
[237] Corruption et lacheté du Clergé.
[238] Abaissement et lacheté de la Noblesse de France.
[239] Opression des peuples.
[240] Parlement esclave.
[241] Corruption de la justice
[242] Corruption de toute justice et de toute vertu.
[243] Mauvaise-foi de la France.
[244] Cruauté des François.
[245] Salut de l'Europe 1690.
[246] Télemaque.
[247] On ne voit plus maintenant de tels empereurs.
[248] Télemaque.
[249] Ezech. 22:27, 28.
[250] Rom. 13:2.
[251] Sap. 14:22.
[252] Jess. 15.
[253] Et haec fuit vitae humanae deceptio. Sap. 14; 21.
[254] Dict. Hist.
[255] Pline Liv. 11. Ch. 6.
[256] Mémoires de Comines, Chap. III.
[257] Mémoire du Sr. Argenton, Liv. 5, pag. 449 et suivantes.
[258] Aug. de Spiritu et Litt. Cap. 34.
[259] Ess. p. 407. Liv. 11. Ch. 12.
[260] Gen. 3:8.
[261] Gen. 1: 27.
[262] Gen. 3:1, 6.
[263] Exode 33:13.
[264] Exode 33:23.
[265] Ess. pag. 525. Liv. 2. Ch. 12.
[266] Rom. 1: 21, 22.
[267] Existence de Dieu, § 1.
[268] Ecclés. I. 9. 10.
[269] Praeparavit terram in aeterno tempore. Baruc 3. 32.
[270] Recherche de la vérité. Tom. 1. pag. 359.
[271] Ibid, pag. 418.
[272] Recherche de la vérité. Tom. 2, pag. 24.
[273] Recherche de la vérité. Tom. 11, pag. 359.
[274] Recherche de la vérité. Tom. 2, p. 329.
[275] Comment est-ce qu'un être, qui seroit effectivement immuable et immobile, pouroit mouvoir qu remuer aucun corps?
[276] Les Cartésiens conçoivent-ils bien que cela se puisse faire? voïent-ils bien qu'il y a une liaison nécessaire entre la volonté d'un tel être et le mouvement d'aucun corps?
[277] Ne seroit-ce pas, une illusion, plutôt qu'une véritable vision? Qu'ils y pensent bien.
[278] Recherche de la vérité. Tom. 2, p. 329.
[279] Recherche de la Vérité. Tom. 2. 333.
[280] L'être et la matière ne sont qu'une même chose. L'être est le substantiel de tout, la manière d'être est le formel de tout et aussi tout consiste et tout se réduit à l'être et à la manière d'être; or est clair et évident que l'être, en général, ne peut avoir que de lui-même son existence et son mouvement et par conséquent ne peut avoir été créé.
[281] Ps. 148:5.
[282] Ess. p. 466.
[283] Ibid. 96.
[284] Sur quel fondement de justice, dit le Sr. de Montagne, peuvent les Dieux reconnoitre et récompenser à l'homme ses actions bonnes et vertueuses, puisque ce sont eux-mêmes qui les ont acheminées et produites en lui?
[285] Et pourquoi s'offensent-ils et vengent-ils sur lui les vicieuses, puisqu'ils l'ont eux-mêmes produit en cette condition fautive et que d'un seul clin de leur volonté ils le peuvent empêcher de faillir. Essai 487.

[III-1]
Mais ce qui surpasse encore cette croïance et toute intelligence humaine est, que pour qu'un seul être particulier tout-puissant et infiniment sage et éclairé puisse produire ainsi tous les effets de la nature, et qu'il puisse imprimer et régler, comme je viens de dire, le mouvement de toutes les parties de la matière, dans quelques corps et dans quelque endroit de quelque corps que ce puisse être, il faut nécessairement encore que ce seul être prétendu tout-puissant, infiniment sage et éclairé, qui produiroit ainsi tous ces mouvemens et tous ces effèts-là, pénétrât entièrement tous les corps, dont il remueroit ainsi toutes les plus petites parties, c'est-à-dire qu'il faudroit, par exemple, que celui qui formeroit les corps des animaux, qui en remueroit, qui en conduiroit et gouverneroit toutes les plus déliées et les plus subtiles parties, il faudroit, dis-je, qu'il pénétrât entièrement toute la substance de leur corps, il faudroit, qu'il pénétrât toutes leurs chairs, tous leurs os, toute leur moelle, tous les fibres de leur chair, tous leurs muscles, toutes leurs entrailles, leur coeur, leur cerveau, leurs veines, leur sang et généralement tout ce qui entre dans la composition de leurs corps: car comment pouroit-il former, remuer, régler et conduire séparément toutes [III-2] ces parties-là, s'il ne les pénétroit pas toutes? Comment pouroit-il former et remuer dans les nerfs et dans les veines les esprits animaux et même diriger, comme il faut, le cours de leur mouvement dans toutes les parties du corps, s'il ne travailloit immédiatement par lui-même à leur formation et s'il ne leur imprimait immédiatement par lui-même et à chacun d'eux le mouvement qui leur est propre et particulier, pour produire tel ou tel effèt dans telle ou telle partie du corps? II est constant que tout cela ne se pouroit faire, sans que celui qui en seroit l'auteur ou le premier moteur ne voïe, ne discerne et ne touche immédiatement par lui-même toutes les plus déliées et les plus subtiles parties de tous les corps qu'il formeroit. Et comment les verroit-il et les discerneroit-il, puisqu'il n'a ni yeux pour les voir, ni doigts, ni mains pour les manier, ni pour les toucher et les ranger, ni pour les lier, les joindre et les attacher, comme il faudroit les unes aux autres? Et quand même ce prétendu premier moteur et cet habile ouvrier auroit la vûë assez fine pour les discerner toutes et les mains et les doigts assez déliées pour faire et façonner si adroitement tant de si belles et si admirables choses grandes, petites et moïennes, il faudroit nécessairement, comme j'ai dit, qu'il pénétrât entièrement toute la substance de tous les corps qu'il formeroit, et s'il la pénétroit entièrement, il faudroit donc qu'il fut lui-même, non seulement tout entier dans tout le corps, mais aussi tout entier dans chaque partie de tous les corps, c'est-à-dire tout entier dans le coeur de chaque animal, tout entier dans la tête, tout entier dans [III-3] l'estomac, tout entier dans les intestins, tout entier dans les yeux, tout entier dans le foïe, tout entier dans les poulmons, tout entier dans les piés, tout entier dans les mains et enfin tout entier dans chacune des parties de ces parties-là; en sorte qu'il seroit même tout entier dans chaque atôme de matière, c'est-à-dire tout entier dans chacune des plus petites parties de la matière, et c'est en quelque façon comme si on disoit, qu'il y auroit autant de Dieux que d'atomes de matière, ou que chaque atôme de matière seroit Dieu ou contiendroit en soi toute la nature et toute la substance d'un Dieu. Et comme tous ces atômes, qui sont les plus petites parties de la matière, sont infinis en nombre, c'est comme si on disoit encore, qu'il y auroit des nombres infinis de Dieux, tous lesquels Dieux néanmoins ne feroient et ne seroient tous ensemble qu'un seul et même Dieu, lequel, sans avoir aucune étendue, ni aucune partie en lui-même, ne laisseroit pas que d'être infiniment étendu et sou| verainement tout-puissant partout. Qu'y a-t-il de plus ridicule et de plus absurde que toutes, ces imaginations-là?
Il est visible que cela ne peut nullement être, car si un tel être tout-puissant étoit, comme on le supose, tout entier dans tous les corps et tout entier dans chaque partie des corps, ce seroit, ou sans division de lui-même, ou par division de lui-même: ni l'un ni l'autre ne peut être. 1°. Ce ne pouroit être sans division de lui-même; car comment pouroit-il être tout entier dans tant de différens corps si distingués et si éloignés les uns des autres, sans division [III-4] de lui-même? Cela n'est pas concevable, cela ne peut être. Ce ne pouroit être avec division de lui-même; car il est assez évident que rien ne peut être divisé de soi-même et demeurer toujours dans son entier; il faudroit néanmoins que cet Etre tout-puissant, qui pénétreroit ainsi tous les autres êtres, fût autant de fois divisé de lui-même, qu'il y auroit de substances différentes, ou même autant de fois qu'il y auroit d'atômes, séparés les uns des autres dans toute l'étendue de la matière. Or que peut-on imaginer de plus vain, de plus ridicule et de plus absurde que cela; il faut vouloir fermer les yeux à toutes les lumières de la Raison pour pouvoir se laisser persuader telles choses.
Mais comment est-ce encore qu'une pénétration si générale et si intime et qu'une si souveraine force et puissance d'agir ne se feroient point sentir, ni apercevoir nulle part? Il faudroit assurément que la substance de cet être, qui pénétreroit ainsi tous les autres, fût bien fine, bien déliée et bien subtile, puisqu'elle se glisseroit et s'insinueroit si imperceptiblement et si insensiblement partout, sans tenir aucune place nulle part, et sans se faire sentir, ni apercevoir en aucun endroit. Mais comment est ce encore que la force de sa puissance pouroit être si souveraine et si efficace, puisqu'il n'y a personne qui la puisse sentir ou qui puisse sentir l'impression de sa force. Il est visible, pour peu d'attention qu'on y fasse, que toutes ces choses-là ne sont que des imaginations creuses et des chimères, qui surpassent non seulement toute intelligence, mais aussi toute possibilité; et il faut, [III-5] comme j'ai dit, renoncer entièrement aux lumières de la raison, pour se vouloir persuader telles choses. D'ailleurs si c'est un être tout-puissant, infiniment sage et éclairé, qui forme et qui dirige dans nous-mêmes et dans tous les autres êtres tous les mouvemens internes et externes qui se font dans les corps et dans toute la nature, comment peut-il y avoir dans nous et dans tous les autres êtres aucuns mouvemens qui soient tant soit peu déréglés et irréguliers? Certainement il ne pouroit y avoir aucun déréglement, ni aucune irrégularité dans les mouvemens qui se forment dans nous, ni dans les mouvemens qui se forment dans toute la nature, puisque ce seroit un être tout-puissant, infiniment sage et éclairé qui les formeroit et qui les dirigeroit tous. Or il est constant et évident qu'il se fait tous les jours dans nous et dans toute la nature mille et mille sortes de mouvemens déréglés et irréguliers, qui causent une infinité de maux partout; donc on ne peut dire qu'ils soient formés, ni qu'ils soient dirigés par un être tout-puissant, infiniment sage et éclairé.
Si d'un autre côté on dit, qu'un seul premier moteur ne suffiroit véritablement pas pour remuer ou imprimer le mouvement à toute l'étenduë de la matière, qui est infinie et sans bornés, et par conséquent qu'un seul premier moteur ne suffiroit pas, ou seroit trop embarassé pour pouvoir réglement mouvoir tous les corps qui sont composés de matière; mais qu'il y auroit plusieurs premiers moteurs qui leur donneroient leur mouvement et que ce seroit même de-là principalement que viendroient toutes les contrariétés, toutes [III-6] les opositions et toutes les antipathies naturelles ou casuelles qui se voïent entre plusieurs espèces de choses tant animées qu'inanimées, les premiers moteurs de telles choses, se trouvant pour lors d'humeur ou de nature incompatibles ensemble, les uns ne pouvant s'accorder à mouvoir chacun leur portion de matière: dans le même sens que les autres leur portion de matière, mais la mouvant dans un sens contraire et oposé au mouvement des autres. J'avouerai bien, suivant cette dernière suposition, que l'on pouroit rendre par-là une raison assez plausible de la contrarieté, de l'oposition et de l'antipathie qui se trouvent entre plusieurs corps naturels, mais je nierai néanmoins toujours qu'une telle suposition puisse subsister, 1°. parce qu'il est inutile de recourir à la pluralité et à la contrariété des premiers moteurs, pour expliquer cette oposition et cette antipathie, qui se trouvent naturellement entre plusieurs corps, 2°. parceque la pluralité de ces prétendus premiers moteurs ne répugne pas moins que l'unité d'un seul.
Car 1°. Pour ce qui seroit de leur nombre, à quel nombre les fixeroit-on? Combien en admettroit-on? Un? Deux? Quatre? Un cent? Deux cent? Plusieurs milliers, ou plusieurs millions? Où se fixera-t'-on si un seul ne suffit pas pour faire tout ce qui se fait dans la nature? Il n'est pas possible aussi de se l'imaginer. Ni 2, ni 3, ni 4, ni même une centaine, ni un millier, ni un million de tels prétendus êtres ne suffiront pas non plus, puisqu'il ne faudroit pas qu'une puissance et qu'une connoissance infinie pour faire sciemment et volontairement, avec connoissance [III-7] de cause, tout ce qui se fait dans la nature, et que plusieurs milliers et millions de connoissances bornées et limitées ne pouroient faire ensemble une puissance et une connoissance infinie. En admettra-t'-on autant qu'il y a de corps naturels ou autant qu'il y a d'atòmes dans toute l'étendue de la matière? Il faudroit donc en admettre une infinité, puisqu'il n'y a pas moins qu'une infinité de corps et une infinité d'atomes dans toute la nature? Or ne seroit-il pas ridicule et absurde d'admettre aussi une infinité de plusieurs moteurs.
2°. Pour ce qui seroit de la nature de tous ces prétendus prémiers moteurs, elle seroit telle, qu'ils auroient tous d'eux-mêmes la force de se mouvoir, ou qu'ils ne l'auroient pas tous. Si on prétend qu'ils aïent tous d'eux-mêmes la force de se mouvoir, pourquoi la matière elle-même et tous les atômes de la matière ne pouroient-ils par l'avoir aussi d'eux-mêmes? Il n'y a certainement pas plus d'inconvéniens à suposer que les atômes aïent d'eux-mêmes la force de se mouvoir, qu'à vouloir l'attribuer sans nécessité à des êtres imaginaires, tels que sont ces premiers moteurs; il est au contraire bien plus convenable de l'attribuer à la matière même; car enfin il est sûr qu'il y a de la matière et que cette matière se peut diviser en une infinité de parties, que l'on peut, si l'on veut, apeller des atomes; et il est sûr encore que les parties de la matière se meuvent, mais quelle assurance a-t-on de leur nature et de leur existence? Quelle connoissance a-t-on de leur force, de leur puissance, de leur industrie et de leur intelligence? Point du tout, puisque l'on ne peut pas se former [III-8] aucune véritable idée de leur être, ni de leur manière d'être.
De plus je demanderois volontiers, si tous ces prétendus prémiers moteurs sont dissemblables ou de différente nature, s'ils sont de force ou de puissance égale ou s'ils sont plus forts ou plus puissans les uns que les autres, s'ils se connoissent les uns les autres ou s'ils ne se connoissent pas, s'ils ont du plaisir et du contentement à remuer ainsi de côté et d'autre chacun leur portion de matière, s'ils sont amis ou s'ils sont ennemis les uns des autres et plusieurs autres questions que l'on pouroit légitimement faire sur leur sujet; auxquelles questions il seroit ridicule de vouloir seulement entreprendre de répondre quelque chose de positif, parceque ce seroit s'engager manifestement à dire sans fondement mille choses, dont on n'auroit nulle connoissance et qui, pour cette raison, quand il n'y en auroit point d'autres, mériteroient d'être rejettées et ne seroient nullement croïables.
Il est donc bien plus convenable et plus sûr d'attribuer à la matière même la force qu'elle a de se mouvoir, que de s'embarasser vainement et sans nécessité dans tant de difficultés insurmontables, pour chercher hors d'elle-même un principe faux de son mouvement. Ainsi je ne m'amuserai pas davantage à refuter cette opinion de la pluralité de ces prétendus premiers moteurs, qui se détruit assez d'elle-même : c'est pourquoi, comme nos Déicoles ne s'arrêtent plus maintenant à cette opinion de la pluralité des Dieux et qu'ils ne reconnoissent ordinairement tous qu'un seul premier moteur, auquel ils attribuent une très [III-9] parfaite connoissance de toutes choses, avec une souveraine toute-puissance, pour faire tout ce qu'il lui plait et par conséquent pour mouvoir la matière et pour faire d'elle tout ce qu'il veut, il faut, quoique l'opinion et la suposition de cette prétendue puissance et connoissance infinie ait déjà été suffisamment réfutée et démontrée fausse, il faut ajouter encore ici une autre raison qui en fera d'autant plus voir la fausseté!
C'est que de l'aveu même de nos Déicoles ce seul prétendu prémier moteur, qu'ils apellent Dieu, et auquel ils attribuent une puissance et une connoissance infinie, est un être qui, suivant leur Doctrine, est non seulement sans corps et sans forme et sans étendue aucune, mais est encore entiérement immobile, immuable dans sa nature, immuable en lui-même, immuable en ses pensées, immuable dans sa connoissance, immuable dans ses desseins et immuable dans ses volontés; en sorte qu'il ne peut nullement être sujet à aucun changement et à aucune vicissitude de tems. Cela suposé, il est clair et évident qu'un tel être, quand il seroit véritablement, ne pouroit nullement remuer la matière. Je le prouve ainsi: Un être, qui est entiérement immuable en lui-même, qui est même de sa nature tout-à-fait immuable, ne peut rien mouvoir hors de soi; car comment pouroit-il remuer quelque chose, lorsqu'il ne pouroit se remuer lui-même, il n'est nullement possible de concevoir, qu'un être qui demeure immuable et qui est même de sa nature immuable, puisse jamais mouvoir aucune chose: il n'y a point de liaison entre l'idée d'un être [III-10] immuable et le mouvement d'aucun autre être qui se meut, et il ne peut y en avoir. Or, suivant la doctrine de nos Déicoles, leur prétendu prémier moteur, qu'ils apellent Dieu, est immuable en lui-même et immuable de sa nature; donc il ne peut rien mouvoir et par conséquent il ne peut remuer la matière, ni être le premier auteur de son mouvement, et ainsi il faut nécessairement reconnoitre que la matière a d'elle-même son mouvement et qu'il est entiérement inutile de recourir à l'existence d'un Dieu tout-puissant, qui ne l'est pas pour la faire remuer; et non seulement il est inutile à nos Déicoles de vouloir attribuer le principe du mouvement de la matière à la prétendue toutepuissance d'un Dieu, puisque, quand il seroit, il ne pouroit lui-même se mouvoir, puisqu'il est immuable de sa nature; mais pour cette même raison il est encore tout-à-fait inutile à eux de le prier et de l'adorer, et il est inutile à eux de lui offrir des sacrifices, comme ils font, afin d'obtenir de lui par ce moïen quelque grâce ou quelque faveur que ce puisse être, dont ils auroient besoin. Car puisqu'il est immuable de sa nature, comme ils le prétendent, et que toutes ses pensées, que tous ses désirs, que toutes ses volontés sont prises de toute éternité, il est sûr qu'il ne changera pas de pensée et de volonté à leur égard pour toutes les prières qu'ils sauroient lui faire, ni pour toutes les adorations qu'ils pouroient lui rendre, non plus que pour tous les sacrifices qu'ils pouroient lui offrir; rien ne pouroit le fléchir, ni le faire pancher plutôt d'un côté que de l'autre; et ainsi, soit que l'on prie ou que l'on ne prie pas un tel être, soit qu'on [III-11] l'adore ou qu'on ne l'adore pas, soit qu'on lui offre des sacrifices, ou qu'on ne lui en offre pas, il ne feroit jamais, ni en bien ni en mal, que ce que de toute éternité il auroit résolu de faire; c'est ce qui est marqué même dans leurs prétendus Prophètes, lorsque, faisant parler leur Dieu, ils lui font dire absolument que son conseil et que son dessein demeure ferme et que tout ce qu'il aura résolu de faire, se fera [1]; Consilium meum stabit et omnis voluntas mea fiet et ainsi c'est en vain et inutilement que nos superstitieux Déicoles prient Dieu. C'est en vain qu'ils l'adorent et qu'ils lui offrent des sacrifices, pour tâcher d'obtenir de lui, par ce moïen, quelque grâce, dont ils auroient besoin, qu'ils pensent qu'il ne leur accorderoit point sans cela. Si on savoit, par exemple, qu'un Roi puissant eut pris une certaine résolution et qu'il ne dût jamais changer de sentiment, ni de volonté pour quoique ce soit, ne seroit-il pas inutile dans ce caslà de prier une telle personne, un tel Roi de faire autrement ou de faire autre chose que ce qu'il auroit résolu de faire? Certainement il seroit inutile et ce seroit une espèce de folie de vouloir entreprendre de lui faire changer de volonté. Puis donc que nos Déicoles savent bien que leur Dieu est immuable et qu'ils savent que toutes ses volontés sont prises de toute Eternité et qu'ils savent encore qu'il ne changera jamais de volonté, pourquoi que ce puisse être, puisqu'il est de nature immuable, il est clair et évident qu'il leur est inutile et que c'est même une espèce [III-12] de folie à eux de l'espérer et de prétendre pouvoir gagner quelque chose sur lui par leurs prières, leurs adorations et leurs sacrifices, puisqu'il est sûr que cela ne le fera point changer de volonté, et que tout cela ne leur servira de rien, pour l'effèt qu'ils en prétendent.
Mais, dira-t'-on, c'est Dieu lui-même qui veut être prié et qui commande aux hommes de le prier, de l'adorer et de lui offrir des sacrifices, afin de leur accorder ensuite, par le mérite de leurs prières et de leurs sacrifices, les grâces qu'ils demandent, et qu'il a résolu de toute éternité de leur accorder. Mais je dirai aussi, qu'ils parlent aveuglement des choses qu'ils ne savent pas, et dont ils ne sauroient donner aucune véritable preuve. S'ils disent que Dieu leur a révélé ses pensées et ses volontés là-dessus, je dis aussi qu'il n'y a point de mensonge, ni d'erreur en matière de religion que les superstitieux Déicoles ne prétendent fonder sur la parole et sur l'autorité de leur Dieu: ainsi ils ne méritent pas d'être crus sur leur parole ou d'être écoutés dans ce qu'ils en disent, sans preuve convaincante, puisqu'il n'y a point d'imposteur qui n'en puisse dire autant. 2°. Si Dieu avoit fait, comme disent nos Déicoles, de tels commandemens aux hommes, de le prier, de l'adorer et de lui offrir des sacrifices, il auroit sans doute, ou au moins il devroit avoir plus d'égard à ceux qui observent fidélement ses commandemens, qu'à ceux qui ne les observent point, et il seroit sans doute, ou au moins il devroit être plus favorable à ceux qui le prieroient, qui l'adoreroient et qui lui offriroient dévotement des
[III-13]
sacrifices, qu'à ceux qui ne le prieroient point, qui ne l'adoreroient point et qui ne lui offriroient point de sacrifices. Or nous voïons manifestement tous les jours qu'il n'a pas plus d'égard, ni de considération pour les uns que pour les autres, et que les biens et les maux viennent et arrivent indifféremment aux uns comme aux autres. Il n'y a donc nulle aparence que Dieu ait fait de tels commandemens aux hommes. 3°. Nous voïons encore manifestement tous les jours qu'une infinité de ceux et celles qui prient et qui offrent des sacrifices et qui servent devõtement leur Dieu, et qui l'invoquent et le réclament de tout leur coeur et de toutes leurs forces dans leurs pressans besoins, n'obtiennent cependant pas l'effèt de leur demande, ni de leurs prières, mais périssent souvent misérablement dans leurs besoins ou languissent dans leur misère jusqu'à la fin de leurs jours. Pourquoi leurs prières ne sont-elles pas exaucées? Pourquoi n'obtiennent-ils pas l'effèt de leurs demandes? C'est, suivant nos Déicoles, parcequ'il ne plaisoit pas à Dieu de les exaucer, ni de leur accorder l'effèt de leurs demandes, ce n'étoit pas sa volonté et ce ne l'avoit jamais été. Si donc Dieu leur commandoit, dans ces occasions-là, d'avoir recours à lui par la prière et de lui demander les grâces et l'assistance dont ils auroient besoin, il leur commanderoit de lui demander par des prières et par des sacrifices des grâces et des faveurs qu'il n'auroit pas la volonté, ni le dessein de leur accorder et qu'il auroit même résolu de ne jamais leur accorder, ce qui n'est nullement croïable d'un Dieu qui seroit infiniment bon et infiniment sage.
[III-14]
Si un seigneur, par exemple, ou un Roi se mettoit en fantaisie, par quelqu'esprit bizare, de commander à ses serviteurs ou à ses sujets, de lui venir faire tous les jours des humbles prières, pour lui demander quelques certaines grâces et faveurs particulières, qu'il auroit résolu de ne jamais leur accorder, ne diroit-on pas que ce seroit une folie dans un seigneur ou un Roi de faire un tel commandement? Oui certainement, on le diroit et on auroit raison de le dire; il en seroit de même de Dieu, si, comme disent nos Déicoles, il commandoit aux hommes de l'adorer, de le servir et de lui demander par des humbles prières et par des sacrifices, des grâces qu'il ne voudroit pas leur accorder, et qu'il auroit même résolu de ne jamais leur accorder; et on peut dire même que c'est une folie à nos Déicoles d'attribuer une telle folie à un Dieu, c'est-à-dire à un être qui seroit infiniment parfait, infiniment bon et infiniment sage. Ainsi de quelque manière qu'ils s'y prennent, ils se confondent eux-mêmes dans leurs erreurs et dans la vanité de leurs pensées.
Mais revenons à cette prétendue immutabilité qu'ils attribuent à leur Dieu. Il est, suivant leur dire, tellement immuable en sa nature et en ses opérations que, quoiqu'ils lui attribuent toutes les différentes affections et passions qui se trouvent dans les hommes, qu'ils lui attribuent par exemple l'amour et la haine, la douceur et la colère, la fureur et la vengeance, la tristesse et la joïe, le plaisir et la douleur, le désir et le contentement, la jalousie et le déplaisir, le regrèt et la repentance et telles autres semblables [III-15] affections, n'est-ce néanmoins qu'ils veulent que toutes ces affections-là soient dans leur Dieu sans aucune passion, sans aucune altération et sans aucun changement en lui. Voici comme leur grand Mirmadolin S. Augustin parle sur ce sujet, en s'adressant lui-même à son Dieu: Mon Seigneur, lui dit-il, vous m'avez déjà dit d'une voix forte à l'oreille misterieuse de mon coeur, que vous êtes éternel, parce que jamais vous ne changez, ni par l'impression d'une nouvelle forme, ni par la vicissitude d'aucun mouvement; votre volonté pareillement n'est pas sujète à l'inconstance du tems, d'autant qu'une volonté qui varie dans ses résolutions, de quelque façon que ce soit, ne peut être immortelle dans sa durée. Je vois, dit-il [2], clairement cette vérité en votre présence; les mêmes lumières, que vous m'avez communiqué, continue-t'il, me montrent que la désobéissance d'aucune de vos créatures ne nuit à votre personne, ni ne trouble l'ordre de votre empire, soit dans le ciel, soit sur la terre." Voici encore ce qu'il dit dans un autre endroit, comme en parlant encore à son Dieu: Vous êtes jaloux, lui dit-il, quoique vous soïez toujours en sûreté; vous vous repentez, mais sans aucun sentiment de douleur, vous vous mettez en colère, mais vous êtes toujours tranquille. Zelas et securus es, poenitet te sed non doles, irasceris et tranquillus es. Il faut en effet qu'il soit bien tranquille et bien paisible, puisque parmi tant de disputes et de débats, qu'il y a parmi les hommes à son sujet, et qu'il y en a tant qui le [III-16] nient, qui le blasphément et qui l'outragent, pour ainsi dire, par leurs crimes et par leurs méchancetés, et tant d'autres qui l'offensent tous les jours par leur. désobéissance, il ne s'intéresse seulement pas le moins du monde à la défense de sa propre cause. Ce ne sont que les hommes qui parlent pour lui, encore ne parlent-ils que suivant leur imagination. Car ce n'est que de leur imagination qu'ils tirent tout ce qu'ils disent de lui et pour lui: et ils ne s'intéresseroient même guères de nous dire tout ce qu'ils nous en disent, s'ils n'avoient en vûe d'y trouver leur profit. Nos Déicoles voudroient nous persuader que c'est leur Dieu qui pourvoit par sa divine Providence à tout ce qui regarde les créatures. Mais comment pourvoiroitil a ce qui regarde les créatures, puisqu'il ne pourvoit pas lui-même à ce qui le regarde et à ce qui le touche de plus près, qui est la manifestation de sa gloire et l'adoration du coeur, qui lui seroit dûe avec une entière obéissance à ses commandemens?
Voici aussi ce que dit S. Ambroise touchant cette prétendue immutabilité de Dieu:
» Dieu, dit-il, ne pense pas de la même manière que les hommes pensent, comme s'il lui venoit quelque nouvelle pensée dans l'Esprit, qu'il n'avoit pas auparavant; il ne se fâche pas non plus de la même manière que les hommes se fâchent, comme s'il étoit sujet à quelque changement; mais on ne laisse pas, dit-il, que de se servir de cette manière de parler, et de dire que Dieu pense, qu'il se fache et qu'il se repent, pour exprimer, dit-il, la grièveté de l'offense que le péché fait à Dieu, et qui est telle, dit-il, qu'elle sembleroit [III-17] devoir provoquer Dieu à la colère, quoiqu'il ne puisse, de sa nature, être sujet à aucun mouvement de colère, ni de passion: Neque enim, dit-il, nihil cogitat sicut homines ut aliqua ei nova succedat sententia, neque irascitur quasi mutabilis, sed ideo hæc leguntur ut exprimatur peccatorum nostrorum acerbitas quoe divinam meruerit offensam tanquam ejusque pervenerit culpa, ut etiam Deus qui naturaliter non movetur et iracundia aut passione ulla provocatus videatur ad iracundiam."
Encore que Dieu, dit un autre Auteur, ne puisse se couroucer, ni se réjouir, ni desirer, ni compâtir, ni se repentir, si est-ce, dit-il, qu'il fait tout ce que font tous ceux qui se couroucent, qui s'atristent, qui se répentent ou qui se réjouissent etc., car il châtie, dit-il, quoique sans colère, il se complait en quelque chose, quoique sans aucun mouvement de joïe, il abhorre le mal, quoique sans chagrin et sans tristesse; il veut le bien, quoique sans désir, il donne recours aux affligés, quoique sans compassion. Bréf, dit-il, tout ce que nous faisons par tous ces divers mouvemens de nos apetits et de nos passions, Dieu et les Anges, dit-il, le font par un acte simple de leur volonté, parcequ'ils sont des esprits purs. Voilà comme nos Déicoles et nos Christicoles parlent de l'immutabilité de leur Dieu, ainsi, quoiqu'ils lui attribuent, comme je viens de dire, l'amour et la haine, la douceur et la colère et même la fureur et l'indignation, la tristesse et la joïe, le plaisir et la douleur, le désir et la compassion, le regret et la répentance etc., ils ne prétendent cependant pas prendre ces termes-là au [III-18] piè de la lettre, comme si Dieu se courouçoit effectivement et comme s'il se réjouissoit ou s'atristoit etc., ou comme s'il étoit véritablement sujet à quelques-uns de ces mouvemens, que nous sentons en nous mêmes, quand nous aimons ou que nous haïssons, quand nous nous mettens en colère, ou que nous nous réjouissons, quand nous nous atristons ou que nous nous répentons etc., non ce n'est point du tout cela, qu'ils entendent par les termes que je viens de marquer; c'est tout autre chose qu'ils entendent et qu'ils ne sauroient néanmoins expliquer, ni faire distinctement entendre aux autres, parce qu'ils ne sauroient eux-mêmes comprendre, ni concevoir, ce qu'ils prétendent entendre par leur manière de parler. Mais on voit bien, que c'est comme s'ils disoient, que Dieu aime sans amour, c'est-à-dire qu'il aime sans aimer, qu'il hait sans haine, c'est-à-dire qu'il hait sans haïr, qu'il se met en colère sans colère, qu'il se fâche sans se fâcher, qu'il se réjouit sans joïe, qu'il s'atriste sans tristesse et qu'il se répent sans regret et sans repentance, c'est-à-dire sans se repentir etc. Pareillement, suivant leur manière de parler, quand ils disent qu'il est bon sans qualité et qu'il est grand et immense sans grandeur et sans étendue, c'est comme s'ils disent qu'il est bon sans bonté et qu'il est bon sans être bon; qu'il est grand sans grandeur, c'est-à-dire grand sans être grand, et ainsi, suivant cette belle doctrine de nos Déicoles, ces termes même de faire et de vouloir quelque chose, qu'ils attribuent à leur Dieu, ne se doivent et ne se peuvent prendre à la lettre, non plus que ces autres termes d'aimer, de [III-19] haïr, de se facher ou de se repentir etc. Car de même, dans leur sens, que Dieu aimeroit sans aucun sentiment d'amour, qu'il haïroit sans aucun mouvement de haine, qu'il se complairoit en quelque chose sans aucun sentiment de joïe et que d'autres choses lui déplairoient sans aucun sentiment de tristesse, ou qu'il se repentiroit sans aucun sentiment de regrèt et de repentance etc., de même aussi il faut qu'ils disent qu'il fait tout sans aucun mouvement d'action, sans s'agiter, sans se mouvoir, et qu'il veut ce qu'il veut sans former aucun acte de volonté, ce qui est certainement comme s'ils disoient, qu'il fait tout sans faire, qu'il agit sans agir et qu'il veut sans vouloir et sans volonté; et suivant cette manière de parler, il faut donc qu'ils disent encore qu'il est sans être et qu'il existe sans existence, puisqu'il n'a aucune manière particulière d'agir, comme il n'a aucune manière particulière de faire, ni aucune manière particulière d'exister; car faire n'est pas sans action, ni vouloir sans acte de volonté, non plus qu'être sans essence ou qu'exister sans existence.
Or nos Déicoles reconnoissent et conviennent que leur Dieu veut toutes choses sans aucun mouvement de sa volonté et qu'il fait toutes choses sans aucun mouvement d'action, qui est, comme s'ils disoient, qu'il veut tout sans vouloir, qu'il agit sans agir et qu'il fait tout sans faire, suivant quoi il faut donc qu'ils reconnoissent et qu'ils disent aussi qu'il est sans être et qu'il existe sans existence, c'est-à-dire qu'il n'est point du tout, puisqu'il n'a aucune manière particulière d'être, ni aucune manière particulière d'exister; car ce qui n'a aucune manière particulière d'être, [III-20] ni aucune manière particulière d'exister, n'existe certainement point du tout. Voilà jusqu'où nos superstitieux Déicoles se trouvent réduits par leur belle doctrine de la prétendue existence de leur Dieu; à force de vouloir le rendre parfait et de vouloir le faire paroitre grand et admirable et incompréhensible en toutes choses et en toutes manières, ils le détruisent, et à force de vouloir le dépouiller et le dégager de toutes imperfections ou de toute qualité réelle et imaginable, ils le réduisent véritablement à rien. Que ne reconnoissent-ils donc et que n'avouent-ils ingénuement aussi qu'il n'est point et qu'il n'est rien, puisqu'il n'est effectivement point et qu'il n'est effectivement rien.
Passons à d'autres argumens. Dieu, au sentiment de nos Déicoles, est un être qui est, comme j'ai dit, tout-puissant, qui est éternel, qui est infiniment bon, infiniment sage et infiniment parfait en toutes sortes de perfections, qui est présent partout, qui voit tout, qui sait tout, qui fait tout, qui soutient tout et qui dispose de tout comme il lui plait; ensorte qu'il n'y a rien, suivant leur dire, qui puisse se soustraire à sa domination, ni aller, en aucune manière, contre l'ordre inviolable qu'il a établi partout par sa toute-puissance et par sa souveraine Providence.
[III-21]
La première pensée, qui se présente d'abord à mo esprit au sujét d'un tel être si sage, si bon, si beau, si grand, si excellent, si parfait et si aimable est, que s'il y avoit véritablement un tel être, il paroitroit si clairement et si visiblement à nos yeux et à notre sentiment, que personne ne pouroit nullement douter de la vérité de son Existence. Mais comme ce prétendu être si souverainement parfait ne se fait voir, ni sentir, ni connoitre nulle part en aucune manière que ce soit, il n'y a certainement aucune raison de dire, ni de croire qu'il y ait effectivement un tel être; il y a au contraire tout sujet de croire et de dire qu'il n'est pas. Car comment un être si souverainement parfait et si souverainement bon et aimable seroit-il partout, sans que l'on puisse voir nulle part aucune de ses souveraines perfections? Certainement un être qui n'est pas visible, ni sensible en aucune manière, ne peut-être souverainement beau, ni souverainement bon et aimable, il n'est pas souverainement parfait. Car d'autant plus que les perfections naturelles d'un ètre sont grandes, d'autant plus sont elles visibles et sensibles, semblables en cela à une lumière qui d'autant plus qu'elle est grande, d'autant plus est-elle visible et sensible, ou semblable à une chaleur, qui d'autant plus qu'elle est grande, d'autant plus aussi se faitelle sentir. Puis donc que l'on ne voit et que l'on n'aperçoit même nulle part cet être, que l'on dit être si souverainement parfait, et que l'on ne voit, ni aperçoit nulle part aucune de ses souveraines perfections qu'on lui attribue, il n'y a nulle raison de croire, ni de dire, qu'il y ait véritablement un tel être. Cet [III-22] argument, tout simple et tout naturel qu'il est, ne laisse pas que de conclure déjà assez évidemment pour la négative de ce prétendu être divin, que l'on dit être si souverainement parfait. Mais il faut le confirmer encore par des exemples clairs et sensibles, tels que sont par conséquent ceux-ci:
Si on disoit, par exemple, qu'il y auroit un soleil infiniment clair et lumineux et que l'on ne peut néanmoins voir nulle part la clarté ou la lumière de ce prétendu soleil, n'auroit-on pas raison de dire, que ce prétendu soleil infiniment clair et lumineux nè seroit point du tout? Oui certainement, on auroit raison de le dire et on pouroit même dire, qu'il faudroit avoir perdu la raison et le bon sens pour dire, qu'il y auroit partout une clarté et une lumière infinie, là où on n'en pouroit voir aucune. Si on disoit, par exemple encore, qu'il y auroit partout un être infiniment beau et que l'on ne pouroit néanmoins voir nulle part la beauté de cet être, n'auroit-on pas raison de dire, qu'il ne seroit pas? Bien certainement. Si on disoit, qu'il y a partout un feu infiniment chaud, ou un air infiniment froid, et que l'on ne peut néanmoins sentir nulle part la chaleur de ce feu, ni la froideur de cet air infiniment froid, n'auroit-on pas raison de dire, qu'il n'y auroit point de tels êtres? Enfin si on disoit, qu'il y auroit partout un être dont la substance seroit d'une odeur ou d'une saveur infiniment agréable au goût, aussi bien qu'à l'odorat, et dont la voix rendroit un son qui surpasseroit infiniment tous les autres sons, et que cependant l'on ne peut entendre nulle part le son de cette voix, ni sentir nulle part l'odeur, ni la [III-23] saveur dé cette admirable substance, n'auroit-on pas raison de dire, que cet être ne seroit véritablement point, puisque l'on n'en verroit nulle part aucune aparence? Oui certainement, on auroit raison de le dire, et si nonobstant cela quelques-uns se mettoient en tête de vouloir soutenir, que tels êtres seroient néanmoins véritablement partout, ils ne manqueroient certainement pas de passer pour des fous et pour des visionnaires et même pour des fanatiques; car ce seroit véritablement une espèce de folie et de fanatisme, de se mettre telle fantaisie en tète.
Or il est évident, que nos superstitieux Déicoles tombent dans une semblable espèce de fanatisme, lorsqu'ils soutiennent l'existence de leur Dieu; car ils veulent que ce soit un être infiniment parfait en toutes sortes de perfections et qu'il soit actuellement partout. Et cependant il est évident qu'on ne le voit, qu'on ne le sent, qu'on ne l'aperçoit, et qu'on ne le trouve nulle part, et qu'on ne sauroit même le voir, ni le sentir, ni l'apercevoir, ni le trouver nulle part. C'est donc une grande erreur, et c'est même une espèce de folie en eux de vouloir soutenir, comme ils font, qu'il y ait véritablement un tel être partout. C'est comme s'ils vouloient soutenir, qu'il y auroit véritablement un soleil qui seroit infiniment clair et lumineux, là où on ne verroit aucune clarté, ni aucune lumière; il semble qu'il n'y auroit aucune personne de bon sens qui soit capable de vouloir soutenir de telles ou autres semblables propositions que celles-là. Cependant c'est ce que font tous les jours nos Déicoles, lorsqu'ils soutiennent l'existence actuelle de leur Dieu [III-24] infiniment parfait et présent partout, quoiqu'on ne puisse le voir, ni l'apercevoir, ni le sentir, ni le rencontrer nulle part. C'est comme s'ils disoient, qu'il y a partout un soleil infiniment clair et lumineux, quoiqu'il ne soit visible nulle part, c'est, dis-je, comme s'ils le disoient. Car autant qu'il seroit contre le bon sens de dire, qu'un être, qui seroit infiniment parfait, qui seroit partout, ne seroit néanmoins visible nulle part, et autant qu'il y auroit d'absurdité à dire, qu'il y auroit un soleil parfaitement clair et lumineux là où on ne verroit aucune clarté, ni aucune lumière, autant y auroit-t'-il d'absurdité à dire, qu'il y auroit un être infiniment parfait, là où on ne voit, et là où on ne peut voir, ni apercevoir, aucune de ces prétenduës perfections. Nos Christicoles, qui savent merveilleusement bien faire les spirituels dans leurs pensées, ne manqueront pas de me regarder ici comme un homme tout charnel et grossier, qui ne sait juger des choses que par les sens et ils m'apliqueront sans doute ces paroles de leur grand Mirmadolin S. Augustin, qui dit, que dans un homme charnel toute la règle de juger et de penser, c'est sa coutume de voir; les hommes charnels, dit-il, croïent facilement tout ce qu'ils voïent, mais ils ne sauroient croïre ce qu'ils ne voïent point: in homine carnali, dit-il, tota regula intelligendi est consuetudo cernendi, quod solent videre credunt, quod non solent non credunt. Mais cela ne m'embarasse guères; il m'est facile de rétorquer un tel argument, en disant que dans des ignorans et des sots toute leur règle de juger et de penser c'est, de croire aveuglement tout ce qu'on leur dit, ils ne veulent [III-25] pas croire ce qu'ils voïent, ce qu'ils touchent et ce qu'ils manient et ils croïent sottement tout ce qu'on leur dit et même contre leur propre sentiment, suivant cette autre maxime de leur mirmadolin Docteur Angélique [3], qui dit, en parlant de son aimable et adorable Dieu de pâte, que la vûe, que le toucher et que le goût se trompent à son égard et qu'il ne faut sûrement croire et ajouter foi, qu'à ce qu'on entend dire, c'est-à-dire à ce que leur foi leur en aprend par le seul oui-dire,
Visus, tactus, gustus in te fallitur,
Sed auditu solo tutó creditur.
Seroit-il possible qu'un être souverainement et infiniment parfait n'auroit en lui-même aucune perfection visible, ni aucune qualité sensible? Si cela étoit, quoique ce seroit une chose inconcevable à l'esprit, il faudroit nécessairement dire, que toutes les qualités sensibles et que toutes les perfections visibles seroient incompatibles avec la nature ou avec les perfections invisibles de cet être souverainement parfait, ou du moins qu'elles ne seroient pas convenables à la dignité suprême de cet être infini: car si elles n'étoient pas incompatibles avec sa nature, ni avec ses perfections invisibles, ou si elles n'étoient pas inconvenables à la dignité de sa, nature souverainement parfaite, pourquoi ne les auroit-t-il pas, ces qualités sensibles et ces perfections visibles? S'il les a, pourquoi ne paroitroient-elles pas dans lui? Et si elles paroissoient dans lui, pourquoi ne les verroit-on pas? On les y [III-26] verroit sans doute et on les y verroit même d'autant plus facilement, qu'elles y seroient dans un plus haut degré de perfections. Si nos Déicoles disent que les qualités sensibles et que les perfections visibles sont incompatibles avec la nature et avec les perfections invisibles de cet être souverain, ou qu'elles ne sont pas convenables à la dignité, à la pureté et à la simplicité de sa nature infiniment parfaite, et par conséquent, que ces sortes de qualités sensibles et ces sortes de perfections visibles ne se trouvent point en lui, et qu'elles ne peuvent même s'y trouver, à raison de la pureté et de la simplicité de sa nature, passe, je le veux bien présentement. Mais comment peuvent-ils dire nonobstant cela, que leur Dieu est un être infiniment parfait, puisqu'il manque d'un si grand nombre de perfections? Car il est évident, qu'un être infiniment parfait, qui manque d'une infinité de perfections, ne peut être infiniment parfait: or leur Dieu, suivant ce qu'ils disent eux-mêmes, manque de toutes les perfections visibles et de toutes qualités sensibles, qui sont presque infinies en nombre, donc il ne peut être infiniment parfait. De plus, si ce Dieu, qu'ils disent être infiniment parfait, n'a aucune qualité, ni aucune perfection sensible, il faut donc qu'il n'ait que des qualités et que des perfections universelles et insensibles et que ces prétendues perfections-là soient infinies en lui. Mais je leur demande, comment savent-ils et comment peuvent-ils savoir, qu'il y a des perfections invisibles et que ces perfections-là soient infinies en lui? Car puis qu'elles sont invisibles et insensibles, en quelque [III-27] manière que ce soit, ils ne peuvent nullement les voir, ni les sentir, ni par conséquent les connoitre en aucune manière; car ce n'est point par les sens qu'ils les connoissent, puisqu'elles sont, comme ils disent, toutà-fait insensibles et invisibles. Ce n'est point non plus par la raison qu'ils les connoissent; car la droite raison ne fait pas connoitre, qu'un être infiniment parfait n'a et ne doit avoir aucune qualité, ni aucune perfection sensible; elle ne fait pas connoitre non plus que toutes qualités et que toutes perfections sensibles soïent incompatibles aves les perfections invisibles d'un être souverainement parfait. Si donc la raison et les sens ne peuvent leur faire voir, ni leur faire connoitre ce qu'ils disent des perfections invisibles de leur Dieu, ni ce qu'ils disent de l'incompatibilité des perfections sensibles avec les perfections invisibles de cet être souverainement parfait, c'est en vain et sans fondement qu'ils le disent, ils parlent en cela sans savoir ce qu'ils disent; et s'ils parlent en cela sans savoir ce qu'ils disent, ils ne méritent certainement pas d'être écoutés, comme j'ai déjà remarqué, et s'ils ne méritent pas d'être écoutés, beaucoup moins méritent-ils d'être crus dans ce qu'ils disent.
Mais bien loin que la Raison fasse voir et connoitre à nos Déicoles que ce qu'ils disent des perfections invisibles de leur Dieu et de l'incompatibilité des qualités sensibles avec les perfections d'un être souverainement parfait soit vrai, bien loin de cela, dis-je, s'ils consultoient bien leur raison, elle leur feroit manifestement voir et connoitre qu'un être, qui seroit [III-28] souverainement parfait, seroit souverainement et parfaitement aimable et par conséquent parfaitement connoissable. Car comment seroit-il parfaitement aimable, s'il n'étoit parfaitement connoissable? Un bien n'est aimable, qu'autant qu'il est connoissable et il ne seroit nullement aimable, s'il n'étoit nullement connoissable. Or dans la suposition de nos Déicoles, l'être qui seroit souverainement parfait et qui n'auroit en lui-même aucune qualité sensible, ni aucune perfection visible, ne seroit nullement connoissable: donc il ne seroit nullement aimable, et s'ils veulent qu'il soit parfaiteinent aimable, il faut nécessairement qu'ils disent, qu'il est parfaitement connoissable, et s'il est parfaitement connoissable en lui-même, il faut qu'il ait en lui-même des qualités sensibles et des perfections visibles, puisque ce n'est que par des qualités et par des perfections de cette nature, qu'on pouroit véritablement le connoitre et le distinguer de tout autre être, qui ne seroit pas souverainement parfait. Ainsi bien loin, comme j'ai dit, que la raison fasse noitre à des Déicoles que les qualités et que les perfections visibles et sensibles soïent incompatibles avec les prétendues perfections invisibles d'un être souverainement parfait, elles doivent plutôt leur faire connoitre, que telles perfections seroient inséparables de sa nature, si tant étoit qu'il y eut véritablement aucun être particulier souverainement parfait. C'est pourquoi, puisque l'on ne voit et que l'on ne remarque nulle part aucune aparence de cet être souverainement parfait, il n'y a aucun véritable sujet, ni fondement de croire, qu'il est, ni qu'il puisse être. con.
[III-29]
Je sais bien que nos Déicoles, qui affectent plus que tous autres de faire les spirituels et qui font semblant d'estimer peu les choses materielles et sensibles, en comparaison des hautes idées, qu'ils se forment dans leurs imaginations, des choses spirituelles et divines, n'ont garde d'attribuer à la nature de leur Dieu aucune qualité, ni aucune perfection, qui soit visible ou sensible par aucun sens: ils jugent même qu'il n'apartient qu'à des esprits grossiers et charnels de s'imaginer, qu'un être infiniment parfait, tel qu'ils suposent que leur Dieu est, doive être quelque substance corporelle, composée comme les autres de matière et de forme, si noble même ou si excellente et si parfaite que puisse être cette matière et cette forme; de sorte que, suivant leur dire, leur Dieu n'est ni de chair, ni d'os, ni de quoique ce soit que l'on puisse imaginer; il n'a comme j'ai déjà remarqué ni corps, ni tête, ni bras, ni jambes, ni dos, ni ventre, il n'a ni yeux, ni bouche, ni nez, ni oreille, il n'a ni couleur, ni figure aucune, enfin il n'est rien de tout ce qu'on pouroit imaginer de réel et de sensible; tout ce qu'ils en peuvent penser, se termine à dire seulement en général, que c'est un être infiniment parfait, un être d'une nature incompréhensible, qui surpasse tous sens et tout entendement et qui par conséquent ne peut être exprimé par aucunes paroles, ni conçu par aucune pensée. Mais ne voïent-ils pas, ces docteurs si spirituels et si subtils, ne voïent-ils pas, qu'à force de vouloir exalter l'excellence incompréhensible de cette prétendue nature divine, et qu'à force de vouloir la spiritualiser et la dégager de toute [III-30] matière et de toute qualité sensible, ils la détruisent, et qu'à force de vouloir exagérer toutes ces prétendues perfections divines, ils les anéantissent; de même qu'à force de prouver trop, on ne prouve rien, et qu'à force de trop dire on ne croit rien. Car qu'estce autre chose de dire d'une nature infiniment parfaite, qu'elle n'a ni corps, ni forme, ni figure, ni couleur, ni rien de tout ce que l'on pouroit penser ou imaginer, si non qu'elle n'est point du tout? Qu'est-ce autre chose de dire d'un être infiniment parfait, qu'il n'a ni couleur, ni figure, ni aucune beauté ou bonté sensible et qu'il n'a aucune autre perfection visible, si ce n'est dire, qu'il n'a véritablement aucune perfection? En effet, quelle idée peuvent-ils avoir d'un être, qui n'a ni corps ni forme? Quelle idée peuventils avoir de la beauté d'un être, qui n'a ni couleur ni figure aucune? Quelle idée peuvent-ils avoir de la bonté d'un être, qui ne se fait sentir, ni apercevoir, en aucune manière? Quelle idée peuvent-ils avoir de la sagesse d'un être, qui n'a ni bouche pour parler, ni cerveau pour penser? Quelle idée peuvent-ils avoir de la force et de la puissance d'un être, qui n'a point de mouvement pour agir et qui ne sauroit même se mouvoir lui-même ? Quelle idée peuvent-ils avoir du plaisir et du contentement ou du bonheur d'un être, qui n'a ni yeux pour voir, ni langue pour goûter, ni oreilles pour entendre, ni nez pour flairer, ni mains pour toucher, ni piés pour marcher? Il est constant que personne et non pas même nos Christicoles, tout spirituels qu'ils sont, ou qu'ils croïent l'être, ne sauroient se former aucune véritable idée [III-31] de ce qu'ils prétendent signifier par ces termes de nature, de beauté, de bonté, de sagesse, de puissance et de félicité, qu'ils attribuent à leur Dien. Ainsi quand ils disent, qu'il est d'une nature infiniment parfaîte, qu'il est infiniment beau, infiniment bon, infiniment sage, infiniment puissant et infiniment bienheureux, ils ne savent véritablement pas ce qu'ils disent, parce qu'ils ne savent véritablement pas ce que c'est, qu'une nature qui est sans corps et sans forme et sans étendue aucune; ils ne savent ce que c'est d'une beauté qui n'a ni couleur, ni figure; ils ne savent ce que c'est d'une sagesse qui est sans cervelle, ni d'une force et d'une puissance qui ne se peut mouvoir; ils ne savent ce que c'est de voir sans yeux, d'entendre sans oreilles, ni de goûter sans langue, enfin ils ne savent ce que c'est d'être heureux sans plaisir et sans joïe, ainsi lorsque nos Déicoles dépouillent leur Dieu de toute forme corporelle et de toutes qualités ou perfections sensibles, ils détruisent sa nature et anéantissent toutes ses prétenduës infinies perfections.
Voilà comme ils s'abusent et qu'ils s'égarent dans la vanité de leurs pensées et que, croïant devenir sages, ils deviennent insensés, je dis insensés, parceque, de même que ce seroit une grande folie d'attribuer la Divinité à des choses inanimées ou à des animaux irraisonnables, ou à des hommes foibles et mortels, comme faisoient autrefois les Païens, c'est aussi une grande folie de l'attribuer, comme font maintenant nos Déicoles, à un être imaginaire, qui n'a ni corps, ni forme et qui se laisse dépouiller, comme on veut, de toutes qualités et de toutes perfections réelles et [III-32] sensibles, et qui est par conséquent moins que tout ce qu'il y a de réel et de sensible. Il faut certainement avoir bien peu de lumières, ou faire bien peu d'usage. de son esprit, pour croire des choses qui sont si éloignées de la raison et qui sont si ridicules, si absurdes et si incroïables. Nos Déicoles sont maintenant revenus de la plupart des erreurs des Anciens sur ce sujèt, il y a lieu d'espérer, qu'ils reviendront aussi quelques jours des erreurs où ils sont présentement. On voit déjà même dans la plupart d'eux une assez grande disposition à cela, parcequ'ils témoignent assez par leurs discours, par leurs moeurs et par toute leur conduite, qu'ils n'ajoutent pas grand foi aux mistères de leur Religion, ni aux plus importantes leçons qu'elle leur fait, touchant le bon réglement de leur vie, par raport aux grandes et magnifiques promesses, qu'elle leur fait, des récompenses éternelles d'un Paradis, s'il font bien, ou par raport aux châtimens terribles, dont elle les menace, s'ils font mal. Car s'ils étoient bien persuadés, lés uns et les autres, de ce que leur Religion enseigne et de ce qu'elle les oblige de croire sur ce sujet, ils vivroient certainement avec plus de retenue et avec plus de précaution qu'ils ne font, ou ils seroient les plus insensés du monde, de s'exposer, comme ils font tous les jours, pour des choses de si peu de conséquence, à perdre une vie éternellement bienheureuse et à encourir des châtimens éternels les plus cruels et les plus effroïables que l'on puisse imaginer; comme donc on sait que la plupart de nos Déicoles, que ceux qui sont les premiers et les principaux entr'eux et que même les premiers Ministres [III-33] et les plus grands Prédicateurs de la Religion ne font pas grand état de se mettre en devoir de mériter par leur bonne vie et par leurs bonnes oeuvres de si grandes récompenses et qu'ils ne se mettent guères en peine d'éviter de si terribles châtimens, c'est une marque bien certaine, qu'ils n'ajoutent guères de foi eux-mêmes à tout ce qu'ils en disent et qu'ils ne sont guères persuadés eux-mêmes de ces prétendues grandes et importantes vérités, qu'ils veulent faire croire aux autres.
Mais comment en effèt des gens, qui auroient tant soit peu d'esprit et de bon sens, pouroient-ils se persuader véritablement des choses, qui sont si éloignées de la droite raison et de toute aparence de vérité; vû que la raison et que la nature même nous inspirent naturellement des sentimens contraires. Nos Déicoles nous promettent des recompenses éternelles, si nous vivons dans la vertu et si nous suivons religieusement les règles, les maximes et les principes de leur Religion, et ils font consister la souveraine béatitude et le souverain bonheur des hommes dans la possession et dans la jouissance de ces prétenduës recompenses, que l'on ne possèdera et que l'on ne verra néanmoins jamais dans cette vie, mais seulement après la mort, dans un tems, où nous ne serons plus, [4] dans [III-34] un tems, où nous serons détruits et comme anéantis. Pareillement ils menacent les hommes des châtimens effroïables d'un enfer éternel, s'ils vivent dans le vice et dans le péché, s'ils ne croïent pas fermement tout ce qu'ils leur disent et s'ils ne vivent pas conformément aux règles et aux maximes, ou aux préceptes de leur Religion, et ils font consister le souverain malheur des hommes dans la souffrance éternelle des châtimens effroïables de ce prétendu enfer, que les plus méchans et que les plus indignes ne verront néanmoins jamais dans cette vie, mais seulement aprés leur mort, et dans un tems où, comme j'ai dit, ils ne seront plus et où ils seront tous détruits et comme anéantis. En bonne foi, comment peut-on se persuader que l'on puisse encore être véritablement bienheureux ou malheureux, lorsque l'on ne sera plus sensible au bien ni au mal, et même lorsque l'on ne sera plus rien du tout? Car se persuader que l'on sera bienheureux ou malheureux après la mort, c'est se persuader que l'on sera bienheureux ou malheureux, lorsque l'on ne sera plus. Car du moment que l'on est mort on commence à se corrompre et à se réduire en pouriture et en cendre, c'est, dis-je, ce que l'expérience nous fait tous les jours manifestement voir. Mais nos Déicoles n'ont jamais eu, ni jamais vû d'expérience, que l'on puisse encore sentir du bien ou du mal après la mort, ils n'ont jamais rien vû, ni aperçu de ces grandes et magnifiques recompenses, dont ils se flattent de jouir dans le ciel après leur mort; ils n'ont jamais rien vû non plus, ni jamais rien senti, ni aperçu de ces effroïables tourmens, dont ils menacent les méchans et [III-35] dont ils disent, qu'ils seront éternellement punis dans les enfers après leur mort: tout ce qu'ils disent des biens et des maux d'une autre prétenduë vie n'est fondé que sur des illusions, sur des imaginations creuses et sur des impostures.
Mais encore en quoi font-ils consister cette prétendue souveraine et si charmante béatitude, qu'ils promettent avec tant d'assurance aux gens de bien? C'est ce qu'il faut encore bien remarquer; car ils la font d'une espèce toute singulière et toute pleine de mistères. Ils la font consister, comme ils disent, dans la vision et dans la possession de Dieu même, qu'ils disent être leur souverain bien, laquelle vision ou possession de ce prétendu souverain bien rend parfaitement bienheureux tous ceux, qui ont le bonheur de le voir et de le posséder. Mais voïons un peu ce que.. c'est ou ce que ce pouroit être de cette prétendue si charmante vision et possession de Dieu. Nos Déicoles disent, comme je viens de le remarquer, que leur Dieu est d'une nature toute spirituelle, c'est-à-dire d'une nature incorporelle et immatérielle, et par conséquent d'une nature qui est invisible, qui est sans corps et sans forme, sans étendue, sans couleur et sans figure aucune. Comment donc prétendent-ils, que leur souveraine béatitude puisse consister à voir et à posséder un tel être? Peut-on voir et posséder un être, qui n'est pas visible, un être, qui n'a ni corps, ni forme, ni étendue aucune? Peut-on voir un être, qui n'a ni couleur, ni figure, ni étendue aucune? Certainement cela n'est pas concevable, cela passe toute imagination: car c'est comme s'ils disoient, que leur souveraine [III-36] béatitude consiste à voir, ce que l'on ne peut voir et à posséder, ce que l'on ne peut tenir, ni toucher; ce qui est manifestement absurde, en prenant ces termes dans leur propre et naturelle signification.
Mais comme on sait que nos Déicoles et particulièrement que nos Christicoles, qui se disent être les seuls véritables adorateurs du vrai Dieu, font industrieusement profession de s'attacher principalement à la spiritualité de son culte et à interpréter spirituellement tout ce qui regarde les mistères, les maximes et les céremonies de leur Religion, afin de mieux couvrir sous ce beau et spécieux prétexte de spiritualité toutes les faussetés et toutes les absurdités, qui s'y trouvent, ils n'ont garde de faire consister leur prétenduë souveraine béatitude dans une vision et dans une possession réelle et corporelle de leur Dieu. Ils croiroient bien trop rabaisser et trop avilir la gloire, l'excellence et la grandeur ineffable de cette souveraine béatitude, s'ils la faisoient consister dans aucun plaisir des sens. Ils se persuadent, ou au moins ils veulent persuader aux autres, qu'il n'apartient qu'à des esprits grossiers et charnels d'attendre dans le ciel une béatitude sensuelle et charnelle, comme font les Juifs et les Mahometans, qui n'en connoissent point d'autres, mais pour eux qui ont des connoissances bien plus relevées, et qui aspirent à des biens infiniment plus grands que tous ceux du corps et des sens, ils n'ont garde, dis-je, de s'amuser à faire consister leur béatitude dans aucune plaisir des sens. Ainsi quand ils disent que leur souveraine béatitude consiste dans la vision et dans la possession de leur [III-37] Dieu, ils n'entendent point parler d'une vision corporelle, comme celle qui se fait par les yeux du corps, mais d'une vision spirituelle, qui se fait, suivant leur dire, par les yeux de l'âme; c'est-à-dire par une très claire et très-parfaite connoissance, que l'âme a des beautés et des perfections infinies de ce souverain être: car ils ne prétendent pas non plus que l'âme ait d'autres yeux, que ses propres pensées et ses propres connoissances. Premièrement quand ils parlent d'une possession de Dieu, ils n'entendent point parler d'une possession corporelle, puisque leur Dieu ne se possède point par le corps et qu'il n'y a rien en lui de corporel; mais ils entendent parler d'une possession spirituelle de Dieu, qui se fait, suivant leur dire, par un amour très-parfait de ce prétendu souverain bien; d'où, suivant leur même dire, il résulte dans les âmes, qui ont le bonheur de le posséder ainsi, une joïe et un contentement spirituel, qui surpasse infiniment tous les plaisirs et tous les contentemens, que l'on pouroit jamais recevoir par les sens.
Voilà, ce semble, quelque chose de beau et de bien imaginé; mais rien de plus vain que tout cela; car si cela étoit, il s'en suivroit manifestement que leur prétenduë félicité ne consisteroit que dans un bonheur et dans une béatitude imaginaire, et non pas [III-38] dans un bonheur, ni dans une béatitude réelle et effective. Pour preuve de cela est, que, suivant leur dire, voir clairement et spirituellement un objet n'est autre chose, comme je viens de le marquer, qu'avoir des idées, des pensées et des connoissances très-parfaites de cet objet. Pareillement posséder spirituellement un objet n'est aussi, suivant leur dire, autre chose que l'aimer parfaitement, d'où il suit que plus les idées, les pensées et les connoissances, que l'on se formera d'un objet seront parfaites, plus parfaitement aussi le verra-t'-on spirituellement. Or se former des idées, des pensées et des connoissances plus ou moins parfaites de quelque objet, que l'on ne voit point réellement et véritablement, ne sont que des actes d'imaginations, et l'amour que l'on conçoit pour un tel objet, que l'on ne voit point et que l'on ne possède point réellement, ne se forme que sur les idées, sur les pensées et sur les connoissances que l'on se forme de cet objet: donc voir spirituellement quelque objet, n'est autre chose que le voir par l'esprit et par l'imagination: car je ne fais point ici de distinction entre l'esprit, l'entendement et l'imagination, ni entre les idées, les pensées et les imaginations, parce que tous ces termes ne signifient proprement qu'une même chose; les termes, par exemple, d'esprit, d'entendement et d'imagination ne signifient que la puissance ou la faculté que les hommes ont de penser, de connoître, de raisonner et d'avoir quelques opinions vraïes ou fausses de ce qu'ils conçoivent, et ces termes d'idées, de pensées et d'imaginations ne signifient proprement rien autre chose, que [III-39] les actes de pensées et des connoissances, par lesquelles ils aperçoivent et connoissent les choses, et par lesquelles ils raisonnent ou forinent des jugemens vrais, ou faux, sur ce qu'ils pensent. Comme nos Déicoles ne reconnoissent point d'autre vision de leur Dieu que celle, qui se fait par la pensée et par la *connoissance, qui sont des actes d'entendement, d'esprit ou d'imagination, et qu'ils ne reconnoissent d'autre possession de ce même Dieu que celle, qui se fait par l'amour, qui est une suite naturelle des pensées et des connoissances, que l'esprit ou l'imagination a d'un objet, qui lui paroît être bon et aimable, et qu'ils font d'ailleurs consister toute leur souveraine béatitude à voir spirituellement et à posséder spirie tuellement leur Dieu, il s'en suit évidemment que leur prétendue béatitude ne seroit que béatitude imaginaire, puisqu'elle ne seroit fondée que sur une vision imaginaire et sur une possession imaginaire d'un bien, qui n'est qu'imaginaire.
Et pour confirmation de ceci est, que nos Déicoles disent expressément que cette béatitude ne consiste point dans les plaisirs des sens, qu'elle ne consiste point dans les plaisirs de boire et de manger, ni pareillement dans les plaisirs de voir par les yeux, ou de toucher par les mains, non plus que dans le plaisir d'entendre par les oreilles, mais qu'elle consiste seulement dans la paix et dans la joïe de l'esprit *. Non est enim, disent-ils, regnum Dei esca et potus, sed justitia et pax et gaudium in spiritu sancto etc. [5] [III-40] Et d'où viendra, s'il vous plait, cette paix et cette joïe de l'esprit, si elle ne vient de rien de tout ce qui peut toucher les sens, comme je viens de dire? Elle ne poura venir que de l'imagination et par conséquent leur souveraine félicité ne consisteroit, comme je viens de dire, que dans une béatitude imaginaire, encore n'auront-ils pas ce vain plaisir que de jouir après leur mort d'une béatitude imaginaire: car pour jouir d'une béatitude imaginaire, il faut s'imaginer jouir de quelque bien et s'imaginer véritablement être heureux. Or il n'y a plus d'imagination après la mort, comment donc des morts pouroient-ils jouir d'une béatitude imaginaire, puisqu'ils 'n'auront plus de quoi former aucunes pensées, ni aucune imagination, et qu'ils seront comme si jamais ils n'avoient été? C'est l'état où chacun sera réduit après la mort, nous retournerons tous dans l'état où nous étions auparavant que de naître ou auparavant que d'être; et comme il est sûr, que pour lors nous ne pensions à rien, que nous ne sentions rien et que nous n'imaginions rien, de même aussi il est sûr qu'après la mort nous ne penserons plus à rien, nous ne sentirons plus rien et nous n'imaginerons plus rien. Ainsi c'est bien en vain que nos Déicoles et que nos Christicoles se flattent d'une si grande béatitude après leur mort, puisqu'ils n'auront pas même pour lors l'esprit de penser à aucune béatitude; ils n'ont que faire, de déclamer ni de s'élever si fort contre ce sentiment, puisque c'est expressément le sentiment même d'un de leurs sages, les paroles duquel ils révérent comme des paroles divines.
[III-41]
Voici ce qu'il dit sur ce sujet: les vivans, dit-il, savent au moins qu'ils doivent mourir, mais ceux qui sont morts, dit-il, ne connoissent plus rien et n'attendent plus aucune récompense; les sentimens de baine ou d'amour, ni aucun désir ne les touchent plus et ils ne prennent plus aucune part à tout ce qui se fait dans ce monde. Vas donc, dit-il, vas [6] paisiblement et joïeusement jouïr des biens que tu as, bois et mange en paix les fruits de tes travaux et réjouistoi avec tes amis et avec celle que tu aimes, car, c'est-là, dit-il, tout ce que tu peux espèrer de bien dans la vie. Ces paroles confirment tout clairement ce que je viens de dire; ainsi c'est bien en vain que nos Déicoles et que nos Christicoles se flattent de jouir d'une si grande félicité après leur mort, puisqu'ils n'auront pas même pour lors l'esprit de penser à eux-mêmes. En effèt comment pouroient-ils penser, puisqu'ils ne seront plus. Nous voïons assez souvent, dans la vie même, plusieurs sortes de maladies ou d'infirmités, dans lesquelles ceux, qui y tombent, sont entièrement incapables de penser à aucune chose, ni d'avoir aucun sentiment d'eux-mêmes, ni d'aucune. autre chose! Une simple défaillance de coeur, par exemple, un simple évanouissement, une léthargie, ou quelqu'autre semblable maladie, est capable de nous mettre dans cet état-là, quoique nous soïons encore en vie et que notre corps soit encore dans tout son entier. Si donc une simple maladie, qui trouble seulement l'économie ou le juste tempérament [III-42] des humeurs et qui empêche seulement les fonctions des sens, sans les détruire, est capable de nous ôter tout sentiment et toute connoissance, à beaucoup plus forte raison la mort, qui nous détruit entièrement, nous privera-t-elle de tout sentiment et de toute connoissance. Mais quoi! Ne voïons-nous pas même tous les jours, et n'éprouvons-nous pas même tous les jours qu'un doux et profond sommeil, qui nous abat lentement, sans nous faire aucun mal, nous met hors de toutes pensées, de tout sentiment et de toutes connoissances. Aïant donc de si. fortes preuves de cette vérité, et aïant tous les jours des expériences si sensibles de ce qui se passe dans nous-mêmes, par raport à ce sujèt, c'est merveille que des gens qui paroissent avoir de l'esprit, soient dans des sentimens contraires et qu'ils puissent se persuader, qu'après la mort, on soit encore plein de vie, plein de sentiment et de connoissance, et que l'on soit plus que jamais en état d'être bienheureux ou malheureux, les justes jouissant pour lors d'une parfaite béatitude, en possédant Dieu éternellement dans le ciel, et les méchans souffrant pour lors des suplices éternels dans les enfers. C'est merveille, dis-je, que des gens d'esprit puissent entrer dans ces sentimens-là; car c'est une espèce de folie, de se mettre de telles pensées dans l'esprit, et c'est même une folie qui va assez souvent jusqu'au fanatisme, comme il paroit dans ceux qui se mettent un peu fortement ces sortes de pensées en tête. Car la Religion est une vraïe pépinière de fanatiques, c'est le théatre, où ils jouent le mieux leurs personnages; c'est pourquoi aussi les personnes qui sont véritablement [III-43] sages et qui sont tant soit peu éclairées des lumières de la Raison, ne s'arrêtent guères à ces opinions-là, et c'est aussi la raison pourquoi j'ai dit, que la plupart même de ceux qui les maintiennent par leur autorité, ou qui les enseignent aux autres par le faux devoir de profession, n'ajoutent guères de foi eux-mêmes à ce qu'ils en disent aux autres et ne se mettent guères en peine de faire eux-mêmes, ce qu'ils recommandent si soigneusement aux autres de faire, pour acquérir ce prétendu incomparable bonheur de jouir des félicités éternelles du ciel, ni pour éviter ce prétendu terrible malheur de souffrir éternellement les peines de l'enfer; et il est à croire qu'il y auroit longtems que ces sortes d'opinions-là seroient entièrement abolies, si ceux qui les maintiennent par leur autorité, ou qui les enseignent aux autres par obligation de leur profession, ne trouvoient pas si grassement et si copieusement leur compte et leur avantage dans le soutien et dans la conservation de ces erreurs publiques, en tenant par ce moïen les pauvres peuples misérablement captifs sous leur tirannique domination, tenant pour maxime de leur politique en cela, qu'il est besoin que les peuples ignorent beaucoup de choses vraïes, et qu'ils en croïent beaucoup de fausses.
Mais revenons à notre prétendu être, souverainement et infiniment parfait, s'il étoit véritablement tel [III-44] que nos Déicoles le disent, il seroit indubitablement et infiniment bon et infiniment sage, on ne peut nier cette proposition. Or il est évident qu'il n'y a point d'être, qui soit infiniment bon et infiniment sage; donc il n'y a point d'être qui soit souverainement et infiniment parfait, et par conséquent point de ce qu'ils apellent Dieu.
Qu'il n'y ait point d'être qui soit infiniment bon et infiniment sage, en voici manifestement la preuve:
C'est que, s'il y avoit un tel être, il aimeroit parfaitement le bien, la paix, la justice, la vertu, le bon ordre partout et il protègeroit partout les bons, les justes et les innocens, et au contraire il haïroit infiniment le mal, tous vices, toutes injustices, et toutes méchancetés et puniroit partout les méchans; car étant tout-puissant, comme on le supose aussi, il ne manqueroit pas de procurer tout le véritable bien, et d'établir et de maintenir partout le on ordre. De même aussi s'il haïssoit véritablement tout mal, tout vice, toute injustice et toute méchanceté, étant tout-puissant, comme je viens de le dire, il ne manqueroit pas d'empêcher partout, qu'il n'y ait partout aucun mal, aucune injustice, aucun vice, ni aucun désordre, ou au moins il ne manqueroit pas de punir tous ceux qui feroient mal, ou qui seroient malicieusement cause de quelque mal, parceque c'est le propre de la bonté et de la sagesse, de faire tout le bien possible et d'empêcher tout le mal aussi qui se pouroit faire, comme ce seroit le propre d'une lumière infinie, de répandre sa clarté partout et de dissiper partout les ténèbres, et que ce seroit le propre d'une chaleur [III-45] infinie de s'étendre partout, et de chasser partout la froideur. Car de même que la lumière est incompatible avec les ténèbres et que la chaleur est incompatible avec la froideur, de même aussi et à plus forte raison une bonté et une sagesse infinies doivent être incompatibles avec toutes sortes de maux et de misères, avec toutes sortes de vices et de désordres et avec toutes sortes de méchancetés. Que si une bonté et une sagesse infinies sont incompatibles avec toutes sortes de maux, toutes sortes de vices et toutes sortes de méchancetés et de déréglemens, il ne pouroit donc y avoir aucun mal, aucun vice, aucun déréglement, ni aucune méchanceté au monde sous la puissance et sous le gouvernement d'un être tout-puissant, s'il étoit, comme on dit, infiniment bon et infiniment sage, parce qu'il empêcheroit par sa bonté et par sa sagesse toute-puissante, qu'il n'arrivât aucun mal et qu'il ne se fit aucune injustice, ni aucune méchanceté, ou aucun déréglement. Or il est évident, que le monde est presque tout rempli de maux et de misères, les hommes y sont tous pleins de vices, pleins d'erreurs et de méchancetés, leur gouvernement est plein d'injustice et de tirannie, on voit presque partout un débordemeut de vices et de méchancetés; la discorde et la division régnent presque partout; les justes et les innocens oprimés gémissent presque partout; les pauvres sont presque partout dans la disette et dans les souffrances sans apui, sans suport et sans consolation. D'un autre côté on y voit souvent les méchans, les impies et les plus indignes de vivre, qui sont néanmoins dans la prospérité, dans la joïe, dans [III-46] les honneurs et dans l'abondance de toutes sortes de biens; on ne sauroit rien nier de ce que je dis à cet égard, il s'en faut même beaucoup que je ne dise tout ce qui est; car qui voudroit faire un détail de tous les maux et de toutes les misères pitoïables qui sont dans le monde, aussi bien que de tous les vices et de toutes les détestables méchancetés des hommes, il faudroit pour le faire des volumes entiers; comme donc il est évident que le monde n'est presque partout rempli que de maux, que de misères, que de vices, que de méchancetés, que de tromperies, que d'injustices, que de vols, que de larcins, que de cruautés, que de tirannie, que de désordres et de confusion, c'est une preuve certaine et évidente qu'il n'y a point d'être infiniment bon et infiniment sage, qui soit capable d'empêcher tous ces maux, ni de sagesse qui soit capable d'y aporter un remède convenable, et par conséquent qu'il n'y a point d'être tout-puissant, qui soit infiniment bon et infiniment sage.
Voici ce qu'un auteur judicieux du dernier siècle disoit sur ce sujet, car tout Christicole qu'il étoit, il n'a pû néanmoins s'empêcher de reconnoitre et de sentir la force de cet argument que je viens de proposer. Une certaine inégalité dans les conditions, qui entraine l'ordre et la subordination est, dit-il, l'ouvrage de Dieu; on supose une loi divine; mais une trop grande disproportion et telle qu'elle se remarque parmi les hommes est leur ouvrage ou la loi des plus forts [7]. Il déclare encore plus clairement sa pensée dans le [III-47] même endroit, comme je l'ai déjà remarqué. Mettez, dit-il, l'autorité, les plaisirs et l'oisiveté d'un côté, la dépendance, les soins et la misère de l'autre, ou ces choses, dit-il, sont deplacées par la malice des hommes, ou Dieu n'est pas Dieu. Cet auteur reconnoit donc, que tout doit être dans un bon ordre et dans une juste subordination, sous la conduite et sous la direction d'un Dieu, c'est-à-dire d'un être infiniment parfait, c'est son ouvrage, comme il dit, ou plutôt ce seroit son ouvrage de faire bien, de règler bien, et de conduire bien toutes choses. Jusques-là il a raison, puisqu'il supose un être infiniment parfait; mais comment peut-il dire ensuite, qu'une si grande disproportion, qui est celle qui se remarque parmi les hommes, est leur ouvrage et la loi des plus forts, puisque cette si grande disproportion ne seroit pas non plus que cette loi des plus forts, si la suposition qu'il f fait de l'existence d'un être infiniment parfait, étoit véritable? Car comment un être tout-puissant, qui seroit infiniment bon et infiniment sage, soufriroit-il une si grande et si injuste disproportion entre les hommes? Comment souffriroit-il que la loi des plus forts s'établit, contre toute raison et équité et même contre toutes ses bonnes intentions et contre toutes ses bonnes volontés? L'ouvrage des hommes, qui sont foibles et mortels et qui ne peuvent rien d'eux-mêmes, comme disent nos Christicoles, seroit-il plus fort que l'ouvrage même d'un Dieu tout-puissant! Cela n'est point du tout croïable, cela répugne entièrement à la bonté et à la sagesse d'un être, qui seroit tout-puissant et infiniment parfait. C'est pourquoi aussi il est marqué [III-48] expressément dans les prétendus divins Proverbes de nos Christicoles, qu'il n'y a point de sagesse, point de prudence, point de conseil et par conséquent aussi point de force, ni de puissance, qui puisse prévaloir contre les desseins ou contre les volontés de Dieu. Non est, dit-il [8], sapientia, non est prudentia, non est consilium contra Dominum, et la raison de cela est, que la même bonté et que la même sagesse de Dieu qui auroient bien fait et bien réglé toutes choses, auroient empêché aussi qu'elles ne fussent déplacées par la malice des hommes et auroient même empêché qu'il n'y eut jamais eu de malices parmi les hommes.
Voici encore comme un de leurs prétendus prophètes fait parler son Dieu. Sachez, dit-il, que je suis Dieu et qu'il n'y en a point d'autre que moi, mes desseins demeureront fermes, et toutes mes volontés s'exécuteront [9]. Ego sum Deus et non est ultra nec est similis mei ..... Consilium meum stabit et omnis voluntas mea fiet. Cela étant, il faut nécessairement reconnoitre que rien ne pourroit aller contre les desseins, ni contre les volontés d'un étre tout-puissant, et que rien ne seroit capable de troubler ni de renverser un ordre, qui auroit été établi par une divine et toute-puissante Providence. Comme donc on voit manifestement partout et que l'on a toujours vû ainsi partout un renversement de bon ordre, un renversement de justice et d'équité, un débordement général de vices et une infinité de maux et de misères, qui accablent misérablement la plupart des hommes et [III-49] souvent même les plus justes et les plus innocens, plutôt que les coupables et que les impies; c'est une preuve certaine et assurée, qu'il n'y a point d'être Lout-puissant, et qu'il n'y a point de bonté, ni de sagesse infinies, qui puissent empêcher tous ces maux et établir inviolablement partout la justice et le bon ordre, comme il seroit convenable de faire à une bonté et à une sagesse qui seroient infinies. Ainsi la vûë de tant de maux, de tant de vices, de tant de misères ét de tant de méchancetés qui règnent partout, nous fait manifestement voir, qu'il n'y a point de Dieu. C'est ce que l'auteur, dont je viens de parler, déclare assez expressément, par ces paroles qui je viens de raporter. Mettez, dit-il, l'autorité, les plaisirs et l'oisiveté d'un côté, la dépendance et la misère de l'autre; ou ces choses, dit-il, sont déplacées par la malice des hommes, ou Dieu n'est pas Dieu. Suivant donc la pensée et le sentiment de cet auteur, qui est assurément un des plus judicieux d'entre nos Déicoles, il faut nécessairement reconnoitre, ou que les choses du monde, telles qu'elles sont présentement, ont été déplacées par la malice des hommes, comme il le dit, ou que Dieu n'est pas Dieu.
Pour dire que les choses ont été déplacées par la malice des hommes, il faut suposer qu'elles auroient été véritablement placées dans un meilleur ordre, et qu'elles auroient été véritablement dans un état plus parfait, que celui où elles sont, ce qui seroit peut-être assez difficile de prouver, vu qu'il n'y en a aucune aparence: ce n'est pas néanmoins, que je veuille absolument nier, que les choses du monde aïent jamais pû [III-50] avoir été dans un meilleur ordre, au moins quant aux moeurs et gouvernement des hommes, qui peuvent effectivement avoir été meilleurs dans les siècles passés, et il ne faut point douter, qu'elles ne seroient encore présentement dans un meilleur ordre et dans un meilleur état, si les hommes étoient véritablement sages, c'est-à-dire s'ils se conduisoient en toutes choses par les véritables lumières de la raison et selon les règles de la justice et de l'équité naturelles. Mais par raport aux foiblesses et aux infirmités de la nature, par raport aux maladies, aux souffrances, aux accidens fâcheux, et surtout par raport à la mort, qui met fin à la vie et qui termine toutes les souffrances, aussi bien que tous les plaisirs, il ne faut pas croire que les choses aïent jamais été dans un ordre, ou dans un état, beaucoup plus parfait, que celui où nous les voyons; les hommes ont toujours été enclins au mal, ils ont toujours été sujets aux maladies et aux infirmités, tant du corps que de l'esprit, et ils ont même toujours été sujets à la mort, comme ils y sont maintenant sujets, et quoique l'on dise, qu'il y a eu, autrefois des hommes, qui ont vécu jusqu'à plusieurs centaines d'années, il n'en est cependant venu aucun de ceux-là jusqu'à nous, ils ont pris fin par la mort comme font encore présentement tous hommes: ainsi, soit que les choses du monde aïent autrefois été dans un meilleur ordre et dans un meilleur état, soit qu'elles n'y aïent jamais été, mon dessein n'est pas de nier qu'elles ne puissent avoir été effectivement dans une meilleure disposition; mais je prétends seulement dire, que si jamais les choses humaines avoient été [III-51] établies dans un meilleur ordre et mises dans un état de perfection par la toute-puissance, par la bonté et par la sagesse d'un être infiniment parfait, elles auroient toujours persisté et demeuré fermes dans cet ordre et dans cet état de perfection, ou le souverain Etre les auroit d'abord voulu placer, et jamais elles n'en auroient pû avoir été déplacées par la malice des hommes, et cela non seulement parceque rien n'auroit jamais pû prévaloir contre les desseins et contre les volontés d'un Dieu tout-puissant, mais aussi parce qu'il n'y auroit jamais eu de malice parmi les hommes. Car comment la malice elle-même auroit-elle pû s'introduire ou se glisser parmi les hommes, contre les desseins et contre les volontés d'un Dieu tout-puissant? Cela ne se seroit nullement pû faire, à moins que l'on ne veuille dire aussi, que la malice des hommes auroit eu plus de force et de puissance que la volonté toute-puissante d'un Dieu, ce qu'il seroit absurde de dire.
Comme donc on voit manifestement, que les choses humaines sont dans une très-mauvaise situation et dans un très-mauvais état, et que, suivant le dire de de l'auteur que j'ai cité, cette mauvaise disposition des choses du monde prouve, qu'elles ont été déplacées par la malice des hommes, dans la suposition d'un être infiniment parfait, qui les auroit mises d'abord dans un meilleur ordre et dans un meilleur état, qu'elles ne sont présentement, il faut nécessairement conclure que cet être infiniment parfait n'est absolument point, et par conséquent que ce que l'on apelle Dieu, n'est pas Dieu; de sorte que, si l'auteur, que [III-52] je viens de citer, a eu raison de dire, que ces cho-. ses étoient déplacées par la malice des hommes, ou que Dieu n'étoit pas Dieu, il auroit certainement pû dire avec beaucoup plus de raison, que, si Dieu étoit Dieu, les choses n'auroient jamais été déplacées par la malice des hommes, parceque la même puissance et la même bonté et la même sagesse, qui les auroit mises dans un si bel ordre et dans un état si parfait, auroient pourvû à ce qu'elles ne fussent jamais déplacées par la malice des hommes: soit donc que l'on dise, que ces choses ont été déplacées par la malice des hommes, soit que l'on dise, qu'elles n'ont jamais été dans un meilleur état, ni jamais mieux ordonnées qu'elles ne sont, il importe peu pour la conclusion qu'il convient présentement en tirer, parce qu'il suffit de voir le triste, le pitoïable, l'injuste, le méchant, le détestable et le malheureux état où elles sont, pour conclure qu'elles n'ont jamais été faites, ni jamais été gouvernées et conduites par un être infiniment parfait, car il n'est nullement croïable, ni même possible, qu'un être infiniment parfait auroit voulu faire si mal aucune chose, qu'il auroit voulu en aucune manière laisser glisser aucun mal, aucune malice, aucune méchanceté, ni aucun désordre parmi ses créatures.
Qui diriez-vous Mrs. les Déicoles et Mrs. les Christicoles, que diriez-vous, par exemple, d'un pére de famille, qui, pouvant sans peine et sans s'incommoder bien régler et bien gouverner toute sa famille, et qui, pouvant même facilement donner à tous ses enfans de bonnes inclinations et toutes sortes de belles [III-53] perfections, voudroit néanmoins tout abandonner à la conduite du hazard et laisser venir ses enfans beaux ou laids comme il adresseroit, sains ou malades, sages ou fous, et les laisser indifféremment faire le bien ou le mal, et même le plus souvent leur laisser faire le mal plutôt que le bien? Que diriez-vous d'un tel père? Diriez-vouz que ce seroit-là un parfaitement bon père de famille? Quand vous voudriez le dire, je suis sûr que vous ne le penseriez point? Que diriez-vous d'un berger ou d'un pasteur de brebis, qui, aïant un troupeau à garder et à conduire, les laisseroit négligemment aller dans toutes sortes de paturages bon ou mauvais, les laisseroit négligemment infecter et corrompre de gale, et qui, avec tout cela, les laisseroit, encore misérablement disperser et déchirer par la fureur enragée des chiens et des loups? Diriezvous que ce seroit-là un parfaitement bon berger? Point du tout. Vous-diriez au contraire, que ce seroit un très-mauvais berger et qu'il seroit tout-àfait digne de punition. Que diriez-vous d'un juge, qui, au lieu de rendre fidèlement la justice à un chacun, favoriseroit au contraire l'injustice et le crime et puniroit également et sans discernement les bous avec les méchans, et qui s'entendroit même avec les voleurs et les méchans; diriez-vous qu'un tel juge seroit parfaitement juste? Point du tout. Vous diriez au contraire, qu'il seroit le plus injuste du monde et qu'il mériteroit lui-même d'être sévèrement jugé et puni. Enfin, que diriez-vous d'un gouverneur de ville ou de province, même d'un Prince souverain, qui auroit des Etats à gouverner, si, au lieu d'établir ou de faire [III-54] observer partout de bons réglemens et de bonnes loix pour maintenir ses peuples dans la paix et dans l'abondance de tout bien, il les laisseroit se brouiller, se persécuter, se ruïner, se désoler et se détruire misérablement les uns et les autres, par de continuelles divisions et par de continuelles guerres et si c'étoit encore ce Prince-là lui-même, qui suscitât et qui fomentât ces funestes divisions et ces cruelles guerres parmi ses peuples, diriez-vous qu'un tel Prince seroit un parfaitement bon Prince? Point du tout. Vous diriez plutôt, qu'il mériteroit d'être dégradé et dépouillé de toute autorité, de tout honneur, de toute dignité et de tout commandement et vous auriez raison de le dire, parce qu'une telle conduite seroit tout-àfait indigne de la bonté, de la sagesse et de la majesté d'un Prince; et tout Prince qui n'est pas bon Prince ne mérite pas de l'être.
Vous dites Mrs. les Déicoles et Mrs. Iss Christicoles, vous dites que votre Dieu est le souverain père de tous les hommes et de toutes les créatures vivantes; vous dites, qu'il est le souverain pasteur et le souverain conducteur des hommes et particulièrement qu'il est le souverain pasteur des âmes; vous dites, qu'il est le souverain juge de tous les hommes et qu'il est enfin le souverain Maître et Seigneur de tout le monde, ou plutôt c'est lui-même, dites-vous, qui s'attribue toutes ces belles et honorables qualités de père, de pasteur, de juge et de souverain Seigneur; comment donc pouvez-vous dire qu'il est un père infiniment bon et infiniment sage, puisqu'il abandonne toute sa famille, qui est le monde, à la conduite du hazard, [III-55] et qu'il laisse devenir tant de ces enfans, qui sont les hommes, si laids, si difformes, si vicieux et si méchans, sujets à tant de maladies et d'infirmités, et qu'il les laisse faire impunément et insolemment toutes sortes de méchancetés; cela, à votre avis, convient-il à un parfaitement bon et parfaitement sage père de famille? Comment pouvez-vous dire, qu'il est parfaitement bon pasteur, puisqu'il laisse si négligemment infecter son troupeau dans toutes sortes d'erreur et de vices, et qu'il abandonne si universellement les bons à la malice, à la méchanceté, à la cruauté et à la perfidie des méchans? Cela convient-il à un parfaitement bon pasteur? Comment pouvez-vous dire, qu'il est un parfaitement juste juge, puisqu'il ne fait point de discernement entre les innocens et les coupables, et qu'il punit également les uns comme les autres, lorsqu'ils se trouvent malheureusement dans les occasions; cela convient-il à un parfaitement juste juge? Enfin comment pouvez-vous dire, qu'il est un parfaitement bon Prince et Seigneur souverain du monde, puisqu'il ne fait point manifestement connoitre aux hommes ses intentions et ses volontés et qu'il les laisse se dépouiller, se persécuter, se ruiner, se désoler et se massacrer continuellement les uns les autres par de continuelles divisions et par de continuelles guerres, cela convient-il à un parfaitement bon et sage Prince et souverain Seigneur du Monde! Vous blâmeriez et vous condamneriez tous les jours ure telle conduite dans des hommes, qui seroient établis pour conduire et pour gouverner les autres, par quelle principe de raison pouvez-vous donc, [III-56] Messieurs, l'aprouver dans un être que vous dites souverainement et infiniment parfait? Ferez-vous des vertus adorables et infiniment parfaites dans votre Dieu de ce qui seroit dans des hommes des vices très-blåmables et très-punissables? Il n'y a point d'homme, qui ne seroit blamable et punissable, si, particulièrement en chose de conséquence et de d'importance, il ne faisoit pas tout le bien qu'il pouroit faire, et s'il n'empêchoit pas tout le mal qu'il pouroit empêcher.
Si un Médecin, par exemple, pouroit facilement guérir toutes sortes de maladies, et même préserver les hommes de toutes maladies, et les empêcher même de mourir et de souffrir aucun mal, et qu'il ne voulut pas néanmoins les guérir de leurs maladies, ni les préserver d'aucun mal, et qu'il voulut les laisser mourir, et qu'il voulut les laisser mourir dans leurs maux et dans leurs infirmités, ne seroit-il pas tout-à-fait blamable et punissable? Si un Père de famille pouvoit rendre tous ses enfans beaux, sages, vertueux, parfaits et leur procurer toutes sortes de biens en abondance et qu'il ne voulut cependant point leur procurer ces biens-là, mais qu'il voulut les laisser devenir vicieux et méchans, les faire laids et difformes et les laisser misérablement dans la disette et dans toutes les misères de la pauvreté, ne seroit-il pas tout-à-fait blamable? Enfin pour abréger, si un Prince pouroit rendre tous ses peuples heureux et contens et les préserver de tous malheurs, de tous dommages et de tous accidens fâcheux et qu'il ne voulut pas néanmoins les rendre heureux, mais les [III-57] laisser volontairement exposés aux courses et aux ravages de ses ennemis et les laisser misérables et malheureux, ne seroit-il pas tout-à-fait blamable? Oui certainement. Vous dites, Messieurs les Déicoles et Mrs. les Christicoles, vous dites et vous voulez, que l'on croïe, que votre Dieu peut faire toutes sortes de biens aux hommes, qu'il peut les préserver, ou les tirer heureusement de tous dangers et de tous maux, qu'il peut les rendre tous parfaitement heureux et contens, et qu'il peut aussi les rendre tous parfaitement bons, parfaitement sages et vertueux; cependant vous voïez bien, et chacun voit bien avec vous, qu'il s'en faut beaucoup, qu'il leur fasse ces sortes de biens et qu'il les garantisse de toutes sortes de maux:comment donc pouvez-vous dire et comment pouriez-vous nous faire croire, qu'il est tout-puissant et qu'il est infiniment bon et infiniment sage, puisque les effèts nous démontrent manifestement le contraire.
Ne savez-vous pas que plus un être est bon et parfait, plus parfaitement aussi et plus sagement doitil agir [10], de sorte que si votre Dieu étoit, comme vous dites, infiniment bon, infiniment sage et tout-puissant, il auroit certainement très-sagement et trèsparfaitement fait et ordonné toutes choses: il y a un [III-58] axiome en Philosophie, qui dit: quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur. Si cet axiome est vrai, il n'est pas moins vrai de dire: quidquid fabricatur ad modum fabricantis fabricatur, de sorte que si c'eut été un être et un ouvrier tout-puissant et infiniment parfait, qui eut fait toutes choses, il les auroit infailliblement fait toutes parfaites et par conséquent sans aucun vice et sans aucun défaut: mais bien loin de voir que toutes choses soient dans ce noble et désirable état de perfection, on voit au contraire qu'elles sont toutes dans le déréglement, dans le désordre et dans la confusion et dans un triste et fâcheux état de misères et d'infirmités. Quelle aparence y auroitil donc, qu'elles aient été faites et qu'elles soient gouvernées ainsi par un être tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage? il n'y a certainement aucune aparence.
Il est sur qu'il seroit de la bonté et de la sagesse et même de la gloire d'un être infiniment parfait, de se faire parfaitement connoitre et aimer d'un chacun, car le propre du bien, suivant la maxime reçue, est de se communiquer, bonum est sui diffectivum, plus une bonté est grande, plus elle doit se communiquer et s'étendre, plus elle doit se faire sentir et se faire aimer, et par conséquent une bonté et une sagesse, qui seroient infiniment parfaites, ne manqueroient pas de se communiquer parfaitement en se faisant parfaitement connoitre et aimer. En effet, que seroit-ce d'un bien qui ne se communiqueroit en nulle façon, c'est-à-dire qui ne se feroit point sentir, ni connoitre en aucune manière. Ce seroit un bien qui demeureroit [III-59] entièrement inutile, c'est ce qui nous est marqué dans nos prétendus Sts Livres. Quelle utilité, dit l'Ecclésiastique, y-a-t-il dans une sagesse, ou dans un trésor, qui demeurent cachés? Il n'y a, dit-il, aucune utilité dans l'un ni dans l'autre [11] . Sapientia abscondita et thesaurus invisus quoe utilitas utrisque? Celui dit-il, qui cache ses défauts et ses imperfections, vaut mieux que celui qui cache sa sagesse et ses vertus [12], melior est qui celat insipientiam suam, quam homo qui abscondit sapientiam suam. C'est pour cela aussi qu'il est dit, dans un de leurs prétendus prophètes, que la gloire du Seigneur Dieu paroitra partout et que toute chair entendra la parole du Seigneur [13] Revelabitur gloria Domini et videbit omnis caro quod os Domini locutum est. Dans un autre prophète il est dit, que la gloire du Seigneur sera tellement visible et manifeste partout, que personne n'aura plus besoin d'instruction pour aprendre à le connoitre. Je mettrai ma loi, dit Dieu, dans leurs entrailles, je l'écrirai dans leurs coeurs. Dabo legem meam in visceribus eorum et in corde eorum scribam eam. Personne, ditil, n'aura plus besoin d'enseigner son frère, ni son voisin, pour aprendre à me connoitre, parce que tous me connoitront, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, [14] non docebit ultrà vir proximum suum et vir fratrem suum dicens cognosce dominum: omnes enim cognoscent me a minimo eorum usque ad maximum. Et non seulement, dit-il, qu'il se fera connoitre ainsi de tous les hommes, mais il dit même qu'il se fera [III-60] connoitre et qu'il se fera même louer et glorifier aussi par les bêtes sauvages; les bêtes des champs, dit-il, les dragons, les serpens et les autruches me glorifieront [15]. Glorificabit me bestia agri, dracones et structiones. Car je vais, dit-il, faire toutes choses nouvelles. Ecce ego facio nova.
Selon donc le dire de ces prophètes, Dieu s'attribue lui-même cette gloire de se faire ainsi connoitre et glorifier, il se l'attribue privativement à toute autre, il dit qu'il est jaloux de sa gloire et qu'il ne la communiquera à personne. Je suis le Seigneur, dit-il, je suis un Dieu fort et puissant et qui est jaloux de sa gloire. J'empêcherai, dit-il, que mon nom ne soit blasphemé; je l'empêcherai, dit-il, pour l'amour de moi-même, et je ne donnerai ina gloire à personne [16]. Ego sum Deus, Deus tuus fortis, zelans, visitans iniquitatem patrum in filios in tertiam et quartam generationem eorum qui oderunt me propter me [17]. Propter me faciam ut non blasphemer et gloriam meam alteri non dabo. C'est ce qu'il confirmeroit encore lui-même par serment et par jurement, comme pour plus grande assurance de la vérité de ses paroles. J'ai juré par moi-même, dit-il, j'ai juré vérité et justice, ma parole s'accomplira, tout génouil fléchira sous moi et chacun me glorifiera [18] in me metipso juravi egredietur de ore meo justitioe verbum et non revertetur quia mihi curvabitur omne genu et jurabit omnis lingua. Il est donc clair et visible, par les raisons et par les témoignages que je viens de citer, qu'il seroit de la [III-61] bonté et de la sagesse et même de la gloire d'un Dieu, c'est-à-dire d'un être infiniment parfait, de se faire parfaitement connoitre et aimer d'un chacun. Or il est évident, qu'il n'y a point d'être infiniment parfait qui se fasse parfaitement connoitre et aimer d'un chacun, car s'il se faisoit parfaitement connoitre et aimer, personne ne voudroit, ni ne pouroit le nier, ni douter même de son existence, comme il y en a tant qui font, et nos Déicoles mêmes ne seroient pas, comme ils sont, si en peine de prouver son existence, et ils n'auroient pas besoin de tant de prêcheurs pour tâcher de le faire connoitre à leurs peuples. Comme donc il y a une infinité de gens qui ne le connoissent pas, qui nient son existence, ou qui la révoquent en doute, et que les plus zélés mêmes de nos Déicoles ne sauroient la démontrer, ni par la raison, ni par le sentiment, c'est une preuve évidente, qu'il n'y a point de tel être, et par conséquent point de Dieu.
Il est pareillement clair et constant, qu'il seroit de la bonté et de la sagesse d'un être tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage, et il seroit de sa gloire, aussi bien que de sa bonté et de sa sagesse, de faire parfaitement bien tout ce qu'il fait, et par conséquent de n'y laisser aucun défaut, ni même aucune imperfection, et, pour la même raison, il seroit de la bonté, dé la gloire et de la sagesse infinies d'un tel être, de maintenir et de conserver toujours ses ouvrages dans un état entier et parfait, et s'il ne le fait pas, c'est sans doute parce qu'il ne le peut ou parcequ'il ne le veut: Si c'est parcequ'il ne le veut, il n'est assurément pas infiniment bon, puisqu'il ne [III-62] voudroit pas faire tout le bien qu'il pouroit faire, et si c'est parcequ'il ne le peut, il n'est donc certainement pas tout-puissant, puisqu'il ne peut faire tout le bien qu'il voudroit bien faire: et ainsi, soit qu'il manque de bonté, soit qu'il manque de puissance pour bien faire parfaitement toutes choses, il s'en suit évidemment qu'il n'est pas infiniment parfait et, par conséquent, qu'il ne seroit pas Dieu, comme nos Christicoles l'entendent.
Seroit-il possible qu'un Etre infiniment bon et infiniment sage ne voudroit pas faire tout le bien, qu'il pouroit faire et qu'il lui seroit convenable de faire pour sa gloire même? Seroit-il possible qu'il ne voudroit pas empêcher tout le mal qu'il pouroit empêcher et qu'il lui seroit convenable pour sa gloire même d'empêcher? Seroit-il possible qu'un Dieu infiniment bon et infiniment sage, qui pouroit sans peine et sans difficulté faire toutes ses créatures parfaites et heureuses à tout jamais, voudroit néanmoins les laisser toujours vicieuses et défectueuses, foibles et imparfaites, pour les voir et les laisser ensuite toujours malheureusement souffrir toutes sortes de maux et de misèrés dans la vie. Seroit-il possible qu'un Dieu infiniment bon et infiniment sage se plairoit à voir le mal, le désordre, le vice et la confusion dans ses créatures? Se plairoit-il, par exemple, à les voir estropiées, et mal faites de corps ou d'esprit; se plairoit-il à les voir languir et mourir de fain et de misère; se plairoit-il à les voir se haïr, se persécuter, se déchirer, se détruire et se manger cruellement, comme elles font les unes les autres? Cela n'est [III-63] certainement pas croïable: je ne saurois me persuader qu'un être infiniment parfait, infiniment bon et infiniment sage soit capable de faire telle chose, parce que cela est entièrement contraire à la nature d'un être infiniment bon et infiniment sage; c'est détruire une bonté et une sagesse infinie, que de penser qu'elle fut capable de vouloir faire ou de vouloir souffrir, qu'il y ait tant de maux et tant de méchancetés dans ses créatures. C'est une chose si belle, si louable et si honorable que de bien faire toutes choses, c'est une chose si douce, si aimable et si digne de la perfection et de la grandeur d'un coeur noble et généreux de se rendre partout bienfaisant, qu'il n'est pas imaginable qu'un être, qui seroit infiniment parfait, voudroit échaper ou négliger aucune occasion de bien faire, et comme des hommes, qui n'auroient pas l'âme et le coeur bienfaisant et qui, dans des occasions pressantes, ne voudroient pas faire de bien à leurs semblables, ne seroient pas dignes d'avoir du bien, et mériteroient au contraire d'être eux-mêmes et misérables et malheureux, de même aussi j'ose dire, que s'il y avoit des Dieux qui fussent capables de faire toutes sortes de biens et capables d'empêcher toutes sortes de maux, et qu'ils ne voulussent pas néanmoins faire tout le bien qu'ils pouroient faire, ni empêcher tout le mal qu'ils pouroient empêcher, ne mériteroient certainement pas d'être Dieux, ni de recevoir aucun honneur divin, j'ose même dire qu'ils mériteroient plutôt d'être fouettés que d'être servis et adórés comme des Dieux.
Quoi! ce sont les Dieux eux-mêmes, disent les [III-64] Déicoles, c'est Dieu lui-même, disent nos Christicoles, c'est Dieu lui-même ou ce sont les Dieux eux-mêmes qui recommandent et qui ordonnent aux hommes de faire tout le bien qu'ils peuvent et d'empêcher le mal autant qu'il leur est possible, et Dieu lui-même ou les Dieux eux-mêmes ne voudroient pas faire tout le bien qu'ils pouroient faire, ni empêcher le mal autant qu'ils pouroient l'empêcher? Ils se rendrojent en cela mille fois plus blamables que les hommes. Si les hommes ne font pas tout le bien qu'ils pouroient faire, et s'ils n'empêchent pas toujours tout le mal qu'ils pouroient empêcher, c'est souvent parcequ'il leur côuteroit de la peine, du travail et du soin, qu'ils ne voudroient pas se donner; c'est souvent aussi parcequ'ils ne peuvent faire du bien aux autres, sans souffrir quelque diminution du leur; mais ce ne seroit pas de même de Dieu, ni des Dieux, s'ils étoient véritablement Dieux. Car s'ils étoient véritablement Dieux tout-puissans, ils pouroient facilement faire toutes sortes de bien aux hommes et empêcher toutes sortes de maux, sans se donner pour cela aucune peine, ni aucune inquiétude et pouroient de même faire toutes sortes de bien, sans craindre aucune diminution du leur, car ils n'auroient seulement qu'à vouloir et tout se feroit selon le bon plaisir de leurs volontés, il ne coûte rien quand il ne tient qu'à vouloir. Puis donc que l'on voit manifestement, qu'ils ne font point tout ce bien, qu'il leur seroit convenable de faire, et qu'ils n'empêchent pas tout le mal, qu'il leur seroit convenable d'empêcher partout, c'est une preuve évidente, qu'ils ne sont pas évidemment bons [III-65] ou qu'ils ne sont pas tout-puissans et par conséquent qu'ils ne sont pas Dieux.
Pareillement, s'il y avoit véritablement un Dieu et Seigneur tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage, il seroit de sa bonté et de sa sagesse de protéger partout les bons et de récompenser toujours la vertu, comme aussi il seroit de sa justice de punir partout les méchans et d'empêcher partout l'exécution de leurs mauvais desseins. Cette proposition ne peut raisonnablement être contestée, puisqu'il n'y a rien de plus convenable à une bonté et à une sagesse infinie, que de protéger tous les bons et de récompenser toujours la vertu; cela même est essentiel à une bonté souverainement parfaite; ce seroit lui faire injure, et ce seroit même la détruire que de dire qu'elle ne protégeroit point les gens de bien, ou qu'elle ne récompenseroit point la vertu. Pareillement il n'y a rien de plus convenable à la sagesse et à la justice d'un être tout-puissant et infiniment parfait, que de punir les méchans et d'empêcher l'exécution de leurs mauvais desseins; cela est essentiel à la sagesse et à la justice d'un être infiniment parfait; ce seroit la détruire que de dire qu'elle ne puniroit pas les méchans et qu'elle n'empêcheroit pas l'exécution de leurs mauvais desseins. Car ne point faire le bien, ne point empêcher le mal, ne point récompenser la vertu, et ne point punir le vice, c'est effectivement comme s'il n'y avoit point de souveraine bonté, point de souveraine sagesse et point de souveraine justice. C'est ce que nos Déicoles ne sauroient s'empêcher eux-mêmes de reconnoitre, puisqu'ils ont tant de soin [III-66] d'attribuer à leur Dieu la qualité de souverain protecteur des justes et de souverain vengeur des crimes; c'est ce qu'ils lui attribuent dans une infinité d'endroits de leurs prétenduës Ecritures saintes, où il est marqué, que Dieu promet sa protection et toutes sortes de bénédictions et de bonnes récompenses aux justes, et où il menace de perdre entièrement les pécheurs et de les punir sévèrement de leurs crimes. Je suis, dit-il, un Dieu fort et puissant, je suis un Dieu jaloux de ma gloire, punissant les péchés des pères dans les enfans, jusqu'à la troisième et quatrième génération, dans ceux qui me haïssent et qui font mal, [19] et faisant miséricorde, jusqu'à mille générations, dans ceux qui m'aiment et qui font le bien. Dieu, dit le Prophète Roi David, [20] est le protecteur de tous ceux qui espèrent en lui, le salut des justes, dit-il [21], vient du Seigneur Dieu. Il est leur protecteur dans le tems de leurs afflictions, il les délivrera des mains des pécheurs et les exaucera, parce qu'ils espérent en lui. [22] Le Seigneur, dit-il, regarde toujours favorablement les justes; ses oreilles sont toujours attentives à leurs prières; il est proche de ceux qui ont le coeur affligé, il les délivrera de toutes leurs afflictions et ne souffrira pas qu'aucun de leurs os soit brisé. Le Seigneur, dit-il encore, [23] aime les justes, il protège tous ceux qui l'aiment et protège la veuve et l'orphelin [24], il délivre ceux qui sont captifs et rend la vûë à ceux qui sont aveugles et au contraire [III-67] perdra, dit-il, tous les pécheurs, omnes peccatores disperdet.
Ne craignez point, disoit Dieu lui-même à Abraham, [25] ne craignez point, car je suis votre protecteur et je serai moi-même votre récompense et une récompense très-grande. Si vous écoutez ma parole, dit ce même Dieu par la bouche de Moïse, (car les Dieux ne parlent jamais autrement que par la bouche des hommes) si vous écoutez ma parole, dit-il, et si vous observez fidèlement ce que je vous commande aujourd'hui, toutes ces bénédictions-ci, dit-il, viendront sur vous [26], vous serez bénits en la ville et au champ, le Seigneur répandra sur vous le trésor de ses bénédictions, il vous donnera toutes sortes de biens en abondance. Et au contraire il menace les pécheurs de toutes sortes de punitions et de châtimens. Il dit, [27] qu'il répandra sa colère et sa fureur sur eux. Que si vous ne voulez pas écouter ma voix, dit-il [28] aux méchans, et ne voulez faire ce que je vous commande, vous serez maudits dans la ville et dans les champs. [29] Vous serez affligés de famine, de peste, de guerre et vous serez accablés de toutes sortes de maux ...... Et quantité d'autres semblables témoignages, qui se voïent dans les dites prétenduës saintes et divines Ecritures, qui confirment partout ce que je viens de dire touchant la protection et la récompense des justes et touchant la punition des méchans. Il est donc constant, par la raison que je viens de dire, et confirmé par tous les témoignages que je viens de [III-68] raporter, qu'il seroit de la justice d'un être tout-puissant et infiniment parfait de punir tous les coupables et tous les méchans, d'empêcher l'exécution de tous leurs mauvais desseins.
Or il est évident, que ni ces belles promesses de protection faites aux justes, ni ces terribles menaces de punition faites aux méchans ne s'accomplissent point; car il est évident aussi, qu'il s'en faut beaucoup que les méchans soient toujours punis comme ils le. méritent: bien loin de là, on voit tous les jours une infinité de justes et d'innocens misérablement oprimés, qui périssent dans leur innocence, sans avoir reçu aucune récompense de leur vertu; et d'un autre côté on voit tous les jours une infinité de méchans impies, qui triomphent dans leur malice et qui meurent paisiblement, sans aucun châtiment de leurs crimes et de leurs méchancetés et par conséquent il n'y a aucun être infiniment parfait, qui puisse récompenser les justes et punir les méchans, comme ils mériteroient de l'être. Car s'il y avoit un tel être, il ne manqueroit pas d'exécuter les susdites promesses à l'égard des uns et des autres. Seroit-il possible qu'un être tout-puissant et souverainement bon demeurât toujours insensible aux plaintes, aux pleurs et aux gémissemens de tant de justes et de pauvres malheureux innocens, qui l'invoquent et qui le reclament tous les jours si dévotement, si affectueusement et si instamment dans leurs prières et qui l'apellent si pitoïablement à leurs secours? Seroit-il possible qu'il ne voudroit se montrer favorable à aucun d'eux et qu'il voudroit les abandonner et les laisser périr, sans leur donner aucun secours? [III-69] Seroit-il possible qu'un être tout-puissant ne voudroit pas se faire craindre aux méchans et qu'il voudroit toujours souffrir leur orgueil, leurs blasphémes, leurs impiétés, sans les punir comme ils le mériteroient? Cela n'est pas imaginable. Si Dieu est véritablement tel que nos Déicoles et que nos Christicoles disent, qu'il se fasse voir, qu'il prenne lui-même la défense de sa cause, qu'il se venge lui-même de ses ennemis et de ceux qui font mépris de ses loix et de ses commandemens. Exurgat Deus et dissipentur inimici ejus. Psalm 67: 1. Baal est Deus vindicet semetipsum. Jud. 6:31.
Si cet être, que l'on supose infiniment parfait, se montroit aux hommes dans toute sa beauté, il n'y a personne qui ne l'aimât parfaitement, car la volonté se porte naturellement à aimer le bien; de même s'il punissoit sévèrement tous les méchans et les coupables, il n'y a personne qui ne craindroit et qui n'apréhenderoit de mal faire, et peut-être même que personne n'auroit la hardiesse de vouloir faire aucune méchanceté; que dis-je, s'il punissoit tous les méchans et tous les coupables, il ne seroit pas même nécessaire d'en punir tant pour rendre tous les hommes plus sages et meilleurs qu'ils ne sont. Si seulement, par exemple, le tonnerre ne tomboit jamais que sur les têtes des méchans et des coupables, c'en seroit assez pour faire trembler tous les pécheurs, et personne n'auroit la hardiesse de vouloir être méchant; car on craint naturellement trop la mort et le châtiment pour vouloir s'y exposer si facilement; et il est sûr que c'est l'impunité des vices et des crimes [III-70] qui rendent les hommes si hardis et si obstinés, qu'ils sont, dans leurs malices et dans leurs méchancetés: c'est aussi ce que nos Déicoles ne sauroient nier, puisque c'est même leurs prétenduës Ecritures saintes qui le disent. Les enfans des hommes, disent-elles, voïant que les méchans demeurent impunis après qu'ils ont mal fait, et voïant qu'ils commettent cent et cent fois les mêmes crimes sans en recevoir aucune punition, c'est pour cela, disent-elles, qu'ils s'abandonnent sans autre crainte à toutes sortes de vices et de méchancetés. De-là vient, dit la même Ste Ecriture, une autre vanité, qui n'est pas moins pitoïable que détestable et qui n'est pas moins digne de compassion que d'indignation, c'est, dit-elle, que souvent on voit des justes qui sont affligés d'un nombre infini de miséres et qui sont traités avec autant d'indignités et d'ignominie que s'ils avoient commis les crimes des méchans, et au contraire on voit souvent des impies, qui vivent au milieu des délices et des honneurs, avec autant d'assurance, que s'ils avoient tout le mérite des justes, ce qui est certainement une trèsgrande vanité et un abus tout-à-fait indigne de la bonté, de la sagesse et de la justice d'un Dieu tout-puissant et infiniment parfait. Et enim, dit cette Ecriture [30], quia non profertur citó contra malos sententia, absque timore ullo filii hominum perpetrant mala.... Et est alia vanitas quae sit supra terram. Sunt justi quibus mala proveniunt quasi opera egerint impiorum, et sunt impii qui ita securi sunt quasi justorum facta [III-71] habeant, sed hoc vanissimum judico. Et ce qu'il y a de plus fâcheux et de plus mauvais parmi les choses qui se font sous le ciel, c'est, dit la même St. Ecriture, que tout arrive indifféremment à tout chacun: les mèmes accidens, dit-elle, arrivent aux justes et aux méchans, au bon et au nèt comme au pollu, à celui qui offre des sacrifices, comme à celui qui méprise d'en offrir; comme est le bon, ainsi est le méchant, celui qui jure comme celui qui craint de jurer. Et c'est, dit la même Ecriture, ce qui donne lieu aux hommes de remplir leur coeur de malice et de faire mépris de tout. [31] Hoc est pessimum inter omnia quoe funt sub sole quia eadem cunctis eveniunt justo et impio, bono et malo, mundo et immundo, immolanti victimas et sacrificia contemnenti, sicut bonus sic et peccator, ut perjurus ita et ille qui verum dejurat, unde et corda filiorum hominum implentur malitia et contemtu in vita sua.
Les Déicoles, ne pouvant résister à la force et à l'évidence de cet argument, se sont subtilement avisés de dire, que, si leur Dieu ne récompense pas toujours sur la terre la vertu et les bonnes oeuvres des justes, et que s'il ne punit pas non plus toujours dans ce monde-ci les vices et les crimes des méchans, il ne manquera pas de le faire dans une autre vie, dans laquelle il ne manquera pas de récompenser pour lors abondamment les justes et ne manquera pas de punir sévèrement les méchans. Mais outre que cette prétenduë autre vie n'est qu'une illusion et une pure [III-72] fiction de l'esprit humain, qui se plait à se tromper lui-même et à tromper les autres, je dis que cette interprétation et cette réponse est manifestement contraire aux témoignages de leurs propres Ecritures, que je viens de citer, lesquelles ne parlent que d'une protection divine et visible pour les justes, et ne parlent que de châtimens visibles de sa justice contre les méchans. Il n'est pas à croire que les dites Ecritures ne parleroient que des récompenses et des chậtimens d'une autre vie: car ce seroit rendre entièrement vaines et frivoles toutes les promesses et toutes les menaces, qui y sont faites touchant les récompenses des justes et les châtimens des méchans, puisque ces prétenduës récompenses et châtimens d'une autre vie ne sont que des récompenses imaginaires, aussi bien que cette autre prétenduë vie, dont nos Christicoles parlent tant et dont ils font semblant de faire tant de cas. La vanité de ces belles prétenduës promesses nous est tout clairement marquée dans leurs prétendus Sts Livres; de sorte qu'il y auroit lieu de s'étonner, qu'ils puissent les régarder comme des livres divins et qu'ils puissent encore se flatter d'une si vaine espérance, qui est celle de vivre encore après qu'ils ne seront plus.
Voici comme ces prétendus Sts Livres parlent sur ce sujèt. Quel avantage, disent-ils, l'homme sage peutil espérer avoir plus que celui qui est insensé, c'est-à-dire quel avantage l'homme de bien peut-il avoir plus que celui qui est méchant? Sera-ce de passer dans une meilleure vie après celle-ci? Il vaut mieux, disent ces livres, voir ce que l'on aime et tenir ce [III-73] que l'on a, que de désirer ce qu'on ne connoit pas, parceque c'est une vanité et une présomtion de l'esprit de vouloir s'attacher à ce que l'on ne connoit point [32] . Quid habet amplius sapiens a stulto et quid pauper nisi ut pergat illuc ubi est vita? Melius est videre quod cupias quam desiderare quod nescias; sed et hoc vanitas et proesumtio spiritus. C'est déjà donc, suivant la doctrine de ces prétendus saints livres, une vanité et une présomtion trompeuses de s'attendre à une autre vie, et par conséquent point de récompense, si ce n'est dans cette vie présente. Poursuivons; il y a des justes et des sages, disent ces mêmes livres, il y a des justes et des sages qui vivent religieusement dans la vertu et dans la pratique de toutes sortes de bonnes oeuvres, cependant, disent ces mêmes livres, personne ne sait s'il est digne d'amour ou de haine, parce que tout demeure dans l'incertitude d'un tems avenir. On ne voit point qu'il y ait de différence entre le juste et l'impie, entre le bon et le méchant, entre le pur et l'impur, ni entre celui qui offre pieusement des sacrifices et celui qui méprise d'en offrir; car les mêmes événemens bons ou mauvais arrivent aux uns comme aux autres, aux bons comme aux méchans, aux parjures comme à ceux qui disent toujours vérité; ce qui est, disent ces mêmes livres, une chose très-fâcheuse et très mauvaise: car les hommes, voïant que toutes choses arrivent indifféremment aux bons et aux méchans, ils négligent la vertu et se laissent facilement aller à toutes sortes de vices et de méchancetés, [III-74] après quoi ils s'en vont au tombeau. Il n'y a personne, disent ces mêmes livres, qui puisse toujours vivre, ni même qui ait espérance de pouvoir toujours. Un chien vivant, comme ils disent, vaut mieux qu'un lion mort. C'est-à-dire que le plus vil et le plus misérable animal qui soit, s'il est vivant, il vaut mieux que le plus grand et le plus puissant Seigneur de la terre, lorsqu'il est mort. Et la raison qu'ils en donnent, c'est, disent ces mêmes livres, parceque les vivans savent au moins qu'ils mourront, ils savent qu'ils doivent mourir, mais les morts ne connoissent plus rien et n'attendent plus aucune récompense, parce qu'ils sont entiérement dans l'oubli de toutes choses, ils n'ont plus même aucun sentiment de haine, ni d'amour, ni d'envie, tout est fini pour eux et ils n'ont plus de part à ce qui se fait dans la vie [33]. Melior est canis vivus leone mortuo, viventes enim sciunt se esse morituros, mortui veró nihil noverunt amplius nec habent ultra mercedem ….. amor quoque et odium et invidiæ simul perierunt, nec habent partem in hoc saeculo. Va donc, disent ces mêmes livres à leur lecteur, va donc boire et manger paisiblement le fruit de tes travaux avec tes amis, va jouir des plaisirs et des contentemens de la vie avec celle que tu aimes, car c'est là ta part, c'est tout ce que tu peux espérer de bien dans la vie: car dans le tombeau où tu vas, il n'y a plus de connoissance ni de sentiment pour toi [34]. Vade ergó et comede in loetitia panem tuum et bibe cum gaudio vinum tuum. Perfruere vita cum [III-75] uxore quam diligis ..... Hoec est enim pars tua in vitâ et in labore tuo quo laboras sub sole, quia nec opus nec ratio nec sapientia, nec scientia erunt apud inferos quo tu properas.
Voilà un des plus clairs et des plus convaincans témoignages, que l'on puisse désirer, de l'erreur où sont nos superstitieux Déicoles et nos superstitieux Christicoles touchant les prétendus châtimens d'une autre vie, dont ils entretiennent faussement les peuples ignorans; car puisque, suivant la doctrine même du plus sage d'entr'eux, que je viens de raporter, les morts n'attendent plus aucune récompense, qu'ils n'ont plus de connoissance, ni de sentimens et que le meilleur partage des vivans est de boire et de manger paisiblement les fruits de leurs travaux et de jouïr paisiblement des plaisirs et des contentemens de la vie, avec celle que l'on aime, et que c'est toute la part qu'ils peuvent espérer des biens de la vie, c'est une preuve manifeste, qu'il n'y a point d'autre vie que celle-ci et qu'il n'en croïoit point d'autre et par conséquent, qu'il n'y a point de récompense à espérer, ni de châtimens à craindre dans une autre vie. Comme donc il arrive très-souvent, que les justes meurent sans avoir reçu aucune récompense de leur vertu, ni de leurs bonnes oeuvres et que les méchans meurent très-souvent aussi sans recevoir les châtimens, qu'ils ont mérité par leurs crimes et par leurs méchancetés, il s'ensuit qu'il n'y a point de souveraine justice pour les uns ni pour les autres et par conséquent, qu'il n'y a point d'être infiniment parfait. Car s'il y avoit véritablement un tel être qui fut infiniment parfait, [III-76] il seroit parfaitement juste et étant parfaitement juste, il récompenseroit les bons et puniroit les méchans: et comme on voit manifestement que les bons ne sont pas toujours récompensés et que les méchans ne sont pas toujours punis, c'est une preuve manifeste, qu'il n'y a point de Dieu, ni d'être infiniment parfait, pour récompenser les uns et pour punir les autres. Voici un autre raisonnement.
S'il y avoit véritablement quelque Divinité ou quelqu'être infiniment parfait, qui voulut se faire adorer et se faire aimer des hommes, il seroit de la raison et de la justice et même du devoir de ce prétendu être infiniment parfait de se faire manifestement ou du moins suffisamment connoitre de tous ceux, dont il voudroit être aimé, adoré et servi. Pareillement il seroit de la raison, de la justice et du devoir de ce même être infiniment parfait de leur faire manifestement ou du moins suffisamment connoitre ses intentions et sa volonté: car il seroit ridicule à tout être doué d'entendement et de raison, de vouloir se faire aimer sans vouloir au moins se faire connoitre suffisamment. Pareillement il seroit ridicule et tout-à-fait injuste à un Maitre ou à un Seigneur de vouloir se faire servir et obéir sans faire au moins connoitre ses intentions et ses volontés; car s'il y avoit aucun [III-77] Maitre ou Seigneur, qui fut capable d'exiger telle chose de ses serviteurs ou sujets, sans se faire suffisamment connoitre à eux et sans leur faire suffisamment connoitre ses intentions et ses volontés, il est sûr qu'il ne manqueroit pas de passer pour un fou et pour un insensé. Et si ce Maitre ou ce Seigneur passoit jusqu'à un tel excès de folie, que de vouloir punir ou faire punir sévèrement quelqu'un de ses serviteurs ou sujèts, qui n'auroient pas fait ce qu'il ne leur auroit pas suffisamment fait connoitre qu'il vouloit qu'ils fissent, il passeroit encore pour le plus injuste et pour le plus brutal et le plus cruel qui soit au monde. Il seroit assez difficile d'imaginer qu'aucun homme puisse jamais venir jusqu'à un tel excès de folie ou d'inhumanité que de vouloir faire telle chose; à plus forte raison seroit-il indigne de penser qu'un Dieu ou qu'un être infiniment parfait puisse être capable de le vouloir faire. Cela étant il s'ensuit évidemment, que s'il y avoit véritablement, comme j'ai dit, quelque Divinité ou quelqu'être infiniment parfait, qui vouloit se faire aimer et adorer des hommes, il seroit de la raison, de la justice et même du devoir de cet être infiniment parfait de se faire au moins suffisamment connoitre des hommes et de leur faire suffisamment connoitre ses intentions et ses volontés. Toutes ces propositions-là sont claires et évidentes comme un beau jour dans son plein midi.
Or il est évident que cette prétenduë Divinité ne se fait pas suffisamment connoitre des hommes et qu'elle ne leur fait pas non plus suffisamment connoitre ses intentions et ses volontés; car s'il se faisoit [III-78] suffisamment connoitre à eux, il est sûr que personne ne l'ignoreroit, que personne ne le nieroit et que personne ne revoqueroit en doute son existence, et il n'y auroit point tant de dispute, qu'il y en a parmi les hommes, au sujet de sa prétenduë existence. Puis donc qu'il y en a tant qui l'ignorent, tant qui le nient, tant qui révoquent son existence en doute, tant qui voudroient le connoitre et qui ne le peuvent connoitre et tant enfin qui l'attachent et qui l'attribuent soit à des hommes mortels, soit à de sales et de vils animaux, soit à des êtres inanimés, soit à des idoles muettes, qui n'ont ni mouvement ni sentiment, et que ceux-là-mêmes qui s'imaginent qu'elle est, la croïent sans la voir et sans la connoitre, c'est une preuve manifeste qu'elle ne se fait nullement connoitre aux hommes. Pareillement aussi elle (cette prétenduë Divinité) ne leur fait pas suffisamment connoitre ses intentions et ses volontés, car si elle les leur faisoit suffisamment connoitre, ils seroient tous certains et assurés de ce qu'ils devroient faire pour lui plaire, ils s'accorderoient tous dans la croïance des mêmes vérités et dans la conformité d'un même culte, et ainsi il n'y auroit point entr'eux tant de dispute et tant de diversité d'opinions qu'il y en a au sujet des préceptes, des mistéres et des cérémonies de leurs prétenduës saintes et divines loix, et ils n'auroient que faire de se haïr, ni de se persécuter à feu et à sang, comme ils font tous les jours pour le maintien et pour la défense de tant de fausses opinions, qui sont contraires les unes aux autres.
Comme donc on voit manifestement et que l'on voit [III-79] même depuis plusieurs milliers d'années, que les hommes ne sauroient s'accorder dans une même croïance des principaux points de leur Religion, ni dans la conformité d'un même culte et qu'ils ne cessent point de se haïr et de se persécuter cruellement les uns les autres, pour maintenir chacun d'eux les mistères, les préceptes et les cérémonies de leurs prétenduës loix divines et qu'ils croïent même chacun d'eux, qu'en faisant cela, ils rendent à leurs Dieux le plus grand service qu'ils sauroient lui rendre, c'est une preuve manifeste qu'il n'y a aucune Divinité qui fasse véritablement et suffisamment connoitre ses intentions et ses volontés aux hommes. Car s'il y en avoit aucune qui fut capable de leur faire véritablement connoitre ses volontés, il n'est pas croïable qu'elle voudroit toujours laisser les hommes dans un si misérable et malheureux état d'ignorance et d'erreur touchant ses volontés, puisqu'ils prétendent tous combattre pour son honneur et pour sa gloire, et qu'ils croïent tous bien faire en suivant et en soutenant chacun d'eux aux dépends et aux périls de leurs biens et de leurs vies les ordonnances et les cérémonies de leur Religion. Si par exemple des peuples, qui seroient affectionnés pour la gloire et pour le service de leur Prince, tomboient en différends et en dissentions entr'eux, touchant l'interprétation des volontés de leur Prince et touchant l'éxécution de ses ordonnances, les uns disant: c'est ainsi que le Roi l'ordonne et le prétend et les autres disant: non, ce n'est pas ainsi qu'il le veut et l'entend, et que sur ces différends ces peuples vinssent à prendre les armes les uns contre les [III-80] autres, à se battre, à se tuer, à s'égorger et à se brûler les uns les autres, sous prétexte de vouloir prendre les interêts de leur Prince, et de vouloir faire ponctuellement éxécuter ses ordonnances, comme ils croiroient le devoir faire, que feroit le Roi ou le Prince dans une telle conjoncture? Si c'étoit un bon et sage Prince, du moment qu'il seroit averti d'une telle division parmi ses peuples et du sujet qui l'auroit suscitée, il ne manqueroit certainement pas d'interprêter clairement ses ordonnances et de leur faire clairement entendre ses intentions et ses volontés; et par ce moïen il feroit incontinent cesser tous troubles et toutes divisions et rétabliroit comme en un moment la paix et la bonne union entre ses sujets. Mais s'il étoit un fol, un moqueur et un méchant Prince, qui voulut prendre plaisir à les voir se battre et se déchirer les uns les autres pour l'amour de lui, il les laisseroit faire, il ne diroit mot et ne prendroit pas seulement la peine de leur déclarer, ni de leur faire déclarer expressément quelles seroient ses volontés.
Voilà tous les hommes qui se trouvent malheureusement dans une conjoncture pareille à celle de ces peuples dont je viens de parler; ils sont en différend et en discussion entr'eux touchant les loix et les ordonnances de leur Dieu, ils prétendent tous adorer et servir le véritable Dieu. Ils prétendent même tous l'adorer et le servir suivant ses véritables intentions et suivant ses véritables volontés; les uns disent qu'il veut être adoré et servi d'une telle manière, d'autres disent qu'il le veut être d'une autre telle et telle manière: d'autres soutiennent que tous ceux-ci se [III-81] trompent et que c'est d'une autre manière qu'il veut ètre adoré et servi, d'autres sont encore dans divers sentimens, enfin tous les hommes sont partagés en mille et peut être en plus de mille sortes de différens sentimens touchant les loix et les cérémonies de leur Religion. Ceux-la mêmes qui font profession d'une même religion ne sauroient toujours s'accorder sur tous les principaux points de leur doctrine: ce qui fait encore naitre entr'eux une multitude ridicule de diverses sortes de sujets; il y a plusieurs milliers d'années qu'ils se font la guerre et qu'ils se persécutènt les uns les autres à feu et à sang, pour l'amour et pour la gloire de leur Dieu, et sous ce beau prétexte de défendre et de maintenir religieusement ses loix et ses ordonnances. Cependant on ne voit point de Dieu qui fasse cesser ces funestes divisions et ces horribles troubles, ni qui se mette en devoir de mettre la paix entre les hommes en se faisant manifestement connoître, ni en leur déclarant manifestement ses intentions et ses volontés, comme il le pouroit très-facilement faire, s'il étoit vrai, comme disent nos Déicoles, qu'il y a une Divinité qui veut être religieusement servie et adorée des hommes.
Que peut-on juger donc et conclure d'un tel silence de la part de cette prétendue divinité dans une occasion et dans une conjoncture si pressante que celleci, si ce n'est de dire qu'il n'y a véritablement aucune divinité, ou que, s'il y en a quelqu'une, il faut nécessairement que ce soit une Divinité qui méprise les adorations des hommes, qui se moque d'eux et qui se plait davantage à les entretenir dans la division [III-82] et dans le trouble, qu'à leur procurer la paix et à leur faire aucun véritable bien. Dire qu'il y ait effectivement une telle Divinité, je n'y vois aucune aparence de vérité. Reste donc à conclure et à dire, qu'il n'y en a véritablement aucune; c'est une conclusion qui se tire évidemment de toutes les raisons que je viens de dire et que je dirai encore dans la suite.
Nos Déicoles répondent ordinairement à ceci, que leur Dieu se fait manifestement connoître assez par les ouvrages admirables qu'il a fait. Les cieux et la terre, comme ils disent, publient manifestement la grandeur, la gloire, la puissance, la bonté et la sagesse infinie de celui qui les a fait, et qui n'est autre qu'un Dieu tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage. De-là vient que leur grand Mirmadolin St. Paul [35] dit, que Dieu a mis en évidence aux yeux des hommes, ce qui peut être connu de sa grandeur, par la manifestation et par la considération des choses qu'il a fait dans la création du monde, leur aïant, par ce moïen, rendu visible ce qui étoit invisible en lui, savoir sa puissance éternelle et sa divinité même, en sorte, dit-il, que les hommes sont sans excuse, si, aïant connu par-là l'existence d'un Dieu, ils ne le glorifient pas et ne lui rendent pas grace de ses bienfaits. Et à l'égard de ses volontés ils disent pareillement, qu'il les a fait manifestement connoître aux hommes par les loix et les ordonnances qu'il a établi, et qu'il a commandé d'observer par ses plus fidèles serviteurs, qui sont les Anges et les Prophètes, qu'il leur a [III-83] plusieurs fois envoyé pour les instruire de ses divines volontés. C'est pourquoi ce grand Mirmadolin St. Paul dit, qu'au tems passé Dieu s'est fait connoître aux hommes en leur parlant en plusieurs manières par ses Prophètes, et qu'enfin il leur a parlé dans ces derniers tems par son Fils bien-aimé, [36] qu'il a dit et établi héritier de tous ses biens et par lequel il a même créé les siècles, étant lui-même la splendeur de sa gloire et la vive impression de sa personne, qui soutient, dit-il, toutes choses par sa parole toutepuissante et qui, après avoir purifié tous les péchés, est assis à la droite de la souveraine Majesté de Dieu dans le ciel; et ce même prétendu fils de Dieu, parlant de lui-même au peuple, disoit, [37] qu'il étoit envoïé de Dieu, son Pére, et que les oeuvres admirables, qu'il faisoit parmi eux, rendoient témoignage qu'il étoit véritablement envoïé de la part de Dieu, son Père. [38] C'est pourquoi il ajoutoit, que s'il n'étoit pas venu à eux et qu'il n'eut pas fait parmi eux les oeuvres miraculeuses, qu'il avoit fait, qu'ils n'auroient point eu de péchés, et qu'ils auroient été excusables de ne pas croire en lui, [39] mais, qu'étant venu parmi eux, comme il avoit fait et qu'aïant fait, tant de miracles, qu'il en avoit fait parmi eux, ils n'étoient plus excusables de ne pas croire en lui et de ne pas faire ce qu'il leur disoit, et plusieurs autres semblables témoignages, qu'il seroit trop long de raporter etc.; mais il est facile de réfuter cette réponse et de faire voir la [III-84] vanité et la fausseté de tous ces prétendus témoignages de divinité.
Car 1°. Pour ce qui est de la prétendue connoissance des volontés d'un Dieu, que nos superstitieux Déicoles prétendent nous être assez manifestement et. assez suffisamment connues par les loix et les ordonnances qu'il a établies, et qu'il commande aux hommes d'observer, c'est une pure illusion: car, de bonne foi, quelles sont ces loix et ces ordonnances, que l'on puisse manifestement ou suffisamment connoître venir de la part d'un Dieu? Seront-ce celles des Païens, qui reconnoissent et qui adorent plusieurs sortes de Divinités, qui sont rejettées par tous ceux qui ne reconnoissent qu'un seul Dieu? Seront-ce celles des Juifs, qui n'adorent qu'un Dieu, mais dont les prétendues loix et ordonnances n'ont jamais été observées que dans un petit coin de la terre, encore n'étoient elles observées que par un peuple qui a toujours été regardé comme le plus vil, comme le plus méprisable et le plus misérable de toute la terre? Seront-ce celles des Chrétiens, qui tirent leur source et leur origine de celles de ce vil et méprisable peuple, dont je viens de parler, qui condamnent maintenant celles du Judaïsme même et celles du Paganisme, quoique la Religion Chrétienne ne soit, elle-même, qu'un ridicule mélange de Judaïsme et de Paganisme? Seront-ce celles des Mahométans, que les Chrétiens regardent comme aïant été faites par un imposteur et par un faux prophète? Seront-ce celles des Indiens, des Chinois et des Japonois qui ne sont nullement connues parmi nous? Ou enfin seront-ce quelques autres semblables loix et [III-85] ordonnances, dont nous n'aurons peut-être encore jamais ouï parler? Non certainement, si les hommes reconnoissent manifestement ou suffisamment, que l'une 'ou l'autre de ces différentes sortes de loix et de religion viennent véritablement de la part d'un Dieu, que n'en conviennent-ils paisiblement, que ne l'embrassent ils volontiers tous, cette prétendue loi divine qui leur seroit suffisamment connue, que ne la suivent-ils et que ne l'observent-ils tous d'un commun consentement, sans vouloir s'opiniâtrer mal à propos dans aucune erreur, sans tant disputer les uns contre les autres pour la différence de ces loix et sans se persécuter si cruellement comme ils font les uns les autres pour ce même sujet? Il est certain que la prudence devroit les obliger à prendre ce parti, si l'une ou l'autre de toutes ces différentes religions étoit manifestement ou assez suffisamment connue venir de la part de Dieu.
Mais comme on voit que les hommes n'ont jamais pû convenir tous d'une seule et même religion, et que même dans chaque religion il y a plusieurs sortes de sectes différentes, qui se blâment et qui se condamnent les unes les autres, et dont les partisans de différentes sectes se persécutent à feu et à sang, les unes les autres, au sujet de la diversité et contrarieté d'opinions et de sentimens, qu'ils ont sur leurs différentes loix et sur l'explication de leurs prétendues loix divines, c'est une preuve manifeste, que les volontés et que les intentions de leur Dieu ne leur sont point manifestement, ni suffisamment connues, car, si elles leur étoient manifestement ou suffisamment connues, [III-86] il leur seroit facile de s'accorder ensemble et ils n'auroient que faire, comme j'ai dit, de disputer avec tant de chaleur, ni de se persécuter, comme ils font, les uns les autres avec tant d'animosité. Et si les loix et les volontés de leur Dieu ne leur sont pas suffisamment connues, c'est une preuve manifeste, que ce Dieu ne le leur fait pas suffisamment connoître, c'est une preuve évidente qu'il n'y a point de Divinité, qui veuille se faire adorer des hommes, parce qu'il seroit, comme j'ai dit, contre la bonté et contre la sagesse et contre la justice de Dieu infiniment parfait, de vouloir se faire aimer, adorer et servir sous quelque culte que ce soit, sans se faire manifestement ou suffisamment connoître des hommes, et sans leur faire manifestement et suffisamment connoître ses intentions, ses loix et ses volontés.
Comme il n'y a aucun Déicoles, de quelque sorte de loix ou de Religion qu'ils soient, qui ne s'imaginent et prétendent, que leur loi est la seule véritable loi de Dieu, que tous les hommes doivent suivre, il n'y a aussi aucun d'eux qui ne prétendent, que leur Religion vienne de Dieu même, et qu'il leur en ait fait suffisamment connoître ses intentions et ses volontés, soit par lui-même, soit par le ministère de [III-87] ses Anges, ou par celui de ses Prophètes, et qu'en suite de cela tous les hommes sont obligés de s'en tenir au témoignage de ces Anges et de ces Prophètes, en croïant tout ce qu'ils ont dit et en observant religieusement, tout ce qu'ils ordonnent de faire de la part de Dieu qui les a inspiré et qui les a envoïé pour déclarer ses volontés aux hommes: mais c'est bien en vain qu'ils prétendent que Dieu fasse par-là suffisamment connoître ses volontés aux hommes. Car 1° dès-là même qu'ils sont tous dans cette croïance, que leur foi est divine et qu'ils croïent tous être dans la bonne-foi, quoiqu'ils soient néanmoins tous contraires, les uns aux autres, dans leurs dogmes et dans leurs cultes, c'est une preuve manifeste, qu'ils sont au moins pour la plupart d'eux dans l'erreur, et que Dieu ne fait pas suffisamment connoître ses volontés à ceux qui y sont, puisqu'ils croïent bien faire en { faisant ce qu'ils font, et en croïant ce qu'ils croïent, comme on le doit suposer. 2°. Quelle connaissance et quelle certitude suffisante peuvent-ils avoir, que ces prétendus Anges ou que ces prétendus prophètes, dont ils parlent, aïent été véritablement envoïés ou inspirés de Dieu, pour leur faire connoître ses intentions et ses volontés? Ils ne peuvent en avoir aucune certitude suffisante; car, suposé même qu'il y ait des Anges, comme ils prétendent, ce que je ne veux pas examiner ici, il est constant que ceux, qui adınettent de ces Anges, disent, qu'il y en a de bons, qu'ils apellent des Anges de lumières, et qu'il y en a de méchans, qu'ils apellent des Anges de ténèbres, et ils disent que souvent les Anges de ténèbres se transfigurent [III-88] en Anges de lumière, pour tromper et pour séduir les hommes. C'est pour cela que le grand Mirmadolin de nos Christicoles, je veux dire le grand St. Paul défendoit expressément à ses sectateurs de croire autre chose que ce qu'il leur avoit enseigné, quand même ce seroit, leur disoit-il, [40] un Ange du ciel, qui viendroit pour leur enseigner quelqu'autre chose. S'il est vrai qu'il y ait de mauvais Anges, il n'est pas moins vrai qu'il y a de faux prophètes, je dis plus, il n'est pas certain qu'il y ait aucun véritable prophète, comme on l'entend ici, on peut assurer même qu'il n'y en a ancun, mais il est certain qu'il y en a quantité de faux, lesquels néanmoins se donnent tous la qualité de vrais prophètes et qui, sous ce beau et spécieux prétexte, débitent leurs mensonges et leurs impostures avec autant d'assurance, que s'ils étoient effectivement de vrais prophètes, spécialement et expressément envoïés de Dieu, pour faire connoître ses volontés aux hommes. C'est ce que nos Déicoles ne sauroient nier, puisque l'on voit, que de toutes les religions qui sont dans le monde, il n'y en a pas une, qui ne prétende être fondée sur l'autorité et sur le témoignage de quelques-uns de ces prétendus Prophètes, qui se disent être spécialement envoïés et inspirés de Dieu; c'est particulièrement ce que nos Christicoles ne sauroient nier, puisqu'ils ont vû dans leur Religion, toute sainte et divine qu'ils la croïent, quantité de ces faux prophètes et qu'ils y ont paru même dès le commencement de son institution. C'est de quoi se plaignoit [III-89]
leur S. Paul dans son tems, en parlant de ces faux prophètes; il les apelle de faux apôtres et des ouvriers trompeurs, qui se transforment, disoit-il, en Apôtres de Jésus-Christ. Et il ne faut pas s'en étonner, disoit-il [41], puisque Satan lui-même se transfigure bien en Ange de lumière. Dans un autre endroit ils sont apellés: faux docteurs, 2 Petr. 2:1, des séducteurs, 2 Joan. 7, des hommes trompeurs et moqueurs, Jude. 18 et enfin des Antechrists et des impies, qui se trouvoient déjà en grand nombre dès le commencement du Christianisme. 1 Joan. 2:18. Et leur Christ même se doutoit bien, qu'il y en viendroient plusieurs semblables à lui et qu'ils en séduiroient plusieurs; c'est pourquoi aussi il avertissoit soigneusement ses disciples, de s'en donner de garde et de ne point ajouter foi à ce qu'ils leur diroient [42].
Cela étant, quelle assurance peut-on prudemment avoir sur ce que disent des hommes trompeurs, des moqueurs, des visionnaires, des fanatiques ou des imposteurs, qui se contredisent et se condamnent les uns les autres; car il est tout visible que ceux, qui se mêlent de faire ce beau métier de prophétiser et de contrefaire les confidens et les messagers de Dieu, ne sont que des impudens menteurs, des insensés, des visionaires, des fanatiques, de méchans imposteurs, des moqueurs, [43] ou de fins et rusés politiques trompeurs, qui ne se servent du nom et de l'autorité de [III-90] Dieu, que pour mieux jouer leur personnage, en trompant ainsi les hommes. Viri illusores ambulantes secundum desideria sua in impietatibus, Jud. 18. — Isaïe 28: 14. Et quand même on voudroit suposer, qu'il y auroit eu quelque véritable prophète, il seroit moralement impossible, dans une si grande confusion d'erreurs et d'impostures, de discerner ces prétendus véritables prophètes d'avec les faux, vû que les aparences extérieures ne sont pas plus pour les uns que pour les autres, de sorte qu'il n'y a pas même de prudence d'ajouter foi à ce que disent tous ces impudens trompeurs. Ainsi on ne peut pas dire, et j'estime même que ce seroit folie de dire, que Dieu fasse manifestement et suffisamment connoître ses volontés aux hommes par des témoignages si vains, si suspects ét si trompeurs, que sont ceux-là, il n'y a pas même d'aparence de croire, qu'un Dieu infiniment bon et infiniment sage voudroit jamais se servir de tels témoignages pour faire connoître ses volontés aux hommes.
Quoi! Vous croiriez qu'il voudroit révéler en secret les plus sains mistères à des fous, à des fanatiques, et qu'il ne voudroit pas les découvrir manifestement à une infinité de personnes sages, qui désireroient en être instruites? Vous croiriez qu'il voudroit seulement découvrir en secret et en cachette ses volontés à quelques personnes particulières, et qu'il ne voudroit pas les déclarer manifestement à des peuples entiers et à toutes les nations de la terre, qui l'aimeroient, qui l'adoreroient, qui le serviroient et qui le béniroient de tous leurs coeurs et de toutes leurs affections, s'il se faisoit manifestement et suffisamment connoître à [III-91] eux? Vous croiriez que ce seroit un Dieu, qui auroit révélé à des insensés fanatiques les ridicules et absurdes mistères, qu'ils veulent vous faire croire et vous faire adorer? Vous croiriez que ce seroit un Dieu, qui leur auroit donné ces belles loix et ces belles ordonnances, qu'ils veulent vous faire observer sur le seul témoignage de leurs paroles? Et vous croiriez, qu'après qu'il auroit parlé ainsi en secret et en cachette, et même pendant la nuit et en rèvant, à un tel ou tel prétendu prophète, il auroit manifestement ou suffisamment fait connoître aux hommes ses intentions et ses volontés et qu'il voudroit les obliger de faire tout ce qu'il leur commanderoit de sa part, et cela sous peine aux hommes d'encourir son indignation et la damnation éternelle, s'ils viennent à y manquer en aucune chose? Cela est certainement trop éloigné de toute aparence de vérité et trop indigne de la souveraine bonté et de la souveraine sagesse d'un Dieu, qui seroit tout-puissant; et ainsi cela ne peut nullement être.
Nos pieux et dévotieux Christicoles ne manqueront pas de dire ici tout bonnement, que leur Dieu veut principalement se faire connaître, adorer et servir par les lumières ténébreuses de la Foi et par un motif d'amour et de charité conçu par la foi, et non pas par les claires lumières de la Raison humaine, afin, comme ils disent, [44] d'humilier l'esprit de l'homme et de confondre son orgueil, et afin de donner par ce même moïen occasion à tous les hommes d'exercer [III-92] d'autant mieux leur vertu et d'en avoir d'autant plus de mérite, en captivant ainsi leur esprit sous l'obéïssance de la Foi. Mais 1°. qui est-ce qui ne riroit d'une telle réponse, et qui est-ce qui n'en verroit pas la vanité et l'ineptie si on y faisoit tant soit peu de réflexion? Car il est visible, qu'il leur seroit aussi facile d'alléguer une telle raison, pour soutenir et apuïer le mensonge, comme pour soutenir une vérité, parce qu'il n'y a point d'imposteur, qui ne pouroit s'en servir, comme de prétexte, pour couvrir ses erreurs, ses illusions et ses impostures. Cette seule raison suffiroit pour faire voir la vanité et l'ineptie de cette réponse.
D'ailleurs on ne voit pas pour cela que les hommes en deviennent plus humbles, ni que leur Dieu se fasse mieux servir et adorer des hommes par cette croïance aveugle, qu'ils ont tant par la foi de ses divines volontés, que par une claire et entière connoissance, qu'il leur donneroit de ses divins mistères et de ses divins commandemens; on ne voit, dis-je, pas cela: au contraire il est certain que si un Dieu tout-puissant et infiniment parfait donnoit aux hommes une claire et entière, ou parfaite connoissance de ses divins commandemens, ils l'aimeroient et le serviroient beaucoup plus parfaitement qu'ils ne font, et ils seroient tous ravis de ses beautés et de ses aimables perfections, et ils en deviendroient beaucoup plus sages et plus vertueux, qu'ils ne sont. C'est donc une illusion à nos Déicoles, de vouloir, sous prétexte de dévotion, interpréter si vainement les dessins et les intentions de leur Dieu, et c'est même une sotise à [III-93] eux de vouloir couvrir sa foiblesse et son impuissance sous un si vain prétexte que celui, qu'ils allèguent dans cette occasion-ci.
Mais voici encore une autre raison, qui ne fait pas moins voir la foiblesse et la vanité de la dite réponse; c'est qu'il n'est nullement croïable qu'un Dieu infiniment bon et infiniment sage voudroit jamais se servir d'une voïe pleine d'erreurs, d'illusions et d'impostures pour se faire adorer et servir; il n'est pas croïable, qu'il voudroit établir et donner un principe d'erreurs et d'impostures pour fondement de ses divines vérités et pour règle de ses divins commandemens. Or la foi étant une croïance aveugle, elle n'est, comme j'ai dit ci-devant, qu'un principe d'erreurs, d'illusions et d'impostures; car sous ce prétexte de faire croire et observer aveuglement tout ce qui auroit été saintement révélé par quelque prétendue Divinité, il seroit aussi facile de faire croire et observer tout, ce qui n'auroit été inventé que par des imposteurs et par des insensés visionnaires ou fanatiques, qui s'imaginent ridiculement que toutes leurs imaginations sont de véritables révélations divines, et qui voudroient le faire croire aux autres. On ne peut donc pas dire que ce soit par ces prétendues révélations secrètes, ni par cette voie aveugle, que Dieu voudroit faire connoître ses volontés aux hommes, puisque ce sont-là des voïes si pleines d'erreurs, d'illusions et d'impostures; car des voïes qui sont si pleines d'erreurs, d'illusions et d'impostures ne sont pas des voïes convenables à un Dieu, pour faire connoître aucune vérité.
Nos Déicoles diront peut-être que des révélations [III-94] seules, qui se font secrètement à quelques personnes particulières, ne seroient véritablement pas suffisantes pour faire suffisamment connoître aux hommes les volontés d'un Dieu, et que par cette raison des Prophètes et des Anges-même, qui n'auroient que des révélations à produire, ne mériteroient pas d'être crus sur leurs paroles; mais que s'ils faisoient voir par quelque plus clair et plus assuré témoignage, qu'ils sont véritablement envoïés et inspirés de Dieu, comme, par exemple, s'ils le faisoient voir par des miracles et par des prodiges, qui surpasseroient toutes les forces de la nature, et qui ne pouroient se faire que par une puissance toute divine, pour lors ce seroit un suffisant témoignage, qu'ils diroient vérité et qu'ils seroient véritablement envoïés de Dieu, pour faire connoître ses volontés aux hommes, parce qu'il ne seroit pas croïable, qu'un Dieu infiniment bon et infiniment sage voudroit faire aucun miracle pour favoriser des imposteurs, ni pour confirmer aucun mensonge ou aucune erreur.
Mais quoique cette réponse soit un peu plus vraisemblable que la précédente, il n'y a cependant pas plus de solidité dans l'une que dans l'autre, parceque ces prétendus miracles dont on fait tant de cas, et dont le renom et le bruit fait tant d'impression dans l'esprit des peuples ignorans, ne sont pas moins suspects en eux-mêmes, ni moins sujets à l'erreur, à l'illusion et à l'imposture, que ne le sont les prétenduës révélations mêmes. Et la preuve évidente de tout cela est, qu'il n'y a point de Religion, qui ne prétende avoir ses miracles et ses révélations, aussi bien [III-95] que la Religion chrétienne. Les Religions païennes sont pleines, si on veut les croire, de semblables miracles et de semblables révélations divines. Celle des Juifs, si on veut la croire, en a quantité, celle du Christ ou du Messie, suivie par les Chrétiens n'en a pas moins, celle de Mahomet, qui est suivie par les Turcs et les Barbares, n'en manque point. Il n'en faut pas moins penser de celle de Confucius, suivie par les Chinois et par les Japonois et ainsi de toutes les autres Religions, qui prétendent se fonder sur ces sortes de témoignages de Divinité; de sorte que c'est avec beaucoup de raison que notre judicieux François le Sr. de Montagne [45] dit dans son livre, que toutes les aparences sont communes à toutes les Religions, espérance, confiance, événement, cérémonie, poenitence, martir; sous le nom d'événemens sont compris les miracles, qui sont des événemens prétendus miraculeux. Et dans un autre endroit il dit [46], que l'empereur Auguste eut plus de temples que Jupiter, et qu'il fut servi avec autant de religion et croïance de miracles. Dans un autre endroit il dit, que la Divinité prend et reçoit en bonne part l'honneur et révérence que les humains lui rendent, sous quelque visage, sous quelque nom et en quelle manière, que ce fut. Il ajoute que ce zèle des hommes a été universellement vû du ciel de bon oeil, que toutes les polices ont tiré fruit de leur dévotion; les hommes, les actions impies ont eu partout, dit-il, des événemens sortables. Les histoires païennes, continue-t-il, reconnoissent [III-96] la dignité, ordre, justice des prodiges et des oracles emploïés à leur profit et instruction en leur Religion fabuleuse [47], c'est-ce que les plus scrupuleux même d'entre nos Christicoles ne sauroient nier, puisque leur Christ dit expressément à ses Disciples, qu'il s'éléveroit plusieurs faux Christs et plusieurs faux Prophètes, qui feroient de si grands prodiges, que ses Elus-même se trouveroient en danger d'être séduits [48].
Cela étant il est clair et évident, que toutes ces prétenduës Révélations et que tous ces prétendus miracles, dont on voudroit tant faire valoir l'autorité en matière de Religion, ne sont véritablement d'aucun poids et ne sont nullement suffisans pour prouver aucune vérité; car, puisqu'ils se font indifféremment dans toutes sortes de Religions, c'est une marque assurée qu'ils ne viennent point de la Toute-Puissance d'un Dieu, et par conséquent qu'ils ne sont point de suffisans témoignages de vérité; car il n'est pas à croire qu'un Dieu infiniment bon et infiniment sage voudroit communiquer sa puissance à des imposteurs et faire aucuns miracles pour confirmer ou pour favoriser l'erreur et le mensonge, qui se trouvent dans toutes les fausses Religions; ou si on prétend qu'il ne seroit pas contre la bonté, ni contre la sagesse d'un Dieu infiniment parfait de communiquer sa puissance à des imposteurs, ni de faire des miracles en faveur de l'erreur et du mensonge, comme les prétendues Ecritures saintes de nos Christicoles semblent [III-97] le témoigner, lorsqu'elles disent que Dieu avoit donné un esprit de mensonge dans la bouche de tous les Prophètes d'Achab, qui étoient jusqu'au nombre de 400 [49]. Et qu'il est dit ailleurs, que Dieu envoïera à certaines gens un esprit d'erreur, qui, par de puissantes impostures, leur persuadera le mensonge, en faisant toutes sortes de prodiges, de signes et de miracles trompeurs, par la puissance de Satan [50]. Si, dis-je, on prétend que cela ne seroit pas contraire à la bonté et à la sagesse d'un Dieu, de faire ainsi des miracles et des prodiges en faveur de l'erreur et du mensonge, je tire encore avec autant de certitude cette conclusion, qui est que les miracles et les prodiges et les prétendues révélations ne seront donc pas de suffisans témoignages de vérité, puisque l'on veut qu'ils se fassent aussi bien en faveur du mensonge qu'en faveur de la vérité; et s'ils ne sont point de suffisans témoignages de vérité, on ne peut donc pas dire que Dieu fasse suffisamment connoître par-là ses volontés aux hommes, et s'il ne les leur fait pas suffisamment connoître par cette voïe, non plus que par aucune autre voïe certaine, c'est une preuve assurée qu'il n'y a aucune Divinité qui veuille se faire adorer et servir par les hommes, parce qu'il seroit, comme j'ai dit, entièrement contraire à la bonté et à la sagesse infinie d'un Dieu, de vouloir se faire adorer et servir par les hommes, sans se fair suffisamment connoître à eux et sans leur faire suffisamment et certainement connoître ses intentions et ses volontés.
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Nos Déicoles se sentent pressés par cet argument, et, ne pouvant nier qu'il n'y ait quantité de faux prophètes et quantité de faux miracles, se trouvent nécessairement obligés de dire ici, que ce n'est point par les faux Prophètes, ni par les faux miracles que Dieu fait connoître ses volontés aux hommes, mais que c'est seulement par les vrais Prophètes et par les vrais miracles qu'il les leur fait connoître. Mais il est facile encore de faire voir la foiblesse et la vanité de cette réponse. 1°. Parceque c'est une illusion de vouloir suposer, comme ils font, qu'il y ait de plus vrais Prophètes et de plus vrais miracles, les uns que les autres, dans le sens que nos Déicoles l'entendent; puisque l'on soutient qu'il n'y a aucun Prophète qui soit véritablement envoïé ou inspiré de Dieu et qu'il n'y a aucun miracle qui se fasse par une puissance surnaturelle et divine, il n'est pas à croire, ni à présumer, qu'il y en ait jamais eu de tels, vû le grand et prodigieux nombre d'impostures que l'on a vûës dans le monde et le prodigieux nombre de mensonges, d'erreurs, d'illusions et d'impostures qu'il y a dans tous ces prétendus miracles et dans les récits que l'on en fait; de sorte qu'il y a tout sujet de regarder tous ces prétendus Prophètes comme des imposteurs et comme des fanatiques, du moment qu'ils se disent être envoïés ou inspirés de Dieu, et on peut assurer qu'il n'y a rien de surnaturel et de divin dans tous ces prétendus miracles que l'on dit avoir vûs. Ce n'est pas pour cela que je veuille nier absolument tout ce que l'on dit de certains événemens et de certains prodiges extraordinaires, que l'on a vûs autrefois [III-99] paroître avec étonnement et que l'on pouroit bien encore voir dans la suite du tems, ni que je veuille absolument nier ce que l'on dit de certains personnages extraordinaires, qui ont reçu quelque faveur particulière de la nature, ou qui ont pareillement fait des choses toutes extraordinaires et surprenantes, je veux croire qu'il en est quelque chose; mais je veux seulemenr dire que tous ces prodiges, que tous ces prétendus miracles et que tout ce que ces certains personnages on fait de plus merveilleux et de plus surprenant, ne sont véritablement que des effèts naturels, produits par des causes purement naturelles et humaines, mais qui paroissent néanmoins être surnaturels, et miraculeux, parcequ'ils ne se font que dans quelques rencontres extraordinaires de plusieurs causes et par quelque effèt extraordinaire de la nature, qui semble quelquefois se surpasser elle-même, ou enfin par l'industrie, subtilité, adresse et artifice de quelques personnes, qui ont quelques connoissances particulières des secrèts de la nature, qui savent profiter adroitement du tems et des occasions et qui savent faire subtilement tout ce qu'ils entreprennent de faire: en effèt on ne peut douter que la nature, qui est une excellente ouvrière et qui fait tous les jours de si admirables ouvrages, ne soit capable de faire aussi quelque fois des prodiges extraordinaires et il ne faut point douter non plus que des personnes, qui auroient l'adresse de s'en servir à propos dans les occasions, ne seroient capables de faire des choses extraordinaires. Il en faut dire de même de ces prodiges et de ces effets extraordinaires et surprenans que l'on a [III-100] coutume d'attibuer à une magie noire et diabolique. La plupart des choses étonnantes, que l'on en dit, ne sont dans le fond que des mensonges, des illusions et des impostures, aussi bien que ces faux miracles dont je vient de parler: car ce seroit grande sotise de vouloir ajouter foi à tout ce que l'on dit de la puissance de ces prétendus magiciens; c'est seulement pour se faire craindre, ou pour se faire admirer des sots et des ignorans, qu'ils se vantent d'avoir une si grande puissance, et à l'égard de ce qu'ils sont véritablement capables de faire, s'il y a quelque chose de merveilleux et de surprenant dans ce qu'ils font, ce ne sont certainement que des effèts naturels, qui procédent de quelques secrétes vertus naturelles, ou qui se font par l'industrie, par l'adresse ou par la subtilité de ceux qui s'en mêlent.
Il est de cette prétendue magie noire et diabolique comme de la prétendue magie sainte et divine; elles sont aussi vaines et aussi fausses l'une que l'autre: et c'est pour cela que j'ai dit, qu'il n'y avoit point de plus vrais prophètes, ni de plus vrais miracles, les uns que les autres. Mais quand on suposeroit comme le prétendent nos Déicoles, qu'il y auroit quelques plus vrais prophètes et quelques plus vrais miracles, les uns que les autres, à quelle marque et à quelle enseigne les connoîtra-t'-on, ces prétendus vrais prophètes et ces prétendus vrais miracles, puisque les vrais et les faux prophètes parlent tous ce même langage, qu'ils se disent également tous être envoïés et inspirés de Dieu et qu'ils prétendent tous en donner des preuves convaincantes par leurs prétendus vrais [III-101] miracles? Il est constant que nos Déicoles eux-mêmes ne sauroient les distinguer les uns des autres; et pour preuve évidente de cela est, que depuis plusieurs milliers d'années que ces prétendus prophètes ont commencé à paroître dans le monde, ils n'ont pû encore convenir ensemble d'en reconnoître aucun pour véritable d'un commun consentement: c'est ce qui les a obligés en tout tems de se diviser, comme nous les voïons, en divers partis, qui sont tous oposés les uns aux autres et qui ne reconnoissent aucun d'eux pour vrais prophètes, que ceux qui leur ont donné leurs loix et leurs cérémonies, regardant tous les autres comme des faux prophètes et comme des imposteurs.
Moïse, par exemple, ce grand Moïse égyptien, Législateur du peuple juif, qui a fait, dit-on, de si grands prodiges dans son tems, et qui parloit, dit-il, à Dieu, ou à qui Dieu parloit aussi familièrement qu'il auroit parlé à son ami, a été regardé du peuple juif comme un très-grand et véritable Prophète. Ses actions surprenantes, si elles étoient telles qu'on les dit, ont été regardées par les juifs comme de véritables miracles, mais il a toujours été rejetté de toutes les autres Nations comme un insigne imposteur, et ses prétendus miracles n'ont été régardés que comme des fables et comme des impostures. Il n'étoit pas même de son tems si généralement reconnu des siens pour un vrai prophète, que plusieurs de sa troupe ne lui aïent disputé cette gloire [51]. Témoins [III-102] les murmures de son Frère Aaron et de sa soeur Marie, témoins aussi les murmures de tout le peuple qu'il conduisoit, et principalement le soulèvement que firent contre lui Coré, Athan et Abiron, soutenus de 250 des principaux du peuple; car s'ils l'eussent véritablement réconnu pour un si grand prophète, il n'est guères probable qu'ils auroient osé se soulever, comme ils firent, contre lui et lui résister en face si hardiment qu'ils firent.
Le Galiléen Jésus-Christ, que les Chrétiens apellent leur divin sauveur et qu'ils adorent comme un vrai Dieu incarné, n'étoit regardé des Juifs et des Gentils que comme un insensé fanatique et comme un misérable pendart: c'est ce que les Chrétiens eux-mêmes ne sauroient nier, puisque les prémiers et les plus zélés prédicateurs de leur foi avouoïent eux-mêmes, que le crucifié Jesus-Christ, qu'ils prêchoient et qu'ils anonçoïent au monde, n'étoit qu'un sujet de scandale aux Juifs [52], et un sujet de risée aux Gentils, qui ne regardoient ce qu'on leur en disoit, que comme une folie; ce n'étoit pas pour le reconnoître pour un vrai prophète, ni pour un vrai Dieu incarné.
L'Arabe Mahomet, ce tant renommé prophète de tout l'Orient, qui est révéré de tant de peuples, comme étant le plus grand, le plus zèlé et le plus saint serviteur et ami de Dieu, n'est regardé des Chrétiens et des Juifs que comme un faux prophète et un insigne imposteur.
Confucius, qui est reconnu et révéré dans la Chine [III-103] comme un si saint législateur, n'est point reconnu pour tel dans les autres païs du monde, où on ignorė même jusqu'à son nom. Kaïa et Amida, qui sont révérés dans le Japon, ne sont point reconnus non plus dans les autres parties du monde.
Un nommé Appollonius de la ville de Thiane en Capadoce et un nommé Simon de la ville de Sancarie, qui étoient tous deux de si grands faiseurs de miracles et de prodiges, que quoique l'un acquit l'opinion de divinité à Rome et en plusieurs autres endroits et que l'autre fut surnommé en Samarie: la grande vertu de Dieu, cependant ils n'ont passé ailleurs que pour de faux prophètes et pour des imposteurs. Je ne parle point ici d'un milliace d'autres prophètes, qui se sont mèlés en différens tems et en différens endroits de faire les prophètes, tels qu'étoient par exemple ces prétendus prophètes de Judée et de Samarie, et ces 450 prophètes de Baal, qui ressembloient plutôt à des insensés qu'à des personnes sages. Je ne parle pas non plus de ces prétendus prophètes qui ont fait parler d'eux dans ces derniers siècles, comme ont fait par exemple un Merlin d'Angleterre, un Nostradamus de France, un Abbé Joachim de Calabre, un Savonarole de Florence et plusieurs autres semblables, qui n'ont fait parler d'eux que dans leurs propres païs et qui n'y ont pas même eu toute l'approbation qu'ils auroient souhaitée.
Par où on voit évidemment, que les Déicoles et les Christicoles, tout zélés qu'ils sont pour la gloire et pour le culte de leur Dieu, n'ont encore pû jusqu'à présent reconnoître d'un commun consentement aucun [III-104] de tous ces prétendus prophètes pour vrais prophètes, ni aucun de leurs prétendus miracles pour vrais miracles, ce que n'aïant pû encore reconnoître d'un commun consentement, comme je viens de le démontrer, c'est une preuve évidente et assurée que, quand il y auroit eu ou qu'il y auroit parmi eux quelques plus véritables prophètes, ou quelques plus véritables miracles, les uns que les autres, c'est-à-dire qu'ils ne sauroient distinguer les vrais d'avec les faux, et s'ils ne savent les distinguer, c'est en vain et sans fondement qu'ils disent et qu'ils prétendent, que leur Dieu fasse suffisamment connoître ses volontés aux hommes par ses vrais prophètes et par les vrais miracles qu'il fait par leur moïen: c'est, dis-je, en vain et sans fondement qu'ils le disent et qu'ils le prétendent, puisqu'ils ne sauroient connoître eux-mêmes, d'un commun accord, qui sont ces prétendus vrais prophètes et quels sont ces prétendus vrais miracles. Car il n'est pas possible de connoître la vérité d'une chose inconnue par une autre chose que l'on ne connoit pas non plus; et on ne sauroit éclaircir une difficulté obscure par une autre difficulté plus obscure, ni même une chose certaine par une autre qui est incertaine.
Nos idolatres Déicoles ne manqueront pas sans doute de dire ici, que ceux d'entre les prophètes qui viventle plus saintement et qui font le plus de miracles doivent être regardés et tenus pour les seuls vrais prophètes et non pas les autres; mais cette réponse n'est pas moins vaine que les précédentes. 1°. Pour ce qui est de la sainteté de vie, qui est-ce qui en [III-105] sauroit repondre? Il n'y a rien de plus trompeur que cette aparence de sainteté. Les loups, comme dit le Christ, se couvrent souvent de la peau de brebis, et les vices se couvrent souvent des aparences de la vertu. C'est pourquoi les hommes se déguisent trèssouvent, afin de mieux tromper les autres. Ainsi cette aparence de vertu, que l'on pouroit quelquefois voir dans quelques-uns de ces prétendus prophètes, plus que dans aucun autre, n'est pas pour cela une preuve, qu'ils soient plus véritablement envoïés de Dieu, ni plus véritablement inspirés de Dieu que les autres. 2°. A l'égard des miracles qui seroient plus grands, plus fréquens ou plus admirables et plus surprenans d'un côté que de l'autre; ce n'est certainement pas encore par-là que l'on connoîtra s'ils sont plus vrais miracles que les autres: car de même que dans toutes sortes d'arts et de sciences, il y a des ouvriers et des docteurs plus savans, plus habiles, plus adroits et plus subtils les uns que les autres, de même aussi parmi ces prétendus faiseurs de miracles et de prodiges, qui ne sont dans le fond que des effèts naturels produits par des causes naturelles, il peut y en avoir de plus habiles, de plus adroits et de plus subtils, les uns que les autres. De même aussi parmi ces prétendus prophètes, qui ne sont tous que des imposteurs, il peut y en avoir de plus fins et de plus rusés, les uns que les autres; et cela étant, comme on n'en peut douter, il ne faut pas s'étonner s'il y en a qui paroissent faire de plus grands miracles, les uns que les autres.
D'ailleurs les seules circonstances naturelles des [III-106] tems, des lieux où ce font ces sortes de prétendus miracles, et des personnes devant qui ils se font, peuvent beaucoup contribuer aussi à les faire paroitre plus grands et plus admirables, qu'ils ne seroient en d'autres circonstances de tems, de lieux ou de personnes; cela est indubitable, ainsi ce n'est nullement par-là que l'on sauroit véritablement distinguer les prétendus vrais prophètes d'avec les faux, ni les prétendus vrais miracles d'avec les faux, et par conséquent on ne peut pas dire, que Dieu fasse véritablement et suffisamment connoitre par-là ses volontés aux hommes, et cela est si vrai que nos Christicoles mêmes ne sauroient prudemment en disconvenir, puisque leur Christ défendoit si expressément à ses disciples, d'ajouter aucune foi à ce que ces prétendus Prophètes et faiseurs de prodiges et de miracles pouroient leur dire, si grands et si fréquens que puissent être les miracles et les prodiges, qu'ils leur verroient faire. Il s'élèvera, leur disoit-il, de faux Christs et de faux Prophètes, qui séduiront plusieurs, qui feront de si grands miracles et de si grands prodiges, que les élus mêmes seront en danger d'être séduits. Je vous avertis de ces choses, leur disoit-il, [53] c'est pourquoi, s'ils vous disent de faire ceci ou cela, de venir ici ou d'aller là, n'en faites rien et ne les croïez pas. Suivant donc ce clair et évident témoignage du plus grand Prophète des Chrétiens, qu'ils apellent même leur Dieu et leur divin sauveur, les plus grands miracles ne sont point de suffisans témoignages de [III-107] vérité, puisqu'il reconnoit lui-même, qu'ils se peuvent faire par de faux Prophètes et qu'il défend d'y ajouter foi. Il ne faut donc pas dire que Dieu fasse suffisamment connoitre ses volontés aux hommes par le moïen de ces prétendus vrais miracles; car enfin on ne se persuadera pas qu'il fasse suffisamment connoitre ses volontés par des miracles qui se peuvent faire par des imposteurs et par des miracles auxquels il ne faut point ajouter foi.
Mais quand on voudroit même suposer, qu'il y auroit quelque fois certains miracles qui se feroient véritablement par la toute-puissance d'un Dieu, ces prétendus miracles ne seroient encore tout-au-plus des témoignages de vérité, qu'à l'égard seulement de ceux qui les verroient faire et qui en seroient les témoins oculaires; encore faudroit-il qu'ils connussent suffisamment la probité de ceux qui les feroient et qu'ils connussent véritablement toutes les circonstances particulières des faits, que l'on voudroit suposer être véritablement miraculeux; car si ceux-là même qui en seroient les témoins oculaires ne connoissent pas suffisamment la vertu et la probité de ceux qui les feroient, ils ne pouroient pas prudemment se fier à leurs paroles, ni à leurs actions; et si d'ailleurs ils ne connoissoient suffisamment pas toutes les circonstances particulières de ces prétendus faits miraculeux, ils ne pouroient pas non plus l'assurer, ni juger prudemment qu'ils seroient véritablement et miraculeux et surnaturels: car il est certain que la véritable connoissance d'un fait particulier dépend de la véritable connoissance des circonstances particulières qui le [III-108] regardent. Il ne faut, par conséquent, qu'ajouter à un fait particulier une circonstance qui n'y est pas, pour le faire paroitre tout autre qu'il n'auroit paru. Pareillement il ne faut que retrancher ou changer une circonstance d'un fait, pour le faire encore paroitre tout autre qu'il n'auroit paru. C'est pourquoi, si on ne connoit pas véritablement toutes les circonstances particulières d'un fait, que l'on dit être miraculeux, ou si on le regarde sous quelques circonstances qui n'y sont pas, on ne peut pas véritablement, ni prudemment en juger, et si on veut juger on s'expose infailliblement à tomber dans l'erreur et à faire un faux jugement, et il ne faut pas douter que ce ne soit pour cette raison que tant de grands personnages se sont laisser tromper à cet égard, en prenant trop facilement pour miraculeux et surnaturels des faits, qu'ils auroient eux-mêmes reconnus être naturels et faciles, s'ils en eussent bien connus et remarqués les circonstances, ou si, sur le raport d'autrui, ils ne les eussent pas regardés sous quelques circonstances qui n'y étoient pas.
Quand donc on voudroit suposer, qu'il y auroit quelquefois de ces prétendus vrais miracles, ils ne seroient au plus des témoignages de vérité, qu'à l'égard seulement de ceux qui les verroient faire et qui en seroient, comme je viens de dire, les témoins oculaires, et non pas à l'égard des autres qui ne les verroient point et qui n'en seroient point les témoins oculaires avec une pleine et entière connoissance de toutes les circonstances qu'il faut nécessairement connoitre pour en juger prudemment, comme je viens de le remarquer, [III-109] et, cela étant, on ne peut certainement pas dire que Dieu fasse par ce moïen-là suffisamment connoitre ses volontés aux hommes, parcequ'il y en a si peu qui les voïent faire, ces sortes de miracles, et qui sachent bien en reconnoitre et en remarquer toutes les circonstances, que ce seroit une imprudence d'y ajouter foi; je dis si peu, à l'égard de tout ceux qui ne les voïent pas, faire. Il y en a, dis-je, si peu qui les voïent faire et qui en puissent bien reconnoitre et remarquer toutes les circonstances, que ce n'est presque pas la peine d'en parler: et dans ce petit nombre de ceux qui les voïent faire, il y en a encore si peu, ou pour mieux dire il n'y en a peut-être pas un seul, qui puisse s'assurer de connoitre suffisamment la vertu et la probité de ceux qui les font, ni qui puisse s'assurer de connoitre véritablement toutes les circonstances particulières de ces prétendus miracles, comme il faudroit les connoitre pour en juger prudemment. Il y en a, dis-je, encore si peu qui connoissent véritablement ces sortes de choses et qui en puissent prudemment juger, que ce seroit folie de se fier à ce qu'ils en disent et folie de s'imaginer, qu'un Dieu tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage feroit suffisamment connoitre ses volontés aux hommes par des voïes si obscures, si suspectes, si incertaines et si trompeuses que celles-là, ce seroit même une folie de penser, qu'un Dieu infiniment bon et infiniment sage le voudroit faire ainsi.
Mais on dira, que, quoiqu'il y ait effectivement peu de gens qui soïent témoins des vrais miracles, peu qui connoissent parfaitement la probité et la sainteté [III-110] de ceux qui les font, et qu'il y en ait encore beaucoup moins qui soïent capables ou, qui soïent à portée de bien examiner et de bien remarquer toutes les circonstances particulières des miracles qui se font, Dieu ne laisse pas néanmoins que de faire, par ce moïen, suffisamment connoitre ses volontés aux hommes, parceque ce peu de gens d'esprit et de probité, qui voïent faire les miracles et qui connoissent la sainteté de ceux qui les font, rendent ensuite un suffisant témoignage de vérité de ce qu'ils ont vû et de ce qu'ils ont connu à ceux qui n'en ont rien vû, ni rien connu, de sorte que ceux-ci, étant pour lors suffisamment informés de la vérité, ils sont, dira-t-on, dans l'obligation d'y ajouter foi et de croire fermement tout ce que ces premiers témoins leur en disent, ceux-ci se trouvant suffisamment instruits et persuadés de ce qu'ils croïent devoir faire ou devoir croire sur le témoignage de ces premiers, ils en instruisent eux-mêmes d'autres qui n'en avoient rien vû, ni rien connu, non plus qu'eux, ces derniers-là en instruisent encore d'autres, comme ils ont été instruits eux-mêmes; et de cette sorte, dira-t'-on, la connoissance des vérités et des volontés divines se communiquent bientôt à un grand nombre de personnes, qui la font passer en divers endroits, de païs en païs et de roïaume en roïaume, jusqu'à ce qu'enfin elle se trouve répandue presque dans toutes les parties du monde. Et comme elle se communique et qu'elle se transporte de province en province, de roïaume en roïaume, de même aussi elle passe comme de main en main, d'un siècle à un autre, et ainsi elle passe de siècles en siècles [III-111] dans toutes les générations des hommes, et c'est ainsi, disent nos Christicoles, que Dieu fait suffisamment connoitre ses volontés aux hommes, ensorte que ceux qui ne voudroient pas s'y rendre, ne seroient nullement excusables d'en prendre cause d'ignorance, puisqu'ils en sont suffisamment instruits dans tous les tems et dans tous les lieux.
Mais quelle illusion n'est-ce pas-là, de prétendre que tous les hommes doivent être suffisamment instruits et informés des volontés d'un Dieu, sous prétexte que certaines gens leur diront que Dieu les leur aura révélé, ou qu'ils auront ouï dire, qu'il les a révélé ainsi à des saints Prophètes, qui étoient spécialement envoïés de Dieu et qui faisoient quantité de miracles et de prodiges, pour confirmer la vérité de tout ce qu'ils disent; quelle illusion, dis-je, n'est-ce pas là de s'imaginer telles choses. Qu'est-ce que l'on ne feroit pas accroire aux hommes, sous un si vain prétexte qui celui-là, s'il étoit tant soit peu recevable? Il n'y a certainement point d'imposteurs, qui ne feroient facilement accroire aux hommes tout ce qu'ils voudroient, sous un tel prétexte, s'ils vouloient les écouter. Il seroit facile à un chacun et particulièrement à des gens qui viennent de loin, d'alléguer des révélations divines et de forger des miracles, pour apuïer tous les mensonges qu'ils voudroient débiter, et s'il ne tenoit qu'à raconter ces prétendus miracles et ces prétenduës révélations, pour que ceux à qui on les raconteroit, soient obligés de les croire, où en seroient-ils? Ils seroient donc obligés de croire tous ces conteurs de miracles et tous ces conteurs de révélations, et par conséquent [III-112] obligés de croire une infinité d'impostures et de mensonges, qui se débiteront tous les jours, comme si c'étoient des vérités les plus certaines et les plus importantes.
Quoi! sous prétexte, par exemple, qu'il y auroit eu autrefois, dans la Judée, un homme qui se disoit être le Fils de Dieu, qui faisoit des miracles et des prodiges, non seulement tous ceux qui l'auroient vû, mais aussi tous ceux qui ne l'auroient pas vû, ou qui auroient même été dans les païs les plus éloignés, auroient été obligés, aussi bien que ceux qui l'auroient vû, de croire tout ce que quelques personnes inconnues leur en auroient été dire, plusieurs années et même plusieurs centaines d'années après, et maintenant qu'il y a plusieurs milliers d'années que les choses se sont passées à plusieurs milliers de lieuës, de quantité de peuples, tous les hommes de la terre seroient encore obligés de croire tout ce que des inconnus leur en iroient dire, sous le spécieux prétexte de religion, de zèle du salut de leurs âmes; et ils seroient condamnés à être malheureux à tout jamais dans les flammes horribles d'un Enfer, s'ils ne croïoient pas aveuglément tout ce que ces inconnus leur en auroient été dire? Vous êtes fols, Christicoles, d'avoir de telles pensées, et pour vous faire d'autant mieux connoitre votre folie, suposons qu'il vienne en ce païsci quelques hommes inconnus des païs étrangers, comme par exemple des Docteurs et des Bonzes de la Chine ou du Japon, qui sont à 2 ou 3 mille lieuës d'ici; si ces bons Prêtres étrangers vous disoient sérieusement, qu'ils ne sont venus de si loin, que par un zèle qu'ils [III-113] auroient du salut de vos âmes et pour vous instruire en des mistères et cérémonies de leur prétendue sainte religion, et que sur cela ils commençassent à vous dire des merveilles de leur grand législateur Confucius, et à vouloir vous persuader d'abandonner votre religion pour embrasser la leur, vous seriez d'abord tout étonnés d'une telle nouveauté; mais si dans la suite de leur discours vous remarquiez, qu'ils voulussent vous persuader de croire des mistères ridicules et absurdes, vous faire observer des cérémonies vaines et superstitieuses, et vous faire adorer et révérer quelques idoles de leurs fausses Divinités, ne ririezvous pas de leurs sotises, et ne diriez-vous pas que ces gens-là seroient des fols et des insensés, de venir de si loin, et avec tant de peine et de fatigue, pour vous dire de telles sotises? Vous auriez véritablement raison de le dire: car ce seroit véritablement une folie à eux de venir de si loin, pour se faire moquer d'eux et de leurs prétendus mistères, et ce seroit pareillement une folie à vous de penser, que vous fussiez obligé de les croire, sur ce qu'ils pouroient vous dire des prétenduës merveilles de leur Dieu et de leur prétendue sainte religion; et je crois aussi, que vous ne seriez pas si sots de croire devoir y ajouter aucune foi.
Mais reconnoissez donc aussi, que c'est une erreur à vous de croire, que vous soïez obligés d'ajouter foi à tout ce que vos prêtres vous disent, comme venant de la part de Dieu, et c'est erreur à vous de croire, que tous les peuples de la terre soient obligés de croire vos prêtres, sur ce qu'ils leur en diroient sous [III-114] prétexte, qu'ils leur feroient par-là suffisamment connoître les volontés de Dieu. Et si ce seroit une folie à des prêtres Mahométans, ou à des prêtres Chinois ou Japonois, de venir dans ce païs-ci pour nous persuader, qu'il faut nécessairement, pour être sauvé, croire à leur grand prophète Mahomet ou à leur législateur Confucius, et qu'il faut nécessairement observer les préceptes et les cérémonies de leur sainte religion, ce n'est certainement pas une moindre folie à nos prêtres et à nos missionaires d'aller, comme ils font, au péril de leur vie dans des païs si éloignés, pour persuader à des hommes des choses aussi ridicules et absurdes que celles, qu'ils leur font dire.
C'est donc, comme j'ai dit, une véritable illusion de prétendre, que les hommes doivent être suffisamment instruits des volontés d'un Dieu, du moment que des gens connus ou inconnus leur diront, que Dieu les leur aura révélées, ou qu'ils auront oui dire, qu'il les auroit révélées à d'autres, qui les en auroient instruits. C'est, dis-je, une véritable illusion que de s'imaginer cela, parceque ce n'est pas connoître les volontés d'un Dieu, que de croire aveuglement ce que l'on en peut dire. Et comme les hommes, de quelque loi et religion qu'ils soient, ne croïent sur ce sujet, que ce que les hommes menteurs et trompeurs leur en disent, et qu'ils croïent aveuglement ce qu'ils leur disent, il est constant et tout évident, que l'on ne peut pas dire avec vérité, que Dieu fasse, par ce moïenlà, suffisamment connoître ses volontés aux hommes. Et si les uns et les autres se trouvent par leur naissance, par leur éducation ou par quelque motif [III-115] d'intérêt particulier, ou par quelque autre considération humaine, plus attachés à une secte ou à une religion qu'à une autre, ce n'est pas parcequ'ils connoissent mieux les volontés de Dieu, mais parcequ'ils croïent aveuglement ce qu'on leur en dit, et ainsi les hommes sont ordinairement Chrétiens ou Mahométans, ou Juifs, ou Païens, de cela seulement qu'ils ont été nés ou élévés dans le Christianisme, dans le Mahométisme, dans le Judaisme ou dans le Paganisme; et quant à nous autres Chrétiens, nous sommes Catholiques, Calvinistes ou Lutheriens etc. à même titre, comme le Sr. de Montagne [54] dit, que nous sommes François, Espagnols, Italiens, Allemans; autre naissance, autre éducation ou circonstances d'honneur ou d'intérêt, ou quelques autres rencontres particulières nous auroient mis dans un autre parti, et nous auroient imprimé d'autre sentiment et autre croïance avec pareilles promesses de récompense et pareilles menaces de châtiment, par où il est évident qu'il n'y a aucune Divinité, qui fasse suffisamment connoître ses volontés aux hommes.
Et non-seulement il n'y a aucune Divinité, qui fasse suffisamment connoître ses volontés aux hommes, mais il n'y en a aucune, qui se fasse suffisamment connoître elle-même aux hommes. C'est ce qui se prouve évidemment encore, contre tout ce qu'en peuvent dire nós Déicoles et nos Christicoles, qui prétendent que leur Dieu se fait non-seulement suffisamment, mais encore évidemment connoître par tous les ouvrages [III-116] admirables qu'il a créés, en sorte qu'il ne faut, suivant, leur dire, que voir le ciel et la terre pour connoître aussitôt, qu'il y a un Dieu tout-puissant, qui les a créés. Les cieux et la terre, disent-ils, publient manifestement la grandeur, la gloire, la puissance et la bonté infinie de celui qui les a faits, qui n'est autre chose, qu'un Dieu tout-puissant et infiniment parfait. Coeli, disent-ils, enarrant gloriam Dei et opera manuum ejus annunciat firmamentum [55].
» Je ne puis ouvrir les yeux," dit Mr. l'Archevêque de Cambrai [56], sans admirer l'art, qui éclate dans toute la nature. Le moindre coup-d'oeil suffit," ditil, pour apercevoir la main, qui fait tout."
Mais il est tout visible, que cette raison est entièrement vaine et fausse; car si l'étendue, si la beauté, si la variété - et la multitude des choses, et tout ce qu'il y a de plus admirable dans la nature, montroit manifestement l'existence d'un Dieu tout-puissant et infiniment parfait, personne, comme j'ai dit, ne pouroit nier, ni révoquer en doute, l'existence de cet Etre infiniment parfait, parceque tous les hommes, qui voïent assez manifestement l'ordre, la beauté, la grandeur et l'excellence de tout ce qu'il y a de plus beau et de plus parfait dans la nature, ils seroient incontinent persuadés de la vérité de son existence.
Cependant sans compter le nombre de ceux, qui nient ou qui revoquent en doute l'existence de cet Etre, il y a un très-grand nombre de personnes sages et éclairés, et même parmi nos Déicoles il y a un [III-117] très-grand nombre, qui reconnoissent et avouent ingénuement, que rien de tout ce qu'il y a de plus beau et de plus parfait dans la nature, ne prouve pas manifestement l'existence d'un Dieu infiniment parfait, et ils ont raison de le reconnoître et de l'avouer, puisque la raison démontre, que tout ce qu'il y a de plus beau, de plus parfait et de plus admirable dans la nature, se peut faire par les seules loix naturelles du mouvement, et par la différente configuration des parties de la matière diversement rangées, unies et modifiées dans toutes les espèces d'Etre, qui font ce que nous apellons le monde, comme j'ai dessein de le faire voir plus amplement dans la suite. Bien loin donc de vouloir diminuer en aucune manière la beauté, l'excellence et l'ordre admirable, que l'on remarque dans toutes les choses naturelles du monde, et que nos Déicoles affectent quelquefois d'exalter par de grands et pompeux discours, pour prouver la toutepuissance et la sagesse infinie de leur Dieu, qui les a fait, quoiqu'ils semblent d'autrefois, qu'ils lui fassent injure en regardant tous ces mêmes ouvrages, comme des choses vaines et frivoles, disant, comme ils font, que tout est vanité et que tout n'est que vanité [57] . Vanitas vanitatum et omnia vanitas. Car certainement ce n'est pas faire honneur à un si bon ouvrier, que de dire, que tout ce qu'il auroit fait, ne seroit que vanité; il n'y a point de bon ouvrier, qui ne se sentit offensé, s'il voïoit mépriser ces ouvrages, et ce seroit lui faire injure, que d'en parler avec mépris, [III-118] et c'est cependant l'injure, que nos Christicoles ne laissent pas que de faire eux-mêmes, sans y penser, à leur bon Dieu, lorsqu'ils disent, comme ils font souvent, que tout est vanité et que tout n'est que vanité. Je dis ceci seulement en passant pour marquer, que tout ce que disent nos Déicoles ne s'accorde pas toujours avec leurs propres principes et leurs propres sentimens.
Je reviens donc à mon sujet, et je dis que bien loin de vouloir diminuer la beauté, l'excellence et l'ordre admirable, que l'on remarque dans toutes les choses de la nature, je voudrois plutôt l'exalter si je pouvais et faire admirer ces choses, autant qu'elles méritent de l'être, puisque je les admire moi-même peut-être autant, que sauroit faire aucun de nos Déicoles. Je les admire, dis-je, en tant qu'elles sont les ouvrages de la nature; mais non en tant qu'elles soïent les ouvrages d'un Dieu tout-puissant. Car sous cette dernière considération je cesserois incontinent de les admirer, parceque, toutes admirables qu'elles sont en elles-mêmes, je ne les trouverois pas assez parfaites pour être sorties de la main d'un Dieu tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage, vû les défauts et les imperfections et même les vices, qui se trouvent manifestement dans la plupart des choses et les accidens fâcheux, auxquels elles sont sujètes.
Que nos Déicoles exaltent donc, tant qu'ils voudront, [III-119] et qu'ils amplifient, tant qu'il leur plaira, la beauté, l'excellence, l'ordre et l'artifice, qui se trouvent dans toutes les choses visibles de ce monde, j'y consens, mais il faut aussi qu'ils reconnoissent et qu'ils avouent d'un autre côté, qu'elles sont bien fragiles et bien défectueuses, et que toutes celles, qui ont vie, sont sujètes à bien des misères et à bien des souffrances. Or je dis, que tout ce qu'il y a de plus beau et de plus admirable dans la nature, ne démontre pas tant l'existence d'un Dieu tout-puissant et infiniment bon, comme le moindre mal démontre qu'il n'y en a point; et la raison évidente de cela est, comme j'ai déjà dit, parceque tout ce qu'il y a de plus beau et de plus admirable dans la nature, se peut faire par les loix et par les forces de la nature même, et que d'ailleurs il n'est pas croïable, qu'il y auroit aucun vice, ni aucun défaut dans aucune créature, ni qu'elle souffriroit aucun mal, si elle sortoit, comme disent nos Déicoles, de la main toute-puissante d'un Dieu infiniment bon et infiniment sage. Ainsi la mort, les maladies, les infirmités, les langueurs, et à plus forte raison encore les vices et les méchancetés, et généralement tout ce qu'il y a de capable de rendre aucune créature vicieuse, défectueuse ou malheureuse, démontrent, qu'il n'y a point de Divinité capable d'empêcher tous ces maux, et quand il n'y auroit mème que le mal, que l'on souffre des mouches, des araignées ou des vers de terre, que l'on écrase, cela suffiroit pour démontrer, qu'elles ne sont point les ouvrages d'un Dieu tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage; car si elles étoient ses ouvrages, il veilleroit indubitablement [III-120] à leur conservation et les préserveroit indubitablement de tout mal. Penseroit-on qu'il voudroit prendre plaisir à former ces viles petites bêtes, pour les voir souffrir et pour les faire écraser sous les piés? Cela seroit indigne de la toute-puissance et de la bonté infinie d'un Dieu, qui pouroit les préserver de tout mal, et qui pouroit leur procurer tous les biens convenables à leur nature. On a vû autrefois un Empereur Romain, c'est Domitien, qui, entr'autres vices qu'il avoit, faisoit gloire de celui-ci, qui étoit de se divertir à exercer, et à montrer son adresse à percer des mouches avec un poinçon. On a eu bien raisor de blâmer cet empereur de s'occuper à un si vain el si ridicule plaisir que ceux-là, et on auroit raison de regarder cela comme un signe de la méchanceté et de la cruauté de son âme. Oseroit-on dire ou penser seulement, qu'un semblable plaisir seroit convenable à la souveraine Majesté, à la souveraine Toute-Puissance et à la souveraine Bonté d'un Dieu, et qu'il auroit voulu faire et former des mouches, des araignées et des vers de terre, pour les voir souffrir et pour les faire écraser aux piés? Point du tout, cela répugneroit entièrement à la souveraine perfection d'un Dieu, qui pouroit facilement rendre toutes ses créatures heureuses et parfaites, chacune selon leur nature et leur espèce. Il ne faut pas croire, qu'il en auroit voulu faire aucune pour les rendre malheureuses, et il n'y en auroit effectivement aucune, qui seroit malfaite ou malheureuse dans son espèce, si un Dieu tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage, s'étoit voulu mêler de les faire.
[III-121]
C'est ce que je pourois confirmer par cette maxime du grand. Mirmadolin S. Augustin, qui dit expressément, que sous un Dieu juste et tout-puissant nulle créature ne peut être misérable, si elle ne l'a mérité; c'est même aussi le soutien de toute l'Eglise Romaine, qui dit, dans une de ses oraisons publiques pour le peuple, que nulla ei nocebit adversitas, si nulla ci dominetur iniquitas, à la Messe du prémier vendredi de Carême. J'ajouterai à cela que, sous un Dieu juste et tout-puissant, aucune créature ne mériteroit jamais d'être malheureuse, parce que la même bonté, la même sagesse et la même toute-puissance d'un Dieu, qui les auroit formées et entières et parfaites, chacune suivant leur espèce, auroit pourvû aussi à les conserver toujours dans le même état de perfection, et à empêcher qu'elles ne méritassent jamais d'être malheureuses; et si, dans la suposition d'un Dieu infiniment bon et infiniment sage, nulle créature ne seroit malheureuse si elle ne l'avoit mérité, on peut certainement et absolument dire, que, sous un Dieu juste et tout-puissant, nulle créature ne seroit malheureuse, parce que nulle créature, dans cette suposition, ne feroit jamais rien qui la fit mériter d'être malheureuse, d'autant que le même Dieu qui auroit pourvû à l'entière et parfaite formation de toutes créatures, pourvoiroit aussi et auroit pourvû à leur entière et parfaite conservation. De sorte que si un Dieu tout-puissant, infiniment bon et infiniment parfait, avoit jamais créé les hommes, comme disent nos Christicoles, dans un état de perfection quant-au corps et quant-à l'ame, et s'il les avoit créé, comme ils disent, dans un état [III-122] d'innocence et de sainteté, pour les rendre à tout jamais bienheureux sur la terre ou dans le ciel, il ne les auroit jamais abandonné du secours de sa divine próvidence et du secours de sa divine protection, et n'auroit jamais permis qu'ils tombassent dans aucun vice, ni dans aucun péché, parce qu'un Dieu tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage n'abandonneroit jamais ceux qu'il auroit si parfaitement aimé et si particulièrement favorisé de ses graces et de son amitié, c'est ce que disent nos Christicoles eux-mêmes dans une de leurs oraisons publiques: numquam suâ gubernatione destituit quos in sodalitate suae dilectionis instituit. Orat. Dom. 8va post Pent. Et par conséquent les hommes, ni aucunes créatures, n'auroient jamais été malheureuses sous la conduite et direction d'un Dieu tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage.
C'est ce que je pourois encore confirmer par le témoignage même des prétendues Ecritures saintes de nos Christicoles, qui marquent expressément que leur Dieu fera une nouvelle alliance avec les hommes, avec les bêtes des champs, avec les oiseaux du ciel et avec les reptiles de la terre, c'est-à-dire avec toutes les créatures vivantes, par laquelle prétendue alliance il promet de mettre fin à tous leurs maux, et à toutes leurs peines, leur promettant aussi de les faire vivre toutes dans un doux repos et dans une douce félicité [58]. Percutiam enim cum eis foedus in die illâ cum bestia agri et cum volucre coeli et cum reptili [III-123] terrae, et arcum et gladium et bellum conteram de terrâ et dormire eos faciam fiducialiter. C'est pour cela qu'il est marqué dans ces mêmes livres, que Dieu ôtera toute iniquité de son peuple et qu'il envoïera la justice pour régner éternellement sur la terre [59], que nulle créature ne nuira à une autre, que les enfans se joueront avec les bêtes féroces, que les loups et les agneaux, les lions et les boeufs, les serpens et les oisons vivront paisiblement ensemble et qu'ils prendront paisiblement leurs paturages, les uns avec les autres; et marquent les susdits livres, [60] qu'il n'y aura plus d'iniquité, mais que tous les hommes seront sauvés et justes. Il est même inarqué dans les susdits prétendus saints livres que les bêtes sauvages glorifieront le Seigneur et lui rendront tous hommages [61] glorificabit me Bestia agri, Dracones et Structiones. Et conformément à cela, il est marqué dans un autre endroit de ces mêmes livres, que Dieu demeurera pour lors visiblement avec les hommes, qu'il essuiera pour lors toutes les larmes de leurs yeux et qu'il n'y aura plus de mort, plus de gémissemens, plus de pleurs, ni de douleurs aucunes, parce que tous ces maux-là seront passés et que Dieu fera toutes choses nouvelles, tant pour sa gloire que pour le bien de ses créatures [62].
Suivant donc tous ces témoignages il est clair et visible, que sous l'autorité et sous la puissance d'un Dieu tout-puissant et infiniment bon et juste il ne [III-124] devroit y avoir aucun mal au monde, et que nulle créature ne devroit y être malheureuse, ni vicieuse, ni défectueuse en aucune manière, parce qu'elles viendroient toutes de la main toute-puissante d'un Dieu souverainement parfait, qui les auroit faites et qui n'auroit jamais voulu rien faire de mal, ni de défectueux. Mais ce qu'il y a de particulier à remarquer sur les témoignages des prétenduës Ecritures de nos Christicoles, que je viens de citer, est, que dès-là-même qu'ils marquent que Dieu fera toutes choses nouvelles et qu'il les mettra toutes dans un meilleur état qu'elles ne sont, en leur ôtant tout ce qu'elles ont maintenant de vicieux ou de défectueux, et en banissant même la mort, les douleurs et tout ce qui seroit capable de nuire à ses créatures, ou de leur faire aucun mal, c'est reconnoitre qu'elles auroient dû avoir été mieux faites ou mieux réglées, et qu'elles n'ont pas été assez bien faites, ni assez bien réglées: car si elles eussent été d'abord assez bien faites et assez bien réglées, elles n'auroient certainement point eu de besoin de cette belle prétendue réformation, dont les susdits prophètes parlent, et dont nos Christicoles se flattent bien vainement, parce qu'un Dieu tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage, les auroit mises d'abord dans toutes les perfections et dans tout le bon ordre qu'elles auroient dû avoir. Car il ne faut point penser qu'un être infiniment parfait puisse être plus sage, plus adroit ou plus avisé en un tems qu'en un autre, ni qu'il seroit pour mieux faire les choses à une seconde fois qu'à la prémière.
En même tems que l'on reconnoit, que les choses [III-125] visibles de ce monde ont besoin d'une meilleure réformation, qu'elles sont vicieuses et défectueuses, que c'est un malheur pour celles qui sont vivantes, d'être, comme elles sont, sous la nécessité de mourir et de souffrir les douleurs, les maladies et toutes les autres misères de la vie, et que l'on se flatte, quoique vainement, qu'elles seront quelques jours dans un état plus heureux et plus parfait, où elles seront exemtes de tous vices, de tous défauts et de toutes imperfections, et où elles seront exemtes de toutes douleurs et de toutes afflictions, il faut necessairement reconnoitre aussi, qu'elles n'ont pas été d'abord faites par la main toute-puissante d'un Dieu infiniment parfait, qui n'auroit pas manqué de les mettre d'abord dans l'état de perfection qui leur étoit convenable, et qui n'auroit pas manqué non plus de les y conserver toujours après les y avoir mises.
Et comme on n'a jamais vû et qu'on ne voit pas encore maintenant, qu'aucune Divinité se mette en devoir d'accomplir une si belle promesse, que celle de faire une si désirable et si avantageuse réformation, ou réparation, dans les choses visibles de ce monde, quoiqu'il y ait déjà plusieurs milliers d'années que cette belle prétendue promesse a été faite et qu'elle auroit dû avoir son accomplissement, c'est encore une preuve manifeste, qu'elle ne vient point de la part d'aucune Divinité, comme le prétendent nos Christicoles; mais qu'elle vient seulement de la part de quelques imposteurs, qui, pour abuser les hommes, se mêlent témérairement et insolemment de contrefaire la voix et les promesses d'un Dieu tout-puissant, ou [III-126] de la part de quelques insensés visionaires ou fanatiques, qui prennent leurs imaginations, leurs songes et leurs rèveries pour des révélations divines, d'où je tire cette conséquence, qui est qu'il n'y auroit certainement aucune vice, ni aucun défaut dans les choses visibles de ce monde, et que celles qui ont vie ne souffriroient jamais aucun mal, ni aucune douleur, si elles avoient été faites et ordonnées par la toute-puissante main d'un Dieu souverainement parfait. Comme donc on voit manifestement que les choses visibles de ce monde sont vicieuces ou défectueuses, et que celles qui ont vie sont dans une malheureuse nécessité de mourir et de souffrir plusieurs maladies, plusieurs douleurs et plusieurs misères, et qu'il faut enfin qu'elles souffrent la mort avec douleur, c'est une preuve manifeste, qu'elles n'ont pas été faites ainsi par la main toute-puissante d'un Dieu souverainement parfait, et partant j'ai eu raison de dire, que tout ce qu'il y a de plus beau et de plus admirable dans les choses visibles de ce monde, ne démontre pas tant l'existence d'un Dieu tout-puissant, comme le moindre mal démontre qu'il n'y en a point. Car enfin on sait, que le hazard peut quelquefois faire quelque chose de bien et de parfait; on sait qu'il peut quelquefois faire quelque chose de beau et de bon; mais un Dieu tout-puissant et infiniment parfait ne souffrira jamais aucun mal, ni aucun défaut.
Nos Christicoles tâchent de se parer de la force de cet argument, en disant que ce n'est point dans ce monde, ni maintenant, que Dieu veut accomplir les promesses avantageuses qu'il a fait, touchant la [III-127] réparation générale de ses créatures, mais que ce sera seulement à la fin des siècles et dans le ciel qu'il accomplira heureusement toutes ses divines promesses, et à l'égard de ceux qui l'auront fidélement servi dans cette vie. Mais outre que cette interprétation est manifestement contraire au véritable sens des susdites Ecritures, qui marquent clairement et expressément que ces promesses doivent s'accomplir dans ce mondeci-même, et dans un tems qui ne devoit pas même tarder longtems à venir, comme il est facile de le voir par la lecture des livres qui en parlent, je dis que c'est se moquer, de vouloir remettre ainsi l'accomplissement des promesses d'un Dieu dans une vie qui n'est qu'imaginaire, dans un tems qui ne viendra jamais et dans un endroit où il n'y a personne qui puisse aller pour en aprendre, ni pour en raporter, des nouvelles, c'est une erreur et une illusion ridicule de vouloir remettre dans un tel tems, ou dans une telle vie l'accomplissement des promesses expresses d'un Dieu, suposant qu'elles soïent véritablement d'un Dieu. Qui est le menteur, qui est l'imposteur, ou le moqueur qui n'en poura pas dire autant en sa faveur? Qui est l'imposteur ou le moqueur qui ne pouroit pas faire de telles promesses? Il n'y en a certainement point qui n'en pouroit dire et qui n'en pouroit promettre autant; et cela suffit pour faire manifestement voir la vanité des dites promesses, l'ineptie de ceux qui y donnent une si vaine interprétation et la sotise de ceux qui y mettent si vainement leur espérance. Tout cela montre évidemment qu'il n'y a aucune Divinité,. et que tout ce que l'on en dit, n'est que mensonge, [III-128] illusion et imposture. Bien loin donc de dire, que l'existence invisible de Dieu se fasse manifestement connoitre par les choses visibles de ce monde-ci, comme les Déicoles le prétendent, il faut au contraire plutôt dire, que ces mêmes choses visibles font manifestement voir qu'il n'est point, puisqu'elles ne pouroient être si vicieuses et défectueuses et si mal ordonnées qu'elles sont, si elles étoient véritablement les ouvrages d'un Dieu tout-puissant et infiniment bon.
C'est ce qui se confirme encore tout clairement par le défaut général de providence, qu'on voit manifestement dans toutes les choses qui dépendent de la fortune: car il est manifeste que ce n'est point une intelligence parfaite qui les conduit et qui les gouverne, parce que nous voïons tous les jours qu'elles vont et viennent partout sans aucune aparence de raison, sans règle, sans distinction de bien ou de mal et sans aucun discernement de mérite, ni de justice et d'équité naturelle. Oui nous le voïons tous les jours, personne ne le sauroit nier, et on ne sauroit même nier, que cela ne soit un très-grand sujet de scandale aux hommes, qui prennent tous les jours de-là occasion d'en être plus vicieux et plus méchans, témoin ce qui est écrit dans les prétendus saints livres de nos Christicoles, qui nous marquent expressément cette vérité. Tout avient indifféremment à tous, dit l'Auteur d'un de ces prétendus saints livres, même accident, dit-il, arrive au juste et au méchant, au bon et au vicieux, à celui, qui offre des sacrifices, comme à celui, qui méprise d'en offrir. Comme est le bon, dit-il, ainsi est le pécheur, celui qui jure, comme [III-129] celui qui craint de jurer, et c'est une chose trèsfâcheuse, continue-t-il, que ces mêmes accidens arrivent à tous; car c'est, dit-il, ce qui fait que le coeur des hommes est plein de malices et de méchancetés. Je me suis tourné ailleurs, dit-il encore, et j'ai vû sous le ciel, que le prix de la course n'est point pour ceux, qui courent le mieux, ni la victoire pour ceux, qui courent les plus forts, ni les richesses pour ceux, qui sont les plus sages, ni la grâce et l'honneur pour ceux, qui sont les plus savans; mais que le tems et le hazard disposent de tout [63] . Si c'étoit un être intelligent et souverainement parfait, qui voulut se mêler de conduire ou de gouverner les choses naturelles et humaines, il ne les laisseroit pas aller ainsi au hazard, comme elles vont; mais il les règleroit avec justice et sagesse. Puis donc qu'il ne paroît aucune justice et sagesse, ni aucune justice dans la conduite de ces sortes d'événemens, et qu'ils ne se font tous que par hazard, c'est une preuve certaine et évidente, que ces sortes de choses ne sont point conduites par une intelligence souverainement parfaite.
Mais on dira peut-être, que tous ces effèts-là, même que l'on attribue au hazard et que l'on croit venir seulement par hazard, ne sont véritablement que des effèts de la divine Providence, qui conduit le hazard même, et qui fait tomber le sort comme il lui plait. Mais c'est sans fondement, que l'on diroit telle chose. Car 1°. puisque le hazard ne suit point de règle, et qu'il va toujours aveuglément son train, sans discernement [III-130] de cause, ni de suite, et sans faire aucune distinction de tems, ni de lieu, ni de pèrsonne, il n'y a pas besoin de la direction d'une intelligence suprême, pour aller aveuglément ainsi à tort et à travers. Et pour preuve qu'il n'a pas besoin de cette prétendue direction, c'est qu'il ne laisseroit point que d'aller toujours son train de la même manière, quand même on suposeroit qu'il n'y auroit point d'intelligence pour le conduire. D'ailleurs ce seroit faire injure à une intelligence suprême, que de dire qu'elle voudroit conduire si mal ses oeuvres, puisqu'il n'y a point de prudence, point de sagesse et point de justice dans une telle conduite. Ainsi on ne peut pas dire que les choses, qui se font ou qui arrivent par hasard, soient conduites par une souveraine intelligence, et comment pouroit-on dire, qu'elles seroient conduites par une souveraine intelligence, puisqu'on ne voit pas même, que les choses les plus réglées et les plus constantes dans leurs mouvemens et dans leurs effèts, soient conduites par un tel principe? Non certainement on ne le voit point, mais on voit au contraire, qu'elles suivent aveuglément le cours ordinaire, sans savoir où elles vont et sans savoir ce qu'elles font. C'est ainsi, par exemple, que l'eau suit naturellement et constamment la pente du lieu, où elle se trouve; c'est aveuglément qu'elle suit son cours et qu'elle mouille tout ce qu'elle rencontre; c'est ainsi que la flamme tend toujours à s'élever en haut, c'est aveuglément qu'elle brûle tout ce qu'elle trouve de combustible. C'est ainsi que le soleil et les astres suivent constamment et règlement leur cours ordinaire, c'est aveuglément [III-131] qu'ils brillent et qu'ils éclairent tout le monde de leurs lumières; c'est ainsi que tous les animaux et que toutes les plantes produisent naturellement, et suivant les tems et les saisons, des fruits, qui leur sont convenables, chacun suivant leur espèce, et ainsi des ; autres choses naturelles. On ne dira pas, que cela se fasse par connoissance et par dessein, de la part des choses que je viens de nommer, puisque les choses inanimées se meuvent, sans savoir qu'elles se meuvent et qu'elles agissent, sans savoir qu'elles agissent. On ne dira pas non plus que les animaux engendrent et produisent leurs semblables par un principe de connoissance, puisqu'ils ne savent pas comment la moindre partie de leur corps se forme, et qu'elles ne laissent pas que de se former toutes, sans qu'elles y pensent. C'est donc aveuglément, que toutes ces choses se meuvent et c'est aveuglément qu'elles agissent, quoiqu'elles soïent constantes dans leurs mouvemens et dans leurs effets, et c'est en même tems la raison, pourquoi il y a des causes naturelles, qui produisent toujours règlement et comme nécessairement les mêmes effèts, parcequ'elles ont une convention et une liaison naturelle, et comme nécessaire avec leurs effèts, et des causes contingentes, qui ne produisent pas toujours règlement les mêmes effèts, tant parcequ'elles n'ont point de liaison naturelle et nécessaire avec leurs effèts, que parceque ces sortes d'effèts dépendent souvent de plusieurs causes, ou de plusieurs circonstances de causes, qui ne se rencontrent pas toujours ensemble dans un même tems, ni dans un même lieu; mais seulement quelquefois fortuitement. et par hazard. Et [III-132] comme toutes ces causes se meuvent et qu'elles agissent aussi aveuglément, les unes que les autres, dans tout ce qu'elles font, c'est ce qui fait, qu'elles produisent partout leurs effets, sans aucune distinction de tems, ni de lieu, et sans avoir aucun égard au bien ou au mal, qui en peut arriver.
Dire que toutes ces choses soient conduites dans leur mouvement et dans la production de leurs effèts par une intelligence supérieure, c'est une pure illusion et une pure fiction de l'esprit humain, qui n'est fondée sur aucune véritable raison, puisque l'on voit clairement, que tout cela se peut naturellement faire par la seule force mouvante de la matière, qui se meut d'elle-même et qui agit aveuglément partout, sans savoir ce qu'elle fait, ni pourquoi elle le fait, comme le feu dont je viens de parler, qui brûle indifféremment tout ce qu'il trouve de combustible, sans savoir ce qu'il brûle, et qui durcit la boue et amolit la cire, rougit le fer et noircit la cheminée, sans rien savoir de ce qu'il fait. Ce que je dis ici de la force mouvante de la matière, qui se meut et qui agit aveuglément partout, se voit tous les jours manifestement, et il n'y a personne, qui ne le voïe. Mais ce que nos Déicoles et nos Christicoles disent d'une intelligence suprême, qui conduiroit toutes choses, c'est ce qui ne se voit nullement; ils parlent d'une chose, qu'ils ne voïent point, et que personne n'a jamais vûe, ni connue et dont ils ne sauroient donner aucune preuve suffisante, ce qui fait évidemment voir, qu'il n'y a point d'intelligence suprême, qui gouverne ce monde, ni les choses qui y sont, et par conséquent qu'il n'y [III-133] a aucune Divinité, qui se fasse suffisamment connoître aux hommes, ni qui leur fasse suffisamment connoître ses volontés; car s'il y en avoit quelqu'une, elle ne pouvoit manquer, comme je viens de prouver par tous ces argumens-ci, de se faire au moins connoître suffisamment aux hommes par tous ces témoignages indubitables de sa toute-puissance, de sa justice, de sa bonté et de sa sagesse infinies, qui ne souffriroit pas et ne permettroit pas, qu'il y ait aucun mal, ni aucun vice, ni aucune injustice, ni aucune misère, ni aucun dérèglement dans ses créatures; mais qui, après les avoir créées toutes dans un état de perfection, chacun suivant leur nature, les maintiendroit toujours dans le bon ordre, en les gouvernant avec toute sagesse et toute justice, sans les abandonner, comme elles sont, au caprice du hazard, ni aux lois fatales d'une nécessité aveugle.
Pour répondre à tous ces argumens-ci nos Christicoles ne manqueront pas de persister à dire d'une part, comme je l'ai déjà marqué, que la beauté, l'excellence, l'ordre et la multitude presqu'infinie de tant de si belles et admirables choses, que nous voïons dans le monde, nous font manifestement voir qu'elles ne peuvent avoir été faites, que par une intelligence suprême et par un ouvrier infiniment sage et infiniment parfait; et par conséquent qu'elles ne peuvent avoir été faites, que par la toute-puissance d'un Dieu infiniment parfait, n'étant pas possible, diront-ils, que tant de si belles et admirables choses se soient faites d'elles-mêmes, ni qu'elles aïent été faites par un seul coup de hazard, ou par un concours fortuit des seuls [III-134] atômes, ou parties de la matière. Je ne puis ouvrir les yeux, dit le fameux Mr. de Fénélon [64], Archevêque de Cambrai, je ne puis, dit-il, ouvrir les yeux, sans admirer l'art qui éclate dans toute la nature, le moindre coup-d'oeil, dit-il, suffit pour apercevoir la main, qui fait tout [65]. Toute la nature, dit-il, montre l'art infini de son auteur. .... Or je soutiens, dit-il, que l'univers porte le caractère d'une cause infiniment puissante et industrieuse. Je soutiens, ajoute-t-il, que le hazard, c'est-à-dire le concours aveugle et fortuit des causes nécessaires et privées de raison, ne peut avoir formé ce tout [66]. Qui croira, continue-t-il, que l'Iliade d'Homere, ce poëme si parfait, n'ait jamais été composé par un effort d'un génie d'un grand poëte, et que les caractères de l'alphabet aïent été jettés en confusion, d'un coup de pur hazard, comme un coup de dez ait rassemblé toutes les lettres précisément dans l'arrangement nécessaire, pour d'écrire dans des vers pleins d'harmonie et de variété tant de grands événemens, pour les placer et pour les lier si bien ensemble, pour peindre chaque objet avec tout ce qu'il y a de plus gracieux, de plus noble et de plus touchant; enfin pour faire parler chaque personne, selon son caractère, d'une manière si naïve et si passionnée? Qu'on raisonne, et qu'on subtilise tant qu'on voudra, jamais on ne persuadera, dit-il, à un homme sensé, que l'Iliade n'ait point d'autre auteur que le hazard. Ciceron [67] disoit, que le hazard ne feroit jamais un seul vers, bien loin de faire tout un poëme. Pourquoi [III-135] donc, conclut-t'-il, cet homme sensé croiroit-il de l'univers, sans doute encore plus merveilleux que l'Iliade, ce que son bon sens ne lui permettra jamais de croire de ce poëme?
Voici une autre comparaison du même Auteur. Si nous entendions, dit-il [68], dans une chambre, derrière un rideau, un instrument doux et harmonieux, croirions-nous, dit-il, que le hazard, sans aucune main d'homme, put avoir formé cet instrument? Dirions-nous que les cordes d'un violon seroient venues d'elles-mêmes se ranger et se tendre sur un bois, dont les pièces se seroient colées ensemble pour former une cavité, avec des ouvertures régulières? Soutiendrions-nous que l'archet formé sans art, seroit poussé par le vent, pour toucher chaque corde si diversement et avec tant de justesse? Quel esprit raisonnable pouroit douter sérieusement si une main d'homme toucheroit cet instrument avec tant d'harmonie? Ne s'écrieroit-il pas, qu'une main savante le toucheroit? Le même Auteur fait plusieurs autres semblables comparaisons, qu'il tire [69] d'une belle statue, que l'on trouveroit formée dans une terre inhabitée, ou d'un beau tableau, où l'on verroit plusieurs personnages représentés. Il aporte [70] aussi l'exemple d'une belle horloge, et celui d'une belle maison bien régulièrement et parfaitement bâtie. Que diroit-on, dit le même Mr. de Cambrai, [71] d'un homme, qui se piqueroit d'une Philosophie subtile, et qui, entrant dans une maison, soutiendroit, qu'elle a été faite par le hazard, et que l'industrie n'y a rien [III-136] mis pour en rendre l'usage commode aux hommes, à cause qu'il y a des cavernes, qui ressemblent en quelque chose à cette maison, et que l'art des hommes n'a jamais creusées? On montreroit, dit-il, à celui, qui raisonneroit de la sorte, toutes les parties de cette maison; voïez-vous, lui diroit-on, cette grande porte de la cour, elle est plus grande que toutes les autres, afin que les carosses y puissent entrer, Cette cour est assez spacieuse pour y faire tourner les carosses, avant qu'ils sortent. Cet escalier est composé de marches basses, afin qu'on puisse monter sans effort. Il tourne suivant les apartemens et les étages, pour lesquels il doit servir. Les fenêtres, ouvertes de distance en distance, éclairent tout le bâtiment. Elles sont vitrées de peur que le vent n'entre avec la lumière. On peut les ouvrir, quand on veut, pour respirer un air doux dans la belle saison. Le tout est fait pour défendre tout le bâtiment des injures de l'air. La charpente est jointe en pointe, afin que la pluïe et la neige s'y écoulent facilement des deux côtés, les tuiles portent les unes sur les autres, pour mettre à couvert le bois de la charpente, les divers planchers des étages servent à multiplier les logemens dans un petit espace, en les faisant les uns au-dessus des autres. Les cheminées sont faites pour allumer du feu en hiver, sans brûler la maison, et pour faire exhaler la fumée, sans la laisser sentir à ceux qui se chauffent. Les apartemens sont distribués de manière, qu'ils ne sont point engagés les uns dans les autres, afin que toute une famille nombreuse y puisse loger, sans que les uns aïent besoin de passer par les chambres des autres, [III-137] et que le logement du Maître soit le principal. On y voit des cuisines, des offices, des écuries, des remises de carosses. Les chambres sont garnies de lits pour se coucher, de chaisses pour s'asseoir, de tables pour écrire et pour manger. Il faut, diroit-on à ce Philosophe, que cet ouvrage ait été conduit par quelque habile architecte; car tout y est agréable, riant, proportioné, commode. Il faut même qu'il y ait eu, sous lui, d'excellens ouvriers. Nullement, repondroit ce Philosophe, vous êtes ingénieux à vous tromper vousmêmes. Il est vrai que cette maison est riante, agréable, proportionée, commode; mais elle s'est faite d'elle-même avec toutes ses proportions. Le hazard en a assemblé les pierres avec ce bel ordre, il a élevé les murs, assemblé et posé la charpente, percé les fenêtres, placé l'escalier. Gardez-vous bien de croire qu'aucune main d'homme y ait eu aucune part. Les hommes ont seulement profité de cet ouvrage, quand ils l'ont trouvé fait, parcequ'ils y remarquent des choses qu'ils savent tourner à leur commodité; mais tout ce qu'ils attribuent au dessein d'un architecte imaginaire, n'est que l'effèt de leurs inventions après coup. Cette maison, si réguliére et si bien entendue, ne s'est faite que comme une caverne, et les hommes, la trouvant faite, s'en servent, comme ils se serviroient pendant un orage d'un antre, qu'ils trouveroient sous un rocher, au milieu d'un désert. Que penseroit-on, dit Mr. de Cambrai, de ce bisare Philosophe, s'il s'obstinoit à soutenir sérieusement, que cette maison ne montre aucun art? Quand on lit, dit-il, la fable d'Amphion, qui par un miracle de l'harmonie faisoit élever avec ordre et simétrie [III-138] les pierres, les unes sur les autres, pour former les murailles de Thèbes, on se joue de cette fiction poëtique; mais cette fiction, dit-il, n'est pas si incroïable que celle que l'homme, que nous suposons, oseroit défendre. Au moins pouroit-on s'imaginer que l'harmonie, qui consiste dans un mouvement local de certains corps, pouroit, par quelques-unes de ces vertus secrètes, qu'on admire dans la nature, sans les entendre, ébranler les pierres avec un certain ordre et une espèce de cadence, qui feroit quelque régularité dans l'édifice. Cette explication choque néanmoins et révolte la raison, dit-il, mais enfin elle est encore moins extravagante que celle que je viens de mettre dans la bouche d'un Philosophe. Qu'y a-t-il de plus absurde que de se répresenter des pierres, qui se taillent, qui sortent de la carrière, qui montent les unes sur les autres, sans laisser de vuide, qui portent avec elles leur ciment pour leur liaison, qui s'arangent pour distribuer les apartemens, qui reçoivent au-dessus d'elles le bois d'une charpente, avec les tuilles, pour mettre l'ouvrage à couvert? Les enfans même qui bégaient encore, dit Mr. de Cambrai, riroient, si on leur proposoit sérieusement cette fable.
Et voilà, sérieusement aussi, comme il propose ses exemples et ses comparaisons, d'où il prétend tirer des argumens démonstratifs de l'existence d'une intelligence souverainement parfaite, et d'un ouvrier infiniment sage et tout-puissant, qui ait créé le ciel et la terre et qui ait fait tout ce que nous y voïons, et on peut dire, que c'est-là effectivement tout ce qu'il pouvoit et tout ce que nos Déicoles peuvent [III-139] produire et proposer de plus fort, pour le maintien et pour la défense de leur opinion, touchant la prétendue certitude de l'existence d'un Dieu tout-puissant, souverainement parfait. Car pour ce qui est des autres argumens prétendus démonstratifs, qu'ils pensent tirer de l'idée, qu'ils se forment de cet être souverainement parfait, et de l'idée que nous avons naturellement de l'infini et autres semblables argumens, ce ne sont certainement que de pures illusions et de purs sophismes.
Voici comme ils nous les proposent. Il faut, disentils [72], attribuer à une chose ce qui est clairement renfermé dans l'idée qui nous la représente, c'est le principe général de toutes les sciences. Or l'existence est clairement renfermée dans l'idée que l'on a de Dieu, c'est-à-dire dans l'idée que l'on a de l'être infiniment parfait; donc Dieu qui est le seul être infiniment parfait, existe. Nos nouveaux cartésiens prétendent, par ce seul et brief raisonnement, tirer un argument démonstratif de l'existence de leur Dieu. Pareillement ils prétendent démontrer son existence par l'idée, que nous avons naturellement, de l'infini. J'ai en moi, dit Mr. de Cambrai [73] l'idée de l'infini. Non seulement, dit-il, j'ai l'idée de l'infini, mais j'ai celle encore d'une perfection infinie; parfait et bon, c'est la même chose, dit-il, la bonté et l'être sont encore la même chose. Etre infiniment bon et parfait, c'est être infiniment ..... [74] où l'ai je prise cette [III-140] idée qui est si fort au-dessus de moi, qui me surpasse infiniment, qui m'étonne, qui me fait disparoitre à mes propres yeux, qui me rend l'infini présent? D'où vient-elle? Où l'ai-je prise? Dans le néant. Rien de ce qui est fini ne peut la donner, car le fini ne représente point l'infini, dont il est infiniment dissemblable. Si nul n'est infini, le fini,quelque grand qu'il soit, ne peut me donner l'idée du vrai infini, comment est-ce que le néant me la donneroit? Il est manifeste d'ailleurs, dit-il [75], que je n'ai pu la donner moi-même, car je suis fini comme toutes les autres choses dont je puis avoir quelque idée, bien loin, dit-il, que je puisse comprendre que j'invente l'infini, s'il n'y en a aucun de véritable, je ne puis pas même comprendre, qu'un infini réel, hors de moi, ait pû imprimer en moi, qui suis borné, une image ressemblante à la nature infinie, il faut donc, dit-il, que l'idée dé l'infini me soit venue du dehors, et je suis même bien étonné qu'elle ait pû y entrer: encore une fois, dit-il, d'où me vient-elle, cette merveilleuse représentation de l'infini, qui tient de l'infini-même et qui ne ressemble à rien de fini? Elle est en moi, elle est plus que moi, elle me paroit tout et moi rien. Je ne puis l'effacer, continue-t-il, ni l'obscurcir, ni la diminuer, ni la contredire; elle est en moi, je ne l'y ai pas mise, je l'y ai trouvée; et je ne l'y ai trouvée qu'à cause qu'elle y étoit déjà, avant que je la cherchasse; elle y demeure invariable, lors-même que je n'y pense pas et que je pense à autre chose; [III-141] je la retrouve toutes les fois que je la cherche, et elle se présente souvent, quoique je ne la cherche pas, elle ne dépend point de moi, c'est moi qui dépend d'elle. Si je m'égare, elle me rapelle, elle me corrige, elle redresse mes jugemens, et quoique je l'examine, je ne puis la corriger, ni en douter, ni juger d'elle; c'est elle qui me juge et qui me corrige. Si ce que j'aperçois, continue-t-il, est l'infini présent à mon esprit, cet être infiniment parfait est donc [76]: si, au contraire, ce n'est qu'une répresentation de l'infini qui s'imprime en moi, cette ressemblance de l'infini doit reth être infinie; car le fini, dit-il, ne ressemble en rien à l'infini et n'en peut être la vraïe représentation. Il faut donc que ce qui représente véritablement l'infini, ait quelque chose d'infini pour lui ressembler et pour le représenter. Cette image de la Divinité-même sera donc un second Dieu, semblable au prémier en perfections infinies; comment sera-t-il reçu et contenu dans mon esprit borné? D'ailleurs, ajoute-t-il, qui aura fait cette représentation infinie de l'infini, pour me la donner? Se sera-t' elle faite d'elle-même, l'image infinie de l'infini? N'auroit-elle ni original sur lequel elle seroit faite, ni cause réelle qui l'ait produite? Où en sommes-nous? Et quel amas d'extravagances! Il faut donc, dit-il, conclure invinciblement, que c'est l'être infiniment parfait qui se rend présent à mon esprit, quand je le conçois [77], et puisque je le conçois, il est etc...... Mais ce qui est étonnant et incompréhensible, c'est que moi, foible, borné, défectueux, [III-142] je puis le concevoir. Il faut qu'il soit non seulement l'objet de ma pensée, mais encore la cause qui me fait penser, comme il est la cause qui me fait être, et qu'il élève ce qui est fini, à penser à l'infini.
Voilà le vain raisonnement, que ce fameux Déichristicole fait, pour montrer que la connoissance, que nous avons naturellement de l'infini, ne peut venir en nous que de l'infini-même: c'est-à-dire, selon lui, que Dieu même qui est le seul infini, et par conséquent que la susdite connoissance, que nous avons naturellement de l'infini, est une véritable démonstration de l'existence de Dieu-même; et à l'égard de la conséquence, que j'ai tiré contre l'existence du dit être, des vices, des imperfections et des défauts qui sont dans les choses visibles de ce monde, aussi bien que des misères et des maux que souffrent tous les hommes et tous les autres animaux dans la vie, nos Déicoles et nos Christicoles ne manqueront pas de dire, que si leur Dieu infiniment parfait ne fait pas toujours toutes les créatures dans toute la perfection qui leur conviendroit; que s'il semble qu'il les abandonne à l'inconstance et à l'incertitude du hazard, ou aux loix d'une nécessité aveugle; que s'il permet que ses créatures vivantes soïent affligées de maladies et d'infirmités et même de la mort, et s'il permet qu'il y ait toutes sortes de vices et de déréglemens parmi les hommes et qu'ils fassent toutes sortes d'injustices et de méchancetés; s'il permet que la vérité et l'innocence soïent souvent oprimées, et s'il permet que des justes, qui le servent fidèlement, soïent si souvent accablés de toutes sortes de misères, et que des méchans, [III-143] au contraire, et des impies, qui méprisent ses loix et ses ordonnances et qui le blasphèment tous les jours, soïent dans la prospérité, dans la joie, dans les honneurs et dans l'abondance de tous biens, et en un mot, s'il permet qu'il y ait aucun être ou aucune chose qui soit mauvaise ou mal faite, en quelque sorte ou manière que ce puisse être, ils ne manqueront pas de dire, que leur Dieu ne permet tous les maux, qu'afin d'en tirer quelque plus grand bien, et par conséquent qu'il ne faut point, diront-ils, s'étonner s'il les permet, puisqu'il sait les faire tourner à sa plus grande gloire et au plus grand bien de ses créatures-mêmes.
Mais il est facile de réfuter cette réponse et d'en faire voir l'ineptie, la foiblesse, la vanité et la fausseté. Commençons par la connoissance que nous avons naturellement de l'infini. Mr. de Cambrai et ses partisans regardent cette connoissance, comme si elle étoit d'un ordre ou d'une nature supérieure à toutes nos autres connoissances et comme si elle ne pouvoit nous venir que de l'être-même infiniment parfait, c'est-à-dire de Dieu-même; encore s'étonnent-ils que Dieu lui-même puisse donner la connoissance de l'infini à des esprits finis et bornés, comme sont tous les esprits humains. Mais certainement la connoissance de l'infini n'est pas plus surnaturelle, ni plus surprenante, qu'aucune [III-144] autre connoissance que nous aïons; c'est par le même esprit et par la même faculté d'esprit que nous connoissons le fini et l'infini, le matériel et l'immatériel; c'est par le même esprit et par le même entendement que nous pensons à nous-mêmes et que nous pensons à Dieu et à toutes autres choses. J'admire à la vérité cette faculté, ou cette puissance, que nous avons naturellement de penser, de voir, de sentir ou de connoitre tout ce que nous faisons, tout ce qui se présente à nous, à nos sens et à notre entendement. Rien ne nous est plus naturel que de voir, que de penser, que de sentir et que de connoître, au moins imparfaitement, tout ce qui se présente à nous, à nos sens et à notre entendement, et je ne sais cependant comment je puis former aucune pensée, ni aucune connoissance, et ainsi la moindre de mes pensées et de mes connoissances m'étonne et me surprend, je l'avoue; mais que la connoissance de l'infini soit plus surnaturelle, ou plus surprenante, et plus difficile à concevoir que la connoissance de ce qui est fini, c'est ce qui ne se voit nullement, et c'est ce qui est même contraire à ce que nous pouvons tous les jours, chacun de nous, éprouver par nous-mêmes; car il n'y a personne qui ne connoisse et qui ne conçoive facilement l'étendue, par exemple, d'une toise, ou, si l'on veut, l'étendue d'une lieuë ou de deux ou trois lieuës. Il nous est aussi facile de connoître ou concevoir encore une étendue de 1000 lieuës ou de 100 mille lieuës et enfin une étendue qui n'auroit aucune fin et par conséquent qui seroit infinie; car si loin que l'on pouroit prétendre y concevoir une fin ou des [III-145] bornes, on conçoit néanmoins clairément qu'il y en auroit toujours un au-de-là des dites bornes, et que par conséquent il y auroit de l'étendue et même une étendue qui ne pouroit avoir de fin, et qui par conséquent seroit infinie.
Voilà comme on connoit et comme on conçoit naturellement et très-facilement l'infini en l'étendue. On ne sauroit certainement nier que l'esprit ne fasse naturellement et très-facilement le progrès du fini à l'infini; nous connoissons donc aussi naturellement et facilement l'un que l'autre; et ainsi la connoissance de l'un n'est pas plus surnaturelle, ni plus surprenante, que la connoissance de l'autre, quoiqu'en dise Mr. de Cambrai. Comme nous connoissons naturellement l'infini en étendue, nous connoissons naturellement aussi l'infini en nombre; il nous est facile de connoitre ou de concevoir un nombre fini d'unités. Commençons par exemple à connoitre 1, 2, 3, 4, etc. nous continuons naturellement à concevoir et à connoitre un plus grand nombre, comme par exemple un 100, 200, un 1000, 2000, 3000. etc.; nous poursuivons encore aussi naturellement à concevoir un autre plus grand nombre et enfin nous allons jusqu'à concevoir un nombre que nous ne saurions plus nommer et que nous concevons comme infini. Voilà encore comme [III-146] nous connoissons que le nombre, ou la multitude entière et totale des unités, va jusqu'à l'infini d'une autre manière; car nous connoissons naturellement l'infinité du tems ou l'infini en durée. Nous commençons, par exemple, naturellement à connoitre ou à concevoir une heure de tems, un jour, deux jours, un mois, deux mois, un an, 2 ans etc., nous continuons avec la même facilité à concevoir une dizaine, une vingtaine ou une centaine d'années, de-là nous allons facilement à concevoir un millier, deux milliers et plusieurs, même centaines de milliers et de millions d'années; nous ne saurions encore nous arrèter-là; car si grand nombre de milliers et de millions d'années que nous puissions imaginer, après qu'elles seront passées nous concevons qu'il faut nécessairement encore qu'il y ait du tems, et même qu'il y ait un tems qui n'aura jamais de fin; car après tel tems que l'on puisse imaginer, il y aura nécessairement toujours un après, qui sera toujours un tems et même un tems qui ne poura jamais avoir de fin. Nous connoissons naturellement que l'être est, nous ne saurions l'ignorer. La raison naturelle nous fait clairement voir, qu'il faut nécessairement qu'il ait toujours été, comme j'ai dit cidevant. Ainsi nous connoissons clairement, qu'il n'a jamais eu de commencement et qu'il n'aura jamais de fin; c'est ce qui est manifestement connoitre l'infini en durée; et voilà encore comme nous connoissons naturellement l'infini en durée, ou l'infinité du tems; ainsi nous connoissons naturellement l'infini en trois manières, ou qu'il y a trois sortes d'infinis, savoir l'infini en étendue, l'infini en multitude ou en nombre, [III-147] et l'infini en tems ou en durée; nous le connoissons, dis-je, ainsi très-naturellement et très-facilement.
Cette connoissance est comme née en nous, et elle suit comme naturellement notre raison, par où il est facile de voir l'ineptie, la foiblesse, ou la vanité de tous les raisonnemens que fait Mr. de Cambrai sur cette mistérieuse et imaginaire prétendue surnaturalité, qu'il trouve dans l'idée, et dans la connoissance que nous avons naturellement de l'infini. Il supose en vain et sans fondement, que l'infini, dont il a l'idée et la connaissance, doit être infini en tous sens, en toutes manières et en toutes perfections imaginables et même plus qu'imaginables. C'est ce qui le trompe, car en se formant ainsi l'idée d'un infini, qui n'est point et qui ne peut être, il se forme l'idée d'un infini qui n'est qu'imaginaire et chimérique. C'est pourquoi aussi on voit qu'il s'égare et qu'il se perd, comme il le marque lui-même, dans la vanité de ses pensées; l'idée qu'il se forme de l'infini l'étonne et l'accable, [78] son esprit succombe sous tant de majesté [79], heureux, dit-il, de baisser les yeux, ne pouvant soutenir par ses regards l'éclat de sa gloire. Où [80] en sommes-nous? dit-il, après plusieurs vains raisonnemens. Et quel amas d'extravagances! Il faut donc conclure invinciblement, dit-il encore, que c'est l'Etre infiniment parfait qui se rend présent à mon esprit, quand je le conçois [81] , mais ce qui est étonnant et incompréhensible, ajoute-t-il, c'est que moi, foible, borné, défectueux, je puis le concevoir. Il faut, dit-il, [III-148] qu'il soit, non seulement l'objet de ma pensée, mais encore la cause qui me fait penser, comme il est la cause qui me fait être, et qu'il élève ce qui est fini à penser à l'infini. Voilà, poursuit-il, le prodige que je porte toujours au-dedans de moi. Je suis un prodige moi-même, j'embrasse tout et je ne suis rien; je suis un rien qui connoit l'infini; les paroles me manquent, ajoute t'-il, pour m'admirer et mépriser tout ensemble.
Le plus grand sujèt donc de son étonnement et de son admiration est d'avoir l'idée de l'infini et de pouvoir le concevoir, quoiqu'il n'ait qu'un esprit fini et borné, comme s'il n'avoit jamais d'ailleurs rien conçu et qu'il ne dût jamais rien concevoir de plus étendu que son cerveau, et comme s'il n'avoit jamais rien vû et qu'il ne dût jamais rien voir de plus grand que ses yeux. Notre esprit seroit bien borné, si nous ne pouvions rien concevoir de plus étendu que notre cerveau, et notre vûë pareillement seroit bien courte et bien étroite, si nous ne pouvions rien voir de plus grand que nos yeux. Mais non, heureusement, cela ne va pas ainsi; nous voïons tous les jours, et nous voïons même tous les jours avec facilité, un nombre presque infini d'objets, qui sont incomparablement plus grands que nos yeux et tous les jours nous concevons, et nous nous formons tous les jours, avec même facilité, l'idée d'un nombre presque infini de choses, qui sont incomparablement plus étendues que notre cerveau; ce n'est donc pas précisement l'idée ou la connoissance de l'infini, en tant qu'infini, qui doit tant nous étonner et nous surprendre, puisque cette idée, ou que [III-149] cette connoissance, nous est aussi naturelle et aussi facile à avoir qu'aucune autre connoissance; mais c'est plutôt la pensée même qui doit nous étonner et nous surprendre; car nous ne comprenons point, nous ne saurions même comprendre, comment nous pouvons former aucune pensée, ni aucune connoissance, de sorte que la moindre de nos pensées, ou de nos connoissances, nous doit surprendre plus que la plus forte pensée et la plus sublime connoissance que nous puissions avoir.
Mais si nous ne pouvons comprendre comment, ou de quelle manière, la pensée et le sentiment se forment en nous, il semble au moins que nous pouvons concevoir la raison pourquoi nous ne la pouvons comprendre, et la raison même pourquoi nous ne devons pas la comprendre, c'est que c'est par la pensée même et par le sentiment que nous sentons et que nous apercevons toutes les autres choses; ainsi nous ne devons point voir, ni connoitre par nos pensées mêmes, ni pas nos sentimens, ce que c'est de nos pensées, ni de nos sentimens, et nous ne devons pas voir, ni connoitre, ou sentir, la manière dont ils se forment en nous. Il nous suffit de savoir et d'être sûr et certain que nous pensons et que nous avons des sentimens, mais il n'est pas nécessaire que nous sachions la manière, ni comment ils se forment en nous. Je m'imagine qu'il en est en quelque façon de notre esprit, c'est-à-dire de la puissance et de la faculté que nous avons naturellement de penser et de sentir, comme de la faculté et de la puissance que nous avons naturellement de voir par les yeux du corps et [III-150] d'empoigner toutes choses par les mains mêmes. De même aussi nous concevons, nous comprenons et nous empoignons, pour ainsi dire, toutes choses par notre esprit, quoique notre esprit ne puisse s'empoigner, ni se comprendre, ou se concevoir lui-même. Et de même encore que nous voïons toutes choses par nos yeux, quoique nos yeux ne puissent se voir eux-mêmes, de même aussi nous voïons tout et nous apercevons tou par nos sentimens, quoique nous ne connoissions point la nature de nos pensées, ni de nos sentimens.
Mais pourqoui la main, qui empoigne toutes choses, ne sauroit-elle s'empoigner elle-même, si ce n'est parce qu'elle empoigne elle-même toute autre chose, et qu'elle est elle-même le principe de tout empoignement, si cela se peut dire? Et les yeux, qui voïent toutes choses, et qui ne sauroient néanmoins se voir eux-mêmes, pourquoi? Si ce n'est parcequ'ils voïent eux-mêmes toute autre chose et qu'ils sont eux-mêmes l'organe et le principe de la vûë; oui certainement, c'est pour cette raison qu'ils ne peuvent se voir eux-mêmes, à moins qu'ils ne se regardent dans un miroir; car pour lors ils paroissent comme hors d'eux-mêmes, et alors ils se peuvent voir, mais sans cela ils ne pouroient nullement se voir eux-mêmes, parce qu'ils sont, comme j'ai dit, l'organe et le principe de la vûë; il en faut nécessairement dire de même de l'esprit de l'homme et de sa pensée; c'est par son esprit et par sa pensée même qu'il pense, qu'il connoit et qu'il aperçoit toutes choses; pourquoi donc ne connoit-il pas lui-même clairement la nature [III-151] de son esprit, ni la nature de ses pensées et de ses sentimens? si ce n'est parce que c'est son esprit même, qui est le premier principe de toutes ses pensées, de toutes ses connoissances et de tous ses sentimens, et que c'est par ses pensées et par ses sentimens qu'il connoit et aperçoit toutes choses? Oui, sans doute, c'en est la raison.
L'esprit donc est l'oeil intérieur de l'homme, c'est par cet oeil qu'il voit et qu'il connoit toutes choses; mais cet oeil ne doit point se voir, ni se connoitre lui-même, puisqu'il est le premier principe de toute vûë, de toute connoissance et de tout sentiment. Et comme on ne s'étonne point que les hommes ne voïent point leurs propres yeux, quoiqu'ils voïent toutes autres choses par leurs yeux, de même il paroit qu'il ne faut pas tant s'étonner de ce que les hommes ne connoissent pas clairement la nature de leur esprit et de leurs pensées, quoique ce soit par leur esprit, par leurs pensées et par leurs sentimens qu'ils connoissent et qu'ils aperçoivent toutes autres choses, puisque c'est cet esprit lui-même qui est en eux le prémier principe de toutes leurs pensées, de toutes leurs connoissances et de tous leurs sentimens. Il y a une maxime de morale qui dit, que le principe du mérite ne tombe pas sous le mérite: principium meriti non cadit sub merito. Il en faut dire de même de la vûë, de la connoissance et du sentiment. Et comme nous savons déjà que le principe de la vùë ne tombe pas sous la vûë, nous devons bien penser aussi que le principe du sentiment ne doit pas tomber sous le sentiment, ni le principe de la connoissance [III-152] sous la connoissance; et il ne faut pas douter, que ce ne soit là la raison pourquoi nous connoissons si peu la nature de notre esprit et la nature de nos pensées et de nos sentimens.
Mais de quelque part que vienne la difficulté que nous avons de les connoître, nous savons tous et nous sommes tous certains que nous pensons nous-mêmes, que nous imaginons, que nous raisonnons, que nous avons des idées de plusieurs choses et que nous avons en nous-mêmes divers sentimens de bien et de mal, nous n'en pouvons nullement douter. Nous savons pareillement que c'est par notre tête et spécialement 'par notre cerveau que nous pensons, que nous imaginons et que nous raisonnons, comme nous savons que c'est pas nos yeux que nons voïons et que c'est par nos oreilles que nous entendons et que c'est par notre nez que nous flairons les odeurs, que c'est par notre langue que nous discernons les goûts, les saveurs et que c'est proprement par nos mains que nous touchons, et enfin que c'est par toutes les parties du corps que nous avons du sentiment. Nous avons toujours l'expérience de tout cela et nous n'en saurions douter.
Mais comme nous savons aussi que nous avons souvent ou que nous pourions souvent avoir des idées de plusieurs choses qui ne sont point, il est clair et évident que les idées que nous pourions avoir de plusieurs choses, que nous pourions nous imaginer et nous représenter dans notre cerveau, ne sont pas toujours des preuves, que ces choses-là soient effectivement comme nous les imaginons. Il n'y a que les [III-153] idées nécessaires, que nous ne saurions effacer de notre esprit, qui soient véritablement une preuve convainquante de l'existence de ces choses, que nous concevons par idées et dont nous avons telles idées. Nous ne saurions, par exemple, quand nous y faisons réflexions, effacer de notre esprit l'idée que nous avons d'une étendue infinie; cette idée seule que nous en avons, et que nous ne saurions effacer de notre esprit, est une preuve évidente qu'elle est effectivement et qu'elle est véritablement infinie, comme nous la concevons; car nous ne saurions concevoir que cette étendue soit bornée et qu'elle ne soit pas infinie; parce que, si elle n'étoit pas véritablement infinie, nous y pourions concevoir quelques bornes; et comme nous ne pouvons y concevoir aucunes bornes, sans concevoir un au-de-là qui marque toujours de l'étendue, c'est une preuve évidente, qu'il n'y a point de bornes dans l'étendue et par conséquent qu'elle est infinie. Pareillement quand nous pensons à la durée du tems, l'idée que nous avons de sa durée ne sauroit s'effacer de notre esprit, nous ne saurions concevoir qu'il n'y ait point de tems, comme nous ne saurions concevoir qu'il n'y ait point d'étendue, cette idée seule est donc une preuve évidente que le tems est et non seulement qu'il est, mais aussi qu'il a nécessairement toujours été et qu'il sera nécessairement toujours, et par conséquent qu'il est infini en durée, et cela est effectivement comme nous le concevons.
De la connoissance que nous avons naturellement de ces deux sortes d'infinis, nous passons naturellement encore à la connoissance d'une autre espèce [III-154] d'infini, qui est l'infini en nombre et en multitude, qui se trouve nécessairement renfermé dans la totalité de ces deux infinis dont je viens de parler. Car dans la totalité de l'étendue, qui est infinie, comme je viens de le démontrer, nous y trouvons nécessairement et nous y voïons évidemment de quoi faire un nombre infini de portions particulières d'étendue, comme, par exemple, de quoi y marquer un nombre infini de piés, un nombre infini de toises et un nombre infini de lieuës; car on voit évidemment, qu'aucun nombre fini de lieuës, ni d'aucune autre espèce particulière d'étendue, ne pouroit égaler une étendue infinie, et par conséquent qu'il ne faudroit pas moins qu'un nombre infini de. lieuës, pour égaler une étendue infinie. De même aussi dans la totalité de la durée infinie et successive du tems, nous y trouvons nécessairement et nous y voïons évidemment de quoi faire non seulement un nombre infini de jours, mais aussi un nombre infini d'années et de siècles, car nous voïons évidemment aussi qu'un nombre fini d'années ou de siècles ne pouroit égaler la durée infinie du tems, et par conséquent, qu'il ne faudroit pas moins qu'un nombre infini d'années et de siècles pour l'égaler, c'est-à-dire pour égaler la durée infinie du tems.
Il ne serviroit de rien de dire ici, que dans une étendue infinie, il y auroit nécessairement toujours un plus grand nombre de piés que de toises et un plus grand nombre de toises que de lieuës. Pareillement que dans la durée infinie du tems, il y auroit nécessairement aussi toujours un plus grand nombre de jours que d'années et un plus grand nombre d'années que [III-155] de siècles, et par conséquent, suivant cette doctrine, il y auroit des infinis plus grands que l'infini même, c'est-à-dire qu'il y auroit dans l'étendue un nombre infini de piés plus grand que le nombre infini de toises; et que le nombre infini de toises seroit plus grand que le nombre infini de lieuës qu'il y auroit dans la même étendue. Et pareillement qu'il y auroit dans la durée successive du tems un nombre infini de jours, qui seroit plus grand que le nombre infini de siècles qu'il y auroit, ce qui répugne entièrement à la raison, dira-t-on, vû que rien ne peut être plus grand que l'infini. A cela je réponds, que dans une étendue infinie on trouveroit toujours véritablement plus de piés que de toises et plus de toises que de lieuës. Pareillement que dans la durée successive du tems on trouveroit et on compteroit véritablement toujours plus de jours que d'années et plus d'années que de siècles; mais comme dans la totalité de l'étendue il y auroit nécessairement une étendue infinie à parcourir et que dans la totalité de la durée du tems il y auroit une durée infinie à parcourir, on trouveroit nécessairement toujours dans l'étendue à compter sans fin les lieuës et les toises aussi bien qu'à compter les piés; et comme il n'y auroit point plus de fin à compter les uns que les autres, ils ne seroient donc point plus finis ni plus infinis, les uns que les autres. Pareillement dans la durée successive du tems on trouveroit toujours à compter sans fin les années et les siècles, aussi bien qu'à compter les jours et les heures; et comme il n'y auroit point de fin à compter ni les uns ni les autres, ils ne seroient donc pas plus [III-156] finis ni plus infinis, les uns que les autres et partant mes raisonnement subsistent dans toute leur force.
On dira peut-être encore avec Mr. de Cambrai que nulle étendue et que nul composé ne peut-être infini, attendu que toute l'étendue et que tout composé ne sont que des amas de plusieurs unités bornées et finies, lesquelles, toutes ensemble, ne peuvent former un infini, d'autant que rien de ce qui est borné et fini ne peut faire l'infini. Voici son raisonnement [82] ; ma conclusion, dit-il, est que tout composé ne peut jamais être infini. Tout ce qui a des parties réelles, qui sont bornées et mesurables, ne peut composer que quelque chose de fini. Tout nombre collectif ou successif ne peut jamais être infini. Qui dit nombre, dit amas d'unités, réellement distinguées et réciproquement indépendantes les unes des autres, pour exister et n'exister pas. Qui dit amas d'unités réciproquement indépendantes, dit un tout qu'on peut diminuer, et qui par conséquent n'est point infini [83]. Un tout amoindri n'est point infini. Ce qui est moindre est borné, car ce qui est au-dessous de l'infini, n'est point infini. Si ce tout est amoindri, il est borné. Comme il n'est amoindri que par les retranchemens d'une seule unité connue, il s'en suit clairement, qu'il n'étoit point infini avant même que cette unité en eut été détachée; car vous ne pouvez jamais faire l'infini d'un composé fini, en lui ajoutant une seule unité finie [84]. Il est certain, dit-il, que le même nombre étoit plus grand avant le [III-157] retranchement d'une unité, qu'il ne l'est après qu'elle est retranchée. Depuis le retranchement de cette unité bornée, le tout n'est point infini; donc il ne l'étoit point avant ce retranchement.
Tout ce raisonnement se peut réduire, ce me semble à deux principaux points, le prémier à savoir si un nombre, ou une multitude telle qu'elle puisse être d'unités bornées, finies et indépendantes, les unes des autres, pouroit, ou ne pouroit pas jamais faire un tout infini. Le second à savoir si un nombre ou un tout, qui seroit composé d'une multitude infinie d'unités bornées, indépendantes les unes des autres, cesseroit d'être infini par le retranchement de quelques unités bornées, ou s'il ne cesseroit pas d'être infini; car c'est en cela, ce me semble, que consiste la plus grande difficulté de l'objection ci-dessus proposée. A cela je réponds 1°. Qu'un nombre, ou qu'une multitude infinie d'unités bornées et indépendantes, les unes des autres, étant jointes ensemble, feroient nécessairement un tout, qui seroit d'une étendue infinie. En voici la preuve évidente; c'est que chaque unité de cette multitude infinie d'unités bornées, qui auroit déjà son étendue en elle-même, indépendamment de l'étendue de toute autre unité, qui auroit pareillement son étendue indépendamment de toute autre, feroit nécessairement l'étendue plus grande, et plus on ajouteroit de semblables unités à ces deux prémières, d'autant plus aussi l'étendue augmenteroit et elle augmenteroit nécessairement à proportion de la quantité d'unités que l'on y ajouteroit. Or il y auroit une multitude infinie d'unités bornées jointes ensemble dans un tout, qui seroit composé de [III-158] toutes ces unités; donc il seroit véritablement et actuellement d'une étendue infinie, et par conséquent il est évident qu'un infini se peut faire d'une multitude infinie d'unités bornées et finies; c'est ce que nous concevons tous clairement, et non seulement nous concevons clairement que l'infini se peut faire d'une multitude infinie d'unités bornées, mais nous concevons clairement aussi, qu'il se peut faire et qu'il y a même actuellement dans la totalité de l'étendue et dans la totalité des nombres des infinités d'infinis, tous composés d'une multitude infinie d'unités bornées et finies.
En voici manifestement la preuve. Il est évident qu'il y a dans la totalité de l'étendue, soit que nous y pensions, soit que nous n'y pensions pas une infinité de lignes, ou au moins de quor faire une infinité de lignes, qui seroient toutes infinies, parce qu'elles seroient toutes aussi étendues en longueur que la totalité même de l'étendue, qui est infinie dans toutes ses dimensions. Or il est évident que, pour que chacune de ces lignes soit infinie en longueur, il faut nécessairement qu'elle soit composée d'une nombre ou d'une multitude infinie de parties subordonnées, comme, par exemple, d'un nombre ou d'une multitude infinie d'atômes, qui sont tous indépendans les uns des autres; car si ces parties, ou ces âtomes-là, n'étoient en nombre [III-159] infini, il est évident qu'ils ne pouroient composer une ligne infinie. Comme donc cette ligne est nécessairement infinie, il faut nécessairement aussi qu'elle soit composée d'un nombre ou d'une multitude infinie de parties bornées, et ainsi voilà évidemment dans chaque ligne un nombre ou une multitude infinie d'atômes et de parties bornées, toutes indépendantes les unes des autres. Or il y a évidemment, comme j'ai dit, dans la totalité de l'étendue de quoi faire des infinités de lignes, pareilles à celles dont je viens de parler, lesquelles seront toutes infinies et lesquelles seront toutes composées d'un nombre ou d'une multitude infinie d'atômes et de parties bornées; donc il y a évidemment, comme j'ai dit, des infinités d'infinis dans la totalité de l'étendue et dans la totalité des nombres. Il ne faut pas s'étonner, que je dise qu'il y a des infinités d'infinis dans l'étendue et dans les nombres, puisque tous ceux qui admettent la divisibilité de la matière à l'infini, sont obligés de reconnoitre dans chaque partie de la matière une infinité de parties, sans quoi elle ne pouroit être divisible à l'infini; et s'il y a dans chaque partie de la matière un nombre infini de parties, il faut nécessairement aussi, qu'il y ait des infnités de nombres infinis de parties dans la matière.
Bien loin donc de dire, comme Mr. de Cambrai, que tout composé ne peut jamais être infini et que tout ce qui a des parties bornées et mesurables ne peut composer que quelque chose de fini et que tout nombre collectif ou successif ne peut jamais être infini, il faut au contraire, en suivant les plus claires [III-160] lumières de la raison, dire qu'une simple et seule unité, qui n'auroit point de parties, ne peut jamais faire l'infini, parce qu'une seule et simple unité, qui n'auroit point de parties, n'auroit point d'étendue, et que n'aïant point d'étendue, ou n'en aïant que trèspeu, il est évident, qu'elle ne pouroit jamais faire l'infini, qui est nécessairement et essentiellement infiniment étendu. Et si une seule et simple unité, qui n'auroit point de parties, ne peut jamais faire l'infini, il faut nécessairement que l'infini en étendue, ou en nombre soit composé d'un nombre, ou d'une multitude infinie d'unités, ou de parties jointes ensemble. Tout ce raisonnement-ci est clairement évident. Mais Mr. de Cambrai s'étoit formé l'idée imaginaire et chimérique d'un Dieu tout-puissant, infiniment parfait en toutes sortes de perfections, il falloit bien aussi qu'il se formât l'idée d'un infini imaginaire et chimérique, puiqu'il ne pouvoit trouver dans l'idée d'aucun véritable infini les perfections imaginaires qu'il vouloit attribuer à son Dieu. 2°. Quant à ce qu'il ajoute, qu'en retranchant de tout composé, que ce soit une seule unité, ce composé en seroit nécessairement amoindri et diminué, et par conséquent qu'il n'étoit point infini avant le retranchement de cette unité, d'autant que l'on ne peut jamais faire l'infini d'un composé fini, en lui ajoutant une seule unité finie, et par conséquent encore qu'aucun composé ne peut-être infini, à cela je réponds, que rien ne peut véritablement et réellement être ajouté à ce qui est véritablement infini, du côté qu'il est infini, et que rien pareillement de réel n'en peut être retranché, [III-161] parceque rien ne peut être anéanti; et ainsi la suposition de ce retranchement d'une seule unité d'un composé infini étant une chose impossible, l'argument ne conclut rien; d'autant que d'une suposition impossible il ne peut s'en suivre que des absurdités. Mais comme ce retranchement de quelque unité d'un composé infini se peut faire au moins par la pensée, et que nous pouvons concevoir quelques-unes des susdites unités comme retranchées des autres, ou comme anéanties, je dis en second lieu que, dans le cas même de cette suposition, toute impossible qu'elle soit, le composé ne laisseroit pas que d'être toujours infini, au moins du côté que l'on n'auroit rien retranché ; il ' seroit à la vérité amoindri et diminué à l'endroit du retranchement de l'unité, ou des unités que l'on auroit retranchées, mais du reste il demeureroit nécessairement toujours infini. Je dis même qu'aucun retranchement particulier de ses parties, si grand qu'il peut être, ne l'empêcheroit pas d'être infini: d'autant qu'aucun retranchement de parties ne peut épuiser l'infini et que l'infini ne peut être épuisé par aucun retranchement de ses parties: il s'en suit évidemment qu'aucun retranchement de ses parties ne pouroit l'empêcher d'être toujours infini, au moins, comme j'ai dit, du côté qu'il n'y auroit rien de retranché. Il est clair et évident que la chose iroit ainsi et qu'elle ne pouroit même aller autrement dans une telle suposition. Tout cela se conçoit par des idées claires et nettes, qui montrent évidemment la vérité des choses.
[III-162]
Mais qui est-ce qui peut concevoir ainsi, par des idées claires et distinctes, l'infini imaginaire et chimérique que Mr. de Cambrai et tous nos Déicoles nous proposent à adorer comme un Dieu tout-puissant et infiniment parfait en toutes sortes de perfections, quoiqu'il n'ait cependant aucune perfection visible et sensible, et qu'il n'ait même aucune forme ou figure, ni même aucune partie, ni aucune étendue? Personne certainement ne sauroit se former aucune véritable idée d'un tel infini. Nos Christicoles mêmes qui sont les plus spirituels ne sauroient s'en former aucune véritable idée, d'où je conclus encore évidemment contr'eux cette autre vérité, qui est que l'idée, qu'ils se forment de leur Dieu, ne prouve nullement son existence; et il est surprenant que des gens d'esprit puissent prétendre invinciblement prouver par-là son existence. Examinons cela de plus près.
Voici leur raisonnement et leur argument, qu'ils croïent être démonstratifs. Il faut, disent-ils [85] , attribuer l'existence de Dieu à une chose, ce que l'on conçoit clairement être renfermé dans l'idée qui la représente. C'est là le principe général de toutes les sciences; or l'existence actuelle et nécessaire est clairement renfermée dans l'idée de Dieu, c'est-à-dire dans l'idée d'un être infiniment parfait; donc Dieu ou l'être infiniment parfait existe. Nos nouveaux [III-163] Cartésiens Déicoles s'imaginent triomfer et croïent prouver démonstrativement par cet argument l'existence de leur Dieu. Mais il est constant que ce n'est qu'une illusion d'imaginer cela; car il est clair et évident que cet argument ne conclut l'existence d'un Dieu ou d'un être infiniment parfait, qu'en tant qu'il supose que cet être, que l'on conçoit comme infiniment parfait, est véritablement quelque chose de réel et non pas seulement quelque chose d'imaginaire; car s'il ne suposoit pas que ce fut véritablement quelque chose de réel, il seroit ridicule de conclure son existence de cela seul, qu'on en auroit l'idée. Or il ne s'agit pas ici de suposer seulement que l'être prétendu, que l'on conçoit comme infiniment parfait, est véritablement quelque chose de réel; mais il s'agit de le prouver, puisqu'on le nie, et comme le susdit argument ne prouve pas que l'être prétendu, que l'on conçoit comme infiniment parfait, soit véritablement quelque chose de réel, mais qu'il le supose seulement, au lieu qu'il devroit le prouver, il est manifeste que le susdit argument n'est qu'un pur sophisme, qui ne prouve rien; et la marque évidente de cela est, que s'il prouvoit quelque chose, il seroit aussi facile de prouver par le même argument qu'un homme infiniment parfait existeroit, qu'un cheval infiniment parfait existeroit, et qu'un oiseau infiniment parfait existeroit, ou toutes autres choses semblables existeroient, parce qu'il est aussi facile d'imaginer un homme infiniment parfait, un cheval infiniment parfait et un oiseau infiniment parfait, que d'imaginer un autre être infiniment parfait, et il seroit aussi facile de prouver par le susdit [III-164] argument que l'homme infiniment parfait, que le cheval infiniment parfait ou que l'oiseau infiniment parfait existeroit, comme de prouver qu'un autre étre infiniment parfait existeroit, parcequ'il est évident qu'il seroit aussi facile d'apliquer l'argument, tant au sujèt de l'un qu'au sujet de l'autre, et il seroit aussi facile de le dire pour l'un que de le dire pour l'autre. Il faut attribuer à une chose ce que l'on conçoit clairement renfermé dans l'idée qui la représente; c'est le principe général de toutes les sciences; or l'existence nécessaire est clairement renfermée dans l'idée d'un homme infiniment parfait, dans l'idée d'un cheval infiniment parfait et dans l'idée d'un oiseau infiniment parfait, donc l'homme infiniment parfait existe, donc le cheval infiniment parfait existe, et donc enfin l'oiseau infiniment parfait existe. Toutes ces conséquences-là se tirent également du même principe et du même raisonnement, dont nos Déicoles prétendent se servir pour démontrer l'existence de leur Dieu. Or ne seroit-il pas ridicule de démontrer, ou de prétendre démontrer, par ce beau raisonnement l'existence actuelle d'un homme infiniment parfait, l'existence actuelle d'un cheval infiniment parfait, ou l'existence actuelle d'un oiseau infiniment parfait? Oui certainement, cette prétendue démonstration seroit ridicule, et nos Déicoles eux-mêmes ne manqueroient pas de se moquer de ceux qui leur proposeroient une telle démonstration; comment donc prétendent-ils s'en servir pour démontrer l'existence de leur Dieu, puisque cette prétendue démonstration n'est pas moins ridicule d'un côté que de l'autre; et il est étonnant, comme j'ai dit, que [III-165] des gens d'esprit osent seulement proposer un tel raisonnement.
L'auteur de la recherche de la vérité, ne pouvant s'empêcher de reconnoitre les absurdités qui s'en suivroient d'un tel raisonnement, prétend qu'il y a de la différence entre la conclusion, qu'il tire par cet argument pour l'existence de Dieu, et les autres pareilles conclusions que l'on en pouroit tirer pour l'existence de tout autre être. Voici comme il s'explique sur ce sujet:
» Il est vrai, dit-il, que si je faisois un tel argument, on doit attribuer à une chose ce que l'on conçoit clairement être renfermé dans l'idée qui la représente. On conçoit clairement l'existence nécessaire, renfermée dans l'idée d'un corps infiniment parfait, donc un corps infiniment parfait existe. Il est vrai, dis-je, dit-il, que si je faisois un tel argument, on auroit raison de me répondre qu'il ne conclueroit pas l'existence actuelle d'un corps infiniment parfait, mais seulement, remarquez bien, que suposé qu'il y eut un tel corps, il auroit par lui-même son existence, dont la raison, dit-il, est que l'idée d'un corps infiniment parfait est une fiction de l'esprit, ou plutôt une idée composée, et qui par conséquent peut être fausse ou contradictoire, comme elle l'est en effèt: car on ne peut clairement concevoir des corps [86] infiniment parfaits, un être particulier et fini, tel qu'est le corps, ne pouvant être conçu universel et infini. [III-166] Mais l'idée de Dieu, dit-il, ou de l'être en général, de l'être sans restriction, de l'être infini, n'est point une fiction de l'esprit, ce n'est point une idée composée qui enferme quelque contradiction. Il n'y a rien de plus simple, quoiqu'elle comprenne tout ce qui est et tout ce qui peut être. Or cette idée, dit-il, simple et naturelle de l'être, ou de l'infini, renferme l'existence nécessaire; car il est évident, dit-il, que l'être, je ne dis pas un tel être, a son existence par lui-même, et que l'être ne peut n'être pas actuellement, étant impossible et contradictoire que le véritable être soit sans son existence. Pag. 94."
Examinons un peu ici le raisonnement de cet auteur. La raison, selon lui, pourquoi le susdit argument ne conclueroit pas pour l'existence d'un corps infiniment parfait, comme pour l'existence d'un Dieu infiniment parfait est, dit-il, parceque l'idée d'un corps infiniment parfait est une fiction de l'esprit; comme si l'idée d'un autre être que l'on concevroit comme infiniment parfait, n'étoit pas autant une fiction de l'esprit que l'idée d'un corps que l'on concevroit comme infiniment parfait. Certainement l'une et l'autre idées sont également des fictions de l'esprit; et ainsi l'argument ne conclut pas plus pour l'existence de l'un, que pour l'existence de l'autre. Et comme il ne conclut pas pour l'existence d'un corps que l'on concevroit comme infiniment parfait, ainsi que l'auteur en convient, il ne conclut certainement pas pour l'existence d'un autre être que l'on concevroit comme infiniment parfait; et si nonobstant cela l'auteur prétend que l'idée, que l'on se forme d'un autre être [III-167] infiniment parfait n'est pas une fiction de l'esprit, c'est à lui et à tous ses adherans de prouver, par des raisons claires et évidentes, la réalité de ce prétendu être infiniment parfait, et c'est ce qui leur seroit aussi difficile et même aussi impossible de faire, que de prouver l'existence de leur Dieu. Et ainsi tant qu'ils ne prouveront point par de meilleurs argumens et par de meilleures raisons la réalité de ce prétendu être infiniment parfait, nous serons toujours également en droit de dire, qu'il n'est qu'imaginaire et que l'idée, qu'ils s'en forment, n'est véritablement qu'une fiction de leur esprit, et par conséquent que leur argument prétendu démonstratif ne conclut rien pour l'existence de leur Dieu, non plus que pour l'existence d'un corps que l'on concevroit comme infiniment parfait. L'auteur ajoute, que l'idée d'un corps infiniment parfait est une idée composée, et qui par conséquent, dit-il, peut être fausse ou contradictoire, comme elle l'est en effèt; car on ne peut, continue-t-il, concevoir clairement des corps infiniment parfaits. Mais comment est-ce que l'idée qu'ils se forment de leur prétendu être infiniment parfait, seroit plus simple, ou moins composée, que l'idée qu'ils se formeroient d'un corps infiniment parfait; elle ne peut être plus simple, ni moins composée, en elle-même, je veux dire dans sa nature et dans son être d'idée, car, quoique l'on dise assez souvent qu'il y a des pensées plus fines et plus subtiles, ou plus grossières, les unes que les autres, on ne prétend cependant pas dire par-là que les unes soïent réellement plus matérielles, ou plus corporelles, que les autres. Toutes les opérations de [III-168] l'âme, ou de l'esprit, sont de même nature de ce côté-là et toutes aussi spirituelles les unes que les autres, et par conséquent aussi simples en elles-mêmes les unes que les autres; cela est sans contredit. Il est donc évident qu'une idée ne peut être dite plus simple et moins composée qu'une autre, que parce qu'elle ne renferme point en elle-même l'idée de plusieurs autres choses, qu'une autre idée renfermeroit. C'est ainsi, par exemple, que l'on dira que l'idée d'une maison sera une idée composée, parce qu'elle renferme en elle-même l'idée de plusieurs autres choses, comme l'idée de bois ou de pierre dont elle sera bâtie, l'idée d'un toict et des murailles qui la composent et l'idée des portes et des fénêtres, comme aussi l'idée des entrefeux et des cheminées qui y seroient; et même l'idée seule d'un toict sera encore une idée composée, parcequ'elle renferme encore en elle-même l'idée des thuiles, ou des ardoises, l'idée des lattes et des chevrons et l'idée de soupentes qui soutiennent toute la couverture, et au contraire on dira que l'idée de l'étendue sera une idée simple, parceque l'idée de l'étendue ne renferme point d'autre idée que celle de l'étendue.
Pour savoir donc que l'idée d'un Dieu, ou d'un être que l'on concevroit comme infiniment parfait, est plus simple, ou moins composée, que l'idée d'un corps que l'on concevroit aussi comme infiniment parfait, il faut voir si l'idée d'un Dieu, ou d'un être infiniment parfait, ne renferme pas en elle-même l'idée d'autant de perfections, que l'idée d'un corps infiniment parfait en renfermeroit; car si elle renferme en elle-même l'idée [III-169] d'autant de perfections, que l'idée d'un corps infiniment parfait en pouroit renfermer, il est évident que ces deux idées seront aussi composée l'une que l'autre, et qu'elles seront par conséquent aussi, autant l'une que l'autre, des fictions de l'esprit. Or il est clair et évident que l'idée d'un Dieu, ou d'un être infiniment parfait, renferme en elle-même l'idée de toutes les perfections possibles. Car si elle ne renfermoit pas en elle-même l'idée de toutes les perfections possibles, elle ne seroit pas l'idée d'un être infiniment parfait, mais l'idée d'un être qui manqueroit de quelques perfections, et par conséquent qui ne seroit pas infiniment parfait. Or il est évident et clair aussi, que l'idée d'un corps infiniment parfait ne sauroit renfermer en elle-même plus que l'idée de toutes les perfections possibles; donc l'idée d'un Dieu, ou d'un être infiniment parfait, n'est pas plus simple, ni moins composée, que l'idée d'un corps infiniment parfait et par conséquent elles ne sont toutes deux que des fictions de l'esprit, qui ne prouvent, ni l'une ni l'autre, pour l'existence d'aucun être infiniment parfait.
L'idée d'un corps infiniment parfait, dit le même auteur de la Recherche, est une idée composée, qui peut être fausse ou contradictoire, comme elle l'est en effèt. Je conviens avec lui que cette idée est composée, qu'elle est fausse et qu'il ne peut y avoir de corps infiniment parfait; mais il faut convenir aussi qu'il n'y a point d'autre être qui puisse être infiniment parfait, puisque l'idée d'une infinie perfection n'est qu'une fiction de l'esprit, comme je viens de le marquer. On ne peut, dit-il, concevoir clairement [III-170] des corps infiniment parfaits, j'en conviens; mais conçoit-on plus clairement et plus facilement quelqu'autre être infiniment parfait? Point du tout; au contraire il est beaucoup plus facile de concevoir des perfections dans un corps qui est étendu et qui a des parties, que dans un être qui n'a ni forme, ni figure, ni parties, ni étendue aucune. On peut facilement, par exemple, concevoir de la beauté et de la bonté dans un corps qui est étendu et qui a des parties, mais comment concevoir de la beauté ou de la bonté dans un être qui n'a ni forme, ni figure, ni partie, ni étendue aucune? Certainement cela n'est pas concevable. Comment pouroit-on y concevoir une beauté et une bonté infinie, puisque l'on ne sauroit même y concevoir aucun dégré de beauté, ni de bonté, sensibles? Et enfin comment pouroit-on concevoir l'infini dans un être qui n'auroit aucune partie, ni aucune étendue? Certainement, encore un coup, cela ne se peut, cela est contradictoire, cela se détruit et cela répugne même dans les termes.
Un être particulier et fini, tel qu'est le corps, ne peut, dit-il, être conçu universel et infini, cela est vrai; mais il est clair et évident aussi, qu'un être qui n'a point d'étendue, ne peut être conçu universel et infini; cela, dis-je, est contradictoire, et cela se détruit de soi-même. Mais l'idée de Dieu, dit-on, l'idée de l'être en général, de l'être sans restriction, de l'être infini n'est pas une fiction de l'esprit, ce n'est point une idée composée qui enferme quelque contradiction, il n'y a rien de plus simple, quoiqu'elle comprenne tout ce qui est et tout ce qui peut être. Or, ajoute-t'-il, [III-171] cette idée simple et naturelle de l'être, ou de l'infini, renferme l'existence nécessaire, car il est évident, continue-t-il, que l'être, je ne dis pas un tel être, remarquez bien ceci, a son existence par lui-même, et que l'être ne peut n'être pas actuellement, étant impossible et contradictoire que le véritable être soit sans existence.
Tout ce dernier raisonnement de l'auteur est trèsvéritable; mais remarquez l'artifice ou la bévûë de cet auteur (il faut que je parle ainsi); car il confond ici à dessein, ou par inadvertence, l'être en général, l'être sans restriction et l'être infini avec l'être infiniment parfait, et de l'existence actuelle et nécessaire de l'être en général et de l'être infini, il conclut assez subtilement l'existence actuelle et nécessaire de l'être infiniment parfait, comme si ce n'étoit qu'une même chose de l'un et de l'autre. Si c'est à dessein qu'il fait ce raisonnement captieux et si c'est à dessein qu'il confond ainsi ces deux choses, c'est son artifice qui n'est pas de bonne foi et qui ne convient pas à un sage philosophe; et si c'est par inadvertence qu'il les confond ainsi, c'est une très-grande bévûë et une erreur très-considérable: car il est clair et évident qu'il y a une très-grande différence entre l'être en général et infini et l'être infiniment parfait. Qui dit l'être en général et sans restriction, comme dit l'auteur, dit seulement: l'être qui existe, de quelque manière que ce soit qu'il existe; mais qui dit un être infiniment parfait, dit, non seulement un être qui existe, mais il dit nécessairement aussi un être qui a toutes les perfections possibles, et qui les a même dans un souverain [III-172] et infini dégré de perfection; car s'il ne les avoit pas toutes, ou si, les aïant toutes, il ne les avoit pas toutes dans un souverain et infini dégré de perfection, il est constant, clair et évident, qu'il ne seroit pas infiniment parfait, puisqu'il manqueroit de quelque perfection s'il ne les avoit pas toutes, ou au moins de quelque dégré de perfection, s'il ne les avoit pas toutes dans un souverain et infini dégré de perfection; ainsi il est constant, clair et évident, que l'être en général et sans restriction et que l'être infini n'est pas une seule et même chose avec l'être infiniment parfait; et qui dit être en général et sans restriction et l'être infini, ne dit pas un être infiniment parfait. L'être en général et sans restriction, ou l'être infini, n'est autre chose que la matière ou l'étendue même, suposé que la matière et l'étendue ne soïent qu'une même chose, comme nos Cartésiens le prétendent, ce qu'il n'est pas nécessaire d'examiner ici.
Il est constant, clair et évident, que la matière, ou au moins que l'étendue, existe nécessairement, et même qu'elle est infinie; car quand on y pense, il n'est pas possible de concevoir qu'il n'y ait point d'étendue, ni de concevoir qu'il y ait aucune fin à l'étendue, parce qu'en quelqu'endroit que l'on puisse prétendre lui marquer, ou lui suposer des bornes, on conçoit clairement encore qu'il y a nécessairement un au-delà des dites bornes, et par conséquent qu'il y a de l'étendue et même une étendue infinie, parce qu'en quelqu'endroit qu'on puisse prétendre encore lui poser ou lui suposer des bornes, on concevra clairement encore qu'il y aura nécessairement toujours un au-de-là [III-173] des dites bornes et par conséquent qu'il y aura de l'étendue et même encore une étendue infinie qui ira toujours sans fin. Et ainsi on voit et on conçoit et on connoit évidemment dans l'idée de la matière, ou dans l'idée de l'étendue, l'existence actuelle et nécessaire de l'être en général, de l'être sans restriction, et de l'être infini, comme dit notre auteur, et il a eu raison de dire que l'idée simple et naturelle de cet être comprend tout ce qui est, et tout ce qui peut être, parceque tout ce qui est, et tout ce qui peut être, n'est effectivement que matière ou étendue diversement modifiée. Il a eu raison de dire que l'idée de cet être renferme l'existence nécessaire et que cet être a son existence par lui-même, parce qu'il n'est pas possible que le véritable être soit sans existence: mais il n'a pas eu raison de conclure de-là l'existence d'un être infiniment parfait, puisqu'il n'y a aucune liaison nécessaire entre l'idée claire et naturelle d'une matière, ou d'une étendue, qui est réellement infinie et l'idée chimérique d'un être infiniment parfait qui ne se trouve nulle part et qui n'auroit pas même de quoi recevoir, ou avoir en lui-même, aucune véritable perfection, puisqu'il n'auroit en lui-même aucune forme, ou figure, ni aucune étendue. On a beau dire, qui dit perfection dit nécessairement quelque bonne, quelque belle qualité et quelque parfaite modification de l'être, et qui dit infini en perfection dit nécessairement infinies, belles, bonnes et parfaites modifications d'être; et pour qu'un être soit infiniment parfait, il faut nécessairement qu'il ait en lui-même infinies sortes de très-belles, de très-bonnes [III-174] et de très-parfaites modifications, cela est clair et évident. Pareillement, qui dit modification d'être, dit nécessairement quelque manière d'être, et par conséquent, qui dit diverses et infinies sortes de perfections, dit en même tems diverses et infinies sortes de modifications, c'est-à-dire diverses et infinies sortes de manière d'être.
Or comment concevoir et comment pouroit-il y avoir diverses et infinies sortes de modifications, c'est-àdire diverses et infinies sortes de manières d'être infiniment bonnes, infiniment belles et infiniment parfaites dans un être qui n'auroit aucune forme, ni figure et qui n'auroit même aucune partie, ni aucune étendue? Cela ne se peut nullement, cela est manifestement ridicule et absurde, et partant il est clair et évident que l'idée que nos Déicoles se forment d'un être infiniment parfait qui n'a ni forme, ni figure, ni partie, ni étendue aucune, n'est qu'une idée vaine et chimérique et par conséquent que c'est une illusion en eux de prétendre de démontrer l'existence d'un Dieu par l'idée chimérique qu'ils se forment d'un être infiniment parfait.
Et c'est encore une autre illusion en eux de s'imaginer, comme ils font, que l'être en général et sans restriction soient la même chose qu'un être infiniment parfait, puisqu'il est évident que la matière, ou l'étendue, ne sont point d'êtres infiniment parfaits, quoiqu'ils soient l'être en général et l'être sans restriction et sans bornes, et ainsi c'est encore une erreur en eux de vouloir conclure, comme ils font, l'existence d'un être infiniment parfait, de l'existence d'un être qui [III-175] est seulement infini en étendue. Et ceci peut servir en même tems à faire voir la foiblesse et la vanité du raisonnement que Mr. de Cambrai fait sur ce sujèt; voici ce qu'il en dit: Je trouve, dit-il, [87] que l'être qui seroit par lui-même, seroit dans la suprême perfection. Ce qui a l'être par lui-même est éternel et immuable; car il porte toujours également dans son propre fond la cause et la nécessité de son existence [88]. Il est par lui-même tout ce qu'il peut être, et il ne peut jamais être moins que ce qu'il est. Etre ainsi, dit-il, c'est exister au suprême dégré de l'être, et par conséquent, dit-il, au suprême dégré de vérité et de perfection [89].
Il trouve que l'être, qui seroit par lui-même, seroit dans la suprême perfection. Il se trompe manifestement en cela, puisqu'il est évident que toute matière: et que toute étendue qui sont par elles-mêmes ce qu'elles sont, ne sont pas néanmoins dans la suprême perfection. La matière, par exemple, qui fait une grénouille, qui fait une mouche, ou qui fait un vers de terre, est par elle-même, cependant il est clair et évident qu'elle n'est point actuellement dans la suprême perfection, c'est-à-dire dans la plus parfaite modification, parce qu'elle pouroit recevoir plusieurs autres modifications qui seroient plus parfaites, au moins selon notre manière de juger des choses, car c'est ainsi que je l'entends et non autrement. De sorte que si on prétendoit me soutenir que toutes les modifications de l'être seroient également parfaites en elles-mêmes, [III-176] et que la modification de l'être, c'est-à-dire de la matière, seroit, par exemple, aussi parfaite dans la bouë que dans la clarté du soleil et qu'elle seroit aussi parfaite dans une puante charogne que dans un beau corps vivant, plein de vigueur et de santé, je ne prendrois pas seulement la peine de disputer contre, car comme je sais que la matière est indifférente à toutes sortes de modifications possibles, il se peut bien faire que toutes modifications lui sont également convenables, et par conséquent qu'elles seroient aussi également parfaites en elles-mêmes, et qu'il n'y a que notre jugement, ou notre opinion, qui nous fait trouver plus de beauté ou de perfections dans les unes que dans les autres. Et si dans ce cas-là nos Déicoles prétendoient que chaque être diversement modifié seroit dans la suprême perfection de l'être, ils feroient donc de chaque être diversement modifié un Dieu qui seroit dans la suprême perfection: ce seroit une belle doctrine!
Ce qui a l'être par soi-même, dit Mr. de Cambrai, est éternel et immuable. Il est vrai que ce qui a l'être par soi-même est éternel; mais il n'est pas vrai que ce qui a l'être par soi-même soit immuable. L'étendue et la matière, si ce sont deux choses différentes, ont également l'une et l'autre l'être par elle-même, comme je l'ai si-devant démontré. Il est vrai que l'étendue est immuable, parce qu'elle est toujours la même en toutes sortes d'endroits; mais il est évident que la matière n'est pas immuable, puisqu'elle se meut actuellement et qu'elle change à tous momens de modifications et de forme, et c'est peut-être [III-177] là une raison pourquoi on pouroit bien penser, que la matière et l'étendue ne sont pas précisement une même chose, comme nos Cartésiens le prétendent. La raison pourquoi Mr. de Cambrai prétend, qu'un être qui seroit par lui-même, seroit immuable aussi !!! bien qu'éternel, c'est, dit-il, parcequ'il porte toujours dans son propre fond la cause et la nécessité de son existence. Cette raison prouve bien qu'il seroit éternel et qu'il ne pouroit jamais être anéanti; mais elle ne prouve nullement qu'il seroit immuable: car de ce qu'un être seroit éternel et qu'il ne pouroit être anéanti, il ne s'en suit pas de-là qu'il soit, ni qu'il doive être, immuable, comme il paroit manifestement dans la matière, qui est par elle-même éternelle, qui ne peut être anéantie et qui cependant n'est pas immuable, puisqu'elle se meut et qu'elle change, comme on le voit tous les jours, de modifications et de formes.
L'Etre, qui est par lui-même, continue-t-il, est par lui-même tout ce qu'il peut être, et il ne peut jamais être ni plus ni moins, que ce qu'il est. Cela est vrai dans un sens, et n'est pas vrai dans un autre. Ce qui est par lui-même, est par lui-même substanciellement et réellement, quant à l'Etre, tout ce qu'il peut être; il ne sauroit être ni plus ni moins Etre qu'il n'est. La matière, par exemple, qui est l'Etre en général, ne sauroit être ni plus ni moins matière qu'elle n'est. L'étendue pareillement, qui est encore dans sa totalité l'Etre en général, ne sauroit être dans sa totalité ni plus ni moins étendue qu'elle n'est; elle est actuellement tout ce qu'elle peut être. Cela [III-178] est vrai dans ce sens-là, mais il n'est pas moins vrai, que l'Etre en général soit toujours actuellement tout ce qu'il peut être, par raport à sa forme et à sa modification, c'est-à-dire, par raport à sa manière d'être, parcequ'il n'a pas actuellement toutes les manières d'être, qu'il peut avoir, puisqu'il peut véritablement changer de manière d'être et être tantôt d'une manière, tantôt d'une autre. Cela est évident dans la matière, qui quoiqu'elle ne puisse être ni plus ni moins matière, qu'elle n'est en elle-même, n'a pas néanmoins toujours actuellement toutes les manières d'être qu'elle peut avoir, et il n'est pas même possible, qu'elle les ait jamais toutes ensemble, puisqu'il y a plusieurs manières d'être, qui sont incompatibles ensemble, et qui se détruisent nécessairement les unes les autres.
Etre ainsi, dit Mr. de Cambrai, c'est-à-dire être par soi-même, et être par soi-même tout ce que l'on peut être, c'est, dit-il, exister au suprême dégré de l'être, et par conséquent, conclut-il, au suprême dégré de vérité et de perfection. Cette conclusion est manifestement fausse. Toute matière est actuellement par elle-même au suprême dégré d'être, c'est-à-dire qu'elle ne sauroit être plus matière qu'elle n'est, ni exister plus véritablement qu'elle n'existe, parcequ'elle existe actuellement autant qu'elle peut exister, et qu'elle est actuellement autant matière qu'elle peut jamais l'être, et cependant toute matière n'est pas au suprême dégré de perfection, puisqu'il est évident que cette matière n'a pas toutes les perfections possibles, et qu'elle ne sauroit même les avoir actuellement toutes [III-179] ensemble, ni même aucune d'elles dans un dégré infini de perfection; et par conséquent il n'est pas vrai de dire, que ce qui existe par soi-même, et que ce qui existe au suprême dégré d'être, soit pour cela au suprême dégré de perfection. Et c'est une illusion à Mr. de Cambrai, aussi bien qu'à l'auteur [90] de la Recherche de la vérité, de s'imaginer, comme ils font, que le suprême dégré de perfection et que l'être infini soient la même chose que l'être infiniment parfait; c'est, dis-je, une illusion à eux de s'imaginer cela, et c'est manifestement une erreur en eux de conclure, comme ils font, l'existence d'un Dieu infiniment parfait de l'existence d'un Etre, qui seroit au suprême dégré de l'être, et qui seroit seulement infini en étendue. Cependant tous leurs raisonnemens ne roulent presque que sur cette erreur et sur cette illusion, et par ainsi il est facile de voir la foiblesse et la vanité de tous leurs raisonnemens.
Passons au plus fort de tous leurs argumens, ou au moins à celui qui paroît le plus fort, car dans le fond il ne me paroît pas plus fort que les autres. Cet argument est celui qu'ils tirent, comme j'ai dit, de la grandeur, de l'excellence, de la beauté, de l'ordre, de la régularité, de la disposition et de la liaison admirable, qu'ils trouvent dans toutes les choses de la nature. Je ne puis, dit Mr. de Cambrai [91] à ce sujet, je ne puis ouvrir les yeux, sans admirer l'art, qui éclate dans toute la nature; le moindre coup-d'oeil, dit-il, suffit pour apercevoir la main, qui fait tout. Et [III-180] le grand Mirmadolin St. Paul dit, que les choses visibles de ce monde rendent visible aux hommes ce qu'il y a d'invisible en Dieu, savoir sa puissance éternelle et sa divinité, en sorte que ceux, qui ne le connoissent point, ou qui ne le glorifient point comme ils doivent, sont sans excuse [92]. Ainsi tous nos Déicoles prétendent, qu'il a fallu nécessairement un Esprit tout divin, c'est-à-dire un Esprit tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage, pour faire tant de si admirables productions, qui surpassent infiniment tout le génie et toute la force des plus beaux esprits du monde. Ils prétendent que toute la nature montre l'art infini de son auteur, et que tout l'univers porte en lui-même le sceau et le caractère d'une cause infiniment puissante et industrieuse, n'étant pas possible, suivant leur sentiment, que le seul hasard ou le seul concours aveugle et fortuit des causes nécessaires et privées de raison, aïent pû produire tant de si belles et admirables choses. C'est ce qu'ils confirment par les exemples que j'ai raportées ci-dessus, et qu'ils prennent de la structure d'une belle maison, d'une belle horloge, d'un beau tableau, et de la composition et impression d'un beau livre, qui parle savamment de quantité de choses, et plusieurs autres semblables exemples, que l'on pouroit raporter. Et comme on sait parfaitement qu'une belle maison, qu'un beau tableau, qu'une belle horloge et que la composition et l'impression d'un beau et savant livre ne se peuvent nullement faire toutes seules, et qu'il faut nécessairement [III-181] des ouvriers adroits et ingénieux pour les faire si bien et si régulièrement, et qu'il seroit ridicule et absurde d'attribuer leur composition, ou leur construction, au seul hazard, ou au seul concours de quelques causes aveugles et privées de raison, de même, disent nos' Déicoles, la structure admirable de tout ce monde-ci démontre évidemment l'existence de l'ouvrier qui l'a fait, étant aussi impossible qu'il se soit fait lui-même, ou qu'il ait seulement été fait par le concours de quelques causes aveugles, comme il est impossible qu'une belle maison, qu'un beau tableau, qu'une belle horloge, ou qu'un beau et savant livre se soient faits eux-mêmes, ou qu'ils aïent seulement été faits par quelque cause aveugle et privée de raison; et comme il seroit tellement ridicule de dire, que tous ces beaux et admirables ouvrages de l'industrie des hommes se soient faits d'eux-mêmes, ou qu'ils n'auroient été faits que par le concours fortuit de quelque cause aveugle, autant nos Déicoles prétendent-ils, qu'il est ridicule de vouloir attribuer seulement à des causes aveugles et privées de raison et d'entendement la formation, l'ordre et l'arrangement de tant de si beaux et si admirables ouvrages, que nous voïons dans la nature.
Voïons donc si cela est effectivement comme nos Déicoles le prétendent; car si cela est, comme ils le disent, il faut nécessairement leur donner gain de cause; mais si cela n'est pas, il faut aussi qu'ils reconnoissent leur erreur et leur illusion en cela Pour bien juger de la nature et de l'origine de tous ces beaux et admirables ouvrages, ou, si vous voulez, de toutes ces belles et admirables productions, que nous [III-182] voïons dans la nature, il faut seulement connoître au vrai leurs principales causes, qui sont au nombre de trois:
1°. Savoir leur cause substancielle, je veux dire la cause foncière de leur Etre, c'est-à-dire ce dont elles sont faites toutes, sans avoir aucun égard à leur forme ou à leur manière d'être.
2°. Leur cause formelle, c'est-à-dire ce que c'est précisément qui les fait spécifiquement, ou spécialement, tous être de telle ou de telle sorte de manière, qu'ils sont.
3°. Leur cause efficiente, c'est-à-dire la cause active ou agissante qui les forme, qui les place et qui les range tous, tels qu'ils sont. Il n'en faut point davantage pour voir clairement si tous ces beaux et admirables ouvrages de la nature viennent nécessairement de la main toute-puissante d'un Dieu et d'une intelligence souverainement parfaite, ou s'ils peuvent venir seulement de quelque cause aveugle et privée de raison.
Examinons ceci.
Premièrement pour ce qui est de leur cause substancielle et foncière de leur Etre; chacun convient, et nos Déicoles mêmes conviennent, que c'est la matière, qui est leur cause substancielle et leur Etre substanciel; car comme ils sont tous matériels et corporels, il faut bien que ce soit la matière même, qui soit le fond de leur Etre et de leur substance; en un mot ils sont matière et la matière même, personne n'en doute. Or la matière ne peut jamais avoir été créée, ni formée de rien, par aucune cause que ce soit, [III-183] comme je l'ai ci-devant très-clairement démontré. Ces démonstrations, se voient à la page 346 du Tome II et suivantes. Il n'est pas nécessaire et il seroit trop long de les raporter ici. Cela donc suposé, il est déjà clair et évident, que tous ces beaux et admirables ouvrages de la nature ne peuvent, quant à leur substance et leur Etre substanciel, avoir été créés et formés de rien, par aucune cause que ce soit. Et s'ils ne peuvent avoir été créés et formés de rien, par aucune cause que ce soit, certainement leur existence ou leur Etre substanciel ne démontre et ne prouve nullement la nécessité de l'existence d'un Créateur.
2°. Leur cause formelle et spécifique, je veux dire ce qui fait précisément, spécifiquement ou spécialement qu'ils sont tous d'une telle ou telle espèce d'être, ou d'une telle ou telle sorte de manière d'être, n'est autre chose que la configuration, ou la modification interne et externe, de toutes les parties mêmes de la matière qui les compose, qui se joignent, qui se lient, qui s'unissent, et se modifient en infinies sortes et mahières dans tous les différens êtres que nous voïons, ou que nous ne voïons pas. Il est constant, clair et évident, qu'il ne faut rien autre chose que cette diverse configuration, modification et liaison des parties de la matière, pour faire et former tous ces beaux et admirables ouvrages que nous voïons dans la nature. De sorte que quand ce seroit même un ouvrier tout-puissant qui les formeroit exprès, il ne les formeroit que par cette diverse configuration, liaison et modification des parties de la matière. Et de même que les plus beaux ouvrages de l'art et de l'industrie humaine ne [III-184] se font que par le moïen de la forme, de l'arrangement et de la liaison que les ouvriers donnent aux matériaux, dont ils se servent pour faire leurs ouvrages, de même tous les plus beaux et les plus parfaits ouvrages de la nature ne se font que par configuration, liaison et modification des parties de la matière. Et comme nous voïons tous les jours, que les ouvriers font, par exemple, d'une même masse d'étain, de plâtre ou de cire, des ouvrages de grandeur et de figure d'hommes, de bêtes, d'oiseaux etc. et toutes sortes de vases, comme plats, cuilleres, assiettes, pots et toutes autres choses semblables, par la seule et différente forme, figure et liaison qu'ils donnent à leur matière, de même aussi tous les plus beaux et les plus parfaits et les plus admirables ouvrages de la nature ne se font, comme j'ai dit, que par les différentes configurations, liaisons et modifications des parties de la matière. De sorte que tout ce qu'il y a de plus beau et de plus admirable et de plus parfait dans la nature n'ajoute rien de réel à la matière, que cette diverse configuration, liaison, combinaison et modification de ses parties. Car pour ce qui est de ces prétendues formes substancielles et accidentelles, dont parlent quelques philosophes péripatéticiens et qu'ils disent être véritablement des êtres particuliers qui sont éduits et comme engendrés de la puissance de la matière, ce ne sont que des chimères qui ne méritent pas seulement d'être réfutées, et nos Cartésiens ont bien raison de les rejetter entièrement, comme ils font. Cela étant, il est encore évident que toutes les beautés et que toutes les perfections que nous voïons dans les [III-185] ouvrages de la nature, n'étant véritablement que de seules modifications de la matière, ne démontrent et ne prouvent nullement la nécessité de l'existence d'un Créateur.
Reste à examiner la troisième cause, qui est la cause efficiente de toutes ces beautés et de toutes ces admirables perfections que nous voïons dans les ouvrages de la nature. Que faut-il à un être pour agir? Après y avoir bien pensé je trouve qu'il faut nécessairement et qu'il suffit en même tems qu'il se meuve ou qu'il ait du mouvement; car on conçoit clairement que tant qu'un être est dans un entier et parfait repos, il n'est pas possible qu'il agisse: idem manens idem semper facit idem. Suivant la maxime véritable que j'ai déjà ci-devant citée, une chose qui demeure toujours dans le même état ne peut-être que toujours de même. L'être donc, tant qu'il demeure dans un parfait repos, est toujours dans un parfait repos et par conséquent ne fait rien, mais du moment qu'il commence à se mouvoir, il commence à agir et est en action, et plus ou moins qu'il se meut, plus ou moins aussi il est en action. S'il se meut foiblement ou languissamment, il agit foiblement et languissamment; s'il se meut avec force et violence, il agit avec force et violence; s'il se meut avec connoissance et liberté, il agit avec connoissance et avec liberté; s'il se meut aveuglement et nécessairement, il agit aveuglement et nécessairement; s'il se meut réglément et régulièrement, il agit réglément et régulièrement; et si au contraire il se meut irrégulièrement et sans règle, il agit aussi irrégulièrement et déréglément; en un mot, [III-186] toute action suit naturellement et nécessairement la nature du mouvement de l'être qui se meut. Tout cela est clair et évident. Et comme d'ailleurs tous ces divers mouvemens, dont je viens de parler, se peuvent encore modifier en infinies sortes de manières, et que tous les êtres qui sont en mouvement et qui sont les plus petites parties de la matière, se peuvent mêler, se combiner, se joindre, s'unir, s'allier, s'accrocher et se lier ensemble, ou se heurter les uns les autres et se séparer, s'écarter, se disperser les uns des autres en infinies sortes et manières, il est encore clair et évident, que tous ces différens êtres, c'est-à-dire que toutes ces diverses parties de la matière, toutes aveugles qu'elles sont, doivent, par leurs divers mouvemens et leurs diverses combinaisons et liaisons et modifications, produire comme naturellement et nécessairement infinies sortes de différens effèts, les uns beaux ou laids et d'autres médiocrement beaux ou laids, les uns bons ou mauvais et d'autres indifférens, les uns petits, les autres grands et d'autres de toutes sortes de grandeur et de figure, les uns durs et les autres mols, les uns fluides et liquides, les autres secs et arides, les uns clairs et luisans, ou lumineux et les autres sombres ou obscures, les uns légers et subtils et les autres pésans et massifs, les uns d'une figure et les autres d'une autre, les uns d'une couleur et les autres d'une autre, les uns animés et les autres inanimés, et enfin toutes les différentes parties de la matière, quoiqu'aveugles, doivent, comme naturellement et comme nécessairement, produire par leurs divers mouvemens ou assemblages, et [III-187] par leurs diverses unions, combinaisons et modifications, produire infinies sortes d'ouvrages et d'effets de toutes sortes de grandeur et de toutes sortes de figure, de toutes sortes de couleurs et de toutes sortes de qualités et d'espèces et c'est ainsi ce que nous voïons tout clairement dans le monde. Il est clair aussi et évident que tous ces différens effèts, ou ouvrages que nous voïons dans la nature, se font par le mouvement de la matière et par les divers assemblages et unions de ses parties; car il n'est pas possible qu'une infinité d'êtres et de parties, qu'il y a dans la matière, puissent toujours se mouvoir en infinies sortes de manières sans se rencontrer, sans s'entremêler, sans se joindre, sans se lier et sans s'acrocher en quelque manière les uns avec les autres, et par conséquent sans faire et sans produire tous ces beaux ou laids, tous ces grands et tous ces petits, et enfin tous ces admirables ouvrages que nous voïons dans la nature; de sorte que quand ils ne seroient pas tous tels qu'ils sont présentement, ils seroient de quelque autre manière équivalente à celle où nous les voïons maintenant. Et comme toutes ces parties de la matière, qui se sont jointes et liées aveuglément ensemble par leur mouvement et par leur rencontre fortuite, se peuvent encore par leur mouvement naturel et par le mouvement des autres parties de la matière, qui les choquent et qui les ébranlent à tous momens, se détacher et se séparer les unes des autres, il s'en suit nécessairement de-là que tous les ouvrages, qui sont composés de ces parties de la matière qui se sont jointes et liées ou arrêtées ensemble, se peuvent naturellement [III-188] dissoudre, d'autant que toutes les parties de la matière qui les composent, peuvent se détacher et se séparer entièrement les unes des autres, comme elles étoient auparavant leur union.
Laquelle désunion ou dissolution des parties, unies dans un ouvrage ou dans un composé, se fait plus ou moins facilement, ou plutôt, ou plutard, selon qu'elles sont plus ou moins fortement unies ensemble, ou selon qu'elles sont plus ou moins fortement ébranlées par celles qui les environnent; et c'est ce qui cause naturellement les infirmités, les maladies, la vieillesse et la mort même dans les corps qui sont vivans, et la pouriture ou la corruption dans ceux qui n'ont point de vie; et c'est encore ce qui se fait et ce qui arrive manifestement tous les jours dans les ouvrages de la nature, de sorte qu'on ne sauroit rien nier de tout ce que je viens de dire. Cela étant il est visible que tous les ouvrages de la nature, même les plus beaux, les plus parfaits et les plus admirables, ne dépendent dans leur formation et dans leur dissolution que du mouvement de la matière, et de l'union ou de la désunion de ses parties. Et comme ce mouvement de la matière ne peut venir que de la matière même, ainsi que je l'ai ci-devant démontré pag 381, du Tome II, et que la susdite union ou désunion des parties de la matière n'est qu'une suite naturelle de son mouvement et du mouvement régulier ou irrégulier de ses parties, il s'en suit que la formation même de tous ces beaux et admirables ouvrages de la nature ne démontre et ne prouve nullement la nécessité de l'existence d'un ouvrier infiniment sage, comme nos Déicoles le [III-189] prétendent, et par conséquent ne démontre et ne prouve nullement l'existence d'un Dieu infiniment parfait.
Mais, diront nos Déicoles, il faut nécessairement au moins que le mouvement de la matière et que le mouvement de toutes ses parties soit conduit, réglé et dirigé par une souveraine toute-puissance et par une suprême intelligence, n'étant nullement possible que tant de si beaux ouvrages, si régulièrement et si industrieusement bâtis et composés, se soient faits et rangés, comme ils sont, par le seul mouvement aveugle et assemblage fortuit des parties d'une matière aveugle et privée de raison.
A cela je réponds: 1°. qu'étant évident qu'il y a toujours une infinité de parties dans la matière qui sont en mouvement et qui se meuvent en tous sens par des mouvemens particuliers et irréguliers, en même tems qu'elles sont emportées par un mouvement général de toute la masse d'un certain volume, ou d'une certaine étendue considérable de matière, qui aura été contrainte de se mouvoir en ligne circulaire, n'aiant pů, comme j'ai déjà remarqué, continuer son mouvement en ligne droite, à raison que tout ce qu'il y a d'étendue est plein d'une semblable matière, qui n'auroit pû se retirer ailleurs pour faire place à l'autre, il n'est pas possible que toute cette multitude de parties mues ainsi, sans qu'elles se soient mélées et sans que [III-190] plusieurs d'entr'elles se soient rencontrées, se soient jointes, se soient liées, et se soient arrêtées et attachées ensemble en plusieurs sortes de manières, les unes avec les autres, et n'aient ainsi commencé à composer tous ces différens ouvrages, que nous voïons dans la nature, lesquels ont pû ensuite se perfectionner et se fortifier par la continuation des mêmes mouvemens, qui ont commencé à les produire, étant certain que les choses se perfectionnent et se fortifient par la continuation des mêmes mouvemens, qui ont commencé à les faire naître, particulièrement lorsque ce sont des mouvemens réguliers, qui ont commencé à les faire naître. Car il faut remarquer, qu'y aïant plusieurs sortes de mouvemens dans la matière, il y en a qui sont réguliers, et qui se font toujours réglement de la même sorte et manière, et d'autres qui sont irréguliers et qui ne se suivent pas réglement, desquelles sortes de mouvemens on peut dire, qu'il y en a des uns et des autres dans toutes les espèces d'êtres ou de composés, qu'il y a dans la nature. Les mouvemens irréguliers de la matière ne produisent pas toujours réglement les mêmes effèts, ou ne les produisent pas toujours de même façon, mais tantôt d'une façon et tantôt d'une autre; et comme ces sortes de mouvemens sont irréguliers ou peuvent être irréguliers en infinies sortes de manières, ce qui fait qu'il y a tant de vices, tant de défauts, tant de défectuosités et tant d'imperfections dans la plupart des ouvrages de la nature, et que l'on y voit aussi si souvent des choses monstrueuses et difformes, et d'autres qui arrivent encore contre le cours ordinaire [III-191] de la nature. Mais les mouvemens réguliers des parties de la matière produisent réglement leurs effèts ordinaires; car quand les parties de la matière se sont une fois comme fraïé quelques chemins dans certains endroits, qui les déterminent à se modifier d'une telle ou telle manière, elles tendent d'elles-mêmes à continuer leurs mouvemens de la même manière par ces endroits-là, et à s'y modifier de la même manière; et ainsi elles produisent réglement dans ces endroits-là et dans ces occasions-là les mêmes effèts, sans qu'il soit pour cela besoin d'aucune autre puissance pour les mouvoir, ni d'aucune autre intelligence pour les conduire dans leurs mouvemens. Si bien que lorsqu'elles se rencontrent, ou qu'elles se trouvent fortuitement dans ces sortes d'endroits et d'occasions-là, elles ne sauroient même actuellement se détourner de leurs routes ordinaires, ni se modifier autrement qu'elles ne doivent, à moins qu'il n'y ait fortuitement quelque empêchement dans leurs routes, qui les empêchent de continuer leur chemin de la même manière, et qui les empêchent de s'y modifier, comme elles auroient dû faire, suivant leur précédente détermination; car alors elles se trouvent contraintes de prendre quelques détours dans leurs courses ou quelques autres modifications dans leurs assemblages. Ce qui cause nécessairement ensuite quélques défauts, quelques superfluités, quelques difformités ou au moins quelque chose d'extraordinaire dans les ouvrages qu'elles composent.. Voici des exemples naturels de ceci. L'eau, par exemple, suivant la disposition et modification naturelle de ses parties, est déterminée par elle-même à couler [III-192] toujours vers la pente du lieu où elle se trouve. S'il n'y a point plus de pente d'un côté que de l'autre elle demeure comme immobile dans son proprė lieu, quoique toutes ses parties soient toujours dans une continuelle agitation les unes à l'égard des autres, suposé qu'elle ne soit pas gélée. Mais s'il y a du penchant à droite ou à gauche, c'est-à-dire d'un côté ou d'un autre, aussitôt elle coule ou s'étend du côté du penchant, sans qu'il soit besoin pour cela d'aucune intelligence. Et si c'est l'eau d'une fontaine, d'une rivière ou d'un ruisseau qui coule ordinairement, elle ne manque jamais non plus de couler toujours vers le bas, et à force de couler par les mêmes endroits, elle se fait ou se forme naturellement et aveuglément, depuis sa source jusqu'à sa fin, une espèce de chemin et de canal, qu'elle suit toujours réglement et constamment depuis sa source jusqu'à sa fin, à moins qu'il ne survienne fortuitement dans son lit ou canal quelque empêchement, comme quelque amas fortuit de bois, de pierre ou de terre, qui pouroient y tomber par quelques ravages extraordinaires ou autrement, et boucher par ce moïen son chemin ordinaire, ce qui l'obligeroit alors de prendre son cours par un autre endroit, et même par l'endroit le plus commode et le plus facile, où elle ne manqueroit pas encore de se faire ou de se former un nouveau chemin ou un nouveau canal, qu'elle suivroit encore réglement et constamment, tant qu'il ne lui surviendroit point de tels empêchemens, et tout cela se feroit sans qu'il soit besoin, comme j'ai dit, d'aucune intelligence pour la conduire dans sa course.
[III-193]
Pareillement c'est naturellement et aveuglément que tous les corps pésans tombent directement en bas, et que le feu et la fumée montent directement en haut, tant qu'ils ne trouvent point d'empêchement dans ce mouvement qui leur est naturel; et ils n'ont pas besoin d'intelligence, ni de raison, pour conduire et diriger ainsi leur mouvement. Pareillement encore c'est naturellement et aveuglément que les vapeurs et exhalaisons sortent de la terre par la chaleur du soleil. C'est naturellement et aveuglément qu'elles forment des brouillards, qui s'élèvent en l'air jusqu'à une certaine hauteur, où elles forment des nuées et des nuages de toutes sortes de figures irrégulières. C'est naturellement et aveuglément que ces nuées suivent toujours également le mouvement des vents, et qu'elles retombent ensuite sur la terre en pluïe, en grêle, en neige etc. Il est constant et évident que toutes ces sortes de choses n'ont pas besoin d'intelligence, ni de raison, pour suivre réglément, comme elles font, leurs mouvemens naturels. Il est clair et évident, pour peu que l'on y fasse attention, que c'est de même du mouvement de toutes les parties de la matière, qui composent tous les plus beaux et les plus parfaits ouvrages de la nature; car toutes ces parties-là s'étant, comme j'ai dit, nécessairement fraïées comme de certains chemins, et s'étant nécessairement modifié de quelque manière dans tous les ouvrages qu'elles composent, elles suivent par après naturellement, réglément et aveuglément les chemins ou les traces, qu'elles se sont fraïées dans chaque ouvrage, et elles s'y modifient par conséquent réglément et aveuglément aussi [III-194] en la manière qu'elles doivent s'y modifier, suivant la détermination actuelle, où elles se trouvent dans chaque sujèt ou dans chaque composé qu'elles forment, à moins qu'il ne s'y trouve d'ailleurs quelque empêchement qui leur fasse prendre quelques autres chemins, ou quelques modifications particulières; car pour lors elles ne produiroient pas régulièrement leurs effèts ordinaires, mais les produiroient autrement et pouroient même en certaines rencontres les produire d'une nature toute diverse.
C'est ce qui se voit manifestement tous les jours dans toutes les productions de la nature, et notamment dans la production des plantes, dans la production des animaux et même dans la production naturelle du corps humain, qui passe pour le plus parfait ouvrage de la nature. Car il est certain, que toutes les plantes, de quelque espèce qu'elles soïent, et que tous les animaux, de quelque espèce qu'ils soïent, et que les hommes mêmes ne produisent ordinairement leurs semblables, que par la raison que je viens de marquer, c'est-à-dire parceque certaines parties de la matière s'étant, comme j'ai dit, fraïées certains chemins dans certains endroits et en certaines rencontres, ou par la disposition du tems, du lieu et de quelques autres circonstances, elles se sont trouvées déterminées à s'assembler, à se joindre et à se modifier de telle ou telle manière; toutes les fois que semblables parties de matière se trouvent en pareilles situations, en pareilles circonstances de tems et de lieu, elles se trouvent pareillement déterminées à suivre toujours le même cours et à se modifier de la même manière, et [III-195] par conséquent à produire les mêmes effèts, au moins, comme j'ai dit, lorsqu'il ne survient point d'obstacles, qui empêchent les parties de la matière de suivre leurs cours ordinaire, et qui les oblige de prendre une autre détermination, comme feroit par exemple une boule, que l'on jetteroit devant soi, laquelle continueroit toujours son mouvement en ligne droite, suivant sa première détermination, si elle ne rencontroit point d'obstacles pour l'en détourner, mais qui se détourne aussitôt à droite ou à gauche lorsqu'elle rencontre quelque obstacle, ou qui même retourne droit en arrière, si l'obstacle, qu'elle rencontre, lui fait prendre cette nouvelle détermination. Cela dépend de quelques particularités qu'il n'est pas nécessaire de remarquer ici.
Or quelques portions de matière, aïant pris fortuitement certain cours, et s'étant pour lors fraïés certains chemins dans la première génération de chaque espèce de plantes et dans la première génération de chaque espèce d'animaux, et s'étant, dans les circonstances où elles étoient trouvées, déterminées à s'assembler, à se joindre et à se modifier d'une telle ou telle manière, il s'ensuit que toutes les fois que les parties de la matière se trouvent en pareilles rencontres et en pareilles circonstances, elles sont pareillement déterminées à suivre les mêmes routes, comme l'eau d'un ruisseau qui suit son canal; et en suivant les mêmes routes elles se trouvent aussi déterminées à s'assembler, à se joindre et à se modifier toujours de la même manière, et par conséquent aussi à produire également les mêmes effèts, soit dans les plantes, soit dans les animaux, de quelque espèce que soient [III-196] les uns et les autres. Et c'est justement ce qui fait, que toutes sortes d'herbes ou de plantes, et que toutes sortes d'animaux, et même les hommes engendrent et produisent ordinairement et réglément leurs semblables en espèce, si ce n'est lorsqu'ils se trouvent fortuitement quelques obstacles dans les corps des parties de la matière, qui les empêchent pour lors de se modifier, comme elles auroient dû faire, et comme elles auroient fait suivant leur première détermination, ou si ce n'est que leur nombre ou que leur mouvement soit trop foible, et ne soit pas suffisant pour en venir jusqu'à une entière et parfaite modification, qu enfin si ce n'est lorsque leur nombre seroit trop grand, ou que leur mouvement seroit trop rapide ou trop déréglé, car alors leurs productions demeureroient imparfaites et défectueuses, ou seroient monstrueuses et difformes.
Que cela soit ainsi, cela se voit manifestement d'un côté dans toutes les défectuosités et dans toutes les difformités, qui se trouvent dans les productions naturelles; car il est constant, que toutes ces défectuosités et que toutes ces difformités-là ne viennent que des causes et des raisons, que je viens de marquer. Et d'un autre côté cela se voit aussi dans la matière, qui est la même pour la formation, pour la production et pour la nourriture de toutes les plantes et de tous les animaux, sans en excepter même les hommes, qui sont faits, produis, nourris et engendrés de même matière, que toute autre chose, laquelle matière ne fait que se modifier diversement dans toutes sortes de sujèts.
En voici quelques exemplaires clairs, naturels et [III-197] incontestables. La même herbe, par exemple, ou le même foin, la même avoine ou le même grain, qui sert de nourriture aux chevaux, aux boeufs, aux chèvres etc., se change et se modifie dans tous les chevaux, qui en mangent, en la chair et substance de cheval, et même une partie de toute cette nourriture se change et se modifie de telle sorte, dans certaines parties de leur corps, qu'elle peut servir et sert actuellement de semence pour la génération et production de plusieurs autres semblables chevaux; parceque tout ce qu'ils mangent et qui leur sert de nourriture, se trouve par la digestion, qui s'en fait dans leur corps, actuellement déterminé à se changer et à se modifier ainsi en leur chair et substance et non autrement. Dans les boeufs. ou vaches la même herbe et nourriture se change et se modifie en la chair et substance de boeufs ou de vaches; et même une partie de toute cette nourriture se change et se modifie de telle sorte dans certaines parties des taureaux et des vaches, qu'elle peut servir aussi et sert actuellement de semence pour la génération et production de plusieurs autres semblables bêtes, parceque, comme je viens de dire, leur nourriture se trouve par la digestion, qui s'en fait dans leur corps, actuellement déterminé à se changer et à se modifier ainsi en leur chair et substance; et non autrement dans les chèvres et dans les autres animaux, c'est la même chose. La matière de la nourriture, qu'ils mangent, se change et se modifie actuellement en leur chair et substance, et même une partie de cette nourriture se change et se modifie de telle sorte en certaines parties de leur corps, qu'elle peut [III-198] servir et sert actuellement de semence pour engendrer et produire plusieurs autres semblables animaux.
Pareillement la matière du même pain et de la même viande, que les hommes, que les singes, que les chiens et que les rats et souris mangent, se change et se modifie naturellement dans les rats et souris et dans les oiseaux, qui les mangent, en leur chair et substances; dans les chiens, dans les chats et dans tous les autres animaux et insectes indifféremment, tels qu'ils puissent être qui la mangent, se change et se modifie indifféremment en la chair et substance, de tous ceux qui la mangent, parcequ'elle se trouve alors dans chacun d'eux actuellement déterminée à se changer et à se modifier ainsi en leur chair et substance, et non autrement. C'est évidemment la même chose dans les hommes; le pain, la viande et tous les fruits qu'ils mangent, comme aussi toutes les liqueurs qu'ils boivent, se changent et se modifient par la digestion, qui se fait en eux, en leur chair et substance, et même, suivant ce que je viens déjà de dire, une partie de leur nourriture se change et se modifie naturellement dans certaines parties de leur corps en une semence prolifique, qui peut servir, et qui sert actuellement tous les jours, à la génération et à la production de plusieurs autres semblables hommes, et tout cela se fait en eux comme dans tous les autres animaux, parceque, comme j'ai dit, la matière se trouve pour lors dans chacun d'eux déterminée à se changer et à se modifier ainsi en leur chair et substance, et même en une semence, qui serve à produire d'autres semblables, pourva, comme j'ai dit, qu'il n'y ait point [III-199] d'obstacles, qui empêchent la matière de suivre sa première détermination, et qui l'obligent d'en prendre une autre; car pour lors elle ne produiroit pas l'effèt, qu'elle auroit dû produire et qu'elle auroit produit; mais elle le produiroit autrement, ou en produiroit tout-à-fait un autre, suivant la détermination nouvelle, qu'elle auroit été obligée de prendre.
Nous voïons encore tout clairement des exemples de cela dans le cours ordinaire de la nature, et principalement dans les plantes ou arbres, sur les branches desquelles on met des greffes de différente nature; car chaque greffe de différente nature fait changer dans ces arbres-là la première détermination de la matière, lui fait prendre une nouvelle détermination et une nouvelle modification, et fait réglément produire à ces arbres-là d'autres fruits, que ceux qu'ils auroient produits, s'ils n'eussent pas été greffés.
On sait que le même suc de la terre, qui engendre et qui produit toutes sortes de plantes et toutes sortes d'arbres, c'est le même suc, ou la même sève, qui les nourit tous et qui, en se changeant et se modifiant diversement dans chacun d'eux, leur fait produire réglément à tous des feuilles, des fleurs, des fruits, et dans ces fruits des germes convenables à leur nature, parceque le suc, entrant par les fibres des racines de toutes les dites herbes ou plantes, il se trouve déterminé par la disposition et par la modification des dits fibres et racines à s'y modifier d'une manière convenable à la nature de chaque herbe et de chaque plante, et par conséquent à pousser et produire aussi sur chacune d'elles des boutons, des feuilles, [III-200] des fleurs, des fruits, et dans ces fruits des germes ou semences convenables à leur nature. Cependant que l'on greffe quelques-unes de ces plantes-là, que l'on greffe par exemple 5 ou 6 des principales branches d'un pomier sauvage, ou 5 ou 6 principales branches d'un poirier sauvage, ou 5 ou 6 principales branches d'un cérisier sauvage; que l'on mette sur ce poirier 5 ou 6 greffes de différentes espèces de poires, et que l'on mette sur ce pomier 5 ou 6 greffes de différentes espèces de pommes; chaque espèce de greffes ne manquera pas de produire ses feuilles, ses fleurs et ses fruits convenables à son espèce, et non pas convenables à la nature ou à l'espèce du corps de l'arbre, parceque le suc, ou la sève, qui monte dans le corps de l'arbre, et qui, dans cet endroit, est déterminée à produire seulement quelques fruits sauvages, venant à passer dans les branches, qui sont greffées, change aussitôt sa détermination et prend nécessairement une toute nouvelle modification, pour produire des feuilles, des fleurs et des fruits, et même des germes ou des semences convenables à la nature et à l'espèce de chaque greffe. Si bien qu'un seul arbre, qu'un seul pommier par exemple, qu'un seul poirier et qu'un seul cérisier pouront, par ce moïen, produire et porter réglément autant de différentes espèces de fruits, qu'ils auront de branches diversement greffées. Tout ce que je viens de dire montre évidemment, que toutes ces productions-là et que tous ces changemens-là, qui se font dans la nature, ne se font que par le mouvement de la matière et par les différentes modifications et configurations de ces [III-201] parties, qui sont certainement toutes des causes nécessaires et fortuites, mélées ensemble, et toutes des causes aveugles et entièrement privées de raison. Donc tous les ouvrages et toutes les productions de la nature se font véritablement par des causes nécessaires et fortuites, et par des causes aveugles et privées de raison, et ainsi ces ouvrages-là et ces productions-là ne démontrent et ne prouvent nullement l'existence d'une souveraine intelligence, ni par conséquent l'existence d'un Dieu, qui les ait formé comme nous les voïons.
Quoique cette démonstration soit claire et évidente, elle le paroîtra néanmoins peut-être encore plus par la réponse que nous allons faire aux exemples ci-dessus allégués d'une belle maison, d'un beau tableau, d'une belle horloge et de la composition et impression d'un beau et savant livre, qui ne peuvent avoir été faits, comme ils sont, sans que quelques habiles et ingénieux ouvriers y aïent mis la main. J'avoue que ces choses, alléguées pour exemple, ne peuvent effectivement s'être faites elles-mêmes, ni avoir été faites par des causes aveugles et privées de raison; j'avoue même qu'il seroit ridicule de le dire ou même de le penser. Mais que ce soit de même des ouvrages de la nature, comme des ouvrages de l'art humain, et que les productions de la nature ne puissent avoir été faites que par la [III-202] toute-puissance et la souveraine intelligence d'un être infiniment parfait, je nie absolument cette conséquence; et la raison claire et évidente de cela est, qu'il y a une très-grande différence entre les ouvrages de la nature et les ouvrages de l'art, et par conséquent entre les productions de la nature et les productions de l'art. Les ouvrages de la nature se font avec des matériaux qui se forment et qui se façonnent eux-mêmes par le mouvement qui leur est propre et naturel; ils se font avec des matériaux qui s'assemblent, qui se rangent, qui se lient et qui s'unissent eux-mêmes les uns avec les autres, suivant les diverses rencontres et les diverses déterminations où ils se trouvent, et par conséquent peuvent faire et former plusieurs ouvrages par leurs divers assemblages, par leurs diverses unions et par leurs diverses modifications. Mais les ouvrages de l'art ne se font qu'avec des matériaux, qui n'ont d'eux-mêmes aucun mouvement et qui par conséquent ne sauroient faire d'eux-mêmes aucun ouvrage régulier et bien fait, comme une belle maison, un beau tableau, une belle horloge ou l'impression d'un beau livre. C'est pourquoi il seroit ridicule de dire ou de penser que des caractères d'impression et que de l'encre et des feuilles de papiers, qui n'ont aucun mouvement en eux-mêmes, se soient assemblés, se soient joints et rangés si bien ensemble, qu'ils aïent fait la composition et l'impression d'un livre. Cela, dis-je, seroit ridicule à dire et à penser.
Pareillement il seroit ridicule de dire et de penser que les bois et les pieres, qui composent une maison, se soient façonnés, assemblés, rangés et attachés d'eux-mêmes [III-203] ensemble pour bâtir une maison, puisque tous ces matériaux-là n'ont en eux-mêmes aucun mouvement. Il en est de même d'un tableau, d'une horloge et de toutes sortes d'ouvrages de l'art. Il seroit ridicule de dire et de penser qu'ils se soient faits et formés eux-mêmes, puisque les matériaux, dont ils sont faits, n'ont d'eux-mêmes aucun mouvement. Y aïant donc une si grande différence entre les ouvrages de l'art et les ouvrages de la nature, il ne faut pas s'étonner si les uns se forment et se façonnent d'eux-mêmes et que les autres ne peuvent faire la même chose, puisque les matériaux qui composent les uns, sont toujours d'eux-mêmes en mouvement et en action et que les matériaux des autres n'y sont jamais, à moins qu'on ne les y mette. Et il ne faut pas non plus s'étonner de cela, que de voir que des corps vivans se méuvent, et que des corps morts ne bougent; il seroit surprénant de voir tout d'un coup des corps morts se mettre en mouvement, s'assembler et se joindre d'eux-mêmes les uns avec les autres, tantôt d'une façon et tantôt d'une autre, de même il seroit surprenant de voir des pierres et des pièces de bois, qui n'ont point de vie ni de mouvement, se rouler d'elles-mêmes les unes auprès des autres, puis se mettre et se ranger industrieusement les unes sur les autres, cela, dis-je, seroit surprenant, parce que ces sortes de choses n'ont d'elles-mêmes aucun mouvement. Mais on ne s'étonne pas que des corps vivans se remuent, ni qu'en se remuant ils s'aprochent ou se reculent les uns des autres; et lorsqu'ils s'aprochent, on ne s'étonne pas qu'ils s'assemblent, qu'ils se joignent et qu'ils demeurent quelque [III-204] tems les uns auprès des autres, et qu'ensuite ils se séparent d'eux-mêmes les uns des autres. On ne s'étonne pas, dis-je, de cela, parceque c'est ce que font ordinairement les corps qui sont en mouvement; et ainsi les plus petites parties de la matière, qui sont les vrais matériaux dont tous les ouvrages de la nature sont composés, aïant toutes d'elles-mêmes la force de se mouvoir en tous sens, comme je l'ai cidevant démontré, il est clair et évident qu'elles peuvent par la diversité de leurs mouvemens se combiner, s'allier, se joindre, s'unir et se modifier en infinies sortes de manières, et il est même impossible qu'elles ne le fassent point, soit d'une façon, soit de l'autre, vû la multitude infinie de telles parties dans la matière qui sont en continuel mouvement. Il ne faut donc point s'étonner s'il y en a effectivement tant qui se joignent, qui s'allient et qui s'unissent ensemble et qui se modifient en tant de différentes manières et par conséquent il ne font point s'étonner si elles composent et produisent d'elles-mêmes tant de différens ouvrages dans la nature, puisque la production de tous ces différens ouvrages n'est qu'une suite naturelle de leurs mouvemens. Il ne faut pas s'étonner non plus que tous ces ouvrages se soient placés et rangés d'eux-mêmes dans l'ordre et dans la situation où ils sont, puisque les loix-mêmes du mouvement toutes aveugles qu'elles sont, obligent chaque chose de se ranger et de se placer aux endroits qui leur conviennent, suivant la disposition ou la constitution de leur nature; et bien loin qu'il soit ridicule de dire, que les ouvrages de la nature se soient pû [III-205] faire et ranger d'eux-mêmes, comme ils sont, par la force et par les loix naturelles du mouvement, il est au contraire ridicule à nos Déicoles de faire en ceci comparaison des ouvrages de la nature avec les ouvrages de l'art. Il est ridicule à eux de vouloir raisonner en ceci des uns comme des autres et il leur est ridicule de vouloir tirer même conséquence et même conclusion des uns comme des autres, puisqu'il y a une si grande différence et une si grande disparité entr'eux.
C'est pourquoi aussi les plus sensés d'entre nos Déicoles ne sauroient s'empêcher de reconnoître eux-mêmes l'évidence de la vérité des principes sur lesquels je raisonne. Voici comme l'auteur de la Recherche de la Vérité [93] s'explique sur ce sujét:
» Après avoir fait remarquer que pour bien juger des choses il faut les considérer avec attention et sans préoccupation, et que pour raisonner sans crainte de se tromper il est nécessaire de conserver toujours l'évidence dans ses perceptions et de ne raisonner que sur des idées claires et sur leurs raports clairement connus, si l'on considère donc, dit-il, avec attention l'étendue, on conçoit sans peine qu'une partie peut-être séparée d'une autre, c'est-à-dire que l'on conçoit sans peine le mouvement local [94], et que ce mouvement local produit une figure dans l'un ou dans l'autre des corps, qui sont mus; le plus simple des mouvemens et celui qui se présente le premier à l'imagination, est le mouvement en ligne droite. [III-206] Suposé donc qu'il y ait quelque partie de l'étendue qui se meuve par un mouvement en ligne droite, il est nécessaire que celle qui se trouve dans le lieu, où cette première étendue va se rendre, se meuve circulairement pour prendre la place que l'autre quitte; et ainsi qu'il se fasse un mouvement circulaire. Et si l'on conçoit une infinité de mouvements en ligne droite, dans une infinité de semblables parties de cette étendue immense que nous considérons, il est nécessaire que tous ces corps, s'empêchant les uns les autres, conspirent tous par leur mutuelle action et réaction, je veux dire par la mutuelle communication de tous leurs mouvemens particuliers, à se mouvoir par un mouvement circulaire. Cette prémière considération, dit-il, des raports les plus simples de nos idées, nous fait déjà reconnoître la nécessité des tourbillons de Mr. Descartes, que leur nombre sera d'autant plus grand, que les mouvemens en ligne droite de toutes les parties de l'étendue, aïant été plus contraires les uns aux autres, ils auront eu plus de difficultés à conspirer en un même mouvement.... Et que de tous ces tourbillons ceux-là seront les plus grands, où il y aura plus de parties qui auront conspiré au même mouvement et dont les parties auront eu plus de force pour continuer leurs mouvemens en ligne droite .... [95] Comme il n'y a que le mouvement en ligne droite qui soit simple, il faut d'abord considérer ce mouvement comme celui selon lequel tous les corps tendent sans cesse à se mouvoir, puisque [III-207] Dieu, dit-il, agit tous les jours selon les voïes les plus simples, et qu'en effèt les corps ne se meuvent circulairement que parce qu'ils trouvent des opositions continuelles de leur mouvement direct. Ainsi tous les corps, n'étant pas d'une égale grandeur, et ceux qui sont les plus grands aïant plus de force à continuer leur mouvement en ligne droite que les autres, on conçoit facilement que les plus petits de tous les corps doivent être vers le centre du tourbillon et les plus grands vers la circonférence, puisque les lignes que l'on conçoit être décrites par les mouvemens des corps, qui sont vers la circonférence, aprochent plus de la droite que celles que décrivent les corps qui sont vers le centre. Si l'on pense de nouveau que chaque partie de cette matière n'a pû se mouvoir d'abord et trouver sans cesse quelque oposition à son mouvement, sans l'arondir et sans rompre ses angles, on reconnoîtra facilement que toute cette étendue ne sera composée que de deux sortes de corps: de boules rondes, qui tournent sans cesse sur leur centre en plusieurs façons différentes, et qui, outre leurs mouvemens particuliers, sont encore emportés par le mouvement du tourbillon et d'une matière très-fluide et très-agitée [96] , qui aura été [III-208] engendrée par le froissement des boules, dont on vient de parler, laquelle, outre le mouvement circulaire commun à toutes les parties du tourbillon, aura encore un mouvement particulier en ligne presque droite, du centre du tourbillon vers la circonférence, par les intervalles des boules, qui leur laisse le passage libre; de sorte que leur mouvement sera en ligne spirale. Cette matière fluide, que Mr. Descartes apelle le premier élément, étant divisée en des parties beaucoup plus petites, et qui ont beaucoup moins de force pour continuer leur mouvement en ligne droite, que les boules ou le deuxième élément, il est évident, dit-il, que ce premier élément doit être dans le centre du tourbillon et dans les intervalles, qui sont entre les parties du second, et que les parties du second doivent remplir le reste du tourbillon, et aprocher de sa circonférence à proportion de la grosseur ou de la force, qu'elles ont pour continuer leur mouvement en ligne droite.
Pour la figure de tous les tourbillons on ne peut douter, dit-il [97], par les choses que l'on vient de dire, que l'éloignement d'un pole à l'autre ne soit bien plus petit, que la ligne qui traverse l'équateur. Et si on considère que les tourbillons s'environnent les uns les autres et se pressent inégalement, on verra encore clairement que leur équateur est une ligne courte et irrégulière, et qui peut aprocher de l'ellipse.
Voilà, dit-il, les choses, qui se présentent [III-209] naturellement à l'esprit, lorsque l'on considère avec attention ce qui doit arriver aux parties de l'étendue qui tendent sans cesse à se mouvoir en ligne droite, c'est-à-dire par le plus simple de tous les mouvemens; et si on veut, ajoute-t-il, suposer une chose qui semble très-digne de la sagesse et de la puissance de Dieu, savoir qu'il a formé tout d'un coup toutes choses, comme elles se seroient rangées avec le tems, selon les voïes les plus simples et qu'il les conserve aussi par les mêmes loix naturelles, et faire aussi aplication de nos pensées avec les choses que nous voions, nous pourions juger que le soleil est le centre du tourbillon, que la lumière corporelle, qu'il répand de tous côtés, n'est autre chose que l'effèt continuel de petites boules qui tendent à s'éloigner du centre du tourbillon et que cette lumière doit se communiquer en un instant par des espaces immenses, parce que tout étant plein de ces boules, on ne peut en presser une qu'on ne presse toutes les autres qui lui sont oposées. Nous devons donc penser, dit-il, qu'il y a plusieurs tourbillons semblables à celui que nous venons de décrire en peu de paroles; que les centres de ces tourbillons sont les étoiles, lesquelles sont comme autant de soleils, que les tourbillons s'environnent les uns les autres et qu'ils sont ajustés de telle manière, qu'ils se nuisent le moins qu'il se peut dans leurs mouvemens, mais que les choses n'ont pû en venir-là, que les plus foibles des tourbillons n'aient été entrainés et comme engloutis par les plus forts.
[III-210]
Si l'on pense qu'un seul tourbillon, [98] par sa grandeur et par sa force et par sa situation avantageuse, peut ruiner peu à peu, enveloper et entrainer enfin plusieurs tourbillons et des tourbillons mêmes qui en auroient surmonté quelques autres, il sera nécessaire que les planètes qui se seront faites dans les centres de ces tourbillons, étant entrées dans le grand tourbillon qui les aura vaincues, s'y mettent en équilibre avec un égal volume de la matière dans quelle elles nagent, de sorte que si ces planètes sont inégales en solidité, elles seront dans une distance inégale du centre du tourbillon dans lequel elles nageront; et s'il se trouve que deux planètes aïent à-peu-près la même force pour continuer leur mouvement en ligne droite, ou qu'une planète entraine dans son petit tourbillon une ou plusieurs autres plus petites planètes qu'elle aura vaincues, selon notre manière de concevoir la formation des choses, alors ces petites planètes tourneront autour de la plus grande, et la plus grande sur son centre, et toutes ces planètes seront emportées par le mouvement du grand tourbillon dans une distance presque égale de son centre.
Nous sommes obligés, dit-il [99], en suivant les lumières de la raison, d'arranger ainsi les parties qui composent le monde que nous imaginons se former par les voïes les plus simples; car tout ce que l'on vient de dire n'est apuïé que sur l'idée que l'on a [III-211] de l'étendue, dont on a suposé que les parties tendent à se mouvoir par le mouvement le plus simple, qui est le mouvement en ligne droite. Et lorsque nous examinons par les effèts si nous ne nous sommes pas trompés, en voulant expliquer les choses par leurs causes, nous sommes comme surpris de voir que les phénomènes des corps célestes s'accommodent parfaitement avec ce que l'on vient de dire; car nous voïons que toutes les planètes, qui sont au milieu d'un petit tourbillon, tournent sur leur propre centre comme le soleil, qu'elles nagent toutes dans le tourbillon du soleil et autour du soleil, que les plus petites ou les moins solides sont les plus proches du soleil, et les plus solides les plus éloignés, et qu'il y en a aussi, comme les comètes, qui ne peuvent demeurer dans le tourbillon du soleil... Si l'on veut examiner la nature des corps qui sont ici bas, il faut, dit-il [100], se représenter d'abord que le prémier élément, étant composé d'un nombre infini de figures différentes, les corps qui en auront été formés par l'assemblage des parties de cet élément, seront de plusieurs sortes. Il y en aura dont les parties seront branchues, d'autres dont elles seront longues, d'autres dont elles seront comme rondes, mais irrégulières en toutes façons. Si leurs parties branchues sont assez grosses, ils seront durs, mais flexibles et sans ressorts comme l'or. Si leurs parties sont moins grosses, ils seront mols ou fluides, comme les gommes, les graisses, les huiles. Mais si leurs [III-212] parties sont autrement délicates, ils seront semblables à l'air. Si les parties longues des autres corps sont grosses et infléxibles, ils seront piquans, incorruptibles et faciles à dissoudre comme les sels. Si ces mêmes parties sont flexibles, ils seront insipides comme les eaux. S'ils ont des parties grossières et irrégulieres en toutes façons, ils seront semblables à la terré et aux pierres. Enfin il y aura des corps de plusieurs différentes natures, et il n'y en aura pas deux qui soient entièrement semblables. Ces figures ne se combineront jamais de la même manière dans deux différens corps.
Quelque figure qu'aïent ces corps, s'ils ont des corps assez grands pour laisser passer le second élement en tout sens, ils seront transparens comme l'air, l'eau, le verre; et quelque figure qu'aïent ces corps, si le prémier élement en environne entièrement quelques parties et les agite assez forts et assez promtement, pour repousser le second élement de tous côtés, ils seront lumineux comme la flamme. Si ces corps repoussent tout le second élement qui les choque, ils seront très-blancs, s'ils le reçoivent sans le repousser, ils seront très-noirs et enfin s'ils le repoussent, en le modifiant diversement, ils paroitront de différentes couleurs.
Pour leur situation les plus pésans ou les moins légers, c'est-à-dire ceux qui auront moins de force pour continuer leur mouvement en ligne droite, seront les plus proches du centre comme les métaux; la terre, l'eau, l'air en seront plus éloignés, et tous les corps garderont la situation ou nous les voïons, [III-213] parce qu'ils doivent s'être placés d'autant plus loin du centre de la terre qu'ils auront plus de mouvement. Et si l'on veut savoir la raison pourquoi vers les centres des tourbillons, les corps grossiers sont pésans et qu'ils sont légers lorsqu'ils en sont éloignés, on doit penser que les corps grossiers reçoivent leur mouvement de la matière subtile qui les environne et dans laquelle ils nagent. Or cette matière subtile [101] se meut actuellement en ligne circulaire, et tend seulement à se mouvoir en ligne droite, et elle communique aux corps grossiers, qu'elle transporte dans son cours, ce mouvement circulaire, sans leur communiquer son effort pour s'éloigner en ligne droite, qu'autant que cet effort est une suite du mouvement qu'elle leur communique; mais parceque la matière subtile qui est vers le centre du tourbillon a beaucoup plus de mouvement qu'elle n'en emploïe à circuler, qu'elle ne communique aux corps grossiers qu'elle entraine que son mouvement circulaire et commun à toutes les parties, et que si les corps grossiers avoient d'ailleurs plus de mouvemens que celui qui est commun au tourbillon, ils le perdroient bientôt en le communiquant aux petits corps qu'ils rencontrent, il est évident, dit-il, que les corps grossiers vers le centre du tourbillon n'ont point tant de mouvement que la matière dans laquelle ils nagent, dont chaque partie se meut en plusieurs façons différentes, outre leur mouvement circulaire et commun. Mais si les corps grossiers ont moins de [III-214] mouvemens, ils font certainement moins d'efforts pour aller en ligne droite, et s'ils font moins d'efforts, ils sont obligés de céder à ceux qui en font davantage et par conséquent de se raprocher vers le centre du tourbillon, c'est-à-dire qu'ils sont d'autant plus pésans qu'ils sont plus solides. Mais lorsque les corps grossiers sont fort éloignés du centre du tourbillon, comme le mouvement de la matière subtile 'est alors fort grand, à cause qu'elle emploïe presque tout son mouvement à tourner autour du centre du tourbillon, les corps ont d'autant plus de mouvemens qu'ils sont plus solides, puisqu'ils vont de la même vitesse de la matière subtile dans laquelle ils nagent, ainsi ils ont plus de force pour continuer leur mouvement en ligne droite. De sorte que les corps grossiers, dans une certaine distance du centre du tourbillon, sont d'autant plus légers qu'ils sont plus solides, Descartes [102], dit-il, savoit que pour bien comprendre la nature des choses, il les falloit considérer dans leur origine et dans leur naissance; qu'il falloit toujours commencer par celles qui sont les plus simples et aller d'abord aux principes; qu'il ne falloit pas se mettre en peine si Dieu avoit formé toutes choses peu-à-peu par les voïes les plus simples ou s'il les avoit établies tout d'un coup; mais de quelques manières que Dieu les eut formées, pour les bien connoitre il falloit les considérer d'abord dans leurs principes et prendre garde seulement dans la suite si ce que l'on avoit pensé s'accordoit avec ce [III-215] que Dieu auroit fait. Il savoit que les loix de la nature, par lesquelles Dieu conserve tous ses ouvrages dans l'ordre et dans la situation où ils subsistent, sont les mêmes que celles par lesquelles il a pû les formes et les arranger, car il est évident, dit-il, à tous ceux qui considérent les choses avec attention, que si Dieu n'avoit arrangé tout d'un coup toutes choses de la manière qu'elles se seroient arangées par le tems, tout l'ordre des choses se renverseroit, puisque les loix de la conservation seroient contraires à celles de la création. Si toutes choses demeurent dans l'ordre comme nous les voïons, c'est ce que les loix du mouvement, qui les conservent dans cet ordre, eussent été capables de les y mettre. Et si Dieu, dit-il [103], les avoit mis dans un ordre différent de celui où elles se fussent mises par les loix du mouvement, toutes choses se renverseroient et se mettroient par la force de ces loix dans l'ordre où nous les voïons présentement."
Suivant la doctrine de cet Auteur, que je viens de raporter assez au long et qui est celle de tous les Cartésiéns, qui sont les plus sensés d'entre tous les Philosophes, il est clair et évident que la formation [III-216] de tout cet univers et que la production de tous les ouvrages de la nature et même leur ordre, leur arrangement, leur situation et tout ce qu'il y a de plus beau, de plus parfait en eux a pû se faire, comme j'ai dit, par les seules forces de la nature, c'est-àdire par la seule force mouvante des parties de la matière diversement configurées, diversement combinées, diversement muées, diversement liées et diversement modifiées les unes avec les autres. Car les Philosophes tout Déicoles et Christicoles qu'ils sont, ne voïent pas qu'il soit nécessaire d'aucune autre chose que cela, ni par conséquent d'aucune intelligence pour produire tous les effèts dont je viens de parler, puisqu'ils disent expressément que si Dieu ne les avoit pas arrangés tout d'un coup comme ils sont, qu'ils s'y seroient arrangés avec le tems par la force du mouvement. Et non seulement ils disent qu'ils se seroient arrangés ainsi avec le tems par la force et par les loix du mouvement, mais ils disent encore formellement, que si Dieu les avoit mis dans un ordre différent de celui ou ils se fussent mis par ces loix du mouvement, que toutes choses se renverseroient, et se mettroient par la force de ces loix dans l'ordre ou nous les voïons présentement. Il est donc manifeste, suivant cette doctrine de nos fameux Cartésiens Déicoles et Christicoles, que la production, que l'ordre et que l'arrangement, si admirable que l'on voudra, de tous les ouvrages de la nature, ne démontrent et ne prouvent nullement l'existence d'une Intelligence souverainement parfaite, et pas conséquent qu'ils ne peuvent démontrer, ni prouver l'existence d'un Dieu tout-puissant, [III-217] qu'en tant que ce seroit lui qui auroit créé la matière et qui lui auroit donné un mouvement.
Or j'ai démontré ci-devant que la matière ne peut avoir été créée, et qu'elle ne peut avoir que d'elle-même son mouvement; donc il faut nécessairement conclure, qu'il n'y a rien dans toute la nature, qui démontre, ni qui prouve l'Existence d'un Dieu tout-puissant et infiniment parfait, et par conséquent il faut dire, qu'il n'y en a véritablement point, et que tous les ouvrages de la nature ne sont faits, et ne se font encore tous les jours, que par les seules loix naturelles et aveugles du mouvement, qui se trouve dans les parties de la matière, dont ils sont composés. Mais comment l'auteur de la recherche de la vérité a-t-il pû dire, que si ce Dieu n'avait arrangé tout d'un coup toutes choses de la manière qu'elles se seroient arrangées avec le tems, tout l'ordre des choses se renverseroit et que s'il les avoit mises dans un ordre différent de celui, où elles se fussent mises. par les loix du mouvement, qu'elles se renverseroient toutes et qu'elles se mettroient par la force de ces loix dans l'ordre, où nous les voïons présentement. Car cet auteur se contredit ici et se confond manifestement lui-même; car quoiqu'il prétende que la matière n'a pû d'elle-même avoir aucun mouvement, [III-218] et que tout ce qu'elle en a lui vient nécessairement de Dieu, premier Auteur du mouvement, il ne pouvoit pas dire qu'aucunes choses se seroient arrangées d'elles-mêmes avec le tems, ni qu'aucunes choses se renverseroient, si Dieu les avoit mises dans un ordre différent de celui, où elles se fussent mises par les loix du mouvement. Il ne pouvoit pas même dire, qu'il y auroit eu aucunes autres loix du mouvement, que celles que Dieu auroit établies, ni que les loix du mouvement auroient eu la force de mettre toutes choses dans l'ordre, où nous les voïons présentement; car il est clair et évident, que des choses ne sauroient s'arranger d'elles-mêmes dans un autre ordre que celui où Dieu les auroit mises, si elles n'avoient d'elles-mêmes aucun mouvement, et même si le mouvement qu'elles auroient d'elles-mêmes n'étoit plus fort que celui que Dieu leur auroit voulu donner. Puis donc qu'il reconnoit que toutes choses se seroient arrangées d'elles-mêmes avec le tems dans l'ordre où elles sont, et que si Dieu les avoit mises dans un autre ordre, elles se seroient renversées, et qu'elles se seroient mises par la force des loix de leur mouvement dans l'ordre où nous les voïons présentement, il faut donc qu'il reconnoisse aussi que la matière auroit eu d'elle-même la force de se mouvoir, et que les loix naturelles de son mouvement auroient même été plus fortes que celles du mouvement qu'elles pouroient avoir reçu de Dieu, puisque les loix naturelles de son mouvement auroient eu la force de renverser toutes choses et de les mettre dans un autre état, que celui où Dieu les auroit mises. Cela étant il est visible [III-219] que cet Auteur se contredit [104] en cela, et fait manifestement voir contre son propre sentiment, que la matière a d'elle-même son mouvement, en quoi il se trouve, comme sans y penser, obligé de reconnoitre et d'avouer lui-même la vérité, qu'il tâche de combattre; c'est certainement la force de la vérité même, qui fait cela. Si bien que l'on pouroit dans cette occasion-ci croire, que la vérité combattue pouroit se glorifier de tirer son salut de ses propres ennemis et de ceux-là même qui la haïssent; c'est-à-dire de ceux-là même qui la nient et qui la combattent, [105] salutem ex inimicis nostris et de manu omnium qui oderunt nos. Ce qui fait manifestement voir, comme j'ai dit, que tous les ouvrages de la nature ne se sont faits d'abord et ne se font encore tous les jours, que par les loix naturelles et aveugles du mouvement des parties de la matière dont ils sont composés, et par conséquent qu'il n'y a rien dans la nature qui demeure, ni qui prouve l'existence d'un Dieu tout-puissant et infiniment parfait. C'est en vain qu'ils disent, que les choses visibles de ce monde portent en elles-mêmes le sceau et le caractère d'une sagesse toute divine.
[III-220]
Et ce qui confirme d'autant plus cette vérité, ce sont, comme j'ai déjà marqué, les imperfections, les défectuosités et les difformités qui se trouvent si souvent dans les ouvrages de la nature, et particulièrement les vices et les méchancetés qui se trouvent si souvent dans les hommes et dans les bêtes, et la multitude d'infirmités, de douleurs et de maux qui les affligent et qui les tourmentent si souvent dans la vie, et enfin la mort douloureuse et languissante qui leur est inévitable. Car il n'est nullement croïable qu'un si excellent ouvrier, que seroit un Dieu tout-puissant, infiniment bon, infiniment sage et infiniment parfait, auroit jamais voulu faire, ni laisser dans ses ouvrages aucune imperfection, aucune défectuosité, ni aucune difformité. Cela seroit trop contraire et trop oposé à sa nature bienfaisante. Pareillement il n'est nullement à croire, qu'il auroit voulu laisser ou souffrir qu'il y ait aucun vice, ni aucune méchanceté dans les hommes, ni dans les bêtes, ni qu'il auroit voulu les assujétir à tant de maux et à tant d'infirmités, qui les rendent si misérables dans la vie, parceque cela seroit pareillement trop contraire et trop oposé à son infinie bonté et à sa souveraine sagesse, qui ne pouroit se démentir en souffrant aucun mal, ni aucun vice dans ses ouvrages.
Puis donc que l'on voit manifestement et très-souvent des imperfections, des défectuosités et des difformités dans les ouvrages de la nature, et que l'on [III-221] voit manifestement et très-souvent quantité de vices et de méchancetés dans les hommes et dans les bêtes, et que l'on voit manifestement encore, qu'ils sont les uns et les autres assujétis à une infinité de maux et d'infirmités, qui les rendent misérables dans la vie, c'est encore une démonstration claire et évidente, qu'ils ne sont point les ouvrages d'un Etre infiniment parfait, mais seulement les ouvrages de quelques causes aveugles et défectueuses, comme sont les diverses parties de la matière, dont ils sont composés, leurs diverses figures, leurs divers mouvemens, leurs diverses combinaisons, leurs divers assemblages et leurs diverses modifications. Tout évident que cela soit, nos idolatres Déicoles sont si prévenus et si infatués, nonseulement de l'existence, mais aussi de la bonté et de la sagesse infinie de leur Dieu, que nonobstant cela (tant ils sont ingénieux à se tromper et à s'aveugler eux-mêmes), ils s'imaginent et veulent absolument se persuader que non-seulement les imperfections, les défectuosités et les difformités, qui se trouvent dans les ouvrages de la nature, mais aussi que les plus grands vices, que les plus grandes méchancetés et que les plus grands maux, qui se voïent dans le monde, sont même des effèts particuliers de sa bonté et de sa sagesse infinie, qui est telle, suivant leur dire, qu'il a mieux aimé tirer le bien du mal, que de ne pas permettre qu'il y ait aucun mal. C'estce que dit expressément leur grand Mirmadolin St. Augustin: [106] Dieu, dit-il, est si bon et si sage, qu'il [III-222] a jugé plus à propos de tirer le bien du mal, que de ne pas permettre qu'il y ait aucun mal. Melius enim, dit-il, judicavit de malis bona facere, quam mala nulla esse permittere.
Mr. de Cambrai passe légèrement sur cet article et il voudroit bien même qu'on n'en parlât point; et c'est sans doute, parce qu'il sentoit bien, qu'il n'avoit pas de bonnes raisons à dire sur ce sujèt; car s'il en avoit eu, il n'auroit pas manqué de les étaler et de les faire amplement valoir dans son livre de l'Existence de Dieu [107]. Que l'homme admire donc, ditil à cette occasion, ce qu'il entend (c'est-à-dire ce qu'il voit de beau et de bon dans la nature) et qu'il se taise, dit-il, sur ce qu'il n'entend point (c'est-àdire sur les vices et sur les imperfections, que l'on y voit), mais après tout, dit-il, les vrais défauts même de cet ouvrage (c'est-à-dire du monde) ne sont que des imperfections que Dieu y a laissé, pour nous avertir qu'il l'avoit tiré du néant. Il n'y a rien dans l'Univers, ajoute-t-il, qui ne porte et qui ne doive porter également ces deux caractères si oposés; d'un côté le sceau de l'ouvrier sur son ouvrage, de l'autre côté la marque du néant, d'où il est tiré et où il peut retomber à toute heure. C'est, dit-il, un mélange incompréhensible de bassesse et de grandeur, de fragilité dans la matière et d'art dans la façon... Les défauts qu'on y trouve, viennent de la volonté libre et déréglée de l'homme, qui les produit par son déréglement ou de celle de Dieu, toujours sainte et [III-223] toujours juste, qui veut tantôt punir les hommes infidèles et tantôt exercer par les méchans les bons, qu'il veut perfectionner [108] .
Ce qui revient justement au langage ordinaire des esprits simples et crédules, qui disent et qui croïent bonnement, que les maux et les afflictions de cette vie sont des faveurs du ciel, et que Dieu les leur envoïe pour les humilier, pour les châtier miséricordieusement de leurs vices ou pour les exercer et éprouver leur vertu, comme on a coutume d'éprouver l'or dans la fournaise, afin de les rendre par ce moïen d'autant plus dignes des récompenses du ciel, et qu'enfin Dieu ne permettroit jamais aucun mal, si ce n'étoit pour en tirer quelque plus grand bien. Ne pensez pas, dit leur grand Mirmadolin S. Augustin, que les méchans soient inutilement au monde, et que Dieu n'en fasse rien de bon, car s'il les laisse vivre, C'est, dit-il, ou afin qu'ils se corrigent, ou afin qu'ils exercent la patience des bons. Ne putetis, dit-il, gratos esse malos in hoc mundo-et nihil boni de illis agere Deum. Omnis malus aut ideo vivit ut corrigatur, aut ideo vivit, ut per illum bonus exerceatur. Ne voilà t'-il pas une raison bien subtile et bien décisive? [109] Nos iniquités même, disent nos pieux Christicoles, relèvent la justice de Dieu, nos vices et nos méchancetés rendent d'autant plus recommandables sa bonté, sa patience et sa miséricorde envers nous; nos mensonges font que la vérité de Dieu éclate davantage pour sa gloire. S'il n'y avoit point eu de [III-224] tyrans, disent-ils, Jésus-Christ n'auroit pas eu tant de si glorieux martyrs; s'il n'y avoit point eu de démons à combattre, il n'y auroit point eu de victoires, ni de couronne à prétendre. Si les hommes n'avoient aucun mal à souffrir dans la vie, ils y seroient trop heureux et contens, et ne voudroient jamais la quit-. ter. S'il n'y avoit rien pour les humilier, ils seroient trop orgueilleux et superbes. Si Dieu ne punissoit jamais les hommes en ce monde-ci, ils croiroient qu'il n'y auroit point de Providence divine, et s'il les punissoit toujours, ils s'imagineroient qu'il n'y auroit plus rien à craindre, ni à espérer en l'autre vie, mais en punissant quelques-uns comme il fait, il fait voir sa Providence divine, et ne punissant pas toujours les vices, comme en ne récompensant pas toujours la vertu en ce monde-ci, il fait entendre aux hommes, qu'il y a des récompenses et des châtimens en l'autre. Enfin, disent nos Christicoles, si la vertu n'avoit rien à combattre contre les vices, ni contre les méchans, elle ne triompheroit jamais, et ainsi elle n'auroit pas tant de gloire, ni tant de mérite qu'elle en a. Ce n'est que par de telles ou autres semblables vaines et frivoles raisons, ce n'est que par de tels ou autres semblables vains et frivoles raisonnemens, que nos superstitieux Déicoles et Christicoles se persuadent et voudroient persuader aux autres que tous les défauts, qui se trouvent dans les ouvrages de la nature, que tous les vices et que toutes les méchancetés des hommes, et généralement que tous les maux, qui se voïent dans le monde, ne sont nullement contraires, ni oposés à la bonté, ni à la justice [III-225] non plus qu'à la sagesse infinie d'un Dieu tout-puissant qui sait, quand il lui plait, tourner le mal en bien, et qui en effet ne permet tous les défauts, tous les vices et toutes les méchancetés et tous les autres maux, qui se voïent dans le monde, qu'afin d'en tirer quelque plus grand bien, soit pour la manifestation de sa gloire, soit pour le plus grand bien et pour le plus grand bonheur de ses créatures; et par conséquent, disent-ils, on ne peut et on ne doit tirer de-là aucune conséquence contre la vérité de l'existence d'un Dieu Créateur tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage.
Voilà à peu près tout ce que nos superstitieux Déicoles sauroient dire pour tâcher de sauver et de mettre à couvert la prétendue bonté et sagesse infinie de leur Dieu, qui a toujours laissé, qui laisse et qui souffre encore tous les jours qu'il y ait tant de maux, tant de défauts, tant de vices et tant de méchancetés dans le monde. Des prédicateurs qui voudroient éxercer leur zèle et faire paroitre leur éloquence par quelques beaux discours sur ce sujet, pouroient à l'avanture alléguer et faire valoir ces sortes de raisons et pouroient par-là contenter des peuples ignorans qui les écouteroient, et qui ne regardent que superficiellement les choses, sans les aprofondir. Mais que des Philosophes, que des Théologiens et des Docteurs qui parlent et qui raisonnent en Philosophes et en Docteurs et qui doivent aprofondir les choses et ne rien avancer, ni soutenir que sur de bonnes et solides raisons, s'amusent à conter de telles sornettes et prétendent par des raisons si vaines et si frivoles [III-226] répondre suffisamment à un argument qui les presse et qui les serre de si près, ils mériteroient plûtôt d'être raillés que d'être sérieusement réfutés. Mais il faut néanmoins faire voir la vanité et la foiblesse de cette réponse. Car 1°. s'il ne servoit qu'à dire que c'est pour tirer ces prétendus plus grands biens que Dieu auroit laissé tant de défauts et d'imperfections dans les ouvrages de la nature et que c'est pour tirer quelques plus grands biens, qu'il souffre et qu'il permet qu'il y ait tant de maux, tant de vices et tant de mechancetés dans le monde, ce prétexte est tout facile à alléguer. S'il étoit véritablement bien fondé, il n'y auroit rien de plus facile à concevoir que cette raison, car on conçoit facilement qu'il est de la sagesse et de la prudence humaines de souffrir et de permettre quelque léger mal pour en éviter quelque plus grand ou pour en tirer quelque plus grand bien. Et ainsi Mr. de Cambrai n'auroit eu que faire de dire, comme il a fait à l'occasion des défauts, des vices et des maux qui sont dans le monde, que c'est un mélange incompréhensible de bassesse et de grandeur, puisque ce n'est pas un mistère incompréhensible que de vouloir faire ou de vouloir souffrir quelques lègers petits maux pour en éviter de plus grands ou pour en tirer de plus grands biens. Mais en cela même qu'il dit que le monde est un mélange incompréhensible de bassesse et de grandeur, il fait autant d'injures que d'honneur à son auteur puisqu'il l'accuse en cela d'avoir fait des bassesses aussi bien que des grandeurs, c'est-à-dire d'avoir fait des choses méprisables aussi bien que des choses estimables. [III-227] Or il ne convient nullement à un être tout-puissant et infiniment parfait de faire des bassesses parmi les grandeurs, c'est-à-dire de faire des choses méprisables avec des choses estimables. Et ainsi ce que Monsr. de Cambrai trouve de plus grand et de plus admirable dans la nature, n'étant, selon lui, qu'un mélange incompréhensible de grandeur et de bassesse, ne prouve nullement l'existence d'un Dieu tout-puissant infiniment bon et infiniment sage.
2°. Quand nos Christicoles disent que Dieu ne souffre ou qu'il ne permet tous les défauts, tous les vices, toutes les méchancetés et tous les autres maux qui se voïent dans le monde, qu'afin d'en tirer quelques plus grands biens, il faut qu'ils entendent par ces prétendus plus grands biens quelques plus grands biens corporels ou temporels, comme sont les biens de ce monde, soit les biens du corps, soit les biens de l'ame ou de l'esprit, ou qu'ils entendent les prétendus biens d'une autre vie; et sans doute qu'ils entendent les uns et les autres, suivant leur sentiment, les plus estimables et les plus considérables. A l'égard des prétendus plus grands biens spirituels de la grace ou de ces prétendus plus grands biens d'une autre vie, c'est une pure illusion de dire ou de penser qu'un Dieu infiniment bon, infiniment sage voudroit pour cela laisser des défauts et des difformités dans ses ouvrages ou qu'il voudroit pour cela permettre et souffrir qu'il y ait tant de vices, tant de méchancetés et tant d'autres maux dans le monde. C'est, dis-je, une illusion de s'imaginer cela, non seulement parce qu'il n'y a véritablement aucuns de ces prétendus [III-228] biens spirituels de graces divines, ni aucune autre vie que celle-ci, mais aussi, quand il y auroit toutes sortes de ces prétendus biens spirituels de la grace d'un Dieu (ce qui seroit à prouver et non à suposer) et qu'il y auroit véritablement des biens éternels, après cette vie, ce ne seroit nullement une raison, ni un motif à un Dieu tout-puissant, infiniment sage, de vouloir pour cela laisser tant d'imperfections, tant de défectuosités et tant de difformités dans ses ouvrages; et ce ne seroit nullement une raison, ni un motif en lui de vouloir pour cela permettre et souffrir qu'il y ait tant de maux, tant de vices et tant de méchancetés dans le monde, attendu que tous ces maux, tous ces défauts, tous ces vices et toutes ces méchancetés-là n'ont d'eux-mêmes aucun raport à ces prétendus biens spirituels de la grace, ni à ces prétendus biens éternels d'une autre vie. Ils ne sont nullement nécessaires pour cela, et ne sauroient d'eux-mêmes contribuer en rien à la production ni à l'acquisition de ces prétendus biens; au contraire les imperfections et les défauts et particulièrement les vices et les méchancetés des hommes seroient plûtôt des obstacles et des empêchemens à ces sortes de biens, puisqu'il est évident que ceux qui ont des imperfections et des défauts sont moins dignes de mérite, de faveur et de considération que ceux qui sont parfaits, et que ceux qui sont vicieux et méchans sont plus dignes de châtimens que de récompenses.
Et à l'égard des justes et des gens de biens, ou des innocens qui souffrent patiemment et constamment les maux et les afflictions de la vie, j'avoue qu'ils [III-229] sont très-louables en cela, qu'ils sont dignes de compassion, et qu'ils mériteroient bien de recevoir la récompense de leur vertu. Mais dire qu'un Dieu tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage voudroit leur envoïer ces maux et ces afflictions-là sous prétexte d'un plus grand bien, sous prétexte d'exercer. leur patience et de vouloir les purifier et les perfectioner dans la vertu, pour les rendre ensuite d'autant plus heureux et d'autant plus glorieux dans le ciel, c'est, dis-je, encore un coup une illusion, non seulement par la raison que je viens de dire, mais parce qu'un tel prétexte de ces prétendus plus grands biens n'est qu'une fiction de l'esprit humain, qui est ingénieuse à se tromper lui-même quand il veut. Et pour preuve évidente de cela est qu'ils ne sauroient donner aucunes preuves de ce qu'ils disent, et qu'il leur seroit aussi facile, (à nos Déicoles et à nos Christicoles) il leur seroit, dis-je, aussi facile d'alléguer à faux prétexte, comme de l'alléguer avec vérité; et qu'il pouroit, ce faux prétexte, être aussi facilement allégué par des trompeurs, par des moqueurs et par des imposteurs, comme par des personnes de probité, qui diroient vrai ou qui croiroient dire vrai. Or une raison que l'on peut également alléguer à faux comme une vérité et qui peut-être aussi facilement alléguée par des trompeurs, par des moqueurs et par des imposteurs, comme par des gens de probité et de bonne foi, n'est d'aucun poids, ni d'aucune considération et ne peut nullement servir de preuve, ni de témoignage de vérité; par conséquent c'est une illusion à nos Déicoles de croire suffisamment répondre à un argument [III-230] qui les presse, par une si vaine raison qui n'est fondée que sur leur imagination et qui n'est véritablement qu'une vaine fiction de leur esprit. Ils font en quelque façon, en parlant ainsi de leur Dieu, ce que font quelques fois certaines gens, qui, voïant qu'ils ne peuvent venir à bout de ce qu'ils voudroient bien faire, font semblant de ne vouloir pas le faire, ou qui ne pouvant empêcher ce qu'ils voudroient bien pouvoir empêcher, font semblant d'y consentir, et de ne pas vouloir l'empêcher, et disent pour couvrir leur foiblesse et leur impuissance, que c'est qu'ils le veulent bien ainsi et qu'ils le veulent pour telle ou telle raison qu'il leur plait d'alléguer. Nos Déicoles font, dis-je, en quelque façon la même chose en faveur de leur Dieu. Ils ne sauroient absolument nier que les défauts et que les difformités, qui se trouvent dans des ouvrages, ne soient des marques évidentes de l'insuffisance ou de l'imperfection de l'ouvrier qui les a fait; ils ne sauroient nier absolument que les maux et que les afflictions ne soient contraires au bien de la nature; ils ne sauroient nier absolument que les vices et les méchancetés des hommes ne soïent contraires à la véritable sagesse et à la véritable bonté; ils ne sauroient nier non plus qu'il n'y ait souvent plusieurs défauts et plusieurs difformités dans les ouvrages de la nature; ils ne sauroient nier qu'il n'y ait quantité de maux et d'afflictions dans le monde, qui rendent les hommes misérables et malheureux dans la vie; et enfin ils ne sauroient nier qu'il n'y ait quantité de vices et de méchancetés parmi les hommes. Ce seroit affaire à un Maître tout-puissant, infiniment bon et [III-231] infiniment sage de rendre tous ses ouvrages parfaits, d'empêcher toutes sortes de maux, toutes sortes de vices et de méchancetés, et à procurer toutes sortes de biens et de félicités à ses créatures, la raison naturelle nous fait évidemment voir cela.
Mais nos Déicoles, voïant que leur prétendu Dieu ne se met nullement en devoir de rendre tous ses ouvrages parfaits, qu'il ne se met nullement en devoir d'empêcher les maux, ni même d'empêcher les vices et les méchancetés des hommes, qu'il y a lieu de tirer une conséquence que ce prétendu Dieu tout-puissant n'est point, ils ont été reduits à cette extrémité, que d'être obligés d'avoir recours à une si foible raison que celle que je réfute ici, pour tâcher de défendre leur opinion et pour tâcher de mettre en même tems à couvert la foiblesse et l'impuissance de leur Dieu, sous ce vain prétexte, que c'est pour un plus grand bien spirituel ou corporel présent ou avenir qu'il laisse des défauts dans ses ouvrages, et qu'il souffre qu'il y ait tant de maux, tant de vices et tant de méchancetés dans le monde. Ils font bien, pour mieux couvrir l'erreur et la fausseté de ce qu'ils avancent et pour se mieux tromper eux-mêmes, de dire que c'est pour quelques plus grands biens spirituels ou corporels, présens ou à venir que Dieu permet et souffre qu'il y ait tant de maux, tant de vices et tant de méchancetés dans le monde; car s'ils ne disoient que pour quelques plus grands biens présens dans cette vie, l'erreur et la fausseté de leur dire seroit trop grossière et trop manifeste; puisque l'on voit et qu'ils voïent eux-mêmes manifestement tous [III-232] les jours quantité de maux, quantité de vices et quantité de méchancetés, dont ils ne sauroient dire, qu'il en vienne dans ce monde-ci aucun véritable bien corporel ou spirituel, et par conséquent leur dire se trouve manifestement faux à cet égard. Reste donc à savoir s'il en vient toujours quelques plus grands biens spirituels ou corporels dans l'autre monde. Or y ont-ils été voir pour en savoir des nouvelles? Qui leur a dit que cela étoit ainsi? Quelle expérience en ont-ils? Quelles preuves en ont-ils? Certainement aucunes, si ce n'est celles qu'ils prétendent tirer de leur foi, qui n'est qu'une croïance aveugle de choses, qu'ils ne voïent point, que personne n'a jamais vues et que personne ne verra jamais. Or un dire, une réponse, une opinion, qui n'est fondée que sur une telle croïance, n'est fondée sur rien, n'est d'aucun poids, ni d'aucune considération; par conséquent c'est manifestement une erreur et une illusion à nos Déicoles et à nos Christicoles de dire, comme ils font, que Dieu ne permettroit jamais aucun mal, si ce n'étoit pour en tirer quelque plus grand bien dans ce monde ou dans l'autre.
D'ailleurs quoique d'un mal il en arrive effectivement quelque fois quelque plus grand bien et qu'il soit vrai de dire qu'il est de la prudence et de la sagesse des hommes de faire ou de laisser faire quelque moindre mal, pour en éviter quelque plus grand, ou pour procurer quelque plus grand bien, il ne s'en suit pas de-là que l'on puisse dire la même chose d'un Dieu tout-puissant; c'est une erreur et une illusion de s'imaginer cela; et la raison évidente de cela est que les hommes, n'étant pas tout-puissans [III-233] pour faire tout ce qu'ils voudroient, il arrive assez souvent qu'ils ne sauroient empêcher certains plus grands maux sans en faire ou sans en souffrir quelque moindre. En un mot ils se trouvent assez souvent dans la nécessité de faire ce qu'ils voudroient bien d'ailleurs ne pas faire, ou dans l'impossibilité de faire ce qu'ils voudroient bien pouvoir faire dans ces sortes de cas. Les hommes sont obligés de plier sous les loix de la nécessité en se conformant aux tems et aux lieux; et on ne doute point qu'il ne soit plus à propos dans ces occasions-là de faire ou de laisser faire et de souffrir quelque moindre mal, afin d'en éviter de plus grands, ou afin de procurer quelques 'plus grands biens. C'est pour cette raison, par exemple, que des pères et des mères se trouvent assez souvent obligés de châtier rudement leurs enfans, afin de les corriger et de les rendre plus sages et plus obéissans. C'est par cette raison que des magistrats se trouvent souvent obligés de punir sévèrement des coupables, pour donner l'exemple aux autres. C'est pour cette raison que des blessés se font quelquefois couper un bras ou une jambe, pour sauver la vie du corps, et une infinité d'autres semblables cas dans lesquels les hommes se trouvent obligés de faire, ou de laisser faire et souffrir ce qu'ils ne voudroient point d'ailleurs faire ni souffrir, s'ils pouvoient tout ce qu'ils voudroient et comme ils le voudroient.
Mais ce n'est pas de même d'un Dieu que l'on dit, que l'on supose être tout-puissant; car s'il étoit effectivement tout-puissant, comme on le dit, il pouroit facilement faire toutes sortes de biens et empêcher [III-234] toutes sortes de maux, et ne pouroit jamais se trouver, comme les hommes foibles et mortels, dans cette fâcheuse nécessité de faire ou de souffrir aucun mal, pour faire aucun bien, ni pour éviter aucun plus grand mal, de sorte qu'il pouroit librement et facilement faire toutes sortes de biens, sans qu'il soit pour cela obligé de faire, ni de permettre ou souffrir aucun mal. Et pareillement il pouroit très-facilement empêcher entièrement toutes sortes de vices et toutes sortes de maux, sans retard et sans diminution d'aucun bien; il n'auroit qu'à vouloir et tout se feroit selon le bon plaisir de sa volonté. Si donc il ne fait pas tout le bien, qu'il seroit convenable de faire à toutes ses créatures, et s'il n'empêche pas toujours le mal, qui pouroit leur nuire, il faut nécessairement que ce soit ou parce qu'il ne veut, ou parce qu'il ne peut. Si c'est parce qu'il ne veut, il n'est donc pas infiniment bon, comme on le veut suposer, puisqu'il ne veut pas toutes sortes de biens, car un Etre, qui seroit infiniment bon et infiniment sage, ne manqueroit jamais de bonne volonté, et aimeroit nécessairement toujours à faire le bien. Et si c'est, parce qu'il ne peut qu'il ne fait pas toujours le bien, et qu'il n'empêche pas toujours le mal, il n'est donc pas tout-puissant, comme on le dit, parceque rien ne peut être impossible à celui qui seroit tout-puissant.
Il ne serviroit de rien de dire ici, que les hommes fort souvent ne méritent pas, que Dieu leur fasse tout le bien qu'il pouroit et qu'il désireroit leur faire, et qu'au contraire ils méritent souvent qu'il les châtie pour les maux et par les afflictions, qu'il leur [III-235] envoie, afin de les rendre plus sages et plus vertueux. Il ne serviroit de rien, dis-je, de dire cela, parceque, suivant la doctrine même de nos Déicoles et de nos Christicoles, les hommes ne peuvent avoir d'autres vertus, ni d'autres mérites que ceux, que Dieu leur donne par sa pure grace et miséricorde. Ils ne peuvent non plus faire aucun bien, ni éviter aucun mal, ni s'abstenir d'aucun vice, ni d'aucune mauvaise action, qu'autant que ce même Dieu leur en donne la grace et la force; de sorte que tout ce qu'il y a de bien ou de bon dans les hommes sont, suivant leur doctrine, de purs dons de Dieu. Témoin ce qui est marqué dans leur concile de Trente, où il est expressément marqué, que la bonté de Dieu est si grande envers les hommes, qu'il veut même que ses purs dons leur servent de mérite [110]. Tanta est erga homines Dei bonitas, ut eorum velit esse merita, quae sunt ipsius dona. Et dans une de leurs oraisons [111] publiques ils disent, Deus de cujus munere venit ut tibi a fidelibus tuis digne et laudabiliter serviatur. Et ailleurs Deus a quo cuncta bona procedunt. Et ailleurs Deus a quo sancta desideria recta consilia et justa sunt opera. Et plusieurs autres semblables endroits, qui font manifestement entendre que non-seulement toutes sortes de biens, toutes sortes de vertus et toutes sortes de mérites viennent de Dieu; mais aussi que toutes les bonnes pensées, que tous les bons désirs, que toutes les bonnes affections et que toutes les bonnes oeuvres, que font les hommes, viennent de sa pure grace.
[III-236]
D'où il s'en suit évidemment, suivant leurs principes, que si Dieu leur donnoit toujours la grace et la force d'éviter le mal, ils ne mériteroient jamais aucuns châtimens, et que s'il leur donnoit toujours toutes les vertus et tous les mérites, qui leur seroient nécessaires, ils mériteroient toutes sortes de graces et de bénédictions. Et s'il arrive au contraire que les hommes ne fassent pas tous le bien, qu'il leur seroit convenable de faire, et qu'ils ne s'abstiennent pas toujours du mal, dont ils devroient s'abstenir; et que pour ce sujèt ils se rendent plutôt dignes des châtimens de Dieu, que de son amitié et de sa grace, c'est certainement plutôt la faute de Dieu même, que non pas celle des hommes, puisqu'ils ne sauroient faire le bien, que Dieu ne feroit pas en eux et qu'ils ne sauroient éviter le mal, qu'il ne leur donneroit pas la force d'éviter; ils pouroient même lui reprocher et lui dire avec le Prophète Isaïe, qu'il seroit lui-même la cause de tous leurs vices et de tous leurs égaremens, et ils pouroient lui dire aussi bien que ce Prophète: Pourquoi Seigneur nous avez-vous fait aller contre vos commandemens; vous avez durci nos coeurs, afin que nous n'aïons aucune crainte de vous [112]. Quare errare nos fecisti, Domine! de viis tuis: indurasti cor nostrum ne timeremus te. Ainsi il est ridicule à nos Déicoles et à nos Christicoles de dire, comme ils font, que Dieu ne fait pas aux hommes tout le bien, qu'il pouroit leur faire, sous prétexte qu'ils ne mériteroient pas qu'il le leur fasse. Et il est pareillement [III-237] ridicule à eux de dire, qu'il leur envoïe des maux et des afflictions, sous prétexte qu'ils mériteroient ses châtimens; puisqu'ils ne pouroient avoir d'autres vertus, ni d'autres mérites, que ceux qu'il leur donneroit.
D'où je reviens à mon argument et je dis, que si Dieu ne donne pas toujours aux hommes les dons de sa grace pour leur faire pratiquer la vertu, afin de mériter ses faveurs et ses récompenses, ou pour les empêcher et les préserver de mal faire, afin de ne point mériter ses disgraces et ses châtimens; c'est, ou parcequ'il ne veut pas, ou parcequ'il ne peut pas toujours les leur donner. Si c'est parcequ'il ne veut pas toujours les leur donner, il n'est certainement pas infiniment bon, puisqu'il manque de bonté à leur égard; parce qu'un Etre qui seroit infiniment bon se plairoit toujours à bien faire, et même à faire du mieux qu'il pouroit. Ainsi les hommes, aïant nécessairement besoin du don de ses graces pour bien vivre et pour bien pratiquer la vertu, il ne les laisseroit pas manquer de ses graces. Et si c'est parcequ'il ne peut pas toujours le leur donner, il n'est certainement pas donc tout-puissant, puisqu'il ne peut pas toujours bien faire, ni toujours empêcher le mal. Et s'il n'est pas infiniment bon, ni tout-puissant, on ne peut pas dire, qu'il soit véritablement Dieu.
Par où il est facile de voir que lorsque nos Déicoles disent, que les hommes ne méritent pas que Dieu leur fasse tout le bien, qu'il pouroit leur faire et qu'ils méritent au contraire, qu'il leur envoie des maux et des afflictions pour les punir de leurs [III-238] méchancetés, ce n'est encore qu'un vain prétexte, qu'ils alléguent pour tâcher de couvrir la foiblesse et l'impuissance de leur Dieu, et pour entretenir les peuples ignorans dans leur ignorance. Mais ce qu'il y auroit de particulier dans une telle conduite d'un Etre infiniment parfait, seroit son adresse de savoir si heureusement tirer ainsi les plus grands biens des plus grands maux et des plus grands défauts, qu'il voudroit laisser dans ses créatures, aussi bien que des plus grands vices et des plus grandes méchancetés, qu'il voudroit laisser dans les hommes. Car ce seroit déjà une assez étrange bonté et une assez étonnante sagesse dans un Dieu de vouloir, par un principe de bonté et de sagesse, faire souffrir tant de peines et tant de maux aux hommes, et de vouloir permettre qu'il y ait tant de si grands et tant de si détestables maux, aussi bien que tant de si grandes et si abominables méchancetés, qu'il y a dans tout le monde. Seroit-il à croire, ou même seulement à penser qu'une bonté et qu'une sagesse divine voudroit tendre au véritable et plus solide bien par des voïes si contraires au bien même, et qu'elle voudroit établir le bien par la destruction du bien même? Est-il à croire, ou seulement à penser, qu'elle voudroit sanctifier et perfectionner ses créatures par les défauts, par les vices et par les imperfections même! Qu'elle voudroit les rendre bons par la méchanceté même! Qu'elle voudroit les rendre plus sages, par la folie même! Qu'elle voudroit les rendre clairvoïans par l'aveuglement même! Qu'elle voudroit les faire vicieuses pour les rendre vertueuses, et qu'elle voudroit enfin les rendre [III-239] heureuses en les faisant véritablement malheureuses! C'est comme si on disoit qu'un habile et ingénieux ouvrier, qui auroit fait quantité d'excellens ouvrages voudroit les laisser gåter ou les laisser déchirer, sous prétexte de les rendre plus beaux et plus parfaits, quoique l'on ne vit jamais que cela les rendit plus beaux, ni plus parfaits. C'est comme si on disoit qu'un bon et sage prince voudroit laisser oprimer ou faire piller en toutes manières ses sujets et ses peuples, sous prétexte de rendre son Roïaume plus florissant, et ses peuples plus riches et plus heureux, quoiqu'on ne voïe jamais qu'ils en deviennent plus heureux, ni plus florissants. C'est, comme si on disoit, qu'un sage et prudent médecin voudroit laisser empoisonner ou faire empoisonner ses malades et laisser venir la gangrene dans leurs plaïes, sous prétexte de les mieux guérir et de leur rendre une meilleure santé; quoiqu'on ne vit jamais qu'il en guérit aucun par cette sorte de voie. C'est comme si on disoit qu'un sage Philosophe voudrait faire faire des folies et des extravagances à ses Disciples, sous prétexte de les rendre plus sages, quoique l'on ne les vit jamais devenir plus sages par ce moïen-là. Enfin c'est, comme si on disoit, qu'un parfaitement bon père de famille voudroit laisser aller ses enfans à toutes sortes de vices et de méchancetés, et les laisser se battre, se déchirer et s'égorger les uns les autres, sous prétexte de vouloir leur faire plus de bien et les rendre plus heureux, quoiqu'on les vit toujours misérables et malheureux.
Et comme il seroit tout-à-fait ridicule de dire, que ce seroit pour un plus grand bien qu'un père de [III-240] famille voudroit laisser faire ainsi, qu'il seroit ridicule de dire, que ce seroit pour un plus grand bien qu'un médecin voudroit laisser ainsi empoisonner ou faire empoisonner ses malades, et laisse venir la gangrene dans leurs plaïes; qu'il seroit ridicule de dire, que ce seroit pour un plus grand bien qu'un Prince voudroit laisser oprimer et faire piller ses peuples; et qu'enfin il seroit ridicule de dire, que ce seroit pour embellir et pour perfectionner des excellens ouvrages, qu'un habile et ingénieux ouvrier voudroit les faire gâter et les faire déchirer; de même aussi et à plus forte raison il est ridicule à nos Déicoles et à nos Christicoles de dire, comme ils font, que ce seroit pour un plus grand bien, qu'un Dieu infiniment bon et infiniment sage voudroit permettre et souffrir, qu'il y ait dans le monde tant de si effroïables maux et tant de si abominables méchancetés, qui tendent évidemment à la ruine et à la destruction générale de tout le bien, plutôt qu'à l'établissement d'aucune bonne chose.
Mais encore comment peuvent-ils dire, que leur Dieu veuille permettre pour un bien et souffrir, qu'il y ait tant de si grands maux et tant de si grandes méchancetés, puisqu'ils conviennent tous de cette maxime de leur morale, qui dit, qu'il ne faut jamais faire de mal pour qu'il en arrive un bien. Non sunt facienda mala ut eveniant bona. S'il n'est pas convenable, ni à propos de faire aucun mal (c'est-à-dire aucun péché) pour qu'il en arrive aucun bien, pourquoi donc pensent-ils, que leur Dieu voudroit permettre et souffrir, que tant de maux se fassent et que tant de crimes et de péchés se commettent, afin qu'il en arrive du [III-241] bien? Seroit-ce par ce qu'étant le Souverain et Maitre et Seigneur de toutes choses, il lui seroit permis de faire tout ce qu'il voudroit? Ou parce qu'étant infiniment bon et infiniment sage, il seroit plus convenable à son infinie bonté et à son infinie sagesse de faire le mal ou de souffrir que le mal se fasse pour en tirer quelque bien, qu'il ne seroit convenable à aucune créature de le faire ou de le souffrir pour une pareille fin, ou pour un pareil motif? Il est, ou il seroit ridicule d'avoir seulement cette pensée. Ainsi on peut dire, que c'est un paradoxe ridicule et absurde de dire, que c'est pour un bien qu'un Dieu infiniment bon et infiniment sage voudroit permettre et souffrir qu'il y ait tant de maux et tant de méchancetés dans le monde. Ce seroit un paradoxe qui seroit encore inouï, si nos fanatiques Christicoles et notamment les Prêtres ne se l'étoient imaginé pour couvrir la foiblesse et l'impuissance de leur Dieu et pour entretenir en même tems les peuples dans l'erreur, dont ils tirent leur profit et toute leur subsistance.
Mais comme on ne peut nier qu'il ne soit quelquefois à propos de faire quelque mal pour en tirer quelque bien, il s'agit particulièrement de savoir dans quelles occasions et dans quelles circonstances cela se peut légitimement et prudemment faire. Or je trouve que cela ne se peut légitimement et prudemment faire que dans deux sortes de circonstances, encore faut-il qu'elles soient toujours accompagnées l'une de l'autre. La prémière est, lorsque le bien que l'on prétend tirer du mal est plus utile, plus avantageux, plus nécessaire que le mal, que l'on feroit, ne [III-242] seroit nuisible et dommageable; car il est constant que si le bien que l'on prétendroit tirer du mal n'étoit pas plus considérable que le mal que l'on feroit, il n'y auroit ni prudeńce, ni sagesse à le faire, et ce seroit même une folie de le faire, si le bien que l'on prétendroit en tirer ne devoit pas être si grand que le mal que l'on feroit pour l'avoir.
La seconde circonstance, ou condition requise, pour pouvoir légitimement et prudemment faire quelque mal pour en tirer quelque bien, est qu'il soit absolument nécessaire de faire ce mal pour avoir le bien que l'on prétend en tirer, car si l'on pouvoit avoir ce bien, ou faire ce bien que l'on prétend, sans qu'il soit nécessaire de faire pour cela aucun mal, il est constant encore que se seroit très mal fait pour lors de vouloir faire, ou de vouloir souffrir que l'on fasse aucun mal, sous prétexte d'en tirer un tel bien.
Or quoique les hommes puissent se trouver assez souvent dans l'occasion, ou même dans la nécessité de faire, ou de laisser faire quelque mal pour en tirer quelque plus grand bien, ou pour éviter quelque plus grand mal, et que pour cette raison ils soient excusables de faire quelque mal pour en tirer quelque plus grand bien, ou pour éviter quelque plus grand mal, cependant il est sûr que Dieu, qui seroit tout-puissant, ne pouroit jamais se trouver dans aucune occasion, ni dans aucune nécessité où il soit obligé de faire ou de laisser faire aucun mal pour en tirer quelque bien, parce qu'étant tout-puissant, comme on le supose, il peut toujours, en tout tems et en tous lieux, sans peine et sans difficulté aucune faire toutes [III-243] sortes de biens, sans qu'il lui soit besoin de faire, ni de laisser faire pour cela aucun mal. C'est pourquoi il n'est point du tout à croire, ni à penser qu'un être infiniment bon et infiniment sage, qui seroit tout-puissant, voudroit jamais laisser faire aucun mal, sous prétexte d'en vouloir tirer quelque bien, parceque ce ne seroit point pour lors faire mal ou laisser faire mal pour en tirer un bien, mais ce seroit plutôt faire le mal ou laisser faire le mal pour le mal même, ce qui ne peut nullement convenir à un être infiniment parfait, comme on le voit évidemment, pour peu que l'on y fasse attention. Que si nonobstant cela nos pieux Christicoles veulent soutenir que leur prétendue bonté et sagesse divine ne permet et ne souffre aucun mal, qu'afin d'en tirer quelque bien et même quelque plus grand bien, (car c'est ainsi qu'il faut l'entendre) pourquoi donc prient-ils tant et si instamment cette prétendue divine bonté et cette prétendue divine sagesse de les préserver de tous maux et de les en délivrer aussitôt qu'ils sont frapés et qu'ils sont affligés de quelques-uns de ces maux? Pourquoi, dans les dangers et dans les périls où ils se trouvent, reclament-ils tant le secours de leur Dieu? Pourquoi l'invoquent-ils tant dans leurs afflictions? Pourquoi même se chagrinent-ils et s'impatientent-ils tant en eux-mêmes dans les adversités qui leur arrivent, et non seulement dans les adversités particulières, mais aussi dans les calamités publiques, comme sont les guerres et les famines? Pourquoi font-ils dans ces occasions-là tant de voeux, tant de processions et tant de prières particulières et publiques pour en être délivrés? Ont-ils [III-244] peur que leur Dieu ne tire quelques trop grands biens pour eux de ces maux-là et de ces afflictions-là? On n'entend dans ces occasions-là que de pieuses et tristes invocations de Dieu et des saints; on crie partout des kyrie eleison et des Christe eleison, des miserere nobis et des ora pro nobis, c'est-à-dire des seigneurs aïez pitié de nous, et des saints priez pour nous. On leur entend dire des exurge, quare obdormis Domine, exurge Domine, adjuva nos et libera nos propter nomen tuum. C'est-à-dire: lévez-vous, Seigneur, ne vous endormez point, pourquoi dormez-vous? Lévez-vous, venez à notre secours et délivrez nous pour l'amour de votre saint nom. C'est pour la même raison aussi qu'ils invoquent si dévotement tous leurs Mirmadolins Santons, les uns après les autres, en leur disant St. N. N. priez pour nous, St. N. N. priez pour nous etc. Pourquoi toutes ces pieuses et dévotieuses invocations de leur Dieu et de ses Saints et de ses Saintes? Pourquoi toutes ces dévotieuses promenades de processions? Pourquoi tous ces voeux, toutes ces prières, tous ces jeunes austères et toutes ces rigoureuses pénitences publiques et particulières? Pourquoi tous ces cris, tous ces gémissemens, toutes ces clameurs et toutes ces tristes lamentations qu'ils font dans leurs adversités et dans leurs afflictions? Si ce sont véritablement des biens et même de plus grands biens, que leur Dieu veut leur communiquer par le moïen des maux et des adversités qu'il leur envoie, ils n'ont que faire de vouloir le détourner par leurs prières d'une si bonne volonté qu'il auroit pour eux, ils n'ont que faire de tant apréhender des maux qui [III-245] doivent leur procurer plus de bien que de mal, et ils n'auroient que faire de s'en affliger ni de s'en chagriner lorsqu'ils leur viennent, puisqu'ils prétendent que ce sont de plus grands biens qui leur viennent ou qui doivent leur venir par ce moïen-là.
Un malade par exemple, qui se verroit en danger de mourir, ou qui se sentiroit tourmenter de longues et de violentes douleurs, n'apréhenderoit guères la piqure d'une saignée, s'il savoit qu'il ne tint qu'à ce mal pour être entièrement guéri, il courroit même volontiers au-devant du médecin, pour le prier de lui faire ce plaisir. Pareillement un pauvre mendiant ne s'affligeroit nullement de se voir dépouiller de tous ses méchans habits, ni même des meilleurs qu'il auroit, s'il savoit, que ce fut pour le revêtir aussitôt de plus beaux et de meilleurs habits que les siens; au contraire il s'en réjouiroit. Il ne s'affligeroit pas non plus de voir mettre le feu à sa méchante cabane de maison, s'il savoit que ce fut pour le mettre aussitôt en possession d'une belle maison; au contraire il s'en réjouiroit. Voilà justement ce que tous nos Christicoles devroient faire dans tous les maux et dans toutes les afflictions qui leur arrivent: car puisqu'ils sont persuadés que leur Dieu veut leur faire, par ce moïen-là, plus de bien que de mal, ils n'ont point de sujèt de craindre, ni de sujet de s'en plaindre lorsqu'ils leur arrivent; au contraire ils auroient plus de sujet de s'en réjouir et d'en rendre même à leur Dieu des louanges et des actions de graces, comme s'ils en recevoient des bienfaits. Et c'est entièrement ce que leur Christ vouloit persuader à ses Apôtres et à ses [III-246] Disciples, lorsqu'il leur disoit, que bienheureux sont les pauvres, que bienheureux sont ceux qui pleurent, que bienheureux sont ceux qui ont faim et qui ont soif et que bienheureux sont ceux qui sont persécutés pour la justice, et lorsqu'il leur disoit, qu'ils devoient se réjouir et être dans la joie lorsqu'ils recevroient des injures et de mauvais traitemens pour l'amour de lui. Vous serez bienheureux, leur disoit-il, lorsqu'à mon sujèt on vous aura fait des affronts et que l'on aura dit faussement toutes sortes de mal contre vous; vous devez vous en réjouir, disoit-il, et en être ravis de joie, parcequ'une grande récompense vous attend dans le ciel [113]. Gaudete et exultate quoniam merces vestra copiosa est in coelis. C'est pourquoi aussi ses premiers Disciples, se fiant à ses paroles et croïant déjà voir ces prétenduës si grandes et si belles récompenses, qu'il leur promettoit dans le ciel, se réjouissoient effectivement dans leurs souffrances et dans les oprobres qu'ils recevoient pour l'amour de son nom [114] ibant gaudentes a conspectu consilii quoniam digni habiti sunt pro nomine Jesu contumeliam pati. C'est pourquoi aussi ils exhortoient leurs compagnons à souffrir avec joïe toutes les peines et toutes les afflictions de cette vie, leur faisant entendre, que suivant la parole de leur maitre c'étoit par beaucoup d'afflictions et de traverses qu'il falloit entrer dans le Roïaume du ciel, comme il est marqué dans leurs livres [115]. Quoniam per multas tribulationes oportet nos intrare in regnum Dei.
[III-247]
Mes Frères, leur disoit un d'entre ces prémiers disciples, regardez comme un sujet d'une très-grande joïe les diverses afflictions qui vous surviennent, sachânt que l'épreuve de votre foi produit la patience et que la perfection de vos oeuvres se trouve dans la patience, afin que vous soïez parfaits et accomplis sans que rien vous manque [116], omne gaudium existimate, fratres! cum in tentationes varias incidetis scientes, etc. Et leur grand S. Paul disoit généreusement: nous ne perdons point courage dans nos souffrances, parce que nous savons que les afflictions courtes et passagères, que nous souffrons dans cette vie, produisent la durée éternelle d'une gloire incomparable [117], id enim, dit-il, quod in praesenti est momentaneum et leve tribulationis nostrae supra modum in sublimitate aeternum gloriae pondus operatur in nobis. Mais comme nos Déicoles ne sont plus guères dans ces pieux sentimens-là et qu'il paroit même assez manifestement par leur conduite ordinaire qu'ils sont dans des sentimens si contraires, et qu'ils font manifestement beaucoup plus d'état des biens de la vie présente que des prétendus biens futurs, et qu'ils font beaucoup plus d'état des biens corporels et sensibles, que de ces prétendus biens spirituels de la grace, c'est une marque visible et assurée qu'ils ne s'arrêtent plus guères eux-mêmes à tout ce qu'ils disent de la toute-puissance, de la bonté et de la sagesse de leur Dieu, et qu'ils ne font guères d'état de ces prétendus plus grands biens qu'ils sauroient [III-248] tirer des maux qu'il leur envoïeroit, ou qu'il leur laisseroit faire par la méchanceté des hommes.
Ainsi c'est manifestement une erreur et une illusion à eux de dire que ce soit pour un plus grand bien que leur Dieu permette et souffre qu'il y ait tant de maux et de méchancetés dans le monde. Et pour confirmation de cela c'est que si c'étoit pour un plus grand bien qu'il les permit et qu'il les souffrit, il n'auroit que faire lui-même de se facher, ni de se mettre si fort en colère, comme disent nos Christicoles, contre les vicieux et contre ceux qui font le mal. Car pourquoi s'en facheroit-il et se mettroit-il si fort en colère contre des méchans; puisqu'il pouroit se servir et qu'il se serviroit même, suivant la doctrine de nos Christicoles, des plus grandes méchancetés et des plus grands maux qu'ils sauroient faire, pour en tirer les plus grands biens. Certainement on ne voit pas bien pourquoi il devroit tant s'en facher, dans la suposition que l'on fait qu'il voudroit, par sa bonté et sa sagesse infinie, en tirer des plus grands biens. Et suivant ce que disent nos Christicoles, il n'y a cependant rien qui déplaise tant à leur Dieu que le péché, que le vice et que la méchanceté des hommes, il n'y a rien qui excite plus sa colère, son indignation et sa fureur que les détestables crimes que les hommes commettent par leurs méchancetés. Leurs Ecritures sont pleines de témoignages qui nous marquent sa colère et son indignation contre les pécheurs. Et ainsi c'est donc sans raison et sans fondement que nos Déicoles parlent, lorsqu'ils disent que leur Dieu ne permettroit et ne souffriroit jamais [III-249] qu'il y eut aucun mal, si ce n'étoit pour en tirer quelque grand bien.
Mais voïons un peu plus particulièrement quels sont les prétendus plus grands biens, qu'ils s'imaginent que leur Dieu a l'adresse de savoir si heureusement et si charitablement tirer des plus grands maux. Ecoutons-les là-dessus et voïons s'il n'y auroit pas lieu d'achever de les confondre. Il est certain, disent ces Messieurs, que Dieu gouverne et conduit toutes choses avec une souveraine puissance et sagesse, en sorte qu'il n'y a personne qui puisse dire qu'il fasse aucune chose en vain, non pas même ce qu'il y auroit de plus mauvais et de plus méchant, parceque Dieu se sert, selon eux, des choses-mêmes qui seroient les plus mauvaises pour la manifestation de sa gloire, de sa puissance et de sa justice. Car de même, disentils, que c'est particulièrement dans un tems de maladies contagieuses qu'un habile médecin fait paraitre sa science, son adresse et sa capacité, en guérissant habilement ses malades, de même aussi, disent nos Déicoles, c'est la grandeur et la multitude des maux, des vices et des méchancetés des hommes qui fait éclater la bonté, la miséricorde et la justice de Dieu. Notre injustice, dit le grand St. Paul [118] relève la justice de Dieu et notre mensonge, dit-il, fait que la vérité de Dieu éclate davantage pour sa gloire. C'est pourquoi, bien qu'il puisse empêcher la malice des hommes, cependant il ne veut point l'empêcher, jugeant plus à propos de tirer du bien du mal qu'il permet, que de [III-250] ne point permettre qu'il y en ait. C'est par la malice des méchans, disent-ils, que Dieu exerce la vertu des bons: car s'il n'y avoit point de méchans pour affliger et pour exercer les justes, on ne connoitroit pas si bien la beauté et le mérite de leur vertu, et ils n'auroient point lieu de souffrir avec patience; ils n'auroient point non plus de si grandes, ni de si glorieuses récompenses dans le ciel, s'ils n'y avoient point de tyrans pour persécuter les fidèles, il n'y auroit point eu de si généreux et de si glorieux martyrs qui ont si généreusement souffert la mort pour la foi de Jésus-Christ. S'il n'y avoit point eu de Démons pour tenter et solliciter les hommes au mal, il n'y auroient point eu d'ennemis invisibles à combattre, et n'y aïant point d'ennemis à combattre, il n'y auroit point de victoires à remporter sur eux et par conséquent point de couronnes, ni de récompenses à prétendre. S'il n'y avoit point eu de maux et d'afflictions dans la vie, les hommes seroient trop superbes et trop orgueilleux; les miséres servent à les humilier. S'il n'y avoient point de vices, ni de méchancetés, on ne connoitroit pas si bien la beauté, ni le merite de toutes les vertus. Les contraires ne paroissent jamais avec tant d'éclat, que lorsqu'ils sont oposés les uns aux autres. Il en est, dira-t-on, de même de la beauté et du mérite de toutes les vertus; elles ne paroissent jamais avec tant d'éclat, que lorsqu'elles sont oposées aux vices qui leur sont contraires. Et c'est ainsi, disent nos Christicoles, que Dieu sait admirablement tirer le bien du mal qu'il permet.
Mais qui ne voit que c'est encore-là une pure [III-251] illusion? Quoi! abandonner les justes à l'insolence et à la fureur des méchans, pour exercer leur vertu et leur patience, affliger les hommes de peste, de maladie, de guerre et de famine et de tous les maux qui sont dans la vie, pour exercer la vertu et la patience des justes, pour humilier les superbes et pour faire rentrer les pécheurs dans des sentimens de pénitence; livrer les hommes aux attaques et aux tentations des Démons qui les solliciteroient sans cesse à toutes sortes de péchés et de méchancetés, comme pensent nos Christicoles, afin qu'aïant au-dedans et au-dehors des ennemis visibles et invisibles à combattre, ils aïent la gloire de les vaincre, et enfin rendre les hommes misérables et malheureux sur la terre, sous prétexte de vouloir par-là les mener et les conduire à une plus grande perfection, et leur faire mériter par-là une plus grande récompense dans le ciel, c'est, ditesvous, Mrs. les Christicoles, une sagesse particulière en Dieu; ce sont, dites-vous, des effèts particuliers de sa bonté et de sa miséricorde; et ce sont-là les biens et les plus grands biens qu'il sait tirer de tous les maux qu'il permet et de toutes les méchancetés qu'il laisse faire. Dites plutôt que c'est une erreur et une folie en vous d'avoir seulement de telles pensées. Dites plutôt que c'est une folie, une foiblesse et une ignorance en votre Dieu de permettre et de laisser faire tant de si grands et de si détestables maux, pour en tirer de si vains et de si foibles biens que ceux que vous prétendez qu'il en tire; car ce seroit permettre une infinité de maux, pour n'en tirer que fort peu de biens; ce seroit permettre des maux très-réels et effectifs [III-252] pour n'en tirer que des biens faux et imaginaires; en un mot c'est leur ôter les véritables et solides biens et les rendre véritablement malheureux dans la vie, pour les repaitre vainement de l'idée seule d'une plus grande perfection et d'un plus grand bien qui ne sont qu'imaginaires; car dans le fond qu'est ce que sont tous ces prétendus biens que l'on veut que Dieu tire des maux? Ce ne sont certainement que trèspetits et très-foibles biens et qui ne sont même le plus souvent que des biens imaginaires, comme je viens de dire. Si Dieu se plait dans les justes, faut-il qu'il les laisse ou qu'il les fasse tiranniquement exercer leur vertu par la malice des méchans? S'il veut les purifier et les perfectioner davantage dans la vertu, [119] faut-il qu'il les fasse misérablement languir et gémir dans les souffrances? S'il veut que les hommes soient sages et vertueux, s'il veut qu'ils soient doux et humbles, charitables, bienfaisans et obéissans à ses loix, faut-il qu'il les frape si rudement et qu'il les afflige par toutes sortes de maux, plutôt que de leur donner bénignement l'esprit de bonté et de sagesse? Et enfin s'il veut les rendre éternellement bienheureux dans le ciel, faut-il qu'il les rende misérables et malheureux sur la terre? Quelle folie d'avoir seulement ces pensées-là? Si un Dieu tout-puissant, infiniment bon, et infiniment sage avoit des biens à faire aux hommes, il faut croire qu'il les leur feroit d'une manière qui seroit digne de lui, et par conséquent qu'il les leur feroit sans leur faire ou sans leur laisser faire aucun [III-253] mal: il n'y a que l'impuissance, ou le défaut de bonté, qui puisse empêcher de faire le bien sans mal.
Mais voïons si ces prétendus biens spirituels, tels qu'ils soïent, se trouvent toujours à la suite des maux, des vices et des afflictions qui arrivent dans la vie. Les hommes en profitent-ils toujours si bien, qu'ils en deviennent toujours plus sages et plus vertueux? Sont-ils toujours humbles et patiens dans leurs souffrances et dans leurs adversités? Les justes mêmes se santifient-ils et se purifient-ils toujours de plus en plus? A force d'être misérables et malheureux, bénissent-ils toujours la main qui les frape? Les justes même persévérent-ils toujours dans leur vertu, au milieu des tentations et des occasions du péché? Ah! qu'il s'en faut beaucoup. Le nombre de ceux qui succombent dans les tentations, qui s'impatientent dans les douleurs et qui se perdent dans la misère des afflictions du monde, est, selon nos Christicoles mêmes, beaucoup plus grand que le nombre de ceux qui s'y santifient ou qui y confirment leur innocence. Pour un, peut-être, qui demeurera ferme dans sa vertu et qui sera patient dans les souffrances et dans les afflictions, il y en aura mille qui s'impatienteront, qui maudiront leur fortune et qui succomberont sous le poids de leurs misères et de leurs afflictions. De-là vient que nos Christicoles disent eux-mêmes, après leur divin Christ, qu'il y en a beaucoup d'apellés, mais qu'il y en a peu d'élus [120] multi enim sunt vocati, pauci vero electi. C'est-à-dire qu'il y en a peu de [III-254] sauvés et beaucoup de reprouvés. Bien loin donc qu'un bien et qu'un plus grand bien se trouve toujours à la suite d'un mal, on voit plus souvent au contraire qu'un mal en attire un autre, qu'un petit mal en attire un plus grand, et qu'un mal enfin en attire plusieurs autres, [121] abissus abissum invocat. Cela se voit tous les jours par expérience en une infinité de rencontres. Il est donc évidemment faux de dire, comme disent nos Christicoles, que Dieu ne permet le mal que pour en tirer quelque plus grand bien.
Mais pour faire voir encore plus évidemment la fausseté de cette doctrine, prenons les choses dans leurs sources, et même suivant ce que nos Christicoles eux-mêmes nous disent de leur origine. Ils disent que tout le genre humain et tous les hommes descendent d'un seul prémier homme et d'une seule prémière femme, que Dieu auroit créés dans un état d'innocence et de sainteté; qu'il les créa exemts de toutes sortes de maladies, d'infirmités et même de la mort, et qu'il les mit dans un lieu de délices et de félicités; là où ils auroient toujours vécu, eux et leur posterité, dans une parfaite béatitude naturelle, s'ils eussent toujours été obéissans à Dieu. Mais ces prémiers Parens du genre humain, aïant, disent nos Christicoles, transgressé un commandement de Dieu,. en mangeant dans un jardin d'un fruit qu'il leur avoit défendu de manger, ils furent, en punition de cette désobéissance, incontinent chassés de ce lieu de délices et de félicités où ils étoient, et furent en même tems, [III-255] eux et leurs descendans, assujétis non seulement à toutes les peines et à toutes les misères de cette vie, mais encore à une réprobation et une damnation éternelle, qui consiste à souffrir après cette vie, dans les lieux infernaux, des suplices et des tourmens plus griefs et plus effroïables que tous les maux que l'on puisse imaginer dans cette vie.
Si cela est, comme ils disent, voilà certainement le plus grand malheur qui pouroit arriver aux hommes, d'être si tôt et si malheureusement tombés, par la faute d'un seul, d'un état si parfait et si heureux dans un état si malheureux et si plein de toutes sortes de misères. Tous les maux donc et toutes les misères de la vie ne viennent, suivant ce dire de nos Christicoles, que de la faute de ce prémier homme qui mangea indiscrètement du fruit que Dieu lui avoit défendu. Dieu voulut sans doute le permettre; étant tout-puissant, comme on dit qu'il est, il auroit bien sçu l'empêcher et auroit pû, s'il eut voulu, maintenir et conserver toujours tous les hommes dans l'état d'innocence et de perfection où il les auroit créés, et par ce moïen les rendre à tout jamais heureux et contens; et ne l'aïant point voulu ainsi, il a donc permis la faute et la désobéissance de ce prémier homme. Cette désobéissance a été le prémier mal et le prémier péché du monde, au moins pour les hommes; et aïant permis ce prémier mal et ce prémier péché, ç'a donc été, suivant la doctrine de nos Christicoles, pour un bien et même pour un plus grand bien que Dieu l'auroit permis; puisqu'il ne permettoit [III-256] aucun mal, si ce n'étoit pour en tirer quelque plus grand bien.
Or dites-nous, Mrs. les Christicoles, quel est ce plus grand bien que votre Dieu auroit tiré de cette prémière faute et de ce prémier mal? Où est-il, ce plus grand bien? Montrez-le-nous, afin que nous le puissions voir, afin que nous puissions voir cette merveille de la grandeur, de la bonté, de la sagesse et de la toute-puissance de votre Dieu. Si ce prétendu plus grand bien se trouvoit du côté des hommes, ils devroient certainement être maintenant dans un état plus parfait, plus saint et plus heureux que celui où ils étoient avant cette prémière faute et avant ce prémier mal, puisque Dieu n'auroit permis ce prémier mal que pour un plus grand bien. Si ce plus grand bien se trouve du côté des hommes, ils doivent s'en trouver mieux et être dans un meilleur état qu'ils n'étoient auparavant, et c'est en effèt ce que marque expressément votre grand Apôtre S. Paul, dans son Epitre aux Romains. Dieu, dit-il, relève l'amour qu'il nous porte, en ce que, dans le tems auquel nous étions encore pécheurs, Jésus-Christ est mort pour nous; maintenant donc que nous sommes justifiez par son sang, Dieu nous préservera plutôt de sa colère par Jésus-Christ [122]; car si lorsque nous étions ennemis de Dieu, nous avons été réconciliez avec lui par son fils mourant, à plus forte raison, dit-il, étant remis en grace, nous serons sauvez par lui-même-vivant ... [III-257] Toutefois, dit-il, il n'est pas de la grace comme du péché; par ce que si plusieurs sont morts par le péché d'un seul homme, la grace néanmoins s'est répandue beaucoup plus abondamment sur plusieurs par la grace d'un homme qui est Jésus-Christ. Et il n'est pas du don de Dieu comme du péché qui est venu d'un seul homme; car la condamnation est procédée d'un seul péché, au lieu que la grace nous justifie après plusieurs péchés. Que si par un seul homme, continuet'-il, un péché fait régner la mort, à plus forte raison ceux sur qui la grace, le don et la justice sont répandus avec profusion, régneront dans la vie par un seul homme, qui est Jésus-Christ. Comme donc, poursuit-il, par le péché d'un seul homme la condamnation est tombée sur tous les hommes, ainsi la justice d'un seul [123] communique à tous les hommes la justice de la vie, car comme plusieurs ont été faits pécheurs par la desobéissance d'un seul, ainsi par l'obéissance d'un seul plusieurs seront rendus justes. Or la loi, dit-il, est survenue pour multiplier le péché; mais où il y a une abondance de péchés, il y a, dit-il, une plus grande abondance de graces [124] ubi abundavit delictum superabundavit gratia.
Suivant donc ce que dit cet Apôtre et suivant la doctrine de nos Christicoles, il est manifeste que la condition du genre humain devroit être maintenant beaucoup meilleure, plus parfaite et plus heureuse qu'elle n'auroit été dans sa prémière Création. Car puisque, suivant leur doctrine, Dieu n'auroit permis [III-258] le prémier mal que pour en tirer son plus grand bien et que, suivant le dire de cet Apôtre, que je viens de raporter, là où il y auroit eu abondance de péché, il y auroit eu aussi une plus grande abondance de grace, il s'en suit manifestement que tout le genre humain, étant tombé dans ce prémier mal et dans ce prémier malheur que Dieu n'auroit permis que pour un plus grand bien, il devroit en valoir beaucoup mieux qu'auparavant, et devroit, suivant les paroles de cet Apôtre, avoir reçu une plus grande abondance de dons, de graces et de bienfaits. Et comme avant ce prémier mal et ce prémier malheur, les hommes étoient déjà, suivant la doctrine de nos Christicoles, dans un état heureux quant au corps et quant à l'ame, qu'ils étoient exems de toutes sortes de maladies et d'infirmités, et même de la mort, qu'ils étoient dans un état d'innocence parfaite, et qu'ils auroient toujours heureusement jouis de tous les plaisirs et de tous les contentemens de la vie dans un Paradis terrestre, c'est-à-dire dans un lieu de félicité et de délices, il s'en suit manifestement, qu'après cette prémière faute, qu'après ce prémier péché et ce prémier malheur, que Dieu n'auroit permis que pour un plus grand bien, il auroit dû, en tirant un plus grand bien de cette faute, les mettre dans un état plus heureux et plus parfait que celui où il les auroit d'abord eu créés. Cela suit évidemment des' Principes de nos Christicoles et de la doctrine de leur grand Apôtre S. Paul.
Cependant cela ne se trouve nullement. On ne voit nullement que la condition des hommes soit devenue [III-259] en aucune manière, ni meilleure, ni plus heureuse, ni plus parfaite; mais on voit au contraire de tous côtés dans le monde, comme un débordement de vices et de méchancetés et comme un déluge de maux, de maladies, d'infirmités et de calamités, qui rendent la plupart des hommes misérables et malheureux sur la terre. Il est donc manifestement faux de dire que Dieu tireroit toujours quelque plus grand bien du mal qu'il permettoit. Et c'est manifestement une erreur et une illusion à nos Christicoles de dire, qu'il ne permettroit jamais aucun mal, si ce n'étoit pour en tirer quelque plus grand bien. Et bien loin qu'ils aïent lieu de dire qu'il auroit tiré quelque plus grand bien de ce prémier mal, ou de cette prémière faute des hommes, ils auroient au contraire beaucoup plus sujèt de dire qu'il en auroit tiré tous les plus grands maux et que de la moindre faute des hommes, qui n'étoit certainement qu'un très-léger et très-petit mal, il en auroit voulu tirer tous les plus grands et tous les plus détestables maux, puisqu'ils disent eux-mêmes que tous les maux et toutes les misères de cette vie, et que tous les vices et que toutes les méchancetés des hommes et même que tous les suplices éternels d'un enfer ne sont que des suites malheureuses de cette prémière faute des hommes. Et comme cette faute, telle qu'on la supose avoir été, n'auroit néanmoins été en elle-même qu'une faute bien légère et même une faute qui n'auroit pas seulement dû mériter son coup d'étrivières, comme j'ai dit ci-devant, Dieu auroit donc sû et auroit eu l'adresse et la sagesse de vouloir tirer du plus petit mal tous les plus grands, tous les [III-260] plus détestables et tous les plus effroïables maux que l'on pouroit s'imaginer. Jugez si cela se peut dire d'un Dieu, ou d'un être, qui seroit infiniment bon, infiniment sage et infiniment parfait; certainement cela répugne trop, cela est trop absurde. Il est donc constant et évident que ce prétendu plus grand bien que Dieu auroit sû tirer de ce prémier mal, ne se trouve nullement du côté des hommes.
J'aperçois néanmoins ce que nos Christicoles veulent entendre par ce prétendu plus grand bien, qu'ils veulent que Dieu ait tiré de cette prémière faute des hommes. Ils veulent dire que Dieu l'a permise, et qu'il a permis en même tems la disgrace, le malheur et la perte de tout le genre humain, afin de réparer plus avantageusement cette faute par le bénéfice de sa grace et afin de racheter plus miséricordieusement les hommes par les mérites infinis de la mort de son divin fils Jésus-Christ, qui, s'étant fait homme pour sauver les hommes du malheur de ce péché et de la damnation éternelle, les a réconciliés à Dieu son Pére par l'effusion de son précieux sang, en portant lui-même la peine de leurs péchés et en satisfaisant dignement pour eux à la justice divine, qui auroit été griévement offensée par leurs péchés, laquelle redemption étant, comme disent nos Christicoles, un bienfait incomparablement plus grand que celui de la prémière création des hommes, il s'en suit, suivant leur dire, que Dieu auroit véritablement changé le mal en bien et qu'il en auroit même véritablement tiré un plus grand bien que n'étoit celui de la prémière création. Et c'est pour cela aussi, comme j'ai [III-261] déjà remarqué, que leur grand Mirmadolin S. Paul dit que Dieu a relevé l'amour qu'il portoit aux hommes, en ce que, dans le tems qu'ils étoient encore pécheurs, il leur a donné son fils Jésus-Christ pour les sauver, etc. Et que là où il y a une abondance de péchés, il y a aussi une plus grande abondance de graces, ce qui marque évidemment que ce prétendu plus grand bien devroit non seulement se trouver, mais qu'il se trouveroit effectivement aussi du côté des hommes, puisqu'ils en auroient dû recevoir une plus grande abondance de graces et de bienfaits.
Et c'est conformément à cette belle et spécieuse doctrine que nos Prêtres disent tous les jours dévotieusement dans leurs prétendus saints sacrifices de Messe; que Dieu a créé la dignité de la nature humaine d'une manière durable, mais qu'il l'a réparée d'une manière qui est encore bien plus admirable: Seigneur, disent-ils, comme en parlant dévotement à leur Dieu, lorsqu'ils versent un peu d'eau avec le vin dans le calice, Seigneur qui avez admirablement créé la dignité de la nature humaine et qui l'avez encore bien plus admirablement réformée, faites par ce mistérieux mélange de l'eau et du vin, que nous soïons participans à la divinité de celui qui, étant votre divin fils Jésus-Christ, notre Seigneur, a bien daigné vouloir Se faire participant de notre humanité Deus qui humanae substantiae dignitatem mirabiliter condidisti et mirabilius reformasti, da nobis. etc. C'est pour cette raison qu'ils chantent encore, dans leur préface de la Messe de leur tems de Pâques: qui mortem [III-262] nostram moriendo destruxit et vitam resurgendo reparavit. C'est-à-dire qui (Jésus-Christ), en mourant, a détruit notre mort et, en ressuscitant, a réparé notre vie, ce qui marque encore bien évidemment que ce prétendu plus grand bien, que Dieu auroit voulu tirer de la faute du prémier homme et de la chûte et perdition suposée de tout le genre humain, devroit se trouver et se trouveroit effectivement du côté des hommes, puisque leur nature défectueuse seroit, comme ils disent, plus heureusement et plus admirablement réparée qu'elle n'auroit été créée et qu'elle participeroit même en quelque façon à la divinité; ce qui est comme s'ils disoient, que leur Dieu auroit voulu plus gratifier et plus favoriser les hommes après qu'ils auroient eu mal fait, qu'il ne les auroit gratifiés s'ils eussent toujours continué de bien faire, et s'ils eussent toujours demeuré obéissans à ses commandemens; ce qui est comme s'ils disoient, qu'il auroit voulu les rendre d'autant plus heureux et plus parfaits, qu'ils auroient moins mérité de l'être. Ce qui seroit manifestement vouloir favoriser le vice plutôt que la vertu et vouloir récompenser le vice plutôt que le punir. Et sur ce fondement on pouroit dire encore maintenant que les méchans seroient quelques jours à venir les mieux venus auprès de Dieu et que même les Diables et tous les réprouvés, qui souffrent maintenant, comme disent nos Christicoles, de si cruels et si effroïables suplices dans les enfers, seroient quelques jours les plus heureux, Dieu n'aïant, suivant le principe, permis leurs méchancetés et leur réprobation présente que pour un plus grand bien, c'est-à-dire [III-263] pour les mieux recompenser et pour les rendre plus parfaits et plus heureux dans la suite.
Je ne pense pas que des personnes de bon sens et qui seroient tant soit peu éclairées puissent jamais entrer dans ces sentimens-là; c'est donc en vain et sans aucun fondement que nos Christicoles suposent qu'un Dieu ne permettroit jamais aucun mal, si ce n'étoit pour en tirer quelque plus grand bien.
Mais ce qui fait voir d'autant plus la vanité de cette suposition et la fausseté de ce prétendu plus grand bien, qu'ils veulent que Dieu ait tiré de cette prémière faute des hommes, en leur donnant un divin Redempteur qui les auroit délivrés du péché, qui les auroit réconcilié avec Dieu, qui leur auroit communiqué une plus grande abondance de graces, et qui auroit retablis et remis la nature humaine dans un meilleur état et dans une meilleure condition qu'elle n'étoit auparavant cette prétendue prémière faute des hommes, c'est que l'on ne voit et que l'on ne sauroit même voir, ni montrer, aucune marque, ni aucune aparence réelle et véritable de cette prétendue rédemption et réparation des hommes; on ne sauroit voir, ni donner, aucune marque de cette prétendue réconciliation des hommes avec Dieu; on ne sauroit voir, ni donner, aucune marque réelle de cette prétendue plus grande abondance de graces; et enfin on ne sauroit voir, ni montrer, dans les hommes aucune marque réelle de ce prétendu si heureux et si admirable rétablissement de la nature humaine. On défie tous les Déicoles et tous les Christicoles d'en pouvoir donner ou montrer aucune aparence réelle et sensible; mais on voit au [III-264] contraire et on voit évidemment tous les jours que la nature humaine est toujours aussi pleine de foiblesse et d'infirmités qu'elle ait jamais été, on voit tous les jours évidemment que les hommes sont toujours aussi pleins de vices et de méchancetés qu'ils aïent jamais été, et l'on voit tous les jours évidemment qu'ils sont toujours aussi misérables et aussi malheureux qu'ils aïent jamais été.
Où trouverez-vous donc, Mrs. les Christicoles, cette prétendue Redemption et réparation des hommés? Où trouverez-vous cette prétendue plus grande abondance de graces? Où trouverez-vous cette prétendue divine réparation, cette prétendue divine réformation et ce prétendu si admirable rétablissement de la nature humaine? Tout cela n'est qu'imaginaire chez-vous; vous ne sauriez donner aucune preuve, ni même aucune marque réelle et sensible de ce que vous dites. C'est ce qui doit achever de vous confondre. Car vous faites manifestement voir par-là que tout ce que vous dites en cela, ne sont que des fictions de votre esprit et des imaginations creuses, auxquelles, pour ajouter foi, il faut être aussi sot et aussi fols que vous. Je vois bien encore que vous ne manquerez pas de dire qu'il ne faut pas demander, ni chercher, aucune preuve, ni aucune marque sensible d'une rédemption qui est purement spirituelle, telle qu'est la rédemption des hommes faite par le divin fils de Dieu, Jésus-Christ, qu'il ne faut pareillement demander, ni chercher des preuves visibles et sensibles d'une plus grande abondance de graces, qui sont purement toutes spirituelles, tels que sont les dons et les graces du S. Esprit; [III-265] et qu'enfin il ne faut point demander, ni chercher aucune preuve, ni aucune marque visible et sensible d'une réparation ou d'une réformation toute spirituelle, comme est celle de la nature humaine faite par Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme; mais il faut sur ces sortes de choses, direz-vous, s'en tenir purement et simplement à ce que la foi nous enseigne sur ce sujèt; je le vois bien, dis-je, et vous ne sauriez dire autre chose.
Mais vous reconnoissez donc, Mrs. les Christicoles, que tous ces prétendus plus grands biens, que votre Dieu auroit voulu tirer du prémier mal ou du prémier péché des hommes, ne sont que des biens spirituels et invisibles qui ne tombent sur aucun sens corporels, ni même sous les lumières naturelles de la raison humaine; et vous voudriez que l'on vous crut en cela sur votre seule parole et seulement sur ce qu'on vous en a dit. Reconnoissez plutôt vous-mêmes que vous n'avez pas raison d'exiger une telle croïance. Reconnoissez plutôt que l'on vous a trompez, que vous vous trompez-vous même et que tous ces prétendus plus grands biens, auxquels vous donnez le nom de biens spirituels, ne sont dans le fonds que des biens imaginaires et des illusions. Car, puisque vous ne sauriez rien voir ni sentir, ni montrer rien de réel et de sensible, il s'en suit qu'ils ne sont qu'imaginaires; et c'est une grande folie de vouloir prendre des biens purement imaginaires pour des biens réels et véritables; et il n'apartient proprement qu'à des visionaires et à des fanatiques de prendre de telles illusions pour des vérités réelles.
[III-266]
Cela étant, il est évident que ce prétendu plus grand bien, que Dieu auroit tiré du prémier péché des hommes, ne se trouveroit nullement du côté des hommes mêmes. Si vous dites que ce prétendu plus grand bien se trouveroit du côté de Dieu, il faudroit donc qu'il fut devenu, après cette faute, plus sage, par exemple, plus parfait ou plus heureux qu'il n'étoit auparavant; et en cela il auroit dû en être bien aise plutôt que de s'en facher, et auroit dû en recompenser ceux qui l'auroient commise plutôt que de les punir et plutôt que de les chasser, comme il auroit fait, de ce paradis terrestre, ou il les auroit mis. Ou s'il n'en étoit pas devenu plus sage, ni plus parfait en lui-même, il faudroit au moins qu'il ait pris plaisir à voir tomber ainsi les hommes par leur faute, et qu'il prenne encore maintenant plaisir à les voir méchans et à les voir misérables et malheureux, comme ils sont, et que ce plaisir soit le plus grand bien qu'il auroit voulu tirer de cette prémière faute. Et c'est néanmoins ce que vous n'oseriez dire, Mrs. les Christicoles, quoiqu'il semble que votre Dieu ait pris quelque plaisir à se railler de la sotise de ce prétendu prémier homme, lorsqu'il dit par raillerie ces paroles piquantes: Voilà enfin Adam, qui est devenu comme un de nous, sachant le bien et le mal; de peur, ajouta-t-il, qu'il ne mange aussi du fruit de vie et qu'il ne vive éternellement, chassons-le de ce paradis et qu'il mange son pain à la sueur de son visage [125] . Ecce Adam quasi unus ex nobis factus est, sciens bonum [III-267] num et malum, etc. Vous ne direz pas non plus que ce prétendu plus grand bien se trouve du côté des autres créatures; car il seroit ridicule de dire que le ciel ou la terre par exemple, ou quelqu'autre être particulier, comme les Anges par exemple, en soient devenus plus grands, plus parfaits ni plus heureux; si ce n'est que vous disiez, comme quelques-uns de vous, que les Démons en ont eu de la joie, et que ce soit là le plus grand bien que votre Dieu auroit voulu tirer de cette prémière faute d'Adam. Je ne crois pas néanmoins que vous oseriez dire telles choses.
Mais vous direz peut-être, qu'il permet et qu'il a permis tous ces maux, tous ces vices et toutes ces méchancetés qui régnent dans le monde pour une plus grande manifestation de sa gloire et de sa puissance, de sa justice, de sa bonté et de sa miséricorde; car de même, direz-vous, que c'est particulièrement dans un tems de maladies contagieuses qu'un habile Médecin fait paroitre son adresse, sa science et sa capacité, en guérissant habilement tous ses malades, et que c'est particulièrement en condamnant les coupables et en punissant les coupables qu'un juge intégre fait paroitre sa justice, de même aussi, direz-vous, c'est particulièrement dans la tolérance des vices et des méchancetés des hommes que Dieu fait paroitre sa patience et sa longanimité, c'est particulièrement dans la conversion des pécheurs véritablement pénitens qu'il fait paroitre sa bonté et sa miséricorde et c'est particulièrement dans la punition des pécheurs impénitens qu'il fait éclater sa puissance et sa justice, voulant à cet égard faire paroitre les richesses [III-268] de sa grandeur sur les vases de miséricorde, c'est-à-dire sur les justes qu'il a préparés ou prédestinés pour la gloire; et voulant d'un autre côté montrer sa colère et sa puissance sur les vases de colère, c'est-à-dire sur les méchans qu'il a préparés pour la perdition, comme dit le grand Apôtre St. Paul [126]. Et c'est, direz-vous, au moins ainsi pour la plus grande manifestation de sa gloire, de sa puissance et de sa justice que Dieu permet tous les maux, tous les vices et toutes les méchancetés du monde, et c'est-là, direz vous, le plus grand bien qu'il en tire; et par conséquent, direz-vous encore, ce n'est point en vain qu'il permet le mal, puisqu'il en sait tirer un grand bien, qui est au moins la plus grande manifestation de sa gloire, de sa puissance et de sa justice.
Mais cette réponse ne doit pas moins vous confondre que les précédentes; car quoiqu'il soit glorieux et louable à un habile Médecin de faire paroitre sa science et sa capacité dans un tems de maladies contagieuses, en guérissant habilement les malades, et que ce soit dans un tems de maladies contagieuses qu'il doive faire paroitre sa suffisance; et qu'il soit glorieux à un Prince de faire paroitre sa puissance contre des ennemis qui viendroient pour ravager ses Etats; et qu'il seroit glorieux et louable à un juge de rendre la justice à un chacun, et que ce soit particulièrement dans la punition des coupables et des méchans qu'il doive exercer sa justice; il ne s'ensuit pas néanmoins de-là qu'il soit de même glorieux et [III-269] louable à un Dieu tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage d'affliger misérablement les hommes de toutes sortes de maux et de misères, afin d'exercer leur patience et d'avoir pitié d'eux. Il ne s'en suit pas de-là qu'il soit glorieux et louable à un Dieu tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage de laisser faire aux méchans toutes sortes de maux et de méchancetés, pour exercer ensuite sa puissance contr'eux et pour avoir le plaisir de les punir ou de les rendre éternellement malheureux.
Que diriez-vous d'un Prince ou d'un Monarque, qui voudroit faire ravager ses Etats ou les Etats de ses voisins, sous prétexte de vouloir faire paroitre la force de sa puissance? Que diriez-vous d'un Médecin, qui voudroit faire venir des maladies contagieuses parmi les hommes, sous prétexte de vouloir montrer sa science et son adresse à les guérir? Que diriez-vous d'un juge, qui voudroit faire commettre des crimes et faire sévèrement punir ceux qui les commettroient, sous prétexte de vouloir faire paroitre la rigueur de sa justice dans la punition des coupables? Vous diriez sans doute d'un tel juge qu'il seroit non seulement injuste, mais qu'il seroit même encore cruel et méchant, puisqu'il se plairoit à faire commettre des crimes et à faire ainsi des coupables pour avoir le plaisir de les faire rigoureusement punir. Vous blâmeriez entièrement un Prince qui feroit ravager ses Etats et les Etats de ses voisins, sous prétexte de faire paroitre sa puissance et la force de ses armées. Vous blâmeriez entièrement tous ceux et celles qui voudroient faire misérablement languir et gémir de pauvres malheureux, [III-270] sous prétexte d'avoir pitié et compassion d'eux, et enfin vous blâmeriez des médecins qui voudroient faire venir des maux et des maladies contagieuses aux hommes, sous prétexte d'exercer et de faire paroitre leur science à les guérir [127]. Vous blâmeriez, dis-je, tous ces gens-là, vous les condamneriez et vous les regarderiez tous comme des gens odieux et détestables. Comment donc pouvez-vous dire que votre Dieu et qu'un Dieu infiniment bon et infiniment sage feroit la même chose, c'est-à-dire qu'il permettroit et qu'il souffriroit dans le monde toutes sortes de maux, toutes sortes de vices et toutes sortes de méchancetés, pour la plus grande manifestation de sa gloire, de sa puissance et de sa justice, puisque rien n'est si contraire, ni si oposé à une infinie bonté et à une infinie perfection que tous les maux, que tous les vices et que toutes les méchancetés qui sont dans le monde! Quelle gloire, quel honneur ou quel plaisir pouroit revenir à un Dieu infiniment bon, infiniment sage et infiniment parfait de voir et de laisser tant de créatures misérables et malheureuses sur la terre? Quelle gloire, quel honneur ou quel plaisir pouroit revenir à un Dieu infiniment bon, infiniment sage et infiniment parfait de voir et de souffrir qu'il y ait tant de vices et tant de méchancetés parmi les hommes? Quelle gloire, quel honneur ou quel plaisir pouroit revenir à un Dieu infiniment bon, infiniment sage et infiniment parfait [III-271] de punir éternellement des coupables, c'est-à-dire, de faire éternellement brûler dans les flammes affroïables tant de milliers et tant de milliers de millions d'Anges et d'hommes qui seroient malheureusement réprouvés dans les enfers et cela souvent pour très-peu de choses, comme pour un vain et léger plaisir d'un moment, pour un regard, pour un désir, ou seulement pour une pensée qu'ils apellent déshonnêtes et spécialement pour une si légère faute, que celle que le prémier homme auroit commise, en mangeant seulement de quelque fruit dans un jardin? Si flagellat, occidat semel, disoit Job, et non de poenis hominum rideat. Chose vaine et frivole! Quelle gloire, dis-je, quel honneur ou quel plaisir cela pouroit-il faire à un Dieu? Cruelle et détestable seroit cette gloire, cruelle et détestable seroit cet honneur, cruel et détestable seroit ce plaisir, cruelle et détestable seroit cette justice, qui puniroit si sévèrement et si impitoïablement jusqu'à de si légères fautes. Vous êtes fols, Mrs. les Christicoles, vous êtes fols d'avoir seulement de telles pensées. Ne seroit-ce pas au contraire un bien plus grand bien et un bien plus digne sujet de gloire, d'honneur et de plaisir à un Dieu tout-puissant et infiniment parfait de rendre toutes ses créatures entièrement heureuses et parfaites? Oui certainement ce seroit pour lui un bien plus grand et un bien plus digne sujet de gloire, d'honneur et de plaisir.
Ne dites donc pas, Mrs. les Christicoles, qu'un Dieu infiniment parfait voudroit permettre et souffrir tant de maux, tant de vices et tant de méchancetés pour la plus grande manifestation de sa gloire, de sa [III-272] justice, de sa puissance et de sa miséricorde, puisque toutes ces prétenduës divines vertus paroitroient beaucoup plus glorieusement, plus heureusement et plus avantageusement dans le bien, que non pas dans le mal, ni que dans la punition du mal.
Cessez d'abuser les peuples par les vaines craintes et par les vaines espérances, aussi bien que par les fausses idées que vous leur donnez de la grandeur, de la puissance, de la bonté, de la sagesse et de la justice infinie d'un Dieu qui n'est point, qui n'a jamais été et qui ne sera jamais. Toutes les preuves que j'en ai données jusqu'ici sont claires et évidentes; elles sont démonstratives autant qu'il y en peut avoir, et par conséquent elles nous font manifestement voir la vanité et la fausseté de toutes les Divinités et de toutes les Religions du monde; et il n'en faut pas davantage pour confondre tous nos superstitieux Déicoles et nos Christicoles.
Mais comme je n'ai pas encore suffisamment, ni assez particulièrement réfuté l'erreur où ils sont, et dans laquelle ils entretiennent vainement les peuples touchant la nature de l'ame, qu'ils disent être spirituelle et immortelle, il faut que je fasse plus particulièrement voir ici la fausseté de cette opinion, ce qui poura servir en même tems d'une huitième démonstration de la vanité et de la fausseté des dites Religions.
[III-273]
Premièrement pour ce qui est de la prétendue spiritualité de l'âme, si elle étoit spirituelle, comme nos Christicoles l'entendent, elle n'auroit ni corps, ni parties, ni forme, ni figure, ni étendue aucune et par conséquent ne seroit rien de réel, ni de substantiel. Or l'âme est quelque chose de réel et de substantiel, puisqu'elle anime le corps, et qu'elle lui donne la force et le mouvement, qu'il a: car on ne dira pas que ce soit un rien ou un néant, qui anime le corps et qui lui donne sa force et son mouvement; donc l'âme est quelque chose de réel et de substantiel, et par conséquent il faut nécessairement qu'elle soit corps et matière, et qu'elle ait de l'étendue, puisque rien de réel et de substantiel ne peut être sans corps et sans étendue. La preuve évidente de cela est qu'il est impossible de se former aucune idée d'un Etre, qui seroit sans corps ou sans matière et sans étendue aucune. Pensez et repensez tant que vous voudrez à ce que pouroit être un Etre prétendu, qui n'auroit ni corps, ni matière, ni étendue aucune; vous ne vous formerez jamais une idée claire et distincte de ce qu'il pouroit être; et il ne faut pas s'étonner de cela, car comment pouroit-on se former une idée claire et distincte d'un être, que l'on voudroit dépouiller de la nature même de l'être et de toutes les propriétés de l'être. C'est comme si on vouloit se former une idée claire et distincte d'un être, qui ne seroit pas être; [III-274] c'est pis que de vouloir se former l'idée d'une chimère, car enfin on peut se former une idée claire et distincte d'une chimère, c'est-à-dire d'un monstre à cent têtes ou à cent bras, par exemple, ou de telle autre chimère, que l'on voudra s'imaginer, mais on ne sauroit, quand même on le voudroit, se former aucune idée claire et distincte de ce que seroit un être, qui ne seroit point être et qui n'auroit point la nature de l'Etre. Cela se contredit et se détruit manifestement soi-même. Or la nature de l'Etre est d'être corps et étendue, par conséquent ce qui n'est ni corps, ni étendue, n'est nullement être. L'antiquité l'a toujours pensé et cru ainsi, si bien que la plupart des anciens Philosophes [128] et Théologiens n'avoient pas d'autre croïance, que celle-là. C'est pourquoi aussi ils croïoient non-seulement que les âmes étoient corporelles et matérielles, mais ils croïoient aussi que les Anges et que Dieu lui-même n'étoit pas sans corps, ni sans forme corporelle, tant ils étoient persuadés, qu'il n'y avoit point d'être sans corps et sans étendue.
Ils ne s'étoient pas encore avisés de cette belle et subtile distinction, que nos nouveaux Philosophes ont imaginé être entre le corps et l'esprit. Ils ne s'étoient point encore avisés, comme eux, de prendre garde, si une pensée de l'âme pouvoit être étendue ou non, si un désir de l'âme pouvoit être rond ou quarré, ou triangulaire ou de quelqu'autre figure, ni si on pouvoit couper en deux ou en quatre quelque connoissance, ou quelque sentiment de l'âme. Et parceque [III-275] ces subtiles philosophes ont clairement reconnu qu'une pensée de l'âme n'est pas un corps étendu, qu'un désir de l'âme n'est pas une chose ronde, ni quarrée, ni triangulaire, ni d'aucune autre figure, et que l'on ne peut nullement couper ni fendre en deux ou en quatre aucune connoissance, ni aucun sentiment de l'âme, ils ont cru trouver une différence essentielle entre le corps et l'esprit, et se sont imaginés que c'étoient réellement et substantiellement deux êtres de différente nature, que le propre de l'un étoit d'être étendu en longueur, en largeur et en profondeur, et que le propre de l'autre étoit seulement de penser et de sentir.
Voici comme ils parlent sur ses sujets. Nous n'avons, dit l'auteur de la Recherche de la vérité [129] , que deux sortes d'idées, idée d'esprit et idée de corps; et ne devant dire que ce que nous concevons, nous ne devons raisonner que suivant ces deux idées. Ainsi, puisque l'idée que nous avons de tous les corps, nous fait connoître, dit-il, qu'ils ne se peuvent remuer, il faut conclure, dit-il, que ce sont les esprits, qui les remuent. Il est évident, ajoute-t-il, que tous les corps, grands et petits, n'ont pas la force de se remuer. ... [III-276] Le plus petit ou le plus grand des corps, que l'on puisse concevoir, n'a point la force de se remuer; et non-seulement les corps, dit-il, ne peuvent rien faire quoique ce soit, les esprits les plus nobles sont dans une semblable impuissance, ils ne peuvent rien connoître, dit-il, si Dieu ne les éclaire, ils ne peuvent rien sentir, si Dieu ne les modifie, ils ne sont capables de vouloir, que parceque Dieu les agite [130]. Ce ne sont pas eux, qui se meuvent vers le bien, c'est Dieu qui les meut et ils ne peuvent que ce que Dieu leur fait faire.
La première de toutes nos connoissances, dit le même auteur, est l'existence de notre âme, toutes nos pensées en sont des démonstrations incontestables; car il n'y a rien de plus évident que ce qui pense actuellement est actuellement quelque chose... Mais s'il est facile de reconnoître l'existence de son âme, il n'est pas également facile d'en connoître l'essence et la nature. Si on veut bien savoir ce qu'elle est, il faut surtout bien prendre garde de ne la point confondre [131] avec les choses, auxquelles elle est unie. Il ne faut pas prendre son âme pour son corps, ni pour du sang, ni pour des esprits animaux, ni pour du feu, ni pour une infinité d'autres choses, pour lesquelles les Philosophes l'ont prise. Il ne faut croire de l'âme que ce qu'on ne sauroit s'empêcher d'en croire, et dont on est pleinement convaincu par le [III-277] sentiment intérieur, qu'on a de soi-même; car autrement on se tromperoit.
Les impies, dit ce même Auteur, doivent sans doute se mettre fort en peine de savoir si leur âme est mortelle, comme ils le pensent, ou si elle est immortelle, comme la foi et la raison nous l'aprennent. C'est là une chose de la dernière conséquence pour eux..... D'où vient donc, dit-il, qu'ils ne le savent pas ou qu'ils en demeurent en doute? Car enfin estce une chose si difficile à connoitre que la différence qu'il y a entre l'ame et le corps [132], entre ce qui pense et ce qui est étendu, et que ces deux Etres sont tout oposés? Faut-il aporter une si grande attention d'esprit pour voir qu'une pensée n'est pas une chose ronde ou quarrée? Que l'étendue n'est capable que de différentes figures et de différens mouvements et non pas de pensées et de raisonnemens? Et ainsi ce qui pense et ce qui est étendu sont des choses toutes différentes? Cependant cela seul, dit-il, suffit pour démontrer que l'ame est immortelle et qu'elle ne peut périr, quand même le corps seroit anéanti. Les corps peuvent bien se corrompre, par ce qu'ils sont étendus, et qu'ils ont des parties qui se peuvent diviser [133] mais si l'esprit n'est point étendu, il ne sera pas divisible, et s'il n'est pas divisible il faudra demeurer d'accord, qu'en ce sens, il ne sera pas corruptible.
Mais comment, dit cet Auteur, pouroit-on s'imaginer que l'esprit fut étendu et divisible? On peut, dit-il, par une ligne droite couper un quarré en deux [III-278] triangles, en deux parallelogrames, en deux trapetes, mais par quelle ligne, dit-il, peut-on concevoir, qu'un plaisir, qu'une douleur, qu'un désir se puisse couper? Et qu'elle figure résulteroit de cette division?..... L'Esprit n'est donc point étendu ni divisible, et par conséquent il est immortel et incorruptible de sa nature..... Car enfin, dit-il [134], la question de l'immortalité de l'ame est une des questions les plus faciles à résoudre, lorsque, sans écouter son imagination, l'on considére avec attention d'esprit l'idée claire et distincte de l'étendue, et le raport qu'elle peut avoir avec la pensée.... [135] Il est donc clair, dit-il, que la pensée n'étant point la modification de l'étendue, notre ame n'est point anéantie, quand même on suposeroit que la mort anéantiroit le corps.
Les cartésiens, dit encore le même Auteur, ne pensent pas que les bêtes sentent de la douleur et du plaisir, qu'elles aiment ou haïssent aucune chose; parcequ'ils n'admettent rien que de matériel dans les bêtes, et qu'ils ne pensent pas que les sentimens, ni les passions, soient des propriétés de la matière, telle qu'elle puisse être. Quelques Péripatéticiens au contraire pensent que la matière est capable de sentimens et de passions, lorsqu'elle est, disent-ils, subtilisée, que les bêtes peuvent sentir par le moïen des esprits animaux, c'est-à-dire par le moïen d'une matière extrêmement agitée, subtile et délicate et que l'ame même n'est capable de sentiment et de passions qu'à cause qu'elle est unie à cette matière. Ainsi pour [III-279] résoudre la question, si les bêtes ont une ame, il faut rentrer en soi-même et considérer avec toute l'attention dont on est capable, l'idée que l'on a de la matière. Et si l'on conçoit que de la matière figurée d'une telle manière, comme en quarré, en rond, en oval, sent de la douleur, du plaisir, de la chaleur, de la couleur, du son etc....., on peut assurer que l'ame des bêtes, toute matérielle qu'elle soit, est capable de sentir. Si on ne le conçoit pas, il ne le faut pas dire, car il ne faut assurer, dit-il, que ce que l'on conçoit. De même si l'on conçoit que de la matière extrêmement agitée de bas en haut, de haut en bas, en ligne circulaire, spirale, parabolique ou elliptique, soit un amour, une joïe, une tristesse etc. [136], on peut dire que les bêtes ont toutes les mêmes passions que nous. Si on ne le conçoit pas, il ne le faut pas le dire, à moins, dit-il, que l'on ne veuille parler sans savoir ce que l'on dit. Mais je pense pouvoir assurer, dit-il, qu'on ne croira jamais qu'aucun mouvement de matière puisse être un amour ou une joïe, pourvû que l'on y pense sérieusement. Il y a contradiction, disent les cartésiens, de dire qu'une ame ou une substance qui pense, qui sent ou qui désire etc. soit matérielle.
L'ame, dit le même Auteur, est si aveugle, qu'elle se méconnoit elle-même et qu'elle ne voit pas que ses propres sensations lui apartiennent. Elle est si intimement unie à son corps, et elle est devenue si [III-280] charnelle depuis le péché, dit-il, qu'elle lui attribue beaucoup de choses, qui n'apartiennent qu'à elle-même, et qu'elle ne se distingue presque plus d'avec lui. Desorte [137] qu'elle ne lui attribue pas seulement tous les sentimens dont nous parlons à présent, mais aussi la force d'imaginer, et même quelquefois la puissance de raisonner; car il y a un grand nombre de Philosophes assez stupides et assez grossiers pour croire que l'ame n'étoit que la plus déliée et la plus subtile partie du corps. Dans les animaux il n'y a ni intelligence ni ame, comme on l'entend ordinairement, ils mangent sans plaisir, ils crient sans douleur, ils croissent sans le savoir; ils ne désirent rien, ils ne craignent rien, ils ne connoissent rien; et s'ils agissent avec adresse et d'une manière qui marque intelligence, c'est, dit cet Auteur, [138] que Dieu, les aïant fait pour les conserver, il a conformé leur corps de telle façon qu'ils évitent machinalement et sans crainte tout ce qui est capable de les détruire? Autrement il faudroit dire qu'il y a plus d'intelligence dans les plus petits de tous les animaux, ou même dans une seule graine que dans le plus spirituel des hommes, car il est constant qu'il y a plus de différentes parties et qu'il y produit plus de mouvemens réglés, que nous ne sommes capables d'en connoitre.
Je ne crois pas, dit encore le même Auteur, [139] qu'on puisse douter, après y avoir pensé sérieusement, que [III-281] l'essence de l'esprit ne consiste que dans la pensée, de même que l'essence de la matière ne consiste que dans l'étendue, et que selon les différentes modifications de la pensée, l'esprit est tantôt voulant, tantôt imaginant, ou enfin qu'il a plusieurs formes particulières; de même que selon les différentes modifications de l'étendue, la matière est tantôt de l'eau, tantôt du bois, tantôt du feu, ou qu'elle a une infinité d'autres formes particulières.... Je ne crois pas aussi, dit-il, qu'il soit possible de concevoir un esprit qui ne pense point, quoiqu'il soit fort facile d'en concevoir un qui ne sente point, qui n'imagine point et même qui ne veuille point; de même qu'il n'est pas possible de concevoir une matière qui ne soit point étendue, quoiqu'il soit très-facile d'en concevoir une qui ne soit ni terre, ni métal, ni quarrée, ni ronde, et qui même ne soit point en mouvement; d'où il faut conclure, que comme il se peut faire qu'il y ait de la matière qui ne soit ni terre, ni métal, ni quarrée, ni ronde, ni même en mouvement, il se peut faire aussi qu'un esprit ne sente ni froid, ni chaud, ni joïe, ni tristesse, n'imagine rien; de sorte que toutes ces choses ne lui sont point essentielles La pensée toute seule est donc l'essence de l'esprit, ainsi que l'étendue toute seule est l'essence de la matière...... Mais comme le mouvement n'est pas de l'essence de la matière; puisqu'il supose de l'étendue; ainsi il n'est pas de l'essence de l'esprit de vouloir, puisque le vouloir supose la perception. La pensée toute seule est donc proprement ce qui constitue l'essence de l'esprit et les différentes manières de penser, [III-282] capable et dont il n'est pas toujours modifié; mais vouloir est une propriété qui l'accompagne toujours, quoiqu'il soit, dit-il, uni à un corps, ou qu'il en soit séparé, laquelle cependant ne lui est pas essentielle puisqu'elle supose la pensée [140] .
Si on veut, dit-il, ajouter quelque idée claire et distincte au mot de vie, on peut dire que la vie de l'âme est la connoissance de la vérité et l'amour du bien, ou plutôt que sa pensée est sa vie; et que la vie du corps consiste dans la circulation du sang et dans le juste tempérament des humeurs, ou plutôt que la vie du corps est le mouvement de ses parties propres pour sa conservation [141]. Et alors les idées attachées au mot de vie étant claires et distinctes, il sera assez évident, dit-il, 1°. que l'âme ne peut communiquer la vie au corps; 2°. qu'elle ne peut lui donner la vie par laquelle il se nourrit, croit etc., puisqu'elle ne sait pas même ce qu'il faut faire pour digérer ce que l'on mange; 3°. qu'elle ne peut le faire sentir, puisque la matière est incapable de sentiment etc.
Les traces du cerveau sont liées les unes aux autres, et elles sont suivies du mouvement des esprits animaux. Les traces réveillées dans le cerveau réveillent les idées dans l'esprit, et des mouvemens excités dans les esprits animaux excitent des passions dans la [III-283] volonté [142]; dès que l'âme reçoit quelques nouvelles idées, il s'imprime dans le cerveau de nouvelles traces, et dès que les objets produisent de nouvelles traces dans le cerveau, l'âme reçoit de nouvelles idées; non, dit l'Auteur, qu'elle considère ces traces, puisqu'elle n'en a aucune connoissance, non que ces traces renferment ces idées, puisqu'elles n'y ont aucun raport; non enfin qu'elle reçoive ces idées de ces traces; car comme nous l'expliquerons ailleurs, dit-il [143], il n'est pas concevable que l'esprit reçoive quelque chose du corps, et qu'il devienne plus éclairé qu'il n'est en se tournant vers lui, ainsi que disent les Philosophes, qui veulent que ce soit par convertion aux fantomes ou aux traces du cerveau, per conversionem ad phantasmata, que l'esprit aperçoive toutes choses. De même que l'âme veut que le bras soit meu, quoiqu'elle ne sache pas seulement ce qu'il faut faire afin qu'il soit meu, le bras est meu; et dès que les esprits animaux sont agités, l'âme se trouve émeue, quoiqu'elle ne sache pas seulement s'il y a des esprits animaux dans son corps. Il y a, dit-il, de la liaison entre les idées et les émotions de l'âme, comme aussi de la liaison entre les idées et les traces et de la liaison des traces, les unes avec les autres. Par exemple il y a une liaison naturelle et qui ne dépend point de notre volonté, entre les traces que produisent un arbre ou une montagne que nous voïons, et les idées d'arbres ou de montagnes, entre les traces que produisent dans [III-284] notre cerveau les cris d'un homme ou d'un animal. qui souffre et que nous entendons se plaindre, entre l'air du visage d'un homme qui nous menace ou qui nous craint, et les idées de douleurs, de forces, de foiblesses, et même entre les sentimens de compassion, de crainte et de courage qui se produisent naturellement en nous [144].
La puissance de l'âme sur le corps, dit Mr. de Cambrai [145] est non seulement souveraine, mais encore aveugle. Le païsan le plus ignorant, dit-il [146] sait aussi bien mouvoir son corps, que le Philosophe le mieux instruit de l'anatomie. L'esprit du païsan commande à ses nerfs, à ses muscles, à ses tendons qu'il ne connoit pas, et dont il n'a jamais ouï parler. Sans pouvoir les distinguer et sans savoir où ils sont, il les trouve, il s'adresse précisément à ceux dont il a besoin, et il ne prend point les uns pour les autres. Un danseur de corde ne fait que vouloir, et à l'instant les esprits coulent avec impétuosité tantôt dans de certains nerfs, tantôt en d'autres; tous ses nerfs se tendent ou se relachent à propos. Demandez-lui qui sont ceux qu'il a mis en mouvemens et par où il a commencé à les ébranler, il ne comprend pas même ce que vous voulez lui dire. Il ignore profondement ce qu'il a fait dans tous les ressorts intérieurs de sa machine. Le joueur de luth qui connoit parfaitement toutes les cordes de son instrument, qui les voit de ses yeux, qui les touche l'une après l'autre de ses [III-285] doigts, s'y méprend. Mais l'âme qui gouverne la machine du corps humain en meut tous les ressorts à propos sans les voir, sans les discerner, sans en savoir ni la figure, ni la situation, ni la force et elle ne s'y mécompte pas. Quel prodige, dit-il, mon esprit commande à ce qu'il ne connoit pas et qu'il ne peut voir, à ce qu'il ne connoit point et qui est incapable de connoissance et il est infailliblement obéi. Que d'aveuglement! Que de puissance! L'aveuglement est dans l'homme, mais la puissance de qui est-elle? A qui l'attribuerons nous, si ce n'est à celui, dit-il, qui voit ce que l'homme ne voit point et qui fait en lui ce qui le surpasse.
Mon âme, dit-il, a beau vouloir remuer les corps qui l'environnent et qu'elle connoit très-distinctement, aucun ne se remue; elle n'a aucun pouvoir pour ébranler le moindre atôme par sa volonté [147]. La pensée de l'homme n'a aucun empire sur les corps [148]. Ce même esprit qui voit sans cesse l'infini, et dans la règle de l'infini toutes les choses finies, ignore aussi à l'infini tous les objets qui l'environnent. Il s'ignore profondément lui-même, il marehe comme à tatons dans un abyme de ténèbres. Il ne sait ce qu'il est, ni comment il est attaché à un corps, ni comment il a tant d'empire sur tous les ressorts de ce corps qu'il ne connoit point. Il ignore ses propres pensées et ses propres volontés. Il ne sait avec certitude ni ce qu'il croit, ni ce qu'il veut. Souvent il [III-286] s'imagine croire et vouloir ce qu'il n'a ni cru, ni voulu. Il se trompe, et ce qu'il a de meilleur c'est de le reconnoitre [149]. Il est même si naturel de croire, dit le même Mr. de Cambrai, que la matière ne peut penser, que tous les hommes sans prévention ne peuvent s'empêcher de rire, quand on leur soutient que les bêtes ne sont que de pures machines, parce qu'ils ne sauroient concevoir que de pures machines puissent avoir les connoissances qu'ils prétendent apercevoir dans les bêtes;...... de là vient, dit-il, que les anciens mêmes qui ne connoissent rien de réel qui ne fut corps, vouloient néanmoins que l'âme de l'homme fut d'un 5me élement, ou d'une espèce de quintessence sans nom.
Il est visible par tous ces raisonnemens-là que la raison pourquoi les Cartésiens ne veulent pas reconnoitre que la matière soit capable de penser, de sentir, de désirer et de vouloir, d'aimer et de haïr etc. est, par ce qu'ils s'imaginent que si la pensée et la connoissance, le sentiment et la volonté, l'amour et la haine, la tristesse et la joïe et toutes autres sortes de pensées de l'ame n'étoient que des modifications de la matière, elles seroient nécessairement des [III-287] choses étenduës en longueur, en largeur et en profondeur, aussi bien que la matière; qu'elles seroient nécessairement des choses rondes ou quarrées, comme ils disent, et qu'elles pouroient, comme la matière même, se diviser, se fendre ou se couper en plusieurs semblables ou dissemblables parties.
Or il est clair et évident que quand la matière seroit capable de penser et de sentir, de désirer et de vouloir, d'aimer et de haïr, d'avoir de la joïe ou de la tristesse etc., il ne s'ensuivroit pas de-là que ces sortes de modifications de la matière seroient des choses étenduës en longueur, en largeur et en profondeur, et par conséquent qu'il ne s'ensuivroit pas de-là que les pensées, que les désirs et que les volontés ou les autres affections de l'ame seroient des choses rondes ou quarrées, comme ils disent, ni qu'elles pouroient, comme la matière même, se diviser et se fendre ou se couper en plusieurs semblables ou dissemblables parties. Il est même ridicule de s'imaginer que telle chose s'en suivroit. En voici évidemment la preuve. Il est clair et évident que le mouvement, par exemple, est un mode ou une modification de la matière, aussi bien que l'étendue sauroit l'être; or il est évident que le mouvement en lui-même n'est pas une chose ronde ou quarrée; car quoiqu'il puisse aller en rond, en quarré, en oval, on ne dit pas pour cela que le mouvement soit une chose ronde, quarrée ou ovale, ni que ce soit une chose que l'on puisse mesurer à pots et à pintes, ni que l'on puisse péser au poids et à la balance; et ce n'est pas une chose que l'on puisse fendre ni couper en plusieurs [III-288] parties; donc toutes les modifications de la matière ne sont pas nécessairement des choses rondes ou quarrées, ni des choses que l'on puisse toujours diviser, fendre ou couper par parties.
Pareillement la vie et la mort, la beauté et la laideur, la santé et la maladie, la force et la foiblesse des corps vivans ne sont que des modes ou des modifications de la matière, aussi bien que de l'étendue; or il est évident que ni la vie, ni la mort, ni la beauté, ni la laideur, ni la force, ni la foiblesse, ni la santé, ni la maladie des corps vivans, ne sont pas des choses étenduës en longueur, en largeur et en profondeur; ce ne sont pas non plus des choses rondes ou quarrées, ni que l'on puisse fendre ou diviser par piéces; ce ne sont pas des choses que l'on puisse mesurer à l'aulne ou péser au poids ni à la balance; quoiqu'elles ne soïent néanmoins que des modifications de la matière. Ainsi toutes les modifications de la matière ne sont pas pour cela toujours des choses rondes ou quarrées; et il seroit même ridicule de dire pour cela que la beauté et la laideur, que la force et la foiblesse, que la santé et la maladie des corps vivans dussent être des choses rondes du quarrées, et qu'elles dussent pouvoir se fendre et se diviser par parties, sous prétexte qu'elles sont des modifications de la matière.
Pareillement les sons, les odeurs, les goûts ou les saveurs ne sont point des choses rondes ou quarrées; et il seroit ridicule de dire qu'elles dussent être rondes ou quarrées, parce qu'elles sont des modifications de la matière. Pareillement les vices et les vertus [III-289] ne sont que des modifications de la matière; car la vertu dans les hommes n'est rien autre chose qu'une bonne, qu'une belle, honnête et louable manière d'agir et de se comporter; au contraire le vice dans les hommes n'est autre chose qu'une mauvaise et qu'une laide et blamable manière d'agir et de se comporter. Toutes lesquelles bonnes ou mauvaises manières d'agir et de se comporter dans la vie, sont visiblement dans les hommes, qui sont composés de matière, et par conséquent on ne peut pas dire que les vices et les vertus ne soient pas des modifications de la matière.
Cependant il ne s'en suit pas de-là que les vertus et les vices soient des choses que l'on puisse diviser, fendre ou couper en plusieurs parties, comme on couperoit la matière; et il seroit même ridicule de dire ou de s'imaginer que telles choses dussent s'en suivre d'un tel principe. Donc à pari et par conséquence pareille, quand nos pensées et nos connoissances, nos désirs et nos volontés, quand nos sentimens et nos affections, nos amitiés et nos haines, nos plaisirs et nos douleurs, nos joïes et nos tristesses, en un mot quand tous nos sentimens et toutes nos passions ne seroient que des modifications de la matière, il ne s'en suivroit nullement, que ce seroient ni que ce devroient être pour cela des choses rondes ou quarrées, ni que ce seroient pour cela des choses que l'on pouroit, comme ils disent, fendre ou couper par pièces ou par morceaux; au contraire il est ridicule à nos Cartésiens de s'imaginer que telles choses s'en suivroient.
Tournons autrement, si l'on veut ce raisonnement-ci. [III-290] La raison pourquoi les Cartésiens ne veulent pas reconnoitre que la matière soit capable de penser, de sentir, de désirer, de vouloir, d'aimer et de haïr etc., c'est parcequ'ils ne peuvent se persuader qu'une volonté, qu'une pensée, qu'un désir, qu'un amour, qu'une haine, qu'une joïe, qu'une tristesse, ni aucune autre affection ou passion, puissent être des modifications de la matière; et ils ne se peuvent persuader que ces sortes de choses puissent être des modifications de la matière, parceque ce ne sont point, disent-ils, des choses étenduës comme la matière et que ce ne sont pas des choses qui puissent être divisées, fenduës ou coupées par pièces et par morceaux. Or cette raison n'empêche pas que la pensée, que la connoissance, que le sentiment, que la volonté, que le désir, que l'amour, que la haine, que la joïe, que la tristesse et que toutes les autres affections ou passions de l'ame ne puissent être des modifications de la matière; donc cette raison ne prouve rien pour la spiritualité de l'ame, comme nos Cartésiens le prétendent, et ils sont mêmes aussi ridicules de prétendre démontrer par-là la spiritualité de l'ame, comme ils le font, lorsqu'ils prétendent démontrer l'existence d'un être infiniment parfait par l'idée qu'ils en ont. Car de même que l'idée que l'on a d'une chose ne prouve nullement, que cette chose soit comme on se l'imagine, de même aussi ce que l'on apelle la spiritualité des pensées, des désirs, des volontés, des affections et des passions de l'ame, qui ne sont point des choses étenduës, qui ne sont point des choses rondes ou quarrées et qui ne peuvent se fendre ou [III-291] se couper par pièces ou par morceaux, ne prouvent nullement qu'elles ne soïent point des modifications de la matière. La raison évidente de cela est que toutes les modifications de la matière ne doivent pas avoir toutes les propriétés de la matière; et il est même impossible qu'elles les aïent toutes. Le propre de la matière est, par exemple, d'être étendue en longueur, en largeur et en profondeur; mais il ne s'en suit pas de-là que toutes les modifications de la matière puissent ou doivent être étendues en longueur, en largeur et en profondeur; il seroit même ridicule de le prétendre. Le propre de la matière est de pouvoir avoir toutes sortes de figures, toutes sortes de mouvemens; mais il ne s'en suit pas de-la que toutes les modifications de la matière puissent ou doivent avoir toutes sortes de figures, toutes sortes de mouvements; il seroit même ridicule de le prétendre. Le propre de la matière est de pouvoir être divisée, fendue ou coupée en long ou en travers et en toutes sortes de biais; mais il ne s'ensuit pas de-là que toutes les modifications de la matière puissent ou doivent être capables d'être divisées, fendues ou coupées en long et en travers et en toutes sortes de biais; il seroit même ridicule de le prétendre. De même encore le propre de la matière est de pouvoir être mesurée au pié, par exemple, à l'aulne ou à la toise, comme aussi de pouvoir l'être au cartel, au pot ou à la pinte; mais il ne s'en suit pas de-là non plus que toutes les modifications de la matière puissent ou doivent être capables d'être mesurées ainsi au pié, à l'aulne, ou à la toise, ou d'être mesurée au cartel, au [III-292] pot ou la pinte; il seroit même ridicule de le prétendre. Enfin le propre de la matière est de pouvoir être pésée au poids ou à la balance, mais il ne s'ensuit pas de-là que toutes les modifications de la matière, ni même que toutes sortes de matières puissent ou doivent être actuellement capables d'être pésées au poids ou à la balance et il seroit ridicule de le prétendre. Donc il est ridicule à nos Cartésiens de prétendre que nos pensées, que nos raisonnemens, que nos connoissances, que nos désirs et nos volontés et que les sentimens que nous avons de plaisir ou de douleur, d'amour ou de haine, de joïe ou de tristesse etc. ne soient pas des modifications de la matière, sous prétexte que ces sortes de modifications de notre ame ne sont point étenduës en longueur, en largeur et en profondeur et sous prétexte qu'elles ne sont ni rondes, ni quarrées et qu'elles ne peuvent être divisées ou coupées en piéces et en morceaux ; il est, dis-je, ridicule à eux de prétendre cela, puisqu'il n'est pas possible que toutes les modifications de la matière aïent actuellement toutes ces propriétés.
Voici des exemples qui confirment ce raisonnement-ci. Le mouvement, comme j'ai dit, et le vent, par exemple, ne sont certainement que des modifications ou agitations de la matière; cependant il est constant que le mouvement et que le vent ne sont point des choses rondes ou quarrées, ni d'aucune autre figure; ils ne peuvent être mesurés à pots, ni à pintes, ni à cartel, ils ne peuvent être pésés au poids, ni à la balance; donc toutes les modifications de la matière ne peuvent pas toujours avoir toutes les [III-293] propriétés de la matière. Pareillement il est certain, clair et évident que ce que nous apellons la vie ou la mort, la beauté ou la laideur, la force ou la foiblesse, la santé ou la maladie, ne sont que des modifications de la matière, dont le corps est composé; cependant il est constant que ces sortes de choses ne sont ni rondes, ni quarrées, ni d'aucune autre figure; elles ne peuvent se fendre, ni couper en quartiers, comme la matière; elles ne peuvent se mesurer à l'aulne, ni à la toise, ni à pots, ni à pintes, et ne peuvent nullement se péser au poids ni à la balance. Il seroit ridicule de parler, par exemple, d'une aulne ou d'une toise de vie ou de santé; il seroit ridicule de parler d'un pot ou d'une pinte de santé et de force etc. Il seroit ridicule de parler d'une livre ou de deux ou trois livres de maladie, de fièvre ou de pleuresie; aussi bien que de deux ou trois livres de santé et de force etc. Donc toutes les modifications de la matière ne peuvent toujours avoir toutes les propriétés de la matière. Pareillement les vices et les vertus que nous voïons tout visiblement dans les hommes, ne sont, comme j'ai dit, que des modifications de la matière; parceque les vertus et les vices ne consistent que dans certaines bonnes ou mauvaises dispositions ou manières d'agir ou de vivre, de se conduire et de se comporter dans la vie, qui sont certainement des dispositions et des manières d'agir, qui regardent le corps aussi bien que l'esprit, et par conséquent qui sont autant des modifications du corps que des modifications de l'esprit. Cependant il est constant que les vices et que les vertus des hommes [III-294] ne sont point des choses rondes ou quarrées, ni autrement figurées; ce ne sont point des choses qui se puissent fendre ou couper en diverses parties, ce ne sont point des choses qui se puissent mesurer à l'aulne ou à la toise, ce ne sont point des choses qui se puissent péser au poids ni à la balance; et il seroit ridicule de demander si les vices et les vertus seroient des choses rondes ou quarrées; il seroit ridicule de demander si on les peut fendre, ou couper, ou diviser en plusieurs parties; et il seroit ridicule de penser qu'on les puisse mesurer à l'aulne ou à la toise, ou qu'on les puisse péser au poids et à la balance; donc il est constant, clair et évident que toutes les modifications de la matière ne doivent pas être des choses rondes ou quarrées et qu'elles ne doivent pas toujours être des choses que l'on puisse fendre ou couper en pièces. Et quoique l'on ne puisse pas précisément dire que certains tels ou tels mouvemens de matière en ligne droite, oblique ou circulaire, spirale, parabolique ou elliptique, comme disent nos Cartésiens, fassent un amour, une haine, un désir, une joïe, une tristesse ou quelqu'autre affection ou passion de l'ame, il ne s'en suit pas de-là que ces sortes de sentimens ou affections de l'ame ne soient pas des modifications de la matière. Enfin ce que nous apellons le bruit, le son, la lumière, l'odeur, la saveur, la chaleur, la froideur, ou la fermentation ne sont certainement de la part des choses mêmes que des modes ou des modifications de la matière. Le sommeil, par exemple encore, n'est très-certainement aussi qu'une modification de la [III-295] matière. Nos Cartésiens demandent-ils pour cela si le sommeil est quelque chose de rond ou de quarré et si on conçoit qu'il se puisse fendre ou couper en pièces et quelle figure résulteroit de cette division? Ils se feroient bien moquer d'eux. Ils auroient à l'avanture autant de raison de demander de quelle couleur seroit le sommeil, de quelle couleur seroit une pensée, un désir, une joïe, une tristesse. Les fols! à quoi pensent-ils? Ne voïent-ils pas?..... et cependant il est visible que ces sortes de choses ne sont ni rondes, ni quarrées, ni d'aucune autre figure. Il est visible qu'elles ne sauroient se fendre, ni se diviser par pièces et par morceaux. Et enfin il est visible qu'elles ne sauroient se mesurer ni se péser en aucune manière; donc encore un coup il est constant, clair et évident que toutes les modifications de la matière ne doivent pas toujours avoir actuellement toutes les propriétés de la matière, qu'elles ne doivent pas toujours être rondes ou quarrées, et qu'elles ne doivent pas toujours être divisibles au conteau ou à la hache et ne doivent pas toujours être mesurables à l'aulne ou à la toise, ni pésables au poids ou à la balance; par conséquent il est clair et évident que nos Cartésiens n'ont pas raison de dire que les pensées, que les désirs et que les volontés et les sensations de l'ame ne sont point des modifications de la matière, sous prétexte qu'elles ne sont ni rondes, ni quarrées, ni d'aucune autre figure. Et ainsi leur prétendue démonstration de la spiritualité de l'ame, qu'ils apuïoient sur ce raisonnement, se trouve manifestement vaine et ridicule.
[III-296]
De cette prétendue spiritualité de l'ame, si bien démontrée suivant leur sens, ils croïent légitimement tirer une conséquence évidente pour son immortalité. Voici comme ils raisonnent. Ce qui est spirituel n'a point d'étendue, ce qui n'a point d'étendue n'a point de parties qui puissent se diviser et se séparer les unes des autres; ce qui n'a point de parties qui se puissent diviser et se séparer les unes des autres, ne peut se corrompre (car ce n'est que par la désunion et séparation des parties que les corps se corrompent); ce qui ne peut se corrompre ne peut périr ni cesser d'être; ce qui ne peut périr ni cesser d'être, demeure toujours dans son même état, et par consequent l'ame étant spirituelle, suivant la prétendue démonstration, elle n'a point d'étendue, n'aïant point d'étendue elle n'a point de parties qui se puissent diviser ni sépares les unes des autres, n'aïant point de parties qui puissent se diviser ni se séparer les unes des autres, elle ne peut se corrompre, ne pouvant se corrompre, elle demeure toujours dans son même état; et par conséquent ils trouvent ainsi qu'elle est immortelle. Voilà comme ils prétendent démontrer l'immortalité de leur ame. Mais comme tout ce raisonnement n'est fondé que sur une fausse suposition et sur une vaine et ridicule prétendue démonstration de spiritualité, il est facile de voir, que cet argument ne peut rien conclure et qu'il n'est d'aucune force.
Mais comment nos cartésiens peuvent-ils dire que l'ame seroit quelque chose de spirituel et d'immortel, puisqu'ils reconnoissent et qu'il faut nécessairement qu'ils reconnoissent qu'elle est capable de divers changemens et de diverses [III-297] modifications, et qu'elle est même actuellement sujètes à divers changemens, å diverses modifications et même à diverses infirmités. Ils devroient plutôt par cette raison dire qu'elle n'est pas spirituelle ni immortelle, car ce qui est capable de divers changemens et de diverses modifications ne peut pas être une chose (c'est-àdire un Etre ou une substance) spirituelle et immortelle.
1°. Il ne peut pas être une chose immortelle: en voici la raison évidente. Ce qui est capable de divers changemens et de diverses modifications est capable de diverses altérations; ce qui est capable de diverses altérations est capable de corruption; ce qui est capable de corruption, n'est pas incorruptible; ce qui n'est pas incorruptible n'est pas immortel, cela est clair et évident. Or nos cartésiens reconnoissent que l'ame est capable de divers changemens et de diverses modifications; ils reconnoissent même, qu'elle y est actuellement sujète, car ils disent et ils conviennent que toutes nos pensées, que toutes nos connoissances, que toutes nos sensations et que toutes nos perceptions, nos désirs et nos volontés sont des modifications de notre ame; et ainsi notre ame étant de leur propre aveu sujète à divers changemens et à diverses modifications, il faut qu'ils reconnoissent qu'elle est sujète à diverses altérations, qui sont des principes de corruption et par conséquent qu'elle n'est point incorruptible, ni immortelle, comme ils le prétendent. C'est pour cela que leur grand S. Augustin [150] dit qu'une volonté qui varie dans ses résolutions, de quelque façon [III-298] que ce soit, ne peut être immortelle dans sa durée: et ainsi l'ame étant sujète à divers changemens et à diverses modifications elle ne peut être immortelle dans sa durée.
2°. L'ame étant, de l'aveu même de nos Cartésiens, sujète, comme je viens de dire, à divers changemens et à diverses modifications, elle ne peut pas être spirituelle au sens qu'ils l'entendent, par ce qu'une chose qui n'a point d'étendue ni de parties aucunes ne peut changer de manière d'être, et ne peut même avoir aucune manière d'être; ce qui ne peut changer de manière d'être, et qui ne peut même avoir aucune manière d'être ne peut être sujet à divers changemens, ni avoir diverses modifications. Or l'ame, suivant le dire de nos Cartésiens, n'auroit aucune étendue ni aucune partie: donc elle ne pouroit changer de manière d'être et ne pouroit même avoir aucune manière d'être : donc elle ne pouroit être sujète à aucun changement, ni avoir diverses modifications; ou si elle peut changer de manière d'être et être sujète à divers changemens et à diverses modifications, il faut qu'elle ait de l'étendue et qu'elle ait des parties; et si elle a de l'étendue et des parties, elle ne peut être spirituelle au sens que nos Cartésiens l'entendent. Tout cela se suit évidemment.
Ils ne peuvent concevoir, disent-ils, que de la matière figurée en quarré, en rond, en oval.... etc. sente de la douleur, du plaisir, de la joïe, de la tristesse, de la chaleur, de la couleur, de l'odeur, du son..... etc. Ils devroient plutôt dire qu'ils ne conçoivent pas que la matière tellement ou tellement disposée fasse de la douleur, de la chaleur, du plaisir etc. car ce n'est pas précisément la matière qui [III-299] est la douleur, le plaisir, la joïe, la tristesse....etc.; mais c'est ce qui fait dans un corps vivant le sentiment de douleur, de plaisir, de joïe, de tristesse.... etc. par ses diverses modifications. Ils ne peuvent, dis-je, concevoir cela; et pour cette seule raison ils ne veulent pas que ces sentimens-là soïent des modifications de la matière. Mais conçoivent-ils plutôt, ou conçoivent-ils mieux qu'un Etre qui n'auroit point d'étendue ni de parties aucunes, puisse avoir quelque manière d'être et avoir plusieurs diverses manières d'être? Conçoivent-ils plutôt ou conçoivent-ils qu'un Etre qui n'auroit point d'étendue ni de parties aucunes, puisse voir, connoitre, penser et raisonner sur toutes choses? Conçoivent-ils plutôt ou plus facilement qu'un Etre qui n'auroit point d'étendue ni de parties aucunes puisse voir et contempler le ciel et la terre et compter les uns après les autres tous les objets qu'il verroit à travers de la masse grossière du corps, où il seroit enfermé comme dans un sombre cachot? Conçoivent-ils plus facilement qu'un Etre qui n'auroit point d'étendue ni de parties aucunes puisse avoir du plaisir et de la joïe, de la douleur et de la tristesse? Qui est-ce qui seroit capable de donner du plaisir et de la joïe à un Etre de cette nature? Qui est-ce qui seroit capable de lui causer de la douleur, de la crainte et de la tristesse? La joïe même, ou la tristesse, pouroit-elle trouver un siége dans un tel Etre? Certainement nos Cartésiens disent et reçoivent en cela des choses qui sont mille et mille fois plus inconcevables que celles qu'ils rejettent, sous prétexte de ne les pouvoir concevoir.
[III-300]
Car quoiqu'il soit difficile de concevoir que telles ou telles modifications de la matière nous fassent avoir telles ou telles pensées, telles ou telles sensations, il faut néanmoins et nécessairement reconnoitre que c'est par telles ou telles modifications de la matière que nous avons telles ou telles pensées ou telles ou telles sensations. Nos Cartésiens eux-mêmes n'en sauroient disconvenir. Qu'ont-ils besoin donc de recourir pour cela à un Etre imaginaire, ou à un Etre qui n'est rien, et dont, quand il seroit même quelque chose de réel, comme ils se l'imaginent, il seroit toujours impossible de concevoir la nature et d'en avoir aucune véritable idée, impossible de concevoir sa manière d'agir et de penser; impossible de concevoir sa liaison avec le corps et impossible de concevoir comment telles ou telles modifications de matière pouroient exciter en lui telles ou telles pensées et telles ou telles sensations, sans qu'il ait aucune connoissance de ces sortes de modifications de la matière? Il n'y a qu'une seule difficulté à expliquer, en suposant, comme je fais, que les seules modifications de la matière font toutes nos pensées et toutes nos sensations et toutes nos connoissances; mais en suposant le contraire on trouvera quantité de difficultés insurmontables. Il ne faut pas s'étonner, comme j'ai déjà remarqué, si nous ne connoissons pas clairement comment telle ou telle modification de matière nous fait avoir telle ou telle pensée, ou telle ou telle sensation, parceque ces, sortes de modifications-là étant en nous le prémier principe de vie et le prémier principe de connoissance et de sentiment, elles sont en nous par la [III-301] constitution naturelle de notre corps, pour nous faire sentir et connoitre toutes choses connoissables et sensibles qui sont hors de nous, et non pas pour se faire sentir ni connoitre directement et immédiatement elles-mêmes; semblables en cela à la constitution naturelle de nos yeux, qui sont en nous, non pour se régarder ni pour se voir eux-mêmes, mais pour nous faire voir tout ce qui est hors de nous. C'est pour cela aussi que nous voïons effectivement par nos yeux toutes les choses visibles qui sont hors de nous, quoique nous ne puissions voir nous-mêmes nos propres yeux, ni aucunes des parties dont ils sont composés, et la raison évidente de cela est, parce que le principe de la 'vûë ne doit pas tomber sous la vuë. Et par la même raison il faut dire aussi que le principe du sentiment ne doit pas tomber sous le sentiment, et que le principe de la connoissance ne doit pas tomber sous la connoissance. Et il ne faut point douter que ce ne soit là la raison pourquoi nous ne connoissons pas clairement la nature de notre esprit, ni la nature de nos pensées, ni de nos sensations, quoiqu'elles ne soient dans le fond que des modifications de la matière, dont nous sommes composés. Il est vrai cependant que nous pouvons voir nos yeux, même lorsque nous nous regardons dans un miroir, parceque le miroir nous représente pour lors notre visage et nos yeux, comme s'ils étoient hors de nous-mêmes ou éloignés de nous-mêmes; mais comme il n'y a point de miroir qui puisse de même nous répresenter notre ame, ni aucune de ses modifications et que nous n'en pouvons rien voir non [III-302] plus dans les autres hommes, c'est ce qui fait que nous ne pouvons pas bien les connoitre immédiatement par elles-mêmes, quoique nous les sentions immédiatement par elles-mêmes.
Et ce qui confirme la vérité de ce dernier raisonnement, c'est le sentiment naturel, certain et assuré que nous avons toujours de nous-mêmes; car nous connoissons certainement par notre sentiment que c'est nous-mêmes qui pensons, nous-mêmes qui voulons, nous-mêmes qui désirons, nous-mêmes qui sentons tantôt du plaisir et tantôt de la douleur, et qui avons tantôt de la joïe et tantôt de la tristesse. De plus nous connoissons et nous sentons certainement par nous-mêmes que c'est par notre tête et spécialement par notre cerveau que nous pensons, que nous voulons, que nous connoissons et que nous raisonnons..... etc. comme c'est par nos yeux que nous voïons, que c'est par nos oreilles que nous entendons et que c'est par notre bouche que nous parlons et que nous discernons les saveurs et les goûts, que c'est par nos mains que nous touchons, que c'est par nos piés que nous marchons et que c'est par toutes les parties de notre corps que nous sentons du plaisir ou de la douleur, nous ne saurions douter d'aucune de ces choses: or nous ne voïons, nous ne sentons et nous ne connoissons certainement rien qui ne soit matière. Otez nos yeux, que verrons-nous? Rien. Otez nos oreilles, qu'entendrons-nous? Rien. Otez nos mains, que toucherons-nous? Rien; si ce n'est fort imparfaitement par les autres parties du corps. Otez notre tête et notre cerveau, que penserons-nous? Que connoitrons-nous? [III-303] Rien. Enfin otez notre corps et tous nos membres, que sentirons-nous? Où sera notre vie? Où serons nos pensées et nos connoissances? Où serons nos contentemens, nos plaisirs, nos joïes? Où serons nos chagrins, nos douleurs et nos déplaisirs? et où serons-nous nous-mêmes? Certainement nulle part. Et il est impossible dans cette suposition de concevoir, que nous puissions dans cet état encore avoir aucune pensée, aucune connoissance et aucun sentiment. Donc il est constant, certain et assuré que quoique nos pensées, que nos connoissances et que nos sensations ne soient ni rondes, ni quarrées, ni divisibles en longueur et en largeur, elles ne sont néanmoins que des modifications de la matière; et par conséquent que notre ame n'est que ce qu'il y a eu en nous de matière plus subtile et plus agitée que l'autre plus grossiére matière, qui compose les membres et les parties visibles de notre corps. Et ainsi il est clair et évident, pour peu d'attention qu'on y fasse, que notre ame n'est ni spirituelle, ni immortelle, comme nos Cartésiens l'entendent. Et si on demandoit ce que devient cette matière agitée et subtile dans le moment de la mort, on peut dire sans hésiter qu'elle se dissipe et se dissout incontinent dans l'air comme une légère vapeur et une légère exhalaison, ou à peu près comme la flamme d'une chandelle qui s'éteint insensiblement d'elle-même et faute de matière combustible pour l'entretenir [151]. Car j'estime qu'il seroit [III-304] trop ridicule de dire, comme plusieurs anciens philosophes se sont imaginés, que l'ame passoit pour lors toute entiére d'un corps dans un autre. L'invention de laquelle opinion on a coutume d'attribuer au fameux Pythagore, philosophe samien, lequel disoit, dit-on, qu'il se souvenoit fort bien d'avoir été autrefois une femme, nommée Aspasie, fameuse courtisane de Milet, puis qu'il devint jeune garçon qui servoit de femme au Tiran Samos, ensuite qu'il reprit naissance dans Crates, philosophe cynique, après cela qu'il fut un Roi, puis un médecin, ensuite un satrape, puis un cheval, un geai, une grénouille, un coq. Pareillement qu'il se souvenoit d'avoir été Aethaliste, fils de Mercure, puis qu'il seroit rené en Euphorbe, où il fut, dit-il, tué au siège de Troïe; d'Euphorbe qu'il devint Hermotime; d'Hermotime qu'il devint par une autre naissance Pyrrhus, et qu'après la mort de celui-ci il devint Pythagore après toutes ces diverses métamorphoses. S'il est vrai que ce philosophe [152] ait dit et cru telles choses, j'ose bien dire qu'il étoit au moins en cela plus fou que sage, et qu'il n'auroit guères mérité le nom de Philosophe.
Voici encore une marque et une preuve très-sensible et très-convaincante que notre ame est materielle et mortelle comme notre corps, c'est qu'elle se fortifie et s'affoiblit à mesure que notre corps se fortifie et s'affoiblit, ce qui ne seroit certainement pas [III-305] si elle étoit une substance spirituelle et immortelle; car si elle étoit telle sa force et sa puissance ne dépendroient nullement de la disposition ou constitution du corps, et comme elle en dépend entièrement, c'est une preuve très-sensible, très-convaincante et très-évidente, qu'elle n'est ni spirituelle, ni immortelle; c'est ce qui a donné lieu à un Poëte de nos jours de parler ainsi sur ce sujèt:
Enfin lorsque le corps baisse,
Qui des ans alors sous le poids s'abaisse,
Sent avec lui dans le même tems
L'esprit s'affoiblir sous le poids des ans,
Peu du premier ordre, et que la nature
Se plut à former d'argile plus pure,
Conservent, quand l'âge a leur poil blanchi
De l'hyver des ans, l'esprit affranchi;
Le reste paitri d'argile grossière
Tout entier vieillit avec la matière,
Et n'a pour partage en un corps cassé,
Qu'une raison trouble, un esprit glacé.
Journal historique du mois de Mars 1708.
Voici comme les anciens Poëtes en parlent.
| Vis animi pariter crescit cum corpore toto? [153] | Nam si tantopere est animi mutata potestas, |
| Praeterea, si immortalis natura animaï [154] | Omnis ut actarum exciderit retinentia rerum, |
| Constat et in corpus nascentibus insinuatur, | Non, ut opinor, id ab letho jam longior errat : |
| Cur super anteactam aetatem meminisse nequimus, | Ergo corporeum naturam animi esse necesse est, [155] |
| Nec vestigia gestarum rerum ulla teneamus? | Corporis quoniam telis, ictu que laborat. |
[III-306]
An
| Ignoratur enim quae sit natura animaï [156] Nata sit, an contra nascentibus insinuetur, Et simul intereat nobiscum morte dirempta. | An tenebras orei visat, vastasque lacunas, An pecudes alias divinitus insinuet se. |
| [157] Praeterea gigni pariter cum corpore, et una Crescere sentimus, pariterque senescere mentem. | …. Mentem sanari, corpus ut aegrum [158] Cernimus, et…. mori et una posse videmus. |
| [159] vis animi, atque animaï Conturbatur, et….divisa seorsum Disjectatur eodem illo distracta venens. | …. Vis morbi distracta per artus [160] Turbat agens animam…… |
| [161] Quin etiam morbis in in corporis avius errat Saepe animus, dementit enim, deliraque fatur; Interdumque gravi lethargo fertur in altum. | Aeternumque soporem oculis vultuque cadenti [162] …. simul aevo fessa fatescit anima…. |
| Quippe etenim mortale aeterno jungere et una [163] Consentire, putare et fungi mutua posse, Desipere est; quid enim diversius esse putandum est. | Aut magis inter se disjunctum discrepitansqe Quam mortale quod est immortaliatque pere Junctum, in consilio saevas tolerare procella |
| O pater an ne aliquas ad coelum nunc ire putandum est, Sublimes animas, iterumque ad tarda reverti. | Corpora? quae his miseris jam dira cupido ? |
| Virg. Aeneid. lib. 6. pag. 739. |
Il est certain," dit le judicieux Montagne [164], que notre apréhention, notre jugement et les facultés de notre âme en général souffrent selon les mouvemens et les altérations du corps; lesquelles altérations sont continuelles. N'avons-nous pas, dit-il, l'esprit plus éveillé, la mémoire plus promte, le discours plus vif en santé qu'en maladie? La joïe et la gaïeté ne nous font-elles pas recevoir les sujets, qui se présentent [III-307] à notre âme d'un tout autre visage que le chagrin et la mélancolie? .... L'air même et la sérénité du ciel, dit-il, nous aportent quelque mutation, comme dit ce vers en Ciceron:
"Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse "
Juppiter auctifera lustravit lampade terras.Ce ne sont pas seulement, continue-t-il, les fièvres, les breuvages et les grands accidens, qui renversent notre jugement: les moindres choses du monde le tournevirent; et ne faut pas douter, encoreque nous ne le sentions pas, que si la fièvre continue, peut atterrer notre âme, que la tierce n'y aporte quelque altération, selon sa mesure et proportion. Si l'apoplexie assoupit et éteint tout-à-fait la vûë de notre intelligence, il ne faut pas douter que le morfondement ne l'éblouisse."
Cela étant véritablement ainsi, comme personne n'en peut douter, c'est comme j'ai dit, une preuve très-sensible, très-convaincante et très-évidente, que l'âme n'est pas spirituelle et immortelle, comme les Cartésiens le prétendent et que les superstitieux Déicoles voudroient nous le persuader.
Mais remarquons encore un peu plus particulièrement ce qu'ils disent de la nature de cette âme. L'essence de l'esprit, dit l'auteur de la Recherche de la vérité, ne consiste que dans la pensée, de même que l'essence de la matière ne consiste que dans l'étendue. On ne peut, dit-il, concevoir un Esprit, qui ne pense pas; la pensée toute seule est donc, dit-il, l'essence de l'esprit. Il n'est pas, ajoute-t-il, de l'essence [III-308] de l'esprit de vouloir, puisque le vouloir supose la perception; la pensée toute seule est donc, repétet'-il, proprement ce qui constitue l'essence de l'esprit; et si on veut, ajoute-t-il encore, attacher quelque idée claire et distincte au mot de vie, on peut dire que la vie de l'âme est la connoissance de la vérité, et l'amour du bien, ou plutôt que sa pensée est sa vie, et que la vie du corps consiste dans la circulation du sang et dans le juste tempérament des humeurs.
Comment cet Auteur peut-il dire, que toute l'essence de l'âme ou de l'esprit ne consiste que dans la pensée? Cela ne peut être même, puisque la pensée n'est qu'une action, ou une modification passagère de l'âme ou de l'esprit, elle ne peut faire l'essence de l'âme ou de l'esprit, car c'est l'âme ou l'esprit qui fait, qui forme ou qui conçoit ses propres pensées; donc ce n'est point sa pensée, qui fait son 'essence. L'effèt ou l'action d'une cause ne peut faire l'essence de cette cause; or la pensée est l'effèt ou l'action de l'âme ou de l'esprit, car la pensée est une action vitale de l'âme; donc cette action vitale de l'âme ne peut faire l'essence de l'âme même. Cela est évident. D'ailleurs si c'est la pensée seule, qui fait la vie et l'essence de l'âme et de l'esprit, il n'est donc pas vrai de dire que l'âme est une substance, ni qu'elle est immortelle; car il est clair et évident par nous-même, que la pensée n'est qu'une action vitale de l'âme et non pas une substance, et il seroit ridicule de dire qu'une pensée seroit immortelle, puisque souvent elle ne dure qu'un moment; l'auteur [III-309] s'imagineroit-il de dire, que toutes les pensées des hommes fussent des substances, et qu'elles pourroient subsister toutes seules hors de leurs têtes et voltiger dans l'air, comme font les mouches? Il seroit beau de voir sortir de la tête de tous les hommes de ces sortes d'essains de pensées; on en verroit certainement incomparablement plus que l'on ne voit d'essains de mouches en l'air, et pour peu qu'elles seroient sombres en elles-mêmes, elles obscurciroient entièrement l'air et nous ôteroient entièrement la clarté du soleil. Quelle folie d'avoir de telles pensées. D'ailleurs encore si c'est la pensée seule, qui fait la vie et l'essence de l'âme et de l'esprit, il faut donc que l'âme et l'esprit soient sans vie et sans essence, lorsqu'ils ne pensent pas, et qu'ils n'ont actuellement aucune connoissance de la vérité, ni aucun amour du bien, et par conséquent qu'ils ne soient rien, lorsqu'ils ne pensent pas; parceque rien de vivant ne peut être sans ce qui fait sa vie et son essence. Et ainsi l'âme et l'esprit étant sans la pensée, qui fait sa vie et son essence, ils seroient sans vie et sans essence, et par conséquent ils ne seroient rien du tout; ce qui seroit ridicule de dire et de penser.
Mais, disent nos Cartésiens, il n'est pas possible de concevoir un esprit, qui ne pense pas. Cela est manifestement faux suivant mêmes leurs principes; car ils ne diront pas, ce me semble, que des personnes qui dorment d'un doux, tranquile et profond sommeil, soient durant tout le tems de ce doux sommeil sans âme, et que leur âme soit pour lors anéantie et qu'elle reprenne naissance, quand ils se réveillent. [III-310] Ils ne diront pas cela, dis-je, car ils se feroient trop moquer d'eux. Or ceux qui dorment ainsi d'un doux, tranquile et profond sommeil, ne pensent pour lors à rien et n'ont aucune pensée, et non pas même de ce qu'ils ont de plus cher; donc on peut concevoir un esprit qui ne pense pas, mais on peut même en concevoir des milliers de millions, qui ne pensent pas, parce qu'on peut concevoir des milliers de millions de personnes, qui dorment d'un doux, tranquile et profond sommeil.
Si nos Cartésiens soutiennent, qu'il n'y a si doux, si tranquile et si profond sommeil, qui puisse nous ôter entièrement toutes les pensées de l'âme, chacun de nous peut les démentir par sa propre expérience; car nous, savons que quand nous avons dormi d'un doux, paisible et profond sommeil nous n'avons pensé à rien et que nous n'avons pas même pensé à nous-mêmes, ni à ce que nous pourions avoir de plus cher. S'ils disent, que c'est que nous ne nous en souvenons pas lorsque nous sommes éveillés, c'est sans fondement qu'ils le disent, et ils ne s'en souviennent pas mieux que nous. Et s'ils ne s'en souviennent pas eux-mêmes, ils parlent en cela sans savoir ce qu'ils disent et par conséquent ils ne méritent pas qu'on les écoute en cela. Mais à quoi, par exemple, pouroit penser l'âme spirituelle et immortelle d'un enfant qui est encore dans le ventre de sa mère? Elle ne pouroit penser qu'à ce qu'elle connoitroit déjà, or elle ne connoit encore rien. Car, suivant la maxime des Philosophes, il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait auparavant passé dans les [III-311] sens [165]. Or rien n'a encore passé dans les sens de cet enfant, il n'a jamais rien vû, ni oüi, il n'a jamais rien goûté, ni touché, ni rien senti: donc il n'a encore aucune pensée, ni aucune connoissance dans l'entendement, et par conséquent il ne pense encore à rien; et s'il ne pense encore à rien, et qu'il ait véritablement une âme spirituelle et immortelle, il est clair et évident que l'essence de cette âme ne consisteroit pas dans sa pensée, comme nos Cartésiens le prétendent.
De plus si la pensée est la vie de l'âme, et que la circulation du sang et le juste tempérament des humeurs soit la vie du corps, comme disent nos Cartésiens, nous avons donc chacun de nous deux différentes sortes de vie en nous, savoir celle de l'âme et celle du corps, ce qui est manifestement faux; car nous sentons évidemment par nous-mêmes que nous n'avons qu'une seule et même vie et que ce que nous apellons notre âme et notre corps ne sont tous les deux ensemble qu'une même vie et qu'un seul vivant et non pas deux vies et deux vivans, et il est ridicule à nos Cartésiens de vouloir distinguer ainsi deux sortes de vies et de vivans, et il est ridicule à nos Cartésiens de vouloir distinguer ainsi deux sortes de vies et deux différens principes de vies dans une même [III-312] personne. Et comme ils reconnoissent que la circulation du sang et le juste tempérament des humeurs font la vie du corps et tous ses mouvemens, il est ridicule et superflu à eux de vouloir imaginer et forger inutilement un autre principe de vie, dont nous n'avons aucun besoin, puisque le seul principe qu'ils reconnoissent de la vie du corps nous suffit, aussi bien qu'à tous les autres animaux, pour faire toutes les fonctions et tous les exercices de la vie. Or nos Cartésiens conviennent que ce seul principe de la vie du corps suffit à tous les autres animaux, pour faire toutes les fonctions et tous les exercices de leur vie: donc ils doivent reconnoître aussi qu'il suffit aux hommes pour faire toutes les fonctions et tous les exercices de leur vie, et s'il leur suffit c'est manifestement une erreur et une illusion à nos Cartésiens de dire que notre âme est spirituelle et immortelle, et c'est encore une plus grande illusion en eux de croire invinciblement démontrer cette prétendue spiritualité et cette prétendue immortalité par de si foibles et si ridicules raisonnemens que sont ceux, dont ils se servent pour ce sujèt.
C'est ce que je vais encore manifestement faire voir par ce raisonnement-ci. Si notre âme étoit une substance spirituelle et intelligente, c'est-à-dire que connoissante et capable de sentiment par elle-même, et si elle étoit véritablement distinguée de sa matière, elle connoitroit et sentiroit immédiatement et certainement par elle-même qu'elle seroit véritablement une substance spirituelle distinguée de la matière, comme nous connoissons et que nous sentons immédiatement [III-313] et certainement par nous-mêmes que nous sommes substances corporelles: car nous n'avons certainement pas besoin que rien autre chose que nous-mêmes nous fasse sentir et connoitre certainement que nous sommes tels. Il en seroit certainement de même de l'âme, si elle étoit véritablement une substance spirituelle et sauroit très-facilement et très-certainement se distinguer elle-même de la matière, comme nous savons nous distinguer nous-mêmes de tout ce qui n'est pas nous. Or il est certain que l'âme ne se connoit pas, et qu'elle ne se sent pas certainement être une substance spirituelle, car si elle se connoissoit et se sentoit certainement être telle, personne ne pouroit douter de sa spiritualité, parce que chacun de nous connoitroit et sentiroit par lui-même qu'elle seroit effectivement telle. Or personne ne connoit et ne sent certainement cela: donc l'âme n'est pas une substance spirituelle, comme nos Cartésiens l'entendent.
De plus si l'âme étoit véritablement une substance spirituelle, connoissante, sensible et entièrement distinguée de la matière, elle se connoitroit elle-même avant de connoître la matière, elle se distingueroit facilement de la matière, et il lui seroit même impossible de ne pas se distinguer de la matière; car étant, comme elle est, renfermée de toutes parts dans la matière, elle ne pouroit manquer de s'y sentir enfermée, comme nous sentons, par exemple, nous-mêmes que nous sommes enfermés dans nos habits, lorsque nous sommes vêtus, et que nous nous sentons envelopés de draps et de couvertures, lorsque nous sommes [III-314] couchés dans un lit. Et étant la dite âme dans un corps humain, elle s'y trouveroit enfermée, comme un homme se trouveroit enfermé dans une chambre où il seroit, ou comme un Prisonnier dans une prison. Cela étant il est clair et évident que l'âme se distingueroit et ne pouroit pas même manquer de se distinguer aussi facilement de la matière, que nous nous distinguons nous-mêmes de nos habits, lorsque nous sommes vêtus, où que nous nous distinguons des draps et des couvertures, lorsque nous sommes couchés dans un lit. Elle ne pouroit manquer de se distinguer de la matière aussi facilement que nous nous distinguons nous-mêmes d'une chambre, dans laquelle nous serions enfermés; et enfin elle sauroit aussi facilement se distinguer elle-même de la matière qu'un prisonnier sauroit se distinguer des murailles de sa prison. Or il est constant et chacun sent bien par sa propre expérience que l'âme ne sauroit ainsi se distinguer de la matière où elle est enfermée. Les Cartésiens eux-mêmes ne sauroient en disconvenir, car ils disent, comme j'ai marqué ci-devant, que l'âme est si aveugle qu'elle se méconnoit elle-même et qu'elle ne voit pas que ces propres sensations lui apartiennent. Elle est, disent-ils, si intimement unie au corps et elle est devenue si charnelle depuis le péché, qu'elle ne se distingue presque plus de son corps, de sorte qu'elle ne lui attribue pas seulement toutes ses sensations, mais aussi sa force d'imaginer et quelquefois même la puissance de raisonner?
» L'esprit de l'homme, dit Mr. de Cambrai, qui voit sans cesse tous les objets qui l'environnent, s'ignore profondément [III-315] lui-même; il marche comme à tâtons dans un abyme de ténèbres; il ne sait ce qu'il est, ni comment il estattaché à un corps, ni comment il a tant d'empire sur les ressorts de ce corps qu'il ne connoit point, il ignore ses propres pensées et ses propres volontés etc."
Cela étant il est tout clair et évident que l'âme n'est pas une substance spirituelle, intelligente et sensible par elle-même et qu'elle n'est pas une substance distinguée de la matière, ni d'une autre nature que la matière, par ce que, comme je viens de dire, si elle étoit véritablement telle, elle ne pouroit manquer de connoître et de sentir elle-même qu'elle seroit une substance spirituelle. Elle se connoitroit mieux elle-même qu'elle ne connoitroit la matière; il n'est même pas concevable comment elle pouroit connoitre la matière; et enfin, suposé qu'elle pût connoître la matière, elle sauroit aussi certainement se distinguer de la matière que des prisonniers savent se distinguer des murailles de leurs prisons. Et ainsi l'âme ne pouvant se connoitre elle-même et ne pouvant même se distinguer elle-même de la matière où elle est renfermée, c'est une preuve certaine, claire et évidente qu'elle n'est pas telle que les Cartésiens la disent.
Venons à ce qu'ils disent de la nature et de la condition des bêtes. Ils ne veulent pas reconnoitre que les bêtes aïent aucune connoissance, ni aucun sentiment de douleur et de plaisir, ni qu'elles aiment ou qu'elles haïssent aucune chose. Dans les animaux il n'y a, disent-ils, ni intelligence, ni âme comme on l'entend ordinairement; ils mangent sans plaisir, [III-316] ils crient sans douleur, ils croissent sans le savoir, ils ne désirent rien, ils ne craignent rien etc. et la seule raison qu'ils en donnent, c'est parcequ'ils ne peuvent pas concevoir que de la matière figurée d'une telle ou telle manière, comme en quarré, en rond, en oval ou autrement, soit de la douleur, du plaisir, de la chaleur, du froid, de la couleur, de l'odeur, du son etc. et qu'ils ne peuvent concevoir que de la matière extrêmement subtilisée et agitée de bas en haut et de haut en bas, en ligne circulaire, spirale, parabolique ou elliptique soit un amour, une haine, une joïe, une tristesse etc. Si on conçoit, disent-ils, que de la matière figurée d'une telle manière, comme en quarré, en rond, en oval soit de la douleur ou du plaisir, de la chaleur, du froid, de la couleur, de l'odeur, du son etc., on peut assurer que l'ame des bêtes, toute matérielle qu'elle est, est capable de sentir, si on ne le conçoit pas, il ne faut pas le dire; car il ne faut assurer que ce que l'on conçoit. De même, ajoutent-ils, si l'on concoit que de la matière extrêmement agitée de haut en bas et de bas en haut, en ligne circulaire, oblique ou spirale il sort un amour, une haine, une joïe, une tristesse etc., on peut dire que les bêtes ont les mêmes passions que nous. Si on ne le conçoit pas, il ne le faut pas dire, à moins que l'on ne veuille parler sans savoir ce qu'on dit.
Et ainsi la seule raison pour quoi ils ne veulent point reconnoitre que les bêtes aïent de la connoissance et du sentiment, c'est parcequ'ils ne conçoivent pas qu'aucune modification de matière puisse faire aucune connoissance, ni aucun sentiment. Mais [III-317] concoivent-ils mieux, ces Messieurs, et conçoivent-ils eux-mêmes qu'aucune modification de matière puisse causer et former dans un esprit ou dans une substance spirituelle aucune pensée, aucune connoissance ou aucun sentiment de douleur et de plaisir? Car ils disent que les diverses modifications et changemens du corps excitent dans l'âme diverses pensées et diverses sensations:
» les moindres choses, disent-ils, peuvent produire de grands mouvemens dans les fibres délicats du cerveau, et elles excitent, par une suite nécessaire, des sentimens violens dans l'âme; [166] c'est, disent-ils, dans un certain tempérament de la grosseur et de l'agitation des esprits animaux avec les fibres du cerveau que consiste la force de l'esprit. Le mouvement, par exemple, qui cause la douleur, ne diffère assez souvent que très-peu de celui qui cause le chatouillement [167]. Il n'est pas nécessaire qu'il y ait de différence essentielle entre ces deux mouvemens; mais il est nécessaire qu'il y ait une différence essentielle entre le chatouillement et la douleur que ces deux mouvemens causent dans l'âme, parceque l'ébranlement des fibres, qui accompagne le chatouillement, témoigne à l'âme la bonne constitution de son corps; mais le mouvement qui accompagne la douleur, étant plus violent et étant capable de nuire au corps, l'âme, disent-ils, doit être avertie par quelques sensations désagréables, afin qu'elle y prenne garde [168]. Les traces du cerveau, disent-ils, [III-318] sont liées les unes avec les autres, elles sont suivies du mouvement des esprits animaux, et les traces réveillées dans le cerveau réveillent des idées dans l'esprit, et des mouvemens excités dans les esprits animaux excitent des passions dans la volonté..... toute l'alliance de l'esprit et du corps, continuent-ils, consiste dans une correspondance mutuelle et naturelle des pensées de l'âme et des traces du cer veau, comme aussi de l'émotion de l'âme et des mouvemens des esprits animaux; dès que l'âme [169], ajoutent-ils, reçoit quelques nouvelles idées, il s'imprime dans le cerveau de nouvelles traces, et dès que les objets produisent de nouvelles traces, l'âme reçoit de nouvelles idées; non qu'elle considère ces traces, puisqu'elle n'en a aucune connoissance, non que ces traces renferment ces idées, puisqu'elles n'y ont aucun raport, non enfin qu'elle reçoive ces idées de ces traces, puisqu'il n'est pas concevable que l'esprit reçoive quelque chose du corps et qu'il devienne plutôt éclairé et se tournant vers lui [170]. De même, continuent-ils, dès que l'âme veut que le bras se meuve, quoi qu'elle ne sache pas seulement ce qu'il faut faire afin qu'il soit mû, le bras est mû, et dès que les esprits animaux sont agités, l'âme se trouve émue, quoiqu'elle ne sache pas seulement, s'il y a dans son corps des esprits animaux, parcequ'il y a une liaison entre les traces du cerveau et les mouvemens des esprits, et une liaison entre les idées et les émotions de l'âme, et que toutes les passions en dépendent.
[III-319]
Si mon esprit" dit le même auteur de la recherche, a été frapé de l'idée de Dieu, en même tems que mon cerveau a été frapé de la vûë de ces trois caractères J. A. O. ou du son de ce même mot, il suffira que les traces, que ces caractères ou leur son auront produit, se réveillent, afin que je pense à Dieu; et je ne pourai penser à Dieu qu'il ne se produise dans mon cerveau quelques traces confuses de ces caractères, des sons ou de quelques autres choses, lesquelles auront accompagnés les pensées que j'aurois eues de Dieu. Car le cerveau, dit-il, n'étant jamais sans traces, il a toujours celles, qui ont raport à ce que nous pensons.
Ensuite il dit qu'il y a une raison naturelle et qui ne dépend point de notre volonté entre les traces que produit un arbre ou une montagne que nous voïons, et les idées d'arbre et de montagne; entre les traces que produisent dans notre cerveau les cris d'un homme ou d'un animal qui souffre et que nous entendons se plaindre, l'air du visage d'un homme qui nous menace ou qui nous craint, et les idées de douleur, de force, de foiblesse, et même entre les sentimens de compassion, de crainte et de courage qui se produisent en nous. Les liaisons naturelles [171], ajoute-il, sont les plus fortes de toutes, elles sont semblables généralement dans tous les hommes, elles sont absolument nécessaires à la conservation de la vie; ainsi elles ne dépendent point de la volonté des hommes."
[III-320]
Il est donc constant et indubitable par tous ces témoignages que je viens de raporter, que les Cartésiens reconnoissent eux-mêmes que les diverses modifications et changemens du corps excitent dans l'âme diverses pensées et diverses sensations, et ils reconnoissent même, suivant leur propre dire, que ces diverses modifications et changemens du corps excitent et réveillent naturellement dans l'âme diverses pensées et diverses sensations, et qu'il y a une liaison naturelle entre ces diverses modifications et changemens du corps et les pensées et les sensations qu'ils excitent et qu'ils réveillent dans l'âme. Or je leur demanderois volontiers maintenant, s'ils conçoivent bien qu'une modification de matière puisse naturellement causer et former dans un esprit, c'est-à-dire dans une substance spirituelle, ou plutôt dans un être imaginaire, aucunes pensées ou aucunes sensations. Quel raport ou quelle liaison naturelle y-a-t'il entre une modification de matière et un être imaginaire, ou si vous voulez un être spirituel, qui n'a ni partie ni étendue aucune? Je leur demanderois volontiers s'ils conçoivent bien que diverses modifications de matière doivent naturellement produire dans un être, qui n'a point d'étendue, c'est-à-dire dans un être qui n'est rien, diverses pensées et diverses sensations. Quel raport et quelle liaison y-a-t-il de l'un à l'autre ou des unes aux autres? Car dans le fond il n'y a point de différence entre un esprit, comme ils l'entendent, et un être qui n'est qu'imaginaire et qui n'est rien, comme je l'ai suffisamment démontré ci-devant. Mais quand on suposeroit même que l'esprit seroit quelque [III-321] chose de réel, comme ils le prétendent; conçoivent-ils bien que les modifications de matière puissent naturellement produire des pensées et des sensations dans un tel être, c'est-à-dire dans un être qui n'auroit aucunes parties, ni aucune étendue et qui n'auroit aucune forme, ni figure? Quel raport et quelle liaison peut-il y avoir entre des modifications de matière et des êtres d'une telle nature? Il ne peut y en avoir aucune. Conçoivent-ils bien que les moindres choses, qui produiroient de grands mouvemens dans les fibres délicats du cerveau, exciteroient par une suite nécessaire des sentimens violens dans l'âme. Conçoivent-ils bien qu'un certain tempérament de la grosseur ou de la délicatesse des esprits animaux, et qu'un certain tempérament de leur agitation avec les fibres du cerveau font naturellement la force ou la foiblesse de l'esprit? Conçoivent-ils bien que certains mouvemens de la matière peuvent naturellement causer du plaisir ou de la joïe, de la douleur et de la tristesse dans un être, qui n'a ni corps, ni parties, qui n'a ni forme, ni figure, ni étendue aucune? Concoivent-ils bien que des traces réveillées dans le cerveau réveillent des idées dans l'esprit; et que des mouvemens excités dans les esprits animaux excitent des passions dans la volonté, et même dans la volonté d'un Etre, qui n'a, comme je viens de dire, ni forme, ni figure, ni corps, ni parties, ni aucune étendue? Conçoivent-ils bien qu'un juste tempérament d'humeur, qui fait la vie et la santé du corps, comme ils disent, soit quelque chose de rond, de quarré, ou de figure triangulaire ou octogone? Enfin pour finir, [III-322] conçoivent-ils bien que l'alliance d'un tel être avec le corps consiste dans une correspondance naturelle et mutuelle des pensées de l'âme et des traces du cerveau, comme aussi dans une correspondance naturelle et mutuelle des émotions de l'âme et du mouvement des esprits animaux; quoique l'âme n'ait aucune connoissance de ces traces, ni aucune connoissance des esprits animaux? Conçoivent-ils bien tout cela, Mrs. les Cartésiens? S'ils le conçoivent, qu'ils nous aprennent un peu cette merveille, et s'ils ne le conçoivent pas, ils ne doivent certainement pas le dire, à moins qu'ils ne veuillent, suivant leur dire, parler eux-mêmes sans savoir ce qu'ils disent.
Mais comment conçevroient-ils des choses, qui sont en même tems si impossibles, si ridicules et si absurdes? Ils ne sauroient même dire, qu'ils les conçoivent, puisqu'ils reconnoissent et qu'ils avouent eux-mêmes d'un autre côté, que
» l'âme [172] est si aveugle, qu'elle se méconnoit elle-même et qu'elle ne voit que ses propres sensations lui apartiennent", et qu'ils disent qu'elle ne se distingue presque plus d'avec le corps, auquel elle attribue ses propres pensées et ses propres sensations", et qu'ils disent encore que l'esprit, qui voit tous les objets qui l'environnent [173], s'ignore profondément lui-même, qu'il ne marche qu'à tâtons dans un abyme de ténébres, qu'il ne sait ce qu'il est, ni comment il est attaché au corps, ni comment il a tant d'empire sur tous les ressorts [III-323] de ce corps, qu'il ne connoit point et qu'il ignore ses propres pensées et ses propres volontés."
Ils ne peuvent donc pas dire, qu'ils conçoivent ce qu'ils disent, quand ils parlent, comme ils font, de la nature de l'âme, de sa liaison avec le corps et de la correspondance naturelle et mutuelle, qu'il y a entre les diverses opérations de l'âme et les divers mouvemens et modifications de la matière. Et s'ils ne conçoivent pas ce qu'ils disent en cela, ils ne doivent pas le dire, à moins qu'ils ne veulent, comme j'ai déjà dit, parler eux-mêmes sans savoir ce qu'ils disent.
Mais pourquoi encore veulent-ils plutôt parler ainsi, sans savoir ce qu'ils disent, que de reconnoître que la matière seule soit capable de connoissance et de sentiment dans les hommes et dans les bêtes, ou plutôt soit capable de donner, de former ou de causer et produire de la connoissance et du sentiment dans les bêtes, sous prétexte, qu'ils ne conçoivent pas comment cela puisse se faire ? C'est sans aucun fondement et sans aucune bonne raison, qu'ils le veulent ainsi. Car dans le sentiment de ceux, qui disent que le seul mouvement de la matière avec ses diverses modifications suffit pour donner de la connoissance et du sentiment aux hommes et aux bêtes, il n'y a, comme j'ai dit, qu'une difficulté qui arrête, qui est de savoir ou de concevoir comment de seuls mouvemens et de seules modifications des parties de la matière peuvent donner ou exciter de la connoissance et du sentiment dans les hommes et dans les bêtes, laquelle difficulté vient sans doute, comme j'ai dit aussi, de ce que ces sortes de mouvemens et de [III-324] modifications sont dans nous le premier principe de toutes nos connoissances et de toutes nos sensations, et que pour cette raison nous ne pouvons et ne devons pas même voir ou concevoir, comment ils produisent en nous nos connoissances et nos sentimens; d'autant, comme j'ai dit, que de même que nous voïons tous les jours que les principes de la vûë ne tombent point et ne peuvent tomber sous la vûë, de même aussi que nous devons bien nous persuader que le principe de la connoissance et du sentiment ne peut et ne doit tomber sous la connoissance, ni sous le sentiment, et par conséquent que nous devons ignorer comment les mouvemens et les modifications internes de la matière, dont nous sommes composés, produisent en nous nos connoissances et nos sentimens, et nous ne devons pas même nous étonner davantage de notre ignorance et de notre impuissance en cela, puisqu'elle doit naturellement être telle; car ce seroit en quelque façon comme si on s'étonnoit de ce qu'un homme fort et robuste, qui porteroit facilement de gros et pésans fardeaux sur ses épaules et sur son dos, ne pouroit se porter lui-même sur ses épaules, ni sur son dos, ou comme si on s'étonnoit de ce qu'un homme de bon apétit, qui avaleroit facilement de friands morceaux, ne pouroit lui-même avaler sa langue; comme si on s'étonnoit de ce que l'oeil qui voit tout, ne sauroit se voir lui-même; ou enfin comme si on s'étonnoit de ce qu'une main, qui sait empoigner facilement toutes choses, ne sauroit s'empoigner elle-même; il est visible que ces sortes d'étonnemens seroient ridicules, et on se moqueroit de [III-325] ceux, qui s'étonneroient d'une telle impuissance. II en seroit infailliblement de même de l'étonnement, où nous sommes au sujet des modifications internes de notre corps et de nos sensations ou perceptions. Si c'étoient des choses extérieures et visibles, comme celles dont je viens de parler, il seroit ridicule de s'étonner de notre ignorance là-dessus, et il seroit peut-être même ridicule de vouloir comprendre et concevoir ce que nous ignorons là-dessus, parceque l'on verroit clairement qu'il ne faudroit pas s'étonner d'une telle ignorance, et qu'il seroit impossible de concevoir ce que nous en ignorons.
Mais quoique nous ignorions comment cela se fait, nous sommes néanmoins certains et assurés, que c'est immédiatement par le moïen de ces mouvemens et de ces modifications-là que nous pensons, que nous sentons et que nous apercevons toutes choses; et que sans ces mouvemens et ces modifications-là nous ne serions nullement capables d'avoir aucune pensée, ni aucun sentiment. D'ailleurs nous sentons intérieurement et très-certainement, que c'est par notre cerveau que nous pensons, et que c'est par notre chair que nous sentons, comme c'est par nos yeux que nous voïons, et par nos mains que nous touchons. Et ainsi nous devons nécessairement dire, que c'est précisément dans ces sortes de mouvemens et de modifications internes de notre chair et de notre cerveau, que consistent toutes nos pensées, toutes nos connoissances, toutes nos sensations. Et ce qui confirme d'autant plus cette vérité, est que nos connoissances et nos sensations suivent la constitution naturelle de notre [III-326] corps, et qu'elles sont d'autant plus ou moins claires et parfaites, et d'autant plus ou moins libres, qu'elles procèdent d'une plus ou d'une moins bonne et parfaite disposition et constitution interne ou externe de notre corps. Et si c'est précisément dans ces sortes de mouvemens et de modifications internes de la matière, qui est en nous et qui agit en nous, que consistent nos connoissances et nos sensations, il s'en suit évidemment, que tous les animaux sont capables de connoissance et de sentimens aussi bien que nous, puisque nous voïons manifestement, qu'ils sont comme nous composés de chair, d'os, de sang et de veines, de nerfs et de fibres semblables aux notres, puisqu'ils ont comme nous tous les organes de la vie et du sentiment, et même un cerveau, qui est l'organe de la connoissance, qu'ils montrent évideınment par toutes leurs actions et par toutes leurs manières d'agir, qu'ils ont de la connoissance et du sentiment Ainsi c'est en vain que nos Cartésiens disent, qu'il ne sont point capables de connoissance et de sentiment, sous prétexte, qu'ils ne conçoivent pas que de la matière figurée ou modifiée d'une telle ou telle manière, comme en quarré, en rond, en oval etc., soit de la douleur, du plaisir, de la chaleur, de l'odeur, du son etc., sous prétexte, qu'ils ne conçoivent pas que de la matière, agitée de bas en haut ou de haut en bas, en ligne circulaire, spirale, oblique, parabolique ou elliptique, soit un amour, une haine, une joïe, une tristesse etc., puisqu'il est constant et indubitable, suivant même leurs principes, que par les divers mouvemens et par les diverses modifications de la matière, qui se [III-327] forment en nous, se forment aussi toutes nos connoissances et toutes nos sensations, et qu'il y a même dans nous une liaison et une correspondance naturelle et mutuelle, comme disent nos Cartésiens, entre les susdits mouvemens et les susdites modifications de la matière et les connoissances et les sensations que nous avons. Il est clair, constant et indubitable, que semblables mouvemens et semblables modifications de matière se peuvent faire, et peuvent par conséquent aussi former de semblables connoissances et de semblables sensations, et il se peut faire, qu'il y ait dans les mêmes bêtes une semblable liaison et une semblable correspondance naturelle et mutuelle entre les divers mouvemens et modifications de leur corps, et les connoissances et les sensations, qu'elles peuvent avoir, puisqu'une telle liaison et correspondance de mouvemens et de sensations, de modifications et de connoissances n'est pas plus difficile d'un côté que de l'autre, et qu'elle peut se trouver aussi facilement dans les bêtes que dans les hommes; et cela étant, comme on n'en peut douter, après y avoir bien pensé, c'est une erreur et une illusion à nos Cartésiens de croire, que les bêtes ne sont pas capables de connoissance ni de sentiment, et il est ridicule à eux de demander à cette occasion, si on conçoit que de la matière figurée d'une telle ou telle manière, comme en quarré, en rond ou en oval etc., soit de la douleur, du plaisir, de la chaleur, de l'odeur, du son et de la couleur, et si on conçoit que de la matière agitée de bas en haut ou de haut en bas, en ligne directe, circulaire et oblique, soit un amour, une haine, [III-328] une joïe, une tristesse et ils sont, dis-je, ridicules de demander cela et de s'imaginer que la résolution de cette difficulté dépende de-là, puisque ce n'est pas dans une étendue mesurable, ni dans aucune figure particulière de la matière, que consiste la pensée, le désir, la crainte, la volonté, le raisonnement etc., mais qu'il consiste seulement dans le mouvement, dans la modification interne de la matière, dont les corps vivans sont composés, sans avoir aucun égard à leur étendue mesurable, ni à la figure extérieure, qu'ils pouroient avoir. De la même manière que le juste tempérament des hommes, qui de l'aveu même de nos Cartésiens, fait la vie, la force et la santé du corps vivant, consiste non dans aucune certaine figure, ni dans aucune certaine étendue particulière de la matière, mais dans certains mouvemens et dans certaines modifications de la matière, sans avoir aucun égard à l'étendue, ni à la figure, qu'elle pouroit avoir.
Nos Cartésiens affectent encore ici de confondre mal à propos les choses, c'est ce que j'ai déjà remarqué qu'ils faisoient, à l'occasion de la prétendue existence de leur Dieu; car pour démontrer comme ils le prétendent qu'il existe, ils affectent de confondre un infini en étendue, en nombre et en durée, qui existe véritablement, avec un prétendu être infiniment parfait qui n'est point, et de l'existence évidente de l'un, ils s'imaginent conclure invinciblement l'existence de l'autre, en quoi j'ai dit qu'ils tomboient manifestement dans l'erreur et dans l'illusion. Les voici qu'ils font encore de même à l'occasion des bêtes, qu'ils veulent priver entièrement de toutes [III-329] connoissances et de tous sentimens; car pour démontrer, comme ils le prétendent, qu'elles n'en ont point du tout, ils affectent de confondre l'étendue de l'étendue mesurable de la matière, et sa figure extérieure, avec les mouvemens et les modifications internes, qu'elle a dans les corps vivans; et par ce qu'ils démontrent suffisamment qu'aucune étendue mesurable de matière, et qu'aucune de ses figures extérieures ne peuvent faire aucune pensée, ni aucune sensation dans les hommes, ni dans les bêtes, ils s'imaginent démontrer aussi que n'y aïant que de la matière dans les bêtes, elles ne peuvent avoir aucune connoissance, ni aucun sentiment. Mais c'est encore en cela même que consiste leur erreur et leur illusion, puisque ce n'est point dans aucune étendue mesurable, ni dans aucune figure extérieure de la matière, que consistent les connoissances et les sentimens des hommes et des bêtes, mais dans les divers mouvemens et dans les diverses modifications internes, qu'elle a dans les hommes et dans les bêtes.
Ce qui fait une très-grande différence de l'un à l'autre, car on peut bien dire que la pensée et les sentimens étant dans des corps vivans, ils sont par conséquent dans une matière qui est étendue et figurée; mais il ne s'en suit pas de-là que la pensée ou les sentimens dussent être pour cela des choses étendues en longueur, ni en largeur ou en profondeur, ni qu'ils dussent être pour cela des choses rondes ou quarrées, comme disent nos Cartésiens, car la pensée et le sentiment sont également dans un petit homme, par exemple, comme dans un plus grand. La grandeur [III-330] mesurable du corps vivant, ni sa figure extérieure ne font rien en cela. Pareillement on peut bien dire, que les pensées et que les sensations des corps vivans se font par les mouvemens et par les modifications internes de la matière dont ils sont composés; mais il ne s'en suit pas de-là que ces sortes de mouvemens se fassent nécessairement de haut en bas ou de bas en haut, ni qu'ils se fassent nécessairement en ligne directe ou oblique, en ligne circulaire ou spirale, parabolique ou elliptique, ni que des mouvemens de bas en haut, ou de haut en bas, en ligne circulaire ou oblique fassent toujours quelques pensées ou quelques sensations; cela, dis-je, ne s'ensuit pas de la suposition de notre thèse, et il seroit même ridicule de s'imaginer que telle chose dût s'en suivre; et ainsi c'est en vain que Mrs. les Cartésiens demandent si on conçoit que de la matière figurée en rond, en quarré, en oval etc. peut jamais faire une pensée, un désir, une volonté etc.; et si l'on conçoit qu'une. matière agitée de bas en haut ou de haut en bas, ou qui se meut en ligne circulaire, ou oblique, ou parabolique etc. peut faire un amour, une haine, un plaisir, une joïe, une douleur ou une tristesse etc.; c'est, dis-je, en vain qu'ils demandent cela, puisque nos pensées et que nos sensations ne dépendent point de ces particularités-là de la matière, et qu'elles ne se font point parce que la matière est figurée en rond, ou en quarréé etc., ni précisément par ce qu'elle se meut de bas en haut ou de haut en bas, ni par ce qu'elle se meut de gauche à droite ou de droite à gauche; mais bien, comme j'ai dit, par ce qu'elle a dans [III-331] les corps vivans certains mouvemens et certaines modifications et agitations internes qui font la vie et les sentimens des corps vivans, sans qu'il soit besoin pour cela que ces sortes de modifications internes aïent en elles-mêmes aucune figure propre et particulière et sans qu'il soit besoin pour cela que ces sortes de mouvemens aillent toujours de bas en haut ou de haut en bas et sans qu'il soit besoin de déterminer s'ils vont de droite à gauche ou de gauche à droite, ou si c'est justement par des lignes droites ou circulaires qu'ils se font, ou si c'est par des lignes spirales, obliques ou paraboliques; il ne s'agit pas de cela, il suffit de dire que nos pensées, que nos sensations se font véritablement dans les corps vivans de quelque manière que ce soit qu'elles s'y fassent, et elles s'y font aussi bien que les modifications internes dont je viens de parler.
Or il est certain que toutes les modifications de la matière ne sont pas toujours rondes ou quarrées, ou autrement figurées; il seroit même ridicule de prétendre qu'elles se soient toujours ainsi faites ou qu'elles dussent toujours l'être. La modification, par exemple, de l'air qui fait en nous le sentiment du son, et celle du même air qui fait en nous le sentiment de la lumière et de la couleur sont certainement des modifications de la matière; cependant ces sortes de modifications de la matière n'ont en elles-mêmes aucune figure propre et particulière, et il seroit ridicule de demander si l'action de l'air, qui causeroit en nous le sentiment du son, seroit une chose ronde ou quarrée, il seroit ridicule de demander si l'action de l'air, [III-332] qui causeroit en nous le sentiment de la lumière et de la couleur, seroit une chose ronde ou quarrée. Pareillement il est certain que la santé et que la maladie du corps sont des modifications de la matière; ces sortes de modifications ne sont pourtant d'aucune figure en elles-mêmes, et il seroit ridicule de demander si la santé et la maladie, la fièvre, par exemple, ou la peste seroient des choses rondes ou quarrées, et si on pouroit les diviser et les couper en pièces et en quartiers. Pareillement les actions que fait un homme quand il parle, quand il rit, quand il pleure, quand il chante et quand il danse et qu'il fait quelqu'autre chose; toutes ces actions sont certainement des modifications de la matière, car ce sont certains mouvemens de son corps ou de quelques parties de son corps; ces actions-là, quoiqu'elles ne soïent que des modifications de matière, ne sont en elles-mêmes d'aucune figure, et il seroit ridicule de demander, si on conçoit bien que ces sortes d'actions-là seroient des choses rondes ou quarrées, et si on conçoit bien qu'on pouroit les diviser et les couper par pièces et par morceaux. Enfin la fermentation est une modification de la matière, nos Cartésiens ne le sauroient nier, cependant la fermentation n'est pas une chose que l'on puisse dire être ronde ou quarrée, et quoiqu'elle puisse être et qu'elle soit même nécessairement dans une matière étendue et mesurable et qu'elle soit nécessairement dans une matière qui peut avoir quelque figure, elle ne peut néanmoins avoir en elle-même aucune étendue mesurable, ni aucune figure qui lui soit propre et particulière, et il seroit ridicule de [III-333] demander si on conçoit que de la matière figurée en rond, en quarrée, en oval, en triangle etc. seroit une fermentation. Pareillement il seroit ridicule de demander si on conçoit que cette fermentation seroit une chose que l'on puisse mesurer à l'aulne ou à la toise, ou mesurer au pot et à la pinte, parceque la fermentation ne consiste point dans aucune étendue déterminée. Pareillement il seroit ridicule de demander si elle se pouroit péser au poids ou à la balance, parce qu'elle ne consiste point dans aucun dégré de pésanteur. Pareillement il seroit ridicule de demander si une fermentation pouroit se diviser ou se couper par pièces et par morceaux, parce qu'elle n'est point de nature à être divisée ainsi. Il seroit ridicule, dis-je, de faire toutes ces sortes de demandes, parce qu'il seroit ridicule de vouloir attribuer à des choses des qualités ou des propriétés qui ne seroient point convenables à leur nature, ni à leur manière d'être; de sorte que lors même que l'on n'attribue qu'une même et semblable dénomination à plusieurs choses de diverse nature, il faut nécessairement l'entendre et l'expliquer en divers sens et en diverses significations, parce qu'il seroit ridicule de prendre cette même dénomination dans une même signification pour toutes les choses qu'elle signifieroit. On dit, par exemple, d'une perche qu'elle est longue ou qu'elle est courte, on dit de même d'une maladie qu'elle est longue ou qu'elle est courte, il faut nécessairement prendre le terme de long ou de longue, de court ou de courte en diverses significations; parce qu'il seroit-ridicule de dire et de penser que la longueur ou la briéveté, [III-334] d'une maladie fut un être ou quelque chose de semblable à la longueur ou à la briéveté d'une perche, ou que la longueur d'une perche fut quelque chose de semblable à la longueur d'une maladie. Et pourquoi seroit-il ridicule de prendre ce terme dans une même signification pour une perche et pour une maladie? C'est parce qu'il seroit ridicule de vouloir attribuer à des choses des qualités ou des propriétés qui ne seroient pas convenables à leur nature et à leur manière d'être; et il est visible que la longueur d'une perche ne convient point à la nature d'une maladie, et que la longueur d'une maladie ne convient point à la nature d'une perche. C'est pour cela que l'on ne confond point dans cette occasion-ci les diverses significations de ce terme et que l'on ne s'y trompe point. Pareillement on dit d'un vent de bise quand il gêle fort, qu'il est froid, on dit de même d'un discours mal conçu, qu'il est froid, et qu'un orateur, qui parle sans mouvement et sans passion, qu'il est froid. Ce terme de froid doit nécessairement se prendre ici en diverses significations, parce qu'il seroit ridicule de dire ou de penser que la froideur d'un discours ou d'un orateur fut en quelque chose semblable à la froideur d'un vent de bise, ou que la froideur d'un vent de bise, fut semblable à celle d'un froid discours ou d'un froid orateur. Et pourquoi seroit-il ridicule de dire ou de penser cela, si ce n'est parcequ'il seroit ridicule de vouloir attribuer à des choses de ces qualités ou de ces propriétés qui ne seroient pas convenables à leur nature, ni à leur manière d'être? Il est visible encore que la froideur [III-335] d'un autre vent de bise ne convient point à la nature d'un discours, ni à la nature d'un orateur et que le froid d'un discours ou d'un orateur ne convient point à la nature d'un vent de bise. C'est pour cela aussi que l'on ne confond point les idées de ce terme et que l'on ne s'y trompe point, quoiqu'on les aplique à des choses de différente nature; mais si par fantaisie, ou par erreur et par ignorance, on croïoit devoir les confondre, sous prétexte, que l'on ne se serviroit que d'un même nom et d'un même terme pour les signifier, et si pour cette seule raison on s'imaginoit devoir attribuer ainsi à certaines choses des qualités ou des propriétés qui ne seroient nullement convenables à leur nature et à leur manière d'être, on tomberoit certainement dans le ridicule.
Or c'est justement dans ce ridicule que nos Carthésiens tombent, lorsqu'ils s'imaginent et qu'ils disent, que les bêtes ne sont point capables de connoissance ni de sentiment, sous prétexte, que la connoissance et le sentiment ne peuvent être des modifications de la matière, imaginant en même temps que toutes les modifications de la matière sont nécessairement des choses étenduës en elles-mêmes, qu'elles sont nécessairement rondes ou quarrées, et qu'on peut les diviser et les couper en pièces et en morceaux.... Comment pouroit-on s'imaginer, disent-ils, que l'esprit fut étendu et divisible? On peut, ajoutent-ils, couper par une ligne droite un quarré en deux triangles, en deux paralellogrames, en deux trapèzes; mais par quelle ligne, demandent-ils, peut-on concevoir qu'un plaisir, qu'une douleur, qu'un desir etc. se puisse couper, et qu'elle [III-336] figure résulteroit de cette division? Si on conçoit, continuent-ils, que de la matière figurée en rond, en quarré, en oval etc. soit de la douleur, du plaisir, de la chaleur, de l'odeur, du son etc., et si l'on conçoit que de la matière agitée de bas en haut et de haut en bas, en ligne circulaire, spirale, parabolique ou elliptique soit un amour, une haine, une joïe, une tristesse etc., on peut dire que les bêtes sont capables de connoissance et de sentiment et si on ne le conçoit pas, il ne le faut pas dire, à moins que l'on ne veuille parler sans savoir ce que l'on dit.
Ils s'imaginent donc, suivant leur propre raisonnement, que si les bêtes étoient capables de connoissance et de sentiment, l'esprit seroit étendu et divisible, et qu'il pouroit se diviser ou se couper par pièces et par morceaux; ils s'imaginent donc qu'une pensée, qu'un plaisir, qu'un desir, qu'une haine et qu'un amour, qu'une joïe et qu'une tristesse seroient des choses rondes ou quarrées, triangulaires ou pointuës ou de quelqu'autre figure et qu'on pouroit les fendre, les diviser ou les couper par pièces et par quartiers, et qu'il devroit résulter quelques nouvelles figures de cette division; et ils ne sauroient se persuader que les bêtes puissent avoir de la connoissance et du sentiment, à moins qu'ils ne s'imaginent cela. C'est en quoi ils se rendent ridicules. Quoi! Parce qu'une pensée et qu'un désir ou qu'un sentiment de douleur ou de plaisir ne sauroit se diviser ou se couper comme un quarré en deux triangles, en deux paralellogrames, en deux trapézes, nos Cartésiens ne veulent pas que la connoissance, ni que le sentiment [III-337] de douleur ou de plaisir soïent des modifications de la matière; et pour cette raison ils ne veulent pas que les bêtes soïent capables de connoissance, ni de sentiment? Qui ne riroit d'une telle sotise? Spectatum hic admissi risum teneatis amici. Quand ils disent que le juste tempérament des humeurs fait la vie et la santé du corps vivant, prétendent-ils que ce juste tempérament soit quelque chose de rond ou de quarré? Et que ce soit quelque chose qui se puisse diviser ou couper, comme un quarré, en deux triangles, en deux paralellogrames, en deux trapézes? Et qu'il resulteroit quelque nouvelle figure de cette division? Les fols! Ils raisonnent des pensées et des désirs, de toutes les sensations, passions et affections de l'âme ou de l'esprit, comme si c'étoient des substances, des êtres propres et absolus; et ils ne prennent pas garde que ce ne sont point des substances, des êtres propres et absolus, mais seulement des modifications et une action vitale de l'être. La pensée, par exemple, n'est pas un être propre et absolu, c'est seulement une action, une modification et une action vitale de l'être qui pense. Un désir, un amour, une haine, une joïe, une tristesse, un plaisir, une douleur, une crainte, une espérance etc. ne sont point des substances et des êtres propres et absolus; ce sont seulement des modifications et des actions vitales de l'être qui désire, qui aime, qui craint, qui espére etc., ou qui sent du bien ou du mal. On dit de certaines personnes, qu'ils ont de l'esprit, de l'adresse, de la science, du talent et du mérite, et que d'autres n'en ont point; on ne prétend pas dire par-là [III-338] que ces certaines personnes aïent des êtrès et des substances propres et particulières, que les autres n'ont point; et il seroit ridicule de demander si l'adresse, la science, les talens et le mérite de ces personnes-là seroient des choses rondes ou quarrées, et par quelle ligne on pouroit les diviser ou les couper en pièces, et quelle figure il résulteroit de cette division; il seroit, dis-je, ridicule de demander cela, parceque l'adresse, la science, les talens et le mérite des personnes ne sont point des êtres propres et particulières, ni des êtres absolus, mais seulement des modes ou des modifications de l'être et des manières d'agir, de raisonner et de parler avec plus de liberté et de facilité que les autres, lesquelles manières de penser et de parler ne sont certainement point des êtres réels et absolus, mais seulement, comme j'ai dit, des modifications de l'être qui agit et qui pense. Il en est de même de la pensée et de l'esprit, de la connoissance et de la volonté, du jugement et du sentiment, comme de l'adresse, de la science, du talent tet du mérite personnel. La vie, la pensée ne sont point des êtres absolus, des êtres propres et particuliers, mais seulement des modifications de l'être qui vit et qui pense, lesquelles modifications consistent dans une facilité ou faculté, que certains êtres, qui vivent, ont de penser et de raisonner, laquelle facilité et faculté est plus grande, c'est-à-dire plus dégagée et plus libre dans les uns que dans les autres. Et quoiqu'elle soit aussi plus grande dans les uns que dans les autres, et qu'il y ait des maladies, qui sont plus longues et plus courtes les unes que les autres, [III-339] il ne s'en suit pas de-là, que l'on puisse dire, ni même que l'on doive penser que la faculté de penser et de raisonner soit pour cela une chose ronde ou quarrée, ou qu'elle soit mieux figurée dans les uns que dans les autres, ni que des maladies soient pour cela des choses rondes ou quarrées, et qu'elles soient capables de pouvoir se diviser ou se couper par pièces et par morceaux, parce qu'il seroit ridicule, comme j'ai dit, de vouloir attribuer à des choses des qualités et des propriétés, qui ne seroient point convenables à leur nature, ni à leur manière particulière d'être. Ainsi quoique le plus ou le moins de facultés de penser et de raisonner conviennent à la nature de l'esprit, et que la longueur ou la briéveté convienne à la nature d'une maladie, cependant la figure corporelle ne convient nullement à la nature de l'esprit, ni à la nature d'une maladie, qui ne sont que des modifications de l'être, c'est pourquoi il seroit ridicule de dire et de penser, que ces sortes de choses dussent être rondes ou quarrées, sous prétextes, qu'elles seroient plus grandes ou plus petites, plus longues ou plus courtes les unes que les autres.
Il en faut nécessairement dire de même de la vie corporelle, soit de la vie des hommes, soit de la vie des bêtes, soit de la vie des plantes; leur vie n'est qu'une espèce de modification ou de fermentation continuelle de leur être, c'est-à-dire de la matière dont ils sont composés, et toutes les connoissances, les pensées et les sensations, qu'ils peuvent avoir, ne sont que diverses autres modifications particulières et passagères de cette modification ou de cette fermentation [III-340] continuelle, qui fait leur vie. Les Cartésiens ne sauroient nier que cette fermentation soit une modification de la matière; ils ne sauroient nier nón plus qu'elle fasse la vie des corps. Cependant ils ne sauroient dire que cette fermentation soit ronde ou quarrée, ou qu'elle soit nécessairement de quelqu'autre figure; ils ne sauroient dire non plus par quelle ligne on pouroit la fendre ou la couper; ils se rendroient ridicules s'ils s'imaginoient qu'elle dût être ronde ou quarrée, ou qu'elle dût avoir quelqu'autre figure, et qu'elle dût pouvoir se fendre et se diviser en pièces et en morceaux, sous prétexte, qu'elle seroit une modification de la matière; donc il est clair et évident, que toutes les modifications de la matière ne sont pas nécessairement des choses rondes ou quarrées, ou autrement figurées, comme nos Cartésiens le prétendent, et par conséquent ils sont ridicules de vouloir priver les bêtes de connoissances et de sentiment, sous prétexte, que la connoissance et le sentiment, ne peuvent être des modifications de la matière, parce qu'elJes ne peuvent être des choses ni rondes, ni quarrées, ni autrement figurées.
D'ailleurs quand ils conviendroient avec nous, que la pensée, et que le sentiment ne seroient en effet que des modifications de la matière, ce ne seroit pas proprement pour cela la matière qui penseroit et qui sentiroit, mais ce seroit proprement l'homme ou l'animal, composé de matière, qui penseroit, qui connoîtroit, ou qui sentiroit de la même manière; quoique la santé et la maladie ne soient que des modifications de la matière, ce ne seroit cependant point la [III-341] matière qui se porteroit bien ou qui seroit malade, elle ne seroit pas capable de cela, mais ce seroit l'homme ou l'animal, composé de matière, qui se porteroit bien ou qui seroit malade; de même encore ce ne seroit point la matière qui verroit ou qui entendroit, ni qui auroit faim ou qui auroit soif, mais ce seroit la personne ou l'animal qui verroit ou qui entendroit, ou qui auroit faim ou qui auroit soif. Et quoique le feu, par exemple, et que le vin ne soient que de la matière, ce n'est pas néanmoins proprement la matière qui brûle, ni la matière qui enivre, mais c'est proprement le feu qui brûle et le vin qui enivre; car suivant la maxime des Philosophes les actions et les dénominations des choses ne s'attribuent proprement qu'aux supots et non à la matière dont ils sont composés. Actiones et denominationes sunt supositorum. Autant donc qu'il seroit ridicule de dire que la vie et que la fermentation des corps ne seroient pas des modifications de la matière, sous prétexte, qu'elles ne seroient pas rondes ou quarrées, autant il est ridicule de dire, que la pensée et que le sentiment ne seroient pas des modifications de la matière dans les corps vivans, sous prétexte, que leurs pensées et que leurs sentimens ne seroient point des choses rondes ou quarrées. Et autant qu'il seroit ridicule de dire, que les bêtes ne vivent pas, sous prétexte, que leur vie ne seroit ni ronde ni quarrée, autant il est ridicule de dire, qu'elles n'ont pas de connoissance ni de sentiment, sous prétexte, que leur connoissance et leurs sentimens ne peuvent être des choses rondes ou quarrées; et ainsi les Cartésiens se rendent [III-342] ridicules, lorsque, sous un si vain prétexte et sur une si vaine raison, ils disent: que les bêtes mangent sans plaisir, qu'elles crient sans douleur, qu'elles ne connoissent rien, qu'elles ne désirent rien et qu'elles ne craignent rien. Le contraire paroit manifestement en toutes choses. Nous voïons que la nature leur a donné des piés pour marcher et elles marchent, qu'elle leur a donné des yeux pour se conduire et elles se conduisent. Leur auroit-elle donné ces yeux pour se conduire et pour ne rien voir? des oreilles pour écouter et pour ne rien entendre? une bouche pour manger et pour ne rien goûter? un cerveau avec des fibres et des esprits animaux pour ne rien penser et ne rien connoître? Quelle illusion? Et enfin une chair vivante pour ne rien sentir? Quelle fantaisie! Quelle illusion! Quelle folie! de vouloir s'imaginer et se persuader toutes choses sur de si vaines raisons.
Quoi! Mrs. les Cartésiens, parce que les bêtes ne sauroient parler comme vous, et qu'elles ne sauroient s'exprimer en votre langage pour vous dire leurs pensées et pour vous faire connoître leur douleur, leur déplaisir et leurs maux, non plus que leurs plaisirs et leurs joïes, vous les regardez comme de pûres machines inanimées, privées de connoissances et de sentimens? Sur ce pié-là vous nous feriez aussi facilement accroire que les Iroquois et que les Japonois ne seroient que de pûres machines inanimées, privées de connoissance et de sentiment, tant que nous n'entendrions rien à leur langage, et qu'ils ne parleroient pas comme nous? A quoi pensez-vous, Mrs. ies Cartésiens? Ne voïez-vous pas assez clairement, [III-343] que les bêtes ont un langage naturel que celles, qui sont de même espèce, s'entendent les unes les autres, qu'elles s'apellent les unes les autres, et qu'elles se répondent les unes les autres? Ne voïez-vous pas assez manifestement qu'elles font société entr'elles? Qu'elles se connoissent et qu'elles s'entretiennent les unes avec les autres? Ne voïez-vous pas qu'elles s'aiment, qu'elles se caressent et qu'elles jouent ensemble? Et quelque fois aussi qu'elles se haïssent, qu'elles se battent et qu'elles ne sauroient se souffrir les unes les autres? Ne voïez-vous pas assez clairement, qu'elles sont bien aises quand on les caresse? Qu'elles sont gaïes et gaillardes quand elles se portent bien et que rien ne leur manque? Et qu'elles mangent d'aussi bon apétit que les hommes sauroient faire, quand elles ont faim, et qu'elles ont quelque chose de bon à manger selon leur nature et leur espèce? Et au contraire ne voïez-vous pas tout manifestement, qu'elles sont tristes et languissantes, qu'elles se plaignent et qu'elles font de dolens soupirs, quand elles sont malades ou quand elles se sentent blessées? Ne voïez-vous pas aussi qu'elles crient quand on les frape et qu'elles s'enfuïent de toutes leurs forces, quand on les menace et qu'on les frape trop rudement? Et tout cela est une espèce de langage naturel, par lequel elles font assez manifestement voir, qu'elles ont de la connoissance et du sentiment: ce langage n'est point suspect, ni équivoque, il est clair et net et moins suspect que le langage ordinaire des hommes.
Voïez-vous que des machines inanimées s'engendrent naturellement les unes les autres? Voïez-vous [III-344] qu'elles s'assemblent d'elles-mêmes pour se tenir compagnie les unes aux autres, comme font les bêtes. Voïez-vous qu'elles s'apellent les unes les autres et qu'elles se repondent les unes aux autres, comme font les bêtes? Voïez-vous qu'elles jouent ensemble et qu'elles se caressent ou qu'elles se battent les unes les autres, comme font les bêtes? Vous paroit-il qu'elles se connoissent les unes les autres et qu'elles connoissent leurs maîtres, comme font les bêtes? Voïezvous qu'elles viennent, quand leurs maîtres les apellent ou qu'elles s'en fuïent, quand ils les menacent et qu'ils les frapent? Et enfin voïez-vous qu'elles obéissent à leurs maîtres, et qu'elles feroient ce que leurs maîtres leur commanderoient, comme font tous les jours les bêtes, qui obéissent à leurs maîtres, qui viennent quand ils les apellent et qui font ce qu'ils leur commandent? Vous ne voïez pas que de pûres machines, que des machines inanimées fassent cela et vous ne le verrez jamais. Et vous pensez que des bêtes feroient cela sans connoissance et sans sentimens? Vous pensez qu'elles s'engendrent les unes les autres sans plaisir? Qu'elles boivent et qu'elles mangent sans apétit, sans faim et sans soif? Qu'elles caressent leurs maîtres sans les aimer et sans les connoître? Qu'elles font ce qu'ils leur commandent sans entendre leurs voix et sans savoir ce qu'ils leur disent? Qu'elles fuïent sans rien craindre et qu'elles crient sans douleur, quand on les frape? Et vous vous imaginez et vous vous persuadez tout cela pour cette seule raison que la pensée, que la connoissance, que le sentiment, que la joïe, que le plaisir, que la [III-345] douleur, que la tristesse, que le désir, que la crainte, que l'apétit, que la faim, que la soif etc. ne sont pas des choses rondes ou quarrées, et qu'ainsi elles ne peuvent être des modifications de la matière ou de l'Etre matériel? Vous êtes fols en cela, Mrs. les Cartésiens, permettez que je vous qualifie maintenant ainsi, quoique vous soïez très-judicieux d'ailleurs: et vous méritez plutôt d'être raillez sur ce fait, que d'être sérieusement réfutez. Toutes les modifications de la matière ou de l'être matériel ne doivent pas avoir, comme vous pensez, toutes les propriétés de la matière ou de l'être matériel, et ainsi quoiqu'une des propriétés de la matière ou de l'être matériel soit d'être étendue en longueur, en largeur et en profondeur, de pouvoir être ronde ou quarrée, et de pouvoir être divisée en plusieurs parties, il ne s'en suit nullement de-là que toutes les modifications de la matière ou de l'être matériel doivent être étenduës en longueur, en largeur et en profondeur, ni qu'elles doivent toujours être rondes ou quarrées et divisibles en plusieurs parties, comme vous vous l'imaginez faussement.
Les démonstrations que j'en ai données jusqu'ici sont claires et évidentes. Mr. l'Archevêque de Cambrai voudroit cependant nous persuader qu'il est si clair et évident que la matière ne peut penser ni sentir, que les peuples, dit-il [174], ni les enfans ne sauroient se persuader qu'elle le puisse. Les peuples, dit-il, et les enfans mêmes sont si éloignés de croire [III-346] que la matière soit capable de penser et de sentir quoique ce soit, qu'ils ne pouroient s'empêcher de rire, si on leur disoit qu'une pierre, qu'un morceau de bois, qu'une table ou que leur poupée sentiroit de la douleur ou du plaisir, qu'elle auroit de la joïe ou de la tristesse etc. Et de-là il conclud qu'il est clair et évident que la matière ne peut penser ni sentir, que les peuples, ni les enfans même n'en peuvent douter. Voilà un beau raisonnement pour un personnage d'un tel rang, d'un tel mérite et d'une telle condition! Les peuples et les enfans auroient bien véritablement pû avoir raison de rire et de se moquer de ceux qui leur diroient telles choses, parcequ'ils savent effectivement bien que ces sortes de choses ne peuvent rien sentir ni connoitre, mais leurs risées ne viendroient pas comme Mr. de Cambrai voudroit le faire entendre, de ce que ces sortes de choses ne seroient que de la matière, ou qu'elles ne seroient faites que de matière, mais de ce qu'ils verroient bien qu'elles ne seroient point animées et qu'elles n'auroient point de vie, comme les animaux, et par conséquent qu'elles ne pouroient pas avoir de connoissance, ni de sentiment. Et pour me servir de l'expression de Mr. de Cambrai, on peut certainement dire que les peuples et que les enfans mêmes sont si éloignés de croire que les bêtes soïent sans vie, sans connoissance et sans sentiment, qu'ils ne pouroient s'empêcher de rire de ceux qui diroient qu'elles n'en ont point. Dites-un peu à des païsans que leurs bestiaux n'ont point de vie, ni de sentiment, que leurs vaches, que leurs chevaux, que leurs brebis et moutons [III-347] ne sont que des machines aveugles et insensibles et qu'ils ne marchent que par ressorts, comme des marionettes, sans voir et sans savoir où ils vont: ils se moqueront de vous. Dites à ces mêmes païsans ou à d'autres leurs semblables que leurs chiens n'ont point de vie, ni de sentiment, qu'ils ne connoissent point leurs maitres, qu'ils les suivent sans les voir, qu'ils les caressent sans les aimer, qu'ils poursuivent des lièvres et qu'ils les attrapent à la course sans les voir et sans les sentir, dites leur qu'ils mangent et qu'ils boivent sans plaisir, sans faim, sans soif et sans apétit, dites leur qu'ils crient sans douleur quand on les frape et qu'ils fuïent devant les loups sans aucune crainte: ils se moqueront encore de vous. Et pourquoi s'en moqueront-ils? C'est qu'ils ne sauroient se persuader que des bêtes vivantes, comme celles dont je parle, soient sans âme, c'est-à-dire sans vie, sans connoissance et sans sentiment, et leur jugement est si bien fondé en cela sur la raison et sur l'expérience, que l'on voit tous les jours qu'ils seroient même en cas de besoin fondés sur l'autorité des prétenduës écritures saintes de nos Déicoles et Christicoles, qui marquent expressément que Dieu a donné des âmes vivantes aux bêtes dans leur prétendue prémière création. Voici ce qu'elles marquent:
» Dieu dit aussi que les eaux produisent toutes sortes de reptiles aïant vie et âmes vivantes. Et Dieu," ajoutent ces écritures, créa les grandes baleines et toutes âmes vivantes que les eaux avoient produites, chacune selon leur espèce..... Dieu dit aussi que la terre produise toutes âmes vivantes, c'est-à-dire [III-348] tout animal vivant sur la terre, les jumens et les bêtes de la terre, chacune selon leur espèce; et ils furent créés comme il l'avoit dit. Puis Dieu aïant créé les hommes, il leur dit: toutes sortes d'herbes portant sémences et tout arbre portant fruit pour vous servir de nourriture à vous et à tous les animaux de la terre, à tous les oiseaux du ciel, à tout ce qui se meut et à tout ce qui a en soi une âme vivante, afin qu'ils aïent de quoi manger [175] ut sint vobis in escam et cunctis animantibus terrae, omnique volucri coeli et universis quoe moventur in terrâ et in quibus est anima vivens ut habeant ad vescendum.
Suivant cela les bêtes ont donc des âmes vivantes, c'est-à-dire des âmes connoissantes et sensitives, puisque Dieu leur en avoit donné de telles dans leur première création. Ainsi non seulement la droite raison et l'expérience journalière le démontrent tous les jours, mais aussi la religion de nos Christicoles le témoigne assez clairement à nos Cartésiens pour n'en devoir point douter. C'est pourquoi j'ai eu raison de dire, qu'ils se rendent ridicules, lorsqu'ils disent que les bêtes ne sont que des machines inanimées, qu'elles n'ont point de connoissance, ni de sentiment et que c'est sans plaisir qu'elles mangent et sans douleur qu'elles crient.
Cette opinion est entièrement condamnable, non seulement par ce qu'elle est fausse et ridicule en même tems, mais aussi par ce qu'elle doit être odieuse et détestable en elle-même, attendu qu'elle tend [III-349] manifestement à étouffer dans le coeur des hommes tous les sentimens de douceur et de bonté qu'ils pouroient avoir pour les bêtes, et qu'elle est même capable de ne leur inspirer que des sentimens de rigueur et de cruauté à leur égard. Car 1°. pour ce qui est des sentimens de douceur, de bonté et de compassion, que les hommes pouroient avoir pour plusieurs de ces pauvres bêtes que l'on voit souvent être si malheureuses, si maltraitées, et avoir tant de mal, ce seroit folie de les plaindre, d'être sensible à leur mal, à leurs cris et à leurs gémissemens, et folie d'avoir compassion d'elles, si elles étoient, comme disent les Cartésiens, sans connoissance et sans sentiment, parce que ce seroit folie d'avoir compassion pour des choses qui ne seroient point animées et qui ne sentiroient ni bien, ni mal. C'est pourquoi on ne s'avise point d'avoir pitié, ni compassion d'un corps mort que l'on verroit mettre en piéces. On ne s'avise point d'avoir pitié ou compassion d'une pièce de drap que l'on verroit fouler à la foulerie, ni d'une piéce de bois que l'on verroit fendre avec éclat et que l'on mettroit brûler au feu. On ne s'avise pas, dis-je, d'avoir pitié et compassion de ces sortes de choses, parce qu'elles sont inanimées et qu'elles n'ont en elles-mêmes aucun sentiment ni de bien, ni de mal. Il en seroit de même des bêtes, si l'opinion des Cartésiens étoit véritable; il ne faudroit avoir aucune pitié, ni aucune compassion d'elles, quand on les verroit souffrir toutes sortes de maux. Et voilà comme cette fausse opinion tend manifestement à étouffer dans le coeur des hommes tous les sentimens de [III-350] douceur, de bonté et de compassion qu'ils pouroient avoir pour les bêtes; ce qui est déjà, ce me semble, un très-mauvais effet, très-odieux et très-préjudiciable à ces pauvres bêtes. Mais ce qu'il y a de pire est que cette opinion est capable de flater encore la méchanceté naturelle des hommes, et d'inspirer dans leur coeur des sentimens de rigueurs et de cruauté envers ces pauvres bêtes, car, sous prétexte, que des hommes brutaux s'imagineroient qu'elles n'auroient ni connoissance, ni sentiment, ils pouroient prendre plaisir à les faire souffrir, à les faire crier et à les faire plaindre et gémir, pour avoir le plaisir d'entendre leurs pitoiables plaintes, leurs pitoiables gémissemens et leurs effroïables cris et pour avoir en même tems le plaisir de voir les violens mouvemens et les épouvantables grimaces, que ces pauvres bêtes seroient contraintes de faire, par la rigueur et la violence des tourmens qu'ils prendroient plaisir à leur faire cruellement souffrir, comme font ces folâtres, ou plutôt ces insensés brutaux qui dans leurs divertissemens et même dans des réjouissances publiques, lient et attachent des chats tout vifs au bout de quelque perche qu'ils dressent et au pié de laquelle ils allument des feux de joïe et où ils les font brûler tout vifs pour avoir le plaisir de voir les mouvemens violens et d'entendre les cris effroïables que ces pauvres et malheureuses bêtes sont contraintes de faire par la rigueur du suplice: ce qui est certainement un brutal, un cruel et un détestable plaisir et une folle et une détestable joïe. S'il y avoit un tribunal établi pour rendre justice à ces pauvres bêtes, je dénoncerois [III-351] à ce tribunal une si pernicieuse et une si détestable doctrine que celle-là, qui leur est si préjudiciable, et j'en poursuivrois volontiers la condamnation jusqu'à ce qu'elle seroit entiérement bannie de l'esprit et de la croïance des hommes et que les Cartésiens, qui les soutiennent, soient condamnés à faire amende honorable.
Mais revenons à la prétendue spiritualité et immortalité de notre âme. Tout ce que j'en viens de dire fait évidemment voir qu'elle n'est ni spirituelle ni immortelle dans le sens que nos Christicoles l'entendent, mais qu'elle est véritablement bien matérielle et mortelle, comme celle des bêtes; c'est pourquoi aussi il est marqué dans leurs prétendues saintes écritures que l'âme de toute chair vivante consiste dans le sang; et pour cette raison il est expressément défendu dans la prétendue divine loi de Moïse de manger du sang et cela pour cette seule raison que l'âme de toute chair vivante consistoit dans le sang [176]. Anima enim omnis carnis in sanguine est, unde dixi, dit Dieu, filiis Israël sanguinem universae carnis non comedetis, quia anima carnis in sanguine est et quicumque comederit illum interibit. C'est ce qui étoit défendu sous peine de mort. Et il dit dans les mêmes livres de la loi également de l'homme comme des bêtes vivantes [177]. Factus est homo in animam viventem. Producat terra animam viventem in genere suo, jumenta et reptilia et bestias terrae; factumque est ita..... Et il dit de tous les animaux [III-352] qui entrérent dans l'arche de Noé, qu'ils avoient un esprit de vie [178]. Bina et bina ex omni carne in quâ erat spiritus vitae. Et cet esprit de vie n'étoit, comme il est marqué dans les mêmes livres, qu'un soufle de la bouche de Dieu [179]. Inspiravit in faciem ejus spiraculum vitae..... Spiritus Dei fecit me et spiraculum omnipotentis vivificavit me. Et il est dit de l'homme en particulier, non de son corps seulement, mais de l'homme en son entier, qu'il vivra de pain à la sueur de son corps jusqu'à ce qu'il retourne en la terre dont il auroit été fait, par ce qu'il n'est, disent ces prétendus Sts livres, que poussière et qu'il retournera en poussière: [180] in sudore vultus tui vesceris pane donec revertaris in terram de qua sumtus es, quia pulvis es et in pulverem reverteris. Et le roi David, parlant de la vanité et de la fragilité des hommes et même des plus grands et des plus puissans Princes de la terre, il dit: qu'il ne faut point se fier à leur puissance, par ce que, dit-il, leur esprit s'en ira et qu'il retournera en la terre, et qu'alors toutes leurs pensées s'évanouiront [181] nolite confidere in principibus, exibit spiritus ejus et revertetur in terram suam.
Si donc l'âme de l'homme, aussi bien que celle des bêtes, ne consiste que dans le sang et dans les esprits [III-353] vitaux et animaux qui sont dans le sang, et si son esprit n'est que terre et poussière, et qu'il doive nécessairement retourner en terre et en pouss.ère, comme les témoignages que je viens de citer le marquent, c'est encore une preuve claire et évidente que notre âme n'est ni spirituelle, ni immortelle, comme nos Cartésiens le prétendent. Et ce qui confirme encore ceci est que dans toutes ces prétenduës Ecritures saintes, qu'ils apellent le vieux Testament et qui passe pour une loi toute divine parmi nos Christicoles, on ne voit pas qu'il y soit fait aucune mention de cette prétendue spiritualité et immortalité de l'âme, ni qu'il soit fait aucune mention de ces prétenduës si grandes et si magnifiques récompenses éternelles du ciel, non plus que de ces prétendus si grands et si terribles châtimens éternels d'un enfer après cette vie présente. Tant de prétendus si grands et si sains Prophètes qui ont, dit-on, paru durant tous les tems de l'ancienne loi prétendue divine, n'en ont rien connu. Moyse lui-même, ce grand Moyse et ce grand législateur des Juifs, qui parloit, si on le veut croire, si souvent et si familièrement à Dieu, n'en a rien connu et n'en a rien dit dans sa loi. Il n'y fait mention que de la vie présente, il ne proposoit à ces peuples que des récompenses temporelles dans cette vie et il ne les menaçoit aussi que des châtimens temporels de cette vie [182]. C'est pourquoi aussi ces peuples et même les plus éclairés et les plus qualifiés d'entr'eux ne pensoient qu'à la vie présente et ne pensoient pas [III-354] qu'il y eut d'autres biens à espérer, ni d'autres maux à craindre que ceux que l'on pouvoit avoir dans ce monde-ci, et bien loin de s'imaginer que leur âme fut immortelle, ils étoient au contraire bien persuadés qu'elle étoit mortelle et qu'elle finissoit avec la vie de leur corps. En voici des preuves et des témoignages assez convaincants.
Quoiqu'une branche d'arbre soit coupée, disoit Job, et qu'elle commence déjà à se faner, il y a néanmoins encore espérance qu'elle poura reverdir, comme en effet elle reverdira et produira des branches comme un arbre nouvellement planté, si on la plante sur le bord des eaux; mais l'homme, dit-il, étant une fois mort il n'y a plus d'espérance en lui; le ciel tombera plutôt qu'il ne s'éveillera, il ne sortira jamais de son sommeil. Pensez-vous, disoit-il aussi, qu'un homme mort puisse encore revivre [183]. Putas ne mortuus homo sursum vivat? Sic homo cum dormierit non resurget, donec alteratur coelum non evigilabit, nec consurget de somno suo. Il disoit encore que sa vie n'étoit qu'un vent et comme une nuée qui se dissipe en l'air [184]. Quia ventus est vita mea. Entre les biens que le même Job attribue aux méchans et aux impies et dont il semble qu'il avoit de l'envie contr'eux, il met celui-ci, qu'ils passent leur vie dans les plaisirs, dans la joïe et dans l'abondance de tous biens, et qu'ensuite ils descendent en un moment dans les enfers, c'est-à-dire qu'ils meurent dans un moment sans languir dans les maladies, sans goûter les afflictions de [III-355] la vie, et comme sans avoir même le tems de sentir aucun mal [185]. Ducunt in bonis dies suos, et in puncto ad inferna descendunt. Or il est constant que si l'âme étoit immortelle et que s'il y avoit, comme disent nos Christicoles, des suplices éternels à craindre pour les méchans dans les enfers après leur mort, ce ne seroit point un bien pour eux, comme dit Job, de descendre en un moment dans les enfers; ce seroit au contraire le plus grand et le plus effroïable malheur qui pouroit jamais leur arriver. Puis donc que ce Job met au nombre de leur bien et de leur bonheur celui de descendre en un moment dans les enfers, c'est-à-dire de descendre dans le tombeau et de mourir en un moment sans avoir le tems de ressentir de langueur, ni de violentes douleurs, c'est une preuve évidente qu'il ne pensoit pas que leur âme fut immortelle, ni qu'ils eussent aucun mal à souffrir après leur mort.
Le prophète Roi David étoit dans ces mêmes sentimens-là. C'est ce qui paroit manifestement dans plusieurs endroits de ses Psaulmes; seigneur, disoit-il, comme parlant à son Dieu, venez à mon secours, secourez-moi et sauvez-moi par votre miséricorde; parce qu'il n'y a personne qui se souvienne de vous dans la mort, ni qui puisse vous louer dans le sépulchre [186]. Quoniam non est in morte qui memor sit tui ; in inferno autem quis confitebitur tibi. Seigneur, disoit-il, je vous invoque durant tout le jour.... Sera-ce parmi les hommes morts ou envers les morts que vous ferez paroitre les merveilles de votre Puissance? Les [III-356] médecins pouront-ils jamais rendre la vie à personne pour célébrer vos louanges. Rencontrera-t'-on au sépulchre vos miséricordes? Et connoitra-t'-on vos merveilles et la justice de vos jugemens dans une terre d'oubliance? Voulant dire par-là qu'il n'y a plus de connoissance après la mort, ni aucun moïen de pouvoir connoitre les merveilles et les grandeurs de Dieu [187] . Numquid mortuis facies mirabilia aut medici suscitabunt? Numquid narrabit aliquis in sepulchro misericordiam tuam? Numquid cognoscentur in. tenebris mirabilia tua? et justitia tua in terrâ oblivionis? Et ailleurs il dit que le ciel est pour le seigneur Dieu; mais que la terre est pour les enfans des hommes. Les morts, dit-il, ne vous loueront point, Seigneur, ni pas un de ceux qui descendent au tombeau; mais nous, dit-il, qui vivons, nous bénirons le Seigneur maintenant jusqu'à la fin de nos jours. C'est ce que nos Christicoles Romains chantent tous les jours de Dimanche à leurs vêpres. Coelum coeli Domino, terram autem dedit filiis hominum. Non mortui laudabunt te, neque omnes qui descendunt in infernum; sed nos qui vivimus benedicimus Domino [188]. Le Roi Ezéchias, au raport du prophète Isaïe, disoit à-peu-près la même chose. Seigneur, disoit-il, vous m'avez sauvé la vie afin que je ne périsse point, car l'enfer ne vous connoit point, la mort ne vous louera point, ni pas un de ceux qui descendent dans la fosse ne connoitront vos vérités; mais celui qui est vivant est celui qui publiera vos louanges; comme je fais aujourd'hui moi-même, [III-357] disoit-il, et le père fera connoitre à ses enfans la justice et la vérité de vos jugemens [189]. Quia non infernus confitebitur tibi, neque mors laudabit te; non expectabunt qui descendunt in lacum veritatem tuam, vivens vivens confitebitur tibi sicut et ego hodie.
Le sage et le fol, dit l'Ecclésiaste, n'ont qu'une même fin; c'est pourquoi aussi il estime qu'il sert de peu de s'adonner beaucoup à la sagesse, puisque le sage et le fol n'ont qu'une même fin. Sapientis oculi in capite ejus, stultus in tenebris ambulat et didici quod unus utriusque esset interitus et dixi in corde meo; si unus et stulti et meus occasus erit, quid mihi prodest quod majorem sapientive dedi operam...... futura tempora oblivione cuncta pariter operient [190], Dieu, dit le même Ecclésiaste, a fait les homines semblables aux bêtes; c'est pourquoi leur condition est égale à la leur, et n'ont les uns et les autres qu'une même fin, de même que les uns meurent, ainsi font les autres; ils n'ont tous qu'un même esprit de vie. L'homme n'a rien plus que la bête et tout n'est que vanité. Qui sait, ajoute-t-il, si l'Esprit de l'homme monte en haut et si l'esprit des bêtes descend en bas. Cela étant ainsi j'ai reconnu, dit-il, qu'il n'y a rien de meilleur pour l'homme que de se réjouir et de jouir paisiblement du fruit de ses travaux; car c'est-là son partage, c'est tout le bien qui lui en peut revenir [191], unus interitus est hominis et jumentorum et aequa utriusque conditio. Qu'a le sage plus que le [III-358] fou? Sera-ce de trouver une meilleure vie? Il vaut mieux, dit-il, voir et tenir ce que l'on désire que de désirer ce que l'on ne connoit pas. Quid habet amplius sapiens a stulto nisi ut pergat illuc ubi est vita? Melius est videre quod cupias quam desiderare quod ignoras. Les vivans, dit-il encore, savent au moins qu'ils doivent mourir; mais les morts ne connoissent plus rien et n'ont plus de récompense à espérer, parcequ'ils tombent en oubli. Ne craignez point la mort, dit l'Ecclésiaste, parcequ'il n'y a plus d'accusation, ni de reproche à faire après la mort [192]. Noli metuere judicium mortis..... non est enim in inferno accusatio vitae. L'amour aussi, dit l'Ecclésiaste, la haine et l'envie finissent avec ceux qui meurent, et ils n'ont plus aucune part à ce qui se fait sous le ciel. Allez donc, dit-il, buvez et mangez avec joïe le pain et le vin que vous avez, jouissez des plaisirs de la vie avec la femme que vous aimez; car c'est-là, dit-il, tout ce que vous pouvez espérer de meilleur dans la vie. Viventes sciunt se esse morituros; mortui vero nihil noverunt amplius [193], vade ergo et comede in laetitia panem tuum et bibe cum gaudio vinum tuum...... perfruere vita cum uxore quam diligis; hoc est enim pars in vita et in labore tuo quod laboras sub sole. Cependant si l'âme étoit immortelle, comme le disent nos Christicoles, ce seroit après la mort du corps et après qu'elle seroit dégagée de la matière, qu'elle seroit plus en état de connoitre la grandeur et les merveilles de Dieu; ce seroit pour [III-359] lors qu'elle seroit plus en état de chanter ses louanges et de jouir des récompenses éternelles.
Puis donc que, suivant les témoignages de tous ces grands et prétendus saint personnages de l'ancien Testament, il n'y a plus de connoissance après la mort, qu'il n'y a plus moïen de connoitre, ni de louer Dieu après la mort, que les hommes sont semblables aux bêtes et qu'ils n'ont tous les uns et les autres qu'une même fin, que le ciel n'est que pour le Seigneur Dieu et la terre pour les hommes, que les norts ne sauroient plus louer le Seigneur, mais que les seuls vivans peuvent le connoitre et le louer pendant leur vie; qu'il sert de peu de chercher si soigneusement la sagesse, puisque le sage et le fol n'ont qu'une même et semblable fin, qu'il vaut mieux voir et tenir ce que l'on aime, que de désirer ce que l'on n'a pas et ce que l'on ne connoit pas; qu'il n'y a plus de récompense à attendre après la mort et enfin que le meilleur parti que l'on puisse prendre est de jouir joïeusement et paisiblement dans ce monde-ci des plaisirs et des contentemens de la vie, et que c'est-là son partage, c'est une marque évidente et assurée qu'ils ne pensoient pas que l'âme fut immortelle, mais qu'ils croïoient au contraire qu'elle étoit mortelle.
En effèt ils la croïoient telle: c'étoit la croïance commune de tout le peuple Juif, qui étoit seul prétendu peuple choisi de Dieu. Ils ne connoissoient point d'autre vie que celle-ci, et ne prétendoient point qu'il y eut des récompenses et des châtimens après la mort. Et comment auroient-ils espéré des récompenses ou [III-360] apréhendé des châtimens après la mort, puisque leur loi, qu'ils croïoient divine, ne leur disoit rien de cela? Il n'est pas croïable qu'un Dieu infiniment bon et irfiniment sage auroit voulu cacher de si grands mistères et de si grandes et de si importantes vérités, que celles-là à des peuples, dont il auroit voulu être aimé, adoré et servi avec fidélité et qu'il auroit voula favoriser si particulièrement de ses grâces et de ses bienfaits. La claire connoissance et l'assurance cer. taine, qu'il leur auroit donné de l'immortalité de leurs âmes, d'une vie éternellement bienheureuse pour les bons, et d'une vie éternellement malheureuse pou les méchans, auroit été un bien plus puissant moti pour les engager à le craindre et à le servir fidèlement, que non pas de leur avoir proposé seulement des récompenses et des châtimens temporelles. Il est dit d'un ancien Orateur, qu'il parloit si vivement de l'immortalité de l'âme, qu'il falut lui défendre de parler davantage sur ce sujet, d'autant que plusieurs de ses auditeurs, persuadés par ses discours, se donnoient volontairement la mort, [194] pour jouir plutôt de cette prétendue immortalité, dont il les amusoit et les abusoit. Si donc Dieu eut donné à son peuple une claire connoissance de l'immortalité de leurs âmes, et une forte assurance, qu'ils recevroient dans une autre vie des récompenses ou des châtimens éternels, selon qu'ils l'auroient mérité; c'auroit été pour eux un bien [III-361] plus puissant motif pour les porter à l'aimer de tout leur coeur, et à observer fidèlement sa loi et ses commandemens et à craindre de l'offenser. Mais comme il ne leur a pas donné cette connoissance, et qu'il ne leur a donné aucune espérance, ni aucune crainte pour une autre vie; c'est une preuve certaine et assurée, qu'il n'est rien de cette prétendue immortalité de l'âme, et qu'il n'est rien de ces prétendues récompenses ou châtimens éternels d'une autre vie; et par conséquent que tout ce que nos Christicoles en disent, n'est que vanité, mensonges, erreurs, illusions, impostures et des fictions de l'esprit humain, fondées seulement sur cette maxime de quelques politiques, qui disent: qu'il est besoin que les peuples ignorent beaucoup de choses vraies et qu'ils en croïent beaucoup de fausses.
Pline, fameux naturaliste et homme très-judicieux, se raille de cette prétendue immortalité de l'âme:
» Après que l'homme est enseveli on parle diversement de son âme, toutes fois on tient que les hommes, après leur dernier jour, retournent dans le même Etre, qu'ils étoient avant leur premier: et qu'il n'y a non plus de sentiment au corps et à l'âme après la mort, qu'il y en avoit avant qu'ils fussent nés: mais la vanité et la folie de l'homme," dit-il, l'induit à penser qu'il sera quelque chose après sa mort; de [III-362] sorte que, se flattant au milieu même de la mort, il se promet une certaine vie. Aucuns," dit-il, attrbuent l'immortalité à l'âme; d'autres disent qu'elle se transfigure, et il y en a qui pensent que les infernaux ont du sentiment, c'est pourquoi ils les ré vèrent, établissant et faisant un Dieu [195] de celui, qui ne s'est pû maintenir homme, comme si le soufle de l'homme, qui lui donne la vie, étoit différent de celui des bêtes, ou qu'il n'y eut en cet univers des choses, qui vivent beaucoup plus que l'homme, auxquels néanmoins on n'attribue pas un seul point d'immortalité. Mais montrez-moi," dit-il, un corps, qui suive la matière de l'âme; où est sa pensée? Où est sa vie? Où est son ouïe? Que fait-il? à quoi s'emploie-t-il? Ou n'aïant rien de tout cela quel bien peut avoir l'âme? Voir, mais," dit-il, où va-t'-elle? O que dès que le monde est monde il y auroit d'ames! Elles seroient épaisses comme ombres. Et pas ainsi, continue-t'-il, toutes cès choses ne sont que rèveries de petits enfans et inventions des hommes, qui ne voudroient jamais défaillir. Par quoi c'est grande folie de garder les corps sous une espérance de résurrection, ainsi que promet Démocrite, lequel n'est encore ressuscité lui-même. Mais quelle folie seroit-ce de penser que par la mort on puisse entrer en une seconde vie? Et quel repos pouroient avoir tous les us [196] aïant les sens de leurs âmes en haut et leurs ombres en enfer? Certainement," dit-il, c'est apas de paroles; et la folle [III-363] croïance des hommes détruit toute la douceur du principal bien de la nature, qui est la mort; rendant ainsi la mort double à celui qui prend souci de la vie future; car ci c'est un grand bien que d'être, quel contentement pouroit-on avoir de penser que l'on a été? O qu'il est bien plus aisé et plus assuré de se croire chacun soi-même, et prendre son assurance de l'expérience de ce que l'on étoit avant que l'on fut né."
Voilà comme cet auteur parle de cette vaine et folle opinion, que certains hommes ont de l'immortalité de leur âme.
L'opinion de l'immortalité de l'âme a été, dit Cicéron, premièrement introduite par Pherecidas [197], Syrien du tems du Roi Tullus [198]. D'autres en attribuent l'invention à Thales et autres à d'autres. C'est, dit le Seigneur de Montagne, la partie de l'humaine science traitée avec plus de réservation et de doute. Les dogmatistes les plus fermes sont contrains en cet endroit, dit-il, de se rejetter à l'abri des ombrages de l'Académie. Nul ne sait, dit-il, ce qu'Aristote a établi sur ce sujèt, non plus que tous les anciens en général, qui le manient d'une vacillante croïance; il est caché sous le nuage des paroles et sens difficiles et non intelligibles, et a laissé à ses sectateurs autant à débattre sur son jugement que sur la matière même. Mais les plus aheurtés à cette persuasion de l'immortalité de nos âmes, c'est merveilles, dit-il [199], comme ils se sont trouvés courts et impuissans à l'établir par [III-364] leurs humaines forces. Ce sont des sages, disoit un ancien, non d'un homme qui enseigne, mais d'un homme qui devine. Somnia sunt non docentis sed optantis. C'est, dit Senéque, une chose agréable, qu'on nous promet, mais que l'on ne prouve point. Rem gratissimam promittentium magis quam probantium [200]. Il seroit trop long, peut-être même inutile de raporter ici en particulier toutes les opinions, que les anciens Philosophes ont eu sur ce sujet. Tout ce que j'en ai dit jusqu'ici suffit pour vous faire clairement voir, que notre âme n'est ni spirituelle ni immortelle, comme nos Cartésiens l'entendent. Et quoiqu'il soit difficile de connoître bien distinctement sa nature et ses opérations, pour la raison que j'en ai ci-devant marquée, nous sentons cependant bien certainement intérieurement et extérieurement par nous-mêmes, que nous ne sommes que matière, et que nos pensées les plus spirituelles ne sont que dans la matière de notre cerveau; et qu'elles ne se font que dépendamment de la constitution matérielle de notre cerveau; et par conséquent que ce que nous apellons notre âme ne peut être autre chose, qu'une portion de la plus déliée, de la plus délicate et plus subtile matière; laquelle étant mêlée et modifiée d'une certaine manière dans une autre portion de matière plus grossière, avec laquelle elle compose un corps organique, lui donne par son agitation continuelle la vie, le mouvement et le sentiment.
Toutes ces propositions-là se suivent évidemment, [III-365] et par conséquent il est clair et évident, que l'âme n'est ni spirituelle ni immortelle, mais qu'elle est matérielle et mortelle aussi bien que le corps. Et si elle est mortelle comme le corps, il n'y a donc point de récompenses à espérer, ni de châtimens à craindre après cette vie. Il y a donc mille et mille milliers de justes et d'innocens, qui n'auroient jamais la récompense de leurs vertus, ni de leurs bonnes oeuvres, et mille et mille milliers de méchans et abominables scélérats, qui ne seront jamais punis de leurs méchancetés et de leurs détestables crimes, parcequ'il y a tous les jours mille et mille méchans, qui meurent sans avoir reçu la punition de leurs crimes, et mille et mille justes et innocens, qui meurent sans avoir la récompense de leurs vertus, ni de leurs bonnes oeuvres, et il y a tant de justes et d'innocens, qui demeurent sans récompenses et tant de méchans impies, qui demeurent sans punition et sans châtimens. Il n'y a donc point de bonté souveraine pour récompenser tous les justes et tous les innocens, et point de justice souveraine pour punir les méchans. Et s'il n'y a point de justice souveraine, ni de bonté souveraine, il n'y a point non plus de sagesse ni de puissance souveraine. Et s'il n'y a point de bonté, point de justice, point de sagesse et point de puissance souveraine, il n'y a donc point d'Etre infiniment parfait, et par conséquent point de Dieu, qui est ce que j'avois à prouver et à démontrer. Toutes ces conséquenceslà se suivent évidemment les unes les autres; et ainsi il est prouvé démonstrativement contre les superstitieux Déicoles, qu'il n'y a point de Dieu.
[III-366]
J'ai ci-devant démonstrativement prouvé cette vérité par un argument, que je tirois de la multitude presqu'infinie de maux, de vices, de crimes et de méchancetés, qui se voïent dans le monde; lesquels maux, lesquels vices et lesquelles méchancetés font manifestement voir, qu'il n'y a point d'être tout-puissant infiniment bon et infiniment sage pour bien faire et bien règler toutes choses et pour empêcher le mal. Il faut maintenant prouver cette vérité par cet argument, qui se tire de la nécessité même du mal, qui, suivant la constitution présente de la nature, s'ensuivroit nécessairement du bien même et du retranchement de tous les vices et de toutes les méchancetés, dont je viens de parler; car il est certain, que suivant la constitution présente de la nature, qui tend manifestement toujours à de nouvelles productions d'herbes et de plantes de toutes espèces, mais aussi à de nouvelles générations d'hommes et d'animaux de toutes sortes d'espèces, il est sûr que s'il n'y avoit point de mal dans le monde, c'est-à-dire s'il n'y avoit ni mort, ni maladies dans les hommes et parmi les hommes, ou si même les hommes et les animaux ne se nuisoient point les uns aux autres, comme ils font, ils multiplieroient les uns et les autres de telle sorte, qu'ils seroient contrains de s'étouffer les uns les autres, et que la terre ne seroit point capable de les contenir, ni de produire suffisamment de quoi les nourir et les entretenir tous si bien, qu'ils seroient contrains de se [III-367] manger les uns les autres, ou de languir et de mourir de faim, ce qui seroit toujours un mal et même un très-grand mal; et par conséquent c'est une nécessité inévitable suivant la constitution présente de la nature, qu'il y ait du mal d'une façon ou d'autre; de sorte que s'il ne venoit point, comme il vient maintenant du vice ou de la faute, et de la malice et méchanceté des hommes et des animaux, il viendroit nécessairement et infailliblement de la trop grande multitude d'hommes et d'animaux, qu'il y auroit sur la terre, qui n'auroient point de quoi se ranger, ni de quoi se nourir sans se manger les uns les autres. Ce qui nous fait manifestement voir, que le monde est nécessairement un mélange de bien et de mal, et qu'il faut nécessairement, suivant la constitution de la nature, qu'il y ait du bien et du mal; puisque l'ordre naturel des productions et des générations successives, qui se font dans la nature, ne sauroit subsister, ni continuer sans ce mélange fâcheux de bien et de mal, et sans qu'un grand nombre de productions prennent tous les jours fin pour faire place à de nouvelles, ce qui ne se peut faire, suivant la constitution de la nature, sans le bien des uns et sans le mal des autres; c'est-à-dire sans la naissance des uns et sans la destruction des autres, et qui est un bien pour les uns et un mal pour les autres.
Or il n'est pas croïable et il n'est pas même possible qu'un être tout-puissant, infiniment bon, infiniment aimable et infiniment sage auroit jamais voulu, en créant le monde, faire ainsi un mélange confus de bien et de mal. Un être qui seroit infiniment bon et [III-368] infiniment sage, ne sauroit se démentir, ni aller contre la nature même de sa bonté et de sa sagesse infinies; et par conséquent il n'auroit pas voulu faire le mal, lorsqu'il auroit pû toujours faire le bien sans mélange d'aucun mal. Et ainsi le monde étant nécessairement, comme nous le võïons, un mélange confus de bien et de mal, il s'en suit évidemment qu'il n'a pas été fait par un être infiniment parfait et par conséquent qu'il n'y a point de Dieu. Cet argument est démonstratif.
Mais voici encore une espèce de démonstration, qui confirme toutes les précédentes. C'est que de toutes les preuves évidentes, que j'ai alléguées et de tous les raisonnemens, que j'ai faits jusqu'ici sur ce sujet, il n'y a aucune preuve, ni aucuns raisonnemens, qui se détruisent, ni qui se contrarient ou se contredisent les uns les autres; au contraire toutes les preuves, que j'ai alléguées et qui sont toutes évidentes, se suivent, se soutiennent et se confirment les unes les autres. Pareillement tous les raisonnemens, que j'ai faits sur ce sujet, se suivent, se soutiennent et se confirment évidemment les unes les autres; c'est comme un enchaînement de preuves et de raisons démonstratives, qui se suivent, se soutiennent et se confirment évidemment les unes les autres; marque [III-369] certaine qu'elles sont toutes apuïées sur le ferme et solide fondement de la vérité même; parce que l'erreur sur un tel sujèt ne pouroit pas se confirmer par l'accord entier de tant de si fortes et si puissantes raisons, et il n'y a peut-être point de vérité, qui puisse se prouver et se démontrer par tant de si clairs et si évidens témoignages de vérité, que celle-ci se démontre.
Ce n'est pas de même de la Doctrine de nos Déicoles touchant la prétendue Existence de leur Dieu. Ils n'en sauroient donner aucune preuve claire et assurée; ce qu'ils disent de sa nature et de ses opérations se trouve plein de contrarietés et de contradictions. Ce que nos Christicoles en disent n'est pas moins ridicule et absurde; car ils lui attribuent des choses incompatibles, et souvent ce qu'ils prétendent prouver par une raison, se détruit par une autre raison contraire. L'unité, par exemple, qu'ils attribuent à la nature de leur Dieu, détruit la trinité des personnes, qu'ils lui attribuent aussi, et la trinité des personnes détruit réciproquement l'unité de la nature. La génération ou la production de deux des susdites personnes détruit leur prétendue éternité, et leur prétendue éternité détruit aussi leur prétendue génération ou production. La simplicité indivisible d'une nature divine, qui n'auroit point d'étendue, détruit l'immensité, qu'ils lui attribuent, et cette prétendue immensité répugne manifestement à une nature, qui n'auroit point d'étendue. L'immobilité et l'immutabilité, qu'ils attribuent à leur Dieu, détruit en lui la qualité de première cause et de premier moteur, qu'ils lui donnent, et cette prétendue qualité de première cause et de premier [III-370] moteur détruit en lui cette prétendue immobilité et immutabilité; car ce qui est absolument et essentiellement immobile et immuable en soi ne peut rien changer, ni rien mouvoir hors de soi, ni dans soi. La prétendue infinie bonté et miséricorde, qu'ils lui attribuent, détruit la rigueur infinie de sa prétendue justice, et la rigueur infinie de sa prétendue justice détruit la douceur infinie de sa prétendue bonté et miséricorde. La sagesse infinie, la toute-puissance et la providence générale, qu'ils lui attribuent dans tout le gouvernement du monde, et même dans le gouvernement particulier de chaque chose, emporteroient nécessairement avec elles un parfaitement beau et bon règlement de toutes choses, qui feroient manifestement reconnoître et admirer sa bonté et sa sagesse, sa puissance et la providence admirable de l'Etre infiniment parfait, qui gouverneroit si bien, si sagement et si heureusement toutes choses; mais la vûë claire et manifeste du contraire, la vûë des maux, des misères, des vices, des dérèglemens et des méchancetés, qui se trouvent et qui se font généralement par tout le monde, détruit entièrement la croïance de cette prétendue sagesse, de cette prétendue toute-puissance et de cette prétendue providence générale d'un Etre infiniment parfait, qui gouverneroit toutes choses. Et d'ailleurs les raisons, dont nos Christicoles se servent pour établir et pour expliquer leur doctrine sur ce sujèt, sont si foibles en elles-mêmes et si pleines de contrariétés et de contradictions entr'elles, qu'elles se détruisent d'elles-mêmes, et ne méritent pas que l'on y ajoute aucune foi, ce qui est encore une preuve [III-371] manifeste de la fausseté de leurs principes et de leur doctrine, et conséquemment aussi une preuve claire et évidente de la vérité de la doctrine contraire.
Tous ces argumens-ci sont démonstratifs; il suffit d'y faire une légère ou une médiocre attention, pour en voir l'évidence; et ainsi il est clairement démontré par tous les argumens, que j'ai ci-dessus allégués que toutes les religions du monde ne sont, comme j'ai dit au commencement de cet Ecrit, que des inventions humaines, et que tout ce qu'elles nous enseignent et nous obligent de croire ne sont que des erreurs, que des illusions, que des mensonges et des impostures inventées, comme j'ai dit, par des moqueurs et par des fourbes hypocrites pour tromper les hommes, ou par de fins et rusés politiques pour tenir par-là les hommes en bride et pour faire tout ce qu'ils voudroient des peuples ignorans, qui croïent aveuglément et sottement tout ce qu'on leur dit, comme venant de la part des Dieux, et prétendent, ces fins et rusés politiques, qu'il est utile et expédient d'en faire accroire ainsi au commun des hommes, sous prétexte qu'il est besoin, disent-ils, que le commun des hommes ignore beaucoup de choses vraïes et qu'ils en croïent beaucoup de fausses.
Et comme ces sortes d'erreurs, d'illusions et [III-372] d'impostures sont la source et la cause d'une infinité de maux, d'une infinité d'abus et d'une infinité de méchancetés dans le monde, et que la tirannie même, qui fait gémir tant de peuples sur la terre, ose se couvrir de ce spécieux, mais faux et détestable prétexte de religion, c'est avec grande raison que j'ai dit, que tout ce fatras de religions et de loix politiques, n'étoient que des mistères d'iniquité. Non, mes chers amis, ce ne sont effectivement que des mistères d'iniquité et même de détestables mistères d'iniquité. Vous ne devez tous, tant que vous êtes, et tous vos semblables, vous ne devez les regarder que comme des mistères d'iniquités; puisque c'est par ce moïenlà que vos prêtres vous rendent et vous tiennent misérablement toujours captifs sous le joug odieux et insuportable de leurs vaines et de leurs sottes superstitions, sous prétexte de vouloir vous conduire heureusement à Dieu, et que c'est par ce moïen-là que les princes et les grands de la terre vous pillent, vous foulent, vous opriment, vous ruinent et vous tirannisent, sous prétexte de vous gouverner et de maintenir le bien public.
Je voudrois pouvoir faire entendre ma voix d'un bout du Royaume à l'autre, ou plutôt d'une extrêmité de la terre à l'autre; je crierois de toutes mes forces: Vous êtes fols, ô hommes! vous êtes fols de vous laisser conduire de la sorte, et de croire si aveuglément tant de sotises! Je leur ferois entendre qu'ils sont dans l'erreur, et que ceux qui les gouvernent, les abusent et leur en imposent. Je leur découvrirois ce mistère d'iniquité, qui les rend partout si misérables [III-373] et si malheureux, et qui sera infailliblement, dans les siècles à venir, la honte et l'oprobre de nos jours. Je leur reprocherois leur folie et leur sotise de se laisser aller et d'ajouter si aveuglément foi à tant. d'erreurs, à tant d'illusions, et à tant de si ridicules et si grossières impostures. Je leur reprocherois leur lâcheté de laisser vivre si longtems des tyrans, et de ne point secouer entièrement le joug odieux de leur tirannique gouvernement.
Un Ancien disoit autrefois, qu'il n'y avoit rien de plus rare que de voir un vieux Tyran, et la raison de cela étoit, parceque les hommes n'avoient pas encore la foiblesse et la lâcheté de laisser vivre, ni de laisser règner longtems des Tyrans. Ils avoient l'esprit et le courage de s'en défaire, lorsqu'ils abusoient de leur autorité; mais présentement ce n'est plus une chose rare, que de voir vivre et règner longtems les tyrans. Les hommes se sont accoûtumés insensiblement à l'esclavage, et maintenant ils y sont si accoûtumés, qu'ils ne pensent même presque plus à recouvrer leur liberté; il leur semble que l'esclavage est une condition de la nature. C'est pour cela aussi que l'orgueil des tyrans va toujours en augmentant, et c'est pour cela qu'ils apésantissent tous les jours de plus en plus le joug insuportable de leur tirannique gouvernement [201], superbia eorum ascendit semper. Vous diriez que leurs iniquités et leurs méchancetés procédent de l'abondance de leur graisse et de l'excès de leurs prospérités [202], prodiit quasi ex adipe iniquitas [III-374] eorum. Ils en sont venus jusqu'à se plaire dans leurs vices et dans leurs méchancetés [203] transierunt in affectum cordis. Et c'est pour cela aussi, que les peuples sont si misérables et si malheureux sous leur tirannique domination.
Où sont ces généreux meurtriers des Tyrans que l'on a vûs dans les siècles passés? Où sont les Brûtus et les Cassius? Où sont les généreux meurtriers d'un Caligula et tant d'autres? Où sont les Publicola? Où sont ces généreux défenseurs de la liberté publique, qui chassèrent les Rois et les Tyrans de leurs Païs, et qui donnoient licence à tout particulier de les tuer? Où sont les Cinna et tant d'autres qui écrivoient et qui déclamoient hautement contre la tyrannie des Rois? Où sont ces Empereurs et ces dignes Empereurs Trajan et Antonin le débonnaire, dont le premier donnant l'épée au premier officier de l'Empire, lui dit de le tuer lui-même de cette épée s'il devenoit tyran, et dont l'autre disoit qu'il aimoit mieux sauver la vie à un de ses sujets, que de tuer mille de ses Ennemis? Où sont, dis-je, ces bons Princes et ces dignes Empereurs? On n'en voit plus de pareils; mais à leur défaut où sont les Jacques Clément et les Ravaillac de notre France? Que ne vivent-ils encore ces généreux meurtriers des tyrans! Que ne vivent-ils encore dans nos jours pour assommer ou pour poignarder tous ces détestables monstres et ennemis du genre humain, et pour délivrer par ce moïen les peuples de leur tyrannie. Que ne vivent-ils [III-375] encore ces dignes et généreux défenseurs de la liberté publique? Que ne vivent-ils encore aujourd'hui pour chasser tous les rois de la terre, pour oprimer tous les opresseurs et pour rendre la liberté aux peuples! Que ne vivent-ils encore tous ces braves Ecrivains et tous ces braves Orateurs, qui blamoient les tyrans, qui déclamoient contre leurs tyrannies et qui écrivoient aprément contre leurs vices, contre leurs injustices et contre leur mauvais gouvernement! Que ne vivent-ils encore aujourd'hui pour blâmer hautement tous les tyrans qui opriment, pour déclamer hautement contre leurs vices et contre toutes les injustices de leur mauvais gouvernement, pour rendre par des écrits publics leurs personnes odieuses et méprisables à tout le monde, et enfin pour exciter tous les peuples à secouer le joug insuportable de leurs tiranniques dominations. Mais non ils ne vivent plus ces grands hommes, on ne voit plus de ces âmes nobles et généreuses qui s'exposoient à la mort pour le salut de leur patrie, et qui aimoient mieux avoir la gloire de mourir généreusement, que d'avoir la honte et le déplaisir de vivre lâchement. Et il faut dire à la honte de notre siècle et de nos derniers siècles, que l'on ne voit plus maintenant dans le monde que de lâches et misérables esclaves de la grandeur et de la puissance extraordinaire des tyrans. On ne voit plus maintenant parmi ceux qui sont d'un rang et d'un caractère plus élevé, que les autres, que de lâches flateurs de leurs personnes; on ne voit plus que de lâches aprobateurs de leurs injustes desseins et de lâches exécuteurs de leurs mauvaises volontés [III-376] et de leurs plus injustes ordonnances. Tels sont dans notre France tous les Juges et tous les Magistrats du Roïaume et même ceux de toutes les plus grandes et plus considérables villes, qui ne servent plus maintenant qu'à juger les causes des particuliers et à souscrire aveuglement à toutes les ordonnances de leurs Rois, et qui n'oseroient y contredire. Tels sont tous les Intendans des provinces et tous les Gouverneurs des villes et des châteaux, qui ne servent qu'à faire exécuter partout les mêmes ordonnances. Tels sont tous les commandans des armées, tous les officiers et tous les soldats qui ne servent qu'à maintenir l'autorité du Tyran et à exécuter rigoureusement ses ordres sur les pauvres peuples, qui mettroient même le feu à leur propre patrie, si par fantaisie ou sur quelque vain prétexte le tyran le leur commandoit, et qui d'un autre côté sont si fous et si aveugles que de faire gloire de se dévouer entièrement à son service comme de misérables esclaves, qui sont obligés en tems de guerre d'exposer tous les jours, et presque même à toute heure, leur vie pour lui, moïennant un vil prix d'argent qu'il leur fait donner par jour, sans parler encore d'une infinité d'autres canailles de commis de. bureaux, de controleurs, de maltotiers, d'archers, de gardes, de greffiers, de sergeans et de recors, qui tous, comme des loups affamés, ne cherchent qu'à dévorer la proïe et n'aiment qu'à piller et à tyranniser les pauvres peuples sous le nom et l'autorité du Roi, en éxécutant rigoureusement sur eux les plus injustes ordonnances, tantôt par saisies, tantôt par éxécutions, tantôt par confiscations de leurs biens, et [III-377] ce qui est encore plus odieux, souvent par l'emprisonnement de leurs personnes et par toutes sortes de violences et de mauvais traitemens et enfin par le fouet et par les peines de galères, et quelquefois même par une mort honteuse qu'ils leur font souffrir.
Voilà, mes chers amis, voilà comme ceux qui vous gouvernent établissent avec force et puissance, sur vous et sur tous vos semblables, un détestable mistère d'iniquités. C'est à la faveur de toutes ces erreurs et de tous ces abus, dont j'ai parlé, qu'ils établissent si puissamment de concert, pour vous tenir toujours captifs sous leurs tiranniques loix; vous serez misérables et malheureux, vous et vos descendans, tant que vous souffrirez la domination des princes et des rois de la terre; vous serez misérables et malheureux tant que vous suivrez les erreurs de la religion et que vous vous assujétirez à ses superstitions. Rejettez donc entièrement toutes ces vaines et superstitieuses pratiques de religions; banissez de votre esprit cette folle et aveugle croïance de ces faux mistères; n'y ajoutez aucune foi; moquez-vous de tout ce que vos prêtres interessés vous en disent. Ils n'en croïent rien eux-mêmes, au moins pour la plûpart, voudriezvous en croire plus qu'ils n'en croïent eux-mêmes? Mettez entièrement vos esprits et vos coeurs en repos de ce côté-là, et abolissez même entre vous tous ces vains et superstitieux offices de prêtres et de sacrificateurs et réduisez les à vivre et à travailler comme vous. Mais ce n'est pas assez, tâchez de vous unir tous, tant que vous êtes, vous et vos semblables, pour secouer entièrement le joug de la tirannique domination [III-378] de vos princes et de vos rois; renversez partout tous ces trônes d'injustice et d'impiétés; brisez toutes ces têtes couronnées, confondez l'orgueil et la superbe de tous vos tyrans et ne souffrez jamais qu'ils règnent aucunement sur vous.
C'est affaire aux plus sages à conduire et à gouverner les autres, c'est affaire à eux à établir de bonnes loix et à faire des ordonnances qui tendent toujours, au moins suivant l'exigence du tems, des lieux et des circonstances, à l'avancement et à la conservation du Bien public. Malheur, dit un de ces prétendus St. Prophètes, malheur à ceux qui font des loix injustes [204]. Vae qui condunt leges iniquas. Mais malheur à ceux aussi qui se soumettent lâchément à des loix injustes; malheur aux peuples qui se soumettent lâchement à des loix injustes; malheur aux peuples qui se rendent lâchement esclaves des tyrans, et qui se rendent aveuglement esclaves des erreurs et des superstitions de la religion...... etc. Les seu• les lumières de la raison naturelle sont capables de conduire les hommes à la perfection de la science et de la sagesse humaine, aussi bien qu'à la perfection des arts; et elles sont capables de les porter non seulement à la pratique de toutes les vertus morales, mais aussi à la pratique de toutes les plus belles et de toutes les plus généreuses actions de la vie; témoins ce qu'ont fait autrefois tous ces grands personnages [205] de l'antiquité, qui excelloient en toutes vertus, et dont [III-379] un auteur dit qu'ils alloient beaucoup plus loin dans la vertu que ne font jamais les plus pieux, ni les plus bigots du siècle. Magnanimi heroes nati melioribus annis. En effet ce n'est point la bigoterie des religions qui perfectione les hommes dans les sciences, ni dans les arts. Ce n'est pas elle qui fait découvrir les secrèts de la nature, ni qui inspire de grands desseins aux hommes; mais c'est l'esprit, c'est la sagesse, c'est la probité, c'est la grandeur d'âme qui fait les grands hommes et qui leur fait entreprendre les grandes choses; et ainsi les hommes n'ont pas besoin des bigoteries, ni des superstitions de la religion pour se perfectioner dans les sciences, ni dans les bonnes moeurs.
Pareillement ils n'ont pas besoin de ce prodigieux faste, ni de cette pompeuse, fière et superbe grandeur des Princes et des Rois de la terre, pour se bien gouverner. De bons magistrats sont capables de bien gouverner les peuples; ils sont capables d'établir de bonnes loix et de faire de bons réglemens. La sagesse, dit Job [206] se trouve dans les anciens et la prudence ne s'acquiert qu'avec beaucoup de tems. In antiquis est sapientia et in multo tempore prudentia. Si cela est, comme il y a grand lieu de le croire, c'est donc dans les anciens sages qu'il faut chercher cette sagesse et cette prudence qui sont si nécessaires pour bien gouverner, et ainsi ce sont des anciens remplis de sagesse et de prudence qu'il faut établir pour gouverner sagement les peuples et non pas de [III-380] jeunes fols, de jeunes téméraires, de jeunes orgueilleux et superbes, ni des hommes vicieux, méchans, non plus que de jeunes enfans, tels que le hazard de la naissance les donne. C'est par la folie et la méchanceté des hommes qu'il y a tant de princes et tant de tyrans sur la terre. C'est un des sages de la sainte antiquité qui l'a dit [207], propter peccata terrae multi principes ejus. Il est dit par un de ces mêmes sages: Malheur à un état dont le roi n'est qu'un enfant et dont les princes sont voluptueux et esclaves de leurs passions [208]: Vae tibi terra cujus rex puer est et cujus principes mane comedunt. Et comme il n'y a guères d'autres que des voluptueux et guères qui ne soïent esclaves de leurs passions, c'est véritablement un malheur pour les peuples de se trouver sous leur gouvernement.
Persuadez-vous donc, chers peuples, que les erreurs et les superstitions de votre religion et que la tyrannie de vos rois et de tous ceux qui vous gouvernent sous leur autorité, sont la cause funeste et détestable de tous vos maux, de toutes vos peines, de toutes vos inquiétudes et de toutes vos misères. Vous seriez plus heureux si vous étiez délivrés de ces deux insuportables jougs, des superstitions et de la tyrannie et si vous étiez seulement gouvernés pas de bons et sages magistrats. C'est pourquoi si vous avez du coeur, et si vous désirez vous délivrer de vos maux, secouez entièrement le joug de ceux qui vous opriment, secouez d'un commun accord le joug de la [III-381] tyrannie et des superstitions; rejettez d'un commun consentement tous vos prêtres, tous vos moines et tous vos tyrans, pour établir entre vous de bons, de sages et de prudens magistrats, qui soient pour vous gouverner paisiblement, pour vous rendre fidèlement la justice aux uns comme aux autres et pour veiller soigneusement à la conservation du bien et du repos public et auxquels vous désiriez de votre côté rendre une promte et fidèle obéissance; votre salut est entre vos mains, votre délivrance ne dépendroit que de vous, si vous saviez vous entendre tous, vous avez tous les moïens et toutes les forces nécessaires pour vous mettre en liberté et pour rendre esclaves vos tyrans mêmes; car vos tyrans, și puissans et si formidables qu'ils puissent être, n'auroient aucune puissance sur vous sans vous-mêmes; toute leur grandeur, toutes leurs richesses, toutes leurs forces, et toute leur puissance ne viennent que de vous. Ce sont vos enfans, vos parens, vos alliés et vos amis qui les servent tant à la guerre que dans les emplois où ils les mettent; ils ne sauroient rien faire sans eux et sans vous. Ils se servent de vos propres forces contre vous-mêmes et pour vous réduire vous-mêmes tous, tant que vous êtes, sous leur esclavage, et ils s'en serviroient même aussi pour vous détruire tous les uns après les autres, si seulement quelqu'une de leurs villes ou quelqu'une de leurs provinces osoit entreprendre de leur résister et de secouer leur joug. Mais ce ne seroit pas de même, si tous les peuples, si toutes les villes et toutes les provinces s'entendoient bien, et s'ils conspiroient tous ensemble pour se délivrer du commun [III-382] esclavage où ils sont. Les tyrans seroient bientôt confondus et anéantis.
Unissez-vous donc, peuples! si vous êtes sages; unissez-vous tous si vous avez du coeur pour vous délivrer tous de vos misères communes. Encouragezvous tous les uns les autres à une si noble, si généreuse et si importante entreprise. Commencez d'abord par vous communiquer secrètement vos pensées et vos désirs. Répandez partout le plus habilement que faire se poura des écrits semblables à celui-ci par exemple, qui fassent connoître à tout le monde la vanité des erreurs et des superstitions de la religion, et qui rendent partout odieux le gouvernement tirannique des princes et des rois de la terre. Secourez-vous les uns les autres dans une cause si juste et si nécessaire, et où il s'agit de l'intérêt commun de tous les peuples. Ce qui vous perd dans ces sortes de rencontres et d'occasions-là est que vous vous détruisez les uns les autres en combattant dans ces occasions les uns contre les autres, au lieu de combattre tous pour la même cause. Vous ne sauriez donc mieux faire dans une telle conjoncture, que de suivre tous d'un commun consentement l'exemple, par exemple, de ces braves Hollandois ou de ces braves Suisses, qui secouèrent si généreusement les uns le joug insuportable de la tyrannie des Espagnols, exercée pour lors par le duc d'Albe, et les autres qui secouèrent généreusement aussi la tyrannie du cruel gouvernement de ceux, que les ducs d'Autriche établissoient dans leur païs. Vous n'avez pas moins de raisons d'en faire autant à l'égard de vos princes et de vos rois et à l'égard de [III-383] tous ceux qui vous gouvernent et qui vous tyrannisent sous leur nom et sous leur autorité, puisque leur tyrannie va jusqu'à un suprême dégré d'excès. Il est dit dans un de vos prétendus saints et divins livres, que Dieu renversera de leurs trônes les princes orgueilleux, et qu'il fera asseoir à leur place des hommes doux et paisibles [209]: Sedes ducum superborum destruxit Deus et sedere fecit mites pro eis. Il y est dit qu'il fera sécher les racines des nations superbes, et qu'il plantera des humbles à leur place. Radices gentium superborum arefecit, et plantavit humiles ex ipsis gentibus. Qui sont ces princes orgueilleux et superbes, dont parlent ces prétendus saints et divins Livres? Ce sont vos souverains, vos ducs, vos princes, vos rois, vos monarques, vos potentats etc. Renversez donc, comme ils disent, tous ces fiers et orgueilleux tirans de leur trône, et mettez à leur place de bons et de doux, de sages et de prudens magistrats pour vous gouverner avec douceur et vous maintenir heureusement en justice et en paix. Quelles sont ces orgueilleuses nations dont il est dit dans les mêmes livres: que Dieu fera sécher les racines? Ce ne sont autres que ces fières et orgueilleuses noblesses qui sont parmi vous, qui vous foulent et qui vous opriment, ce ne sont autres que tous ces fiers officiers de vos princes et de vos rois; tous ces fiers intendans et gouverneurs des villes ou des provinces; tous ces fiers receveurs des tailles ou d'impots; tous ces fiers maltotiers et commis de bureaux, et enfin tous ces [III-384] superbes prélats et ecclésiastiques, évêques, abbés, moines, gros bénéficiers et tous ces autres riches messieurs, dames et demoiselles, qui ne font rien autre chose dans le monde que de se divertir et se donner toutes sortes de bon tems, pendant qu'il faut que vous autres, pauvres peuples, vous vous occupiez jour et nuit au travail, que vous portiez tout le poids du jour et de la chaleur, et que vous soïez chargé de tout le fardeau de l'état. Ce sont-là, mes chers amis, ce sont-là les vraïes nations superbes et dont vous devriez bien faire sécher les racines, comme celles de ces plantes qui ne peuvent plus tirer le suc de la terre. Le suc qui nourit toutes ces superbes nations, sont les grandes richesses et les gros revenus qu'ils tirent tous les jours du pénible travail de vos mains;, c'est de vous et c'est par votre industrie et par votre travail, que vient l'abondance de tous les biens et de toutes les richesses de la terre. C'est ce suc abondant, qu'ils tirent de vos mains, qui les entretient, qui les nourit, les engraisse et qui les rend si forts, si puissans, si superbes et si orgueilleux qu'ils sont. Mais voulez-vous faire entièrement sécher leurs racines, privez-les seulement de ce suc abondant, qu'ils tirent par vos mains de vos peines et de vos travaux. Retenez vous-mêmes par vos mains toutes ces richesses et tous ces biens que vous faites si abondamment venir à la sueur de vos corps; retenez les pour vous-mêmes et pour tous vos semblables; n'en donnez rien à tous ces superbes et inutiles gens fainéans qui ne font rien d'utile dans le monde, n'en donnez rien à tous ces moines et ecclésiastiques, qui [III-385] vivent inutilement sur la terre: n'en donnez rien à ces fières et orgueilleuses noblesses qui vous méprisent et qui vous foulent. Et enfin n'en donnez rien à ces superbes et orgueilleux tyrans qui vous ruinent et vous opriment. Mandez même à tous vos enfans, à tous vos parens et à tous vos amis et alliés de quitter entièrement leur service; excommuniez-les entièrement de votre société; regardez-les comme vous regarderiez des excommuniés parmi vous, et par ce moïen vous les verrez bientôt sècher, comme sècheroient des herbes et des plantes dont les racines ne succeroient plus le suc de la terre. Vous n'avez aucun besoin de toutes ces sortes de gens-là, vous vous passez facilement d'eux, mais eux ne sauroient nullement se passer de vous. Si donc vous êtes sages, peuples de la terre, puisque personne ne parle pour vous et que personne ne leur dit ce qu'il faudroit leur dire, et que je leur dirois volontiers, vous tous, dis-je, qui n'avez point d'intelligence, aprenez enfin à connoître votre propre bien, aprenez à connoître votre véritable bien, et vous tous qui êtes fols aprenez donc enfin à devenir sages [210]. Intelligite insipientes in populo, et stulti aliquando sapite. Et si vous êtes sages mettez bas toutes haines et toutes animosités particulières entre vous: tournez toute votre haine et toute votre indignation contre vos ennemis communs, contre ces orgueilleuses et superbes races de gens qui vous tirannisent, qui vous rendent si misérables et qui ravissent tous les meilleurs fruits de vos travaux. [III-386] Réunissez-vous tous dans les mêmes sentimens de vous délivrer de cet odieux et détestable joug de leur tirannique domination, aussi bien que des vaines et superstitieuses pratiques de leurs fausses religions. Et ainsi point d'autre religion parmi vous que celle de la sagesse et de la probité des moeurs; point d'autre que celle de l'honnêteté et de la bienséance; point d'autre que celle de la franchise du coeur et de la générosité de l'âme; point d'autre que celle d'abolir entiérement la tirannie et le culte superstitieux des Dieux et de leurs idoles; point d'autre que celle de maintenir la justice et l'équité partout; point d'autre que celle de bien travailler et de vivre tous réglement en commun; point d'autre que celle de maintenir la liberté publique, et enfin point d'autre que celle de vous aimer les uns les autres et de garder inviolablement la paix et la bonne union parmi vous.
Heureux vous serez si vous suivez les règles, les maximes et les préceptes de cette seule sage et seule véritable religion; mais j'ose dire, quoique je ne sois pas prophète que vous serez toujours misérables et malheureux, vous et vos descendans, tant que vous suivrez d'autre religion que celle-là; vous serez toujours misérables et malheureux, vous et vos descen-. dans, tant que vous souffrirez sur vous la domination des tyrans, et tant que vous souffrirez les abus, les erreurs et les vaines superstitions du culte des Dieux et de leurs idoles, vous serez misérables et malheureux, vous et vos descendans, tant qu'il n'y aura point de juste subordination parmi vous et tant [III-387] qu'il y aura une si grande disproportion d'états et de condition parmi vous; vous serez misérables et malheureux, vous et vos descendans, tant que vous voudrez, au préjudice du bien commun, vous aproprier chacun en particulier tout ce que vous pouvez avoir les uns et les autres, et que vous ne voudrez pas tout mettre en commun dans chaque paroisse pour jouir tous en commun des biens de la terre et des fruits de vos travaux, vous serez misérables et malheureux, vous et vos descendans, tant que les biens et les peines de la vie seront si mal partagés entre vous, ou si mal partagés entre les hommes; n'étant nullement juste que les uns portent toutes les peines du travail et des incommodités de la vie et que les autres jouissent seuls sans peine et sans travail de tous les biens et de toutes les commodités de la vie. Enfin vous serez misérables et malheureux, vous et vos descendans, tant que vous ne vous unirez pas tous, ou au moins tant que vous ne conspirerez pas unanimement tous, et que vous ne contribuerez pas tous généreusement à vous délivrer de ce commun esclavage où vous êtes tous misérablement réduits, sous le joug insuportable de la tirannique domination des princes et sous le joug détestable des vaines et superstitieuses pratiques d'une fausse religion, qui ne sauroit vous faire servir, craindre et adorer qu'une fausse Divinité et une Divinité imaginaire, qui par conséquent ne sauroit vous faire aucun bien, ni aucun mal, comme je l'ai ci-devant clairement démontré.
Je conjurerois volontiers ici tous les gens d'esprit et de bon sens et toutes les personnes de probité de [III-388] vouloir suspendre un peu leur jugement sur ce sujet; je les conjurerois volontiers de vouloir se défaire un peu des préjugés qu'ils pouroient avoir de leur naissance, de leur éducation et des habitudes particulières qu'ils pourroient avoir. Je les conjurerois volontiers de vouloir faire une attention particulière sur tout ce que j'ai dit. Et enfin je les conjurerois volontiers de vouloir examiner sérieusement mes sentimens et mes pensées, mes raisons et mes preuves, afin d'en remarquer et d'en découvrir tout le fort et le foible: car je me persuade fortement, que suivant les lumières naturelles de leur raison, ils se laisseroient facilement convaincre de toutes les vérités que j'ai avancées, et seroient surpris eux-mêmes de ce que tant de si vaines, si ridicules et si grossières erreurs, et que tant de si détestables et pernicieux abus ayent pû s'introduire, et s'établir si fortement et si universellement parmi les hommes et qu'ils aïent pû s'y maintenir si longtems, vû qu'il y a tant de gens d'esprit subtils et éclairés qui auroient dû s'oposer à l'établissement, au progrès et à la continuation de tant de si détestables abus et de tant de si détestables erreurs. Il semble à cet égard que les hommes soient frapés d'un esprit d'aveuglement, pour ne pas voir les erreurs où ils sont. Le sujet est important, chacun y est intéressé, il s'agit du bien, du repos et de la liberté publique; il s'agit de la délivrance de presque tous les hommes de la dure et misérable servitude des tyrans, aussi bien que de la délivrance de la vile et odieuse servitude de toutes les idiolatriques superstitions des religions. Si les gens d'esprit et de bon [III-389] sens et si les personnes de probité trouvent que j'ai eu raison de blâmer et de condamner les vices et les erreurs, les abus et les désordres que j'ai blamés et condamnés, s'ils trouvent que j'ai dit la vérité et que mes preuves et mes raisonnemens sont démonstratifs, comme je le prétends, c'est à eux à soutenir le parti de la vérité; c'est à eux mêmes à blâmer et à condamner les vices, les erreurs et les abus que je blâme et que je condamne: car il est indigne des gens d'esprit et des personnes de probité de vouloir toujours favoriser par leur silence tant de si détestables erreurs et tant de si détestables abus. S'ils n'osent non plus que moi les blâmer et les condamner ouvertement pendant leur vie, qu'ils le fassent donc au moins une fois à la fin de leurs jours. Qu'ils rendent donc ce témoignage de justice à la vérité, au moins une fois à la fin de leurs jours et qu'ils fassent donc au moins une fois avant de mourir ce plaisir à leur patrie, à leurs parens, à leurs amis et à leurs propres descendans que de contribuer au moins en cela à leur délivrance.
Mais si au contraire ils trouvent que je n'ai pas dit la vérité et que c'est un crime à moi d'avoir pensé et écrit comme j'ai fait, et si même la passion les porte à me traiter indignement d'impie et de blasphémateur etc. après ma mort, comme feront infailliblement la plupart ou peut-être même tous les bigots, tous les ignorans et superstitieux dévots, tous les prêtres hypocrites et généralement tous ceux qui sont intéressés et qui ont part au profit qui revient si abondamment du Gouvernement tirannique et du culte [III-390] superstitieux des Dieux et de leurs idoles, c'est à eux à faire manifestement voir la fausseté de ce que j'ai avancé; c'est à eux à faire voir la fausseté ou la foiblesse de mes preuves et de mes raisonnemens; et enfin c'est à eux à établir et à prouver la prétendue vérité de leur foi et de leur religion et la prétendue justice de leur Gouvernement politique par des raisonnemens plus forts, plus clairs et plus convaincans, ou au moins par des raisons aussi fortes, aussi claires, aussi convaincantes et aussi démonstratives que sont celles par lesquelles je les ai combattuës; et c'est ce que je les défie de pouvoir faire; car la raison naturelle ne sauroit démonstrativement prouver des choses qui sont contraires, contradictoires en incompréhensibles. Et tant qu'ils ne le feront pas qu'ils soient tenus pour convaincus d'erreurs et d'abus dans leur doctrine et dans leur gouvernement et par conséquent qu'ils soient confondus dans la vanité de leurs erreurs, dans la vanité de leurs mensonges et de leurs impostures et qu'ils soient confondus dans l'injustice de leurs gouvernemens tiranniques [211]. Confundantur omnes iniqua agentes supervacué; confundantur omnes qui adorant sculptilia et qui gloriantur in simulacris suis [212]. Similes illis fiant qui faciunt ea et qui confidunt in eis [213]. Confundantur omnes facientes mala, operiantur confusione et pudore qui quoerunt mala [214]. Confundantur confusione qui confidunt in sculptili, qui dicunt conflatili vos Dii nostri. [III-391] Et il faut leur dire, comme disoit cet autre prophète: soyez confus et aïez honte de vos iniquités: [215] Confundimini et erubescite superbiis vestris.
Mais comme toutes vérités ne sont pas toujours bonnes à dire, les prétendus sages politiques du siècle ne manqueront pas non plus de trouver mauvais que j'ai entrepris de découvrir tant de si grandes et si importantes vérités, qu'il vaudroit mieux, diront-ils, tenir toujours ensevelies dans une profonde ignorance que de les mettre si clairement au jour, étant sûrs, diront ils, que c'est favoriser les méchans et leur faire plaisir que de les délivrer de la crainte de Dieu et des châtimens éternels, et plusieurs prendront delà occasion de lâcher librement la bride à leurs convoitises déréglées, d'en devenir plus méchans et de commettre plus hardiment toutes sortes de méchancetés, sous prétexte qu'il n'y auroit point de châtimens à craindre après cette vie; et c'est une raison, diront-ils, pourquoi les sages politiques tiennent pour maxime qu'il est besoin que les peuples ignorent beaucoup de choses vraïes et qu'ils en croïent beaucoup de fausses.
A cela je réponds en deux mots: 1°. Que ce n'a pas été pour favoriser les méchans, ni pour leur faire plaisir, que j'ai dit ici la vérité: bien loin de cela, je voudrois pouvoir les confondre tous tant qu'ils sont; et ç'a été spécialement pour confondre tous les imposteurs et tous les hypocrites, que j'ai mis ici à découvert leurs erreurs, leurs illusions et leurs impostures; [III-392] et c'est pour confondre les tyrans, les mauvais riches et tous les grands de la terre, que j'ai mis à découvert les abus, les voleries et les injustices de leurs tiranniques gouvernemens. D'ailleurs comme cette crainte de Dieu ou des Dieux, ni celle des prétendus châtimens d'un enfer après cette vie ne les épouvante guères, qu'elle n'épouvante guères les hommes et qu'elle` ne les empêche guères de suivre leurs mauvaises inclinations, il n'y a pas grand danger non plus qu'ils soient délivrés de cette vaine crainte, pourvû qu'on leur fasse toujours bien sérieusement craindre les châtimens de la justice, car il est constant que cette crainte fera beaucoup plus d'impression sur leur esprit, que ne feroit la crainte des Dieux, ni celle de leur prétendu enfer.
En second lieu, je dis que ce n'est pas la vérité, ni la connoissance des vérités naturelles, qui porte les hommes au mal, ni qui rend les peuples vicieux et méchans, mais c'est plutôt l'ignorance et le défaut d'éducation, c'est plutôt le défaut de bonnes loix et de bons gouvernemens, qui les rend vicieux et méchans; car il est sûr, que s'ils étoient mieux instruits dans les sciences ou dans les bonnes moeurs, et mieux gouvernés qu'ils ne sont, ils ne seroient pas si vicieux ni si méchans, qu'ils le sont. Et la raison de cela est, que ce sont les mauvaises loix elles-mêmes et le mauvais gouvernement qui font naître, pour ainsi dire, une partie des hommes vicieux et méchans, parce qu'elles les font naître dans le luxe et dans la vanité des grandeurs et des richesses de la terre, dans lesquelles ils veulent ensuite se maintenir toujours [III-393] aussi vicieusement, qu'ils y sont nés et qu'ils y ont été élevés; et les autres les mêmes loix et les coutûmes les contraignent pour ainsi dire de devenir vicieux et méchans, parce qu'elles les font naître dans la pauvreté et dans la misère, dont ils tâchent ensuite de se tirer par toutes sortes de voïes bonnes ou mauvaises, ne pouvant pas toujours s'en tirer par des voïes justes et légitimes; et ainsi ce n'est point la science, ni la connoissance des vérités naturelles, qui porte les hommes au mal, comme on le prétend, mais ce sont plutôt, comme j'ai dit, les mauvaises loix et les mauvaises coûtumes, qui les y portent, parce qu'elles les font naître vicieux et méchans, comme j'ai dit, ou qu'elles les contraignent de le devenir par le mauvais gouvernement qui est parmi les hommes. Que l'on attackie l'honneur et la gloire, les biens et les douceurs de la vie, et même l'autorité du gouvernement à la vertu seule, à la sagesse, à la bonté, à la justice, à l'honnêteté, à la probité etc. plutôt qu'à la faveur, plutôt qu'à la naissance et qu'aux biens de la fortune. Pareillement que l'on attache la honte, l'infamie, la peine et la misère, et même plus grande punition, s'il le faut, au vice, à l'injustice, à la tromperie, à la mauvaise foi, à la malice etc., plutôt qu'au défaut de naissance, et plutôt qu'au défaut des biens de la fortune, et vous verrez que chacun se portera comme de soi-même à faire le bien et que chacun se piquera d'être bon, sage, honnête et vertueux. Mais tant que l'honneur et la gloire, les aises et les commodités de la vie ne seront attachées qu'à certaires naissances et à certaines conditions de vie, [III-394] plutôt qu'à la vertu et qu'au mérite personnel, les hommes seront toujours vicieux et méchans et par conséquent aussi toujours malheureux.
Si tous ceux qui connoissent aussi bien que moi, ou plutôt qui connoissent encore beaucoup mieux les choses humaines, qui connoissent mieux que moi les erreurs et les impostures des religions, et qui connoissent beaucoup mieux que moi les abus et les injustices du gouvernement des hommes, disoient au moins à la fin de leur vie ce qu'ils en pensent, s'ils les blåmoient, s'ils les condamnoient et s'ils les maudissoient, comme ils le devroient faire au moins avant de mourir, on verroit bientôt le monde changer de face et de figure, on se moqueroit bientôt de toutes les erreurs et de toutes les vaines et superstitieuses pratiques des religions, et on verroit bientôt toute la grandeur, toute la fierté, tout l'orgueil et toute la puissance des tyrans confondus. Mais ce qui fait que ces sortes de vices et que ces sortes d'abus et d'erreurs se maintiennent si puissamment et si universellement dans le monde, c'est que personne ne s'y opose, personne n'y contredit, personne ne les blâme et ne les condamne ouvertement là, où ils sont une fois reçus et établis. Tous les peuples gémissent sous le joug tirannique des erreurs, des superstitions, des abus et des injustices du gouvernement, et personne n'ose crier contre tant de si détestables erreurs, contre tant de si détestables abus et contre tant de si détestables voleries et injustices, qui se commettent si universellement dans le monde. Les sages dissimulent à cet égard, ils n'osent dire ouvertement ce [III-395] qu'ils en pensent, et ils meurent ainsi sans dire ce qui en est et ce qu'ils en pensent. Et c'est à la faveur de ce lâche et timide silence que toutes les erreurs, que toutes les superstitions et que tous les abus, dont j'ai parlé, se maintiennent et se multiplient dans le monde, comme nous le voïons,
Au reste je vous déclare, mes chers Amis, que dans tout ce que j'en ai dit ou écrit ici, je n'ai prétendu suivre que les seules lumières naturelles de la raison, et n'ai eu d'autre intention ni d'autre dessein, que celui de tâcher de découvrir et de dire ingénuement et sincèrement la vérité. Il n'y a point d'hommes de probité, ni d'honneur, qui ne doive se faire un devoir de la dire, lorsqu'il la connoit. Je l'ai dit comme je l'ai pensé, et je ne l'ai dit qu'afin de vous la faire connoître et afin de vous désabuser, comme j'ai dit autant qu'il seroit en moi, de toutes ces détestables erreurs et de toutes ces détestables superstitions des religions, qui ne servent qu'à vous tenir sotement en bride, à vous troubler vainement le repos de l'esprit, et à vous empêcher de jouir paisiblement des biens de la vie, et à vous rendre les vils et malheureux esclaves de ceux, qui vous gouvernent. Mais comme je sais que cet écrit, que j'ai dessein de faire consigner au Greffe de vos Paroisses avant ma mort, [III-396] pour vous être ensuite communiqué, venant pour lors à paroître, ne manquera pas d'exciter et de faire soulever contre moi la colère et l'indignation des prêtres et des tyrans, qui de leur côté ne manqueront pas de m'outrager, de me calomnier et de me traiter indignement et injurieusement après ma mort, si cela arrive, je déclare déjà par avance que je proteste contre toutes les procédures injurieuses, qu'ils pouront alors faire injustement contre moi au sujet de cet écrit. Je déclare déjà par avance, que j'en apelle comme d'abus et j'en apelle au seul tribunal [216] de la droite raison, de la justice et de l'équité naturelle par devant toutes personnes sages et éclairées, qui auront de la probité, qui se déferont de toutes passions, de toutes préventions et de tous préjugés, qui pouroient être contraires à la justice ou à la vérité; récusant pour juges dans cette mienne cause tous ignorans, tous bigots, tous flateurs, tous hypocrites et généralement tous ceux, qui seroient en quelque manière que ce soit, intéressés au maintien ou à la conservation de vaines et folles superstitions du culte religieux des fausses divinités, ou qui seroient intéressés au maintien et à la conservation de la puissance et du gouvernement tirannique des riches et des grands de la terre.
Je n'ai jamais fait aucun crime, ni aucune méchante ou mauvaise action; je défierois bien présentement tous les hommes de pouvoir me faire avec justice à ce sujèt aucun mauvais reproche. De sorte que si je [III-397] suis injurieusement et indignement traité, outragé ou calomnié après ma mort, ce ne sera point pour d'autre crime que pour celui d'avoir dit ingénuement la vérité, comme je l'ai dite ici, afin de vous donner lieu de pouvoir vous désabuser et de pouvoir, si vous voulez bien vous entendre, vous tirer et vous délivrer de toutes ces détestables erreurs, de toutes ces éxécrables superstitions et de tous ces pernicieux abus, dans lesquels vous êtes si misérablement plongés. C'est la force de la vérité, qui me la fait dire, et ce n'est que la haine de l'injustice, de l'imposture, de la tyrannie et de toute autre iniquité, qui me fait parler ainsi. Car je hais et déteste effectivement toute injustice et toute iniquité [217]: Omnem viam iniquam odio habui [218]. Odivi omnem viam iniquitatis [219]. Iniquitatem odio habui et abominatus sum. J'ai haï entièrement tous ceux, qui se plaisent ou qui aiment à mal faire [220], iniquos odio habui [221], perfecto odio oderam illos et inimici facti sunt mihi. Ce seroit à faire à des gens d'esprit et d'autorité; ce seroit à faire à des plumes savantes et à des hommes éloquens de traiter dignement ce sujèt et de soutenir ici, comme il faudroit, le parti de la justice et de la vérité. Ils le feroient incomparablement mieux que moi. Le zèle de la justice et de la vérité, aussi bien que le zèle du bien public et de la délivrance commune des peuples, qui gémissent, devroit les y engager; et ils ne devroient point cesser de blâmer, de condamner, de poursuivre et de combattre toutes les détestables erreurs, tous [III-398] les détestables abus, toutes les détestables tyrannies, dont j'ai parlé, qu'ils ne les aïent entièrement confondus et anéantis, faisant en ceci comme celui qui disoit [222]: Persequar inimicos meos et comprehendam illos et non convertar donec deficiant. Que tous les méchans donc périssent, que tous les tyrans périssent et qu'ils soient confondus dans leur orgueil [223]: Comprehendantur in superbia sua.
Après cela que l'on en pense, que l'on en juge, que l'on en dise, et que l'on en fasse tout ce que l'on voudra dans le monde, je ne m'en embarasse guères. Que les hommes s'accommodent et qu'ils se gouvernent comme ils veulent, qu'ils soient sages ou qu'ils soient fous, qu'ils soient bons ou qu'ils soient méchans, qu'ils disent ou qu'ils fassent de moi tout ce qu'ils voudront après ma mort, je m'en soucie fort peu. Je ne prends déja presque plus de part à ce qui se fait dans le monde. Les morts avec lesquels je suis sur le point d'aller, ne s'embarassent plus de rien et ne se soucient plus de rien. Je finirai donc ceci par le rien, aussi ne suis-je guères plus que rien, et bientôt je ne serai rien etc.
[1] Isaie 46:10.
[2] August. Confess. 12. Chap. 11.
[3] St. Thomas d'Aquin.
[4] Peut-on dire qu'une simple modification d'être seroit encore véritablement quelque chose, après qu'elle auroit cessé d'être? Certainement non. Or il est certain, que nous ne sommes chacun de nous personnellement que de simples petites modifications d'être, et par conséquent nous ne sommes plus rien, au moment que nous avons cessé d'être.
[5] Rom. 14:17.
[6] Ecclésiaste 9:5, 6.
[7] Caractères Chap. des usages.
[8] Prov. 21:30.
[9] Isaie 46:10.
[10] On sait, dit l'auteur des entretiens Ecclés: que Dieu, étant rempli d'une sainteté et d'une sagesse infinies, il ne pouvoit manquer de donner à toutes ses oeuvres la perfection qu'elles demandoient, pour être pleines et acomplies. Un Dieu ne fait rien, à demi et il ne peut avoir de vuide dans ses oeuvres, elles ont nécessairement toutes les perfections et la plénitude de sainteté et de mérite, qu'elles sont capables d'avoir. Au 12me Entretien pour le 2e Dimanche après la Pentecôte. Tom. 3, pag. 403.
[11] Ecclés. 41:17.
[12] 41:18.
[13] Isaïe 40: 5.
[14] Jeremie 31:34.
[15] Isaïe 43:20.
[16] Isaïe 48: 11.
[17] Exod. 20:5.
[18] Isaïe 45:23.
[19] Exod. 20:5.
[20] (Psalm 17:31.)
[21] Ps. 36:39.
[22] 33:15.
[23] 144:20.
[24] Psalm 145:7.
[25] Gen. 15:1.
[26] Deut. 28:2, 12.
[27] Soph. 3:8.
[28] Deut. 28:15.
[29] Deut. 28:22.
[30] Eccl. 8:11, 14.
[31] Eccl. 9: 1, 2, 3.
[32] Eccles 6: 9.
[33] Eccles 9:4, 5, 6.
[34] Ibid, vs. 7, 9, 10.
[35] Rom. I: 20.
[36] Hebr. I: 1, 2.
[37] Joan. IV: 34.
[38] Joan. VIII: 42
[39] Joan. XV: 22, 24.
[40] Gal. 1: 8.
[41] 2 Cor. 11:13. 14.
[42] Math. 24:11. 24.
[43] Mais ce sont véritablement des imposteurs, des moqueurs, comme dit un prophète même, et des imposteurs, qui suivent leurs passions et qui cherchent à satisfaire leurs mauvais désirs. Isaie 28:14.
[44] 2 Cor. 10:5.
[45] Ess. de Montagne, pag. 406.
[46] 498.
[47] 480.
[48] Math. 24:24.
[49] 2 Paral. XVIII: 22.
[50] 2 Thess. II: 11.
[51] Num. XII: 1.
[52] 1 Cor. I: 23.
[53] Math. 24:11 et 24:26.
[54] Pag. 410.
[55] Psalm 18. (19) 1.
[56] Existence de Dieu, P. 1.
[57] Ecclés. 1: 2 et 12:8. (10)
[58] Ozé 2: 18.
[59] Dan. 9:24.
[60] Isaïe 11: 6 et 65:25.
[61] Isaïe 43:20.
[62] Арос. 21: 3, 4.
[63] Ecclés. 9:2. 11.
[64] Existence de Dieu, S. 1.
[65] Ibid. S. 4.
[66] S. 5.
[67] Lib. 11. de nat. Deor.
[68] Ibid. S. 6.
[69] Ibid. S. 7.
[70] Lib. 11. de nat. Deor. §. 8.
[71] Ibid. S. 72.
[72] Recherche de la vérité. Tom. 2 et 4, p. 93.
[73] Existence de Dieu et de ses Attributs, pag. 379 et 382.
[74] Existence de Dieu et de ses Attributs, pag. 383.
[75] 384.
[76] Existence de Dieu et de ses Attributs, pag. 386.
[77] Ibid: 388.
[78] Existence de Dieu, p. 378.
[79] 379.
[80] 387.
[81] 389.
[82] Existence de Dieu, pag. 421.
[83] Idem, pag. 420.
[84] Existence de Dieu, pag. 421.
[85] Existence de Dieu, pag. 360, 396. Recherches de la vérité. Tom. 11, pag. 91 et 93.
[86] Mais cet auteur conçoit clairement qu'un être qui n'auroit aucune étendue, et qui seroit sans corps, sans forme et sans figure, puisse néanmoins être infiniment parfait? Certainement non il ne le conçoit pas et ne l'a jamais conçu.
[87] Existence de Dieu, pag. 370.
[88] 371.
[89] 371.
[90] Recherches, Tom. 2. pag. 394.
[91] Existence de Dieu. pag. 1.
[92] Rom. 1. 20.
[93] Recherche de la Vérité. T. 2. pag. 344.
[94] Il supose que l'étendue et la matière ne sont qu'une même chose.
[95] Recherche, p. 346.
[96] Les Cartésiens font un 3me élément d'une manière grossière, qu'ils disent avoir été formée de la matière la plus subtile, dont plusieurs parties ont été en certains endroits obligées de s'attacher et de se lier ensemble, et même de se durcir en forme de croute. Et comme les parties de la matière, dont ce 3me élément se trouve composé, sont de toutes sortes de figures, il faut pareillement aussi que leur 3me élément soit revêtu d'une infinité de formes et de figures différentes.
[97] Tom. 2. 349.
[98] Pag. 340.
[99] Pag. 341.
[100] Pag. 354.
[101] Pag. 356.
[102] Pag. 360.
[103] Pag. 361.
[104] Vidi iniquitatem et contradictionem in civitate. Psalm 54: 10.
[105] Luc. 1. 71.
[106] Aug. Existentia Dei.
[107] Fénélon De l'Existence de Dieu. pag. 298.
[108] Ibid. pag. 294.
[109] Rom. 3. 5.
[110] Sess. 6 Cap. 16.
[111] Domin 12. post Pent.
[112] Isaïe 63. 17.
[113] Matth. 5:12.
[114] Act. 5:41.
[115] Act. 14: 22.
[116] Jacobi 1:2.
[117] 2 Cor. 4:17.
[118] Rom. 3.5.7.
[119] Si flagellat occidat semel, et non de poenis innocentum rideat; disoit le bon homme Job. 9:23.
[120] Matt. 20: 16.
[121] Psalm 41 (42): 7.
[122] Rom. 5:8.
[123] Rom. 5:19.
[124] Rom. 5:20.
[125] Genèse 3:22.
[126] Rom. 9:22.
[127] Est-il quelqu'un, dit le Sr. de Montague, qui désire être malade, pour voir son Médecin? Et ne faudroit-il pas fouetter un Médecin qui nous désireroit la peste, pour mettre son art en pratique? Essai pag. 1033.
[128] Justin. martir, Theodoret, Origene, Lactance, S. Hilaire, S. Ambroise, S. Basile, S. Aug., S. Bernard etc.
[129] Tom. 2. pag. 329.
[130] Tom. 331 et 332. (L'Auteur confond lui-même l'être avec les manières d'être, c'est ce qui le trompe; l'être demeure toujours, mais les manières d'être changent presque toujours.)
[131] pag. 392.
[132] Ibid. p. 15.
[133] Recherche de la vérité. Tom. 2. p. 17.
[134] Ibid. p. 18 et 19.
[135] Ibid. p. 16.
[136] Je suis certain d'être moi-même une substance qui pense, qui désire, qui sent et qui raisonne. Je suis certain aussi d'être une substance matérielle donc etc.
[137] Recherche de la vérité. Tom. 1, pag. 94.
[138] Recherche de la vérité. Tom. II, pag. 419.
[139] Ibid. Tom. 1, pag. 347.
[140] Recherche de la vérité, Tom. 1, pag. 348.
[141] Ibid. Tom. 2, pag. 421.
[142] Recherche de la vérité, Tom. 1, pag. 222.
[143] Ibid. pag. 224
[144] Recherche de la vérité, Tom. 1, pag. 226.
[145] Exis. de Dieu, § 47, pag. 156 et suiv.
[146] 949.
[147] Exist. de Dieu, p. 174, 949.
[148] § 953, pag. 179.
[149] § 43, pag. 147.
[150] Aug. Confess. Liv. 12, Ch. 11.
[151] Nous sommes, dit le Sr. de Montagne, batis de deux pièces principales essentielles, desquelles la séparation c'est la mort et la ruine de notre être. (Essai de Montagne) pag. 487. Les deux principales piéces de notre Etre ne sont autres que cette matière subtile et agitée qui nous donne la vie et cette matière grossière qui forme les parties de notre corps.
[152] Lucien, Tom. 2.
[153] Lucrece Lib. 3. 747 et 765.
[154] Ibid. 670.
[155] Ibid. 175.
[156] Lib. 1. 113.
[157] Ibid. 3. 446.
[158] Ibid. 509.
[159] Ibid. 498.
[160] Ibid. 491.
[161] Ibid. 464.
[162] Ibid. 456.
[163] Lucr. Ibid. 804.
[164] Ess. de Montag. pag. 534. lib. 2. Ch. 12.
[165] Toute connoissance, dit Montagne, s'achemine en nous par les sens; ce sont nos maitres. La science commence par eux et se résout en eux .... quiconque, dit il, me peut pousser à contredire les sens, il me tient à la gorge et ne peut me faire reculer plus en arrière. Les sens sont le commencement et la fin de l'humaine connoissance: invenies primo ab sensibus esse creatam notitiam veri. Ess. de Montagne, pag. 560.
[166] Recherche de la vérité, Tom. 1, p. 210.
[167] Ibid. p. 86.
[168] Ibid. p. 222.
[169] Recherche de la vérité, Tom. 1, pag. 224.
[170] Ibid. p. 224.
[171] Recherche de la vérité, Tom. 1, pag. 227.
[172] Recherche de la vérité. Tom. 1. p. 94.
[173] Existence de Dieu. p. 179.
[174] Existence de Dieu.
[175] Gen. 1:30.
[176] Levit. 17:14.
[177] Gen. 2:7.
[178] Gen. 2:7.
[179] Job 23: 4.
[180] Gen. 2:19.
[181] Psalm 145:4.
[182] Deut. 28.
[183] Job. 14:14.
[184] Ibid. 7:7, 9.
[185] Job. 21: 13.
[186] Psalm 6:5.
[187] Psalm 87: 11, 12, 13 (88: 10, 11, 12) 3, 16, 17.
[188] Psalm 113:25, 26, 27.
[189] Isaïe 38: 18.
[190] Eccles 2:14, 15, 16.
[191] Ibid. 3: 19, 21, 22.
[192] Eccles 3: 19, 21, 12.
[193] Ibid. 9: 5, 9.
[194] On ne voit point maintenant d'inconvéniens de cette nature parmi nos Christicoles, aparemment qu'ils ne sont guères désireux de cette prétendue immortalité, et qu'ils ne sont guères persuadés eux-mêmes de ce qu'ils en disent aux autres.
[195] Pline, L. 7. Ch. 54.
[196] (?).
[197] L'un des Sages de la Grèce.
[198] Troisième Roi des Romains.
[199] Essai de Montagne, pag. 521.
[200] Epist. 102.
[201] Psalm 73:24.
[202] Psalm 72: 7.
[203] Psalm 72:7.
[204] Isaïe 10: 1.
[205] Comme les Catons, les Agesilaüs, les Epaminondas, les Fabius, les Phosius, les Scipions, les Regulus etc.
[206] Job, 12:12.
[207] Prov. 28:2.
[208] Eccles 10:16.
[209] Eccles. 10:17, 18.
[210] Psalm 93:8.
[211] Psalm 24:3
[212] Psalm 96:7.
[213] Psalm 70: 13.
[214] Jesaïe 42:17.
[215] Ezech. 36:32.
[216] Quiconque refuse de se soumettre à ce tribunal, s'éloigne de la raison même et se rend en même tems digne de condamnation.
[217] Psalm 118.
[218] Ibid. 104.
[219] Ibid. 163.
[220] Ibid. 113.
[221] Psalm 138, 20.
[222] Psalm 17:41.
[223] Psalm 58:12.