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DE L’ANGLETERRE ET DES ANGLAIS↩
La longue interruption des communications entre la France et l’Angleterre, a rendu bien précieux les momens qui se sont écoulés depuis la paix. On a pu aller chercher de l’autre côté de la Manche, l’explication de plusieurs phénomènes dont on ne connaissait que les résultats, et mesurer le levier qui, plus d’une fois, a soulevé l’Europe.
Ce ne sont point les forces militaires de la nation anglaise, ni même sa marine, qui ont exercé une influence majeure sur le Continent ; je ne dirai pas même que c’est son or ; car, depuis 1797, elle n’a qu’une monnaie de papier qui ne repose sur aucun gage métallique ; et c’est peut-être, de toutes les nations du monde, celle qui, proportion gardée, possède le moins de métaux précieux ; mais c’est par sa richesse et par son crédit qu’elle a pu agir ; et comme ces armes puissantes sont le résultat de toute son économie, c’est son [2] système économique qui est son trait saillant, et qui mérite de fixer notre attention.
Jusqu’en 1814, la France qui avait l’ascendant sur le Continent, et l’Angleterre qui l’avait sur les eaux, n’ont pu sérieusement se prendre corps à corps, et les nombreux combats qu’elles se sont livres sur l’un et l’autre élément, ne pouvant compromettre leur existence, ni même leur puissance, quelqu’affligeans qu’ils fussent d’ailleurs pour l’humanité, ne pouvaient, quant à leurs résultats, être considérés que comme des escarmouches. Mais leur effet total a été de priver pendant près de vingt-trois ans l’Angleterre de ses communications faciles et régulières avec le Continent, et la France, de presque toutes ses relations maritimes. Les colonies séparées de leurs métropoles, se sont rendues indépendantes, ou sont devenues la proie des Anglais, et tout le commerce d’outre-mer est tombé entre leurs mains. Sauf un petit nombre de navires aventuriers, dont la plupart même n’ont pu leur échapper, ce n’est que par leurs vaisseaux, ou du moins avec leur permission, que les denrées de l’Asie et de l’Amérique ont pu parvenir dans notre quartier du globe, et que les produits du sol et de l’industrie des Européens ont été portés dans les [3] autres parties du monde. Que cette prépondérance ait été avouée ou non, que ce commerce se soit fait par contrebande ou par des licences, sous des pavillons masqués ou à visage découvert, le fait n’en a pas moins existé.
Quelles ont été les conséquences de ce monopole ?
Les profits commerciaux de l’Angleterre se sont accrus à un point surprenant. Plus de vingt mille navires de toutes nations, sont entrés chaque année dans les ports de la Grande-Bretagne. De nouveaux négocians, de nouveaux capitaux, ont voulu prendre part à ces profits. Un plus grand nombre d’agens de toute espèce» ont été employés ; et comme les familles s’augmentent en proportion des moyens qu’on leur offre de gagner, la population des villes maritimes anglaises a éprouvé des accroissemens remarquables. Londres n’est plus une ville : c’est une province couverte de maisons. Glascow, qui en 1791, n’avait que 66 mille habitans, en a maintenant 110 mille [1]. Liverpool, qui en 1801, avoit une population de 77 mille ames, en contient 94 mille [2]. [4] Bristol, dans le même espace de temps, est monté de 63 mille, à 76 mille âmes.
L’établissement de bassins et de magasins, francs de droits de douane dans tous ces ports [3], facilitait la distribution en Europe, des marchandises qui y arrivaient de tous les coins du monde ; et les draw-backs, ou restitutions de droits, encourageaient l’exportation [5] des produits intérieurs. Mais une autre cause à laquelle on n’avait pas songé, favorisait bien davantage cet immense trafic.
Depuis l’avènement de Napoléon, la prodigieuse activité de ce Prince et ses vastes talens, secondes de la bravoure des Français, menaçaient l’indépendance de l’Europe ; mais l’Europe déjà épuisée par des guerres acharnées et par des tributs que lui avait imposés la [6] République, ne pouvait supporter tous les frais d’une défense si difficile. L’Angleterre par ses subsides, pourvoyait à une partie de ces frais. Des Agens répandus sur les points accessibles du Continent, et dans les armées alliées, en Portugal, en Espagne, en Allemagne, obligés de se procurer, en nature ou en argent, les valeurs que devait fournir l’Angleterre, offraient leurs traites sur Londres, ce qui rendait abondantes sur le Continent, les lettres de change payables en Angleterre, et avait avili son change, au point qu’une livre sterling qui, dans l’origine, valait, en argent de France, a 4 francs, a pu, pendant un temps, s’acheter sur le Continent, pour 16 à 17 francs [4].
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Une dépréciation pareille avait lieu relativement aux monnaies de Hambourg, de Vienne et de Lisbonne.
Qu’en résultait-il ?
Tout spéculateur, de quelque nation qu’il fût, pouvait tirer des marchandises d’Angleterre et se procurer, à un prix avantageux, la monnaie avec laquelle il devait les payer. En effet, s’il achetait, à Birmingham, une marchandise au prix d’une livre sterling, au lieu de payer 24 francs la livre sterling qu’il était, obligé de remettre pour s’acquitter, il ne la payait que 18 francs au plus ; de sorte qu’il pouvait consentir à ne rien gagner, que dis-je ? à perdre sur la marchandise, puisque sur le change seul, il gagnait 26 pour cent, ou un quart de la valeur à remettre. Il ne faut donc pas être surpris de l’activité des ateliers anglais à de certaines époques, et de l’accroissement qu’on a pu remarquer dans les villes [8] manufacturières, aussi bien que dans les villes commerçantes, quoiqu’à un degré un peu moindre [5].
Telles sont les causes des progrès qu’ont faits le commerce et les manufactures de la Grande-Bretagne, pendant la guerre ; mais ce n’est pas tout.
La population des villes s’accroissant avec les profits de l’industrie, la demande de toutes les denrées alimentaires, s’est augmentée aussi. Le blé, dont le prix moyen était, en 1794, de 56 shillings le quarter [6], était monté en 1813, jusqu’à 136 shillings, (plus de cent cinquante francs de notre monnaie).
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Ce prix exorbitant, ayant porté très-haut les profits des fermiers, par une conséquence nécessaire, le taux des fermages s’est élevé à chaque renouvellement de bail ; et fermiers et propriétaires ont fait des gains considérables.
Mais tandis que la guerre provoquait ce développement forcé de l’industrie anglaise, les Anglais en profitaient peu. L’impôt et l’emprunt leur en ravissaient tous les fruits. L’impôt pesait à-la-fois sur les productions de toutes les classes et leur enlevait la portion la plus claire de leurs profits ; et l’emprunt absorbait les épargnes de ces gros entrepreneurs, de ces spéculateurs avantageusement posés, qui tiraient le meilleur parti des circonstances.
La facilité que le Gouvernement a eue d’emprunter, c’est-à-dire, de pouvoir dépenser un principal, pourvu qu’il en payât la rente, a favorisé les plus énormes profusions. Les dépenses de la guerre sont plus fortes pour l’Angleterre, que pour toute autre nation. En premier lieu, l’Administration, pour ses approvisionnemens, souffre comme tous les autres consommateurs, de la cherté des marchandises, dont elle est la première cause. Elle paye non-seulement pour ses [10] approvisionnemens, mais pour ceux de ses alliers ; non-seulement le salaire de ses soldats, mais celui de beaucoup d’autres soldats. Ses forces militaires et navales sont éparpillées sur tout le globe.
Un approvisionnement, un magasin en Asie ou en Amérique, coûtent le double de ce qu’ils coûteraient en Europe ; chaque soldat qu’on y envoie, cause une dépense égale à deux soldats, et c’est un grand avantage que les États-Unis conserveront toujours dans leurs démêlés futurs avec la Grande-Bretagne.
Je ne parle pas des abus dans les dépenses qui sont scandaleux : des abus anciens, et qui se sont glissés par degrés, des abus nouveaux introduits de propos délibéré, des abus que relève l’opposition, parce qu’il n’y a que les amis des Ministres qui en profitent ; de ceux qu’elle ne relève pas, parce que la vanité nationale les protège [7] ; mais du tout ensemble, [11] il est résulté que, quoique les impositions aient quadruplé depuis 1793, les dépenses ont chaque année progressivement excédé le montant des rentrées, qu’il a fallu pourvoir à ce déficit progressif par des emprunts devenus [12] plus considérables d’année en année [8], et qui ont finalement porté le principal de la dette à la somme effrayante de 18 milliards 649 millions argent de France [9], dont [13] l’intérêt annuel, joint aux consommations courantes, ont porté en 1813 le total des dépenses [14] publiques faîtes par les mains du gouvernement central, à la somme incroyable de 112 millions 391 mille livres sterling (plus de 2 milliards 697 millions de notre monnaie) [10].
En voyant pour la dépense d’une seule année, qui, selon toute apparence, a été surpassée par la dépense de 1814, cet effrayant résultat, on croit se tromper ; mais il est fondé sur des communications officielles, et certifié par des auteurs attachés à l’établissement public.
Sur cette somme de dépense annuelle, 69 millions sterling environ ont été fournis [15] par les contributions de l’année. Le reste a été procuré par des emprunts et des anticipations. En d’autres termes, environ 1 milliard 700 millions de notre monnaie, ont été levés sur les revenus, ou, si l’on veut, sur les profits annuels de la nation anglaise ; et 1 milliard sur ses capitaux ou ses épargnes [11] ; et cela, indépendamment des contributions qu’elle paie pour les dépenses locales, pour le culte et pour les pauvres qui se montent, comme on sait, à des sommes considérables. Tellement, qu’on ne s’éloignerait peut-être guère de la vérité, en annonçant que le Gouvernement consomme la moitié des revenus qu’enfantent le sol, les capitaux et l’industrie du peuple anglais [12].
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En morale comme en physique, les faits naissent les uns des autres. Celui qui est un [17] résultat, devient la cause d’un autre résultat, qui sera une cause à son tour. L’énormité des charges supportées par le peuple anglais, a rendu exorbitamment coûteux tous les produits de son sol et de son industrie. Chacune des consommations des producteurs de toutes les classes, chacun de leurs mouvemens, pour ainsi dire, étant taxés, les résultats de leur industrie sont devenus plus chers, sans que cette cherté tournât à leur avantage. Dans chaque profession, les gains ne sont pas sensiblement plus forts en vertu du renchérissement de la marchandise produite dans cette profession, parce que ce renchérissement s’en va en frais d’impôts payés par le producteur, et n’ajoute rien à ses profits, et cette cherté générale oblige les producteurs, en leur qualité de consommateurs, à s’imposer de continuelles privations.
Un Anglais qui a un commerce, si le capital qu’il emploie ne lui appartient pas, et s’il est obligé d’en payer l’intérêt, ne peut soutenir sa famille. Une terre, un fonds placé, qui partout ailleurs suffiraient pour procurer de l’aisance sans travail, ne suffisent point en Angleterre pour faire vivre leur possesseur : il faut encore, s’il ne les fait pas valoir lui-même, qu’il [18] exerce un talent, qu’il concourre soit en chef, soit en sous-ordre, à une autre entreprise.
Enfin celui qui n’est pas à portée d’exercer une industrie ou un talent quelconque, celui qui a un revenu modéré, fixe, et qui n’est pas attaché à la glèbe, voyage dans des pays où les objets de consommation sont moins coûteux, et c’est le motif qui a chassé vers la France, la Belgique, la Suisse et l’Italie ces nuées de voyageurs anglais, parmi lesquels il s’en est trouvé aussi quelques-uns que la seule curiosité a mis en mouvement.
C’est aussi la cause de la grande détresse de la classe qui n’est simplement que manouvrière. Un ouvrier, selon la famille qu’il a, et malgré des efforts souvent dignes de la plus haute estime, ne peut gagner en Angleterre que les trois quarts et quelquefois seulement la moitié de sa dépense. La paroisse, c’est-à-dire le produit de la taxe pour les pauvres, est obligée de subvenir au surplus. Un tiers, dit-on, de la population de la Grande-Bretagne est ainsi obligé d’avoir recours à la charité publique. On rencontre très-peu de mendians, parce que les secours sont donnés à domicile et ne suffisant pas pour les faire vivre, il faut encore qu’ils travaillent. Un [19] voyageur anglais, de bonne foi, qui a traversé toute la France en dernier lieu [13], manifeste à chaque pas son étonnement de ce qu’on peut y gagner sa vie par son travail ; et son étonneraient découvre bien ce qui se passe en Angleterre.
On y voit sans doute aussi de ces grands propriétaires, de ces gros capitalistes qui peuvent se croiser les bras et qui n’ont d’autre affaire que leurs plaisirs ; leurs revenus sont si grands qu’ils excèdent tous les besoins et défient toutes les chertés ; mais leur nombre est toujours petit comparé à la totalité d’une nation. La nation anglaise en général, sauf ces favoris de la fortune, est obligée à un travail opiniâtre ; elle ne peut pas se reposer. On ne voit pas en Angleterre d’oisifs de profession ; on y est remarqué dès qu’on a l’air désoccupé, et qu’on regarde autour de soi. Il n’y a point de ces cafés remplis de désœuvrés, du matin au soir, et les promenades y sont [20] désertes tout autre jour que le dimanche ; chacun y court absorbé par ses affaires. Ceux qui mettent le moindre ralentissement dans leurs travaux sont promptement atteints par la ruine ; et l’on m’a assuré à Londres que beaucoup de familles, de celles qui avaient peu d’avances, sont tombées dans les derniers embarras pendant le séjour des souverains alliés, parce que ces princes excitaient vivement la curiosité, et que, pour les voir, on sacrifiait quelquefois ses occupations plusieurs jours de suite.
Ceux même qui travaillent avec aisance et qui pourraient se reposer à leur gré, travaillent pour être riches, pour se mettre à l’abri de tous les événemens, et pour marcher de pair dans toutes les profusions. La plus grande honte en France, c’est de manquer de courage : en Angleterre, c’est de manquer de guinées. L’opinion n’est peut-être pas plus raisonnable d’un côté que de l’autre.
Cette position économique exerce un effet déplorable sur les lumières, et fait craindre à l’observateur philosophe que cette patrie de Bacon, de Newton et de Locke, ne fuisse bientôt des pas rétrogrades et rapides vers la barbarie. Il paraît certain qu’on lit beaucoup [21] moins qu’on ne faisait ; on n’en a pas le temps, et les livres sont trop chers. Les riches qui peuvent ne songer qu’à jouir, ont d’autres jouissances que celles de l’esprit, et ces autres jouissances rendent inhabiles à ces dernières. Le peu que les gens du grand monde lisent, en général, n’est jamais ce qu’il y a de meilleur : les lectures vraiment utiles exigent une application qui leur pèse ; et quand, par hasard, ils lisent de bons ouvrages, c’est une semence qui tombe dans un sol épuisé, où les bons fruits ne sauraient prospérer. La classe mitoyenne est la seule qui étudie utilement pour la société, et bientôt elle ne pourra plus étudier en Angleterre [14].
Il y a cependant deux sortes d’imprimés qui [22] se lisent, qui sont de nécessité première : la Bible et les journaux. Il reste à savoir ce qu’on peut y puiser d’instruction.
J’ai dit qu’en payant tout plus cher on n’en gagnait pas davantage ; souvent même le producteur d’une denrée gagne d’autant moins qu’elle devient plus chère. La cherté diminue le nombre des consommateurs, parce qu’elle met les marchandises, à commencer par les moins nécessaires, hors de la portée de certaines fortunes. Ceux qui ne se privent pas tout-à-fait d’une chose, en réduisent tout au moins la consommation ; dès-lors elle est moins demandée qu’elle n’était. La concurrence des consommateurs diminue, quoique la concurrence des producteurs reste la même [15].
C’est ainsi que les producteurs, à mesure qu’ils s’imposent des privations sur les denrées de leur consommation, éprouvent plus vivement le besoin de vendre, même à très-petit bénéfice, les denrées qu’ils produisent. Nulle [23] part les efforts faits pour attirer l’attention des acheteurs, ne sont poussés plus loin qu’en Angleterre. Delà, cette grande recherche des boutiques, ces ornemens bizarres, par lesquels on s’efforce de les faire remarquer ; delà, ces annonces multipliées, ces marchandises offertes au-dessous du cours ; ce ton de charlatanisme qui frappe les étrangers. Les entrepreneurs des premiers spectacles, vantent eux-mêmes, du style le plus pompeux, les applaudissemens que leurs acteurs ont reçus d’un auditoire ravi, auditoire qu’ils avaient, jusqu’à un certain point, composé eux-mêmes. Pour avertir le public d’une entreprise nouvelle, d’un simple changement de domicile, une affiche immobile postée au coin d’un mur, ne suffit pas, et l’on promène comme des bannières, au milieu de la foule affairée de Londres, des affiches ambulantes que les piétons peuvent lire sans perdre une minute.
Ce besoin de vendre établit une lutte entre les producteurs. C’est à qui vendra à meilleur marché ou moins chèrement ; mais comme la [24] production est réellement dispendieuse, à cause des charges dont elle est grevée, le producteur économise sur les qualités [16]. Aussi remarque-t-on en Angleterre, comme partout, que les marchandises sont d’autant moins bonnes qu’elles sont plus chères. Des qualités qui, autrefois, étaient excellentes, sont devenues détestables. La bonneterie des Anglais leurs ouvrages de peau, dont la réputation s’étendait par toute l’Europe, ne valent plus ce qu’ils valaient. Leurs soieries ne sont plus qu’un souffle ; et sous le nom de vins, le peuple qu’on dit le plus riche du monde, est condamné à s’abreuver des plus dangereux poisons [17].
Lorsqu’on voit une nation si active, si noble, si ingénieuse, forcée par un mauvais [25] système économique, à se donner tant de peines, et cependant à éprouver tant de privations, on se demande avec amertume : À quoi sert donc la liberté civile et religieuse, celle de la presse, la sûreté des propriétés et la domination des mers !
Le grand malheur de l’Angleterre, vient d’avoir eu depuis de nombreuses années, des Administrations successives qui, en commettant toutes les fautes possibles, n’ont jamais commis celle de manquer aux engagemens du Gouvernement. Cette régularité passée en principe, jointe à la publicité des comptes et à l’édifice spécieux de la caisse d’amortissement, consolidé par M. Pitt, a élevé le crédit du Gouvernement au point de lui permettre de consommer le principal des revenus à venir du peuple anglais, de faire porter aux générations futures le poids des fautes de la génération présente, et de décupler, de centupler l’importance de ces fautes, par les vastes ressources que ce crédit mettait aux mains des directeurs du cabinet politique.
Qu’on prenne la peine de combiner cet élément avec l’orgueil d’une nation à qui l’on peut faire commettre toutes les sottises [26] imaginables, pourvu qu’on lui parle de sa gloire et de ses droits maritimes [18].
Il y a sans doute, beaucoup de lumières en Angleterre ; mais à quoi servent les lumières, qu’importe qu’on connaisse la véritable nature et la véritable situation des choses, une fois que les passions sont en jeu ? Ne voit-on pas perpétuellement les joueurs risquer leur argent sur des chances que le calcul leur démontre défavorables ? Mais on finit toujours par payer avec usure, toutes les sottises qu’on fait ; et plus on approche du terme où il faut nécessairement compter, et moins on a de latitude pour commettre impunément de [27] nouvelles erreurs. L’économie politique n’est plus une science de spéculation et de luxe, l’habileté est d’obligation ; et l’on peut hardiment, prédire, que tout Gouvernement qui en méconnaîtra ou en méprisera les principes, est destiné à périr par les finances.
Revenons à notre sujet :
La nécessité d’épargner sur tous les frais de production a pourtant produit en Angleterre quelques bons effets à travers beaucoup de mauvais ; elle à, si l’on peut s’exprimer ainsi, perfectionné l’art de produire, et fait découvrir des moyens plus expéditifs, plus simples, [28] et par conséquent plus économiques de parvenir à un but quelconque. Comme les fabrications en grand sont en général les moins coûteuses, on a fait en grand les plus petites choses. J’ai vu à Glascow des laiteries de trois cents vaches où l’on vendait pour deux sous de lait. L’éducation du pauvre, qui fait peut-être la seule sûreté du riche, était entravée par la cherté des livres et des instituteurs, et quelques années plus tard on n’aurait pas été, au sein d’une des nations les plus civilisées de l’Europe, plus en sûreté qu’au milieu des Caffres. Tout-à-coup on s’avise de faire des écoles où un seul instituteur enseigne avec succès et rapidité à lire, écrire et compter, sans livres ni plumes, à cinq cents enfans à-la-fois [19].
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Mais c’est principalement l’introduction des machines dans les arts, qui a rendu la production des richesses plus économique. Il n’y a presque plus de grandes fermes en Angleterre où l’on n’emploie, par exemple, la machine à battre le blé, par le moyen de laquelle, [30] dans une grosse exploitation, on fait plus d’ouvrage en un jour qu’en un mois par la méthode ordinaire.
Enfin le travail humain, que la cherté des objets de consommation a rendu si dispendieux, n’est dans aucune circonstance remplacé aussi avantageusement, que par les machines à vapeur, improprement appelées par quelques personnes pompes à feu.
Il n’y a pas de travaux qu’on ne soit parvenu à leur faire exécuter. Elles font aller des filatures, des tissages de coton et de laine ; elles brassent de la bière, elles taillent des cristaux. J’en ai vu qui brodaient de la mousseline et qui battaient du beurre. À NewCastle, à Leeds, des machines à vapeurs ambulantes traînent après elles des chariots de houille ; et rien n’est plus surprenant, au premier abord, pour un voyageur, que la rencontre, dans la campagne, de ces longs convois qui s’avancent par eux-mêmes et sans le secours d’aucun être animé.
Partout les machines à vapeurs se sont prodigieusement multipliées. Il n’y en avait que deux ou trois à Londres il y a trente ans ; il y en a des milliers a présent. Elles sont par centaines dans les grandes villes manufacturière ; [31] on en voit même dans les campagnes, et les travaux industriels ne peuvent plus se soutenir avec avantage qu’au moyen de leur puissant concours. Mais il leur faut en abondance de la houille, de ce combustible fossile que la nature semble avoir mis en réserve pour suppléer à l’épuisement des forêts, résultat inévitable de la civilisation. Aussi pourrait-on, à l’aide d’une simple carte minéralogique, tracer une carte industrielle de la Grande-Bretagne. Il y a de l’industrie partout où il y a du charbon de terre.
Mais on a beau abréger les moyens de produire, l’impôt, le terrible impôt, qui agit sur la production annuelle précisément de la même manière que tous les autres frais, semblable au cauchemar des rêves qui gagne du terrain malgré les efforts qu’on fait pour lui échapper, atteint, outrepasse les économies des producteurs industrieux ; et loin que la nation jouisse de son admirable industrie et de l’activité soutenue de ses travailleurs, on lui fait payer cher ce qu’elle produit [20] à [32] bon marché ; et la mettant dans l’impossibilité de vendre à aussi bon compte que d’autres nations moins écrasées par les charges publiques, on lui ôte, dans l’étranger, tout moyen de soutenir la concurrence de l’étranger ; on lui ferme tout débouché extérieur : car si le gouvernement a le pouvoir de faire payer aux Anglais les choses au-delà de ce qu’elles valent, il n’exerce pas, dieu merci, le même pouvoir sur les Français, sur les Allemands, sur les Brésiliens.
Que serait-ce si la longue séparation de la nation anglaise d’avec les terres classiques de l’Europe, avait peu-à-peu altéré son goût dans les arts ? si ses vases, ses meubles, ses flambeaux n’avaient plus de pureté, de légèreté, d’élégance dans les formes ? s’ils étaient [33] retombés dans ce goût gothique et contourné, dans ces ornemens lourds et compliqués qui ne représentent rien ? si les dessins des étoffes, si le choix des couleurs étaient en arrière des progrès de l’Europe, et si l’Angleterre ne pouvait se remettre au courant sans une longue et active communication avec le continent ?
Faut-il s’étonner du peu de succès qu’ont obtenu les marchandises anglaises dans les grands marchés de l’Europe, et peut-on leur en présager davantage à l’avenir, si leur système économique ne change pas ?
Cette position critique que j’ai essayé de peindre et dont j’ai tâché de découvrir les causes, anime des débats qui n’ont pas lieu seulement dans les deux chambres, mais parmi toute la nation, et donne beaucoup d’importance aux attaques d’une opposition beaucoup moins redoutable par le nombre de ses partisans que par le poids de ses raisons, et par les grands noms, les grandes fortunes, les grands talens qui figurent au milieu d’elle.
La question des blés et celle du papier-monnaie, sont l’occasion des principales discussions. Le gouvernement vient de faire des lois sur ces deux objets ; mais des décrets ne remédient point aux difficultés qui viennent de la [34] nature des choses, et les embarras renaîtront avec une nouvelle vigueur. Pour se faire des idées nettes sur ces questions, quelques explications deviennent nécessaires.
Nous avons vu au commencement de cet écrit, quelles circonstances en favorisant l’activité du commerce et des manufactures de l’Angleterre, y avaient fait monter le prix du blé. Les contributions du cultivateur, le loyer que le fermier paye au propriétaire, ont monté dans la même proportion : et maintenant ceux qui se mêlent d’agriculture prétendent que pour que le prix du blé puisse rembourser au cultivateur ses avances, il faut que ce prix se maintienne entre 95 et 100 shillings le quarter, et que par conséquent, il convient d’en empêcher l’importation du moment qu’il tombe au-dessous de ce prix.
Ils ajoutent, que si la législature ne consacre pas ce principe, il sera impossible aux fermiers de payer aux propriétaires leur fermage, à l’État, ses contributions, que la culture du grain donnant de la perte, on abandonnera l’exploitation des terres médiocres, qu’on changera la destination des bonnes ; que le grain deviendra plus rare ; qu’on n’évitera pas son renchérissement, et que la nation [35] anglaise se verra toujours davantage pour sa subsistance à la merci des étrangers.
D’un autre côté, les manufacturiers et les négocians soutiennent, que si les denrées de première nécessité restent à ces prix exorbitans, la main-d’œuvre doit hausser plutôt que diminuer, et que chaque jour ils présenteront leurs produits avec plus de désavantage, dans les marchés de l’étranger.
L’alternative est terrible. Où c’est l’agriculture et les propriétaires qui sont ruinés, si les grains ne montent pas ; ou bien c’est le commerce et les manufactures, s’ils montent.
Les Chambres du Parlement, en fixant le prix au-dessous duquel on ne pourra pas importer du froment à 80 shillings, viennent de prendre un mezzo-termine, qui ne satisfera personne.
Mais je suppose que sans mécontenter les cultivateurs, le Parlement eût trouvé un moyen de faire tomber le froment à 65 shillings, on ne serait pas encore sorti d’embarras. Le blé ne forme dans les Îles Britanniques, qu’une part de la nourriture de la classe ouvrière ; les pommes de terres, la viande, le poisson, forment une autre part considérable de leurs alimens. On estime que [36] chaque personne, l’une portant l’autre, ne consomme pas au-delà d’un quarter de blé par année [21]. Or, le quarter moins cher de 15 shillings ou 18 francs, ne procure à l’ouvrier qu’une économie d’un sou de France, par journée.
L’influence en serait faible sur la main-d’œuvre [22], qui ne forme elle-même, qu’une partie des frais de production. Quinze shillings de plus ou de moins sur le prix du blé, influeraient donc faiblement sur le prix des produits et sur les ventes à l’étranger.
Ce n’est pas le prix d’une seule denrée, fût-ce même le blé, qui a un grand effet sur le prix des choses qu’on fait ; c’est le prix de tout, et le prix de tout est exagéré en raison des charges publiques qui, sous mille formes diverses, atteignent le producteur et se [37] combinent dans toutes ses dépenses [23]. Ce sont les contributions directes ; ce sont même les préjugés et les mœurs du pays qui vous [38] imposent des obligations et des charges auxquelles il n’est pas plus facile de se soustraire qu’aux véritables impôts.
La question des billets de banque, plus épineuse théoriquement, a moins d’inconvéniens dans la pratique. Pour la bien entendre, il faut connaître le fonds du système monétaire actuel de l’Angleterre, qui est assez curieux.
La banque d’Angleterre, est une compagnie particulière de capitalistes, qui escompte des lettres de change et se charge, moyennant une rétribution, de plusieurs services publics, comme du paiement des rentes sur l’État. Elle a successivement prêté au Gouvernement, non-seulement une somme égale aux fonds de ses Actionnaires, mais des sommes en billets de banque qu’elle a fabriqués pour cet usage, et qui, par conséquent, n’avaient d’autres gages que les obligations qu’elle recevait du Gouvernement en échange, obligations qui portent intérêt, mais dont le fonds n’est pas exigible, et qui, par conséquent, ne peuvent servir à l’acquittement des billets, dont elles ont provoqué l’émission [24].
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La banque d’Angleterre a acheté à ce prix, la continuation de son privilège, moins sage en cela que celle de France. Celle-ci a bien prêté au Gouvernement ce que le Gouvernement, par un abus de la puissance, lui a demandé sur ses capitaux. Ses capitaux étaient la propriété de ses actionnaires, qui, pouvaient en disposer à leur gré ; mais elle n’a point fabriqué de billets pour les prêter. Aussi, qu’est-il arrivé, relativement à la banque d’Angleterre ? Que les billets prêtés par elle au Gouvernement, et donnés par le Gouvernement à ses créanciers, sont revenus plus ou moins promptement, et surtout dans les momens de discrédit, pour se faire rembourser ; et que la banque, n’ayant pas reçu de valeurs réelles [25], au moment de l’émission de ses billets, n’a pu les rembourser.
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Il fallait, dès-lors, ou que le Gouvernement payât la banque pour qu’elle pût payer ses billets, ou qu’il l’autorisât à ne pas les payer. C’est ce dernier parti qui fut pris en 1797. La suspension des paiemens (en espèces) de la banque autorisée alors, a été renouvelée plusieurs fois depuis, et vient de l’être encore tout récemment. Ses billets ont acquis par-là, le caractère d’une véritable monnaie nationale ; on n’a pas pu exiger des particuliers, ce qu’ils ne pouvaient exiger de la banque. Les dettes, les effets de commerce, n’ont plus été payés qu’en billets, et quand on achète une lettre de change payable en Angleterre, on sait d’avance que les billets de banque sont la seule monnaie dont elle sera acquittée.
Il en est résulté ce qui résulte toujours d’une semblable mesure. La somme des monnaies, soit de papier, soit de métal, devenue par-là plus, forte, relativement à la somme des autres valeurs en circulation, et ne pouvant pas être réduite par un remboursement de billets qui n’avait plus lieu, a été dépréciée, a perdu de sa valeur comparativement à la valeur de toutes les autres choses, et par [41] conséquent, comparativement à l’or en lingots [26]. Dès cet instant, l’or en monnaie, qui circulait concurremment avec les billets de la banque, participant à la dépréciation générale de la monnaie [27], a gagné [42] à se mettre en lingots, et les guinées ont disparu [28].
Les directeurs de la banque ont accru cette dépréciation, en ne refusant jamais d’escompter les lettres-de-change souscrites par les bonnes maisons de commerce, ce qui a porté les spéculations de quelques particuliers au-delà de leurs capitaux réels, aux dépens d’un capital fictif (les billets de banque) dont la valeur réelle et vénale décroissait en proportion de leur augmentation nominale [29].
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Maintenant que l’or et l’argent ont disparu de la circulation par la cause expliquée plus haut, et qu’il n’est plus resté pour remplir l’office de monnaie, une seule pièce nationale, une seule pièce frappée par le gouvernement [30], la seule monnaie dont on puisse faire usage se compose des engagemens d’une compagnie particulière nommée la banque [44] d’Angleterre, lesquels portent la promesse, qui n’est jamais effectuée, de payer des livres sterling métalliques au titre et au poids déterminés par les lois.
Il n’y a point de billets de la banque d’une somme inférieure à une livre sterling ; et cependant comme on a besoin d’une petite monnaie pour les menues transactions, et que si le gouvernement frappait des pièces légales elles seraient fondues, la banque est autorisée à mettre en circulation des coupures de ses billets en pièces d’argent, qui ne sont que des médailles et qui ne contiennent guères que les trois quarts de la quantité du métal qu’auraient des pièces légales de même dénomination. On ne gagnerait à les fondre qu’autant que les billets de banque, avec quoi en pourrait les acheter, tomberaient au-dessous des trois quarts de leur valeur nominale, puisqu’alors avec une valeur moindre que les trois quarts d’une livre sterling métallique, on aurait un lingot qui vaudrait les trois quarts de la livre sterling.
Dans cet état de choses, l’hôtel des monnaies de Londres, le seul qu’il y ait en Angleterre, n’aurait absolument rien à faire s’il ne fabriquait, à façon, pour compte de la banque d’Angleterre, les coupures métalliques de ses billets dont il vient d’être question.
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Il y a dans chaque comté et même dans chaque ville, des banques provinciales qui mettent en circulation des billets et des coupures métalliques de leurs billets ; mais n’ayant point, comme la banque d’Angleterre, le privilége d’en refuser le paiement lorsqu’on le leur demande, elles les acquittent à présentation en billets de la banque d’Angleterre, qu’on ne peut refuser, comme tenant lieu de monnaie nationale.
La somme totale des billets de la banque d’Angleterre s’élève à environ 31 millions sterling. On estime que la somme des billets de toutes les banques provinciales, est à-peu-près égale à celle-là. La somme totale de la monnaie des Îles Britanniques est donc environ de 62 millions sterling, qui, au change du jour, de 20 francs pour une livre sterling, fait une valeur d’environ un milliard deux cents millions en argent de France.
Sauf les coupures métalliques, sur le montant desquelles je manque de données, mais qui ne forment qu’une bien petite partie de ce total, cette valeur n’a rien d’intrinsèque, c’est-à-dire n’a aucune valeur comme matière ; mais sa valeur, comme monnaie, est très-réelle [46] et ne pourrait être remplacée que par une valeur réelle équivalente.
La valeur de ce papier-monnaie, comparée avec la valeur des autres marchandises, ne subit plus de grandes variations, ce qui prouve que la banque d’Angleterre maintient la somme de ses billets dans la même proportion, relativement aux besoins de la circulation. Si elle réduisait la somme de ses billets, ce qu’elle pourrait faire aisément en laissant écheoir une partie des effets de son portefeuille et en n’en prenant pas de nouveaux à l’escompte, elle ferait probablement remonter ses billets au pair ; c’est-à-dire qu’avec un billet d’une livre sterling on trouverait à acheter une livre sterling en or ou en argent, au poids et au titre des lois.
Je dis que ses billets remonteraient au pair par le besoin indispensable que dans un état social compliqué, et avec une grande masse d’affaires, on a de cette marchandise appelée monnaie, quelles qu’en soient la forme et la matière.
La question du discrédit n’entre pour rien dans tout cela, parce que le besoin qu’on a de monnaie l’emporte de beaucoup sur la mauvaise opinion qu’on pourrait concevoir des [47] billets de la banque. En effet, dans un pays où il n’y a point de monnaie métallique, que peut faire l’homme le plus méfiant dans ses transactions sociales ? chercher à garder dans ses mains le moins long-temps qu’il peut la monnaie en laquelle il n’a point de confiance. C’est aussi ce que chacun fait. On le fait même pour la monnaie métallique lorsqu’on ne veut pas perdre l’intérêt d’une somme dormante ; mais on a beau se débarrasser le plutôt qu’on peut des billets qui passent entre vos mains, on a beau suppléer par des viremens journaliers de parties [31] [48] il n’en est pas moins constant que dans l’état présent des choses, on ne peut en Angleterre se passer de 62 millions sterling environ de papier-monnaie, au taux de sa valeur actuelle ; que si sa valeur nominale diminuait d’un quart (c’est-à-dire si au lieu de 62 millions en circulation on n’en laissait que 46 ou 47), la valeur vénale de ces 47 millions augmenterait et acheterait autant de denrées que l’on peut en acheter aujourd’hui pour 62 millions.
C’est donc la quotité des billets et non le discrédit qui influe sur leur valeur ; le discrédit, quel qu’il soit, n’a pas la moindre influence sur cette valeur : résultat, fondé sur les faits, fort différent, ce me semble, de l’opinion commune, et qui doit influer sur l’idée qu’on se forme du papier-monnaie d’Angleterre, sur les moyens qu’on propose pour l’acquitter, et sur les craintes qui peuvent résulter de son défaut de remboursement.
[49]
Que si l’on me demandait à quelle époque je crois que la banque d’Angleterre paiera ses billets à bureau ouvert, je répondrais que je n’en sais rien ; mais que ma réponse, en supposant que je fusse en état de la faire, n’aurait aucune importance. En effet, lorsqu’on traite une monnaie précisément de la même manière que si on ne lui accordait aucune confiance, qu’importe sa matière ? c’est comme si l’on demandait quand fera-t-on succéder une monnaie d’or à une monnaie d’argent ?
Ces phénomènes monétaires, entièrement neufs, jettent beaucoup de jour sur la théorie générale des monnaies, et produiront par la suite des faits assez extraordinaires [32].
Il est un autre point qui n’est pas lié aussi intimement avec les circonstances, mais sur lequel il me semble que l’opinion a aussi bien besoin d’être éclairée. C’est sur la puissance qu’on croit que l’Angleterre tire de ses colonies, et notamment de l’Inde, de ce pays où une compagnie de marchands anglais possède une étendue de pays plus vaste que les trois royaumes, et règne sur quarante millions de sujets.
Les Anglais ne peuvent tirer des richesses [50] de l’Inde que comme souverains ou comme négocians ; ils n’en peuvent rapporter que des tributs ou des profits.
Examinons les tributs qu’ils en tirent comme souverains.
On voit dans Colquhoun [33] que les différens gouvernemens de l’Inde fournissent un revenu brut de 18,051,478 livres sterling.
| Les frais d’administration et de défense du même pays, suivant le même auteur, coûtent… | 16,984,271 | liv. st. |
| Mais il convient d’y ajouter les frais d’entretien et de réparation des établissement de la compagnie dans l’Inde et en Europe, et ceux de la factorerie de Canton en Chine… | 355,067 | |
| Et de plus les intérêts de sa dette, qui n’est pas moindre de 46 millions st., et qui prend son origine dans les dépenses et dans les pertes | ||
| De cette part… | 17,339.338 | liv. st. |
[51]
| De l’autre part… | 17,339,338 | |
| qu’elle a dû supporter pour établir sa souveraineté [34] … | 1,691,363 | |
| Total des dépenses de la compagnie… | 19,030,701 | liv. st. |
On voit par là que ses dépenses excèdent ses revenus d’une somme de 979,223 liv. st. (plus de 23 millions de francs). C’est donc une souveraineté plus onéreuse qu’utile.
| Comme compagnie de commerce, sachons quels bénéfices elle fait. Une année moyenne prise sur les quatre années 1807 à 1810, a donné un bénéfice commercial de… | 1,728,958 | liv. st. |
| Sur quoi il a fallu prélever l’excédent de ses dépenses sur ses revenus comme souveraine… 979,223 | 1,015,449 | |
| Et les annuités qu’elle touche à la banque d’Angleterre, qui ne sont pas le fruit d’un profit commercial… 36,226 | ||
| Il reste de profit net… | 713,509 | liv. st. |
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Ces profits pour une compagnie qui a six millions St. de capital et 46 millions de dettes, ne sont assurément pas bien considérables. Cependant ils paraissent exagérés ; ils sont pris sur l’indication de quatre années vraisemblablement meilleures que les autres ; plusieurs auteurs respectables affirment que les actionnaires de la Compagnie des Indes, ne gagnent pas comme négocians ce qu’ils perdent comme souverains ; et ce résultat semble confirmé par les emprunts auxquels la Compagnie a souvent été obligée d’avoir recours, pour que ses actionnaires ne fussent pas privés de dividende.
N’importe, les partisans de la Compagnie des Indes affirment que, même en perdant, elle est utile à l’Angleterre.
Ils disent qu’une fort grande partie de ses dépenses dans l’Inde, tournent au profit des employés civils et militaires qu’elle y salarie. J’en conviens ; mais ces salaires sont pour la plupart, gagnés dans l’Inde ; ils y sont consommés et n’ajoutent rien à la puissance de la nation anglaise en Europe [35].
[53]
Ils disent que les marchandises anglaises, auxquelles ce commerce procure un débouché, répandent des bénéfices en Angleterre. J’en conviens également ; mais les capitaux et l’industrie des Anglais, s’ils ne s’appliquaient pas aux approvisionnements de l’Inde, s’appliqueraient à d’autres objets. Et qui empêcherait les Anglais de trafiquer avec l’Inde, et d’y vendre à-peu-près les mêmes articles, quand ils n’en seraient pas les dominateurs ? La souveraineté ne fait pas acheter à un peuple ce qu’il n’est pas en état de payer, ou ce qui ne convient pas à ses mœurs ; et quand on lui offre ce qui lui convient, il l’achète sans être assujéti.
Il ne faut pas, au surplus, évaluer trop haut, les marchandises anglaises qui s’écoulent dans l’Inde, on sait assez que les pays de l’Orient estiment plus l’argent que les marchandises de l’Europe. Je trouve que dans l’espace de six années, de 1803 à 1808, les exportations de l’Angleterre aux Indes, se sont élevées à une valeur totale de 16,306,825 livres sterling, sur laquelle 6,286,344 livres sterling, ont été exportées en numéraire ; ce qui [54] laisse pour les exportations en marchandises 10,020,481 livres sterling, et donne pour une année commune 1,670,080 livres sterling d’exportation en marchandises.
Le privilège de la Compagnie des Indes, qui comprend la faculté d’exercer, sous certaines conditions, la souveraineté sur les pays de l’Inde qui ont été conquis à ses frais, ou acquis par les traites qu’elle a conclus, et la faculté exclusive à de certains égards, de faire le commerce de l’Orient, ce privilège, dis-je, a été renouvellé plusieurs fois ; et comme à mesure que les nations s’instruisent, elles s’aperçoivent mieux des avantages de la libéralité des principes, à chaque renouvellement du privilège, le sort des sujets dans l’Inde, a été amélioré, et une liberté plus grande a été accordée au commerce [36].
À differens degrés, il en est des autres colonies anglaises comme de l’Inde, avec cette [55] difference, que le Gouvernement qui y exerce la souveraineté, mais qui ne fait pas le commerce, n’est point dédommagé par les profits du négoce, des pertes que ces colonies lui occasionnent comme souverain [37]. Le vieux système colonial tombera partout dans le cours du 19e siècle. On renoncera à la folle prétention d’administrer des pays situés à deux, trois, six mille lieues de distance ; et lorsqu’ils seront indépendans, on fera avec eux, un commerce lucratif, et l’on épargnera les frais de tous ces établissemens militaires et maritimes qui ressemblent à ces étançons dispendieux, au moyen desquels on soutient mal-à-propos un édifice qui s’écroule.
Telle est, du moins sous ses principaux [56] points de vue, la situation où les évènemens de notre époque ont amené la Grande-Bretagne. Je crois n’avoir ni exagéré, ni déguisé les difficultés de sa position, car je me sens exempt de toute prévention. Je forme des vœux pour la prospérité de l’Angleterre, comme pour celle de la France et de tout autre pays. L’une de ces prospérités, loin d’être incompatible avec une autre, ainsi que le commun des hommes l’imagine, lui est au contraire favorable. J’ai voulu consigner des faits curieux et de grandes expériences en économie politique, parce que ces expériences sont rares, et qu’elles coûtent cher. Elles feront peut-être naître dans de bons esprits d’utiles réflexions. Pour le vulgaire, les évènemens se succèdent : ils s’enchaînent pour l’homme qui pense. Quelquefois même, il lui est permis d’entrevoir quelques-uns des chaînons qui lient le présent au futur ; il connaît alors de l’avenir, tout ce qu’il est permis d’en savoir, depuis que les pythonisses et l’astrologie judiciaire sont passés de mode.



