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[Created: 25 August, 2026]
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This title is part of “The Guillaumin Collection” within “The Digital Library of Liberty and Power”. It has been more richly coded and has some features which other titles in the library do not have, such as the original page numbers, formatting which makes it look as much like the original text as possible, and a citation tool which makes it possible for scholars to link to an individual paragraph which is of interest to them. These titles are also available in a variety of eBook formats for reading on portable devices. |
Source
, Cours à l'Athénée (1819).http://davidmhart.com/liberty/FrenchClassicalLiberals/Say/1819-CoursAthenee/index.html
This edition is based upon the text published by Economica (2003). Their editorial comments have been removed and the text repaginated and reformatted. See,
These lectures were the basis for his 2 volume 1,254 page book Cours complet d'économie politique pratique (1828-29) which we have online in the 3rd edition of 1852 in [HTML] and facs. PDF [vol1 and vol2].
This book is part of a collection of works by Jean-Baptiste Say (1767-1832).
[1]
Une science ne peut être que la connaissance de ce qui est ou de ce qui a été.
C'est sous ce rapport que l'histoire des temps passés et même que les langues anciennes sont des sciences. Mais dans un sens plus rigoureux la science est la connaissance de la vraie nature des choses relativement à l'ordre de chose dont on s'occupe. La chimie est la connaissance des faits chimiques tels qu'ils se passent dans des circonstances données; l'astronomie est la connaissance de ce qui se passe dans les cieux, la connaissance des faits qui arrivent par rapport aux corps célestes.
Prenons garde cependant que la connaissance de ce qui est, ou de ce qui a été, ne suffit pas pour constituer la science. La nature ne nous présente que des faits isolés, et la connaissance d'une multitude de faits isolés ne fait pas un savant. À ce compte un rustre, un charretier, au bout d'une longue vie et après avoir vu beaucoup d'hommes et de pays et de phénomènes, serait un savant du premier ordre. Il faut de plus, pour être savant, se trouver en état de grouper les faits pour connaître quels sont ceux qui rentrent dans l'ordre de ceux que vous devez étudier et quels sont ceux qui s'en écartent. Il faut surtout en connaître la liaison; c'est-à-dire savoir quels rapports lient deux faits, et font de l'un une cause et de l'autre un résultat.
Qu'un astrologue vienne nous dire que l'apparition d'une comète présage tel grand événement, nous ne saurions le croire ; car il ne saisit pas et ne peut nous faire saisir aucun rapport raisonnable entre la comète et l'événement, mais si un physicien à l'aide d'un verre lenticulaire, allume aux rayons du soleil un morceau d'amadou, nous attribuons cette combustion à l'interposition du verre, parce que le physicien nous [2] fait comprendre que les rayons solaires qui tombent sur toute surface du verre, étant réunis en son foyer, y produisent une chaleur suffisante pour allumer un combustible. La même expérience répétée à volonté, retournée de cent manières différentes, nous convainc de plus en plus de la réalité du fait et de la réalité de son explication.
Les sciences mathématiques sont tout à fait analogues aux sciences physiques. J'ai la main pleine de jetons ; je les compte : il s'en trouve vingt cinq. Voilà un fait. J'y joins une autre poignée de vingt et un jetons ; il s'en trouvera en tout quarante-six : voilà un autre fait. J'en ôte la moitié : il en reste vingt-trois. Voilà encore un fait qui est conséquence de ceux qui précèdent.
On voit que toute science consiste non seulement dans la connaissance des faits en eux-mêmes, mais dans la connaissance que l'on a de l'ordre, de la règle, des lois que suivent les faits dont on s'occupe.
Il s'agit maintenant de savoir s'il y a des faits dans la morale et dans la politique, et si ces faits suivent des lois qu'on puisse connaître. S'il en est ainsi, il y aura des sciences morales et politiques, et ces sciences seront analogues à toutes les autres.
Qu'il y ait des faits dans la morale et dans la politique, la chose n'est pas douteuse. L'histoire nous présente un grand nombre de faits politiques assez bien constatés ; et chaque jour une multitude d'actions publiques et privées parviennent à notre connaissance. Ce sont des faits, des phénomènes moraux qui peuvent fournir matière à nos observations. Toutes les fois que nous recherchons les causes de ces phénomènes et que nous en épions l'issue pour en constater les résultats, nous les mettons en expérience, pour parler comme les chimistes et les physiciens. La seule différence qui se trouve entre ces derniers et le moraliste, c'est que la plupart des faits dont ils s'occupent, se passant parmi des créatures inanimées et sans volonté, ou dont la volonté leur est soumise, ils pourront répéter les expériences aussi souvent que cela leur convient et les varier de manière à pouvoir saisir la vérité qu'ils cherchent.
Mais les expériences en morale pour être quelquefois difficiles, ne sont pas impossibles. Il n'est personne qui n'en ait accompli un grand nombre pour parvenir à son but. Un enfant lui même fait souvent bien des essais pour obtenir l'objet de ses désirs, jusqu'à ce qu'il ait découvert la meilleure manière d'en venir à bout, celle dont il ne manquera pas dès lors de faire usage dans l'occasion. D'ailleurs lors même que les phénomènes moraux sur lesquels on voudrait fonder la science, ne se répéteraient pas à volonté, ils n'en existeraient pas moins, et seraient [3] analogues à beaucoup d'autres phénomènes qui ne dépendent pas de nous, dont nous avons néanmoins saisi la liaison incontestable, et sur lesquels nous avons fondé des sciences positives. Dépend-il de nous de faire passer la planète de Vénus devant le disque du soleil ? Non ; mais quand cette circonstance très rare se présente, nous l'observons avidement et elle nous sert à déterminer la vraie distance de l'astre le plus important pour nous. Il ne nous est pas possible de pénétrer fort avant dans l'intérieur de notre globe ; nous pouvons à peine écorcher la pellicule qui le couvre ; notre vie comparée aux lentes révolutions des mondes n'est qu'un instant bien court où il ne nous est permis d'observer qu'en courant notre habitation telle que le dernier bouleversement nous l'a laissé; cependant nous n'en sommes pas moins parvenus à reconnaître la succession de diverses révolutions qu'elle a subies et la nature de quelques-uns des habitants de la terre avant qu'elle ne fût sous sa forme actuelle.
Il y a donc des sciences dont les faits sont beaucoup plus rares, plus difficiles à observer que ceux qui servent de base aux sciences morales et politiques, et qui néanmoins nous ont procuré des connaissances systématiques et raisonnées ; incontestables aux yeux de tout homme instruit et de bon sens.
Maintenant soit que nous ayons pu préparer les phénomènes que nous présente l'homme en société, soit que ces phénomènes arrivent sans notre participation, y a-t-il quelque règle, quelque loi, que nous puissions découvrir relativement à la marche qu'ils suivent ?
La réponse à cette question dépend de la réponse à cette autre question : au moral, non plus qu'au physique, arrive-t-il des faits sans cause?
Si l'on n'hésite pas à reconnaître que tout phénomène est le résultat d'une ou de plusieurs causes, je demanderai si une ou plusieurs causes exactement pareilles n'ont pas dû amener un résultat semblable ; et, par une induction inverse, si deux résultats absolument semblables n'accusent pas deux causes pareilles.
Je ne pense pas qu'on puisse répondre à ces dernières questions autrement qu'affirmativement. Si les mêmes causes amènent les mêmes effets, il y a donc des lois nécessaires qui lient ces effets et ces causes ; et s'il y a des lois nécessaires sur ce point pourquoi n'aspirerions- nous pas à les connaître ? La connaissance de ces lois suivant lesquelles les faits s'enchaînent, quand on peut les découvrir, formera une science importante ; et du moment que des faits affectent constamment [4] un certain ordre dans les cas pareils, il n'est pas impossible de découvrir la raison pour laquelle ils suivent cet ordre plutôt qu'un autre.
Si rien n'arrive sans qu'il y ait une raison suffisante pour cela, nous pouvons connaître ces raisons comme ne pas les connaître. Lorsque nous les connaissons d'une manière sûre, lorsque le raisonnement nous montre la relation qu'il y a entre la cause et l'effet et que de nouvelles observations viennent à l'appui du raisonnement, il en résulte un genre de connaissance aussi solide, aussi positif que tout autre, une vraie science morale qui peut être plus ou moins avancée, plus ou moins étendue, mais qui n'en est pas moins réelle.
Quelle science est complète ! Ne sont-elles pas toutes des trésors d'observation et d'explication qui s'augmentent chaque jour? Faut-il négliger ce qui est à notre portée parce que, dans le même ordre de fait, il y en a qui se dérobent à nos recherches? A-t-on abandonné l'étude de la physiologie à cause de l'impossibilité où l'on a été jusqu'à présent d'assigner autrement que par l'énoncé des phénomènes, la différence qu'il y a entre un corps vivant et un corps privée de vie? A-t-on cessé d'étudier la médecine parce qu'on n'a pas pu savoir pourquoi la quinquina guérit de la fièvre, ni pourquoi la vaccine préserve de la variole ? Faut-il renoncer à la physique parce que nous ignorons la cause cachée qui agit sur l'aiguille aimantée ? Étudions ce qui peut s'étudier ; profitons de nos connaissances acquises, sachons en faire des applications utiles à l'homme ; et laissons le reste au temps.
À quelque genre de recherches qu'on s'adonne, pour ne faire que des pas assurés, il faut toujours commencer par observer la nature des choses, et lorsqu'un phénomène se présente, l'unique soin qu'on doit prendre, est de saisir les rapports qu'il a avec la nature des choses. Si l'on en cherchait ailleurs l'explication, on tomberait dans les opinions systématiques, on manquerait la vérité ou bien on ne la rencontrerait que par hasard.
Dans les sciences morales qui ne sont autre chose que la connaissance des lois suivant lesquelles arrivent les actions des hommes, la nature des choses est principalement la nature de l'homme, en d'autres mots, l'homme tel que la nature l'a fait avec ses facultés, ses appétits, ses défauts. Il est clair que ses actions sont le résultat de ses déterminations, et ses déterminations le résultat de sa nature.
Que si l'on disait que la nature varie d'un individu à l'autre et qu'il faudrait étudier chaque personne en particulier pour connaître l'humanité en général, je nierais cette assertion ; je répondrais qu'il y a un certain nombre de qualités, de propriétés physiques et morales qui [5] tiennent à la nature de l'homme et dont on ne saurait être exempt du moment qu'on est homme. A-t-on cessé de considérer la physiologie, ou l'étude du corps humain vivant comme une science pour la raison qu'il y a des estomacs qui digèrent difficilement les laitages et facilement les aliments solides, et d'autres qui ont des facultés contraires ; parce qu'il y a des yeux myopes qui ne voient nettement que les objets qui sont proches, et des yeux presbytes qui ne distinguent bien que les objets éloignés? De même faut-il cesser d'étudier l'homme moral parce qu'il y a des penchants qui diffèrent beaucoup les uns des autres ? etc.
Il en est d'autres à la vérité qui ne sont communs qu'à certaines classes, telles sont la couleur de la peau, celle des cheveux, l'aptitude à la guerre, aux arts. Ce n'est point un motif suffisant de ne pas les étudier. A-t-on jamais donné pour motif de ne pas étudier la botanique, les différences qui distinguent la rose du bengale, de la rose pompon ? Buffon, loin de renoncer à l'étude du chien lorsqu'il a remarqué des qualités diverses dans le chien de berger, le lévrier, le barbu, a tiré au contraire de la différence de leurs caractères, les plus belles pages de ses descriptions.
Mais l'homme n'a pas seulement une conduite individuelle ; la nature a voulu non seulement qu'il vécût en famille, mais qu'il vécut en société ; et la réunion d'un certain nombre de familles forme sous le nom de société un certain être moral composé, qui a sa manière d'être aussi, qu'il tient de sa nature et de la nature des membres, c'est-à-dire des êtres humains qui le composent.
Il y a donc des sciences politiques aussi bien que des sciences morales ; je dis des sciences au pluriel, car l'homme en société peut être observé sous plusieurs rapports. Veut-on savoir quelle est la nature des choses relativement à la manière dont il se pourvoit des objets de ses besoins ? C'est l'Économie politique qu'il faut étudier. Veut-on connaître la nature des choses dans ce qui a rapport à l'organisation sociale et aux relations des diverses sociétés entre elles, il faut étudier la Politique proprement dite. Plusieurs genres de connaissances tiennent à ceux-là, tels que le commerce, la géographie, l'histoire et leur ensemble peut porter le nom de sciences morales et politiques.
Et n'oublions pas que dans ces divers ordres de faits, je ne donne pas le nom de science à la connaissance des faits isolés en eux-mêmes ; mais à la connaissance des lois suivant lesquelles ces faits arrivent, à la liaison nécessaire qu'ils ont avec ceux qui précèdent, ou avec leurs causes; et avec ceux qui suivent, ou avec leurs résultats.
[6]
Si l'importance que doivent avoir les sciences à nos yeux dépend de l'utilité que nous pouvons tirer de leurs applications, nous en attacherons une bien grande aux connaissances morales et politiques. En effet si nous parvenons à savoir avec quelque certitude pourquoi tel événement qui influe sur notre sort, est arrivé, nous pouvons, dans ce qui dépend de nous, préparer des événements heureux et nous garantir d'un grand nombre de maux. Dans l'ordre politique, lorsqu'une nation a généralement des notions plus justes de la vraie nature et de l'enchaînement des choses, les voeux ne s'égarent pas, les opinions ne sont pas divisées ; elles se rallient et se fixent plus aisément sur les véritables besoins du corps social, et sur la meilleure manière d'y satisfaire ; c'est-à-dire d'y satisfaire de la façon la plus assurée, de la façon qui impose le moins de sacrifices, et qui est le moins exposée à des suites fâcheuses.
Les autorités ont peu de poids pour quiconque s'impose la loi de consulter avant tout la nature des choses ; il en est une cependant qu'on me permettra de citer ici. L'auteur qui me l'a fourni s'exprime ainsi :
« Ce qui caractérise la vérité a quelque chose de si simple et de si palpable, que pourvu qu'on n'ait pas l'esprit naturellement bouché ou faux, il faut y adhérer. Tout le monde est obligé de convenir que deux et deux font quatre. Il en est de même de bien des choses dans la politique, qui peuvent se prouver avec une certitude approchante de celle des géomètres ».
Si quelque premier commis répondait que cela peut se soutenir dans un livre, mais que jamais un homme de pratique ne pensera de cette façon-là, je prendrais la liberté de lui répliquer que l'auteur qui a écrit ce passage, était un homme de très grande pratique, attendu qu'il administrait à cette époque là dans toutes ses branches un grand État depuis 39 ans, qu'il avait eu des relations d'amitié ou de guerre avec toutes les puissances de l'Europe, et que rien ne pouvait lui faire craindre de dire sa véritable pensée attendu qu'il était roi [2] et solidement affermi sur son trône.
Il m'est parvenu dernièrement un prospectus d'ouvrage qui me fournit une autre autorité moins importante, mais qui cependant n'est pas méprisable. Un M. Robert Owen, juge de paix dans le comté de Lannark en Écosse, annonce par cahier un ouvrage de sa façon intitulé Vue nouvelle de la société ou essais sur les principes qui déterminent [7] les moeurs d'une société et application de ces principes à la pratique. Il assure avoir prouvé avec une évidence qui exclut l'ombre d'un doute Ue traduis ses expressions) que toute espèce de moeurs, depuis les plus grossières jusqu'aux plus civilisées, peuvent être données à une nation, petite ou grande, en s'y prenant comme il convient ; que les moyens sont en grande partie à la disposition de ceux qui gouvernent ; qu'ils peuvent prévenir les crimes et les punitions, l'oisiveté et la misère et les maux innombrables qui marchent à leur suite, beaucoup plus complètement qu'on ne le suppose communément ; que cet heureux résultat n'est pas une simple présomption, mais un fait, puisqu'à la suite d'une expérience morale de quatorze années faites à Lannark, une population qui excède deux mille âmes, a, par l'application de ces moyens, passé d'un état d'immoralité et de misère à un état satisfaisant de bonne conduite, d'aisance et de bonheur.
Cet estimable juge de paix annonce que son ouvrage contient le détail des procédés qu'il a suivis et il les livre à l'examen et à l'expérience de quelque gouvernement et de quelque société que ce soit.
Mon ami, ou plutôt mon maître, le célèbre Jeremie Bentham, encore existant en Angleterre pour le bonheur de l'humanité, a publié il y a plus de 25 ans le projet d'une maison de réclusion, destinée non seulement à la punition des détenus, mais calculée pour produire l'amendement des détenus. Les moyens qu'il proposait étaient fondés uniquement sur la profonde connaissance qu'il a du moral de l'homme, et sur ce principe qu'on s'habitue à ne pas faire le mal du moment qu'il n'y a aucun avantage prochain à le faire ; et qu'au contraire on s'accoutume à faire le bien lorsqu'on a toutes sortes de motifs pour le faire. On sait que dans une maison de détention est un édifice circulaire, ou semicirculaire qu'il appelle Panoptique (vue de l'ensemble) où tous les détenus sans exception, peuvent à tous les instants du jour et de la nuit être surveillés du logement du concierge situé au centre. L'édifice est construit de manière qu'il n'y a pour eux aucun moyen de se dérober à la surveillance.
J'ai vu une maison de ce genre à Édimbourg où malgré quelques vices dans la construction et dans l'administration on avait obtenu des succès marqués. Le même philosophe a fait au gouvernement anglais une proposition qui fut adoptée. L'administration fait une dépense d'environ vingt à trente guinées par an pour chaque prisonnier détenu par suite d'une condamnation judiciaire et à l'expiration de leur jugement ces prisonniers rejetés dans la société y rapportent tous les vices qui les en avaient fait exclure, et de plus grands encore. Le [8] respectable philanthrope offrit de garder ces détenus par entreprise moyennant une somme de 12 guinées seulement qu'on lui paierait chaque année par tête de prisonnier, et il y ajouta la promesse de les rendre à la société au bout d'un certain nombre d'années honnêtes gens, sachant un métier, et possédant un petit capital pour faire valoir leur talent. On devine qu'une partie de son plan était de leur donner par de puissants motifs de bien-être, l'habitude de l'ordre et du travail. De nombreuses expériences lui avaient appris les miracles qu'on peut attendre de ces motifs quand ils sont dirigés par une volonté éclairée et ferme, allant constamment au même but. Le projet commençait à s'exécuter et aurait été suivi du succès qu'obtiennent toujours les institutions fondées sur la nature de l'homme et des choses. Une intrigue ministérielle et des intérêts privés ont fait avorter ce plan, et la vicieuse administration de cette partie continue avec la même ardeur que devant.
* * *
L'objet de toute science est de savoir ce qui est ou ce qui a été. Elles se divisent :
Ces dernières sont les plus utiles parce qu'elles nous enseignent à produire les résultats qui nous conviennent.
Y a-t-il des faits dans la morale et dans la politique et ces faits suivent-ils des lois qu'on puisse connaître ?
Ceux de ces faits qui ne se répètent pas à volonté sont comme les phénomènes astronomiques.
Parce qu'on s'est trompé souvent sur la chaîne qui lie les effets aux causes s'ensuit-il que cette chaîne n'existe pas ?
Il ne faut que du temps et de bonnes méthodes.
Le roi de Prusse cité.
[9]
Il y a peu de préceptes à donner.
Des proverbes populaires.
Observer la nature et la marche des choses constitue la méthode moderne.
Résultats qui ont été obtenus par Robert Owen, par Jeremie Bentham.
Différences établies entre la morale, la politique, l'économie politique.
Avantages d'avoir circonscrit les sciences. Il n'est pas compris par Dupont de Nemours.
On a fait des richesses longtemps avant de savoir comment la richesse se faisait.
Mon cours ne présentera point un système particulier à moi, à Smith ou à tout autre.
Ma doctrine approuvée par tous les genres de pratique.
Mon cours aurait pu être plus long. L'ayant fait concis il supporte d'être entendu deux fois.
Science toute nouvelle, mais qui annonce devoir faire des progrès bien rapides et pourquoi.
Messieurs, appelé à vous entretenir pendant quelques soirées d'économie politique, est-ce sur des opinions hypothétiques, sur de simples conjectures que j'appellerai vos méditations ? L'économie politique, et même les autres branches de la philosophie morale, sont-elles ou ne sont-elles pas du domaine des sciences positives ? Telles sont les questions que vous êtes en droit de me faire.
Je ne saurais me le dissimuler. Beaucoup de personnes même parmi le public instruit, prévenues contre un genre de recherches où l'on a si souvent divagué, et n'ayant peut-être pas donné aux faits qui lui servent de base, une dose d'attention suffisante pour saisir les rapports qui les lient, se refusent à rattacher ces faits à un ensemble systématique, à une théorie qu'on doive regarder comme réelle, qu'on puisse étudier avec confiance, dans laquelle il soit possible de classer les phénomènes que nous voyons, et qui nous serve de guide soit pour remonter aux causes, soit pour prévoir des résultats. Révoquant en doute la réalité des sciences morales et politiques, elles étendent leur préjugé d'incrédulité sur l'économie politique qui en fait partie ; et elles se trouvent confirmées dans ce préjugé par plusieurs classes de la société qui, trouvant plus commode qu'on adopte sans examen sur la foi de leur [10] autorité, d'autres opinions, d'autres systèmes, apparemment plus favorables à leurs intérêts ou seulement plus analogues à leurs habitudes, frappent d'anathème toute tentative faite pour remonter à la source de toute vérité : la nature des choses.
Je présume donc qu'il ne vous paraîtra pas inutile que je commence par affermir le chemin sur lequel nous devons marcher, en répondant à cette question préalable : Y a-t-il des sciences morales et politiques ? Et, s'il y en a, en cherchant quelles analogies elles peuvent avoir avec toutes les autres sciences ; et quelle est la place qu'on doit leur assigner dans le tableau des connaissances humaines qui s'est tant agrandi de nos jours.
Cette recherche ne saurait paraître déplacée au sein d'une institution libérale de sa nature et d'un auditoire éclairé, qui sans découragement, comme sans timidité, a fait marcher de front au milieu des orages, tous les genres d'études, et qui peut se glorifier d'avoir plus d'une fois fait naître dans le domaine de l'entendement, des pensées honorables pour la nation et utiles pour l'humanité.
Le fondement de toutes les sciences est la connaissance de ce qui est, ou de ce qui a été ; mais rigoureusement parlant, cette connaissance seule ne constitue pas une science. Pour être savant, ce n'est pas le tout d'avoir beaucoup vu et beaucoup retenu ; autrement il suffirait d'avoir couru le monde avec une bonne mémoire ; et d'avoir vu une multitude d'hommes, et de pays, et de phénomènes, pour être un savant du premier ordre. Il faut en outre connaître la vraie nature des choses par rapport à l'ordre de faits sur lesquels on veut être instruit ; il faut les classer méthodiquement, pouvoir en montrer la liaison, c'est-à-dire les rapports qui font de l'un une cause et de l'autre un résultat.
Un jardinier, un simple paysan, a vu autant de phénomènes de physique végétale que le plus savant botaniste ; mais celui-ci a groupé ces phénomènes; il en a suivi la marche et l'enchaînement et lui seul est en état de nous apprendre quelles sont les lois que suit la nature dans la fécondation, la nutrition des plantes, etc. Le moindre berger a vu autant de levers et de couchers de planètes que le plus fameux astronome, et même il peut empiriquement prédire leur retour avec une tolérable exactitude, mais l'astronome observe l'analogie qui existe entre la marche de l'une et de l'autre planète, il en déduit une loi commune ; lui seul connaît la vraie nature des choses par rapport à la marche des corps célestes.
Si l'analogie est mal saisie, si un raisonnement rigoureux ne prouve pas la réalité de la chaîne qui lie deux faits, si d'autres expériences faites en sens inverse ne confirment pas la théorie, on peut dire que [11] la science n'est pas encore faite. Qu'un astrologue vienne nous dire que l'apparition d'une comète présage tel grand événement, nous ne devons pas le croire parce qu'il n'assigne aucun rapport raisonnable entre la comète et l'événement ; mais si un physicien à l'aide d'un verre lenticulaire, allume aux rayons du soleil un morceau d'amadou, nous attribuons avec raison cette combustion à l'interposition du verre, parce que le physicien nous prouve que la quantité des rayons qui tombent sur toute
[...]
En reparaissant au milieu de vous cette année1851, le premier sentiment que j'éprouve est le souvenir de l'extrême bienveillance avec laquelle vous m'avez accueilli l'année dernière ; et mon premier besoin est de vous en exprimer ma vive et sincère gratitude.
Il y a sans doute de grandes difficultés à parler devant une société de personnes instruites ; à trouver des sujets qui leur soient nouveaux, qui leur paraissent assez importants pour fixer leur attention, et qui soient présentés de manière à satisfaire leur goût épuré. Mais aussi quel avantage, Messieurs, que celui de pouvoir être compris dans des sujets qui ne sont quelquefois accessibles qu'à des esprits déjà exercés, qui ont vu la société, et (ce qui est plus rare encore) qui ont su réfléchir sur ce qui frappait journellement leurs regards ! Ce n'est qu'avec un semblable auditoire qu'on peut risquer de produire au grand jour, suivant l'expression de La Motte :
[12]
Ce vrai duquel tous les esprits
Ont eu eux-mêmes la semence ;
Qu'on négligeait à tort et qu'on est tout surpris
De trouver vrai quand on y pense.
Ce qui fait surtout le grand avantage de l'orateur qui parle devant un auditoire distingué, c'est de pouvoir, sur des points nécessairement délicats, en dire plus qu'il n'en exprime, et de n'être pas obligé de développer tout entier des idées que chacun de ceux qui l'écoutent est en état d'achever. Il n'est personne qui ne se soit aperçu que c'est depuis un très petit nombre d'années seulement qu'on daigne regarder l'économie politique comme une science positive. Je ne voudrais même pas répondre que dans une assemblée de deux à trois cents auditeurs, il ne s'en trouvât pas quelques-uns qui apportassent sur ce point encore un peu d'incrédulité. Pour faire en sorte de lever leurs scrupules, je me hasarderai de vous offrir une esquisse des objets que peuvent embrasser les connaissances humaines. S'il diffère en quelques points du tableau de l'immortel Bacon et de celui où d'Alembert a suivi Bacon peut-être de trop près, je me flatte du moins qu'il vous paraîtra conforme à la nature des choses, que Bacon lui-même nous a appris à consulter toujours de préférence à l'autorité. Nous verrons bien si l'économie politique se place naturellement dans ce tableau.
[13]
Nota : j'y puise pour mes ouvrages subséquents à mesure que j'y trouve des idées ou des expressions qui peuvent avoir un mérite de tous les temps et de tous les lieux.
À prendre le mot richesses dans sa signification la plus étendue, les richesses de l'homme se composent de toutes les choses qui étant en sa possession, peuvent satisfaire, de quelque manière que ce soit, ses besoins et même ses goûts.
Dans ce sens l'air que nous respirons, la lumière du soleil quand nous en jouissons, et même l'attachement de notre famille et de nos amis, font partie de nos richesses.
Mais dans un sens plus restreint, et quand il est question des richesses que possèdent un homme riche, une nation opulente, les richesses sont les choses que nous possédons et qui ont une valeur ; les choses que nous faisons entrer dans l'inventaire de nos biens quand nous voulons savoir à quoi ils se montent ; dans celui d'une succession, lorsqu'on veut en faire le partage.
Cette valeur est arbitraire et vague tant qu'elle n'est que l'estimation de la chose possédée faite par son possesseur. Une personne en particulier peut estimer très haut la valeur de sa chose, si elle la mesure à la satisfaction qu'elle en retire, ou bien aux difficultés qu'il lui a fallu surmonter pour se la procurer; cependant sa richesse positive ne se mesurerait pas d'après cette évaluation. Un particulier qui a fait planter un petit jardin avec une recherche extrême, a beau dire qu'il ne donnerait pas ce jardin pour cent mille écus, il n'en résulte pas que cette portion de sa richesse soit égale à 300 mille francs. Nous recevons un présent d'une personne qui nous est chère ; ce présent est inestimable à nos yeux ; et il ne s'ensuit pas que nous soyons, en raison de cela, immensément riches.
Mais du moment que d'autres particuliers consentent à donner, pour avoir la chose que nous possédons, une autre chose qui de son côté a sa valeur, oh ! alors la valeur de celle que nous possédons, n'est plus arbitraire. Elle est égale à la valeur de la chose que l'on consent à nous donner en échange.
Vous voyez par là, Messieurs, qu'on peut distinguer deux sortes de richesses. Les unes que nous appellerons si vous voulez, naturelles, parce que la nature en fait les frais et nous en fait gratuitement le don ; les autres, celles qui ont une valeur échangeable, que nous nommerons [14] richesses sociales, parce qu'elles ne peuvent exister que parmi les hommes en société. En effet il faut être en société, non seulement pour que ces richesses soient contradictoirement évaluées, mais encore pour que la possession en soit reconnue, sanctionnée par la société. Or, Messieurs, les richesses sociales, la connaissance de leur nature, de la manière dont elles peuvent s'acquérir, de la marche qu'elles suivent en se distribuant dans la société, de l'usage qu'on en peut faire et des conséquences qu'on peut tirer de tout cela, compose la science qu'on est convenu maintenant d'appeler Économie politique. Nous laissons l'étude des richesses naturelles aux savants qui s'occupent des choses naturelles. On ne peut ni créer, ni se distribuer la lumière du soleil ; on ne saurait l'épuiser. Nous en jouissons lorsqu'elle se montre ; nous nous en passons quand nous ne l'avons pas. Mais c'est à l'Économiste politique à nous dire comment se multiplient les choses qui ont une valeur échangeable, et ce qu'elles deviennent.
Jusqu'ici nous n'avons examiné que la valeur échangeable de deux objets que leurs possesseurs ont estimé valoir autant l'un que l'autre. On n'a pas besoin d'en savoir davantage lorsqu'il ne s'agit que de comparer deux choses d'égale valeur, et qu'on veut échanger troc pour troc. Mais lorsqu'on veut connaître à quoi se monte une fortune, ou seulement une portion de richesses composée de plusieurs choses différentes, d'une maison, par exemple, dans laquelle se trouvent je le suppose, outre le mobilier, deux chevaux, douze milliers de sucre, et un rouleau de 25 pièces d'or, il ne me suffit pas de savoir qu'il est une foule d'objets que je pourrais obtenir en échange de ces diverses valeurs, il faut que je les estime les unes après les autres relativement à un autre objet qui soit de même nature ; que je réduise toutes leurs valeurs pour ainsi dire, à un dénominateur commun. Je dirai donc :
| - la maison, d'après le prix auquel on pourrait la vendre, vaut autant que | 1000 setiers de blé |
| - son mobilier autant que | 200 setiers de blé |
| - les deux chevaux qui sont à l'écurie autant que | 32 setiers de blé |
| - les 12 milliers de sucre valent | 480 setiers de blé |
| - et enfin le rouleau de 25 pièces d'or qui fait partie de cette même propriété, vaut | 20 setiers de blé |
| Le tout additionné vaut | 1732 setiers de blé |
[15]
Je dis que cela vaut cette quantité de setiers de blé après m'être assuré que je pourrais échanger, si je voulais, chacune de ces choses contre le nombre de setiers montant de l'estimation.
On peut aussi évaluer toutes ces portions de richesses en une autre denrée que du blé, pourvu que cette autre denrée ait de la valeur ; en argent, par exemple, frappé en cette espèce de médailles que nous nommons vulgairement des pièces de monnaie.
Alors, je vous ferai le même compte ainsi :
| - la maison vaut autant que 5 000 médailles qui contiennent chacune 25 grammes d'un métal composé de 9/10 d'argent et de 1110 de cuivre ; et comme cette locution qui dit tout, est un peu longue et incommode, je dirai : la maison vaut 5 000 pièces de 5 F, et pour abréger encore, | 25 000 F |
| - le mobilier vaut | 5 000 F |
| - les deux chevaux valent | 800 F |
| - les douze milliers de sucre | 12 000 F |
| - et enfin les 25 pièces d'or valent | 500 F |
| Total additionné | 43 300 F |
La maison avec ce qu'elle contient, sont donc des portions de richesses, qui égalent ensemble une somme de 43 300 F.
Il me semble que j'entends d'ici cette observation : Pourquoi ne pas commencer dès l'abord par cette dernière évaluation ; nous l'aurions comprise tout de suite. - Ah ! Messieurs, je le sais bien ; mais j'avais envie que vous comprissiez en même temps quelle est la nature des richesses. J'avais besoin que vous entendissiez que ce qui constitue la richesse, est absolument indépendant de la nature de la marchandise qui sert à en faire l'évaluation.
Vous avez vu en effet que j'ai pu estimer cette maison et son contenu en blé ; que le tout valant 1 732 setiers. lesquels en supposant le cours du blé à 25 F. valent autant que 43 300 francs. Ces deux évaluations revenaient exactement au même ; que lors même que nous nous serions passés de la seconde (de celle en argent), la maison et son contenu n'en étaient pas moins une richesse aussi grande que si jamais il n'avait existé de pièces d'argent ; j'ai mis dédaigneusement un rouleau de pièces d'or avec les chevaux et la cassonade, pour vous montrer que l'or n'était une portion de richesse qu'en raison de sa valeur et jusqu'à concurrence de sa valeur. J'ai voulu enfin écarter de vos esprits cet [16] importun préjugé que la richesse, la fortune, un capital, n'étaient que des sacs d'argent ; préjugé qui vous empêcherait de comprendre un seul mot de tout ce que j'ai à vous dire.
Les écus, comme vous voyez, sont des portions de richesses plus ou moins considérables, comme tout le reste, selon la quantité de choses qu'ils peuvent acheter, ou recevoir en échange. Il est aisé de comprendre pourquoi vous avez une idée plus exacte de leur valeur que de la valeur de la plupart des autres choses ; c'est qu'il n'y a pas de marchandise que vous échangiez plus souvent que celle-là ; puisque chaque fois que vous faites une emplette, vous comparez la valeur de vos écus avec la valeur de toutes les choses que vous achetez. Mais il ne s'ensuit pas que des écus soient des valeurs d'une autre nature que toutes les autres ; chaque marchandise a son usage ; l'usage des écus peut différer de l'usage des vêtements ; mais comme richesses ils ne diffèrent qu'autant que leur valeur diffère.
Vous pouvez même vous servir de la valeur des écus, qui est la mieux connue, dont la qualité ne varie pas, dont les fractions et les multiples s'expriment aisément, pour estimer la valeur de toutes les autres choses ; mais ce n'est pas à dire que ces autres choses ne valent que parce qu'on les estime en écus, car vous avez vu qu'on pouvait tout aussi bien les estimer en blé ; on pourrait de même les évaluer en café, en drap, en plumes, si l'on voulait. Leur valeur existe par d'autres causes que l'évaluation qu'on en fait.
Or quelles sont les causes qui font qu'une chose a de la valeur ? Interrogez-vous vous même : par quel motif êtes-vous disposé à acquérir un objet ? À donner pour l'avoir, de l'argent ou toute autre chose ? N'est-ce pas à cause de l'usage que vous prétendez faire de cet objet ? Il y a donc une qualité de laquelle vous pouvez faire usage. Donnons-lui un nom à cette qualité, un nom qui ne sera pas bien savant, ni bien difficile à retenir ; nommons la utilité. Seulement convenons que nous appellerons toujours du même nom, utilité, la qualité qui fait désirer un objet, qui fait qu'il trouve des acquéreurs, des personnes qui veuillent en user, et qui consentent à donner quelque chose pour l'avoir.
Voilà une circonstance, Messieurs, qui nous avance bien. Car si nous trouvions que cette utilité peut être donnée aux choses, qu'en leur donnant de l'utilité nous leur donnons de la valeur, ayant vu que la valeur est de la richesse, nous acquerrions la certitude que nous pouvons créer de la richesse.
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J'espère en effet vous montrer par quels procédés on fait tous les jours de la valeur et de la richesse ; mais n'allons pas trop vite pour aller plus sûrement.
Je pense que nous pouvons tenir pour certain que le premier fondement de la valeur qu'on accorde aux choses, du prix qu'on y met, est leur utilité, leur qualité de pouvoir nous servir, de pouvoir satisfaire nos besoins, ou nos goûts, ou notre vanité ; car tout cela sont des besoins : ils ne diffèrent que par leur intensité.
Mais la valeur de chaque chose est-elle proportionnée au degré de son utilité ? Voilà une question que nous devons résoudre et qui si nous la laissions derrière nous, pourrait répandre dans votre esprit du louche sur quelques vérités qui seront mises sous vos yeux.
Observons toujours la nature des choses. C'est un objet infiniment utile qu'un clou, un simple clou, le plus grossier des clous. Il suffit, partout où il y a des hommes agglomérés et bien pourvus de tout ce qui sert aux douceurs de la vie, d'ouvrir les yeux, pour voir une foule de choses qui sont attachées avec des clous, et qui tiendraient fort mal ensemble sans leur secours. Un clou est incomparablement plus utile que l'épingle d'or qui attache notre jabot et dont nous pourrions à la rigueur nous passer sans de graves inconvénients. Cependant la valeur d'une épingle d'or ordinaire, est deux mille fois plus grande que la valeur d'un clou ordinaire, c'est-à-dire qu'on trouverait couramment à échanger une épingle contre 2 000 clous. D'où vient cette différence? Si la valeur est fondée sur l'utilité, elle n'est donc pas proportionnée à l'utilité?
Non, certes, Messieurs, la valeur vénale, la valeur échangeable n'est pas proportionnée à l'utilité ; car si cela était, l'eau, l'air même dont nos poumons ont un besoin si indispensable, vaudraient beaucoup d'argent. D'où vient donc cette absence ou cette modicité de valeur ? La raison en est palpable. C'est qu'on ne donne rien pour une chose qu'on peut acquérir sans rien donner ; et que par la même raison, on ne donne pour chaque chose que la somme de peines, de difficultés, qui se trouvent être nécessaires pour acquérir cette chose. Par des raisons que nous n'examinons point encore, un ouvrier, pour se procurer une épingle d'or toute terminée, a eu deux mille fois plus de peine que ce qu'il en a fallu prendre pour terminer un clou ordinaire. Si le fabricant de clous au lieu de faire ses clous, avait voulu avoir une épingle d'or, il aurait fallu qu'il prît cette peine deux mille fois plus grande ; mais il lui convient mieux, à cause de sa position, de ses talents, de faire 2 000 clous qu'une épingle. En conséquence il fabrique ses clous et les offre pour avoir une [18] épingle. Il prend bien toute la peine qui est nécessaire pour terminer une épingle, mais il l'applique à du fer au lieu de l'appliquer à de l'or; et un simple échange le met en possession de la chose qu'il veut avoir.
En conséquence pour voir de haut et se faire à la fois une idée générale et juste, de la valeur et des richesses, il faut considérer le monde, toute la nature, comme le vaste dépôt de toutes les richesses, de tout ce qui peut servir à satisfaire les besoins des hommes. De certaines parties de ce dépôt sont accessibles à tout le monde comme la lumière du soleil (admirable quinquet, que notre art ne remplace la nuit que fort imparfaitement et fort dispendieusement). C'est ce que nous avons nommé en commençant les richesses naturelles. Si tout ce que nous pouvons désirer, si toutes les choses dont nous aurions envie de nous servir, étaient des richesses naturelles, tout le monde serait également riche, infiniment riche.
Mais la nature des choses a voulu que beaucoup d'objets qui nous sont très nécessaires, ne fussent pas d'un accès si facile que la lumière du soleil à midi. Elle a voulu que pour se les procurer, on fût obligé de vaincre de certaines difficultés, qui ont un prix. Dès lors on n'a pu être possesseur de ces portions de richesses sans vaincre ces difficultés, sans prendre cette peine. Et chaque chose qui n'est pas une richesse naturelle et gratuite, a eu un prix proportionné à la peine qu'il a fallu prendre pour se la procurer; de manière cependant que certaines choses fort utiles comme un panier, exigeant peu de peine, ou un travail qu'on peut faire communément et vite, ont eu peu de valeur échangeable et se sont rapprochées en cela d'une richesse naturelle ; tandis qu'un schall de cachemire a demandé beaucoup de peines et un long travail, et s'est par conséquent éloigné d'autant d'être une richesse naturelle. Si malheureusement la plupart des objets et surtout ceux qui sont le plus nécessaires pour vivre, s'éloignaient à ce point d'être semblables aux richesses naturelles, nous serions fort pauvres.
Et (pour vous donner une idée des importantes conséquences que l'on peut tirer de principes si simples) c'est ce qui explique comment une nation s'enrichit par le bon marché des produits, et comment tout ce qui les fait hausser de prix comme les impôts, les monopoles, est funeste à la richesse publique. Mais n'anticipons point.
Nous venons de voir que les choses ont une valeur lorsqu'elles ont quelque qualité qui les rend désirables, et cependant lorsqu'il a fallu vaincre une certaine difficulté pour les avoir. Maintenant nous allons voir comment ces deux circonstances vont agir pour déterminer le point fixe où leur valeur va s'arrêter.
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Moins une chose coûte de difficultés pour l'avoir, et plus elle est abondante. S'il s'agit par exemple d'une chose dont presque toute la valeur soit en main-d'oeuvre, elle deviendra dix fois plus abondante si l'on parvient à faire dans un jour ce qui en exigeait dix. On peut donc offrir en échange dix fois plus de cette chose-là que de celle qui coûte dix fois autant de peine. Je citais tout à l'heure l'exemple des clous dont on peut offrir deux mille, là où l'on n'offre qu'une seule épingle d'or. Vous entendrez donc ce que je vous dirai, Messieurs, quand je vous parlerai de la quantité offerte d'une certaine marchandise comparativement à la quantité offerte de telle autre.
Je vais vous expliquer à présent ce qu'on entend par quantité demandée.
Les fortunes des particuliers, leurs moyens d'acquérir, dont nous examinerons plus tard la source, considérons-les maintenant comme une chose de fait, et sans nous inquiéter des causes. Il est de fait que dans la société les moyens d'acquérir, ou les fortunes des hommes, peuvent être représentées par une pyramide, dont la plus grande fortune du pays occupe le sommet, et dont l'immense base représente la multitude des petites fortunes, ou si vous voulez, la classe indigente. En coupant horizontalement cette pyramide, on a des sections dont la surface est d'autant plus grande qu'elles sont plus rapprochées de la base et qui, par leur étendue, représentent le nombre de gens qui se trouvent dans chaque classe. À mesure qu'on s'élève dans la pyramide ou qu'on la tranche plus haut, on passe dans une classe moins nombreuse, mais plus riche, puisque la hauteur des verticales représente la grandeur des fortunes.
Dans les pays où l'inégalité des fortunes est plus grande, cette pyramide est plus haute à proportion de sa largeur. Elle est fort surbaissée là où les fortunes sont plus rapprochées. Les côtés de cette pyramide sont courbes soit en dehors soit en dedans, selon que les classes intermédiaires de la société, sont plus ou moins riches.
Les fortunes étant ainsi, vous comprenez, Messieurs, que plus les difficultés pour se procurer, pour créer une chose utile, sont grandes, c'est-à-dire plus il faut l'acquérir chèrement, et moins la classe de ses consommateurs est considérable, plus la demande de cette chose est bornée.
De là vient pour chaque chose, l'étendue de la demande, la quantité demandée.
Vous savez donc généralement parlant quelles sont les causes qui font la quantité offerte, et la quantité demandée de chaque chose ayant une valeur échangeable. Or le raisonnement tout seul suffirait [20] pour nous apprendre (si l'expérience ne le confirmait pas constamment) que la valeur de chaque chose (ou son prix si vous estimez sa valeur en argent) s'élève d'autant plus qu'elle est moins offerte et plus demandée, et que ce même prix s'élève d'autant moins qu'elle est plus offerte et moins demandée. Le point où se rencontrent ces deux intérêts contradictoires, est celui où se fixe la valeur courante, le prix courant des choses qui ont une valeur. Dès lors elles sont une portion de richesse proportionnée à leur valeur.
Les variations de valeur qui surviennent dans le cours d'une marchandise, ne proviennent jamais que d'une variation dans la quantité de cette marchandise qui est offerte ou demandée, quelle que soit la cause qui ait occasionné cette variation dans l'offre ou la demande.
Du moment qu'une chose utile ou agréable est créée, elle est demandée ; mais elle est d'autant moins demandée que les difficultés qu'il a fallu vaincre pour la créer, sont grandes, en d'autres termes d'autant moins demandée qu'il faut donner en échange beaucoup de valeurs, beaucoup de choses qui, de leur côté, ont coûté aussi des difficultés.
Et comme la même règle s'applique également à la marchandise qui sert à acquérir, et que le demandeur offre ou échange, il arrive que l'on compare perpétuellement les difficultés qu'il a fallu vaincre pour créer un produit, avec celles qu'il a fallu vaincre pour en créer un autre ; les difficultés, par exemple, qu'il y a pour créer des épingles d'or avec celle qu'on éprouve pour avoir des clous ; et s'il y a moins de peine à prendre, moins de frais à faire, pour avoir deux mille clous de fer que pour avoir une épingle d'or, et si en même temps on peut avoir une épingle d'or pour deux mille clous de fer, alors on se porte de préférence vers la fabrication des clous ; car après les avoir échangés contre une épingle, on a celle-ci à meilleur marché, à moins de frais que si on l'avait fabriquée directement. Mais lorsqu'on se porte en conséquence vers la fabrication des clous pour s'en servir à acheter des épingles, celles-ci deviennent de plus en plus rares, et les clous de plus en plus abondants et offerts, jusqu'à ce que la valeur courante des épingles ayant haussé, et l'autre valeur ayant baissé, il devienne plus avantageux quand on veut avoir des épingles d'or, de faire des épingles que des clous.
Je vous demande pardon, Messieurs, de vous arrêter sur ces considérations délicates et qui ont jusqu'ici présenté, qui présentent encore, de fort grandes difficultés à ceux qui écrivent tous les jours sur l'Économie politique. Je les rends aussi peu abstraites qu'il est possible en les fixant [21] autant que je peux sur des objets sensibles. Il fallait bien, après vous avoir dit que les richesses se composaient de la valeur courante des choses, que je vous fisse remarquer sur quelles bases reposait cette valeur.
La valeur, ou le prix de chaque chose si c'est en argent que vous l'appréciez, fixé de cette manière après toutes les fluctuations qu'il vous plaira d'imaginer, et cette valeur étant une portion de richesse, on conçoit que si je parviens à faire ou à modifier une chose de telle façon qu'elle acquière cette valeur, je parviens à créer de la richesse. C'est en effet ce que font tous les hommes qui de quelque manière que ce soit, donnent une valeur à une chose qui n'en a point ou qui augmentent celle qu'elle a. On les nomme des producteurs et la chose qui a acquis de la valeur, un produit.
Vous attendez de moi, Messieurs, que je vous dise quelles sont les diverses manières dont on s'occupe de la production, ou dont on donne aux choses l'utilité qui est le fondement de leur valeur. Telle est en effet mon intention. Mais auparavant je vous ferai remarquer que l'utilité de certaines choses n'est pas immédiate et qu'alors nous les apprécions par l'utilité dont elles peuvent nous procurer l'usage. Une pièce de monnaie elle-même, bien qu'elle soit une portion très réelle de richesse, ne peut immédiatement nous servir à rien. Nous apprécions en elle l'utilité de la chose que nous pourrons acquérir par son moyen.
De même, dans une action de la Banque de France, nous apprécions les utilités que nous pourrons acquérir par le moyen de son dividende ; dans un champ qui n'a pour nous aucune utilité immédiate, aucun agrément, nous apprécions l'utilité de ses produits ; dans un métier à filer, dans une paire de meules à moudre le grain, nous apprécions l'utilité qui en sortira, utilité que nous pourrons à notre gré consommer par nous-même, ou échanger. Toujours est-il vrai que les choses n'ont de valeur que par l'utilité qu'elles ont ou qu'elles procurent, et qu'il n'y a aucun moyen de créer une richesse nouvelle, une valeur nouvelle, si ce n'est en créant une utilité nouvelle ou ce qui peut procurer une utilité nouvelle.
Hé bien, Messieurs, ces vérités si palpables, et si simples que je rougis presque d'occuper vos moments à les entendre, ces vérités qui sont le fondement de l'Économie politique et desquelles dérivent de si vastes conséquences, ces vérités sont récemment trouvées, elles ne sont encore connues que d'un petit nombre de personnes ; et la plupart de celles qui se vantent de les connaître, parlent et agissent comme si elles ne les [22] connaissaient pas, tant sont puissants le pouvoir des habitudes et la force des impulsions !
Toutes les manières de donner de l'utilité, ou d'augmenter celle que les choses ont déjà, se réduisent à l'art de leur faire subir une modification quelconque ; car nous ne créons aucune matière. Tout ce que nous pouvons faire c'est de les transformer, réunir, diviser, mêler, changer de place, pour les rendre propres à l'usage des hommes. Nous employons pour cela diverses espèces d'outils. Quelquefois c'est un fonds de terre. La manière de manoeuvrer cet outil compose l'art du cultivateur. Outre son outil principal, un champ, il en emploie encore quelques autres, comme une charrue, une herse, un boeuf, un cheval. À la suite de ses opérations, il changera quelques portions de ses semences, de ses engrais, en trèfle, en sainfoin ; à l'aide d'un autre outil que j'appellerai un mouton, ou une brebis, il modifiera les particules qui composent son herbe, et il en fera de la laine.
Vous pouvez être assurés qu'à chaque période, à chaque transformation, les matières qu'il emploie, auront un degré d'utilité et de valeur de plus ; car c'est là ce qui fait son gain ; et s'il n'y avait pas de gain à faire son métier, il n'en prendrait pas la peine.
Un marchand de laine qui parcourt le pays, entre dans sa ferme quand la tonte de ses brebis est achevée ; il marchande sa laine, l'achète, en envoie une partie à Sedan, l'autre à Louviers, et la vend à des fabricants de draps. J'appellerai cet homme un commerçant si vous le permettez. La façon qu'il fait subir à la matière, n'est pas tout à fait si remarquable, car je suppose qu'il l'a revendue dans le même état où il l'a achetée. Cependant il a fallu qu'il employât pour la transporter des outils ou machines qu'on appelle des charrettes ; qu'il fit manoeuvrer ces machines par des ouvriers qu'on appelle des charretiers. Il a incontestablement donné une façon à la laine ; il lui a fait subir une modification, car de la laine qui est à Melun a moins de prix aux yeux du fabricant de Sedan que lorsqu'elle est à Sedan. Le commerçant par la seule situation où il a mis la marchandise, a donc augmenté sa valeur. La richesse de la France a été un peu plus grande, lorsque la laine s'est trouvée à Sedan, qu'au moment où elle était encore dans une ferme de la Brie. Le commerçant lui a peut-être donné même quelque façon de plus, s'il l'a nettoyée, s'il l'a triée, pour l'approprier aux besoins des diverses fabriques.
Enfin le fabricant a augmenté sa valeur encore davantage, en transformant cette matière en drap. Il a même exécuté des opérations fort analogues à celles du cultivateur, lorsque par exemple il a mélangé dans [23] une chaudière divers ingrédients tels que de l'eau, de l'alun, de l'indigo et d'autres et que son étoffe en est sortie d'un beau bleu de blanchâtre qu'elle était.
Toutes ces opérations multipliées composent ce qu'on appelle l'industrie humaine, et mon but a été de vous montrer comment de cette industrie naissaient toutes nos richesses. Pour notre commodité et pour désigner plus facilement les sujets de nos études, nous avons divisé l'industrie en trois branches principales : l'industrie agricole, ou l'agriculture ; l'industrie manufacturière, ou les manufactures ; et l'industrie commerciale, ou le commerce.
Mais ces divisions ne sont bonnes qu'à faciliter nos études. Elles n'existent pas dans la nature ; pas plus que les familles des plantes que nous avons groupées pour étudier plus commodément l'histoire naturelle. Il y a une multitude de manières de transformer les choses pour les approprier à notre usage, et ces manières se fondent les unes dans les autres, par des nuances imperceptibles. Le cultivateur est manufacturier quand il presse sa vendange pour en faire du vin. Le jardinier est négociant quand il porte ses légumes au marché. Chaque ménage a un fonds de terre dans son jardin, et un atelier de manufacture dans sa cuisine, puisque, dans l'un, on fait pousser des légumes, et que dans l'autre on les apprête. Il y aurait auprès du ministre de l'Intérieur dix bureaux de statistique au lieu d'un, qu'ils ne pourraient jamais nous apprendre toutes les transformations qui s'opèrent dans un royaume tel que la France, et toutes les augmentations de valeur qui en sont la suite.
Lorsqu'on veut pousser plus loin l'étude de la production et se faire des idées plus complètes de l'influence que chacune des opérations de l'industrie exerce sur la production des richesses, on trouve que les principaux agents de ce grand-oeuvre, sont les entrepreneurs d'industrie, ces hommes qui réunissent les moyens que leur offrent la nature et les arts, pour parvenir au but de créer et de multiplier les utilités. Il y a une foule de degrés dans l'importance et le talent des entrepreneurs d'industrie, depuis le rémouleur qui porte sa manufacture sur son dos, et ne pousse pas son art au-delà du léger amendement qu'il donne à nos couteaux, jusqu'au négociant qui, du fond de son comptoir, combine que des étoffes grossières et quelques armes pourront être utiles aux habitants de la côte nord-ouest de l'Amérique; qui juge ensuite que les fourrures qu'il y achètera, se vendront bien en Chine ; et qui pour ses retours importe de Chine en Europe du thé et du nankin après avoir fait faire le tour du monde à ses capitaines et à ses subrécargues
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L'entrepreneur d'industrie peut n'avoir que fort peu de connaissances ; mais il lui faut beaucoup de jugement pour se servir à propos des connaissances et des talents qui circulent dans la société, et pour les appliquer à des créations d'utilité.
Le dépôt et le perfectionnement des connaissances qui prêtent leur secours aux entrepreneurs d'industrie sont entre les mains des savants. Les voyageurs, les géographes leur apprennent la situation, le climat, les circonstances des différents peuples de la terre, les moyens que leur offrent les mers, les rivières, les vents.
L'astronome indique la manière de se diriger dans l'immensité des mers.
Le mécanicien met à la disposition du manufacturier, toutes les puissances de la mécanique.
Le chimiste lui ouvre tous les miracles de la chimie.
Le physicien lui prête toutes les forces de la nature. Par le moyen de la machine à vapeur, la pesanteur de l'atmosphère vaut seule à l'Angleterre autant que plusieurs millions d'ouvriers.
Quant aux Académies des inscriptions et belles-lettres qui remplacent sous de certains gouvernements les classes de Sciences morales et politiques, je vous assure que j'ai eu de la peine à démêler jusqu'à ce moment en quoi elles peuvent servir à la production.
Enfin l'industrie compte parmi ses plus utiles coopérateurs, ces multitudes d'ouvriers en divers genres qui, quoique bornés à l'exécution des indications qui leur sont données, sont néanmoins appelés à mettre dans leurs modestes fonctions une intelligence et une adresse manuelle qui excite souvent l'admiration de ceux qui ont fréquenté les ateliers de l'industrie.
Voilà, Messieurs, le véritable Potose qui répand ses richesses sur l'univers. C'est par le moyen de l'industrie qu'une livre de laine de 40 sous devient une aune de drap de 40 francs. Calculez si vous pouvez, les valeurs ainsi créées par l'industrie sur la surface d'un vaste pays bien cultivé, sur ses navires, ses canaux, ses routes, dans ses ateliers, dans ses boutiques, dans l'intérieur de ses maisons et jusque dans ses greniers. Pour en faire un essai entre mille, essayons par plaisir de compter la valeur créée par une seule profession, par une des plus modestes, celle qui s'occupe exclusivement de nos chaussures. La France actuelle contient 28 millions d'habitants pour le moins : supposons que plus d'un tiers de ce nombre, ne mette jamais de souliers, ce qui sans doute paraîtra trop fort aux provinces du nord où l'on n'use pas de sabots et où personne ne va nu-pieds. Il restera toujours 18 à 19 [25] millions de personnes petites ou grandes qui portent des souliers. Admettons encore qu'elles en usent, le fort portant le faible, 4 paires dans l'année. Ce sont 75 millions de paires de souliers qu'il faut trouver chaque année ; et je ne crois pas exagérer en estimant que dans chaque paire de souliers, le cordonnier augmente la valeur de son cuir ou de son étoffe de 2 francs par paire, toujours le fort portant le faible.
Voilà pourtant une valeur égale à 150 millions de nos francs qui se trouve annuellement produite et répandue dans la société par les seuls cordonniers de France. Or quelle valeur pensez-vous que produise la plus riche mine du monde connu ?
Celle de Guanaxato, au Mexique, qui fournit à elle seule le sixième des métaux précieux de l'Amérique entière, donne par an cinq à six cent mille marcs d'argent (c'est-à-dire une valeur égale à celle de trente millions de francs) le cinquième environ de la valeur produite par nos cordonniers !
Je continuerai dans la prochaine séance l'exposition des principes généraux.
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Messieurs, dans la dernière séance j'ai cherché à vous donner de justes idées sur la nature des richesses. Vous avez vu qu'elles se proportionnent à la valeur des choses qu'on possède, quelle que soit la substance des choses possédées. Vous avez vu que la valeur des choses s'élève d'autant plus qu'elles sont plus demandées et moins offertes. Vous avez vu que le motif qui les fait demander est leur utilité, l'usage qu'on peut en faire ; que c'est l'industrie humaine qui donne cette qualité aux choses qui ne l'ont pas naturellement ; enfin vous avez pu vous former une idée générale de la nature des modifications que les choses subissent pour devenir utiles, et de la classification générale qu'on peut faire des procédés de l'industrie.
Nous allons nous occuper de ses moyens.
Quelque intelligence, quelques connaissances que vous supposiez à l'être humain, quelque talent qui le distingue, représentez-le à votre imagination dénué de tout, n'ayant que son esprit et ses doigts : pourrat- il accomplir une seule des fonctions de l'industrie ? Pourra-t-il modifier quelque chose pour lui donner de la valeur ? Non, sans doute ; il périrait avant d'avoir pu terminer un produit à son usage.
Si nous recherchons quelles sont ces choses qu'il faut qu'il possède d'avance, afin de pouvoir exercer une industrie quelconque, nous reconnaîtrons qu'elles peuvent se distinguer en trois sortes de choses :
C'est d'abord la matière sur laquelle s'exerce son industrie. Le menuisier qui fait un meuble, doit avant de le commencer avoir le bois sur lequel il va travailler ; le tisserand doit avoir son lin, ou son fil ; l'imprimeur en toiles peintes, doit avoir sa toile et ses couleurs. Dans l'industrie commerciale, le marchand qui veut mettre un sc hall de l'Inde à votre portée, pour que vous puissiez l'acquérir si vous voulez, doit d'abord se procurer ce schall, auquel il donne ensuite la façon commerciale pour ainsi dire la translation, qui le met sous votre main.
En second lieu, ce qui est nécessaire à l'industrie, ce sont les outils dont elle se sert; les machines, qui ne sont autre chose que des outils un peu plus compliqués que les autres. Que pourrait faire le fermier sans sa charrue, sa herse, ses boeufs ? Que pourrait faire le forgeron sans son [27] enclume ? Le roulier sans sa voiture et ses chevaux ? Le teinturier sans ses chaudières ?
Enfin l'industrieux a besoin d'un certain approvisionnement pour s'entretenir, lui, ses ouvriers, sa famille, pendant qu'il travaille ; car son produit ne pourra l'indemniser par sa valeur, qu'au moment où cette valeur sera donnée, où le produit sera terminé. C'est ainsi que ceux de nos braves compatriotes que les tempêtes de la politique ont jetés sur la côte déserte du Champ d'azile, ont dû nécessairement y arriver avec quelques approvisionnements pour subvenir à leur consommation, jusqu'au moment où les fruits de leurs labeurs suffiront pour les conduire jusqu'à la production suivante.
Or, Messieurs, toutes ces choses sans lesquelles je vous défie d'imaginer aucun travail industriel, ces choses ou plutôt la valeur qui réside en elles, se nomment un capital productif.
Je vous prie ici, Messieurs, de vous tenir en garde contre une erreur trop commune. On ne regarde un capital que comme une somme d'argent; tandis que la somme n'est que la forme passagère sous laquelle on a mis, par l'échange, une valeur, afin de la transmettre, de la passer à une autre personne, à titre de don ou de prêt.
Vous voyez un négociant liquider ses affaires. Il avait la majeure partie de sa fortune en toutes sortes de marchandises qui remplissaient ses magasins ou ceux de ses correspondants, ou qui roulaient sur les chemins, ou qui voguaient sur les mers. Il veut se retirer des affaires ; il liquide, il vend successivement les objets de son commerce, et il fait rentrer par supposition, une somme de 300 mille francs. Il en emploie la moitié à acheter une terre ; et il prête l'autre moitié. C'est un manufacturier qui l'emprunte : un fabriquant de blanc de céruse, par exemple ; aussitôt avec cet argent il achète du plomb, d'autres ingrédients, des ustensiles, des approvisionnements ; et les écus sortent de ses mains par suite de tous ces achats, et vont servir à d'autres personnes, à d'autres usages. Leur valeur ne fait plus partie de celle du capital qui nous occupe : elle ne nous regarde plus.
Le capital que nous avons observé était une valeur résidant dans des cafés, des sucres ; elle a résidé ensuite dans des écus ; elle réside maintenant en des chaudières et autres ustensiles et cependant c'est bien toujours la même valeur, appartenant au même propriétaire, quoique mise en oeuvre par d'autres mains.
Si le capital consistait dans les écus que le capitaliste a prêté, ce capital ne serait plus la propriété du prêteur ; il ne serait plus employé par l'emprunteur, puisque les écus sont maintenant la propriété d'un [28] troisième ; enfin si tous les capitaux d'un pays, n'étaient que les valeurs en écus qui s'y trouvent, ils n'excéderaient pas la somme de ces écus ; tandis qu'il est bien constant qu'il y a beaucoup plus de capitaux que d'écus, et que pendant que l'argent dont nous venons de parler, va circuler je ne sais où, le capital, reste, est employé, et travaille à la production entre les mains du fabriquant de céruse.
Ces mêmes écus que nous avons vus tout à l'heure faire l'office d'un capital, il y en a peut-être quelques-uns qui, dans cet instant même, font l'office d'un revenu. En effet supposons que quelques-uns d'entre eux ont été payés en salaire à une famille d'ouvrier, qui s'en est servie pour aller au marché acheter un boisseau de pommes de terre ; le fermier qui a vendu ce légume, a ajouté les écus qu'il en a tirés, à la somme qu'il est allé porter à son propriétaire en paiement de son fermage et voilà des écus formant une portion de revenu, eux, qui la veille, faisaient partie d'un capital.
Vous sentez donc la nécessité de voir en tout le fond des choses, la nature des choses, et de ne pas donner à chaque chose un nom tiré uniquement d'une apparence extérieure et momentanée. Toute personne qui voit un capital dans n'importe quelle somme d'argent, et qui parlant d'un capital n'a en vue qu'une somme d'argent, ne sait donc pas l'économie politique. Et cependant combien ce préjugé n'est-il pas répandu dans la société ! On entend dire : l'argent est rare, l'argent est abondant, lorsqu'on veut dire que ce sont les capitaux disponibles qui sont rares. On dit l'intérêt de l'argent, comme si notre manufacturier pouvait payer l'intérêt d'un argent qui n'est plus en ses mains, l'intérêt d'un argent qui n'est déjà plus un capital !
Faut-il être très surpris qu'on s'entende si peu dans les conversations sur l'économie politique ? Aussi je vous avoue que j'en parle fort peu. Il faudrait trop souvent avant d'entamer une discussion, entrer dans toutes les explications que je viens de vous donner ; et alors seulement on serait en état de la commencer, pourvu toutefois qu'on n'eût aucun besoin d'explications sur aucune autre partie de la science.
Si vous me demandez maintenant, Messieurs, de vous dire ce que j'entends par un capital, je vous dirai que ce mot signifie des valeurs, des choses ayant une valeur, qui servent actuellement, ou qui sont destinées à servir, entre les mains de l'industrie, à la création d'une nouvelle valeur. Je vous dirai que la substance sous laquelle se trouvent les valeurs capitales, qu'on emploie à produire, peut varier et varie même perpétuellement dans l'oeuvre de la production, sans que toutes ces valeurs diverses en soient moins toujours le même capital.
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Ces transformations des valeurs capitales sont plus nombreuses et plus variées qu'on ne l'imaginerait, si l'on ne se donnait la peine de le remarquer. Le savonnier commence par avoir une partie de son capital en huile, une autre partie en soude ; il mêle tout cela, et il en tire une matière qui n'est ni de la soude ni de l'huile, mais du savon, et qui sous cette forme commence par lui rendre la valeur de tous les ingrédients qu'il y a mis, et de plus une valeur additionnelle qui lui sert à payer un intérêt, un loyer de l'instrument appelé capital pour tout le temps qu'il a employé cet instrument. Quand on nourrit l'ouvrier qui fait de la mousseline, ou, ce qui revient au même, quand on lui paie de quoi faire la soupe dont il se nourrit, que fait-on dans la réalité ? On change de la soupe en mousseline. L'émailleur qui s'éclaire d'une lampe ou qui en souffle la lumière du bout de son chalumeau, que fait-il ? Il change de la fumée en bijoux.
Si à la campagne, à la ville vous jetez les yeux autour de vous, ils sont à chaque instant frappés de quelques portions de capitaux qui subissent des transformations, qui sont à l'oeuvre, ou qui attendent le moment de s'y mettre. Ce traiteur qui ramène de la halle des hottées de légumes, de beurre, de poissons, a transformé une partie de son capital en ces denrées, qu'il va transformer en toutes sortes de mets ; la valeur de ces mets va bientôt être transformée en argent, pour être changée demain en d'autres denrées, et reparaître sous des formes sans cesse renaissantes. Son capital n'en est pas altéré, c'est-à-dire diminué. Au contraire il l'augmente, et chaque année son inventaire présente une plus forte somme. Non que cette somme existe en argent, elle est seulement une évaluation ; il pourrait faire cette évaluation en setiers de blé aussi bien qu'en pièces de 5 francs. Sa fortune n'en serait pas pour cela composée de setiers de blé. Il est vrai que si son inventaire est exact, il peut mettre s'il veut toute sa fortune, en écus, ou bien en setiers de blé. Je veux seulement vous dire qu'elle se compose indifféremment de la valeur des choses qu'il possède, et non de leur forme substantielle.
Ceci vous fait sentir j'espère l'inutilité de toutes ces mesures générales qui ont pour objet de multiplier l'or et l'argent d'un pays, afin nous dit-on d'y multiplier les capitaux, afin d'avoir un capital durable, au lieu d'un capital périssable. Les choses les plus périssables forment un capital durable pourvu qu'on n'en altère pas la valeur par de mauvaises affaires, par des affaires qui donnent de la perte au lieu de gain. Je connais un fabriquant d'allumettes qui s'est formé un solide capital en faisant une chose fort périssable car une allumette ne sert pas longtemps.
[30]
Ceci me conduit à vous parler de la manière véritable dont se forment les capitaux et de la manière véritable dont ils se détruisent.
Pour savoir comment ils se forment, il suffirait de le demander à mon marchand d'allumettes. En effet comment s'y est-il pris ? Il a acheté la première année pour cent écus de bois propre à sa fabrique, et pour autant de souffre. Il a dépensé dans son année, en main-d'oeuvre et en combustible pour faire fondre son souffre et pour sécher ses allumettes, 2 000 francs. Il a eu pour frais de loyer, pour impositions et pour intérêts des sommes empruntées, 1 400 francs à payer ; ce qui fait en tout une dépense de 4 000 francs. Pour faire ce commerce vous voyez qu'il fallait qu'il eût de quoi faire une avance de 4 000 francs, qu'il eût la disposition d'un capital de 4 000 francs. Il a vendu dans l'année pour 6 000 francs d'allumettes. L'excédent de sa vente a donc été de 2 000 francs. Sur quoi sa dépense, à lui, a été de 1 500 francs qu'on peut regarder comme un salaire qu'il s'est payé à lui-même pour son talent et ses travaux. Cette dépense de 1 500 francs sur 2 000 francs, lui a laissé 500 francs qui ont formé pour cette première année l'augmentation survenue dans son capital.
A-t-il enfermé dans son coffre ces 500 francs ? Il n'en a garde. Il ne les a peut-être jamais eus en espèces. Cette valeur se trouve dans sa fabrique, en matières premières, en matières fabriquées. L'année suivante ses économies se sont élevées à 1 000 francs ; l'année d'après à 2 000 francs. Et finalement (toutes les avances qu'on lui avait faites étant bien remboursées) je pense qu'il ne donnerait pas actuellement son avoir pour cinquante mille écus. Tel est le montant de ses épargnes, de ses accumulations, car c'est là ce qu'on appelle accumulation. Et la manière dont celle-ci s'est faite, va détruire un autre gros préjugé qui arrive dans les argumentations, fort de plusieurs siècles d'antiquité, et grimpé sur plusieurs centaines de volumes. Ce préjugé est que les accumulations nuisent aux consommations ; et par conséquent à l'industrie, au travail, à la prospérité publique.
Qu'a-t-il fait, cet honnête manufacturier, de ses sommes accumulées ? Il en a augmenté son commerce, c'est-à-dire qu'il en a acheté une plus grande quantité de matières premières, qu'il a entretenu un plus grand nombre d'ouvriers. Il a dépensé chaque année la totalité de ce qu'il épargnait; mais au lieu d'en acheter des valeurs qui n'auraient servi--. qu'à ses plaisirs, il en a acheté des valeurs susceptibles de se reproduire, c'est-à.:dire de fournir, en allumettes, une valeur supérieure à ce qu'il a dépensé en frais de production. Et s'il veut se retirer du commerce, cette valeur qui est en allumettes dans ce moment, ou en ustensiles propres à [31] les faire, se changera en bonnes maisons, en bons prés, et si, au moment de l'achat et de la vente, ces valeurs se trouvent un instant sous la forme substantielle d'écus d'argent, ce ne sont pas les écus qui seront le capital : ce sera la valeur avec laquelle on aura acheté les écus d'abord, puis les maisons, puis autre chose pourvu que cette valeur ne se soit pas détériorée, qu'elle ait toujours conservé sa faculté d'acheter.
Lorsqu'avec un capital mobilier on achète un immeuble, il y a deux capitaux à considérer là dedans :
D'abord la valeur de l'immeuble qui est bien un capital aussi, et qui passe entre les mains de l'acquéreur, pour y conserver, quoique sous un propriétaire différent, tous ses mêmes usages ; et ensuite la valeur du capital mobilier, du capital qui après toutes les transformations de Protée, s'est montré sous la forme de sacs d'argent pour consommer l'acquisition.
Le nouveau possesseur de ce dernier capital ne change rien à sa nature mobilière. Lui-même ou celui à qui il le prêtera, sous peine d'en perdre l'intérêt, vont le faire travailler, c'est-à-dire lui faire subir de nouvelles transformations, au travers desquelles il conservera toujours sa même valeur capitale.
Quel sera donc le terme de ce capital ? Quand finira-t-il ? - Il ne finira point, Messieurs ; chaque année indépendamment de sa reproduction, il rapportera un nouveau loyer qu'on appellera intérêt, jusqu'à ce qu'il se trouve entre les mains d'un dissipateur, alors il s'évanouira d'une façon contraire à celle par le moyen de laquelle on l'a amassé. Chaque année une portion de cette valeur sera échangée contre un objet de consommation non reproductive. Cette portion de valeur sera détruite et non remplacée. Mais je dois réserver cette description pour le moment où je vous entretiendrai de la consommation.
Nous en sommes encore aux moyens de produire et jusqu'à présent nous avons trouvé qu'on pouvait ajouter aux choses de la valeur (qui est de la richesse) par le moyen de l'industrie et de ses instruments, qui sont les capitaux.
Nous avons vu même comment se formaient les capitaux. Quant à la nature de la substance dans laquelle se trouve fixée la valeur capitale, nous avons vu que ce sont ou des outils ou des approvisionnements, c'est-à-dire des choses qui sont elles-mêmes des produits de l'industrie humaine accumulés.
[32]
Il y a cependant un de ces instruments de l'industrie, qui n'est pas un produit, qui ne provient pas de nos accumulations : ce sont les fonds de terre.
Les fonds de terre, de même que les mers, les vents qui servent de véhicules à nos vaisseaux, de même que la chaleur du soleil, la pesanteur de l'atmosphère qui nous sert dans les machines à vapeur, les fonds de terre, dis-je, font partie de ces agents naturels dont nous tirons un si grand parti dans les arts.
Vous voyez que parmi ces agents naturels, les uns sont devenus des propriétés, les autres comme la mer et l'atmosphère, sont restés à l'usage de tout le monde. J'en prendrai occasion de jeter en passant un coup d'oeil sur ce qui constitue le droit dans la propriété.
Quand la nature m'a donné un talent industriel d'où je tire un revenu, elle l'a incontestablement donné à moi. Elle peut avoir donné un pareil talent à une autre personne, mais le mien reste le mien. Voilà une propriété incontestable ; personne ne saurait avoir sur elle plus de droits que moi.
Lorsque j'épargne sur mes revenus acquis, et que je consacre cette épargne à servir comme capital, soit entre mes mains, soit entre les mains de celui à qui je la prête, cette épargne, ce capital, est encore une propriété incontestable. Je pouvais consommer les produits de mon industrie, à ma volonté, les épargner, ne pas les épargner, les détruire, les brûler. Personne ne pouvait s'en plaindre. Voilà donc encore une propriété naturelle, incontestable, que je dois à la nature comme je lui dois ma personne; une propriété sur laquelle aucun homme n'a les mêmes droits que moi, et qui ne l'empêche point d'en avoir une pareille de son côté.
Il n'en est pas ainsi d'un fonds de terre. Je possède un champ. On peut me demander à quel titre. -Mes aïeux me l'ont transmis. - Mais de qui le tenaient-ils ? - Ils l'avaient acquis à titre onéreux. - Mais celui des mains de qui ils l'ont acheté, comment en était-il propriétaire ? N'at- il point vendu un droit qu'il n'avait pas ? Il faut donc remonter à son titre ; et ce titre à moins que ce ne soit celui de premier occupant, constaté par procès-verbal, ne peut être qu'une spoliation, car on ne peut originairement posséder un champ que de ces deux manières. Et celle des deux qui est la plus irréprochable (la première occupation) constitue- t-elle proprement un droit ?
Vous voyez, Messieurs, gue la plus sacrée des propriétés après celle que chacun a de sa personne, n'est pas la propriété foncière; mais bien [33] celle d'un capital, d'une valeur accumulée par l'épargne, dont on peut se servir soi-même ou qu'on peut prêter à d'autres.
Mais la propriété foncière serait [-elle] encore moins sacrée, qu'il est de l'intérêt de la société toute entière de la maintenir inviolable, et d'admettre la prescription pour la rendre plus assurée, car un champ ne rapporte que lorsqu'on l'a semé ; et on ne le sème que lorsqu'on est assuré de jouir de ses produits. Ceux qui ne sont pas propriétaires même, y sont intéressés comme les propriétaires, car si les terres restaient en friche (comme elles y resteraient si quelqu'un n'avait pas un droit exclusif sur leurs produits), les capitaux et les talents resteraient en friche aussi. En voulant empêcher les propriétaires fonciers de toucher leur revenu, on s'interdirait à soi-même la possibilité de s'en faire un.
Cela me conduit, Messieurs, à vous décrire la manière dont les revenus se distribuent dans la société.
Toute société se compose d'hommes qui reconnaissent une loi commune. La première de ces lois, la seule même qui soit indispensable pour constituer la société, c'est la garantie du droit de propriété. Nous venons d'en voir la raison.
Les propriétés d'hommes rassemblés en société, sont d'abord leurs facultés industrielles qui se composent de leur force musculaire, de leur intelligence, et de leurs talents acquis.
Ensuite leurs capitaux, c'est-à-dire les produits qu'ils ont épargnés et qui peuvent être employés à la production.
Enfin de leurs fonds de terre et autres agents naturels, tels qu'une mine, un cours d'eau qui, bien qu'ayant originairement été donnés gratuitement par la nature, sont néanmoins, je n'examine pas comment, devenus des propriétés.
Permettez-moi d'appeler tout cela des fonds productifs, puisque vous avez vu, lorsque j'ai parlé de la production, comment ces choses concouraient toutes à donner de nouvelles valeurs.
De certaines parties de ces fonds productifs, se mêlent et se confondent fréquemment. Le talent d'un médecin ajouté à ses facultés purement naturelles, n'est autre qu'un capital accumulé ; puisque pour faire son éducation il a fallu, pendant plusieurs années, sacrifier des produits très réels, et les changer successivement en cette espèce de talent qui fait un bon médecin.
Il en est de même des améliorations répandues sur un fonds de terre. C'est par des épargnes successives qu'on a changé divers produits, en [34] murs, en haies, en bâtiments d'exploitation, en tout ce qui ajoute à la valeur du fonds.
Je vous répéterai ici ce que je vous ai dit au sujet des diverses opérations de l'industrie. Les êtres naturels ne se lient que par des nuances ; c'est nous qui en faisons des classes pour notre commodité. Il n'y a à vrai dire qu'une grande masse de fonds productifs dans la société ; c'est afin de la connaître cette masse, de l'étudier que nous la décomposons.
En la décomposant, nous trouvons que les propriétaires de fonds productifs tirent tous leurs revenus, de quelque entreprise industrielle. C'est ce qui deviendra sensible par des exemples.
Un manufacturier élève une fabrique de papiers peints. Il loue un local. Le propriétaire du local est propriétaire foncier pour toute la valeur du sol, et capitaliste pour la valeur des bâtiments qui sont des produits accumulés. Le loyer de cet emplacement paie donc un revenu foncier et un revenu capital ou intérêt.
Le manufacturier est en même temps propriétaire d'une partie de son capital dont il trouvera l'intérêt parmi les profits de son entreprise. Mais ce capital ne lui ayant pas suffi, il a trouvé quelques avances dans sa famille et parmi ses amis qui sont capitalistes aussi, jusqu'à concurrence des fonds qu'ils lui ont prêtés. Ces fonds n'ont point encore suffi. Il a acheté à terme une partie de ses matières premières, qui sont des papiers bruts et des couleurs; c'est donc une avance de valeurs que lui ont faite le marchand de papier et le marchand de couleurs, avance qu'ils ont faite sur leurs capitaux, et dont l'intérêt se trouve payé soit par l'escompte, soit par le prix auquel ils auront en conséquence vendu leur marchandise.
Notre entrepreneur a consulté des savants, soit directement soit dans leurs livres. Les honoraires qu'auront reçus les savants, ou les profits qu'ils auront retirés de la vente de leurs livres, contribuent à former leur revenu.
Il en est de même du travail des artistes et des dessinateurs qui ont fourni les dessins, et des ouvriers qui ont fourni leur maind'oeuvre.
Tout cela compose des portions de revenu dont le manufacturier fait l'avance et qui lui sont remboursées par la vente qu'il fait de son produit, de ses papiers pour tentures.
Cette vente doit lui laisser à lui-même un profit qui est le salaire de la portion d'industrie, et l'intérêt de la portion de capitaux qu'il a fournie.
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Vous voyez par-là de quelle manière la valeur de plusieurs milliers de rouleaux de papier s'est distribuée parmi une multitude de personnes, dont j'ai passé un bien grand nombre sous silence, pour ne pas vous fatiguer. Il m'importe seulement de vous faire observer qu'au bout d'une année employée à faire marcher cette fabrique, le fonds territorial sur lequel elle est établie, le fonds capital qui a servi à son exploitation, et le fonds de facultés industrielles qui l'a fait marcher, que tous ces fonds, dis-je, peuvent être aussi grands, c'est-à-dire valoir tout autant à la fin de l'année qu'ils valaient au commencement et que cependant le tout ensemble a fourni des portions de revenus à des artistes, à des savants, à des ouvriers, et à l'entrepreneur lui-même ; que ces portions de revenus ont été, par ces diverses personnes, échangées contre des aliments qui ont contribué à les nourrir, contre des vêtements, des meubles, des plaisirs, contre toutes les choses enfin qu'on se procure avec son revenu.
C'est ainsi que le revenu se compose de nouvelles valeurs incessamment produites par les fonds productifs, sans les altérer, et qui se répandent et se partagent entre les propriétaires de ces diverses portions de fonds. Nous pouvons considérer les propriétaires quels qu'ils soient, des fonds productifs, comme producteurs puisqu'ils concourent à la production soit directement par leurs propres travaux, soit indirectement par la coopération de leurs fonds.
Le fabricant de blé, le fabricant de viande, forment leurs produits de leur côté par des procédés analogues.
Un entrepreneur prend à loyer un herbage dans la Basse-Normandie ; il va en Bretagne acheter des boeufs, leur fait passer dans ses pâturages les plus heureux mois de leur vie ; après quoi il les fait conduire à Poissy où se rencontrent Messieurs les bouchers de Paris, etc.
Vous voyez dans ce dernier commerce un service productif foncier, vendu à l'entrepreneur à tant par an, sous le nom de fermage. Un capital quelconque sert à l'achat de ces pauvres animaux ; le capital du boucher y est occupé ensuite et finalement la vente du produit rembourse les avances et paye les diverses portions de revenu qui ont été distribuées par suite de cette industrie. Ces portions de revenus étant une valeur nouvelle, créée de toutes pièces, après qu'elles sont distribuées, le capital, la terre, les facultés industrielles, sont encore les mêmes qu'ils étaient, et le même jeu recommence avec les mêmes avantages.
Mais me dira-t-on tout cela est fort bien tant qu'on gagne ; mais si, dans ces diverses entreprises on est en perte, il n'y a point de revenu ; que deviennent les moyens d'existence de la société ?
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Messieurs, chacun de nous est possesseur d'un fonds productif quelconque. Nous avons tous soit des fonds de terre, soit des capitaux placés, soit des facultés industrielles ; et probablement plusieurs personnes ici présentes possèdent à la fois une partie de ces trois sources de revenu. Vous avez constamment songé à les occuper non seulement avec sûreté (c'est-à-dire en courant le moins possible le risque de les perdre) mais encore de manière qu'ils vous rapportassent le profit annuel que vous êtes fondés à en attendre. Hé bien tout le monde en fait autant, et plus on fait de telles combinaisons avec sagacité et prudence, et moins on court le risque de perdre son revenu, ou ce qui est encore pis, une portion du fonds. La sagacité et la prudence consistent à employer son fonds dans une production qui non seulement en rétablisse la valeur, mais qui fournisse en sus un profit ; et quand par malheur on n'en vient pas à bout, qu'arrive-t-il? On manque de recevoir son revenu, quelquefois on y perd une partie de son capital. C'est que l'industrie au lieu de produire plus qu'on n'a consommé, a produit moins. Il y a eu plus de valeurs détruites que de valeurs créées. Dans ce cas, si l'entrepreneur d'industrie est un homme probe et solvable, lui seul supporte la perte extraordinaire car la chance du gain était pour lui. Le propriétaire qui lui loue, ne perd point son loyer, le capitaliste ses intérêts, l'ouvrier ses salaires. L'entrepreneur supporte la perte qui résulte d'une opération qu'il a mal conçue ou mal conduite. Il résulte de là peut-être une atteinte portée à sa fortune, mais il n'en résulte aucune atteinte aux principes qui président à la formation et à la distribution des richesses.
Il y a des fonds productifs plus exposés que d'autres aux mécomptes des entreprises industrielles. On peut perdre une portion de son capital, hypothéquer même ses terres, parce que ces objets sont aliénables de leur nature ; mais on ne risque pas autant de perdre l'aptitude au travail, le talent ; ce que le bon sens de La Fontaine exprime si bien :
Travaillez, prenez de la peine ;
c'est le fonds qui manque le moins.
Cette distribution des revenus dans la société ne vous donne peut-être pas une explication assez satisfaisante de quelques-uns des revenus qui frappent vos regards. À quelle production, me demanderez-vous, prend part cet acteur qui se fait 30 ou 40 mille francs par an, sans compter ses tours en province ? - Je vous répondrai en langage d'économie politique (qui ne ressemble guère à celui des coulisses) :
[37]
Un spectacle est une entreprise où l'on fabrique un certain délassement, une jouissance que l'on vend tous les soirs à deux ou trois mille personnes réunies. Les spectateurs donnent dans cet échange une portion de leurs revenus qu'ils tirent chacun de leurs fonds productifs. L'acteur de son côté tire de son fonds productif (qui se compose de ses facultés naturelles, accrues du capital placé pendant plusieurs années à fonds perdus sur sa tête pour l'acquisition de son talent), il en tire, disje, des services productifs desquels résulte une représentation théâtrale qui est le produit que les spectateurs achètent.
C'est ainsi que vous achetez le service d'un secrétaire, d'un valet ; c'est ainsi même que vous achetez le temps et les soins de tous les fonctionnaires publics sur quelque échelon de l'échelle administrative qu'ils se trouvent placés. Ainsi lorsque nous avons vu sous l'Ancien Régime un Garde des Sceaux parvenir à son éminente fonction à cause du talent particulier avec lequel il jouait en société les Crispin1 1631, la disparité n'était peut-être pas aussi grande que la représentèrent les libéraux du temps.
Vous voyez, Messieurs, que l'on peut faire rentrer dans l'un ou l'autre des principes de l'économie politique, tous les phénomènes que vous présente la société ; et une fois que vous savez classer les faits, l'explication vous en est donnée tout naturellement. C'est ce que je pourrais vous montrer par des milliers d'exemples, si je n'étais pas avare de vos moments et des miens, car le temps est une richesse que nous pouvons le moins réparer, quand par malheur nous venons à la perdre.
Nous sommes donc tous producteurs de richesses, soit directement soit indirectement. Les richesses produites font nos revenus. Ces revenus se montrent sous diverses formes ; c'est la valeur des substances et non leur volume qui fait le revenu. Par le moyen des échanges nous mettons cette valeur sous la forme qui nous convient pour la consommer. Chacun ne concourt qu'à la création d'un petit nombre de produits ; et ces produits qu'il crée en quantité fort supérieure à ce qu'il peut employer, il en échange la majeure partie contre les produits de quelque autre personne suivant ses besoins.
Vous vous plaindrez peut-être que je parle toujours d'échanges de certains produits contre d'autres, tandis que la société ne vous offre que des ventes ou des achats. J'insisterai et je vous dirai qu'à la bien observer, elle ne vous présente que des échanges. En effet on ne vend pas son produit pour garder l'argent de cette vente, mais bien pour l'employer, soit à des objets nécessaires à son commerce, ou bien nécessaires à sa consommation. Un manufacturier de drap, avec l'argent de ses draps, [38] achète soit de la laine pour en faire d'autres, soit des meubles pour sa maison, des comestibles, des vêtements pour sa famille. Que fait-il en réalité, si ce n'est un échange de ses draps, contre les divers objets dont il a besoin ?
La monnaie n'est point un objet de consommation, mais un intermédiaire d'échange, un moyen de troquer une grosse valeur contre plusieurs petites ; comme lorsqu'on vend une balle de café po1,1r racheter de la salade ou des almanachs. Ou bien un moyen de troquer de petites valeurs contre une grosse, comme font les marchands en détails qui vendent une once de poivre ou une aune de ruban, pour racheter de grosses parties de marchandises.
Cette observation que les ventes et les achats se réduisent à des échanges, est plus importante qu'elle ne semble au premier coup d'oeil. Elle prouve qu'on n'achète les produits qu'avec des produits ; et il suit de là une vérité bien curieuse, c'est que ce qui favorise le plus la vente d'un objet de fabrique, c'est la production de beaucoup d'autres. On dit : la vente ne va pas parce que tout le monde fabrique et que personne ne consomme ; il faudrait dire : la vente ne va pas parce qu'on ne fabrique pas assez de ces objets avec lesquels on pourrait acheter ceux que je produis. Autrement quand l'industrie d'un pays s'étend et que les valeurs qui sont produites dans ce pays, viennent à doubler, à tripler, à décupler, qui est-ce qui pourrait les acheter? On les achète avec les autres valeurs qui y sont produites en même temps. Bien que la quantité de choses produites en France du temps des druides fut de beaucoup inférieure à ce qu'il s'y produit actuellement, il est probable qu'on y avait autant et plus de difficulté à les vendre qu'à présent. C'est dans les lieux les mieux fournis, les plus abondants en toutes sortes de marchandises qu'on risque moins de rester chargé de celles dont on veut se défaire.
C'est à quoi n'a pas fait attention M. Ecrement, vérificateur des douanes à Lille, qui a fait il y a quelques mois un livre in 12° pour pulvériser toute ma doctrine. Il veut qu'on multiplie les prêtres, les moines, les soldats, et tous les gens qui consomment sans produire, car des producteurs, dit-il, nous en avons toujours assez. Il croit que les fabriquants vendront bien plus aisément leur marchandise quand il n'y aura pas tant de fabriquants. Cependant comme il faut que quelqu'un paie ces prêtres, ces soldats et ces moines, qui auraient la bonté de nous prêter leurs estomacs pour consommer nos fruits et leurs épaules pour consommer nos draps, M. le vérificateur des douanes propose en même temps de doubler la somme des impôts que nous payons, de manière que nos cultivateurs et nos artisans fourniraient une moitié de leurs [39] produits afin qu'on eût de quoi leur acheter l'autre moitié. Cette découverte rend M. Ecrement si fier, qu'il s'écrie dans un saint enthousiasme:
« Vains docteurs qui, sous prétexte d'économies, versez encore à des esprits crédules, la haine qu'une secte de sophistes a distillé contre les prêtres au feu d'un brillant génie, venez à moi; je vous démontrerai arithmétiquement que ces hommes sacrés élèvent un peuple au faîte de sa destinée. Ou, si vous voulez, depuis vos trépieds, jetez les yeux sur les nations où les arts ont acquis quelques développements et vous ne serez pas lents à vous assurer qu'ils concourent plus à la prospérité publique comme consommateurs qu'ils n'y concouraient comme producteur » (page 297).
Tout confondu que je suis par ce terrible adversaire, je me hasarderai pourtant encore, pour terminer l'esquisse que je me proposais de mettre sous vos yeux des principes généraux de cette abominable science, je me hasarderai dis-je, de vous exposer la manière dont s'opère la consommation des richesses.
Si les richesses ne consistaient qu'en des pièces d'or ou d'argent, nous n'en ferions pas un grand dégât, car elles s'usent fort lentement. Aussi n'est-ce pas là que se fait la consommation des richesses. Nous avons vu dans la dernière séance que la richesse se fait en donnant aux choses de la valeur ; ce qu'on opère en leur donnant une utilité quelconque qui les fait rechercher, qui en établit la demande. Hé bien la consommation des richesses, s'accomplit par le procédé opposé. C'est une destruction de valeurs, qui s'opère en détruisant l'utilité, la faculté de pouvoir servir, que la production avait donnée aux choses.
Mon revenu se forme quand les valeurs dont il se compose sont créées ; il est mangé, il est détruit, quand ces valeurs n'existent plus. Ce n'est pas à dire que j'aie consommé en nature les choses mêmes dont se compose mon revenu. Si c'était du froment, ce n'est point ce froment dont j'ai détruit la valeur. Le grain qui a composé mon revenu, a été échangé, peut-être par un fermier ; l'objet obtenu en échange, l'argent, a été échangé de nouveau, mais sans que sa valeur ait encore été altérée par ce nouvel échange. Mais elle a commencé à être consommée, lorsque j'ai commencé à faire usage de la substance sous laquelle se montrait cette valeur. Car alors la valeur de la chose consommée a été détruite au point qu'il lui aurait été impossible de s'échanger contre une autre chose.
[40]
La consommation peut être lente ou rapide. La consommation d'une pêche est plus prompte que celle d'une bougie ; celle d'une bougie plus prompte que celle d'un cheval ; celle-ci plus prompte que celle d'une maison ; et une maison s'use plus vite qu'un diamant ou même qu'un plat d'argent.
La consommation peut être partielle. Lorsqu'on achète un cheval 600 francs et qu'après s'en être servi deux ans, on le revend 400 francs, on a consommé pour 200 francs de valeur chevaleresque, si l'on peut s'exprimer ainsi.
Il y a des objets dont la consommation est si lente, comme par exemple celle de la vaisselle d'argent, que l'on regarde leur valeur, comme une valeur capitale, c'est-à-dire comme une valeur qui ne s'altère point ou qui se reproduit à mesure qu'elle s'altère.
Dans toutes ces différentes sortes de consommation remarquez que l'effet est toujours de même nature et précisément opposé à la production. Quelle que soit la chose que l'on consomme ; quels que soient les gens qui consomment, la consommation est toujours une destruction de valeur; et la destruction de valeur est une destruction de richesses. Je prends la liberté de vous faire remarquer cela, parce que les conséquences en sont importantes.
Bien des auteurs, notamment M. le comte de Lauderdale en Angleterre, et M. le marquis Germain Garnier en France[ 1721, ont voulu établir que les consommations que font les gouvernements, sont d'une autre nature que les consommations que font les particuliers ; que les unes enrichissent l'État et que les autres ruinent les familles. C'est une des mille hérésies qu'on entend journellement soutenir dans les sociétés et qui se mettent sous la sauvegarde de quelques grands noms. Mais un comte, un marquis, et même un duc, ne sauraient ébranler une vérité. Du moment qu'il y a destruction de valeur, il y a perte de valeur, perte de richesse. La consommation ne saurait donc enrichir personne, ni l'État ni les particuliers.
Toutes les considérations qui se présenteront dans la suite de ce cours, toutes les études que vous ferez par vous-mêmes de l'économie politique, vous confirmeront ce principe fondé sur la nature mieux observée de la production. Il n'y a pas deux arithmétiques diverses pour les gros nombres et pour les petits. De même il n'y a pas deux économies politiques. C'est une des vérités les mieux établies maintenant ; et nous la devons à cette bien heureuse méthode de remonter toujours à la nature des choses.
[41]
Messieurs,
Vous avez vu dans nos deux premières séances, que les richesses, ce que tout le monde entend par richesses, étaient non pas seulement des écus, mais toutes les choses qui ont une valeur ; puisque au moyen d'une chose qui a une valeur, on obtient des écus, et tout ce qu'on peut désirer pour satisfaire ses goûts et ses besoins.
Vous avez vu que ces choses avec lesquelles on obtient, si l'on veut des écus, sont des produits, des résultats de l'industrie humaine, aidée du concours des capitaux et des fonds de terre ; que cette industrie parvenait à donner de la valeur aux choses, en leur créant une utilité, c'est-à- dire, en leur donnant la qualité de pouvoir servir aux besoins de l'homme. Je vous ai dit en passant que l'on ne devait jamais craindre que les produits, vus en masse, excédassent les besoins et surpassassent ce qu'on peut en acheter, par la raison qu'on achète les produits les uns avec les autres. Le producteur d'étoffes achète des meubles avec ses étoffes ; le producteur de sucre achète du thé avec son sucre, et réciproquement, et ainsi de tous les autres produits. Si une marchandise en particulier est trop abondante sur la place et se vend difficilement, ce n'est pas parce qu'il y a trop de producteurs en général, mais parce qu' on a trop produit de cette marchandise-là en proportion des autres ; et le meilleur moyen de lui procurer un écoulement, est de favoriser la production de toutes les marchandises qui manquent, car c'est avec celles-ci qu'on achètera l'autre. C'est ce qu'accomplit avec un merveilleux succès la libre concurrence dont on ne jouit presque nulle part, grâce aux restrictions, aux prohibitions, fruits encore subsistants des siècles peu éclairés.
Nous occupant ensuite de ce que deviennent les valeurs, c'est-à-dire les richesses produites, nous avons vu qu'elles se distribuent en revenus aux propriétaires des fonds productifs, c'est-à-dire aux propriétaires des facultés individuelles, soit mentales, soit corporelles ; aux propriétaires [42] des valeurs capitales, des valeurs employées à la reproduction ; et aux propriétaires des fonds de terre qui sont des espèces d'outils, de capitaux.
Nous avons observé comment se forment et s'entretiennent les capitaux. Vous avez vu que les produits dont ils se composent, modifiés, changés, tourmentés durant le grand-oeuvre de la production, se remontrent (après la production terminée) en une masse de valeurs, accrue d'un profit qui sert à en payer le loyer, l'intérêt.
Finalement nous avons vu que la consommation des richesses, était la destruction (par l'usage que nous en faisons) de cette même utilité que la production avait créée. Je vous ai fait remarquer que cette consommation pouvait être lente ou rapide, complète ou partielle.
Nous nous sommes arrêtés là ; et quelque envie que j'eussse d'embrasser dans ces deux premières séances tous les principaux phénomènes de la production, de la distribution et de la consommation des richesses, afin que vous puissiez en saisir plus aisément l'ensemble, je me suis vu forcé de renvoyer à aujourd'hui les plus importants phénomènes de la consommation.
Toute espèce de consommation, lente ou rapide, partielle ou complète, soit que l'on consomme une maison qui est un produit, ou bien un habit qui est un produit, ou bien encore une pomme qui est un produit, toute espèce de consommation dis-je, ne peut avoir que deux objets. C'est ou de se procurer un plaisir, de satisfaire un besoin (ce qui est la même chose) ou bien de reproduire une valeur nouvelle.
La première de ces consommations (celle qui détruit une utilité pour nous procurer une satisfaction quelconque) est celle que j'ai eu principalement en vue jusqu'ici ; mais il est important que je vous fasse remarquer que l'autre genre de consommation (celle qui a pour objet la reproduction d'une nouvelle valeur), a également pour effet immédiat une destruction de valeur produite quoique son résultat ultérieur soit la création d'une nouvelle valeur.
Un riche manufacturier, le même soir, a une salle de bal bien éclairée, et des ateliers bien éclairés aussi, où il entretient un grand nombre d'ouvriers. L'huile qu'il consomme, dont il détruit la valeur dans l'atelier, est aussi complètement consommée que celle qui brûle sur les candélabres de la salle de bal. Mais l'effet suivant n'est pas le même. Il sort une valeur de l'atelier. On y fabrique quelque chose dont la valeur a payé (en même temps que les matières premières et les salaires d'ouvriers) la valeur de l'huile brûlée. Si cette valeur reproduite n'avait [43] pas payé la valeur de l'huile, on n'aurait pas fait travailler les ouvriers à la lumière. Dans la salle de balles danseurs n'ont rien produit.
Voilà ce que c'est que la consommation reproductive et la consommation improductive.
Les aliments comme les combustibles peuvent être consommés productivement ou improductivement. Un fermier qui traite ses amis consomme improductivement un dîner; quand il met la marmite au feu pour le dîner de ses moissonneurs, ille consomme productivement, bien véritablement productivement, car au moyen du dîner des moissonneurs, il obtient que ses gerbes soient rentrées dans sa grange.
Je me flatte que ces exemples vous feront comprendre en même temps que ce qu'on épargne est consommé tout aussi bien que ce qu'on dissipe.
En effet que le manufacturier dont il était question tout à l'heure soit qu'il ait éprouvé un accès de mauvaise humeur, ou bien qu'une de ses spéculations ait tourné moins heureusement que les autres, dise tout à coup: « J'allais donner un bal; mais, toute réflexion faite, je vais en faire l'économie ». Il fait verser alors l'huile du bal dans la provision de sa fabrique ; et voilà l'huile épargnée. Est-ce à dire qu'elle ne sera pas brûlée ? Point du tout. Elle sera brûlée, mais non pas pour un plaisir ; elle sera brûlée pour une reproduction.
Il en est de même de tous les autres produits. Quand au lieu d'employer son argent à un objet d'agrément, on l'emploie dans un but utile, on ne le dépense pas moins ; on le dépense autrement ; voilà tout.
L'avare même qui entasse son or, ne fait que suspendre la consommation de cette valeur ; tôt ou tard ses successeurs l'échangent contre des produits qui se consomment. Et s'il a caché son trésor si bien que personne n'ait pu le trouver, alors les doublons dont il se compose sont une valeur consommée improductivement, perdue, comme la cargaison d'un navire qui a sombré sous voiles. De toutes manières tout ce qui se produit se consomme, reproductivement ou non ; et la raison en est simple : on ne fait pas des frais de production pour confectionner une chose qui n'aurait pas de valeur ; et si elle a une valeur, c'est qu'on a besoin de son utilité c'est-à-dire de consommer son utilité, productivement ou non.
Que deviennent, Messieurs, je vous le demande toutes ces déclamations contre les gens qui épargnent, plutôt que de dépenser leur bien ? Quand elles seront répétées en votre présence rappelez-vous, je vous prie, l'exemple du manufacturier qui épargne la valeur de son huile en la [44] faisant brûler dans ses ateliers au lieu de la faire brûler dans sa salle de bal.
Cela décide la question du luxe. Un riche propriétaire au lieu de galonner les chapeaux de son cocher et de ses laquais, va faire bâtir une bergerie pour avoir un troupeau. Le fabriquant de galons fera un peu moins d'affaires ; mais les maçons, les charpentiers qui travailleront à la bergerie, en feront un peu plus.
Il n'est plus possible quand une fois on sait l'économie politique, je ne dis pas de soutenir l'utilité du luxe, mais même d'en discuter la question. Elle est résolue d'avance. Vous croyez utile, dirais-je à un avocat du luxe, de dépenser pour encourager la reproduction : hé bien à la bonne heure, mais du moment que la somme épargnée est une somme dépensée, que voulez-vous de plus ? Il ne se formera pas autant d'ateliers de galons ; mais il se formera un peu plus d'ateliers de charpentiers. Il y aura un peu moins de boutiques de comestibles recherchés, mais un peu plus de boutiques de bouchers et de boulangers, car les producteurs se forment d'après les demandes de la consommation. La consommation est autre, voilà tout. Elle satisfait moins de besoins de vanité, de sensualité, mais plus de besoins réels ; elle nourrit moins de laquais fainéants, et les remplace par des ouvriers laborieux. Sur quel motif m'intéresserais-je aux uns plutôt qu'aux autres ?
Économisez donc sans scrupule, Messieurs, assurés que vous êtes que ce que vous accumulez, ce que vous prenez sur vos revenus, pour ajouter à vos capitaux, est dépensé, encourage des producteurs, tout aussi bien que la plus futile des consommations.
Dès lors à quoi servent les centaines de volumes écrits sur la nécessité du luxe dans les grands États ? - Ils servent, Messieurs, à peu près autant que les milliers de volumes qu'on a faits sur la Grâce efficace et sur la Grâce suffisante. Et c'est ainsi que plus les connaissances humaines se perfectionnent, plus le nombre des livres doit se réduire. Il ne se réduira pas dans le fait ; mais il se réduira virtuellement, car tous les livres qu'on ne pourra lire sans dégoût, ne serviront plus qu'à meubler les tablettes de nos bibliothèques publiques, comme pour attester notre ignorance antique, et les tâtonnements par lesquels l'esprit humain est parvenu à des idées un peu plus exactes de la vraie nature des choses.
L'épargne, l'accumulation des revenus ne sont donc pas suivies d'une moindre consommation, mais d'une consommation différente. Jusque-là l'une fait le même bien que l'autre, elle fait travailler autant d'ouvriers, provoque des achats égaux en valeur. Mais dans les [45] résultats ultérieurs, l'avantage, quant à la richesse des particuliers et de l'État, est tout entier du côté de la consommation reproductive.
En effet lorsqu'une consommation improductive est terminée, la valeur consommée est détruite et n'est pas remplacée ; dans la consommation reproductive elle est remplacée. On a satisfait des besoins par cette consommation ; et cela n'empêche pas qu'on ne puisse en satisfaire encore, car de nouveaux produits se sont remontrés qu'on peut consommer à leur tour, et ainsi de suite à l'infini.
C'est pour cela que Smith compare l'homme qui économise sur ses revenus, pour former un capital, au fondateur d'un établissement pieux où un certain nombre de personnes trouvent à travailler et à vivre à perpétuité.
Vous voyez aussi par là, Messieurs, que, contre l'opinion commune, un capital est une certaine quantité de produits voués à la consommation aussi bien que les provisions de nos ménages ; mais voués à une consommation où la valeur détruite se remplace à mesure par une autre valeur susceptible d'être consommée à son tour. Ce qui fait que dans l'Épitomé que j'ai placé à la fin de mon Traité d'économie politique, pour réunir en un faisceau tous les principes fondamentaux de la science, j'ai pu définir l'épargne ou l'accumulation, une soustraction que l'on fait à la consommation improductive, de valeurs que l'on consacre à la consommation reproductive.
De tout cela, Messieurs, s'ensuit-il qu'il ne faille rien consommer pour son agrément? À Dieu ne plaise ! Je trouve fort bon quand on a vingt-cinq mille francs de revenu, quelle qu'en soit la source, soit qu'on les tire de son industrie comme un négociant, ou de ses capitaux placés, ou de ses terres, je trouve fort bon qu'on les consomme en totalité chaque année ; mais je ne veux pas que l'on se croie utile à la chose publique parce qu'on les consomme. On est utile à soi ou aux siens, ou à ses amis par les besoins qu'on satisfait, et c'est tout.
Or comme toute consommation de ce genre est une perte de produits qui n'est compensée absolument que par la jouissance qu'on en retire, il n'y a de consommation improductive judicieuse que celle qui procure une jouissance équivalente à la perte supportée.
Me promenant un jour auprès du lac de Genève qui dans cet endroit était fort profond, je vis une société d'Anglais qui s'amusaient à faire des ricochets sur l'eau avec des écus de six livres. Je ne sais combien d'écus passèrent à ce jeu l'onde noire ; mais je doute que le plaisir recueilli à chaque ricochet, pût valoir celui qu'aurait pu procurer le même écu judicieusement employé.
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C'est bien pis quand celui qui consomme, détruit ainsi des valeurs qui ne lui appartiennent pas. C'est pour cela que les ravages de la guerre sont singulièrement affligeants pour le philosophe. Lorsqu'on incendie des récoltes, des habitations uniquement pour ne pas les laisser à l'ennemi, non seulement on opère une consommation sans compensation, mais on l'opère après une spoliation, un vol fait à l'homme qui était le propriétaire de la chose détruite. Aussi je ne vous cache pas que je regarde ceux qui ordonnent une guerre qui n'est pas purement défensive, comme des criminels plus coupables que ceux que l'on fait figurer en place publique.
Vous avez bien conçu les deux genres de consommation : celle qui est destinée à fournir un nouveau produit, une nouvelle valeur sous une autre forme ; et celle qui est destinée à procurer la satisfaction d'un besoin. J'ai vu des personnes bien en état de distinguer ces deux genres de consommation, qui cependant étaient sujettes à les confondre. L'ouvrier, le commis qui rendent des services productifs et qu'on nourrit en conséquence font quant à leur maître une consommation reproductive et quant à eux une consommation improductive; voilà donc peut-on me dire, une consommation qui est à la fois improductive et reproductive ; cela implique contradiction. Voici, Messieurs, la manière d'analyser ce fait.
L'ouvrier est propriétaire d'un fonds productif qui est sa force corporelle et son talent. Son véritable revenu se compose des services qu'il peut tirer de cette force, de ce talent. Que fait-il en travaillant pour un maître ? Il échange chaque jour, ou chaque semaine, son revenu du jour, de la semaine, ses services productifs, le fruit de son fonds, contre une certaine quantité de monnaie. Le maître qui a acheté ce service, l'a consommé, non pas pour satisfaire un besoin, mais reproductivement. Quant à l'argent qui a été le prix de ce service, l'ouvrier en a acheté des choses à son usage, ou à l'usage de sa famille, et ce sont ces choses qui ont été consommées improductivement. Il y a eu comme vous voyez dans cette opération, deux consommations: l'une reproductive, l'autre non. L'ouvrier et le maître ont fait ensemble un échange où le premier a donné ses services ; le second un salaire. Les services achetés par le maître ont été consommés par lui reproductivement. Le salaire, ou ce qui a été acheté avec le salaire, a été consommé improductivement.
Pour satisfaire des besoins renaissants l'ouvrier est obligé de tirer de son fonds de nouveaux services qu'il vendra, et dont il achètera de nouveaux produits qu'il consommera de la même façon.
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Il me semble que ces exemples communs, que chacun peut modifier à son gré, selon les circonstances sociales dont il se trouve entouré, doivent vous faire pénétrer sans beaucoup de peine jusqu'aux vérités les plus abstraites de l'économie politique ; et que vous devez pouvoir discerner en toute occasion, la consommation improductive, de la consommation reproductive.
Maintenant je vais abandonner cette dernière. Nous n'en aurions plus besoin que dans le cas où nous voudrions nous occuper encore de la production que nous avons maintenant laissée derrière nous. Quant à présent en vous parlant de consommation je ne vous parlerai plus que de celle qui a pour objet de satisfaire immédiatement à nos besoins ; de celle où nous détruisons une valeur, et de laquelle il ne résulte rien que la satisfaction qui naît de cette destruction même.
On l'a comparée fort justement à une combustion. La chimie nous apprend que dans la combustion les éléments du corps brûlé ne sont pas détruits. Ils se retrouvent, mais sous une forme à ne pouvoir être brûlés de nouveau. De même dans la consommation, les éléments des corps se retrouvent, car nous ne pouvons rien tirer du néant, ni rien y replonger; mais ils se retrouvent sans utilité, et par conséquent sans valeur, sans pouvoir être consommés de nouveau. Si certaines choses, comme un vieux chapeau, conservent quelque valeur après avoir été consommées, c'est que la consommation n'a pas été complète. Elle n'est complète que lorsque le produit ne conserve plus aucune espèce de valeur.
Que si l'on s'imaginait que le talent du musicien, de l'acteur, ne perdent rien par l'usage qu'on en a fait, et peuvent se consommer de nouveau, je ferais remarquer que leur talent est un fonds qui peut fournir un produit annuel ou journalier, sans s'altérer. C'est un fonds viager qui se détruit quand l'artiste meurt. De ce fonds il sort un revenu qui est le service productif de chaque jour. C'est ce revenu qui est vendu par l'artiste aux amateurs qui le consomment à mesure ; et le consomment si bien que lorsque vous avez joui d'un concert, par exemple, je vous défie de jouir une seconde fois du même concert, si ce n'est en souvenir. Un second concert, composé des mêmes morceaux, est un autre produit, un résultat de nouveaux services productifs ; de même que lorsqu'après avoir mangé une pêche qui vous a fait plaisir, si vous voulez en manger une autre toute pareille, fût-elle venue sur le même arbre, sur la même branche, elle est un autre produit.
Cette combustion que nous avons appelée consommation, fait vivre le corps social ou politique, de même que la combustion qui s'opère dans notre estomac ou dans nos poumons, fait vivre le corps individuel. [48] Le grand but de la société est d'alimenter cette combustion par la production et d'en vivre ; car la société ne vit, n'a ses besoins satisfaits, que par la consommation improductive qu'elle fait de ses propres produits. Quand les produits sont abondants, ils favorisent la multiplication des consommateurs, et chaque consommateur est mieux approvisionné, a une plus grande provision à consommer ; et comme la nature a attaché du plaisir à cette consommation pourvu qu'elle soit judicieuse, il en résulte que le bonheur des nations dépend principalement de l'abondance des produits qu'elles ont à consommer et du jugement qu'elles mettent dans leurs consommations. Le même aliment restaure les forces ou donne une indigestion, selon qu'il est pris à propos.
On m'a accusé, je ne sais pourquoi dans un ouvrage publié il n'y a pas longtemps de soutenir une doctrine dont il résulte qu'il ne faut rien consommer si ce n'est reproductivement. Vous ne commettrez pas envers moi, Messieurs, la même injustice et vous rendrez témoignage que je vous ai dit que tous les besoins de la société étaient satisfaits par des consommations improductives et qu'il ne fallait accumuler que parce que c'était un moyen de produire davantage, d'avoir plus de valeurs à consommer improductivement c'est-à-dire une plus grande somme de jouissances.
Après avoir ainsi, Messieurs, mis sous vos yeux les sources où la société puise ses moyens d'existence, permettez moi de m'arrêter un instant et de vous faire remarquer quel avantage les saines idées en économie politique donnent pour juger le but et les moyens de la société. On la voit de très haut comme cet astronome qui se place hors de notre système planétaire, pour juger la marche et les rapports de ces corpuscules arrondis qui nagent dans l'espace et que nous appelons des mondes.
Et d'abord nous nous demanderons: comment la société estelle alimentée ? De quoi subsiste-t-elle ? De ses produits. À qui les doitelle? Aux individus qui la composent. À qui doivent-ils eux-mêmes les moyens de produire ? À la nature d'abord qui leur a donné la force musculaire et l'intelligence dont la réunion forme ce qu'il nous a plu d'appeler l'industrie. À qui doivent-ils leurs capitaux qui sont leurs instruments? À eux-mêmes; à leurs propres économies, à la précaution qu'ils ont eue de ne pas détruire pour en jouir, ce qui devait leur servir à créer de nouveaux produits.
Ces produits fruits de leur intelligence et de leurs peines, comment se rendent-ils dans les mains de ceux qui doivent en user? Par une multitude d'échanges. Tandis que le cultivateur fait pousser du grain et [49] élève des bestiaux pour le négociant, le négociant fait venir des épiceries pour le cultivateur. Tandis que le fabricant de drap prépare l'étoffe qui doit vêtir le médecin, le médecin étudie la structure du corps, et se met en état de soulager le fabricant dans ses maladies.
Avons-nous jusqu'ici trouvé le gouvernement de la société dans tout cela ? Non. Et la raison en est que le gouvernement n'est point une partie essentielle de l'organisation sociale. Remarquez bien que je ne dis pas que le gouvernement est inutile ; je dis qu'il n'est point essentiel ; que la société peut exister sans lui ; et que si les associés voulaient bien faire leur affaire et me laisser faire la mienne, la société pourrait à la rigueur marcher sans gouvernement. L'autorité publique est donc un accident ; un accident rendu nécessaire par notre imprudence, par notre injustice qui nous porte à empiéter sur les droits de notre semblable.
La société va si bien par elle-même, que dans trois ou quatre circonstances très graves survenues en France depuis une trentaine d'années, tous les ressorts de l'autorité se sont trouvés rompus tout-àcoup (et ce sont là de ces grandes expériences qui rendent l'époque où nous sommes, si remarquable, et si favorable aux progrès des sciences morales et politiques). Dans ces moments critiques, il n'y avait plus aucun gouvernement ; ceux qui tenaient auparavant les rênes, étaient cachés ou en fuite, loin de prétendre à donner aucun ordre, ils auraient voulu faire oublier qu'ils s'étaient jamais arrogé le droit d'en donner. Hé bien, dans aucun temps les fonctions essentielles du corps social ne se sont mieux faites. Tout a marché comme à l'ordinaire, mieux qu'à l'ordinaire. Les plus grands maux que nous ayons éprouvés sont arrivés pendant que nous étions gouvernés, trop gouvernés ; soit par des conseils de commune, soit par un comité de salut public, soit par des préfets, soit par une autorité centrale et militaire.
Il y a dans le Kentucky, dans cette nouvelle province qui s'est formée au-delà des monts Alleganys aux États-Unis, il y a des cantons où une famille vient d'abord s'établir ; puis une autre dans le voisinage de la première ; puis une troisième ; finalement des villages se forment, on y fait des maisons et des enfants ; on les habille, on les nourrit, très bien, mieux que beaucoup de ménages ne peuvent se nourrir dans la rue Jeanpain-mollet, et pourtant, oh! malheur! il n'y a point de gouvernement.
Quoi ! me dira un homme d'Europe, né, nourri, grandi sous la paternelle administration des espions et des recors, point de gouvernement ! Il y a bien toujours une espèce de maire qui correspond avec le gouvernement. - Non, M., il n'y a point de maire, personne qui correspond, [50] attendu que l'établissement est à peine ce que les Américains appellent un territoire, et n'est point encore un État propre à être admis dans la Confédération.
Je ne me suis donc point trop hasardé en vous disant que l'on pouvait concevoir une société sans gouvernement ; on peut faire plus que la concevoir ; on peut la voir : il n'y a d'autre difficulté que celle du voyage.
C'est fort bien, me dira-t-on ; cela peut être puisque cela est, mais cela ne peut se rencontrer qu'aux lieux où on le rencontre à présent, dans des forêts où l'on n'a que des ours à redouter. Mais dans notre vieille Europe, avec nos vices, avec des voisins ambitieux et armés, je vous défie de concevoir une société sans gouvernement.
Hé, Messieurs, croyez-vous que la situation des habitants des bords de l'Ohio soit beaucoup plus rassurante que la nôtre? S'ils ont des ours, nous avons des loups, et même nous en avons beaucoup depuis que pour flatter une vanité provinciale, on a rétabli des louvetiers, de grands louvetiers qui pour se rendre longtemps utiles et se ménager les plaisirs de la chasse, ont singulièrement protégé leurs administrés.
Nous avons des vices, ajoute-t-on ; mais n'en ont-ils pas au delà des mers puisqu'ils sont des hommes aussi. Nous avons des ennemis... ; eux aussi puisqu'ils ont les Cherokees qui, toute proportion gardée, ne leur font pas courir moins de risques que ceux qui nous donnent des leçons de morale si touchantes et si désintéressées.
Enfin l'on me dira que si de très petites réunions d'hommes peuvent se passer d'administration, il est impossible que de grandes nations puissent exister sans cela. J'en conviendrai, Messieurs, et je vous dirai moi-même à quoi un gouvernement peut être bon, et quel sacrifice il convient de faire pour en avoir un. Tout ce que j'ai prétendu c'est de vous montrer que par la nature même des choses, l'impulsion, la vie sociale n'est pas dans le gouvernement, mais dans les gouvernés, que ces vieux emblèmes qui représentent l'État comme une famille et le chef de l'administration comme un père, n'ont aucune justesse. [10] Dans la famille c'est le père qui nourrit les enfants. C'est de lui que viennent toutes les idées qui peuvent faire prospérer la famille. C'est lui qui fournit [51] les capitaux, qui travaille, et qui gagne pour toute la maison. C'est lui qui pourvoit à l'instruction de ses enfants que la nature a créés faibles et ignorants ; c'est lui qui les établit ; tous les biens viennent de lui.
Dans l'État c'est tout le contraire. L'instruction est dans la classe des gouvernés ; c'est là que l'on connaît les lois de la nature, les procédés des arts, la constitution physique et morale de l'homme ; heureux quand ils peuvent faire entrer quelques parcelles d'idées justes dans la tête des gouvernants !
Toutes les entreprises productives sont des conceptions des gouvernés. Ce sont eux qui font les applications des forces de la nature aux besoins de la société, qui enfantent tous les produits, tous les revenus sur lesquels la société subsiste. C'est sur eux que repose le soin d'élever et de perpétuer les familles dont se compose la société. Et si les administrateurs de tous grades subsistent, c'est à leurs dépens.
Vous voyez, Messieurs, qu'il n'y a que des hommes tout à fait retardés qui puissent encore représenter l'État sous l'emblème de la famille, et l'autorité politique comme l'image du pouvoir paternel. Le pouvoir paternel est réel ; c'est la nature qui l'a fait. Les parents ont le pouvoir sur leurs enfants non seulement parce qu'ils ont engendré leurs enfants, mais parce que l'être qui est fort a le pouvoir sur l'être qui est faible ; l'être qui crée les choses nécessaires, sur l'être qui ne sait encore rien créer et qui a besoin de tout ; l'être qui a le savoir et l'expérience sur celui qui en est dépourvu.
Dans la société, non seulement la force morale est dans ceux que l'on nomme si souvent et si niaisement les enfants, mais la force physique y est aussi par la raison que 25 millions d'hommes, sont plus forts que 2 ou 300 000.
Il n'est pas plus exact de représenter ceux qui gouvernent comme des pasteurs, et nous comme des brebis. On renverra bientôt ces bergeries politiques avec les contes de sorcier et les miracles de la légende.
Il est convenu parmi la bonne compagnie, que toutes les fois que la conversation roule sur des sujets délicats, les personnes présentes sont toujours hors de la question. On ne dirait presque aucune vérité si chacun pouvait croire qu'elle est dite pour servir de reproche. Je supplie qu'on écarte de même de mes propos, l'idée de tous les gouvernements de l'Europe ; et qu'on sache une fois pour toutes que je respecte infiniment tout prince qui commande à de gros bataillons, sans compter les gendarmes, à 50 mille commis sans compter les espions, et qui peut chaque année dépenser des centaines de millions à tort ou à raison.
[52]
Cependant comme la vérité a ses droits, aussi bien que la force, je continuerai à la dire, si vous m'y autorisez ; mais sans prétendre faire la satire de personne. Nous puiserons notre instruction dans l'expérience du passé, pour l'usage de l'avenir :
Le temps présent est [l'arche] du Seigneur.
De cette idée que la pensée du gouvernement devait animer la société, devait donner l'impulsion au corps politique, de même que la pensée humaine doit diriger nos actions, sont nées les plus funestes conséquences. Un homme a beau être gouvernant, il n'en a pas moins une foule de petites passions, de prétentions, beaucoup de préjugés fruits d'une éducation hostile à toute vérité, et par conséquent une instruction cent fois pire que l'ignorance. Tel prince se figurera qu'on l'a insulté au dehors, ou que des victoires lui feront grand honneur ; et voilà la pensée du gouvernement qui arrache des jeunes gens à leurs études, à leurs travaux, à une famille qui les chérit ; qui rassemble à grands frais des armes, des munitions, ravage des provinces ; elle réussit enfin à donner des lois à un autre pays, c'est-à-dire à y faire exécuter les mêmes pensées et moi je me demande si mon appartement en est plus grand ou plus commode, ou mieux chauffé en hiver? Si ma table en est mieux servie ? Ma nourriture plus saine ?
Notre gouvernement exercera, dira-t-on, une influence qui sera favorable à votre commerce. - Hé qu'il me laisse tranquille. Quelle influence me sera plus favorable que mon repos et ma liberté !
Quand la pensée du gouvernement se déploie dans l'intérieur, quand la manie de réglementer, d'influer sur les actions, sur les opinions, s'en mêle, quel enfer ! C'est alors qu'on voit l'Inquisition de Philippe II ! Les dragonnades de Louis XIV ! Et remarquez bien que les politiques à bonnets rouges, partageaient ce préjugé avec Louis XIV et Philippe II.
J'en demande pardon à notre grand, à notre bon Fénelon ! Il fut persécuté pour avoir blâmé la pensée du gouvernement de Louis XIV, l'orgueil inhumain de ce monarque, son faste, et ses guerres ; mais voyez combien le préjugé était enraciné et soutenu en l'absence de toute notion d'économie politique ! Il trouve tout simple que le gouvernement donne l'impulsion ; tout ce qu'il veut c'est qu'il en donne une meilleure; et pour donner cette impulsion, qu'est-ce qu'il conseille à Idoménée? De se mêler de tout; de partager ses sujets en sept classes ; de régler la couleur de leurs habits ; d'obliger les négociants à rendre compte à [53] ses magistrats de leurs recettes et de leurs dépenses, de leurs profits et de leurs pertes.
Ce préjugé est tellement enraciné que nous le retrouvons dans tous les auteurs qui ont écrit depuis Fénelon sur l'administration publique. Je lis dans un ouvrage récent, et d'ailleurs estimable, le passage suivant:
« La science de l'administration doit embrasser tous les détails; guider le citoyen partout où il se trouve dans une relation quelconque avec le gouvernement. Elle est sa compagne de tous les jours et de tous les instants. Nous vivons dans l'administration comme dans l'air. Elle nous touche de toutes parts».
Et ces paroles qui devraient être une critique, ne sont que l'expression de ce qui est, de ce qu'on regarde comme devant être, comme ne pouvant pas être autrement. Heureusement que nous avons toujours cet exemple vivant des États-Unis pour nous montrer que les perfectionnements de l'ordre social ne sont pas de vaines théories comme disent de certaines personnes, et qu'il est beaucoup de ces perfectionnements qui réussissent fort bien dans la pratique. L'Utopie de Morus, et l'Océana d'Harrington ont fait beaucoup de mal, parce qu'à l'époque où ces auteurs ont écrit, les fondements de l'ordre social n'étaient point assez connus ; dès lors au lieu d'appuyer leurs réformes sur la nature des choses, ils les ont tracées d'imagination. C'était le temps des systèmes. On mettait ce qu'on souhaitait à la place de la réalité ; on rêvait un type idéal ; l'on cherchait à y ramener les faits qui ne s'en accommodaient point ; et cela faisait passer tout perfectionnement pour un être de raison.
Mais du moment qu'on a su par l'observation et par la connaissance intime qu'on a prise de chaque chose, que les faits s'enchaînent et arrivent attirés les uns par les autres ; que tel inconvénient est le résultat nécessaire, inévitable, de telle opération, que le bien qu'on se propose ne peut naître que de telle ou telle combinaison, oh! alors, on n'a plus rêvé des républiques de Platon. On a su ce qu'on peut se flatter d'obtenir et par quels chemins on y peut arriver.
Je disais donc que les États-Unis nous montrent combien peu il est nécessaire de gouverner. Le gouvernement ne s'y fait sentir nulle part. On le rencontre à l'entrée du pays, dans la personne de quelques douaniers, car il faut bien payer de modiques contributions ; mais ensuite on n'est guère incommodé. On circule librement d'un État dans l'autre sans être obligé de décliner son nom. On ne vous fait point monter la garde ; on ne vous oblige pas à perdre votre temps dans les bureaux ; vous faites le métier que vous voulez pourvu que vous ne fassiez tort à [54] personne. Enfin un Européen récemment arrivé aux États-Unis trouvait si étrange, et probablement si dur de ne jamais sentir le fouet ni l'éperon, qu'il demandait à un ami : où donc est le gouvernement dans ce pays-ci ? - Vous venez de le coudoyer, lui répondit-on ; en effet, le premier magistrat venait de passer, à pied, à côté de lui, dans la rue.
Si une vue élevée de la société nous montre le gouvernement comme ne formant pas une partie nécessaire, il ne s'ensuit pas ainsi que j'en suis déjà convenu, qu'il soit une partie inutile. Sans doute le principal lien de la société, est le besoin que toutes les classes productives ont les unes des autres. Elles font spontanément l'échange des produits de leurs facultés. Voilà ce qui suffit à la rigueur pour qu'une société puisse exister. Mais il se peut qu'un membre de la société veuille s'approprier le résultat de la production d'un autre membre. Comme la première condition de l'état social est la propriété, puisqu'elle seule engage à produire, et que ce n'est qu'en produisant qu'on peut exister, cette atteinte à la propriété, est une atteinte portée au corps social tout entier. Dès lors, il est naturel que le corps social tout entier s'élève contre l'infracteur de cette loi ; loi tellement naturelle, tellement nécessaire que, ne fût-elle exprimée dans aucun code, elle serait respectée par la masse et exécutée.
Mais est-il nécessaire qu'un peuple entier se lève contre un infracteur, ou un petit nombre d'infracteurs des propriétés ? Non ; ce serait un effort disproportionné avec le but qu'on se propose. Que fait-on en conséquence ? On charge quelques personnes de poursuivre les infracteurs de la loi fondamentale de toute société : la propriété. Et remarquez que ce mot comprend non seulement les biens, mais les personnes. Nos personnes ne sont-elles pas la plus incontestable des propriétés ? La personne comprend les facultés de l'individu ; car qu'est-ce que l'être humain dépouillé de ses facultés? Nous ne sommes nous que par nos facultés. La défense des propriétés comprend donc, non seulement la défense des biens, mais la défense des personnes et des facultés, ce qui embrasse la liberté elle-même.
Or je dis que la principale utilité des gouvernements est de défendre les propriétés des citoyens ainsi définies. C'est à nous de voir, non par esprit de critique, mais pour notre instruction, jusqu'à quel point les gouvernements dont nous entretiennent l'histoire ou les voyageurs, se sont acquittés de ce devoir duquel résulte leur principale utilité, et si quelquefois il n'est pas arrivé aux peuples de payer un peu cher les services qui leur ont été rendus.
[55]
Les personnes et les propriétés, ou plutôt les propriétés dans leur sens le plus étendu, peuvent être menacées par des ennemis du dedans qui sont ce qu'on appelle vulgairement des voleurs et des assassins; ou bien par des ennemis du dehors qu'on appelle vulgairement des conquérants. Observons séparément ces deux races de perturbateurs, et d'abord ceux du dedans.
Les premiers n'ont jamais une force bien redoutable. Il suffit ordinairement de quelques gendarmes, ou même de quelques officiers de police pour les dissiper. En Angleterre où l'énormité des contributions et la difficulté de vivre, rendent les crimes beaucoup plus communs que partout ailleurs, il suffit d'un assez petit nombre de constables, pour arrêter les délinquants. On ne met en jeu aucun uniforme militaire pour cela. La société en masse peut donc se faire remplacer pour la protection des propriétés par des hommes peu nombreux, et d'une qualité qui n'est pas très chère.
Il convient d'instruire avec soin le procès de ceux qui ont porté atteinte au corps social dans la personne de quelqu'un de ses membres, car il ne faut pas risquer de condamner un innocent ; des juges sont donc nécessaires ; mais dans les pays où le jury est établi pour protéger les prévenus contre l'arbitraire, une partie des fonctions des tribunaux étant exercée gratuitement par les citoyens eux-mêmes, cette portion du gouvernement qui a rapport à l'administration de la justice criminelle, pourrait se réduire à assez peu de chose. Douze juges font en ce genre tout le service de l'Angleterre, et il n'est pas peu considérable.
Monsieur Comte, l'un des auteurs du Censeur Européen qui vient de nous donner une traduction de l'ouvrage anglais de Phillips sur le jury, nous fait remarquer dans l'excellent discours préliminaire qu'il a placé en tête de cet ouvrage, par quels abus, dans un pays voisin de l'Angleterre, six mille juges ne font pas autant d'ouvrage et ne font pas tout à fait aussi bien que les douze dont nous venons de parler.
Et si par hasard pour entretenir le bon ordre et réprimer environ 2 000 délinquants, il fallait ajouter aux 6 000 juges, 28 000 à 29 000 gendarmes et un nombre proportionné d'officiers judiciaires, geôliers, etc. S'il fallait y joindre encore les frais de prétoires, de prisons, les sacrifices de temps et d'argent que font les jurés, etc., que résulterait-il de ce calcul ? Que l'on emploie une vingtaine de personnes pour chaque scélérat dont on veut faire justice ; et qu'afin de prévenir une perte annuelle de 5 à 600 mille francs, à quoi se seraient montées leurs déprédations, on dépense annuellement environ 30 millions ! Je ne prétends pas traiter ce sujet; je n'ai d'autre ambition que de vous donner [56] un aperçu de la lumière que de saines notions d'économie politique répandent sur les questions d'intérêt social.
Dira-t-on que 28 000 gendarmes ne servent pas seulement à contenir les assassins et les voleurs, mais les perturbateurs qui sans en vouloir aux propriétés du peuple, en veulent à son gouvernement.
J'avouerai qu'en thèse générale un gouvernement doit être respecté afin de pouvoir remplir plus efficacement les fonctions dont il est chargé. Cependant il ne peut être précieux pour une nation qu'en raison des services qu'il lui rend ; et s'il rendait peu de services et qu'il les fit payer cher, sans en être moins respectable, on ne peut disconvenir qu'il paraîtrait moins précieux ; et que quelques calculateurs humoristes pourraient se plaindre qu'on les met en dépense pour préserver une institution qui déjà leur coûte trop cher.
Quant à la défense du territoire contre les ennemis du dehors, je vous engagerai à vous défier de mes idées sur ce point. Elles sont fort peu diplomatiques. Je ne crois point à la nécessité d'attaquer pour se défendre. Je soupçonne que le danger ne menace que ceux qui vont le chercher, que rien n'expose plus un pays qu'une armée permanente, et qu'une grande nation qui n'est pas constituée de manière à troubler le repos des autres, n'est jamais attaquée, lorsqu'on sait d'ailleurs qu'elle est disposée à se défendre avec courage. Or comme les citoyens-producteurs dont se compose une nation, ne sont jamais intéressés à porter le ravage en pays étranger, les risques qu'ils courent de la part des pays étrangers, ne leur viennent presque jamais que des fautes et des passions de leurs propres gouvernements. J'ai beau parcourir l'histoire moderne, je ne trouve pas d'exemple d'une nation un peu considérable qui ait été attaquée si ce n'est par la faute de son gouvernement. Mais une nation fût-elle souvent dans le cas d'être attaquée ainsi, je maintiens qu'elle ne peut guère compter pour sa défense que sur elle-même. L'utilité de son gouvernement, s'il est national, si ses intérêts sont absolument identiques avec ceux de la nation, consiste alors à diriger des efforts qui lorsqu'on a la ferme résolution de se défendre, sont toujours couronnés du succès.
Tels sont, Messieurs, les services réels que, dans la société, peut rendre le corps gouvernant. Toute autre action, toute autre puissance au lieu de s'exercer en faveur de la société s'exerce contre elle.
Je ne pousserai pas plus loin cet examen ; mais il suffira j'espère pour faire sentir que plus ces principes entièrement fondés sur la nature des choses, sont connus et mis en pratique, et plus le bon ordre est respecté par le sentiment même de son utilité, plus il y a de douceur dans [57] l'exercice de l'autorité, et plus il y a communément de repos et de bonheur pour les nations.
* * *
Enfin les consommations bien entendues sont celles qui tendent à satisfaire des besoins réels et non des besoins factices ; celles qui servent à soutenir notre existence, à conserver notre santé, à fonder notre contentement et celui de toutes les personnes qui dépendent de nous plutôt que celles qui ne servent qu'à satisfaire une sensualité recherchée, une vanité puérile, qui ne sont que des sacrifices à l'opinion et au caprice.
Nous manquons de jugement et de fermeté quand nous nous livrons à des consommations qui, loin de nous faire du bien, nous font du mal ; ou bien obscurcissent notre esprit, le remplissent de fausses terreurs, de devoirs de convention, etc. Il y aurait des discours sans nombre à faire sur tout cela et qui pourraient encore avoir quelque utilité, même après la prédication d'un révérend père capucin.
Franklin, qui n'était point un capucin, a fait sur ce sujet un excellent petit ouvrage intitulé la Science du bonhomme Richard. On y trouve beaucoup de ces traits qui lui appartiennent et dont le caractère est de donner du sel à la raison.
Il s'adresse à des gens qui vont à une vente et il leur dit -
Avez-vous vraiment besoin de ce que vous allez acheter ? Vous croyez que vous aurez ces objets à bon compte ; mais ce qui n'est pas nécessaire est toujours cher... J'ai vu quantité de gens ruinés pour avoir fait de bons marchés... Le gain est incertain et passager; la dépense est continuelle et certaine... N'employez pas votre argent à acheter un repentir... Il est plus aisé de réprimer la première fantaisie que de satisfaire toutes celles qui viennent ensuite... Ceux qui achètent du superflu, finissent par vendre le nécessaire...
Mais la consommation, le gaspillage contre lequel Franklin se déclare avec le plus de vigueur est le gaspillage du temps. C'est peut-être [58] parce que les facultés du corps et de l'esprit ne sont nulle part exercées avec plus d'avantage que dans un pays neuf comme les États-Unis. On a retenu de lui ces mots si heureux qui méritent si bien de rester dans la circulation :
« Une des plus grandes consommations, et peut être [illisible] de toutes qu'on se permet avec le moins de scrupule, celle du temps, qui entraîne celle des facultés, de [illisible] et corporelles; car lorsqu'on est [illisible] dans l'oisiveté ou engagé dans des occupations futiles, [illisible] capacité toute entière de l'individu est perdue pour l'utile».
Vous comprenez, Messieurs, que je ne prétends pas [illisible] le repos et les plaisirs qui donnent une relâche nécessaire à nos organes...
Le gaspillage du temps est encore plus préjudiciable aux États-Unis où les facultés personnelles ont plus de prix et où par conséquent on en peut tirer un plus grand parti. C'est aussi la perte de temps qui semble avoir inspiré au même Franklin ces mots si heureux, si connus, et qui méritent si bien de rester dans la circulation :
Vous aimez la vie ne perdez pas de temps, car la vie en est faite.
Le loisir est un temps qu'on peut employer à quelque chose d'utile.
Le plaisir court après ceux qui le fuient. Avez-vous une chose à faire demain ? Faites-la aujourd'hui.
Et une foule d'autres maximes qui réunissent la verve, l'originalité, la justesse, et qui n'ont presque rien perdu en passant d'une langue dans l'autre, parce que le grand sens et la vérité sont de toutes les langues. Il n'en est pas de même de ce qu'on appelle des phrases : elles s'évaporent dans les traductions. Ce qui est vrai reste comme l'or dans le creuset ; mais du clinquant et du bavardage il ne reste rien.
Je pourrais, Messieurs, sans sortir de notre sujet vous entretenir encore longtemps sur le luxe ; mais cette question s'est bien simplifiée pour nous.
Si le luxe n'encourage pas la production mieux que ne ferait l'épargne, en quoi est-il préférable à l'épargne?
Si l'épargne est le seul moyen de former des capitaux, éléments indispensables de la production, comment ce qui est contraire à l'épargne, pourrait-il être favorable à la production ?
Si le luxe appauvrit les familles comment se ferait-il qu'il enrichît la nation qui est composée des familles ?
[59]
Ces questions sont maintenant résolues aussitôt que posées. Il n'est plus possible, Messieurs, de continuer à prendre la défense du luxe, comme chose utile, sans révéler une ignorance complète des procédés de la production et de la consommation. Il n'y a donc rien à répondre à ceux qui s'en font encore les champions, si ce n'est : prenez la peine d'étudier comment les richesses sont produites et consommées.
[60]
Messieurs,
La dernière fois, nous avons examiné la nature de nos consommations. Nous avons vu que les produits de notre industrie pouvaient encore exister comme matière, mais n'existaient plus comme valeur, comme richesse, du moment que leur valeur était détruite. Nous avons vu que la consommation a deux objets : celui de reproduire une autre valeur qui remplace avec profit (c'est-à-dire avec une valeur additionnelle) la valeur consommée; ou bien qu'elle a pour objet de nous procurer la satisfaction d'un besoin, une jouissance. Nous avons vu que l'épargne ne consiste pas à ne pas consommer une valeur, mais à la consommer reproductivement au lieu d'improductivement; car on ne peut faire valoir un capital sans le consommer. Ce qui fait tomber tout à fait la question du luxe : car si un capital épargné, accumulé, est nécessairement consommé, on encourage la production en épargnant comme en dissipant son bien.
Passant de là à quelques applications, nous avons remarqué combien une juste conception des principales vérités de l'économie politique, donnait des facilités pour juger sainement du but et des moyens de la société. Vous avez senti, je l'espère, la fausseté de cet emblème qui représente l'État par la famille, et qui fait du chef de l'État un père; emblème qui en faussant les idées, a nui singulièrement aux progrès de l'art social. Nous nous sommes convaincus que la société subsiste par elle-même ; que le gouvernement en est une partie utile, mais non pas essentielle, et qu'un grand perfectionnement est de ne pas payer cette utilité au-delà de ce qu'elle vaut.
Je me propose aujourd'hui de suivre cette dernière idée et de vous mettre sur la voie de quelques applications; car, encore un coup, je n'ai pas la prétention et le temps de faire un cours complet de sciences sociales, mais seulement de semer quelques idées qui fructifieront soutenues par d'autres vérités corrélatives. Nous avons beaucoup de jeunes talents qui étudient les sciences morales et politiques comme il [61] convient de les étudier, pour qui rien n'est perdu et qui feront entrer dans les beaux
[...]
On ne se doute pas à quel point il serait possible de simplifier l'administration des États, même des grands États, et par conséquent de réduire leurs dépenses. La manie de gouverner tout, de se mêler de tout, de centraliser tout, c'est-à-dire de décider au centre ce qu'il faudrait laisser à la décision des localités, sous couleur de simplifier l'administration, la complique à un point dont on se fait difficilement une idée, et ramène à l'anarchie par l'excès de l'organisation.
M. de La Borde dans son écrit sur l'Esprit d'association qui est l'ouvrage d'un bon citoyen et d'un écrivain élégant, en cite un exemple frappant qui malheureusement a beaucoup d'analogues [14]. Tandis qu'il était maire du bourg de Méréville, l'église s'écroula faute d'une dépense bien entendue qu'il aurait fallu faire pour la réparer ; mais pour cette dépense il fallait une autorisation du gouvernement, et l'église se lassa d'attendre.
La commune demanda l'autorisation de vendre les bois de démolition provenant de l'église parce qu'ils se détérioraient. L'autorisation arriva... lorsque les bois se trouvèrent entièrement pourris.
Il fallut chercher d'autres moyens de rebâtir une église, et l'on demanda au gouvernement la permission de s'imposer extraordinairement. Le devis qu'il fallut donner demeura un an à parvenir au ministère de l'Intérieur par la filière de la sous-préfecture d'abord, de la préfecture ensuite. Il resta encore un an au bureau des bâtiments civils, fut renvoyé deux fois à la commune pour des raisons frivoles, telles que de prétendues erreurs dans l'estimation des matériaux et des frais de journées : mais il fallait bien que tous ces administrateurs eussent l'air de gagner leur argent en se faisant supposer nécessaires. Enfin le devis fut approuvé; mais on refusa à la commune l'autorisation de s'imposer une contribution extraordinaire pour cet objet, parce que cela pouvait nuire à la perception des impôts.
La commune qui voulait absolument avoir une église se détermina à faire le sacrifice de sa promenade publique qui, le dimanche, faisait le bonheur des jeunes filles et des jeunes garçons du lieu. Il fallut de nouvelles autorisations. Il se passa encore un an avant que cette demande [62] fût prise en considération. Il fallut qu'elle traversât l'administration forestière qui envoya ses agents visiter les arbres. Leur rapport dut à son tout passer par la hiérarchie de leur administration et du ministère des Finances dont elle dépend, pour revenir au ministère de l'Intérieur duquel dépendent les communes. La vente des arbres de la promenade fut ordonnée enfin ; mais comme elle ne s'éleva qu'au quart de la somme nécessaire pour bâtir l'église et qu'il n'y avait pas encore de décision de l'autorité sur les moyens de pourvoir au surplus, on fut obligé de verser en attendant à la caisse d'amortissement l'argent de la promenade publique. Qu'arriva-t-il ? Sous prétexte des besoins urgents de l'État, ce dépôt fut dissipé avec d'autres semblables ; et voilà la commune de Méréville sans église, privée des matériaux de l'ancienne et dépourvue de sa promenade publique.
Notez bien que tout cet échafaudage d'administration a pour objet de protéger les communes qui sont d'après les maximes des bureaux, en état de minorité et qui ont besoin de tuteurs.
Notez encore que tout cela n'entre point dans le budget des dépenses de l'État, ni dans celui des dépenses départementales, pour lesquels la contribution des communes ne fournit pas moins sa quote-part ; car il faut qu'elles paient l'avantage d'être protégées comme vous venez de le voir.
Lorsque les rouages de l'administration sont trop multipliés, lorsque par suite de l'ignorance où l'on est, du véritable but et des moyens de la société, on gouverne ce qui ne devrait pas être gouverné, par une conséquence naturelle chaque fonctionnaire dans sa sphère, fait ce que l'administration fait en grand : il cherche à augmenter ses attributions et l'importance de sa place ; et l'on ne se fait aucun scrupule de cet esprit d'envahissement; parce qu'en général on a de droites intentions et l'on ne se propose que le bien. On ne se doute pas que c'est un mal de mal faire le bien, parce qu'alors le bien ne se fait pas, et qu'il n'y a de réel que les sacrifices auxquels on a dû se résoudre pour l'obtenir.
Vous venez de voir comment dans le système d'une administration compliquée, les communes sont protégées, voulez-vous savoir comment le même système protège la circulation intérieure des marchandises, bases essentielles de la richesse commerciale ?
Les canaux sont le plus puissant des moyens de communication intérieure, et l'on ne peut rien ajouter au zèle de l'administration pour procurer à la France les avantages de cette navigation. Hé bien en conséquence de l'intérêt qu'on lui porte, elle est soumise à trois autorités, ou plutôt à trois systèmes d'autorités : l'autorité du génie militaire, [63] celle des ponts et chaussées, et celle de la police des rivières ; le navigateur souffre de leur concert et de leurs jalousies. Pour amener des charbons de terre, des frontières [de la] Belgique à Paris, ils passent sous la couleuvrine de quatre places de guerre, et sous l'administration d'autant d'ingénieurs des ponts et chaussées, d'autant d'inspecteurs de la navigation qu'il y a de départements. Enfin pour venir par les canaux de Condé à Chauny, et parcourir un espace que le roulage ordinaire peut franchir en huit jours, on demeure trois mois. Et tous, ou presque tous ces agents sont des hommes capables dans leur partie ; ils ont les meilleures intentions du monde ; mais chacun veut étendre les attributions de la partie gouvernante de la nation au grand préjudice de la partie gouvernée.
On convient quelquefois des abus ; on en gémit, mais on recule devant les inconvénients, devant les maux particuliers qui résulteraient de l'amélioration et de la simplification du système. Cette réserve est louable ; et même elle est juste. Toutes les fois qu'on a laissé s'établir une administration compliquée, on a offert à un grand nombre d'individus, un appât pour se jeter dans une carrière où ils sont à charge à leurs concitoyens, et qu'ils ne peuvent ensuite abandonner, sans en éprouver pour eux-mêmes de grands dommages.
Telle est la désagréable alternative dans laquelle on s'est trouvé placé. Il a fallu à la fois dépenser comme si l'on avait une excellente organisation quoiqu'elle n'aille point à son but qui est le bien-être et la liberté des communes et des familles ; ou bien si l'on s'est déterminé à porter la hache au travers des abus, il a fallu frapper des hommes qui n'avaient rien fait pour mériter cela, et qui d'ailleurs sont en général animés de bonnes intentions et éclairés dans leur partie.
Quelque fâcheuse que dût être une réforme subite, un orage politique épouvantable avait tout balayé. Des hommes qui ne tenaient nul compte des intérêts individuels, comme si le bonheur public ne se composait pas des satisfactions privées, avaient taillé dans le vif et détruit toute superfétation. Mais tous les abus ont été rétablis graduellement, de propos délibéré, sans autre motif que d'augmenter les attributions d'un seul homme, de multiplier le nombre de ses créatures et des emplois lucratifs à distribuer. Et l'on était si peu avancé dans l'art social que, frappé d'admiration à l'aspect de cette multiplicité de rouages on a nommé cela le rétablissement de l'ordre, on a été satisfait parce qu'on s'est senti bien bridé.
Qui pouvait s'y opposer, dira-t-on ? On a beau savoir quelles sont les institutions qui concourent le plus simplement, le plus rapidement [64] et avec le moins de frais, au bonheur des nations, que peut-on opposer aux volontés d'un despote et de ses agents intéressés à se partager leurs dépouilles ? Je répond que l'opinion publique éclairée oppose aux entreprises de ce genre, même quand elles sont appuyées de la force des baïonnettes, une force d'inertie insurmontable. Les fautes des gouvernements ne s'accomplissent jamais que parce qu'elles sont protégées par l'opinion du public, ou du moins d'une partie considérable du public, qui, lorsqu'un abus s'introduit, n'y attache pas une grande importance, et dit : « cela fera toujours vivre quelques milliers de personnes », comme si ces moyens d'existence étaient de nouveaux moyens d'existence donnés à la société ; comme s'il ne fallait pas retirer à une partie des citoyens précisément autant de jouissances qu'on en donne aux autres.
J'ose affirmer que si ces principes étaient une fois bien connus, bien répandus, s'ils entraient dans la conviction de chacun, ou du moins de ce qui fait la masse de la société, le pouvoir le plus abusif n'oserait pas les enfreindre. Hé, Messieurs, si ce n'était la force de l'opinion, qui défendrait les nations contre la coalition de ceux qui les pillent ? Ils s'entendent parce que leurs intérêts sont communs. Le roi d'Angleterre gagne par des pensions, des emplois, des décorations, du pouvoir, la majorité des membres du Parlement; ceux-ci en conséquence sanctionnent toutes les lois, tous les impôts que les ministres proposent au nom du roi. On paie les troupes avec l'argent du peuple, et le peuple est comprimé par les troupes. On s'empare par tous les moyens possibles des institutions, du petit nombre d'institutions formées pour défendre les intérêts généraux ; on nomme les présidents de toutes les réunions de citoyens ; on leur interdit de s'occuper de leurs intérêts communs ; on interdit jusqu'aux assemblées paisibles où le nom de la patrie pourrait être prononcé ; les nations n'ont point de forces militaires à leur disposition ; il n'existe pas un magistrat institué par elles, qui tienne d'elles et leurs honoraires et leur pouvoir. On a pris toutes les précautions imaginables pour qu'elles ne fussent rien. Hé bien, Messieurs, elles sont tout. Leur volonté est encore la loi suprême. Mais il faut qu'elle soit ferme et bien prononcée. Une mesure repoussée par l'opinion est une mesure honteuse qui n'ose se montrer. Si par une sotte opiniâtreté on persiste à la mettre en avant, elle est sifflée. Elle ne trouve ni avocat pour la défendre, ni fonctionnaire pour l'exécuter, ni obéissance, ni résultats. Lorsqu'une fausse honte empêche qu'on ne la retire franchement et qu'on ne se fasse honneur d'une honorable condescendance, on la laisse tomber dans une équivoque désuétude qui avilit l'autorité et [65] détruit la confiance dans les hommes et dans les institutions. Mais d'une ou d'autre manière, et en dernière analyse, c'est l'opinion qui fait la loi.
Tâchons donc que cette opinion soit toujours éclairée, qu'elle ne soit jamais fougueuse, car, comme dit Beaumarchais, la colère n'est bonne à rien. Sachons quelles sont les réformes qu'il est sage, qu'il est utile de réclamer. Réclamons-les avec une tranquille et infatigable persévérance, et nous pouvons être certains que cette persévérance, un peu plus tôt ou un peu plus tard, sera suivie du succès.
Quelques exemples que j'ai mis sous vos yeux ont dû vous convaincre qu'en général on gouverne trop, et qu'il serait à désirer que personne ne sentît l'action du gouvernement qu'au moment où elle entreprendrait une action attentatoire à la propriété de quelqu'un. La perfection de l'administration est d'administrer peu. Une machine compliquée, comme la machine de Marly12261, annonce l'enfance de l'art.
Mais de quelle manière, comment s'y prendre pour simplifier une machine administrative compliquée où les intérêts privés ont gagné du terrain sur l'intérêt public, comme une gangrène qui s'avance dans un corps humain lorsqu'elle n'est pas repoussée par le principe de vie qui tend à le conserver? Pour guérir cette maladie il faut observer comment s'étend la gangrène administrative. Tout homme qui exerce un emploi tend à augmenter l'importance de ses fonctions, soit pour faire preuve d'un zèle qui lui procure de l'avancement, soit pour rendre son emploi plus nécessaire et mieux payé, soit pour exercer plus de pouvoir, augmenter le nombre des personnes obligées d'avoir recours à lui et de solliciter sa bienveillance. Le remède doit suivre une marche contraire et tendre à diminuer les attributions. Telle action n'était pas permise, ou bien il fallait se pourvoir d'une autorisation ; qu'on ne s'en mêle plus. -Il en naîtra tel ou tel inconvénient. - Cela peut être ; il y a des inconvénients à tout. Mais si le remède que vous apportez à l'inconvénient est pire que l'inconvénient même ! Songez à la commune de Méréville qui a perdu son église et sa promenade par le soin qu'on veut prendre de protéger les propriétés des communes. Laissez les communes à elles-mêmes ; sans doute il y aura dans le nombre quelques sottises qui seront commises, cependant il y en aura peu parce que chaque localité sent bien mieux que le gouvernement, l'inconvénient des sottises qu'on lui fait commettre, mais y en eût-il, il vaut mieux s'y exposer. Donnerez-vous un tuteur à chaque père de famille pour l'empêcher de dissiper son bien qui est nécessaire à l'entretien de sa famille. C'est portant là que conduirait l'abus du système administratif, et je suis persuadé qu'on [66] pourrait, si ce n'était la crainte du ridicule, trouver des raisons très plausibles pour réglementer la manière dont je mets mon pot au feu.
C'est toujours d'après le même principe qu'on renouvelle périodiquement la prétention d'enrégimenter ceux qui gagnent leur vie par les arts industriels, en vantant les bienfaits des jurandes et des maîtrises. On veut réglementer la manière de faire un peigne ou de la gaze, et je vous assure qu'on donne pour cela des raisons dont peuvent aisément être ébranlés les esprits qui ne sont pas avertis que toute violation de la liberté est une violation de la propriété ; et toute violation de la propriété une atteinte portée à la production qui après tout, est ce qui fait vivre les nations.
Tels sont, Messieurs, les avantages qu'on peut retirer des saines connaissances en économie politique, [15] et par saines connaissances j'entends celles qui font connaître la vraie nature des choses, et l'enchaînement des faits entre eux ; tellement qu'on puisse lorsqu'on est témoin d'un fait, en assigner les causes et en pressentir les résultats. C'est ainsi qu'on a pu dire qu'on savait l'astronomie lorsqu'on a su prévoir et annoncer les éclipses. Remarquez que la connaissance de l'enchaînement des faits entre eux, dépend essentiellement de la connaissance de la nature des choses dont l'action et la combinaison font les faits. Pour prévoir que la lune s'éclipserait, il a fallu savoir que la lune était un corps opaque et sans lumière propre ; que la clarté qu'elle nous réfléchit vient du soleil ; que lorsqu'un autre corps opaque, comme la terre, s'interpose entre eux, le soleil cesse d'éclairer la lune. De là on a vu que pour prévoir cette position, il fallait étudier la marche de ces trois corps ; cette marche est un fait qui suit des lois qu'on a étudiées, etc.
On a prétendu que dans les choses morales et politiques on ne pouvait parvenir à une égale certitude. Je ne sais jusqu'à quel point on parviendra à connaître la nature du moral et du physique de l'homme d'où l'on pourra déduire jusqu'à un certain point ses actions. Ce que nous savons dès à présent, c'est qu'en morale et en politique de même qu'en physique tout fait a une cause, a pour cause ce qui le fait arriver. Dire qu'on ne la sait pas, ce n'est pas prouver qu'elle n'existe pas. Dire qu'on ne la saura jamais, est imprudent. On disait aussi avant Torricelli qu'il était impossible de peser l'air, et maintenant le poids de l'air et de tous les autres gaz est au nombre des choses les mieux connues.
[67]
En économie politique il y a également des vérités qui étaient tout à fait inconnues et qui sont connues maintenant. Locke, cet excellent esprit, ne savait pas d'où naissaient les variations dans ce qu'on appelle mal à propos l'intérêt de l'argent. Hume, que les anglais appelle Hioume, a montré que l'intérêt qu'on paie, n'est pas le loyer de la somme d'argent qu'on emprunte, mais le loyer de la valeur dont on acquiert la faculté de se servir ; que cette valeur fait partie du fonds capital de la société ; que l'abondance ou la rareté de la chose qu'on emprunte, n'était donc pas celle de la monnaie mais celle des capitaux disponibles de la société, dont la monnaie ne forme qu'une petite partie.
Cette vérité est actuellement hors de l'atteinte du doute ; toute personne qui ne la connaît pas, qui n'est pas en état de se la prouver à soimême et aux autres, n'est pas au courant de la science, ne sait pas tout ce qu'on sait actuellement en économie politique. Voilà la nature d'une chose, les capitaux, qui est bien connue, qui a été analysée dans toutes ses parties, qu'on a vu sous toutes ses faces, et qui nous dévoile la cause et les résultats d'une foule de phénomènes qui pouvaient étonner nos pères, de même que les éclipses les étonnaient.
[La suite ne nous est pas parvenue]
* * *
- Ce n'est pas réformer que de changer.
- L'utilité est ce qui procure à la société la subsistance et les agréments.
- On échange les utilités selon le besoin qu'on en a.
- Pour chaque échange il faut qu'il y ait au moins deux utilités produites qui sont consommées ensuite.
- Il en est ainsi pour les services rendus au public.
- Pour savoir si l'échange est équitable, il faudrait avoir une mesure de l'utilité.
- Dans les transactions libres et privées, la valeur accordée aux choses peut en mesurer l'utilité.
- Mais la vente des services publics n'est pas une transaction libre.
[68]
- Là il faut donc apprécier l'utilité par elle-même.
- Le salaire des fonctionnaires n'est pas restitué au public.
- Bentham fait connaître l'utilité à nous faire un bien quelconque ou à nous préserver d'un mal*.
- Sectes et sophismes qui attaquent le principe de l'utilité : le principe de l'ascétisme et le principe arbitraire*.
- Développement du système des ascétiques et sur quelles considérations il se fonde*.
- Dans le système de l'utilité, il faut prendre en considération la question utile à qui ? *
- Il faut créer de l'utilité et non la déplacer.
- La justice est ce qu'il y a de plus utile.
- Nos devoirs envers nous-même qui n'ont pas pour objet notre plus grand bien sont des niaiseries dignes du calendrier.
- Il n'y a pas de différence entre la morale publique et la morale privée. *
- Que l'utilité n'est pas opposée à l'honnêteté : exemple de Thémistocle et d'Aristide*.
- L'accusation d'épicuréisme repoussée*.
- Qui sera juge de l'utilité ?
- Les lois suppléent aux lumières et elles ne sont bonnes qu'autant qu'elles sont conformes au principe de l'utilité *.
- Ce principe est ennemi des querelles sanglantes.
- Madame de Staël combattue.
- Le principe de l'utilité élève l'âme et met le sort de l'humanité dans ses propres mains.
[69]
2. Résumé de la dernière séance. Apologie des considérations de morale et de politique.
2ter. Rien ne distingue mieux l'homme de la brute que le pouvoir de se diriger par des principes plutôt que par des appétits.
3bis. La vertu ainsi que l'économie privée consiste à sacrifier un bien présent à un bien à venir plus désirable et plus assuré.
6. Ainsi plus on est éclairé sur les résultats et plus on est vertueux.
9. Exemple de Washington cité.
12. La propriété exigée pour les fonctionnaires publics. Mais a-ton vu la propriété où elle est réellement ?
18. Une vue imparfaite de l'utilité est dangereuse.
20. La presse est utile pour discuter les questions.
20. Entre les mains d'un tyran c'est un flambeau qui égare. Examen de l'utilité de telle instruction publique qui n'est bonne que pour les tyrans (supprimé par prudence). Examen de l'enseignement dans telle École de Droit.
22*. Madame de Staël citée sur la pompe des religions en Italie.
24. Sismondi cité sur l'effet démoralisant de l'édifice religieux en Italie.
31*. L'utilité, s'il y en a, n'est pas pour les peuples.
32*. L'épître de Chénier citée.
[70]
Messieurs,
En étudiant les principes généraux de l'Économie politique, nous avons considéré l'utilité comme une chose de fait qui se manifeste par la valeur que nous attachons à chaque chose. Nous n'avons pas examiné alors si une chose était vraiment utile, ou ne l'était pas : nous avons supposé qu'on la regardait comme aussi utile, comme pouvant procurer autant de satisfaction que toute autre chose contre laquelle on consentait à l'échanger.
Mais creusant ce sujet nous avons voulu savoir en quoi consistait l'utilité, non pas appréciée, mais réelle des choses. C'est alors que nous avons trouvé qu'elle consiste en ce qui procure aux hommes un bienêtre quelconque, ou les préserve de quelques maux. Et que c'est vers les moyens de nous procurer une telle utilité, qu'il nous convient pour le bonheur de l'humanité et pour le nôtre en particulier, de diriger les efforts de notre intelligence et de notre industrie. Nous avons vu que ce principe que nous avons nommé le principe de l'utilité, loin d'être contraire aux principes de la plus sévère morale, leur était strictement conforme, et qu'appliqué aux relations des gouvernements envers les peuples, ou des peuples entre eux, il était digne de l'homme, l'être humain parvenu à sa plus grande maturité; digne de l'homme perfectionné.
J'ai fait mes efforts pour écarter les sophismes par lesquels, chez les anciens et de nos jours, on a cherché à obscurcir ces importantes vérités.
Si quelques personnes avaient pu croire que c'était sortir de l'Économie politique dont vous m'avez permis de vous exposer les principes et les conséquences, je les prierais de faire attention que ce cours n'est pas désigné pour une école publique fréquentée uniquement par des jeunes gens qui s'y rendent avec la ferme résolution d'explorer les landes les plus arides de la science ; que j'ai l'honneur de compter parmi mes auditeurs un grand nombre de personnes qui en possèdent déjà [71] les principes ; que je les ai professés pendant deux années dans ce même Athénée, et que j'ai consacré trois séances, au commencement de ce cours, à vous les retracer sommairement ; enfin je les prierais de faire attention que l'économie politique s'occupant principalement du soin d'exposer les phénomènes qui ont lieu relativement aux valeurs, lesquelles reposent en grande partie sur nos goûts, sur nos opinions, sur nos besoins comme membres de la famille et de la société, est sous ce rapport une science morale et politique. Je prierais, dis-je, qu'on fit entrer toutes ces considérations en ligne de compte; peut-être qu'alors on ne serait plus tenté de me reprocher d'avoir fait des incursions, dans deux autres départements de la Philosophie morale non moins dignes des recherches d'une réunion aussi éclairée, et qui ont eux-mêmes des relations intimes avec la science que je professe spécialement, et à laquelle je reviens toujours avec prédilection.
Je me proposais de joindre à ma dernière lecture une considération que je crois importante et qui seule ferait la matière d'un ouvrage tout entier. Je voulais vous faire remarquer que plus l'homme est perfectionné, et plus il est capable de résister aux séductions du moment, et de prendre pour règle de ses actions, des motifs éloignés. Qu'est-ce qui détermine un animal à manger de tel mets plutôt que de tel autre, à prendre ce chemin plutôt que celui-là ? C'est un mouvement irréfléchi qui naît du besoin actuel, un véritable appétit ; et si 1' animal pouvait parler et répondre à vos questions, lorsque vous l'interrogeriez sur les motifs de ce qu'il fait, il ne vous répondrait jamais rien, sinon : je le fais parce que j'ai envie de la faire.
L'homme seul peut vous dire ses motifs; et peut les tirer de considérations éloignées de l'appétit du moment. Quand les sauvages venaient visiter les vaisseaux de Cook et de Bougainville, ils étaient enclins à prendre, à dérober tous les objets qui les tentaient ; ils n'en étaient empêchés que par 1' obstacle qu'on y mettait. Les matelots et les mousses du vaisseau avaient sans doute les mêmes tentations, et se seraient fort bien accommodés des mets ou de la montre du capitaine. S'ils ne les prenaient pas, c'est qu'ils envisageaient la punition quelconque qui suivrait le vol. Mais les officiers à leur tour s'abstenaient probablement du même crime par des motifs supérieurs au châtiment, c'est-à-dire plus éloignés encore. Lors même qu'ils auraient eu assez de crédit pour se soustraire à toute opposition ils n'auraient pu supporter l'idée d'être déshonorés dans leur corps et de se fermer 1' accès à tout avancement futur.
[72]
À bien considérer la morale et la vertu, on s'aperçoit qu'elles consistent presque toujours à savoir sacrifier une satisfaction présente ou prochaine, à un avantage plus considérable, mais éloigné. Ce qui suppose le courage, la force de résister à la tentation actuelle, d'où lui vient son nom de vertu qui, comme vous savez, veut dire force.
Il en est de même de la qualité appelée économie.
L'économie privée lorsqu'on l'étudie dans sa nature, dans ce qu'on observe tous les jours, consiste à réserver les choses utiles, les valeurs, dont on a la possession, pour un moment où l'on pourra les consommer avec plus d'avantages.
Certes à l'instant où nous venons de toucher notre revenu et où nous avons la disposition d'une grosse somme, il n'y a rien de si facile que de la dissiper en peu de jours. C'est ce que font les gens qui ont peu d'empire sur eux-mêmes. Quand ils sont naturellement bienfaisants ils font des générosités, sans mesure. Quand ils aiment le faste, ils se laissent tenter par des bijoux, des meubles somptueux, donnent des festins et des fêtes. Il est encore beaucoup d'autres goûts dispendieux auxquels ils peuvent se livrer. Qu'en résulte-t-il? La fin de leur revenu arrive avant la fin de l'année. Et quand ils n'entament pas leurs fonds, il faut qu'ils se privent ou qu'ils privent leurs proches, d'objets essentiels à leur bien-être. L'instruction de leurs enfants est interrompue, des secours à de vieux parents sont supprimés ; et dans les classes indigentes les orgies du dimanche et du lundi, privent souvent une famille d'ouvriers vers la fin de la semaine du pain, du feu, des médicaments qui lui seraient nécessaires.
Vous voyez quelle analogie il y a entre 1' économie et la vertu, ou plutôt vous voyez que 1' économie est une vertu, un effort, un sacrifice d'un bien-être présent, d'un bien-être qui se montre avec tout son attrait, à un bien-être futur, supérieur, plus désirable, mais que l'on ne sent pas avec la même vivacité parce qu'il ne se présente pas immédiatement et qu'il faut l'attendre.
Mais pour être en état de résister aux séductions du moment, de discerner et d'apprécier ce bien-être éloigné, cet avantage futur qui sera supérieur à la satisfaction du moment, pour être en état de résister aux séductions de cette dernière, il faut de l'empire sur soi-même, des connaissances, du discernement ; il faut s'être fait une habitude de manier cet admirable instrument de la raison humaine. Il faut être en un mot un homme perfectionné, élevé au-dessus de la brute autant que la nature de notre être la comporte. Et remarquez je vous prie que cela nous conduit à un résultat bien opposé au paradoxe de J.-J. Rousseau. [73] Ce résultat est que les lumières sont favorables à la vertu en général, et en particulier à cette vertu qu'on appelle économie privée, car pour ce qui est de la frugalité des peuples grossiers, c'est celle des animaux qui se passent des choses quand ils ne savent pas se les procurer. L'économie de l'homme consiste à se permettre toutes les consommations que la raison peut avouer dans un état donné de besoins et, perfectionnée, consiste à s'interdire une satisfaction actuelle en faveur d'un avantage futur que son jugement et sa prudence lui démontrent être préférables.
Par cette raison et toutes choses d'ailleurs égales, j'accorderai toujours plus de confiance à un homme éclairé qu'à celui qui manque de lumière, de même que dans un chemin solitaire, j'aimerai mieux rencontrer un homme raisonnable, qu'un insensé qui sera incapable de prévoir les conséquences du mal qu'il pourra me faire. Toutefois entendons-nous sur cette qualification d'homme éclairé.
La mémoire d'un homme peut être chargée de beaucoup de choses, il peut savoir le nom de toutes les plantes d'un herbier; il peut connaître toutes les dates de l'histoire universelle, sans que je consente à l'appeler un homme éclairé. Je réserve ce titre honorable pour celui qui sait tirer des conséquences justes des faits dont sa mémoire est chargée, qui sait les comparer, démêler le fil qui les lie, qui connaît enfin leurs causes et leurs résultats, celui-là seul est en état de juger, de prévoir des suites, et de se conduire comme il convient. En moins de mots, par un homme éclairé, j'entends un homme d'un jugement éclairé, que plus on est éclairé mieux on sait se conduire, parce qu'alors on entrevoit mieux les conséquences.
C'est l'homme que je préférerai rencontrer dans un chemin solitaire; c'est celui que je chargerai le plus volontiers de mes intérêts; c'est celui que j'aimerai le mieux voir à la tête de la chose publique.
Comment se fait-il donc, Messieurs, que des idées si simples, tellement conformes au gros bon sens, que je ne crois pas que personne soit tenté de les disputer, servent si peu de règle aux jugements que l'on voit porter tous les jours ? Tous les jours je salue du nom d'habile homme, et même de grand homme, des gens qui ont très mal fait les affaires du public et les leurs. Tandis que l'on donne plutôt le nom d'homme vertueux que d'homme habile à Washington, qui a si bien fait les unes et les autres.
Quoi ! Si Washington se fût perpétué dans le pouvoir après avoir rendu de si grands services, et joui d'une si grande influence ; s'il eût gâté par degrés les institutions de son pays, dépravé le patriotisme de [74] ses concitoyens pour les enivrer de l'orgueil des succés militaires, s'il eût acheté avec l'argent du peuple les grands corps de l'État; et par une suite de tout cela, s'il eût perdu la confiance de sa nation, et soulevé les peuples qui étaient disposés à être ses plus fermes appuis, on 1' appellerait un habile homme.
Il a été cent fois plus habile, Messieurs, au niveau de son siècle ; se trouvant être de la civilisation, non du IXe mais du XIXe siècle, Washington a aidé sa nation à s'affranchir de tout ce qu'il y avait d'illibéral dans ses institutions. [illisible] en lui donnant de la dignité et le sentiment que nulles autres institutions ne pouvaient la rendre plus heureuse, il a réuni constamment les forces du peuple contre toute influence étrangère ; ces forces ont fait ses succès. Aussi a-t-il vu du haut de ses collines de Montvernon jeter les fondements d'une capitale à laquelle la reconnaissance publique déjà, donnait son nom. Lui-même dans un loisir occupé, dans un glorieux repos, heureux du bonheur de sa famille, plus heureux encore du bonheur de son pays, heureux des hommages du vieux comme du nouveau monde, il a goûté les plus grandes satisfactions que puisse atteindre notre imparfaite nature, et n'a quitté cette terre que pour commencer une honorable immortalité.
En faisant le portrait de l'homme que j'appelle habile autant que vertueux, je n'ai point l'espérance que le gros d'une nation atteigne jamais ce degré de lumières; mais on conviendra qu'elle peut en approcher plus ou moins et qu'il est désirable qu'elle en approche le plus possible.
[...]
Mais, Messieurs, dans les pays les plus libres, l'appréciation des services rendus et la fixation des honoraires dont ils sont payés, n'est pas la matière d'un débat contradictoire où chaque partie contractante puisse défendre ses intérêts. La société paye une partie de la rétribution qui revient à ses fonctionnaires, en honneurs, et en pouvoir qui sont d'une appréciation encore plus difficile que tout le reste.
Nous ne pouvons donc point dans ces cas-là apprécier l'utilité que nous recevons, l'utilité des services qu'on nous rend, par l'utilité que nous donnons, la valeur des honoraires. Si nous voulons nous en former une idée, il faut donc apprécier l'utilité en elle-même indépendamment de la valeur de ce que nous donnons en échange ; la décomposer, savoir exactement en quoi elle consiste et que 1' on ne peut y parvenir qu'en étudiant le principe de l'utilité; ce qui sera l'objet de cette séance.
[75]
[...]
On peut même élever des doutes sur la maxime que 1' intérêt général, en le supposant loyalement constaté, doive toujours l'emporter sur les intérêts privés. Elle conduirait à sacrifier un particulier innocent dans l'intérêt d'un public coupable, et ramènerait vers ces temps barbares où des peuples offraient au ciel des victimes humaines pour se le rendre favorable. Cette dangereuse maxime a pris naissance chez les peuples anciens : salus populi suprema lex esto. La guerre se faisait chez eux d'une manière féroce ; nulle pitié pour les vaincus ; de l'opinion générale qu'un peuple ne pouvait prospérer qu'aux dépens d'un autre, il résultait que tout étranger était un ennemi. On exterminait des populations entières, ceux qu'on épargnait étaient réduits en esclavage, et l'on conçoit qu'alors on pouvait vouloir acheter le succès à tout prix même aux dépens de la justice et du sang innocent. Nos auteurs modernes ont beaucoup trop admiré les maximes de 1' antiquité, et se sont bien trompés en voulant les appliquer à une civilisation qui n'est plus celle des anciens. Il convient à des temps plus éclairés d'apprécier les choses à leur juste valeur et de ne payer aucun avantage au-delà de ce qu'il vaut.
Mais je m'écarte du sujet de mon discours d'aujourd'hui.
Je vous ai parlé, Messieurs, de l'utilité en général que des êtres raisonnables doivent toujours se proposer pour but. En même temps je vous ai dit que c'était blesser la justice que de chercher son utilité aux dépens de celle des autres; que cela équivalait à un vol qu'on leur faisait pour [20] s'en approprier le montant. Cette considération mérite quelque développement.
En traversant une fois un de ces passages publics trop étroits pour la population qui s'y précipite, et que nos marchands rendent plus étroits encore par les étalages qu'ils y exposent avec la plus scandaleuse indiscrétion, je demandai à l'un de ces marchands pourquoi sa montre, son étalage, occupait la moitié du chemin.
« -Vous voulez donc m'empêcher de vendre ma marchandise, me répondit-il.
- Et vous vous voulez, répliquai-je, m'empêcher de passer.
- Le passage est encore suffisant pour que vous passiez, etc. »
[76]
Vous sentez qu'il eût été difficile de faire entendre à ce marchand que pour son intérêt particulier, il entreprenait sur l'intérêt du public qui est non seulement de passer rigoureusement mais de passer sans être arrêté, coudoyé, froissé et sans avoir ses vêtements endommagés. Pour l'intérêt d'un seul qui était lui, il nuisait à six mille personnes, plus ou moins qui passent là tous les jours ; et si 1' administration s'occupait quelquefois par hasard de faire rendre à chacun ce qui lui appartient, elle remédierait à ce désordre qui, quoique petit, se reproduit si souvent et sous tant de formes en France, qu'il ne laisse pas que d'y rendre la vie moins douce qu'elle ne pourrait être, avec tant d'autres avantages dont on y jouit d'ailleurs.
Je pressais un jour l'un de nos plus célèbres algébristes de me dire à quoi la géométrie transcendante était bonne. Il se trouva que sans elle on pouvait calculer les éclipses et se guider sur les mers, sans elle tirer tout le parti possible des combinaisons du levier, c'est-à-dire trouver toutes les applications de la mécanique, sans elle, en un mot parvenir à faire tout ce qui est utile. Mon mathématicien poussé à bout, se mit à me dire :
Voulez-vous savoir à quoi sert la géométrie transcendante ? - Oui. - À être nommé professeur au collège de ***, à se faire une grande réputation, à parvenir à l'Institut.
Enfin dans cet accès de bonne foi, mon savant confessa que son calcul différentiel et intégral n'avait été utile qu'à lui-même.
Après donc que cette question est décidée : à quoi cette chose estelle utile ? Vous voyez, Messieurs, qu'il en reste une autre qui vaut la peine d'être faite aussi : à qui cette chose est-elle utile ?
C'est la réponse à cette dernière question qui doit occuper notre séance de ce jour. Cette réponse exige pour être bonne, une sagacité extrême ; elle touche à beaucoup d'intérêts; elle est sujette, au moins dans l'état de nos lumières, à beaucoup de contestation. Aussi chercherai-je à montrer où sont les bases sur lesquelles doivent porter nos jugements, plutôt qu'à les prononcer moi-même ; et suivant ma méthode je procéderai en commençant par des exemples, qui ne sont que des faits généraux, des faits comme il s'en présente des milliers en tous pays, et dont je chercherai les causes et les conséquences.
Voyant, par exemple, les frais qu'on fait en beaucoup de lieux pour l'instruction publique, j'examine la qualité de l'instruction que l'on donne à si grands frais, et je me demande à qui elle est utile ? Cette question est complexe : je la décompose ; j'examine quelles sont les [77] matières qu'on enseigne. Sur chacune je me fais cette question : cette langue, cet art, cette science.
[...]
On prétend faire du devoir le principe de nos actions ; mais en quoi consiste le devoir ? Un prêtre dévot le fera consister à garder la chasteté ; un capucin de bonne foi, s'il en est, le fera consister à n'avoir point d'argent dans sa poche, et à vivre aux dépens des pauvres gens qui écoutent ses balivernes. Le principe de l'utilité c'est donc ce qui est utile pourvu que cela ne nuise pas à autrui.
D'autres développements sont encore nécessaires. Puis-je faire un bruit, développer une odeur qui est nécessaire à mon industrie, à ma fortune au risque de porter préjudice à mon voisin ? Ici la loi ou l'usage qui souvent fait loi, intervient et ne vous permet pas ce qui nuit à autrui. Et d'autres considérations montrent qu'il est utile de se soumettre aux lois ou aux usages.
Peux-je faire ce que la loi autorise, qui m'est fort nécessaire; mais qui est préjudiciable à autrui ? Ici d'autres considérations doivent entrer dans les développements. Il faut se faire aimer des autres hommes au milieu desquels on est appelé à vivre ; et il serait peut-être plus nuisible qu'utile à tout prendre de se faire, même le pouvant, beaucoup de bien pour un peu de mal qui en résulterait pour le prochain. D'ailleurs, il y a un sentiment de justice générale qui fait qu'on ne sait mauvais gré d'une action permise qui ne fait que très peu de mal. Chacun sent qu'il a besoin de tolérer de certaines actions pour qu'on lui tolère bien des choses.
À vrai dire le principe de l'utilité est mis en pratique en général parce qu'il est fondé sur le bon sens et l'intérêt véritable de la société. Le principe des devoirs est souvent violé parce qu'il est arbitraire et que tel exige des devoirs qui ne sont pas reconnus par tel autre.
Le principe de l'utilité peut seul fournir des règles pour établir ce qui constitue le devoir.
[78]
Dans les premiers chapitres de la première partie de mon Cours complet d'économie politique pratique, j'ai parlé des besoins qu'éprouvent les hommes en société, sans mettre en doute qu'ils éprouvassent des besoins, soit comme individus, soit comme faisant partie du corps social. J'ai seulement fait remarquer que ces besoins sont beaucoup plus nombreux dans une société civilisée que dans l'état sauvage. J'ai dû négliger de m'occuper des besoins de l'homme isolé et m'attacher aux besoins de l'homme social, puisque j'avais pour objet de faire connaître l'économie de la société.
J'ai appelé des biens toutes les choses propres à satisfaire nos besoins, et je nomme utilité la qualité qui les y rend propres. On peut critiquer ces expressions ; mais comme elles s'appliquent à des idées réellement existantes, si l'on ne les jugeait pas bien exprimées, il faudrait les désigner par d'autres expressions. Je n'ai voulu que leur donner des noms que tout le monde pût aisément comprendre ; et pour que différentes personnes n'attribuent pas à ces noms des significations diverses, je prends, comme toujours, le soin de préciser le sens que j'y attache, sans me refuser à adopter des noms meilleurs si l'on en trouve.
J'ai remarqué aussi, dès les premiers chapitres du même ouvrage, et dans tout son cours, que l'utilité des choses et des actions avait une infinité de nuances et une importance très diverses, selon que les choses servaient à satisfaire à des besoins indispensables ou futiles ; et, sans m'arrêter au degré de l'utilité, j'ai prié que l'on considérât comme utile ce qui pouvait servir, soit en pourvoyant à nos besoins indispensables, soit en multipliant nos jouissances, soit en gratifiant nos goûts ; n'apercevant d'autre différence entre une utilité et une autre, que son intensité et le degré de son importance.
L'utilité ainsi désignée peut s'appliquer aux actions des hommes, comme à toute autre chose.
Or, le principe de l'utilité consiste à mesurer l'estime que nous faisons des choses ou des actions sur le degré d'importance de cette utilité. La plus importante pour l'homme en société, ce qui lui est le plus [79] utile, est pour lui digne de la plus haute estime, et mérite le mieux d'être le but de ses efforts.
Mais l'homme faisant partie d'une société, quand il cherche avant tout son utilité personnelle, sans égard à ce qui convient aux autres hommes, est coupable d'égoïsme ; ce qui constitue tout à la fois un vice et un mauvais calcul. Je crois cette proposition susceptible de démonstration. D'ailleurs, ce n'est pas suivre le principe de la plus grande utilité, que de donner la préférence à celle qui n'est favorable qu'à une seule personne, plutôt qu'à celle qui est favorable à plusieurs.
L'homme social, quand il cherche uniquement l'utilité de la société dont il fait partie, de sa nation, au risque de ce qui pourra en advenir au reste du monde, est coupable d'un autre vice et d'un autre mauvais calcul, que j'appellerai égoïsme national, ou patriotisme exclusif. Je crois cette seconde assertion non moins susceptible d'être démontrée, quoique beaucoup plus contestée que la première.
Mais l'homme social, qui mesure l'estime qu'il fait des choses, sur le plus ou le moins d'utilité qu'elles ont pour l'homme, c'est-à-dire qui mesure son estime sur le plus grand bien du plus grand nombre, est éminemment vertueux ; et j'ajouterai que pourvu qu'il n'emploie, pour parvenir à ce but, que des moyens compatibles avec la nature des hommes qui l'entourent et de la société dont il fait partie, ses principes non-seulement dénotent un sentiment louable, mais, au total, conduisent au bien le plus réel et le plus durable, soit pour l'humanité, soit pour sa nation, soit pour lui-même.
Je considère donc comme utile tout ce qui sert au bien-être de l'homme.
Les choses qui lui sont utiles le sont à différents degrés, depuis celles qui sont indispensables à son existence, jusqu'à celles dont toute l'utilité consiste à satisfaire ses goûts les plus fugitifs. On peut disputer à l'infini sur le plus ou le moins d'utilité de chaque chose, parce que les besoins et les goûts varient comme les figures. Dans cet écrit, je ne donne la qualification d'utile qu'à ce qui est reconnu pour tel par toute personne jouissant du simple bon sens ; et même, pour éloigner toute chicane, je permets à tout lecteur de nier l'utilité qu'il m'arrive d'attribuer aux choses. Alors, les raisonnements que je fais dans la supposition que telle chose en particulier est utile à l'homme, ne s'adressent pas à ce lecteur en particulier, mais seulement à ceux de mes lecteurs qui admettent avec moi l'utilité de la chose. Ainsi, si je dis qu'un aliment est utile en ce qu'il nous préserve de la faim, qui est un mal, qu'un vêtement est utile en ce qu'il nous préserve du froid, il est loisible, à qui le juge à propos, [80] de nier ces propositions, et mes raisonnements à cette occasion ne s'adressent plus qu'à ceux des lecteurs qui pensent avec moi qu'un vêtement chaud et un aliment sain sont bons à quelque chose.
De même, si j'établis une comparaison entre l'utilité de deux objets, et que j'attribue, par exemple, à une maison qui nous met à l'abri des intempéries de l'air, plus d'utilité qu'à une bague qui nous gêne dans l'usage de notre main, il est permis à tout le monde de soutenir qu'une bague est plus utile qu'une maison ; seulement je préviens que mes raisonnements sur ce point ne s'adressent qu'à ceux qui pensent avec moi qu'une maison est plus utile qu'une bague.
Tout homme doué de bon sens désire ce qui peut contribuer à son bien-être, ce qui lui est utile, et repousse ce qui produit en lui du malaise ou de la douleur, ce qui lui est nuisible. Si quelques personnes désirent et font des sacrifices pour avoir ce qui leur est nuisible, c'est :
- ou, par ignorance, parce qu'elles ne connaissent pas les qualités nuisibles de ce qu'elles souhaitent, et leur attribuent des qualités utiles qu'elles n'ont pas ;
- ou par démence, lorsqu'elles souhaitent ce qu'elles savent leur être contraire;
- ou par passion, c'est-à-dire par une faiblesse qui leur fait sacrifier un bien-être futur à la satisfaction d'un appétit présent, ou un bien-être présent et incontestable à un bien-être futur et contesté, comme les religieux de la Trappe.
Dans tous les cas où les hommes ne préfèrent pas ce qui leur est utile à ce qui leur est nuisible, il y a démence, ignorance ou passion ; ces trois circonstances sont donc les premiers obstacles au bien-être, au bonheur de l'homme ; car la première condition pour obtenir une chose, c'est de la désirer, de la rechercher. Quiconque travaille à éclairer l'ignorance, à guérir la démence, et à soumettre les passions à l'empire de la raison, est donc un bienfaiteur de l'humanité, et travaille efficacement au bonheur des hommes.
Ce qui est utile aux hommes peut, dans beaucoup de cas, être obtenu sans nuire à personne. L'homme qui par son travail se fait un revenu et se procure tous les objets de ses besoins, non seulement ne se satisfait pas au dépens des autres hommes, mais sa manière d'exister leur est favorable, et augmente leur bien-être. Mais il est d'autres cas où la satisfaction de l'un est contraire à l'autre : dans ce cas, c'est une borne que la nature a opposée à la satisfaction du premier. Si chacun pouvait chercher [81] sa satisfaction aux dépens des autres, celle de tous serait compromise.
[...]
Un auteur étranger (ou plutôt un auteur qui n'est étranger à aucune nation, puisqu'il est avant tout citoyen du monde et ami de l'humanité tout entière, Jeremy Bentham), s'est occupé d'analyser l'utilité, et l'a fait avec une rare sagacité.
La nature, selon lui, a placé l'homme sous l'empire du plaisir et de la douleur. Nous leur rapportons toutes nos déterminations. Celui qui prétend se soustraire à cet assujettissement ne sait ce qu'il dit. Au moment même où il se refuse à la plus grande volupté, où il embrasse les plus vives peines, il a pour objet de chercher une satisfaction quelconque, ou bien de se soustraire à un état pénible, de s'en garantir, pour le présent ou pour l'avenir.
Nous appelons du nom de mal, une peine, une douleur, la cause d'une douleur. Nous avons nommé bien, un plaisir ou une cause de plaisir. Eh bien, l'utilité est la propriété, la tendance d'une chose à nous préserver de quelque mal, ou à nous procurer quelque bien. Pour un individu, pour une communauté, ce qui est utile c'est ce qui tend à augmenter pour eux la somme du bien, ou à diminuer la somme du mal.
Maintenant on peut se demander quel jugement un être doué de raison doit porter relativement au principe de l'utilité ainsi défini. Doit-il chérir, favoriser, ce qui pour l'humanité tend à augmenter la somme du bien ou la somme du mal ? Dans le premier cas, il adopte le principe d'utilité pour règle de ses jugements et de ses actions ; il mesure son approbation ou sa désapprobation d'un acte privé ou public sur sa tendance à augmenter la somme de biens dont les hommes peuvent jouir, ou à diminuer la somme de leurs maux. Pour lui, ce qui est moral, ce que la morale conseillera sera l'utile ; ce qui sera immoral, odieux, ce qu'il faudra défendre sera le nuisible, le funeste.
Il nommera bon ce qui est utile, ce qui augmente les plaisirs ou diminue les peines. Il qualifiera de mauvais ce qui engendre plus de peines que de plaisirs. Et remarquez, poursuit Bentham, que je prends ces mots plaisirs et peines dans leur signification la plus vulgaire. Je n'invente point de définitions arbitraires pour donner l'exclusion à certains plaisirs, pour préconiser certaines peines. Je ne veux consulter ni Platon, ni Épicure, pour savoir ce que c'est que la peine et le plaisir. [82] J'appelle ainsi ce que chacun sent et appelle de ce nom, le paysan comme le prince, l'ignorant comme le philosophe.
Quiconque admet le principe de l'utilité, admet aussi le principe du juste et de l'injuste. Lorsque le bien produit devient la proie de quiconque n'y a point de droit, il y a une injustice produite, or toute injustice est un mal, d'abord pour celui qui en est victime, et ensuite pour la société, parce qu'elle décourage de faire le bien ; elle nuit à ce qui augmente la somme des biens, en même temps qu'elle ajoute à la somme des maux. Quiconque adopte le principe de l'utilité, ne saurait donc prendre la défense de l'injustice.
Si nous croyons que ce qui est utile doit être la règle de notre approbation et de nos actions ; en moins de mots, si nous adoptons le principe de l'utilité, nous ne devons entendre par là que la véritable utilité, ce qui est vraiment utile, ce qui doit entraîner bien réellement plus de bien que de mal ; cela nous met dans l'obligation de nous éclairer sur les conséquences des choses, d'étudier la nature de chaque chose, et la manière dont les faits se lient les uns aux autres. C'est pour cela que les lumières sont nécessaires à la morale.
Je sais bien qu'à défaut de lumières, on pourrait s'en rapporter à ceux qui en ont; mais on rencontre alors un grand danger. L'homme que l'on consulte, au lieu de conseiller à l'ignorant ce qu'il y a de plus utile à faire, peut lui conseiller ce qui convient à lui directeur, ou à sa caste, plutôt que ce qui augmente véritablement la somme des biens, ou diminue véritablement la somme des maux. Qu'une veuve dans l'Indoustan demande à un bramine: Faut-il que je me brûle sur le bûcher de mon époux ? Il est à craindre que le bramine ne lui réponde : Vous ferez une action vertueuse en montant sur le bûcher ; quoique, suivant le principe de l'utilité, cette action cruelle ne soit point recommandable, puisqu'il ne résulte aucun bien pour personne de cette horrible exécution (si ce n'est peut-être une augmentation de respect et de revenu pour la caste des bramines), et qu'il en résulte au contraire une augmentation de maux déplorable. Quand bien même l'avantage qui en reviendrait aux bramines égalerait les maux qui en résultent pour les veuves, il resterait toujours que cet avantage serait pour ceux qui n'y ont pas de droits, et le mal pour ceux qui ne l'ont pas mérité ; dès lors, affreuse injustice, augmentation grave dans la somme du mal.
Il est important, en adoptant le principe de l'utilité, d'écarter les vertus et les vices de convention, et de ne donner le nom de vertu qu'à ce qui augmente bien véritablement la somme du bien et, par conséquent, à ce qui est utile ; et le nom de vice qu'à ce qui augmente bien véritablement [83] la somme du mal. À nos yeux la vertu n'est pas vertu, parce qu'il nous est commandé de la considérer comme telle, mais parce qu'elle est bonne et utile à la société. Le vice n'est pas vice parce qu'on nous le défend, mais parce qu'il entraîne des maux, parce qu'il est funeste à la société. Cette morale est la seule qui soit digne d'un être aussi noble et intelligent que l'homme ; tout autre tend à l'avilir, à le dégrader. Soumettons à cette épreuve la bravoure dans les combats. Elle est généralement regardée comme une vertu ; et sans doute elle l'est lorsqu'on repousse une agression injuste, parce que le résultat en doit être l'indépendance et la liberté.
Mais que faut-il en penser, de combien d'applaudissements et de récompenses convient-il de la payer, lorsqu'elle se déploie à l'appui d'une cause inique, et dont les résultats sont l'autorité arbitraire, les abus et l'oppression ? Ce guerrier qui a prêté serment à son chef, tandis que ce chef marchait dans la route du bien public, fait-il un acte utile en continuant à le servir lorsque ce chef devient un furieux, un incendiaire ? Est-ce vertu que de sacrifier sa vie pour poursuivre et persécuter les hommes qui lui déplaisent, qui ont blessé son orgueil ?
De même, si dans le catalogue banal des péchés, il se rencontre quelque action indifférente ou quelque plaisir innocent, faut-il être dupe de la routine ou du préjugé ? ou plutôt ne faut-il pas envisager les conséquences et déclarer innocent ce qui ne fait point de mal ?
Lorsqu'on arrive à vouloir balancer le bien et le mal que chaque action peut produire ; lorsqu'il s'agit d'additionner tous les biens d'un côté, de l'autre tous les maux, et de faire une soustraction pour savoir de quel côté est l'excédant, et s'il y a plus de bien que de mal, de vertu que de vice dans une action donnée, on rencontre véritablement de grandes difficultés. Bentham les a fort habilement surmontées en dressant un catalogue si complet des peines et des plaisirs que l'homme peut éprouver, soit comme individu, soit comme membre de la famille et de la communauté, qu'on ne saurait trouver une sensation qui ne puisse pas s'y classer. [22]
Ce grand investigateur de la nature humaine a observé avec la même sagacité les objections, les sophismes, dont on a dans tous les temps essayé d'ébranler le principe de l'utilité, sur lequel, après tout, se fonde le bonheur de notre espèce ; il range ces sophismes sous deux chefs, qu'il appelle le principe de l'ascétisme et le principe arbitraire ou du [84] sentiment. Ces mots ne nous disent encore rien ; cependant ils couvrent beaucoup d'idées, comme nous allons en juger.
Par l'ascétisme, il ne faut pas entendre seulement les pratiques de dévotions et de pénitence usitées dans les cloîtres, mais aussi les principes professés par des sectes entières de philosophes, comme étaient les stoïciens, et par beaucoup de personnes éparses dans la société. Tout ce qui flatte les sens leur paraît odieux et criminel ; ils fondent la morale sur les privations, et la vertu sur le renoncement à soi-même. Au rebours des partisans de l'utilité, ils approuvent tout ce qui tend à diminuer les jouissances ; ils blâment tout ce qui tend à les augmenter.
Cependant, comme on ne peut échapper à la loi de notre nature, qui nous ordonne de chercher le plaisir et de fuir la peine, il faut bien que, par un jugement dépravé, les ascétiques cherchent une satisfaction quelconque en embrassant la douleur. Il se peut que les stoïciens se crussent récompensés par l'estime et les applaudissements de tous les sacrifices qu'ils croyaient faire à la sévérité de leurs maximes. Quant à l'ascétisme des cloîtres, ceux qui s'y livrent de bonne foi paraissent tourmentés de vaines terreurs ; ils fuient un mal imaginaire qui les poursuit. L'homme n'est à leurs yeux qu'un être dégénéré qui doit se punir sans cesse du crime de sa naissance, qui doit se tirer à grand peine du gouffre de misères ouvert sous ses pas, et acheter, par des instants de peine dans cette vie, des siècles de bonheur dans l'autre. C'est ainsi, ô grand Pascal ! ô toi qui, par ton génie, pouvais exercer une influence si favorable sur le sort des hommes ! c'est ainsi, dis-je, que tu as usé ta vie dans l'abstinence, sous la haire12431 et la discipline12441, et que tu es mort jeune, victime de cette triste manie, en regrettant de n'avoir pas assez souffert !
Comme il n'y a pas d'absurdité qui ne s'appuie sur quelque raisonnement plausible, il faut bien qu'il y ait une apparence de motif aux principes des ascétiques. On a reconnu de bonne heure que l'attrait des plaisirs pouvait être séducteur dans de certaines circonstances, c'est-à-dire porter à des actes pernicieux, à des actes dont le bien n'est pas équivalent au mal. Défendre ces plaisirs en considération de leurs mauvais effets, c'est l'objet de la saine morale et des bonnes lois. Mais pour savoir avec quelque degré de certitude quels résultats doivent avoir telles ou telles actions, il faut être passablement avancé dans les sciences morales et politiques ; sans cela, on se méprend sans cesse. On s'impose des maux qui ne vous préservent de rien ; on se permet des jouissances qui doivent être suivies des plus fâcheux effets.
En proscrivant tous les plaisirs, les ascétiques ont prouvé qu'ils ne connaissaient pas toute la morale, le moral de l'homme dans son entier. [85] Ils ont porté un jugement incomplet; ils n'ont contemplé que les maux résultant de l'abus de certaines jouissances, et ils ont enveloppé dans une même proscription la jouissance avec l'abus, les plaisirs sans inconvénient avec ceux qui étaient escortés d'infortunes, semblables à des gens qui se priveraient de cuire leurs aliments et de se chauffer, de peur de mettre le feu à la maison.
Pline, qui, en sa qualité de naturaliste, n'aurait dû chercher dans l'étude de la nature que les moyens d'étendre les jouissances des hommes, ne voit, dans l'usage agréable de ses productions, qu'un abus, et même un crime. En parlant des parfums, il déclame contre l'emploi qu'on en fait ; c'est un plaisir horrible, un goût monstrueux. Il raconte qu'un Plotius, proscrit par les triumvirs, fut décelé dans sa retraite par l'odeur de ses parfums, et il ajoute ces mots extravagants : Une telle infamie absout la proscription entière. De tels hommes ne méritaient-ils pas la mort?
Sénèque n'est pas toujours ascétique, mais il l'est souvent : ce qui l'entraîne dans des pensées puériles et fausses. Qui croirait que, sous le règne de Néron, il lui restât le loisir de s'indigner contre l'invention récente de conserver la glace et la neige jusqu'au milieu de l'été ! quelle profusion d'éloquence amère sur la perversité de boire à la glace dans les ardeurs de la canicule !
«L'eau, dit-il, que la nature donnait gratuitement à tout le monde, est devenu un objet de luxe ; elle a un prix qui varie comme celui du blé; des entrepreneurs, ô honte ! la vendent en gros comme les autres denrées. Ce n'est plus une soif, c'est une fièvre; une fièvre qui n'est pas dans notre sang, mais dans nos désirs. Le luxe a détruit tout ce qu'il y avait de tendre dans nos coeurs, et les a rendus plus durs que la glace elle-même ».
Ce mauvais sens et ce mauvais goût ont été reproduits de nos jours dans l'éloquence de nos missionnaires, et par ce mot je ne désigne pas seulement les missionnaires qui frappent l'imagination grossière des villageois, mais peut-être aussi ceux qui prêchent dans les salons, aidés d'un beau talent et qui, au lieu de tirer leur morale de l'étude des choses telles qu'elles sont, vont la puiser dans les eaux du Meschassebé ou du Jourdain.
Tels sont les principes des ascétiques et les motifs sur lesquels se fondèrent les différents chefs de secte qui les ont soutenus.
Bentham signale aussi l'autre troupe de sophismes qui combat le principe de l'utilité. Ce sont les principes de ceux [qui] approuvent ou blâment par sentiment, sans admettre aucune autre raison de ce jugement que le jugement lui-même, et sans se croire obligés de le justifier [86] par le calcul éclairé des biens et des maux qui résultent de l'action qu'ils approuvent ou qu'ils blâment.
Tel est le ton despotique de ce principe d'action que Bentham appelle arbitraire, et duquel il résulte une véritable anarchie d'idées, puisque chaque homme ayant autant de droits qu'un autre de donner son sentiment pour règle des sentiments de tous, il n'y aurait plus de règle de la convenance des actions. Comme l'absurdité de ce principe mis à nu est manifeste, on ne dit jamais ouvertement : Sans que je me donne la peine de raisonner avec vous, je veux que vous pensiez comme moi ; chacun se révolterait contre une prétention si folle. On a recours à diverses inventions pour la déguiser ; on voile ce despotisme sous quelque phrase insidieuse. Tel homme vous dit qu'il a en lui quelque chose qui lui fait distinguer ce qui est bien de ce qui est mal, une conscience, un sens moral ; ensuite travaillant à son aise, il décide que telle chose est bien, telle autre est mal ; pourquoi ? Parce que le sens moral me le dit ainsi, parce que ma conscience l'approuve ou la désapprouve ; comme si Ravaillac ne disait pas aussi que sa conscience lui commandait d'assassiner Henri IV, l'ami le plus sincère qu'ait eu le peuple français !
Un autre, par-delà le Rhin, vous dit qu'il faut imiter le type du beau moral, et ce type, c'est lui qui vous le donne.
Un autre vous vante les charmes de l'unité ; un autre, l'absolu. Celui-ci défend l'opinion d'un maître ; celui-là soutient celle d'un autre. Un troisième se rend l'interprète d'une autorité respectable qui ne vous laisse pas même la permission de discuter ce qui est bien et ce qui est mal. Vous ne vous accordez pas entre vous, dit ce dernier ; vous êtes dans le doute ; moi seul je puis vous en tirer.
Tous ces systèmes ne sont au fond que le principe arbitraire masqué sous différentes formes de langage, revêtu d'un costume plus ou moins antique et imposant. Dans tous ces cas, c'est une opinion qu'on veut faire triompher sans être obligé de l'appuyer par de bonnes raisons. Ces prétendus principes servent de prétexte au despotisme, du moins à ce despotisme en disposition, qui n'a que trop de pente à se développer en pratique du moment que ceux qui l'ont dans le coeur arrivent au pouvoir.
C'est là qu'il faut chercher la cause des sympathies et des antipathies, de l'esprit de parti, des persécutions en tout genre. Ce n'est pas que l'antipathie ne puisse fréquemment se trouver unie avec le principe de l'utilité. Quand par ressentiment on traduit un malfaiteur devant les tribunaux, on fait sans doute un acte utile ; mais le motif est dangereux : ce n'est pas une bonne base d'action. Si de tels motifs produisent quelquefois des actions utiles, ils peuvent aussi en produire de funestes. [87] L'histoire en fournit une foule d'exemples. La seule règle toujours bonne, toujours sûre pour nos actions, c'est la considération de l'utilité. On peut souvent faire le bien par d'autres motifs ; on ne peut le faire constamment qu'en s'attachant à ce principe.
Tels sont les deux principes opposés au principe de l'utilité : celui de l'ascétisme et celui de l'arbitraire ; ce dernier comprend l'enseignement, l'autorité, c'est-à-dire vous prescrit de croire et d'agir, ou bien vous le défend, sans autre motif sinon qu'on vous l'enseigne ainsi, qu'on le veut ainsi. Le principe de l'utilité seul vous prescrit ou vous défend parce qu'il doit en résulter du bien ou du mal. Il oblige à connaître les choses et à raisonner ; il se rectifie perpétuellement à mesure qu'on découvre que ce qu'on imaginait bon, est mauvais, ou que ce qu'on imaginait mauvais, est bon.
Après avoir appelé bon ce qui est utile, et mauvais ce qui est nuisible, il reste une autre question à examiner. Utile pour qui ? nuisible pour qui ? Un homme est-il autorisé à faire une action parce qu'elle lui est utile en même temps qu'elle est nuisible à un autre ? Non certes. C'est blesser le principe de l'utilité que de blesser la justice, qui est la plus utile de toutes les prescriptions. Nous avons vu combien le respect le plus scrupuleux de la propriété était indispensable pour l'existence de la société. Nous avons vu que sans la propriété réellement et efficacement maintenue, il n'y a point de production, point de moyens pour les hommes de se procurer, je ne dis pas seulement les douceurs de la vie, mais la continuation de l'existence ; nous avons vu que la plus indisputable des propriétés est la personne, les facultés de la personne, ses moyens d'existence et de jouir. Un homme qui, pour son avantage particulier, porte atteinte à cette propriété, est un voleur et un assassin ; nul ne viole plus impudemment le principe de l'utilité.
Le mal ne change pas de nature quand le violateur est un homme éminent en dignité, et quand la victime est la communauté, la nation. L'utilité de tous sacrifiée à l'avantage de quelques-uns est un vol aussi répréhensible que celui que commet une troupe de gens armés qui se précipite sur de paisibles voyageurs pour s'approprier leurs biens et leurs provisions. Ôter aux uns ce qui leur est utile, pour le donner aux autres, c'est déplacer l'utilité ; ce n'est pas se la proposer pour but, pour résultat. C'est en ce dernier sens qu'il faut entendre le principe de l'utilité.
On peut élever de petits scrupules, de petites difficultés verbales contre ce principe ; mais il n'est pas possible de lui opposer aucune objection solide. Comment pourrait-on le combattre? Si l'on dit qu'il est [88] dangereux, c'est comme si l'on disait qu'il est contraire à l'utilité de consulter l'utilité, qu'il est dangereux de chercher comment on peut éviter le danger.
Ce n'est que par un paralogisme, un abus du langage, qu'on représente la vertu comme étant en opposition avec l'utilité. On dit: la vertu est le sacrifice de nos intérêts à nos devoirs ; mais à quoi se réduisent en dernière analyse nos devoirs ? à l'observation de ce qui est juste. Or, l'observation de la justice est dans nos intérêts. Serions-nous donc plus heureux quand nous pourrions, même impunément, être injustes, c'est-à-dire nous mettre en état d'hostilité avec la société tout entière !
Et si par ce mot devoirs on entend nos obligations envers nous-mêmes, que serait une obligation qui consisterait à sacrifier sans motif notre plus grand bien ? Car s'il y a un motif, s'il y a quelque avantage au sacrifice, alors il est conforme au principe de l'utilité, dont on ne peut jamais sortir sans tomber dans le déraisonnable et l'absurde.
Quand la vertu nous prescrit le sacrifice d'un intérêt moindre à un intérêt majeur ; le sacrifice d'un intérêt du moment à un intérêt durable ; d'un intérêt précaire et douteux à un intérêt assuré et exempt de trouble, elle n'est qu'un autre mot pour notre intérêt bien entendu.
Une vertu éclairée est donc toujours, et dans tous les cas, le respect de ce qui est utile aux autres ou à nous-mêmes : aux autres, parce que c'est l'unique moyen d'obtenir des autres qu'ils respectent ce qui nous est utile ; à nous-mêmes, parce que c'est le moyen d'obtenir directement ce qui nous est véritablement utile.
Quant à la vertu qui nous prescrit ce qui ne sert ni aux autres ni à nous-mêmes, qui nous prescrit des pratiques sans motif et sans résultat, elle n'est bonne, dit Hume, qu'à nous ouvrir l'entrée du calendrier.
Quelquefois on veut établir une différence entre la morale publique et la morale privée. On consent que ceux qui gèrent les intérêts des nations sacrifient ce qui est honnête à ce qui est utile. Disons-le franchement, cette morale trop commune et trop suivie jusqu'ici, est détestable ; c'est elle qui, dans tous les temps, a attiré le plus de maux sur les nations. Non, même dans les rapports de peuple à peuple, il n'y a point de différence entre l'utile et l'honnête. Ce qui est honnête est au demeurant ce qu'il y a de plus utile. Si l'on cite des cas où un gouvernement s'est bien trouvé de violer ses promesses et de s'écarter des règles de la justice, je citerai des exemples dix fois plus nombreux où l'on s'en est mal trouvé. Il faut se régler sur l'événement le plus probable, c'est-à-dire le plus sûr et le plus constant, malgré quelques exemples contraires. Les hommes qui se disent exclusivement de pratique, n'ont qu'une pratique [89] de convention et une politique étroite. Leurs études se bornent à un petit nombre de faits, à une tradition bornée, qui n'embrasse qu'un certain nombre de combinaisons et de rapports, une diplomatie de bureau, d'où il résulte que d'année en année, de siècle en siècle, on est perpétuellement replongé dans les mêmes embarras, et que les nations éprouvent tous les mêmes malheurs.
Ceux qui ont étudié la politique, non dans la nature, mais dans les Offices de Cicéron ou dans les moralistes de l'école de Platon, citent avec complaisance le mot d'Aristide sur le projet dont Thémistocle n'avait voulu s'ouvrir qu'à lui seul : le projet de Thémistocle est très avantageux, dit Aristide aux Athéniens assemblés, mais il est souverainement injuste. Et il le fit rejeter.
On présente ce trait pour faire considérer l'utile comme étant opposé à l'honnête. On se trompe. Ce n'est qu'une comparaison de deux sommes de biens. C'est comme si Aristide avait dit : le conseil de Thémistocle est utile, mais il est encore plus utile de ne pas le suivre.
En effet, de quoi s'agissait-il ? Le voici : après la bataille de Salamine et la retraite honteuse de Xerxès, la flotte des Grecs vainqueurs était rassemblée dans le port de Pégaze, sous le commandement des Athéniens qui avaient conduit la guerre. Thémistocle, afin de rendre les Athéniens maîtres de toute la Grèce, voulait qu'ils profitassent de l'occasion pour incendier les vaisseaux de leurs alliés, et réduire ceux-ci à l'impuissance. Aristide, en s'opposant à cette indigne trahison, empêchait qu'elle ne soulevât contre Athènes l'indignation de toute la Grèce ; il garantissait Athènes de la rage et de la vengeance des alliés qui auraient éclaté à la première occasion favorable ; il évitait enfin l'asservissement d'Athènes elle-même qui, pour tenir le reste des Grecs dans la dépendance, aurait été obligée d'entretenir des forces militaires dont le commandant général n'aurait pas manqué de l'asservir elle-même. Il ne s'opposait donc pas seulement à ce qui était injuste, mais à ce qui était dangereux. Et s'il lui arriva de dire (ce que Midfort, dans son Histoire de la Grèce, révoque en doute), s'il lui arriva de dire que le projet de Thémistocle était fort utile, c'était pour se conformer à l'expression adoptée par la vanité des Athéniens, qui pouvaient regarder à tort comme très utile de se rendre maîtres de leurs égaux et d'ajouter à leurs dangers réels sans rien ajouter à leurs jouissances réelles.
Dans cet exemple fameux, et que l'on regarde comme si concluant, l'honnête même en politique n'est donc pas l'opposé de l'utile bien entendu : c'est exactement la même chose. Ce qui est mauvais, ce qui a de mauvaises conséquences dans la morale privée, est mauvais dans la [90] morale publique, dans les relations de nation à nation, ou de gouvernement à nation. Il n'y a pas deux arithmétiques : une pour les gros nombres, l'autre pour les petits.
Ce n'est, dira-t-on, que le renouvellement de l'épicuréisme. Et quand cela serait, où serait le mal, si l'on entend, comme on le doit, par l'épicuréisme, la doctrine qui fait trouver la volupté dans la pratique de la vertu ? Mais si l'on entendait par l'épicuréisme une grossière sensualité, je montrerais que cette sensualité, en abrutissant les facultés de l'âme et en altérant les organes du corps, est, autant qu'il est possible, contraire au principe de l'utilité, dont l'objet est le plus grand bien, la plus grande vie de ces facultés et de ces organes.
Mais si chacun, dira-t-on peut-être encore, se constitue juge de son utilité, n'est-il pas à craindre que toute obligation ne vienne à cesser du moment qu'on ne croira plus y voir son intérêt ?
Non, encore une fois, pourvu que l'intérêt soit éclairé. La fidélité à remplir un engagement onéreux, n'est que l'obéissance à un intérêt que l'on regarde avec raison comme supérieur à l'avantage passager et dangereux qu'on trouverait à ne pas remplir cet engagement. On le remplit par le sentiment de l'utilité générale de la fidélité dans les promesses ; on le remplit pour ne pas autoriser la violation des obligations des autres envers soi ; on le remplit afin d'être considéré comme homme d'honneur, et jouir des avantages attachés à la probité et à l'estime ; et quand on est assez peu frappé de ces avantages pour oser manquer volontairement à ses engagements, les lois civiles sont là pour vous forcer à les remplir ; parce que les lois civiles ont été faites d'avance et par des gens désintéressés, qui étaient justement convaincus des avantages dont les hommes jouissent généralement lorsqu'ils sont fidèles à leurs engagements. Cela est si vrai que l'on pourrait définir les bonnes lois, des moniteurs placés pour avertir continuellement chaque homme de ne pas sacrifier à l'intérêt DU MOMENT, qui se présente avec vivacité, l'intérêt DURABLE, moins vif, quoique bien supérieur.
Des lois bien faites sont donc les meilleurs guides qu'on puisse donner à ceux qui sont trop peu éclairés pour connaître leurs véritables intérêts ; plus on est avancé dans cette connaissance, et moins on a besoin de lois ; mais, en même temps, des lois bien faites sont toutes [91] conformes au principe de l'utilité, car qui oserait prendre la défense d'une loi démontrée funeste ?
Remarquez que si l'on admettait généralement pour règle le principe de l'utilité, presqu'aucun germe, non pas d'opposition, mais de querelles sanglantes, ne pourrait se développer parmi les hommes. Ce sont les opinions qu'on veut faire entrer d'autorité, qui rencontrent des résistances dont on s'irrite, et provoquent la persécution. Quiconque dit : Suivez cette loi, parce que je vous la donne, mérite qu'on lui fasse cette réponse : Je ne la suivrai pas, parce que je ne la reçois pas. Mais à celui qui dit : Suivez cette loi, parce qu'elle est avantageuse, l'opposant est obligé de prouver qu'elle n'est pas avantageuse. Dans le premier cas, la résistance peut être sans raison ; dans le second, il faut qu'elle soit motivée. Du moment qu'il y a des motifs donnés de part et d'autre, il faut un jugement qui apprécie leur valeur. Pour qu'il y ait un jugement, il faut qu'il y ait des arbitres reconnus par les uns comme par les autres, des législateurs fondés à l'être ; or ces discussions, ces formes, ce jugement sont précisément le contraire de la violence et des batailles qui ne décident rien, si ce n'est que l'un est plus fort que l'autre.
Notez bien que les raisonnements, les discussions qui servent tant à éclairer les questions, et les jugements qui interviennent, ne sont jamais sans appel. Et quelle est la cour suprême où se porte cet appel ? une cour dont personne ne peut décliner la juridiction : l'événement, l'expérience. Si telle opération n'a pas été suivie de l'effet qu'on en attendait, les motifs de l'approuver n'étaient pas suffisants ; les motifs de la rejeter n'ont pas été suffisamment appréciés. On les pèse de nouveau ; on apprend ce qu'ils méritent de considération, et les mêmes fautes ne se répètent pas constamment. Cette marche est la seule véritablement instructive. L'arbitraire, le principe dogmatique, ne prouvent rien, ne procurent aucune instruction réelle, inspirent quelquefois le fanatisme, et non la conviction. Il n'y a de bonne conviction que celle qui peut dire: Je suis convaincu, et voici mes raisons.
En prêchant l'utilité, j'ai le malheur de ne point me trouver avec une dame dont le talent, disons mieux, le génie, a brillé de nos jours d'un bien vif éclat. Jamais madame de Staël n'a prêté les puissances de son esprit qu'à des sentiments nobles et généreux, mais il fallait que ce fussent des sentiments ; elle semblait craindre de se les justifier à elle-même.
« Les romains, dit-elle, consacraient de vastes édifices à l'urne funéraire de leurs amis ou de leurs concitoyens illustres. Ils n'avaient [92] pas cet aride principe d'utilité qui fertilise quelques coins de terre de plus, en frappant de stérilité le vaste domaine du sentiment et de la pensée» Corinne, tome 1er, page 165.
Certes, lorsque je cherche à démontrer que le bonheur de notre espèce tient principalement à l'attention que nous donnons à ce qui est utile, je ne prétends exclure de nos âmes aucun sentiment noble et généreux. Je regarde ces sentiments comme fort utiles, non seulement pour ceux qui en sont l'objet, mais aussi pour ceux qui les éprouvent. En parlant des consommations utiles à notre existence et à notre bien-être, j'y ai compris celles qui augmentaient notre instruction, ajoutaient à nos jouissances et embellissaient notre existence, pourvu qu'elles fussent bien entendues et qu'elles allassent à leur but. Je ne suis pas non plus un barbare qui demande la ruine des beaux-arts qui font nos délices ; je ne suis point d'avis de mettre la charrue dans les Tuileries, et mon motif en est que ce beau jardin produit cent fois plus en agrément qu'il ne pourrait produire en pommes de terre. Je ne veux donc point renverser le tombeau de Scipion et renoncer à la satisfaction que procure le souvenir de ce grand homme.
Quoi ! l'utilité prise pour fondement de nos principes et pour règle de nos travaux frapperait de stérilité le domaine du sentiment et de la pensée ! N'est-ce pas le fertiliser, au contraire, que de lui faire produire, au lieu de pathos, le repos, le bonheur de tant de millions de nos semblables ? Ah ! que les hommes s'attachent sans remords à ce qui est utile ; qu'ils comparent chaque chose à son but ; et ils grandiront à leurs propres yeux par le sentiment de leur importance, par le bien qu'ils concevront possible, et par celui qu'ils accompliront. Je ne leur dirais pas comme Bossuet: Oh ! que nous ne sommes rien ! Je leur dirai : Vous êtes des hommes : et le sort de l'humanité est en vos mains. Oh ! que vous êtes grands, quand vous êtes éclairés !
Nous avons vu que le bonheur des nations est d'autant plus grand qu'on a plus généralement en vue l'utilité, et qu'on sait le mieux la distinguer ; mais, pour la bien distinguer, il faut embrasser la totalité des questions auxquelles elle peut donner lieu. Rien n'égare plus le jugement qu'une vue partielle et incomplète des choses. Il n'y a pas de mauvaise institution en faveur de laquelle on ne puisse donner quelques [93] bonnes raisons. Il faut pouvoir aussi entendre et balancer les bonnes raisons qui militent contre elle.
C'est particulièrement à cause de cela que la liberté de la presse est désirable. Lorsque la presse est également accessible à toutes les opinions, on peut être assuré que tous les motifs pour ou contre chaque mesure seront allégués, que toutes les conséquences bonnes ou mauvaises seront prévues. C'est la meilleure de toutes les discussions.
Mais aussi, sans liberté, la presse est ce que je connais au monde de plus dangereux. Il n'y a rien qu'on ne puisse défendre lorsqu'on ne craint pas d'être contredit. Il vaudrait cent fois mieux que la presse n'eût jamais été inventée, que de la voir devenir un flambeau trompeur qui n'est propre qu'à égarer. Un tyran qui a tout seul la parole, ajoute la déception à l'ascendant de la force, et je ne connais point de remède à la déception qui ne peut être contredite. Les empereurs de Rome, les sultans de Constantinople, pouvaient, lorsque leurs excès devenaient intolérables, être renversés par la fureur populaire, par leurs propres satellites ; tandis que Torquemada et l'Inquisition ont massacré, torturé, brûlé des créatures humaines par centaines de milliers ; ils ont semé l'effroi dans les relations de l'amitié, dans l'intimité des familles, et n'ont jamais couru de risques. S'ils ont mis quelque borne à leur rage, c'est par suite des progrès du reste de l'Europe, c'est-à-dire des pays où l'opinion était un peu plus éclairée, parce que les questions y étaient un peu mieux débattues.
Pour qu'une nation puisse consulter le principe de l'utilité, il faut donc qu'elle puisse discuter ses institutions, en peser les conséquences, bonnes ou mauvaises.
Je citerai comme exemple d'une pareille discussion l'opinion de deux auteurs qui tous deux ont visité l'Italie ; tous deux l'ont vu avec des yeux très éclairés avec une rare sagacité et une bonne foi que personne n'a contestée. Ils ont néanmoins porté sur les conséquences de l'établissement sacerdotal en Italie deux jugements opposés entre eux, et qu'il peut être piquant de rapprocher. Voici ce que Madame de Staël pense des cérémonies fastueuses du culte telles qu'on les pratique à Rome :
«J'aime, dit-elle, cet hommage éclatant rendu par les hommes à ce qui ne leur promet ni la fortune, ni la puissance. J'y reconnais quelque chose de désintéressé, et dût-on multiplier trop les magnificences religieuses, j'aime cette prodigalité de richesses terrestres pour une autre vie; du temps pour l'éternité. Assez de soins se prennent pour l'économie des affaires humaines. Oh ! que j'aime l'inutile ! l'inutile, si l'existence [94] n'est qu'un travail pénible pour un misérable gain. Mais si nous sommes sur cette terre en marche vers le ciel, qu'y a-t-il de mieux à faire que d'élever assez notre âme pour qu'elle sente 1 'infini ? » (Corinne, tome 1, page 397).
Voilà le passage de madame de Staël, et ce n'est point une boutade. Beaucoup d'autres endroits de ses ouvrages, et je vous en ai déjà cités, montrent jusqu'où va sa tendresse pour l'inutile. Si toutes ces belles cérémonies n'étaient qu'inutiles, c'est-à-dire si elles n'avaient pas d'autre effet que d'émouvoir les spectateurs, j'en prendrais peut-être mon parti, et je pourrais croire que ce mélodrame en vaut un autre, quoiqu'on puisse le trouver un peu cher ; mais il n'en est pas du tout ainsi, et j'en appelle à l'autre auteur que je vous ai désigné tout à l'heure. C'est M. de Sismondi, à qui nous devons un beau monument historique: l'Histoire des Républiques d'Italie. Le passage que je citerai de cet auteur célèbre est fort étendu ; mais il donne un tableau si complet des résultats du système sacerdotal en Italie, que je n'ai pu me résoudre à supprimer aucun des traits dont il se compose.
« Le pouvoir attribué au repentir, dit M. de Sismondi, aux cérémonies religieuses, aux indulgences, tout s'est réuni pour persuader au peuple italien que le salut ou la damnation éternelle dépend de l'absolution du prêtre ; et c'est peut-être le coup le plus funeste qui ait été porté à la morale. Le hasard, et non la vertu, a été appelé à décider du sort de l'âme. L'homme le plus vertueux a pu être frappé de mort subite au moment où la colère, la douleur, la surprise, ont pu lui arracher un de ses mots profanes que l'habitude a rendus si communs, et que, d'après les décision de l'Église, on ne peut prononcer sans tomber en pêché mortel. Alors sa damnation est éternelle, parce qu'un prêtre ne s'est pas trouvé présent pour accepter sa pénitence et lui ouvrir les portes du ciel. L'homme le plus pervers, au contraire, tout souillé de crimes, peut éprouver une de ces terreurs qui ne sont pas étrangères aux coeurs les plus dépravés ; il fait une bonne confession, une bonne communion, une bonne mort, et il est assuré du paradis.
Ainsi la morale tout entière a été subvertie ; les lumières naturelles, celles de la raison et de la conscience, ont été contredites par les décisions des théologiens... Aussi le meurtrier, encore couvert du sang qu'il vient de verser, fait maigre avec dévotion, tout en méditant un nouvel assassinat. La prostituée place auprès de sa couche une image de la Vierge, devant laquelle il lui suffit de dire son rosaire pour être pure de tout péché. Le prêtre, convaincu d'avoir fait un faux serment, ne [95] s'oubliera jamais jusqu 'à boire un verre d'eau avant la messe. Car, plus chaque homme vicieux a été régulier à observer les commandements de l'Église, plus il se sent dans son coeur dispensé de l'observation de cette morale céleste, à laquelle il faudrait sacrifier ses penchants dépravés.
La morale proprement dite n'a cependant jamais cessé d'être l'objet des prédications de l'Église; mais l'intérêt sacerdotal a corrompu dans l'Italie moderne tout ce qu'il a touché.
La bienveillance est le fondement des vertus sociales : le casuiste, la réduisant en préceptes, a déclaré qu'on péchait en révélant les fautes de son prochain ; il a dès lors empêché d'exprimer le juste jugement qui doit discerner la vertu du vice ; il a imposé silence à la vérité. En accoutumant ainsi à ce que les mots n'exprimassent point la pensée, il n'a fait que redoubler la secrète méfiance de chaque homme à l'égard de tous les autres.
La charité est la vertu par excellence de l'Évangile; mais le casuiste a enseigné à faire l'aumône pour le bien de son âme, et non pour soulager son semblable. Il a mis en usage les aumônes sans discernement qui ont encouragé le vice et la fainéantise. Enfin, il a détourné en faveur du moine mendiant le fonds principal de la charité publique.
La sobriété, la continence, sont des vertus domestiques qui conservent les facultés des hommes et assurent la paix des familles : le casuiste a mis à la place les maigres, les jeûnes, les vigiles, les voeux de virginité; et à côté de ces vertus monacales, la gourmandise et l'impudicité peuvent prendre racine dans les coeurs, pourvu qu'on soit fidèle aux pratiques par le moyen desquelles on s'en lave.
La modestie est la plus aimable des qualités de l'homme supérieur; elle n'exclut point un juste orgueil qui lui sert d'appui contre ses propres faiblesses et de consolation dans l'adversité; le casuiste y a substitué l'humilité, qui s'allie avec le mépris le plus insultant pour les autres, etc.
Telle est la confusion inextricable dans laquelle les docteurs dogmatiques ont jeté la morale. Ils s'en sont emparés exclusivement; ils en écartent (de toute l'autorité des pouvoirs temporels et spirituels) toute recherche philosophique qui établirait les règles de la probité sur d'autres bases que les leurs, toute discussion des principes, tout appel à la raison humaine. La morale est devenue non seulement leur science, mais leur secret. Le dépôt en est tout entier entre les mains des confesseurs et des directeurs de conscience. Le fidèle scrupuleux doit, en Italie, abdiquer la plus belle prérogative de l'homme : celle d'étudier et de connaître ses devoirs. On lui recommande de s'interdire une pensée [96] qui pourrait l'égarer, un orgueil humain qui pourrait le séduire; et toutes les fois qu'il rencontre un doute, toutes les fois que sa situation devient difficile, il doit recourir à son guide spirituel. Ainsi l'épreuve de l'adversité, qui est faite pour élever l'homme, l'asservit toujours davantage.
Aussi serait-il impossible de dire à quel degré une fausse instruction religieuse a été funeste à la morale en Italie. Il n'y a pas en Europe un peuple qui soit plus constamment occupé de ses pratiques pieuses, qui y soit plus universellement fidèle ; et il n'y en a pas un qui observe moins les devoirs et les vertus que prescrit ce christianisme auquel il paraît si attaché. Chacun y apprend non point à obéir à sa conscience, mais à ruser avec elle. Chacun met ses passion à l'aise par le bénéfice des indulgences, par des réserves mentales, par des projets de pénitence et par l'attente d'une absolution. Et loin que la plus grande ferveur religieuse y soit une garantie de la probité, plus on y voit un homme scrupuleux dans ses pratiques de dévotion, plus on est fondé à se défier de lui...
Cette superstition étend son influence sur tout le cours de la vie ; elle s'appuie sur l'imagination de la jeunesse, sur la tendresse enthousiaste d'un sexe plus sensible et plus faible, sur les terreurs de l'âge avancé. Elle suit l'homme jusque dans le secret de sa pensée, et l'atteint encore après qu'il a échappé à tout pouvoir humain...
Le prêtre vit des pêchés du peuple et de ses terreurs.
Jamais les italiens n'ont examiné ce qui doit être, mais seulement ce qui est. Tandis que tout dans ce monde, et hors de ce monde, leur a été représenté comme reposant sur l'autorité, jamais ils n'ont cherché l'origine d'aucune espèce d'autorité. Leur esprit est devenu trop paresseux pour pouvoir jamais remonter à la source de ce qu'il se soumet à croire. Conduits en aveugles dans leur éducation, obéissant en aveugles à leurs prêtres, ils ont été tout prêts à offrir la même obéissance à des princes usurpateurs. Obbedire a chi commanda est une maxime proverbiale représentée comme contenant en même temps tous les devoirs politiques et tous les préceptes de la prudence ».
Tel est le tableau que M. de Sismondi a tracé de l'influence sacerdotale en Italie ; et ceci nous fait comprendre comment l'utilité d'une institution peut être tout entière en faveur d'une classe de la société, tandis que ce qu'elle peut avoir de nuisible et de dangereux retombe sur une autre classe. Et lorsque la classe sur laquelle retombent les maux est la classe qui fait tous les frais de l'institution, il en résulte une affreuse [97] injustice : car, non seulement ceux qui paient ne reçoivent aucun bien pour leur argent, mais ils reçoivent du mal.
Le mal et l'injustice, qui est un autre mal, sont directement en opposition avec le but qu'on se propose lorsqu'on suit le principe de l'utilité.
Quand le bien que produit une institution (la richesse et le pouvoir) est appliqué à une classe peu nombreuse de la société, et quand le mal que produit la même institution (la dépense, l'oisiveté, la fausseté du jugement, la dépravation de la morale) tombe sur la classe la plus nombreuse, il en résulte la misère, la dépopulation, la dégradation du caractère national, etc.
Ces maux avaient vivement frappé un poète philosophe que nous ne commençons à apprécier que depuis que nous l'avons perdu. MarieJoseph Chénier, frappé des maux que devait produire le rétablissement, conçu de sang-froid et exécuté de propos délibéré, de tout ce qu'on pouvait ramasser d'abus et d'ordures anciennes, fit un discours en vers dignes de l'auteur de l'Épître à Voltaire, et qui lui aurait attiré de plus vives persécutions encore s'il avait pu le publier. Il roule sur cette question : L'erreur est-elle utile aux hommes ?
Comme, sous le gouvernement impérial, ce morceau est demeuré enseveli dans le secret de l'amitié ; comme, depuis ce temps, il n'en a paru qu'un fragment très court et l'un des moins remarquables, et que, par des motifs que j'ignore, il a été écarté des collections qui ont paru des oeuvres de Chénier, on me permettra d'en rapporter quelques passages à l'appui de ma thèse, car c'est un appui véritable que la saine raison habillée en beaux vers.
Chénier, après avoir montré que si, en raison de la faiblesse de nos organes, les plus grands génies, depuis Aristote jusqu'à Voltaire, ont été sujets à se tromper, tous du moins ont regardé l'erreur comme une infirmité, comme un mal. C'est un mal de peu d'importance lorsqu'il ne porte que sur des points qui n'influent que faiblement sur le sort des hommes.
Un esprit de travers
Peut sottement juger de musique ou de vers,
Sans qu'il faille imputer à sa lourde faconde
Les troubles d'un empire ou les larmes du monde.
On a lieu de gémir quand, par de longs abus,
Et des moeurs et des lois le vrai se trouve exclus ;
Quand, au lieu de ce vrai que sema la nature,
L'erreur cueille les fruits entés par l'imposture.
[98]
C'est précisément dans les choses importantes qu'on a prétendu que l'erreur était utile, qu'il ne fallait pas que les hommes fussent trop instruits, qu'ils en étaient moins dociles ; mais leur docilité, dans ce cas, à qui sert-elle? Le poète répond:
Il faut, j'en suis d'accord, des dévotes aux prêtres,
Des dupes au fripons, des esclaves aux maîtres ;
Mais des maîtres, enfin, des prêtres, des fripons,
En faut-il ? Si les loups ont besoin des moutons,
Sans Phébus de collège et sans phrases subtiles,
Demandez aux moutons si les loups sont utiles ?
Au Castillan vaincu s'il veut des conquérants ?
À tout peuple opprimé s'il lui faut des tyrans ?
Or, entre les tyrans, connaissez-vous le pire ?
C'est l'erreur. Elle seule a fondé tout empire,
Tout, depuis les tréteaux où l'humble charlatan,
Aux badauds, pour deux sous, vend son orviétan,
Jusqu 'au trône où Philippe, en soumettant les ondes,
Sans sortir de Madrid, régnait sur les deux mondes;
Et depuis la banquette, où Lise, le matin,
Dit son Confiteor aux pieds d'un Bernardin,
Jusqu'au siège où, couvert de la triple tiare,
Hildebrand gouvernait l'Europe encor barbare,
Aux peuples en révolte accordait son appui,
Ou permettait aux rois d'être tyrans sous lui.
Ici le poète se demande s'il faut aussi proscrire ces erreurs aimables, fruit d'une vive imagination, et dont s'alimentent les beaux-arts. Non, sans doute ; mais il faut les donner pour ce qu'elles sont, pour des fables.
Oui, l'austère sagesse
Aime et sait expliquer ces fables de la Grèce,
Mensonges instructifs, symboles enchanteurs,
Qui sont des fictions et non pas des erreurs.
Le blé n'attendit point Cérès et Triptolème ;
Mais au travail de l'homme il s'offrit de lui-même;
Et le prix du travail fut la propriété
Qui fonda, qui maintint toute société.
La lyre d'Amphion, du sein d'une carrière,
Sur les remparts thébains ne guida point la pierre ; [99]
Mais des cités, partout, la puissance des arts
Dessina, construisit, décora les remparts.
La vertu, seule Astrée, embellit leur enceinte.
Jours heureux! temps paisible où l'égalité sainte
À des frères unis garantissait leurs droits ;
Où les moeurs gouvernaient plus encor que les lois ;
Où les humains, pieux sans temples et sans prêtres,
Justes sans tribunaux, subordonnés sans maîtres,
Reposaient sous l'abri du pouvoir paternel,
Inventaient l'art des vers pour bénir l'Éternel,
Sur la cime des monts lui rendaient leur hommage,
Et chantaient le soleil, sa plus brillante image !
À ce tableau séduisant. Chénier fait succéder celui des attentats graduels sur lesquels se fonde une tyrannie militaire. C'est sans doute le morceau qui, durant le régime sous lequel Chénier vivait encore, l'obligea d'ensevelir dans le secret de l'intimité ce bel ouvrage.
La discorde aiguisa pour la guerre
Le fer laborieux qui fécondait la terre.
Le plus fort eut raison ; sa raison fit la loi ;
Le soldat devint chef et ce chef devint roi.
Ce roi fut conquérant. Au gré de son caprice,
Deux ministres zélés, l'orgueil et l'avarice,
À l'espoir attentif confiant ses projets,
De ses égaux d'hier lui firent des sujets;
Une cour avec art par lui-même flétrie,
Pour l'or et les honneurs lui vendit la patrie.
Le peuple osa crier... Tout, d'un commun effort,
Vint contre le plus faible au secours du plus fort.
Le guerrier, pour un mot, vexant une province,
Parla, le sabre en main, de la bonté du prince.
Le financier, pillant jusqu 'au moindre hameau,
Au nom du bien public taxa la terre et l'eau,
Et des Pussort du temps l'infernale cohorte
Mit, à force de lois, la justice à la porte.
Tels sont les exemples par lesquels le poète philosophe montre comment le charlatanisme peut déguiser, sous des prétextes spécieux, l'usurpation des droits et de la félicité des peuples, lorsque les peuples ne sont pas assez éclairés pour voir l'abîme où on les mène.
[100]
C'est anciennement sur de semblables racines que poussèrent tous les genres d'abus.
Trouvant dans son berceau ses titres de noblesse,
L'enfant porta les noms de Grandeur et d'Altesse:
C'est peu. De la vertu l'honneur fut séparé;
De cordons fastueux le vice fut paré ;
On forgea du blason la gothique imposture ;
On flétrit le travail : tous les arts en roture
Servirent à genoux la noble oisiveté ;
Tandis qu'un monstre impur, la féodalité,
À la glèbe servile attachait ses victimes.
Le genre humain déchu de ses droits légitimes,
Au joug usurpateur semblait partout s'offrir,
Et méritait sa honte en daignant la souffrir.
Des esclaves sans peine on fait des fanatiques.
Il fallut qu'à l'amas des erreurs politiques
Vînt s'unir et peser sur l'univers tremblant,
Des mensonges sacrés l'amas plus accablant, etc.
Que de Rome à la Chine élevant leurs autels,
Mille et mille jongleurs, des crédules mortels
Berçant jusqu'au tombeau l'interminable enfance,
Régnant là par la crainte, et là par l'espérance,
Du pouvoir absolu tantôt valets soumis,
Tantôt guides adroits, tantôt fiers ennemis,
Sur le malheur constant de tout ce qui respire
Parvinssent à fonder leur sacrilège empire.
Dans ce mélange impur de fables et d'horreurs,
Quelles sont à vos yeux les utiles erreurs ?
Toutes, répondez-vous, si, du peuples adorées,
Elles restent pour lui des vérités sacrées ;
Si le moindre examen lui semble criminel ; Si, dans ce noir chaos, il voit l'ordre éternel,
Des immuables lois l'enchaînement suprême,
Ce qui fait l'univers, ce qu'a voulu Dieu même.
À cet argument banal, l'auteur répond victorieusement que ce que Dieu a voulu, c'est que nous fissions usage de ses dons, et surtout du plus beau de tous, de la raison qu'il nous a donnée pour nous conduire. Là, si un discours en vers lui avait permis les développements qu'admet [101] une si riche matière, il aurait sans doute ajouté que c'est précisément pour ne vouloir pas suivre ce flambeau que les sociétés humaines ont été accablées de maux et périodiquement ébranlées par les plus terribles secousses. Les maux [sont] venus de ce que l'ignorance du grand nombre le livrait à l'astuce des privilégiés ; et les révolutions sont arrivées de ce que les abus, n'étant pas contrôlés, contenus par aucune volonté efficace, grandissaient au point de devenir criants ; et, alors, la violence était le seul remède.
Dans le discours de Chénier, il se demande comment les nations sont parvenues à sortir de ces langes, et à jouir de la virilité. C'est grâce aux divisions de leurs tyrans :
Souvent, pour s'entre nuire,
Leurs communs oppresseurs ont osé les instruire.
Hélas! la raison seule aurait eu toujours tort
Si toujours les erreurs avaient marché d'accord ;
Mais sans cesse on les voit, pointilleuses rivales,
De leurs jaloux débats afficher les scandales.
Ici, il peint les démêlées des Guelfes et des Gibelins, de l'encensoir et de l'empire ; les interminables polémiques des diverses sectes qui ont partagé la chrétienté.
On compterait (dit-il) les braves de la France,
Les oliviers croissant aux bords de la Durance,
Les pachas étranglés par l'ordre des sultans,
Le nombre des écus volés par les traitants,
Et des Phrynés de cour les douces fantaisies,
Avant de compléter les noms des hérésies.
...
Le haineux janséniste, en dirigeant Pascal,
S'il nuisait au jésuite, eut bien sa part du mal,
Il se blessa lui-même avec le ridicule,
Et laissa sur son pied tomber les traits d'Hercule.
Ainsi le genre humain lentement éclairé
Reconnut par quel art on l'avait égaré.
Il s'écria:
Cessez vos arguments ; laissez-là vos mystères !
...
Imprudents.' c'est par vous, par vos débats honteux,
Que ce qui semblait sûr est devenu douteux. [102]
Émules de mensonge et rivaux de puissance,
Si vous avez trompé ma longue adolescence,
Si d'un triple bandeau mes yeux furent couverts,
Vos mains l'ont déchiré, mes yeux se sont ouverts.
J'ai vu s'évanouir une clarté factice.
En vous accusant tous, vous vous rendez justice:
Tous, vous avez les torts que vous vous imputez;
Nul de vous n'a les droits que vous vous disputez ».
Je ne pense pas avoir besoin d'apologie pour ces longues citations. Quand la poésie ajoute aux charmes qui lui sont propres ceux de la plus solide raison, elle a de quoi satisfaire les esprits les plus graves, et mérite d'être accueillie par des personnes dont les spéculations ont pour objet la félicité des hommes et le véritable honneur des nations.
[103]
Messieurs,
J'imagine que ceux qui me font l'honneur de venir m'entendre, s'intéressent un peu à l'économie politique. Voilà pourquoi, dans notre dernier entretien, j'ai cru pouvoir vous parler de quelques hommes qui ont servi cette science par leurs travaux, par leur génie, et même par leurs erreurs; de Quesnay, de Turgot, de Dupont de Nemours, de Hume, d'Adam Smith.
Il me reste à vous entretenir d'une doctrine fort importante relative à la population des États ; doctrine fondée sur l'observation des faits, comme toute bonne doctrine; mais dont les conséquences n'ont été tirées dans toute leur étendue, et avec la rigueur de raisonnement qui caractérise les modernes, que par Malthus, professeur d'économie politique au collège de la Compagnie anglaise des Indes, dans le Comté d'Hertford. C'est une espèce d'École polytechnique dont les élèves passent au service de la Compagnie des Indes.
Beaucoup d'auteurs ont écrit sur la population des États. Presque tous partent d'un principe qui est également celui de Malthus ; c'est qu'en tout pays, la population s'élève toujours au niveau des moyens d'existence, quels qu'ils soient. Quelques auteurs même, comme Chastellux dans son livre De la Félicité publique, ont tiré de cette vérité des conséquences applicables à la condition des peuples ; mais il fallait je crois pour que le sujet fût embrassé dans toute son étendue et dans toutes ses conséquences, pour que ces conséquences fussent bien tirées, que l'ouvrage fût de notre siècle et que l'économie politique eût fait plus de progrès qu'elle n'en avait fait lorsque Chastellux a écrit.
Bien que j'aie proclamé moi-même (dans la première édition de mon Économie politique qui parut presque en même temps que le livre de Malthus, et avant que j'eusse pu en avoir connaissance) les principales vérités auxquelles il arrive, je ne fais nulle difficulté de reconnaître qu'il est à la tête de cette matière, non seulement parce qu'il a écrit avant d'avoir pu lire mon ouvrage, mais parce que le sien embrasse des recherches historiques fort étendues, des applications [104] nombreuses, et résout toutes les objections qu'on a opposées ou qu'on peut opposer à sa doctrine. D'ailleurs je ne considérais le sujet que d'une manière accessoire, et j'en ai fait deux chapitres ; tandis que Malthus l'a traité comme son objet principal, et en a fait trois volumes.
Parmi les moyens que la nature a employés pour assurer la perpétuité des espèces animales et végétales, le plus puissant et celui sur lequel elle paraît avoir le plus compté, a été de multiplier les germes avec une profusion telle, que tout ce qui s'en perd, soit par les accidents qui les empêchent d'éclore, ou qui les détruisent étant éclos, il en subsiste toujours un nombre plus que suffisant non seulement pour réparer l'espèce ; mais pour la multiplier et l'étendre avec une progression rapide.
C'est une observation de Franklin qu'il n'y a aucune limite à la faculté productive des plantes et des animaux et que leur nombre n'est borné que parce qu'ils se dérobent mutuellement l'espace et la subsistance. Si la face de la terre, dit-il, était dépouillée de toute autre plante, une seule espèce, le fenouil, par exemple, suffirait pour la couvrir de verdure en peu d'années. Il en est de même des animaux. Il en est de même des hommes, avec les seules différences qui tiennent à la différence des natures.
Avec de si puissants moyens de reproduction, la nature semble s'être peu inquiétée des destructions. Il lui suffit que dans la multitude des êtres organisés qu'elle répand à foison, quelques-uns tombent sur un terrain ou dans des circonstances où ils pourront se développer assez pour qu'ils viennent au point de pouvoir se reproduire ; du reste, qu'ils soient saccagés, qu'ils souffrent, qu'ils périssent, peu lui importe.
Voyons quel parti une créature intelligente peut tirer de ces données qu'une expérience irrécusable nous fournit.
Nous observerons d'abord que la destruction des végétaux, soit dans leur germe, soit après leur développement n'est vraisemblablement accompagnée d'aucune douleur. Il y a eu quelques systèmes sur la sensibilité des plantes ; mais ils ne paraissent pas fondés sur des preuves suffisantes.
Quant aux animaux, s'ils ne souffrent pas dans leur germe, ils souffrent incontestablement dès que l'organisation a eu lieu, toutes les fois qu'ils ne trouvent pas les moyens de se développer et de s'entretenir, et toutes les fois que la destruction les atteint. Or la souffrance est un mal. La somme du mal, des maux soufferts, est donc plus grande lorsque la borne nécessaire que la nature a mise à la multiplication des espèces, [105] agit en retranchant l'animal organisé, que lorsqu'elle agit en détruisant le germe, en l'empêchant d'éclore.
Il résulterait de ce principe que nous ferions un acte assez immoral en multipliant les troupeaux de brebis et de boeufs, pour les tuer ensuite lorsqu'ils ont acquis leur entier développement et le maximum de leur sensibilité. Mais en premier lieu et dans l'alternative où nous sommes, de souffrir de la faim ou de faire périr d'innocents animaux, il est assez naturel que nous nous intéressions de préférence aux maux de notre espèce. En second lieu, les animaux ne paraissent pas souffrir de l'appréhension de la mort, qui est un fort grand mal pour nous ; et si nous pouvions réduire pour eux la mort à n'être que la cessation de la vie, sans qu'elle fût accompagnée de douleurs physiques, nous ne leur ferions réellement aucun tort en les privant de la vie. Il ne me semble pas impossible que nos connaissances et le sentiment de nos devoirs envers les bêtes, étant plus perfectionnés qu'ils ne sont, nous ne parvenions à faire entrer les animaux au nombre de nos aliments, sans avoir à nous reprocher leurs souffrances. Alors il arriverait qu'en élevant des troupeaux, nous augmenterions même pour les animaux la proportion du bien, car c'est un bien pour eux que de vivre, que d'exercer leurs facultés, de satisfaire leurs besoins ; et ce ne serait pas un mal dont ils pussent s'apercevoir, que de cesser d'exister. Nous leur aurions donné les jouissances de la vie sans y joindre les angoisses de la mort. C'est en vérité (fussent-ils raisonnables) tout ce qu'ils seraient en droit de prétendre.
Ces considérations acquièrent pour nous un très haut intérêt quand nous les appliquons à l'homme. Soumis à la loi commune les hommes peuvent se multiplier à l'infini ; mais leurs moyens d'exister sont bornés. Nous les avons beaucoup étendus en ajoutant aux richesses naturelles que nous fournit spontanément la nature, nos richesses acquises, nos produits. Remarquez je dis nos produits et non pas seulement nos aliments ; en effet quoique le besoin de nourriture soit pour nous un des plus impérieux, et de ceux qui se renouvellent le plus souvent, quoique la valeur des produits alimentaires qui se consomment, soit de beaucoup supérieure à celle de tous les autres produits mis ensemble, la possibilité que nous avons et qui est particulière à notre espèce, de pouvoir les transformer par la voie des échanges, les égalise tous à nos yeux pourvu que [la] valeur en soit égale. Un homme qui se trouve avoir une glace ou un lit qui valent cent francs, et qui ne possède pas autre chose a, dans une disette, autant de moyens de se nourrir, que i'homme qui a par exemple cent pains de quatre livres lorsqu'ils valent [106] vingt sous chacun. Je suppose les valeurs égales, et le prix courant de ces deux sortes de marchandises bien établi, le propriétaire du meuble aura quand il voudra cent pains, et le propriétaire de cent pains aura quand il voudra le meuble. Ils échangeront tout ou partie de leur avoir. L'essentiel est d'avoir à soi une valeur de cent francs dans l'exemple cité ; une valeur quelconque dans tous les cas possibles, à pouvoir consacrer aux besoins qu'on a, à commencer par les plus impérieux; et faute de posséder cette valeur, on est forcé de se priver d'abord des choses moins essentielles à l'existence, puis ensuite de celles qui le sont un peu plus, et finalement de celles qui sont tout à fait indispensables, puis on meurt.
J'aurais pu vous exprimer cela en termes vulgaires et vous dire : on vit d'autant mieux qu'on a plus de revenu, une plus grande somme de valeurs à consommer dans l'année, et faute de revenus, on vit d'aumônes, ou l'on ne vit plus. Mais il me semble que cette manière d'énoncer la même idée, aurait fait moins bien entendre la nature intime de la chose et aurait donné lieu, par exemple, de reproduire beaucoup d'arguments qui embarrassent toutes les discussions sur la population ; comme par exemple, les arguments qui admettent les aliments, comme le seul moyen d'entretenir la population, d'où résultent souvent des lois et des règlements où le commerce et les arts sont, dans les disettes, sacrifiés à la production de ce qui se mange. Pour nous, Messieurs, et pour tous ceux qui savent l'économie politique, nous ne nous mêlons pas d'estimer les choses plus ou moins que ceux qui les consomment et qui savent mieux que nous les estimer d'après l'usage qu'ils en tirent. Nous jugeons un meuble tout aussi utile que cent pains, si l'on consent librement à donner une de ces choses pour l'autre.
Quand il n'y a pas disette de subsistances et qu'il y a disette de meubles, il est possible que le même meuble vaille 150 francs et le pain 10 sous les quatre livres. Dans ce cas on peut échanger son meuble contre trois cent pains ; j'en conclus qu'un meuble de ce genre est alors aussi utile, aussi indispensable à l'existence de la société telle qu'elle est, que peuvent l'être trois cent pains ; pourquoi changerais-je mon opinion lorsque la valeur relative de ces deux produits vient à varier ? Lorsque le prix courant sera de cent pains pour un meuble je dirai donc toujours que l'un paraît aussi utile que l'autre, puisque pour la même valeur on peut à volonté avoir l'un ou l'autre.
Cependant, dira-t-on, il est impossible de croire que la population d'un pays peut s'accroître indéfiniment par la raison que ses produits manufacturés peuvent s'accroître indéfiniment. Je ne le pense pas non [107] plus ; mais voici comment la balance de la nature des produits avec la nature des besoins s'établit naturellement.
Quand les produits manufacturés se multiplient au-delà d'un certain point par rapport aux produits alimentaires, ceux-là baissent de prix par rapport à ceux-ci. Le producteur manufacturier obtient moins d'aliments en retour de ses produits ; cela équivaut pour lui à une diminution de revenu qui met une borne à cette portion de la population ; qui la retient dans un certain rapport avec la quantité de produits alimentaires qu'on peut se procurer dans le pays, par le moyen de l'agriculture ou du commerce.
On peut donc sans risquer de se tromper, appliquer à l'espèce humaine la loi générale qui tend à multiplier les êtres organisés toujours jusqu'aux bornes de leurs moyens d'exister, en disant que la population s'accroît par tout pays en proportion de la somme des valeurs produites en ce pays ou, ce qui est la même chose, en proportion de ses revenus généraux. Elle tend à s'accroître davantage, mais tout ce qui excède ce que les revenus peuvent entretenir, périt inévitablement, car jamais on n'existe par delà les moyens d'exister. Il est affligeant de penser, mais pour qui veut s'instruire, il est impossible de se le dissimuler : en tout pays, même dans le plus prospère, une partie de la population périt tous les ans de besoin.
Ce n'est pas que tous ceux qui périssent de besoin, meurent positivement du défaut de nourriture, quoique ce malheur soit beaucoup [plus] fréquent que l'on ne le suppose. N'est-ce pas périr du défaut de nourriture que d'être graduellement affaibli par une dose d'aliments de mauvaise qualité, peu nutritive, et ne suffisant pas complètement à l'entretien d'un corps, qui dès lors succombe au moindre choc ?
Quelquefois c'est un malade qu'un peu de repos remettrait ; ou bien à qui il ne faudrait que la consultation du médecin, et un remède fort simple ; mais l'infortuné ne peut ni prendre le repos, ni consulter le médecin, ni faire le remède. D'autres fois c'est un petit enfant qui réclame les soins de sa mère ; mais sa mère est forcée au travail par l'indigence. L'enfant périt ou par accident, ou par malpropreté, ou par une maladie qui résulte de tout cela. C'est un fait constaté par tous ceux qui s'occupent d'arithmétique politique, que sur un égal nombre d'enfants pris dans la classe aisée et dans la classe indigente, il en meurt dans cette dernière deux fois autant que dans l'autre pour le moins. L'impossibilité de changer souvent de linge, de se vêtir plus chaudement, de se sécher, de se chauffer au besoin, affaiblissent la santé, altèrent la constitution, exposent beaucoup d'être humains à un dépérissement plus ou moins [108] rapide ; et l'on peut dire que tous ceux qui périssent à la suite d'un besoin que leur fortune ne leur permet pas de satisfaire, meurent de besoin.
On voit que des produits très variés, parmi lesquels il y en a qu'on peut nommer immatériels comme le conseil du médecin, et par conséquent incapables de servir d'aliment, sont nécessaires à l'existence de l'homme, surtout dans les grandes sociétés ; et on comprend que ce sont les besoins qui déterminent la nature de la production parce que les produits dont on a le plus besoin sont ceux auxquels ont met le plus haut prix. On peut donc dire en thèse générale, que la population des États se proportionne toujours à la somme de leurs produits ; lesquels étant répartis dans la société, composent les revenus de chaque famille.
Sans doute il y a des familles où cette multiplication des individus, n'est pas exactement en proportion des revenus. Mais ce sont des exceptions à la loi générale ; et la loi générale tend toujours à reprendre son empire. La fortune se partage par des successions, par des héritages, par des dispositions quelconques ; et si la famille qui en était d'abord propriétaire, ne s'est pas multipliée en proportion de ses revenus, les mêmes revenus, coulant bientôt dans d'autres canaux, ne tardent pas à y porter des principes de vie.
De même toutes choses étant d'ailleurs égales, un pays où par l'effet des mauvaises lois (comme celles qui ont rapport aux substitutions et aux majorats) les fortunes deviendront et resteront fort inégales, un tel pays, dis-je, nourrira proportionnellement moins d'habitants qu'un autre, parce qu'une grande fortune tend à diriger une partie plus considérable de la production vers des superfluités, ce qui est d'autant de ravi à la production des choses indispensables au soutien de la vie. Et cependant on aurait tort de croire que les gros revenus ne servent pas eux-mêmes à favoriser une nombreuse population. Lorsqu'un homme riche consacre une partie de son revenu à l'entretien de ses cochers, cuisiniers, concierges, etc., il faut considérer son revenu comme se partageant en plusieurs revenus, dont l'un devient celui du cocher et de sa famille, l'autre celui du cuisinier et de sa famille, l'autre celui du concierge, etc. Et toutes ces familles se multiplient d'autant plus que ces revenus qui deviennent les leurs, sont plus considérables.
Vous voyez donc que malgré des anomalies et des modifications, la population se multiplie toujours en raison des revenus, ou des valeurs perpétuellement produites dans la société.
[109]
Lorsque de ces principes généraux auxquels on pourrait être conduit par le simple raisonnement pourvu toutefois que l'on connût la nature de l'homme et des choses, on passe à l'étude des faits, de tous ceux du moins qui ont pu parvenir à notre connaissance relativement à ce sujet, non seulement on y trouve constamment la confirmation du principe ; mais on l'y trouve pour ainsi dire avec exagération, de manière à exciter la surprise et à nous faire supposer que la force qui tend à multiplier les êtres humains (comme tous les autres êtres organisés) jusqu'au terme le plus éloigné de leurs moyens d'exister est bien plus active encore qu'on n'aurait pu le supposer.
C'est la conviction qui résulte des recherches de Malthus.
Il fait mention de plusieurs circonstances où des fléaux destructeurs ayant moissonné un grand nombre de personnes sans avoir détruit les moyens d'avoir des produits, la population est promptement remontée au point où la retient la quantité de produits qu'on peut consommer.
Un auteur allemand nommé Sussmilch nous a conservé des tables très exactes du nombre des naissances, des décès, des mariages, en Prusse durant une période de plus de 60 ans, depuis 1692 jusqu'en 1757 dans lesquelles on peut faire des observations assez curieuses.
En 1709 et 1710, il y eut en Prusse une peste qui enleva le tiers de la population. On aurait pu croire que l'année qui suivit la peste, les deux tiers restant durent faire moins d'enfants qu'auparavant. Point du tout. L'année qui avait précédé celle de la peste il y avait eu, en nombre rond, 26 000 naissances; et l'année qui suivit la peste, il y en eut 32 000.
Vous seriez peut-être tentés de vous imaginer que dans la profonde tristesse, dans le découragement que dut causer ce fléau et lorsque chaque famille avait ses pertes à déplorer, on dut avoir du moins peu de goût pour le mariage. Détrompez-vous: en 1708 (année qui précéda la peste) il y avait eu en nombre rond 6 000 mariages. En 1711, année qui suivit la peste, combien pensez-vous qu'il y en eût? 12 000 ! et remarquez que ces 12 000 nouveaux mariages ne durent contribuer que faiblement aux 32 000 naissances qui eurent lieu la même année, quelque bonne volonté qu'on y mît.
En même temps le nombre des décès tomba de 16 000 à 10 000, car sur une population réduite aux deux tiers, la mort ne peut pas exercer les mêmes ravages. De sorte que le rapport des naissances aussitôt après le fléau, fut de 320 naissances pour 100 décès, proportion qui excède les progrès des pays neufs et florissants comme les États-Unis.
Le nombre des mariages tomba bientôt, soit parce que toutes les personnes en état de pouvoir contracter ce lien s'étaient mariées dès les [110] premières années, et qu'il ne resta pour les suivantes que les personnes qui atteignaient l'âge nubile, ce qui ne pouvait regarder encore les nouveaux venus après la peste ; soit parce qu'à mesure que la population approchait de nouveau des moyens de vivre que pouvait offrir le pays, les mêmes motifs n'existaient plus de travailler aussi efficacement à réparer les pertes qu'un fléau destructeur avait occasionnées.
Ce n'est point ici un effet particulier à une certaine époque ou à un certain pays. Il y eut une peste affreuse à Londres, en 1666 et si l'on en croit les écrivains du temps, il n'y paraissait plus 15 ou 20 ans après.
Des calculs très curieux de Messance prouvent qu'après la peste de Marseille en 1720, les mariages furent en Provence bien plus féconds qu'auparavant. L'abbé d'Expilly a trouvé les mêmes résultats. Les traces des famines les plus destructives à la Chine, dans l'Inde, en Égypte, sont, au rapport de tous ceux qui en ont été témoins, effacées en très peu de temps. Enfin les convulsions de la nature, les éruptions volcaniques, les tremblements de terre, quand ils n'altèrent pas les sources de la reproduction des valeurs, n'opèrent sur la population qu'un effet entièrement passager. Rien n'empêche la race humaine, comme toutes les autres espèces organisées, de remonter bientôt au point que lui assignent, en chaque lieu ses moyens d'exister, parmi lesquels la possibilité d'avoir des aliments, soit par l'agriculture, soit par le commerce, joue le principal rôle.
Certes notre époque a vu l'une des guerres les plus longues et les plus destructives qui jamais aient surchargé les annales des nations. Un conquérant de nos jours a surpassé le crime de Cambyse. Ce persan par une colère et une imprudence coupable, avait perdu une armée de 50 000 hommes dans les sables de la Libye ; le moderne 12851 a perdu une armée de 500 [mille] hommes dans les glaces du nord. Nulle précaution n'avait été prise. Jamais le mépris de l'espèce humaine ne fut affiché avec une semblable impudence. La France avec dix autres nations étaient mises en coupe réglée. L'humanité crie encore vengeance, mais la population n'en a pas souffert. Le nombre des habitants de la France qui avant la révolution n'excédait pas 24 à 25 millions, s'est trouvé être d'après le dernier dénombrement de 28 à 29 millions.
D'après cela j'ai peur que vous ne trouviez bien ridicules les efforts qu'à toutes les époques, ont fait divers gouvernements pour accroître la population de leurs États en favorisant les naissances, soit dans le but de multiplier les contribuables, soit dans le but de recruter leurs armées, ou pour faire croire qu'ils s'occupaient efficacement [111] de la prospérité du pays. Les Hébreux frappèrent de honte les célibataires et les femmes stériles. À Rome les censeurs regardaient comme une partie essentielle de leurs fonctions de faire marier les personnes nubiles. Louis XIV par son édit de 1666, donna des récompenses à ceux qui auraient dix enfants. Chaque fois qu'il naît quelque petit prince dans les monarchies, on a soin d'ajouter à ce bonheur, celui de marier des jeunes filles qui feront de petits infortunés destinés à lutter plus ou moins longtemps contre la faim et la malpropreté.
Tout cela ne sert absolument à rien si ce n'est à augmenter les misères de l'humanité. Qu'on ne s'inquiète pas de la population ; la nature s'en charge. Elle viendra du reste là où il y aura de quoi la nourrir. Si vous voulez voir pulluler les hommes, multipliez les produits ; or comment les produits se multiplient-ils? C'est ce que j'ai eu l'honneur de vous détailler lorsque je vous ai dit comment les richesses se formaient.
Mais ce qui ne saurait nous être indifférent, c'est le sort, la condition des hommes. Or ils jouissent d'un sort plus heureux, lorsque chacun a plus de produits à consommer, parce qu'alors il a de quoi satisfaire un plus grand nombre de besoins. Et ce n'est pas la multitude ou la paucité 12891 des hommes, qui fait qu'ils ont moins ou plus de produits à consommer. C'est l'étendue de la production, comparée au nombre des consommateurs. L'Asie mineure, l'Égypte ont été fort populeuses jadis, et l'on y vivait bien mieux qu'aujourd'hui où les habitants y sont fort au large. Malgré la gêne actuelle du peuple en Angleterre qui provient de l'exagération des impôts, on y vit probablement mieux que du temps d'Élisabeth quoiqu'alors il y eût dans cette île la moitié moins d'habitants. Notre classe ouvrière en France est mieux accommodée qu'avant la Révolution. Sa nourriture est plus substantielle et plus saine ; elle a des habits un peu meilleurs ; et quelques meubles de plus dans l'intérieur des ménages ; et cependant elle vit moins au large, puisqu'il y a plus d'habitants. Il faut donc que les produits du pays aient augmenté plus encore que la population. Si celle-ci a augmenté d'un sixième, les produits ont peut-être augmenté d'un cinquième au-delà de ce qu'ils étaient. Et remarquez que ce n'est point ici une valeur nominale exprimée en argent. La somme en argent pourrait paraître plus forte parce que la valeur des écus pourrait être moindre par rapport aux denrées. Je crois bien en effet que la valeur des consommations évaluée en argent, est beaucoup plus considérable qu'elle n'était ; mais indépendamment de cette circonstance la consommation est véritablement plus forte suivant les relevés faits à la préfecture de police. Le [112] nombre des traiteurs, restaurateurs, limonadiers de Paris, est décuple de ce qu'il était ; le nombre des porcs qu'on y consomme a décuplé aussi ; et la population n'est pourtant, y compris les étrangers, augmentée que d'un cinquième au plus.
On voit donc que la destruction d'un certain nombre d'individus, n'est point une raison pour que ceux qui restent soient mieux pourvus. Quand un certain nombre de consommateurs sont retranchés d'une population, les denrées et tous les produits en général diminuent en partie par la raison même qu'on ne peut pas retrancher des consommateurs sans retrancher des producteurs. Mais en supposant, ce que je crois vrai, que la production ne diminue pas autant que les producteurs, les survivants ne sont pas mieux accommodés pour cela. Les lacunes laissées dans une classe ne procurent pas plus d'aisance aux autres familles. Dans celles mêmes où des décès ont laissé des lacunes, on ne fait guère d'autres consommations que celles qu'admettent les habitudes du pays pour cette classe. Le besoin de peupler l'emporte toujours sur celui d'améliorer sa position ; et les vides laissés sont bientôt remplis par des hommes qui ne vivent pas mieux que leurs devanciers.
Rien n'est donc plus faux qu'un raisonnement barbare que nous n'avons que trop entendu faire dans ces époques déplorables où le démon révolutionnaire, et celui des batailles moissonnaient avec la tranquillité du calcul ou nos pères, ou nos fils, ou nos frères : la France est trop peuplée, disaient certains cannibales ; quand il y aura quelques habitants de moins, le reste sera plus à l'aise. Cette assertion est fausse comme toutes celles qui sont barbares, lorsqu'on vient à les examiner de près. Ce sont toujours des aperçus incomplets, ou de faux raisonnements qui viennent à l'appui d'une politique coupable.
Le fait est que par tout pays on peut être nombreux et cependant bien pourvu, bien nourri comme en Hollande, à Genève, sur l'ancien territoire vénitien ; ou bien qu'on peut être nombreux et mal pourvu, comme en Chine. Le fait est qu'on peut être rare et mal pourvu comme en Pologne et dans le patrimoine de Saint-Pierre, ou bien rare, peu en nombre, et bien pourvu comme dans les nouveaux États de l'Amérique septentrionale.
Quand j'ai dit que la population s'élevait toujours en proportion des moyens d'exister, je n'ai pas prétendu que les moyens d'exister fussent les mêmes pour toutes les nations ; de même qu'il ne sont pas les mêmes pour toutes les espèces animales. Les chiens ne multiplieraient pas dans les pays de pâturages, ni les brebis dans les pays de pêche abondante. [113] De même le défaut de chauffage empêcherait les hommes de multiplier en Suède, et cette raison là n'arrêterait pas les progrès de la population de Naples. Hé bien par une extension des mêmes motifs dans un pays où l'on est accoutumé à manger de la viande et à se montrer vêtu de drap, ces objets font partie de ce que j'appelle moyens d'exister. Il faut qu'ils se multiplient pour que la population puisse s'étendre.
Or ce sont ces moyens d'exister, ainsi définis, qu'une portion survivante de la population n'a pas en plus grande abondance quand on moissonne une autre partie de la population. Les causes qui font qu'on vit mieux dans un pays que dans l'autre, qu'on y est mieux pourvu, ne tiennent pas au plus ou au moins grand nombre des co-habitants qu'on y acomme les exemples que je vous en cités le prouvent. Ces causes sont autres. Voulez-vous les connaître ? C'est dans l'économie politique que vous pouvez les trouver.
Vous savez que les sources de nos revenus sont de plusieurs sortes. Nous pouvons faire des profits par notre industrie ; nous en pouvons faire par nos capitaux. Or la même famille peut réunir plusieurs sources de revenus. Quand on a su épargner et placer au moins un petit avoir, rien n'empêche qu'on ne tire en même temps des profits de son travail et de ses talents. C'est pour cela que, toutes choses d'ailleurs égales, un peuple qui est laborieux et économe et qui tandis qu'il travaille, a des capitaux productifs qui travaillent aussi, est mieux pourvu que celui qui a le goût de la dissipation et de l'indolence et qui trouve son plus grand plaisir à gaspiller et à voir gaspiller les ressources qu'il a.
En second lieu les institutions politiques influent sur la part que chaque producteur peut prétendre dans les produits généraux. Le fermier peut prétendre davantage de son propriétaire, l'ouvrier de son maître, si les lois sont égales pour tous ; si chaque personne est également protégée dans ses droits et dans sa propriété ; et surtout si sous le prétexte de la défense commune, ou de l'honneur de la nation, ou de l'éclat dont on prétend qu'il faut entourer les hauts emplois, il n'est pas permis de s'emparer du sixième, ou du quart des produits généraux, d'ôter par là à la classe nombreuse des producteurs, une partie importante de ses moyens de jouir et d'épargner. Or par quels moyens une nation peut-elle se réserver les avantages qui sont de sa propre création ? Comment parvient-elle à défendre ses revenus contre le fisc? En faisant de bonnes élections ; en ayant des représentants qui prennent en mains ses intérêts.
C'est en partant de ces principes, Messieurs, que nous nous formerons des idées précises de ce qui fait la population des États et que nous trouverons la clé de la félicité ou des souffrances qu'on y éprouve. [114] Ces principes nous mettent à portée de lire l'histoire avec plus de fruit, d'y démêler les causes des événements, d'apercevoir quelquefois des rapports qui ont échappé à l'historien, moins instruit, qui nous fait faire des réflexions qu'il n'a jamais faites lui-même. Ces principes enfin nous mettent à portée d'apprécier les actes des gouvernements et d'en présager les suites ; et ils nous montrent combien il est peu sage désormais d'écrire sur l'histoire et l'administration avant d'avoir étudié l'économie politique.
Il suffira de quelques applications pour nous en fournir des exemples.
Combien n'a-t-on pas dit et répété que la découverte de l'Amérique avait dépeuplé l'Espagne ? Il semble que si tous ceux qui allèrent s'établir dans le nouveau monde étaient restés dans la péninsule, elle serait aussi populeuse que la France. Or d'après l'étude d'une multitude d'autres faits éclairés par l'économie politique, nous pouvons prononcer hardiment que lors même il ne serait pas allé un seul espagnol au Mexique ou bien au Pérou, il n'y en aurait pas un de plus en Espagne. Il faut donc chercher ailleurs la cause de la dépopulation de ce pays que sa position et son climat appelleraient à jouer un rôle important et qui effectivement a perdu beaucoup de ses habitants depuis l'époque où l'Amérique fut découverte sous Ferdinand et Isabelle. Et nous trouverons, non pas une cause mais dix causes de son déclin.
Les Maures beaucoup plus civilisés que les chrétiens d'Espagne, ne purent jamais extirper complètement ces derniers qui s'étaient retirés dans les montagnes du nord de la péninsule. De là ces chrétiens endurcis aux fatigues, exaltés par un fanatisme religieux, toujours d'autant plus puissant que les peuples sont moins éclairés, faisaient des incursions dans la partie mauresque du pays, et finirent après plusieurs siècles par expulser complètement les descendants des conquérants arabes. Ce fut le moment brillant de l'Espagne. Les vainqueurs dans les vicissitudes de cette lente conquête, avaient conquis les arts et la civilisation des vaincus, parce qu'ils n'étaient pas encore assez puissants pour les persécuter et les exiler. En même temps les chrétiens vainqueurs avaient conservé cet esprit d'entreprise et de liberté que leur vie errante et aventureuse leur avait donné et qu'une expérience de tous les temps montre favorable aux plus grands développements des facultés de l'homme. C'est ainsi que la plupart de leurs chefs étaient électifs, et que chaque peuplade s'établissait indépendante des autres. De là ces royaumes de Castille, de Murcie, d'Aragon, de Valence, de Grenade, dont les [115] chefs n'obtenaient la direction, qu'autant qu'ils juraient d'obéir aux lois et de respecter les états du pays.
Mais on n'était pas assez éclairé encore pour trouver dans le système représentatif un contrepoids suffisant à l'autorité royale. Celle-ci à l'aide de la déception, des promesses éludées, des alliances qui réunissaient plusieurs principautés, acquit par degrés une prépondérance qui devint irrésistible sous Philippe II. Mais jusque-là je vois pour l'Espagne beaucoup de causes de prospérité et de population. Une agriculture et des arts introduits par les Maures, ainsi que quelques notions des sciences, les seules qu'il y eut jusque là ; une liberté assez grande d'industrie et des contributions fort légères ; car on voit que Charles-Quint si puissant dans le reste de l'Europe, était obligé de ménager les autorités nationales quelqu'imparfaites qu'elles fussent. Elles le laissaient constamment dépourvu d'argent ; et ses armées d'Allemagne et d'Italie vivaient en général à discrétion dans les pays qu'elles occupaient ; ce qui était fort fâcheux sans doute pour les Allemands et les Italiens ; mais ce qui ménageait l'Espagne. Aussi voiton dans les romans espagnols du temps, et notamment dans les nouvelles de Cervantès et dans Don Quichotte, qui bien qu'écrits à une époque où le déclin commençait, indiquent encore un pays beaucoup plus prospère que nous ne l'avons vu.
Mais aussi depuis ce temps que de causes de ruine ne trouvons-nous pas ? Les derniers Maures expulsés pour éviter les bûchers et les tortures de l'Inquisition, emportèrent ce qu'ils purent de leurs capitaux et une partie de leurs connaissances et de leurs arts industriels ; comme plus tard les protestants persécutés par Louis XIV ; comme à présent ceux de [Nîmes] dispersés par le fanatisme et la réaction au point que cette ville industrieuse a déjà perdu un quart de sa population, et de son industrie.
L'Inquisition brûla aussi ou bannit les juifs et avec eux leur industrie, et cette industrie quoiqu'un peu usurière, ne laissait pas d'être utile, car enfin les relations commerciales rendaient les courtiers nécessaires, et des avances quoique payées un peu cher par la faute des lois, plutôt que par celles des prêteurs, ne laissaient pas que de rendre de fort grands services.
La destruction de l'industrie et par conséquent de la production, ne s'arrêta pas là. On voit dans l'histoire de l'Inquisition que M. Llorente a publiée dernièrement quelle sombre méfiance l'Inquisition répandait, même entre chrétiens et espagnols, dans les relations sociales qui sont un des fondements de l'industrie et de la production. On n'osait pas réclamer une dette, de peur que pour éviter de l'acquitter le débiteur [116] n'allât faire une dénonciation secrète ; on n'osait pas renvoyer un commis, un ouvrier inepte ou prévaricateur dans la crainte qu'il ne se vengeât de la même manière. Du reste les dénoncés n'avaient nulle connaissance de leurs accusateurs, ni même du crime dont ils étaient chargés. Les intentions et les pensées interprétées au gré des juges, et les malheureux prévenus s'accusant quelquefois eux-mêmes pour abréger leurs tourments ; et punis, non plus pour les dénonciations faites contre eux, mais en conséquence de leurs propres aveux.
Du reste, des détentions prolongées sans aucune communication, ne permettaient plus à un accusé de diriger ses affaires. Sa famille était ruinée comme sa fortune. Et même lorsqu'un malheureux parvenait à sortir des griffes des dominicains, il ne pouvait plus rien faire d'utile pour lui, ni pour le pays ; car les prêtres par de tels moyens, et par la confession, et par l'administration des sacrements, s'étaient tellement rendus maîtres d'un peuple abruti par degrés, que ce pauvre peuple regardait comme des réprouvés ceux qui avaient pu seulement être soupçonnés par l'Inquisition de n'être pas bons catholiques, même après que ce tribunal religieux les avait absous !
Pendant ce temps l'autorité royale (qui favorisait le despotisme des prêtres parce qu'il accoutume à la soumission et à l'obéissance passive) avait fait assez de progrès pour pouvoir établir par tout le régime réglementaire et prohibitif et des impôts graduellement croissants ; entre autres cet absurde impôt appelé alcavala, établi sur toutes les transactions, petites ou grandes, auquel Ustariz attribue la ruine de toutes les manufactures d'Espagne, car toutes les industries ne peuvent agir que par une suite de transactions. Chaque produit pour être achevé doit passer par les mains de plusieurs producteurs. La matière première passe du cultivateur au négociant, du négociant au fileur ou au teinturier, de celui-ci à un fabricant, du fabricant au marchand, au détailleur, au consommateur enfin. S'il faut payer un impôt sur chaque vente, le même produit peut payer dix impôts.
Je ne pousserai pas plus loin cette énumération de causes de ruines et par conséquent de dépopulation de l'Espagne, quoiqu'elle soit bien loin d'être finie. Je m'abstiendrai de parler des nouveaux malheurs déversés sur ce beau pays par l'incapacité et le despotisme des petits-fils de Louis XIV. Car en voilà déjà assez pour expliquer par des inductions tirées de la nature des choses, comment une nation vaillante et généreuse, a pu perdre sa richesse, sa population et son bonheur.
Vous voyez, Messieurs, que l'influence mortifère d'un mauvais gouvernement agit défavorablement sur la population d'un pays et sur la [117] condition de ses habitants, non pas directement, mais en agissant sur la production des revenus, des richesses, laquelle règle définitivement le nombre des habitants. Si le gouvernement détruisait directement une partie de la population, il agirait comme font les fléaux ; la famine, la peste. L'effet serait passager; et au bout d'un petit nombre d'années, il n'y paraîtrait plus. Bonaparte, comme une peste, enlevait trois cent mille hommes à la France chaque année, et chaque année la population croissait. Cependant je dois vous dire que dans les dernières années de ce régime-là, j'ai des raisons de croire qu'elle ne croissait plus ; mais ce ne sont point les levées d'hommes qui en étaient cause ; c'est que le gouvernement attaquait violemment les sources de la reproduction. Rien n'est plus mortel pour l'industrie que cette manie qu'il avait de se mêler de tout. Il aurait voulu devenir l'unique commerçant, l'unique manufacturier et ne regardait déjà les vrais manufacturiers, les vrais négociants, que comme des exploitants subrogés à son droit, de même que les entreposeurs de tabac. Qui sait même s'il n'avait pas le projet de se faire reconnaître comme l'unique maître du sol. Alors les vrais propriétaires des terres n'auraient plus été que des espèces de métayers auxquels on aurait laissé par grâce quelques droits sur leurs produits. Si tous ces beaux projets avaient pu recevoir leur exécution, une direction arbitraire et pleine d'abus aurait été établie sur toutes les routes de l'industrie. Plus de libre développement dans les conceptions industrielles des particuliers ; l'activité, l'économie, le talent auraient dû entrer en partage de leur succès. Le premier et le plus assuré de tous les encouragements aurait manqué. C'aurait été un vaste couvent gouverné par un sabre, au lieu de l'être par un crucifix. Ce n'est point une inculpation gratuite. En vérité je vous le dis : nous avons vu commencer l'exécution de ce plan.
Mais revenons à nos autres fléaux. Si la famine, si la peste, ne peuvent altérer que très passagèrement, la population des États, est-ce avec raison que l'on considère ces fléaux comme si redoutables ? Oui, Messieurs, mais la bonne raison, la voici.
J'ai eu l'honneur de vous dire au commencement de cette séance, que la nature a voulu que les êtres doués de sentiment, fussent d'autant plus capables de jouir et de souffrir, qu'ils sont plus développés. Un être adulte qui est la proie d'une famine, souffre longuement et cruellement avant de périr. Il est douteux qu'un embryon souffre du défaut d'aliment ; et s'il souffre, cette souffrance est incontestablement beaucoup moindre que celle de l'être développé. Or c'est sur des êtres plus ou moins développés que portent les fléaux. Ce n'est pas tout : chaque [118] homme complètement développé qui est emporté par les contagions, les famines et les guerres, laisse dans la souffrance des survivants, veuves, orphelins, soeurs ou vieillards. Et si le crime dont on se rend coupable est proportionné au mal qu'on fait, celui auquel on peut reprocher la mort d'un homme, est incalculablement plus coupable que celui auquel on ne peut reprocher que la perte d'un embryon.
Les fléaux sont funestes non seulement par les maux particuliers qui en sont la suite, mais par les vertus et les talents qu'ils moissonnent. Les talents et les vertus d'un seul homme peuvent influer sur le sort d'un peuple durant plusieurs générations. Franklin et Washington sont sans doute pour beaucoup dans l'excellente direction qu'ont prise leurs compatriotes. Supposez Franklin emporté à 30 ans par la fièvre jaune, et Washington tué dans la guerre du Canada, je n'oserais pas trop décider quel eût été le sort de la révolution américaine.
Enfin une grande perte d'hommes faits est une grande perte de richesse acquise ; car un homme adulte est un capital accumulé qui représente toutes les avances qui ont été nécessaires, pendant plusieurs années, pour le mettre au point où il est.
Par une autre conséquence de tout ce que j'ai établi aujourd'hui, les progrès de la médecine, tous les moyens curatifs et préservatifs ne sauraient exercer aucune influence sur la population. Quand la production reste la même, nulle petite vérole ne peut empêcher la population de se soutenir. Si la production diminue, mille Boerhave donnant gratuitement les secours de leur art, n'empêcheraient pas la population de tomber. Le bien que font les médecins habiles et en général tout régime diététique conservateur de la vie des hommes, le voici : la population d'un pays quelle qu'elle soit, se conserve au point où elle est, de deux manières ; ou par la durée du même individu, ou par son renouvellement. Pour entretenir une population de 30 millions de personnes dont la vie moyenne est, par supposition, de 30 ans et dont par conséquent il meurt un million chaque année, il faut annuellement un million de naissances. Mais si, par un régime plus salubre, moins de petite vérole ou de toutes autres maladies, la vie moyenne au même lieu, vient à se prolonger jusqu'à 60 ans, il ne mourra plus que 500 000 personnes par année ; et par conséquent 500 000 naissances suffiront pour entretenir une population de 30 millions qui n'aurait pu être soutenue que par le double de naissances si la vie moyenne y avait été de moitié plus courte.
Or je dis qu'il y a une plus grande somme de bonheur et une moindre somme de malheur dans un pays où il y a moins de naissances et de [119] décès, parce qu'il y a moins de ces souffrances qui accompagnent toujours plus ou moins, la naissance et la mort des individus de notre espèce. Je dis souffrances morales, aussi bien que souffrances physiques. Chaque décès occasionne des maux qui résultent du déchirement des liens de famille, des liens moraux, des liens d'amitié, de besoins réciproques qui attachent chaque personne à beaucoup d'autres. Chaque homme lorsque la vie est plus prolongée profite mieux des connaissances, de l'expérience qu'il a acquises, toujours plus ou moins à ses dépens et aux dépens d'autrui. Il vit proportionnellement plus longtemps dans la plénitude de sa vie et de ses facultés. Dans une durée moyenne de 30 ans, à peine est-on parvenu à remplir sa place dans la société qu'il faut songer à la quitter. Quand la durée est plus grande on peut remplir longtemps cette place avec honneur et satisfaction.
Ce n'est donc point sous le rapport de la population qu'il faut considérer les préservatifs, comme la vaccine, c'est sous le rapport du sort, de la condition de l'espèce humaine. Par les mêmes raisons des tables où les naissances figurent en grand nombre, n'indiquent pas une population plus nombreuse ni plus heureuse que celle des pays où les tables sont moins surchargées. Cette vue quoique nouvelle, n'en est pas moins la seule véritable, ou bien toutes nos observations sur les faits, toutes les conséquences rigoureuses que nous en avons tirées sont fausses.
Faudrait-il par hasard, Messieurs, que je fisse quelque apologie pour vous avoir entretenus de sujets dont l'intérêt, je crois, ne saurait se révoquer en doute, mais qui ne laissent pas de porter à la mélancolie, comme toutes les réflexions qui ont pour objet la condition des hommes. Dans le voyage de la vie, le bien n'est pas sans mélange. Nous ne pouvons pas nous occuper de nous-mêmes sans nous occuper de nos maux ; cependant il le faut bien si nous voulons améliorer notre sort. Il y a un mélange nécessaire de biens et de maux ; mais il n'y a pas une proportion nécessaire. La somme du mal peut dans toutes les situations être considérablement diminuée ; la somme du bien considérablement accrue. Ceux qui s'étourdissent sur leur situation, ne remédient à rien. Ceux qui étudient la vraie nature des choses peuvent seuls trouver les moyens d'en tirer parti. C'est l'étude qui convient le mieux à la portion la plus avancée du genre humain. Vous ne me ferez donc pas un crime d'avoir cru que c'était la plus digne d'être soumise à vos méditations.
[120]
Messieurs,
Nous avons observé dans notre dernière séance, les lois que suit la population des États ; ce qui fait qu'elle s'accroît, s'entretient, ou décline. Ces considérations nous procureront l'avantage, dans nos lectures, dans nos voyages, d'observer avec plus de fruit ce qui a rapport au nombre et à la condition des hommes. Les principes que je vous ai exposés (de même que tous ceux que j'ai eu l'honneur de mettre sous vos yeux jusqu'à ce jour) ne sont pas hypothétiques ; ils sont les fruits des observations suivies des meilleurs investigateurs de l'homme en société ; et les conséquences que nous en avons déduites, sont celles des écrivains les plus judicieux.
Nous avons vu que dans quelque pays qu'on veuille désigner, et par conséquent avec un climat, des moeurs et des besoins donnés, la population se proportionne toujours à la somme des produits, sans s'attacher aux produits alimentaires plus qu'à tout autre, parce que la facilité des échanges, approprie à chaque homme en particulier, ce qui lui est le plus nécessaire pour subsister.
Nous en avons conclu que rien n'influe d'une manière efficace et durable sur la population, que ce qui influe sur la production ; que les fléaux, tels que la peste, la guerre et la famine, ne la diminuent pas ; et que les préservatifs de la vie et de la santé, tels que la vaccine, ne sauraient l'accroître ; mais nous avons observé, en philosophes, et en hommes d'État l'influence très marquée que ces causes destructives ou préservatrices exerçaient si ce n'est sur le nombre des hommes, au moins sur leur sort, leur condition.
Aujourd'hui j'appellerai votre attention sur quelques autres phénomènes relatifs à la population et c'est par là que je terminerai nos cours de cette année, non sans éprouver un vif regret que d'autres occupations m'aient forcément privé de m'entretenir plus longtemps avec vous, Messieurs, ni sans vous témoigner une vive reconnaissance de la faveur avec laquelle vous avez bien voulu m'écouter jusqu'ici.
[121]
Si la quotité des produits détermine le nombre des habitants d'un pays, la nature de la production décide de la distribution qui s'en fait sur le territoire. L'industrie agricole veut que ceux qui s'y livrent soient répandus sur toute la surface d'un pays. L'industrie manufacturière affecte certaines localités. Ainsi une grosse forge se placera là où il y a du minerai ; une verrerie là où le combustible est abondant. En général13181 le combustible étant un agent principal dans presque tous les arts, il semble difficile qu'il s'établisse un grand foyer de manufacture partout où il n'est pas abondant ; pour cette raison que le combustible est indispensable dans presque tous les arts, je ne serais pas éloigné de penser que tous les efforts qu'on aurait fait il y a 20 ans pour naturaliser les arts en Égypte, auraient été superflus par cela seul que cette contrée manque actuellement de combustibles. Toutes les villes de la Grande-Bretagne dont les progrès des manufactures ont triplé et quadruplé l'importance depuis 60 ans, Birmingham, Sheffield, Manchester, Newcastle, Glasgow, sont pour ainsi dire assises sur des mines de charbon de terre. Ce n'est pas au son de la lyre d'Amphion que les briques dont elles sont bâties sont venues s'arranger en maisons : c'est à la fumée du charbon de terre; ce qui n'est pas tout à fait si poétique.
D'autres motifs déterminent la formation et l'accroissement des villes qui deviennent le foyer d'un grand commerce. Si les villes de Tyr, d'Alexandrie d'Égypte, de Palmyre, ont été considérables, c'est parce qu'elles se trouvaient sur des routes par lesquelles la Perse et l'Inde communiquaient avec l'Europe. Les grands progrès que la navigation a faits depuis qu'on se sert de la boussole, ont permis d'établir de grands entrepôts de commerce loin des routes directes et partout où se sont rencontrés de grands capitaux en même temps qu'une grande industrie. Or de grands capitaux peuvent se rencontrer partout où l'esprit d'épargne est favorisé par les institutions ; et une grande industrie partout où les hommes peuvent développer avec quelque succès leur intelligence et leur activité. Tant qu'on naviguait avec timidité, la situation de Venise, celle de Constantinople, étaient précieuses pour communiquer avec l'Orient. Depuis qu'on sillonne l'océan dans tous les sens et avec beaucoup de rapidité, les marchandises de l'Inde ont pu nous arriver par Amsterdam et Londres qui sont à l'opposé de l'Inde.
Néanmoins il y a des ports qui acquièrent de l'importance par leur situation. Ce sont ceux que leur proximité d'une grande production manufacturière et par conséquent d'une grande consommation de produits étrangers, rend des intermédiaires que nul autre ne saurait suppléer. En Angleterre la plupart des produits manufacturés de [122] Manchester et de Birmingham, s'embarquent à Liverpool; et à ce port aboutissent les produits des autres parties du monde que Birmingham et Manchester achètent avec leurs produits. En France et par la même raison, le Havre de Grâce13231 a pris beaucoup d'augmentation depuis que les manufactures de la Normandie, et depuis surtout que Paris comme ville de commerce et de manufacture, ont acquis une grande importance.
Cependant on aurait tort d'attacher une trop grande importance aux ports de mer comme étant les uniques canaux du commerce. Dans les pays qui exportent le plus, la valeur des produits exportés est peu de chose comparée à la valeur des produits qui se font pour la consommation intérieure. Le marché de l'intérieur est toujours et presque pour tous les genres de marchandises le plus important. M. Louis de Boislandry qui a publié en 1815 un ouvrage Sur les Progrès du commerce, estime que le commerce extérieur de la France, n'est que la 16e partie de son commerce intérieur. J'ai lieu de croire que cette estimation est encore beaucoup trop forte, et que toutes les valeurs créées et consommées en France, sont peut-être relativement aux valeurs exportées dans le rapport de 32 à 1. Autrement les guerres et les mauvaises lois qui viennent quelquefois interrompre les communications de peuple à peuple, feraient une bien plus fâcheuse impression encore. Je pourrais entrer dans de grands calculs pour vous prouver cette assertion, mais je suis obligé ici de me borner à des indications, dont je tirerai néanmoins cette conséquence, c'est que la liberté et la facilité des communications intérieures sont bien plus importantes pour une nation que ses ports de mer. L'abolition des lignes de douane de province à province, est une des causes, trop peu aperçue, des grands progrès que la France a faits durant la Révolution, et si elle avait des canaux navigables en toutes saisons, et qu'on pût en garantir l'usage de la gangrène administrative, ce serait bien autre chose. La fureur d'administrer comprime toute espèce de développement. L'administration ne sert jamais l'industrie, qu'en protégeant les propriétés et en répandant l'instruction.
Nous avons peu de notions sur ce qu'étaient nos villes sous la domination romaine, c'est-à-dire depuis César jusqu'au règne d'Honorius ; mais nous savons qu'elles déclinèrent rapidement sous la domination des Francs. Le régime féodal leur était fort contraire. Le seigneur habitait dans son château fortifié, ordinairement situé dans un lieu élevé c'est-à-dire peu commode ; et n'avait besoin que d'avoir autre chose que des vilains, des paysans attachés à la glèbe pour cultiver ses terres. Les [123] affranchissements personnels que le temps avait amenés, en donnant quelques propriétés et quelque indépendance à des vilains, leur avaient permis de se rassembler en bourgades, où ils étaient soumis, non à des vexations légales de la part du seigneur, mais à des avanies, des spoliations injustes à peu près comme les villageois et les marchands dans les pays de la domination des Turcs, en supportent de la part des pachas et des janissaires.
Nos villes n'avaient pas d'autre apparence que celle que nous avons pu voir encore de nos jours à de gros bourgs dans le fonds des campagnes. Des maisons mal bâties de bois et de boue, rarement de briques ; point de boutiques, si ce n'est celle du maréchal-ferrant et peut-être d'un méchant épicier qui était à la fois quincaillier et mercier. Les objets manufacturés ne s'achetaient guère que des mains des porte-balles ambulants, et surtout dans les foires où les marchands se rendaient de préférence parce qu'ils y étaient un peu plus protégés par leur nombre et par la solennité de l'occasion.
Les villes s'améliorèrent beaucoup lorsque Louis le Gros vers l'époque des premières croisades, eut affranchi les communes de ses domaines, c'est-à-dire leur eut accordé le droit de nommer leurs magistrats (droit que Bonaparte leur a ravi et qui ne leur est pas encore rendu) et le droit de s'armer pour repousser les brigandages des seigneurs et de leurs gens d'armes qui jusque là avaient été les seuls hommes armés.
C'est de cette époque que nos villes firent des progrès remarquables ; mais ce furent uniquement celles où l'esprit d'épargne qui seul forme des capitaux, et une industrieuse activité soit pour les arts manufacturiers, soit pour le commerce, purent se développer. Les autres restèrent dans l'état grossier et demi sauvage, dont nous ne voyons encore que trop de restes, surtout dans les parties de la France qui ne se trouvent pas sur le chemin des grandes communications.
Les villes mêmes qui ont le plus prospéré ont retenu de fortes marques de leur ancienne barbarie. Il n'y a pas cent ans que beaucoup de leurs rues n'étaient pas pavées ; à cette heure même, plusieurs de nos villes de huit à dix mille habitants, ne sont pas éclairées la nuit. Je me rappelle très bien le temps où les boulevards à Paris n'étaient pas pavés et n'avaient point de réverbères. Aujourd'hui encore une maigre lanterne suspendue de loin en loin au milieu de ce beau cours, en éclaire si mal les bas-côtés, que le soir en se retirant, on s'y heurte contre des poteaux qu'on n'aperçoit pas.
Nos rues ont été tracées et bâties à une époque où il n'y avait point de carrosses. Les charrettes pour l'approvisionnement et les autres [124] encombrements étaient beaucoup plus rares parce qu'il y avait moins d'habitants à pourvoir et que ces habitants étaient moins riches. Et c'est dans ces rues tracées et bâties pour d'autres temps, que les nouveaux habitants qui ont établi successivement leurs domiciles à la circonférence viennent se croiser au coeur de la ville. Je ne sais ce qu'il en adviendra pour Paris, mais je sais que les accidents des rues sont beaucoup plus fréquents qu'ils n'étaient et se multiplient tous les jours davantage ; surtout depuis que des cochers qui, comme tant d'autres, se croient des personnages parce qu'ils sont des valets, mettent leur vanité à brûler le pavé ; tellement que la sortie de nos spectacles ressemble à une déroute.
Dans des pays que nous plaignons de tout notre coeur parce que la police y est mal faite, les voitures ne peuvent dans les rues des villes, aller qu'au petit trot ; dans ces pays-là chaque passant est convaincu qu'on doit respecter en lui la dignité d'homme, et les magistrats s'y croient obligés de protéger le citoyen lorsque sa sûreté est menacée ; ils n'oublient point que si c'est le gouvernement qui les nomme, c'est le citoyen qui les paie ; et qu'il est un peu dur d'être écrasé pour son argent.
Lorsque les villes ont acquis une certaine importance, leur embellissement rencontre une grande difficulté ; j'entends leur embellissement utile, des rues élargies, des percées et des communications nouvelles. En effet, quelle est l'époque où ces embellissements se font vivement désirer ? Lorsque le progrès des richesses et de la population rendent nécessaires plus de communications et plus d'espace. Or ces progrès mêmes élèvent le prix du terrain et de l'espace, au point que l'indemnité qu'il faudrait payer aux possesseurs des terrains pour l'élargissement d'une rue un peu marchande, telle que la rue Saint Denis, par exemple, serait tellement énorme que les ressources communales les plus vastes n'y suffiraient pas pour en faire l'acquisition dans l'intérêt du public. Il semble que le public pourrait du moins exiger que dans nos rues et nos passages, qui tous sont par cette raison, déjà beaucoup trop étroits, les étalages ne s'avançassent pas au-delà de l'affleurement des maisons. L'intérêt du public est ici sacrifié à l'intérêt particulier du marchand. La voie publique appartient aux passants qui devraient la réclamer tout entière. On ne verrait pas alors le marchand de vin étaler ses tonneaux dans la rue ; l'épicier y brûler son café ; le maréchal y ferrer ses chevaux, etc. Ce sont ces petites améliorations qui s'obtiennent à mesure qu'on approche d'une civilisation plus complète.
[125]
Les Économistes du XVIIIe siècle estiment qu'en général les produits de l'agriculture peuvent faire vivre non seulement ceux qui cultivent les terres, mais encore autant de monde par-delà ; et ils en concluent que dans un pays prospère, une moitié des habitants peut vivre dans les villes, et une moitié dans les campagnes. À ce compte la France serait loin d'avoir la population qu'elle peut nourrir. Un des voyageurs qui l'ont le mieux examinée, Arthur Young, porte en nombres ronds la population des campagnes et villages de France à 20,5 millions d'habitants et la population des villes à 5,5 millions. Si le nombre des cultivateurs était égalé par les citadins, la France actuelle aurait 41 millions d'habitants.
Mais c'est encore peu. D'après un dénombrement mis sous les yeux de la chambre des communes d'Angleterre en 1811, le nombre des familles d'agriculteurs s'élevait en Angleterre et en Écosse, à près de 900 000 familles, et le nombre total des familles des mêmes pays, était de 2 millions et demi. Le nombre des agriculteurs était donc au nombre des citadins comme 9 est à 25. Ce qui montre qu'avec 20,5 millions d'agriculteurs la France pourrait avoir 57 millions d'habitants.
Ce n'est pas tout. M. William Jacob un des écrivains anglais les plus récents et les mieux informés, dans ses Considerations on British Agriculture, prétend que l'agriculture de son pays est susceptible de beaucoup d'améliorations et pourrait donner un tiers plus de produits que ce qu'elle donne ; ce qui probablement favoriserait la population de cette île en proportion. Or si l'agriculture de la France dont le sol est plus fertile atteignait seulement le degré de production dont M. Jacob croit l'Angleterre susceptible, elle pourrait nourrir 76 millions d'habitants, puisqu'elle en aurait 57 millions si son industrie en général était seulement au point de l'Angleterre.
Je ne vous donne point, Messieurs, ces spéculations comme des bases sur lesquelles on puisse invariablement compter, mais seulement comme des aperçus qui peuvent, avec toutes les restrictions qu'on croira prudent d'y mettre, diriger jusqu'à un certain point nos jugements. Ils me semblent suffisants, ces aperçus, pour nous faire supposer que la France est loin d'avoir la population qu'elle peut entretenir à l'aise ; qu'elle est loin surtout d'avoir un nombre de villes proportionné à la richesse de son sol, à son étendue, au génie et à l'activité de ses habitants. Les étrangers remarquent qu'on y rencontre peu de monde sur les routes; ce qui est une suite du petit nombre de ses villes ; car les routes sont peuplées par les habitants des villes qui communiquent entre elles. Les [126] gens de la campagne fréquentent plutôt les chemins vicinaux, et ceux qui mènent dans les champs.
Ce défaut de villes est très fâcheux pour les produits agricoles. Les cultivateurs sont pauvres là où les villes manquent, parce que les villes leur offrent des débouchés et mille objets d'échange au moyen desquels ils sont mieux accommodés. On m'a fréquemment indiqué dans mes voyages des cantons dont les produits agricoles n'ont aucun débouché parce qu'ils sont dépourvus à la fois de villes et de routes pour sortir leurs produits de leurs localités ; lorsqu'on vient ensuite leur demander les impôts comme s'ils vendaient bien leurs produits, ils sont fort à plaindre.
Mais il ne faut pas croire que pour avoir des villes, il suffise d'en marquer l'emplacement sur la carte et d'en tracer le plan sur le papier. Il faut, outre une localité commode, qu'il y ait dans le pays le goût d'améliorer son sort par son industrie, en y consacrant ses épargnes avec lumière et discernement. Remarquez que je dis avec lumière et discernement: car autrement on y perd le capital qu'on y emploie et ce sont ces mauvais succès qui dégoûtent de suivre le même exemple. Un petit bourgeois de province hors d'état de juger ce qui fait les succès industriels, aime mieux dès lors se contenter de son chétif revenu, ou du moins il ne l'augmente que par de sordides économies. Il achète une charge ou une rente foncière, il ne sait que vivoter dans le désoeuvrement avec un revenu borné que n'accroît aucun travail productif. Rien n'est plus funeste au développement de plusieurs de nos provinces. L'augmentation du revenu vient de l'industrie, de la peine, du talent avec lequel on fait valoir soi-même son argent ; ce qui ne se voit que dans quelques villes industrieuses et commerçantes assez clairsemées sur le territoire de cette belle France.
Un gouvernement n'encourage point les arts industriels et la population des villes, en multipliant le nombre de ses suivants, en faisant faire de belles tentures, et de beaux meubles dans les villes de manufactures, en brûlant beaucoup de bougies et en galonnant sa livrée, militaire ou civile. Mais en mettant peu d'impôts, ce qui permet de faire des épargnes, en n'accordant point de primes et de récompenses au désoeuvrement et à l'intrigue, ni de distinctions et d'honneurs aux gens qui vivent noblement c'est-à-dire à ceux qui sont hors d'état de rien faire. En ayant égard à ces éléments nécessaires de toute prospérité, on favorise l'établissement et la prospérité des villes beaucoup plus sûrement que n'a fait l'impératrice Catherine II qui, dans son voyage de la Tauride, crut avoir fondé une ville qui porterait son nom, en posant la première pierre [127] d'Ecatherinoslaw. L'Empereur Joseph II qui la suivait dans ce voyage, fut appelé à poser la seconde pierre. Il appréciait assez tout cela à sa juste valeur ; et quand la cérémonie fut achevée, il rentra fort fatigué dans ses quartiers et dit :
J'ai fini en un jour une grande affaire avec l'impératrice de Russie. Elle a posé la première pierre d'une ville, et moi... la dernière.
Les considérations générales que je vous ai présentées dans la dernière séance et dans celle-ci, sur les lois que suit la population, nous fournissent des lumières relativement aux secours que l'on peut, avec le plus de fruits, donner aux classes indigentes. Ce sont même les contributions pour le soutien des pauvres, qui furent la première occasion des recherches que fit Malthus relativement à la population et qui le conduisirent à approfondir ce sujet. On remarquait avec surprise et inquiétude en Angleterre que plus on étendait les secours de la bienfaisance et plus le nombre des personnes à secourir allait en augmentant. D'après une loi rendue sous le règne d'Élisabeth, et qui a, depuis ce temps passé dans les habitudes et dans l'opinion de la nation anglaise, toute paroisse est dans l'obligation de pourvoir aux besoins de ses pauvres. Il en est résulté pour chaque commune une contribution communale, indépendante de ce qu'on paie au gouvernement et qui a pour but de donner des secours aux indigents de la paroisse. On donne aux pauvres invalides de quoi subsister; on donne aux pauvres valides un supplément à ce qu'ils peuvent gagner, et à proportion du besoin qu'ils en ont et de leur bonne conduite. Tellement qu'une famille d'ouvriers, chargée de beaucoup d'enfants, reçoit davantage que la famille qui a moins de personnes à nourrir. Quand l'ouvrage ne va pas, ils reçoivent plus que lorsque les gains sont passables. Mais en général les impôts qui ont été toujours croissants et qui ont obligé ceux qui font travailler des ouvriers, à économiser sur les frais de main-d'oeuvre, ont aggravé le sort des pauvres et nécessité de plus grands secours. En même temps la crainte qu'éprouve chaque paroisse de voir s'augmenter ses charges, fait qu'on se renvoie impitoyablement les familles indigentes d'une paroisse l'autre ; ce qui blesse la liberté dont chacun devrait jouir de se transporter où bon lui semble, et où il suppose pouvoir tirer un meilleur parti de sa force et de ses talents.
Il est fort difficile de savoir à combien se monte pour toute l'Angleterre cette contribution pour les pauvres, qu'on appelle Poor Tax, parce qu'on n'en rend point un compte général. Chaque administrateur de la taxe, en rend compte à sa commune, et il est difficile de réunir en un total, le résultat de ces comptes partiels. Tout ce que je peux vous dire, [128] c'est que cette contribution qui à son origine se bornait à une faible rétribution de quelques sous pour chaque fermier ou propriétaire, est estimée par milord Landsdowne s'élever actuellement à plus de 12 millions sterling (environ 150 millions de notre monnaie).
En même temps les établissements de bienfaisance, les hospices entretenus soit par le gouvernement, soit par des souscriptions volontaires sont innombrables ; la bienfaisance des particuliers et les secours privés, s'étendent fort loin ; et néanmoins, il reste beaucoup plus de pauvres à secourir que lorsque la contribution pour les pauvres fut établie pour la première fois.
Malthus a montré que c'était une suite inévitable de la nature des choses et que le mal irait en croissant tant que les mêmes lois, soutenues des mêmes préjugés, subsisteraient.
En effet lorsque l'on consacre une partie du revenu des propriétaires, des manufacturiers, des commerçants et des fermiers à soutenir des pauvres, que fait-on ? On distrait une partie du revenu des personnes aisées, pour le donner aux personnes malaisées. Il en résulte pour les uns diminution de revenu, et pour les classes pauvres augmentation de revenu.
De la diminution de revenu, il résulte pour les chefs d'industrie qui sont la portion la plus importante, la plus enrichissante de la nation, si je peux m'exprimer ainsi, soit une diminution de jouissances, soit une diminution d'épargnes, de capitaux accumulés ; ou plutôt ces deux effets résultent à la fois. De la diminution des capitaux, ou de leur moindre augmentation, il résulte que les valeurs produites annuellement s'augmentent dans une moindre proportion qu'elles ne feraient sans cette circonstance.
Et d'un autre côté il résulte que la classe indigente se multiplie plus qu'elle ne ferait sans cela, car les êtres humains comme tous les êtres organisés, se multiplient toujours, ainsi que vous l'avez vu, jusqu'au dernier terme de leurs moyens de subsister ; et même un peu au-delà.
Ces arrangements en faveur des pauvres occasionnent donc nécessairement une multiplication plus rapide dans les pauvres consommateurs, que dans les moyens de les faire subsister.
Ce n'est pas tout, dit Malthus ; le secours qu'on donne à une famille, supposez-le de cinq francs par semaine, n'augmente pas la masse des produits du pays. Il augmente seulement la demande générale des produits ; car la famille indigente qui a 5 F. de plus à dépenser, demande dans la semaine pour 5 F. de marchandises quelconques, que sans cela [129] elle n'aurait pas pu demander. Or s'il y a augmentation de demande, sans qu'il y ait augmentation de production, les contribuables de la taxe des pauvres, sont obligés de payer plus chèrement eux-mêmes les objets de leur consommation, et de dépenser plus par cela même qu'ils ont été bienfaisants.
Telle est une des causes de l'état de gêne qu'on éprouve en Angleterre, indépendamment de la cause bien plus puissante encore des impôts généraux. Or ce mal est de nature à s'étendre sans cesse. Il n'a point de terme assignable. Si l'on persiste à suivre le même système, il faudra que tous les habitants de l'Angleterre finissent par se demander l'aumône les uns aux autres. Et cela par un préjugé louable dans son principe et qui donne aux pauvres un droit sur les produits de ceux qui ne sont pas au même degré d'indigence qu'eux. La vérité, la sévère vérité est au contraire que personne n'a de droits réels que sur ce qu'il produit par son industrie, ses capitaux et ses terres ; que l'on distribuerait même aux indigents, les capitaux et les terres de ceux qui en ont, qu'on ne remédierait à rien ; les mêmes capitaux et les mêmes terres, ne rapporteraient pas davantage : au contraire. On ne ferait que déplacer le mal, et ôter le potage à celui qui a eu selon toute probabilité, le plus de talent et qui a pris le plus de peine, pour le donner à celui qui en a eu moins.
Tous ceux qui se sont occupés d'économie politique en Angleterre, après avoir bien vu quel était l'état de la question, ont été effrayés. Chacun a proposé son remède. Mais il n'y en a qu'un bon; c'est de ne pas encourager la multiplication des enfants par-delà les moyens que chaque père de famille a de les élever par ses propres fonds productifs (c'est-à-dire par son industrie, ses capitaux ou ses terres) jusqu'à l'âge où ils pourront se tirer d'affaire par eux-mêmes. Ricardo, l'un des écrivains les plus récents et les plus judicieux, après beaucoup de recherches sur les meilleurs moyens de prendre soin des pauvres, dit nettement :
«Aucun plan pour secourir les pauvres ne mérite attention, si ce n'est celui qui met les pauvres en état de se passer de secours ».
Vous voyez, Messieurs, que la charité ne suffit pas ; que pour que vos bienfaits n'aient pas pour résultat d'augmenter le nombre des misérables, votre humanité a encore besoin d'être diligente et éclairée. Je ne prétends point diminuer les obligations que l'humanité nous impose ; je prouve au contraire qu'elles vont plus loin qu'on ne croit ; qu'on n'est point quitte envers sa conscience lorsqu'on a fait un don, si l'on ne l'a fait avec discernement ; qu'il faut acheter de quelque peine l'inexprimable plaisir d'obliger. Autrement on ne procure qu'un [130] palliatif; on ne satisfait des besoins renaissants que par des secours passagers ; et on pousse un peu plus loin le mal, que l'on voudrait détruire et qui se manifeste alors avec d'autant plus de violence.
Si l'étude de la bienfaisance doit être de chercher les moyens de mettre les pauvres en état de se passer des secours, de se tirer d'affaire par eux-mêmes, de vivre de leurs propres revenus, de leurs propres efforts, on trouvera je crois que la bienfaisance la plus éclairée est celle qui fournit à titre de prêt, à l'indigent les moyens d'exercer un talent, d'accomplir un travail dont le produit puisse le nourrir ainsi que sa famille; mais il faut que le prêt se fasse avec le moins de risque possible pour le prêteur, autrement il devient un don qui une fois consommé laisse les nécessiteux dans le même embarras ; et s'il est répété périodiquement, c'est un revenu que vous extrayez de votre propre revenu et qui met dans la société une famille de plus sans y mettre aucun produit de plus.
Les bienfaits dont l'objet est de donner une instruction, ou un talent utile, qui puisse faire vivre la personne qu'on en gratifie, sont encore des avances bien placées, parce qu'en mettant un être de plus dans la société, on lui fournit en même temps un fonds dont il pourra tirer sa subsistance. Sous ce point de vue, les personnes qui ont de l'aisance font une oeuvre très méritoire en faisant des sacrifices pour l'enseignement mutuel, et une oeuvre très peu méritoire en faisant des sacrifices pour faire vivre des fainéants comme ceux qui peuplent les congrégations et communautés religieuses.
Parmi les ressources qui sont offertes contre les inconvénients d'une population surabondante, il faut placer les émigrations, les colonisations ; mais qu'on y prenne garde : elles n'offrent point tous les soulagements qu'on s'est plu à leur attribuer.
Et d'abord on aurait tort d'imaginer que ceux qui émigrent laissent plus d'espoir à ceux qui restent. Vous vous rappelez ce que j'ai eu l'honneur de vous dire relativement aux mortalités, aux contagions. Les transplantations agissent de la même manière ; elles laissent un vide qui est bientôt rempli par des hommes nouveaux, jusqu'au point précisément où ils ne peuvent plus subsister (selon ce que les habitudes, le climat et les lois, ont rendu nécessaire à leur existence). La Grèce ne fut jamais plus populeuse que lorsqu'elle eut peuplé l'Asie mineure, l'Italie méridionale et la Sicile, de ses colonies. Ustaritz a fait la remarque que les provinces d'Espagne qui envoyaient le plus de monde aux colonies étaient les plus peuplées. Et l'Angleterre a vu constamment s'accroître sa population, à mesure qu'elle faisait des émissions d'hommes vers [131] l'Amérique septentrionale, vers les Antilles et vers les Indes. Il ne faut donc pas s'exagérer l'utilité des colonies pour se débarrasser d'une population surabondante. C'est la ponction que l'on fait à un hydropique, laquelle le laisse néanmoins sous l'action de la maladie. Ce qui est bon et utile c'est de favoriser la production et en même temps d'avoir de bonnes institutions, pour que les valeurs produites fassent profit ; pour qu'elles payent et récompensent ce qui fait du bien à la société et jamais ce qui lui fait du mal.
Quant à la ressource que les colonisations offrent aux émigrants, aux colons eux-mêmes, il ne faut pas se l'exagérer non plus. Sont-ils dépourvus d'industrie, de facultés industrielles ? C'est-à-dire d'intelligence, de connaissances, d'activité, de force corporelle? La colonie ne les leur donnera pas. Or nulle part au monde, dans un pays neuf, comme dans un pays vieux, on n'a des produits, on n'a de quoi vivre, sans industrie ; ceux qui vivent sans leur industrie vivent sur celle de leur père, ou de quelque autre qui leur a fait un don, ou qu'ils ont dépouillé.
Les nouveaux colons sont-ils dépourvus de capitaux; c'est-à-dire d'outils, de maisons ou de quoi en faire, de meubles et d'ustensiles et d'approvisionnements jusqu'aux premières récoltes ? La colonie ne leur en donnera pas. Or nulle part au monde, dans un pays neuf, comme dans un pays vieux, on n'a des produits, on n'a de quoi vivre sans des capitaux, des avances qui sont nécessaires à toute espèce de production aussi bien que l'industrie. Or si des capitaux et de l'industrie sont nécessaires pour former des établissements lointains, on doit s'attendre au sort le plus défavorable si l'on cherche à les former lorsqu'on est dépourvu de ces moyens, fût-ce pour aller au pays d'Eldorado.
Et si l'on a des capitaux et de l'industrie, on peut produire chez soi et sans aller si loin. Je sais que dans un vieux pays, on rencontre plus de concurrence, mais on y rencontre aussi plus d'acheteurs, plus de moyens d'échange, plus de ressources en tous genres.
Ce que l'on rencontre de plus dans un pays neuf, ce sont des ressources naturelles plus vierges et plus fécondes, des terrains moins épuisés et plus étendus, des forêts qui sont des espèces d'approvisionnement, de capitaux amassés par la nature ; mais quand on a étudié l'économie politique on sent que cela ne suffit pas et que rien ne peut remplacer les premiers éléments de la production : les capitaux et l'industrie.
C'est faute d'avoir suffisamment pesé ces difficultés, faute d'avoir pris des précautions plus que suffisantes (car il faut bien obvier aux obstacles, aux inconvénients, aux maladies, aux événements imprévus) c'est faute dis-je d'avoir pris des précautions plus que suffisantes, que [132] l'on a vu tant de colonisations présenter le spectacle des plus tristes infortunes.
On me dira peut-être : si la formation de nouvelles colonies présente de si grandes difficultés, d'où vient le rapide succès de tant de colonies anciennes et modernes ?
Ces succès, Messieurs, confirme les principes que j'ai établis. Citera-t-on parmi les colonies anciennes les progrès remarquables de Carthage, de Syracuse, de Marseille. Carthage fut une colonie de Tyriens, c'est-à-dire de gens très industrieux, très entreprenants et très riches. Je pense bien que ceux des citoyens de Tyr qui allèrent s'établir sur la côte d'Afrique n'étaient pas les plus riches d'entre eux. Toujours sera-t-il constant qu'ils étaient riches en facultés industrielles, car je ne présume pas qu'il fût plus facile de trouver un paresseux à Tyr qu'à Amsterdam. Quant aux capitaux, on doit supposer que des hommes aussi industrieux que ces Phéniciens, et qui savaient certainement qu'on ne pouvait rien faire sans capitaux, soient allés fonder Carthage et s'y établir successivement, sans y porter des épargnes, ou des capitaux d'emprunt.
Je ferai le même raisonnement de Syracuse qui fut une colonie de Corinthe l'une des villes les plus industrieuses de la Grèce.
Les Phocéens qui fondèrent Marseille et quelques autres colonies en Espagne étaient des Grecs forts industrieux qui s'étaient établis sur les côtes de l'Asie mineure et qui inquiétés par des voisins trop puissants (les rois de Lydie et de Perse) emportèrent leurs capitaux, leurs talents et leurs habitudes du travail, sur des plages lointaines que leur navigation leur avait fait connaître. Nous voyons donc qu'ils avaient avec eux tous les moyens de succès. Le même examen de toutes les colonies anciennes, nous donnerait la même satisfaction.
Chez les modernes, les mêmes effets ont dépendu des mêmes causes. Quels établissements ont prospéré en Asie ? Ceux des Hollandais et des Anglais, nations économes, et judicieusement actives. Les Portugais ont commencé, et ils y ont eu le succès des braves : ils ont vaincu les gens du pays et au moyen de leurs riches dépouilles, ont formé des établissements qui ont eu d'abord un certain éclat, éclat qui n'a pas duré. Tandis que Goa et Macao ont été en déclinant, Batavia et Calcutta ont pris un accroissement colossal. On y va, j'en suis d'accord, pour amasser des richesses plus aisément qu'on ne peut le faire en Europe, mais les Hollandais et les Anglais, sont trop avisés pour y aller avec les mains entièrement vides. Ils savent qu'on ne fait rien de rien ; et dans tous les cas ils y portent leurs connaissances et leur amour du travail.
[133]
En Amérique quels établissements ont prospéré ? Ceux de Pennsylvanie, de Massachussets, de New York. Par qui ont-ils été formés ? Par des Quakers, des puritains, tous gens industrieux qui, persécutés par la féroce Marie et par cette imbécile famille des Stuart, émigrèrent avec leurs enfants et ce qu'ils purent emporter de leurs capitaux. Mais jamais vous n'avez vu des indigents, des guerriers, et des nobles former une colonie qui ait prospéré ; les uns manquent d'avances ; les autres n'ont ni l'économie, ni l'habitude du travail. Ils peuvent détruire ; ils ne savent pas édifier.
Il se forme, je le sais, avec une merveilleuse rapidité des peuples nouveaux dans l'Amérique septentrionale sur le revers des monts Allegany et sur les bords de ces nombreuses et grandes rivières qui versent leurs eaux dans le Mississipi. Des territoires où l'on ne voyait il y a peu d'années, que d'immenses forêts où quelques chasseurs sauvages poursuivaient quelques animaux moins sauvages qu'eux, se couvrent maintenant de cultures, d'habitations, que dis-je? de villes, de grandes villes. Mais ne croyez pas, Messieurs, que ce progrès soit dû aux émigrants d'Europe quoique certainement ils y aient quelque part. On m'a communiqué dernièrement un tableau des étrangers de tout âge et de tout sexe qui sont venus se fixer aux États-Unis pendant le cours de l'année 1817 qui est l'année où il y en a eu le plus en raison du mécontentement ou des persécutions qu'on éprouvait en Europe. Je vois dans ce tableau qu'en 1817 il est arrivé dans toute l'étendue des États-Unis
| - de France | 1 245 | individus |
| - des îles Britanniques (en nombres ronds) | 12 000 | d° |
| - des possessions anglaises dans l'Amérique septentrionale | 3 000 | d° |
| - de Hollande et d'Allemagne | 4 000 | d° |
| - des Antilles | 1 569 | d° |
| - d'Italie | 58 | d° |
| - de tout autre pays | 321 | d° |
En nombre total, 22 240 immigrants qui se sont fixés aux États-Unis dans toute l'année 1817. Or qu'est-ce que cela sur une population de 10 millions d'habitants qui s'augmente de près de 400 000 habitants tous les ans? Qu'est-ce qu'une augmentation de 22 000 sur 400 000?
Vous voyez, Messieurs, que l'augmentation de la population a lieu par les naissances et non par les immigrations ou arrivées. Un auteur [134] américain, M. Adam Seybert, qui a écrit tout récemment sur ces matières, a calculé que maintenant la population de son pays double tous les 22,5 ans et que s'il n'y avait aucune arrivée, il lui faudrait un peu plus de 23 ans au lieu de 22,5 ans.
Quant à la population des provinces ou états, qui sont à l'ouest de la chaîne des monts Allegany, elle double dans les uns au bout de 10 ans, dans les autres au bout de 8 ans et même de 6 ans. Quoique les naissances y soient plus multipliées à proportion que dans les états les plus anciens qui bordent la mer atlantique, cependant cette rapide augmentation ne vient pas uniquement des naissances. Beaucoup de familles des états atlantiques, viennent se fixer dans ces nouveaux états. Leur nombre n'est pas compris dans les nombres que je vous ai dit tout à l'heure, parce que ce ne sont point des personnes qui arrivent aux États-Unis, mais des personnes qui passent d'une partie de la fédération dans l'autre.
Un Anglais qui s'est fixé il y a deux ans dans le territoire des Illinois, [25] M. Birkbeck, nous dit dans un voyage qu'il vient de faire imprimer en Angleterre et dont j'ai vu la traduction française annoncée ces jours-ci, que sur la principale route qui mène aux bords de l'Ohio et qui passe à Pittsburg, il y a constamment une espèce de procession de familles qui vont s'établir dans le Kentucky, l'État d'Ohio, dans les territoires d'Indiana et des Illinois. Quand une famille des vieux États s'agrandit trop, on fait une provision à l'un des jeunes ménages, et ils vont se faire cultivateurs ou marchands dans les nouveaux établissements. On leur achète 2 ou 300 acres de terre à 2, 4, ou 6 dollars l'acre suivant la position. On leur confie un petit capital afin de pouvoir vivre jusqu'à leur prochaine récolte. Ils prennent des lits, des couvertures, des instruments aratoires ; et avec l'intelligence de la chose et l'amour du travail, ils parviennent à se loger, à cultiver, à élever des bestiaux, d'abord pour leur consommation, et bientôt après pour l'exportation. Alors les succès sont rapides : ils deviennent en peu de temps de gros propriétaires, qui à leur tour lancent des essaims dans les parties qui sont un peu plus loin.
Quelques familles d'ouvriers forgerons, charpentiers, maçons, menuisiers, y passent aussi avec leurs outils. D'autres y passent en qualité de marchands avec une petite pacotille achetée à New York, à Boston, à Baltimore. Tous ces gens-là sont producteurs les uns pour les autres. Les exportations des produits du pays et les importations des produits de l'Europe et de l'Asie dont le pays a besoin, se font par les [135] rivières qui vont se réunir dans le golfe du Mexique après avoir baigné les quais de la Nouvelle Orléans, qui est destinée à devenir un des plus vastes entrepôts du globe, et peut être une ville de 4 à 500 000 habitants avant la fin de ce siècle.
Tous ces faits, Messieurs, sont absolument conformes aux principes qui vous ont été exposés; ou plutôt ils en sont le fondement.
Lorsqu'on est appelé à les étudier, on ne peut s'empêcher de rêver sur ce que doit devenir l'espèce humaine à la suite de l'immense révolution politique et morale que notre époque voit se développer. Il serait sans doute téméraire de hasarder des présomptions sur ce qui doit arriver, même en nous appuyant sur les connaissances que nous pouvons avoir de la nature et de la marche des choses ; mais on peut du moins se rendre compte de la situation générale actuelle et de la tendance actuelle; c'est-à-dire de la direction que prennent les événements présents.
Nous remarquons d'abord dans les peuples d'Europe ou qui sortent d'Europe, un caractère moral, très particulier, qui les distingue de tous les autres habitants de la terre. Je veux dire une sorte d'inquiétude qui les porte à changer leur position, et une capacité qui leur permet en général de la changer pour le mieux, de l'améliorer.
Les peuples indigènes de l'Amérique et de l'Asie, au contraire, paraissent être arrivés depuis longtemps aux bornes de leur intelligence. Ils ont découvert quelques arts et ils les cultivent presque sans aucun perfectionnement depuis les plus anciens temps historiques ; semblables aux abeilles et aux castors qui exécutent des travaux admirables, mais toujours les mêmes depuis que nous les connaissons. Les étoffes de soie et de coton que les anciens tiraient de la Chine et de l'Inde, paraissent avoir été exactement les mêmes que celles que nous en avons tirées de nos jours. Ce que le voyageur vénitien Marco-Polo rapporte des usages de la Chine, il y a 700 ans, est tout à fait semblable à ce qu'en rapportent les derniers voyageurs.
Le besoin de perfectionnement qui tourmente les Européens et qui provient peut-être d'une supériorité d'intelligence qui leur laisse entrevoir le mieux en tout genre et les bons moyens d'y parvenir, ce besoin de perfectionnement, dis-je, ne se porte pas seulement sur les sciences et les arts libéraux et industriels, il se porte sur les relations sociales des hommes entre eux, soit des hommes de la même nation, soit des hommes et des nations qui leur sont étrangers. Il en résulte qu'ils doivent toujours gagner du terrain sur les peuples stationnaires ; et comme toute espèce de population se multiplie en proportion des moyens qu'elle a d'exister, à mesure que les Européens gagnent du terrain sur les peuples [136] d'Amérique et d'Asie, cette race européenne se multiplie; tellement qu'à présent la race européenne est en Amérique bien supérieure en nombre à la race américaine indigène. Dans les îles d'Amérique tout est européen ; il n'y a plus d'indigènes ; dans l'Amérique du nord, les indiens de quelque nation qu'ils soient diminuent tous les jours. M. Galatin, actuellement ambassadeur des États-Unis à Paris, estime qu'ils ne sont plus qu'au nombre de 60 mille. Qu'est-ce que ce nombre auprès de 10 millions d'Européens qui peuplent les États-Unis et qui dans 22 ans seront au nombre de 20 millions ; et, ne vous y méprenez pas, toujours européens, ayant l'intelligence, l'activité, les arts de l'Europe.
Au Mexique et au Pérou il y a un peu plus d'indigènes ; mais ils sont dominés par la race européenne et leur nombre n'augmente pas dans une proportion aussi forte que les Européens. Lorsque l'inévitable affranchissement de toutes les colonies espagnoles sera consommé, la race européenne fera des progrès encore bien plus rapides ; mais dès à présent on peut la considérer comme ayant remplacé la population des deux Amériques puisqu'elle y domine partout et s'y augmente rapidement.
Or calculez si vous pouvez ce que deviendra cette race européenne se déployant dans des contrées grandes comme cinq à six fois l'Europe, neuves et fécondes en ressources et s'organisant sans être embarrassée de toutes ces vieilleries politiques et religieuses qui nous retiennent dans des langes dont nous ne nous débarrassons que par degrés et par supercherie !
Du côté de l'Asie, la race européenne gagne plus difficilement. Elle a rencontré des peuples plus nombreux, plus avancés et par conséquent mieux pourvus de moyens de défense. Cependant comparez la figure que font les Européens en Asie, avec celle qu'ils y faisaient il y a cent ans, où ils n'avaient encore que quelques comptoirs tolérés comme est encore celui de Canton en Chine. Ils possèdent exclusivement un grand nombre d'îles. Ils sont souverains dans l'Inde. Lorsque pour maintenir cette souveraineté, ils croiront pouvoir se passer des secours de l'Europe, ce qui ne tardera pas, ils se déclareront indépendants ; et la race européenne placée au centre de l'Asie, prospérera comme elle a fait partout, par cela seul qu'elle avance toujours et que les indigènes n'avancent pas. La marine de l'Inde européenne embrassera bientôt les autres États de l'Asie ; elle y plantera des colonies qui gagneront du terrain à leur tour. Du côté de l'Europe, la Russie qui est de la race européenne, a déjà européanisé une partie de la Tartarie et les revers du [137] Caucase du côté de la Perse. Astracan devient chaque jour plus européen. Sa principale rue ressemble aux plus belles rues de nos capitales.
La Turquie, l'Égypte et la Syrie ne se maintiennent dans l'état où elles sont, que par une jalousie mal entendue des autres puissances ; mais cet état est contre la nature des choses et cédera au premier moment favorable.
L'Afrique qui est la partie du monde la plus proche de nous, sera la dernière qui deviendra européenne ; mais elle subira infailliblement le sort commun. Déjà les établissements du Cap de Bonne-Espérance, prennent un accroissement rapide et formeront une grande nation, indépendante, avant la fin de ce siècle. Successivement les autres côtes se peupleront de nos établissements et ce n'est qu'alors qu'on poussera des colonies vers toutes les parties de l'intérieur qui en seront susceptibles.
Tous ces progrès sont de nature à suivre une marche accélérée, parce que chaque pas que fait la race européenne, lui donne le moyen de faire plus rapidement le pas suivant. La lenteur de cette marche par le passé, ne peut donc nous donner aucune idée de sa rapidité dans l'avenir.
Les conséquences en seront immenses. Au lieu de cette séparation de moeurs et d'habitudes qui jusqu'à présent a isolé les grandes familles du genre humain, il y aura des communications fréquentes et faciles. On va déjà aux Antilles, et dans toutes les parties de l'Amérique méridionale malgré l'état de guerre et de révolution qui travaille encore plusieurs de ces contrées, plus aisément qu'on n'allait il y a cent ans dans certains ports de la Méditerranée. Les productions d'une portion du globe deviendront communes à toutes les autres. Les denrées alimentaires de la zone torride nourriront le nord. Plusieurs grandes villes où l'on parlera les langues d'Europe, plusieurs grands États où l'on formera des institutions sur les idées nouvelles, réagiront sur les vieilles nations et amélioreront bien certainement leur sort. Rien n'est plus favorable aux développements de l'homme et des sociétés, que ces centres multipliés de civilisation. Lorsque tout marche, personne ne peut plus demeurer trop en arrière. Les enfants des Européens corrigeront leurs pères. Les prétentions diverses se réduiront à leur juste valeur et les progrès d'un pays influeront sur tous les autres.
Ce ne sont point là, Messieurs, des chimères, des hypothèses. Tout cela est commencé, tout cela marche, nous jouirons chaque année des pas qui se feront ; nous avons quelquefois à regretter des pas rétrogrades ; mais ce ne sera jamais pour longtemps ; et de même que notre sort est évidemment meilleur que celui de nos devanciers, le sort de nos enfants (on est en droit de l'espérer) sera plus heureux que le nôtre.
[1] Archival source: R 111 741 ; ff 206-221.
[2] Author's note: Lettre du Roi de Prusse à d'Alembert, in : oeuvres [philosophiques, historiques et littéraires] de d'Alembert, [Paris: J.-F. Bastien, an XIII-1805, 18 vol.], t. 18; page 213.
[3] Archival source: R 97 419 ;f2.
[4] Archival source: R 97 419; ff 284-286.
[5] Author's note: J'ai repris dans ce discours ce qui avait rapport à la classification des sciences morales et politiques pour en faire le discours préliminaire de ma Politique pratique.
[6] Archival source: R 97 419 ; ff 1; 4-5.
[7] Archival source: R 97 419; ff 6-43.
[8] Archival source: R 97 419; ff 44-90.
[9] Archival source: R 97 419; ff 92-146.
[10] Author's note: Les principales idées qui se trouvent ici dans les f° 31 à 38, ont été employées par, moi dans le morceau que j'ai fait pour l'Encyclopédie progressive [il s'agit de l'article De l'Economie politique moderne : esquisse générale de cette science, de sa nomenclature, de son histoire et de sa bibliographie; il paraît dans l'Encyclopédie progressive ou collection de Traités sur l'histoire, l'état actuel et les progrès des connaissances humaines avec un manuel encyclopédique, Paris: Ponthier et C°, mai 1826, pp. 217-304].
[11] Archival source: R 106 317; ff 259-261.
[12] Author's note: Cette leçon a été supprimée et remplacée par la 5° (devenue ainsi la 4°).
[13] Archival source: R 97 419; ff 147-169.
[14] Author's note: Employé [en particulier dans la Politique pratique (OEuvres morales et politiques, vol. V de la présente édition), chapitre IV, folio 171a].
[15] Author's note: À restituer dans la 4e séance du 2° cours d'Athénée. Employé.
[16] Archival source: R 111 741; f 244.
[17] Archival source: R 111 741; f 243.
[18] Author's note: À replacer dans le 2° cours à l'Athénée quand j'y aurais joint les feuillets dont je me sers.
[19] Archival source: R 111 741 ; ff 245-268, réorganisés.
[20] Author's note: Supprimé de mon Cours à l'Athénée. Cela peut être employé ailleurs. Sur le principe d'utilité. L'utilité privée, aux dépens du public, est un abus.
[21] Note by DMH: : This text was first published by Say's son-in-law Charles Comte shortly after his death: Mélanges et correspondances d'économie politique. Ouvrage posthume de J.-B. Say, Paris: Chamerot. 1833, pp. 406-455. It was republished by his son Horace Say and Eugène Daire as part of Guillaumin's Collection des Principaux Économistes: Œuvres diverses de J.-B. Say (Paris: Guillaumin, 1848).
[22] Author's note: Voyez les Traités de législation [civile et pénale], [1er éd., éditée par É. Dumont, Paris: Bossange, an X], 3e éd. [Paris: Rey et Gravier, 1830], ch. 8, p. 57.
[23] Archival source: R 97 419; ff 173-224.
[24] Archival source: R 97 419; ff 228-282.
[25] Author's note: 1817.